<script src="//s1.wordpress.com/wp-content/plugins/snow/snowstorm.js?ver=3" type="text/javascript"></script> Un autre aspect…

mardi 25 février 2014

"Bénir", oui oui ?



Sting - The secret marriage


Cette citation de Sting en entrée — The secret marriage, le mariage secret — pour dire qu'il y a aussi en deçà de la question de la bénédiction nuptiale qui est évidemment le sujet qui intéresse le dossier « Bénir » (Bénir, Information-Évangélisation, n° 1-2 / 2014) — proposé à la réflexion des paroisses de l’Église Protestante unie de France en vue de ses prochains synodes — quelque chose qui touche à la vérité intime de l'amour, sur laquelle, comme le dit Sting, aucun État ni aucune Église n'a prise :

« Aucune Église terrestre n'a jamais béni [une telle] union », qu' « aucun État n'a jamais autorisée [...] ».

On peut voir dans ce mariage secret un recoupement avec de ce que L. Gagnebin (Bénir, op. cit., vol. 2, p. 43) distingue comme première séquence de la compréhension du mariage : « les engagements intérieurs des époux l'un envers l'autre, l'amour qui les lie », les deux autres séquences étant le mariage (civil), puis la bénédiction nuptiale (ecclésiale). Insistant sur la primauté de la première séquence, il cite Berdiaeff, pour qui il s’agit bien d' « une union authentique même si elle n'est pas scellée par la loi ou bénie par l’Église ».

La question qui s'ensuit est : qu'est-ce l’Église (ou l’État) peut savoir de cette union intime ? Et donc : est-ce cela qu'elle bénit, puisqu'elle n'en peut rien savoir ? Est-ce cela que l’État scelle, puisqu'il n'en peut rien savoir ?

Une telle union « ne peut pas même être dite » pour reprendre le poème de Sting ! On est dans une intimité littéralement indicible, plus intime encore que la vie sexuelle du couple. Les institutions humaines n'ont accès qu'aux paroles d'engagement, à leur publicité, qui instituent un couple dans le temps, dans le monde « profane » pour le dire comme Luther, qui en tirait le constat que, cela étant parfaitement profane, cela ne regarde même pas l’Église : « le mariage est une chose profane qui ne regarde pas l’Église ». Ici Luther nous situe à l'autre pôle, celui où l'institution matrimoniale est cette déclaration publique de l’existence d'un couple : tout sauf indicible, contrairement à l'amour qui lie secrètement deux vies ! Ici au contraire c'est la publicité qui fait le couple marié !

Reste alors que, qu'on prenne la question à un pôle, le secret auquel ni l’Église ni l’État n'ont accès, ou à l'autre pôle où c'est au contraire la publicité qui fait le couple devant les hommes, l’Église n'a apparemment pas grand chose à voir. Et demeure la question : bénir quoi ? En tout cas, certainement pas ce à quoi — tout comme l’État — elle n'a pas accès, l'amour, indicible et secret.

Un indicible qui ne se dit que par symboles, une union qu'aucune institution n'est habilitée à reconnaître ou à bénir, puisque n'y ayant pas accès et ne pouvant — allons plus loin — même pas savoir si oui ou non le couple qui se présente devant elle l'a conçue ou pas !

Les symboles sont connus, allant d'un sens intérieur et caché du symbole du féminin et du masculin comme le Yin et le Yang, au mythe du double primitif de Platon dans Le Banquet : des êtres humains originels formant des couples, puis scindés avant de se retrouver.

Platon permet d'aller un peu plus loin dans le mystère de l'amour qu'il tente d'approcher par le mythe : le mystère est tel qu'il procède jusqu'au-delà de la sexuation physique en hommes et femmes. L'amour mystérieux qui lie irrésistiblement deux êtres n'a que faire de la fonction de la reproduction ! Je cite Platon :

« Premièrement, il y avait trois catégories d'êtres humains et non pas deux comme maintenant, à savoir le mâle et la femelle. Mais il en existait encore une troisième qui participait des deux autres, dont le nom subsiste aujourd'hui, mais qui, elle, a disparu. En ce temps-là en effet il y avait l'androgyne, un genre distinct qui, pour le nom comme pour la forme, faisait la synthèse des deux autres, le mâle et la femelle. Aujourd'hui, cette catégorie n'existe plus [...].

« Deuxièmement, la forme de chaque être humain était celle d'une boule, avec un dos et des flancs arrondis. Chacun avait quatre mains, un nombre de jambes égal à celui des mains, deux visages sur un cou rond avec, au-dessus de ces deux visages en tout point pareils et situés à l'opposé l'un de l'autre, une tête unique pourvue de quatre oreilles. En outre, chacun avait deux sexes et tout le reste à l'avenant [...].


Suite à leur prétention de concurrencer les dieux, « Zeus coupa les humains en deux, ou comme on coupe les œufs avec un crin.

« Chacun d'entre nous est donc la moitié complémentaire d'un être humain, puisqu'il a été coupé, à la façon des soles, un seul être en produisant deux ; sans cesse donc chacun est en quête de sa moitié complémentaire. Aussi tous ceux des mâles qui sont une coupure de ce composé qui était alors appelé "androgyne" recherchent-ils l'amour des femmes et c'est de cette espèce que proviennent la plupart des maris qui trompent leur femme, et pareillement toutes les femmes qui recherchent l'amour des hommes et qui trompent leur mari. En revanche, toutes les femmes qui sont une coupure de femme ne prêtent pas la moindre attention aux hommes ; au contraire, c'est plutôt vers les femmes qu'elles sont tournées, et c'est de cette espèce que proviennent les lesbiennes. Tous ceux enfin qui sont une coupure de mâle recherchent aussi l'amour des mâles.

« Les mâles de cette espèce sont les seuls [...] qui, parvenus à maturité, s'engagent dans la politique. Lorsqu'ils sont devenus des hommes faits, ce sont de jeunes garçons qu'ils aiment et ils ne s'intéressent guère par nature au mariage et à la procréation d'enfants, mais la règle les y contraint ; ils trouveraient plutôt leur compte dans le fait de passer leur vie en célibataires, côte à côte, en renonçant au mariage. Ainsi donc, de manière générale, un homme de ce genre cherche à trouver un jeune garçon pour amant et il chérit son amant, parce que dans tous les cas il cherche à s'attacher à ce qui lui est apparenté. »
(Platon, Le Banquet, 190b – 193e : discours d'Aristophane.)

On le voit, ici, l'amour, ainsi lu comme phénomène toujours mystérieux, est bien distinct de l'institution sociale du mariage, qui elle, précisément, n'est pas distincte de la sexuation et de potentialité reproductrice.

L'amour est distinct de la sexuation, mais pas pour autant séparé de la sexualité, où se joue dans le désir physique la complétude de l’union mystérieuse, à laquelle aucune institution étatique ou religieuse ne peut avoir accès !

Platon, soit dit en passant, justifie par avance l'évident constat que fait le document « Bénir » (vol. 1, p. 35) sur le vocabulaire bipolaire selon lequel il y aurait des « hétérosexuels » et des « homosexuels » : vocabulaire nul et non avenu. Il s'agit d'un vocabulaire datant du début du XXe siècle, héritier de la manie de classifier même l’inclassable (où placer les ornithorynques ?). Manie qui vaudrait largement un discrédit durable à de larges pans d'une pensée prétendue scientifique, à commencer par celle des Lumières, où l'on classait les êtres humains en différentes « races » au regard du taux de mélanine dans l’épiderme par exemple. Manie qui avait induit naturellement la classification des êtres humains en fonction de ce que l'on continue d’appeler malencontreusement leur « orientation » sexuelle.

On avait quatre grandes « races » humaines : blanc (bien sûr au sommet), jaune, noir et rouge ! On aurait deux catégories sexuelles : une... moins normale, qu'on appellerait « homosexuelle », l'autre, plus commune, qu'en vis-à-vis de l' « homosexuelle », on intitulerait « hétérosexuelle » !

Il est fort étrange, qu'alors qu'on ait, heureusement, enfin abandonné la classification des êtres humains par des couleurs qui ne sont même pas les leurs (c'est quand même plus compliqué), il est étrange que l'on maintienne avec assiduité et persévérance la classification bipolaire en fonction des fameuses « orientations sexuelles » auxquelles elles correspondraient ! On a, depuis le début du XXe siècle, admis des nuances, qui ne nous ont pourtant pas conduits à abandonner ce vocabulaire !

Le choses sont plus complexes que cela, l’expression érotique du phénomène mystérieux de l'amour inscrit la sexualité humaine, qui ne se limite pas non plus à cela — l'élément reproducteur restant quand même non négligeable —, dans un réel au-delà de ces catégories. Et étant ici dans un mystère intime auquel aucune institution n'a accès, il serait mal venu à quelque institution que ce soit de venir s'y immiscer, en reconnaissant, formalisant, bénissant, voire prétendant unir (ce qui à ce point, s'il y a lieu, l'est forcément déjà!), ce qu'elle ignorera forcément toujours — ce que Sting appelle le mariage secret.

Bref, ni l’État, ni l’Église n'ont leur place dans l'intimité où s'est noué un lien qui leur échappera toujours nécessairement à l'une comme à l'autre.

Le mariage que ces institutions peuvent sceller ou bénir est d'un tout autre ordre : il relève de la publicité et de la potentialité procréatrice (les deux sont liées : il n'y a pas d'enfants secrets !), bref de ce qui se voit — comme l'avait fortement souligné la Réforme : « ecclesia de intimis non judicat » — l’Église ne juge pas des cœurs : elle n'a donc rien à bénir au plan où elle n'a pas accès, sauf à prétendre — il est vrai que cela a toujours été sa tentation — se mêler de l'intimité des cœurs et des consciences. (Cf. dans Bénir, l'article de J.F. Breyne, vol. 2, p. 38-39, sur l’histoire assez récente de la compréhension de la reconnaissance ecclésiale d'un couple publiquement institué comme « bénédiction ».)

Voilà pourquoi si David et Jonathan venaient demander une bénédiction de leur amour à l’Église (hypothèse fictive que le document nous soumet), David et Jonathan dont « l'amour de l'un pour l'autre était plus fort que celui que l'on a pour les femmes », nous dit le texte biblique, il y aurait lieu de leur répondre qu'une telle demande n'a aucun sens, l’Église n’ayant pas ce pouvoir-là — la nature de leur amour lui échappant totalement. Le texte permet de supposer que David et Jonathan (si toutefois l’amour dont il est question est de l'ordre de celui dont parle Platon) l’avaient compris eux-mêmes, qui n'ont pas demandé un tel rite au desservant du culte...

Tout comme Platon l'avait aussi compris, qui n’envisageait en aucun cas qu'un tel amour — quel que soit d’ailleurs le sexe des partenaires — était à faire ratifier par une institution quelconque : le mariage, concernait clairement pour lui la mise en place publique d'une structure publique familiale en vue d'une procréation éventuelle.

Ici la bénédiction ecclésiale se suffit à la simplicité et à l'humilité bibliques : « soyez féconds et multipliez-vous » — texte annonçant que la fécondité procréatrice pourra être reçue comme don de Dieu. Une parole performative pour une fécondité qui ne se limite pas à l’espérance de la fécondité procréatrice mais qui l'inclut et la déborde en même temps, ouvrant même, via la reconnaissance de la déclaration publique de l'union des conjoints, sur une dimension sacramentelle — qui n'est pas le rite ecclésial, mais le déploiement de leur vie commune dans la fidélité, pour l'accueil du don de Dieu.

En tout cela, l’Église ne se mêle en aucun cas de ce qui ne la regarde pas : l'aspect où l'affaire est d'abord profane, n'ayant aucun rapport avec le salut que Dieu offre — même aux célibataires ! Et l'ordre mystérieux de l'amour, ancré même au-delà de la sexuation physique en hommes et femmes — valant donc entre personnes de sexe différent ou de même sexe. Cet ordre regarde encore moins l’Église... Ce qui rend donc surprenant, à bien y regarder, de lui demander d'y entrer — héritage confus d'un temps où elle était censée tout régenter ?

Le signe performatif de l'énonciation de l'espérance de la fécondité, dont on ne peut pas séparer les différents aspects, suppose donc ipso facto la différenciation sexuelle des conjoints.

Le refus de se mêler de la reconnaissance de l'amour, des désirs, des vérités intimes et éternelles qui unissent des personnes humaines dans toute leur complexité, sera alors précisément le signe de l'accueil inconditionnel de tous, dans la discrétion et la pudeur.


jeudi 23 janvier 2014

"Christ est-il divisé ?" (1 Co 1, 13)




Ésaïe 57, 14-19 ; Psaume 36, 5-10 ; 1 Corinthiens 1, 1-17 ; Marc 9, 33-41

1 Corinthiens 1, 1-17
1 Paul, appelé à être apôtre du Christ Jésus par la volonté de Dieu, et Sosthène le frère,
2 à l’Église de Dieu qui est à Corinthe, à ceux qui ont été sanctifiés dans le Christ Jésus, appelés à être saints avec tous ceux qui invoquent en tout lieu le nom de notre Seigneur Jésus Christ, leur Seigneur et le nôtre ;
3 à vous grâce et paix de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus Christ.
4 Je rends grâce à Dieu sans cesse à votre sujet, pour la grâce de Dieu qui vous a été donnée dans le Christ Jésus.
5 Car vous avez été, en lui, comblés de toutes les richesses, toutes celles de la parole et toutes celles de la connaissance.
6 C’est que le témoignage rendu au Christ s’est affermi en vous,
7 si bien qu’il ne vous manque aucun don de la grâce, à vous qui attendez la révélation de notre Seigneur Jésus Christ.
8 C’est lui aussi qui vous affermira jusqu’à la fin, pour que vous soyez irréprochables au jour de notre Seigneur Jésus Christ.
9 Il est fidèle, le Dieu qui vous a appelés à la communion avec son Fils Jésus Christ, notre Seigneur.
10 Mais je vous exhorte, frères, au nom de notre Seigneur Jésus Christ : soyez tous d’accord, et qu’il n’y ait pas de divisions parmi vous ; soyez bien unis dans un même esprit et dans une même pensée.
11 En effet, mes frères, les gens de Chloé m’ont appris qu’il y a des discordes parmi vous.
12 Je m’explique ; chacun de vous parle ainsi : « Moi j’appartiens à Paul. – Moi à Apollos. – Moi à Céphas. – Moi à Christ. »
13 Le Christ est-il divisé ? Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous ? Est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés ?
14 Dieu merci, je n’ai baptisé aucun de vous, excepté Crispus et Gaïus ;
15 ainsi nul ne peut dire que vous avez été baptisés en mon nom.
16 Ah si ! J’ai encore baptisé la famille de Stéphanas. Pour le reste, je n’ai baptisé personne d’autre, que je sache.
17 Car Christ ne m’a pas envoyé baptiser, mais annoncer l’Évangile, et sans recourir à la sagesse du discours, pour ne pas réduire à néant la croix du Christ.


Marc 9, 33-41
33 Ils allèrent à Capharnaüm. Une fois à la maison, Jésus leur demandait : « De quoi discutiez-vous en chemin ? »
34 Mais ils se taisaient, car, en chemin, ils s’étaient querellés pour savoir qui était le plus grand.
35 Jésus s’assit et il appela les Douze ; il leur dit : « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. »
36 Et prenant un enfant, il le plaça au milieu d’eux et, après l’avoir embrassé, il leur dit :
37 « Qui accueille en mon nom un enfant comme celui-là, m’accueille moi-même ; et qui m’accueille, ce n’est pas moi qu’il accueille, mais Celui qui m’a envoyé. »
38 Jean lui dit : « Maître, nous avons vu quelqu’un qui chassait les démons en ton nom et nous avons cherché à l’en empêcher parce qu’il ne nous suivait pas. »
39 Mais Jésus dit : « Ne l’empêchez pas, car il n’y a personne qui fasse un miracle en mon nom et puisse, aussitôt après, mal parler de moi.
40 Celui qui n’est pas contre nous est pour nous.
41 Quiconque vous donnera à boire un verre d’eau parce que vous appartenez au Christ, en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense.


*

Je suis de Paul, de Pierre, d'Apollos..., de Luther, du pape, de Calvin, etc. (sans compter les leaders vivants actuellement). Que chacun mette le témoin du Christ qu'il voudra ou qu'il privilégie comme le sien. Ou, raccourci, qu'il se réclame directement du Christ, oubliant que Christ non-divisé est Christ total, tête et membre. Celui qui se réclame du Christ, « moi du Christ » en 1 Co (se posant dès lors au-dessus des autres), est bien celui que l'on retrouve dans le « chasseur de démons » de Marc... Où Marc ch. 9 apparaît bien comme ayant la même problématique que Paul aux Corinthiens, et donne la même réponse.

Car ce que répond Jésus aux disciples est ce que les disciples rediront, et que l'on retrouve chez Paul aux Corinthiens — c'est la même réponse ! Celle que Jésus donne dans un geste, des plus éloquents pour souligner son propos : placer un enfant au milieu d'eux.

… Alors que Jésus vient d’annoncer à ses disciples qu’il va être crucifié, eux s’interrogent pour savoir qui d’entre eux est le plus grand ! Décalage frappant... Un décalage que soulignera Paul — lui prêche Christ crucifié, écrit-il — lorsque les disciples des disciples rejouent le même scénario que les douze en Marc 9 ! La manie semble donc dès le premier siècle avoir la vie assez dure pour que la mise en garde vaille... encore pour nous !

*

Et Jésus de demander calmement à ses disciples, et à nous parmi eux : « De quoi discut(i)ez-vous en chemin ? » ! Cela avec une absence d’indignation qui s’explique sans doute par une grande tolérance à notre égard. Peut-être aussi, du coup, la tolérance étant liée à la fatigue (l'histoire de l’avènement de la tolérance dans nos civilisations l'a trop montré), peut-être son calme à l'égard de ses disciples est-il dû à une lassitude, comme en prévision des siècles ultérieurs qui verront cette manie se perpétuer, jusqu'à déboucher sur des querelles... et jusqu'à des guerres !

*

Puis Jésus met un enfant au milieu des disciples. Il vient de leur donner cette forte leçon : « si quelqu’un veut être le premier, il sera le dernier et le serviteur de tous ». Invitation donc, à se faire le dernier : ça vaut pour les douze, pour leurs disciples à Corinthe, et pour nous.

Mais que donne-t-il en exemple dans cet enfant ? Il faut bien répondre à cette question. Est-ce son innocence, comme on aime parfois le répéter. Mais il suffit d’avoir observé un enfant, ou d’avoir un peu la mémoire de notre propre enfance pour considérer avec prudence l’innocence de ces arracheurs d’ailes de mouches. Est-ce alors leur absence de sens critique qui nous serait donnée en exemple ? Sûrement pas, quoique cette hypothèse ait dû avoir très tôt du succès, puisque Paul s’empresse de dire aux Corinthiens que sous cet angle, il ne leur faut pas se comporter comme des enfants. Serait-ce alors la simplicité de l’enfant que Jésus soulignerait ? Peut-être en un sens. En ce sens qu’un enfant n’a pas encore appris tous les rouages de la tortuosité. Mais à y regarder de près l’explication est insuffisante. Les disciples ne sont pas si experts que cela en manœuvres.

Si c'est sûrement bien d’humilité, dont relève la simplicité, qu'il s'agit, ce n'est pas l’humilité subjective, l’humilité d’attitude qui serait celle de l’enfant qui est mise en exemple ! Il suffit d’en voir un faire un caprice, pour se rendre compte qu’ils ne se prennent déjà pas pour quantité négligeable… Et, ici, pour nous : ne vous comportez pas comme des enfants, dira Paul !

Non ce n’est pas parce que l'enfant serait remarquable ou qu’il aurait déjà appris à être confit en sainteté, serait-ce sous forme d’humilité, que Jésus le donne en exemple. C’est d'humilité objective qu’il s’agit : à savoir que l'enfant, on le regarde de haut, on le considère comme quantité négligeable ; bref, au fond, on le méprise. Eh bien c’est en cela qu’il ressemble à Jésus, qui tout roi qu’il est devant Dieu, va être méprisé, rejeté, crucifié — nous prêchons Christ crucifié, écrira Paul —, tandis que les siens tirent des plans sur la comète et spéculent sur leur grandeur respective au regard de leur place dans le gouvernement messianique. Voilà où l’enfant est pour eux, pour nous, un exemple : une figure de Jésus, et par lui, de Dieu.

*

Et puis au fond, il y a là une leçon sur la liberté : celui qui veut s’exalter lui-même, acquérir de la gloire, se donner une identité, fût-ce via Paul, Pierre, Apollos, etc, ou mieux que tous les autres, se pense en prise directe et solitaire avec le Christ, celui-là passe à côté de sa vraie identité, en Christ. Nos identités ecclésiales, confessionnelles, dénominationnelles, qui donnent nos divisions, sont secondes, comme aussi les identités que nous donnent nos fonctions.

Car nous n’avons de vraie identité chrétienne qu'en Christ dont nous sommes membres et dès lors membres les uns des autres, formant ensemble le corps du Christ tel qu'il nous est donné dans l’Esprit saint.

Tandis que le plus méprisé apparemment, celui que nul ne considère en ce qui concerne les choses sérieuses comme les positions les plus élevées Royaume du Christ, tel l’enfant, peu considéré quant aux choses sérieuses, vit dans une parfaite liberté à l’égard tant de l'auto-polissement de son image que de la mare de flatterie qui préoccupe tant les chercheurs de trônes et de couronnes que nous pouvons tous être à notre façon : il y a aussi des couronnes à nos échelles, et qui suscitent bien des amères compétitions, comme dans les entreprises et conseils d'administration, certes, mais aussi jusqu’aux Églises, à l'intérieur d'elles et entre elles… et c'est cela qui apparaît déjà à Corinthe. Et que dire après ? Ici, entre nous...

Alors, dans le Christ, qui n’a pas regardé comme une proie la gloire de Dieu qui est sienne dans l’éternité, celui qui le reçoit comme l’enfant jugé comme lui sans grand intérêt, — reçoit Dieu lui-même présent dans son envoyé, dont on ne perçoit pas assez que la gloire passe par son humiliation, la croix, trop indigne pour qu’on puisse croire qu’elle est le lot du glorieux, du Fils d’éternité. Combien est-il tentant de préférer la gloire du Christ à sa croix ! Mais il n’est de gloire que celle de la croix. Au pied de laquelle éclate le ridicule, oui le ridicule, de nos prétentions à des supériorités individuelles ou ecclésiales : je te suis supérieur parce que j'occupe tel poste, telle fonction, parce que j'ai telle pratique ou telle autre dans l'attente de la venue du Royaume, telle façon de baptiser, de célébrer le repas du Seigneur, ou parce que je suis de Paul, de Pierre, d'Apollos, etc, ou parce que je me réclame directement du Christ ?!

Ne l'empêchez pas, dit toutefois Jésus — manifestement tolérant, par fatigue, patience et compassion. Ne l'empêchez pas : il est aussi, même s'il l'ignore éventuellement, membre du même corps que vous — et sachez tous que vous êtes disciples ensemble d'un crucifié, et que si votre foi chrétienne est sérieuse, vous êtes crucifiés avec lui, de sorte que déjà vous vivez avec lui, en lui, que votre vie, votre vraie identité, est cachée avec lui, le Ressuscité, en Dieu.


RP, Semaine de l'Unité, 23.01.14, Poitiers, Ste Radegonde
Praille, monastère des Bénédictines, 27/01/14


mardi 21 janvier 2014

De l'œcuménisme - repères anciens et récents




Œcuménisme : qu'est-ce à dire ?... Oikoumene

— Éléments de définition du mot « Oikoumene »

1. La terre habitée
- La portion de la terre habitée par les Grecs, en opposition aux territoires des barbares, d'où :
- L'empire romain, tous les sujets de l'empire, et par extension :
- Toute la terre habitée, le monde, avec :
- Les habitants de la terre, les hommes, et puis... :
2. L'univers, le monde

Le mot vient de oikeo, qui signifie : demeurer dans, habiter / ou oikos, qui signifie : La maison (au propre ou au figuré), la demeure, et dans un deuxième sens la maisonnée.

— Le mot Oikoumene est employé dans la Bible grecque des LXX, surtout dans les Psaumes (ex. 24.1, la terre) et dans Ésaïe. Première mention : Exode 16, 35 — Israël a mangé la manne jusqu'à son entrée dans la terre.

— Le mot dans le Nouveau Testament

Matthieu 24, 14 : Cette bonne nouvelle du royaume sera prêchée dans le monde (oikoumene) entier, pour servir de témoignage à toutes les nations. Alors viendra la fin.

Luc 2, 1 : En ce temps-là parut un édit de César Auguste, ordonnant un recensement de toute la terre (oikoumene).
Lc 4, 5 : Le diable, l'ayant élevé, lui montra en un instant tous les royaumes de la terre (oikoumene),
Lc 21, 26 : les hommes rendant l'âme de terreur dans l'attente de ce qui surviendra pour la terre (oikoumene); car les puissances des cieux seront ébranlées.

Actes 11, 28 : L'un d'eux, nommé Agabus, se leva, et annonça par l'Esprit qu'il y aurait une grande famine sur toute la terre (oikoumene). Elle arriva, en effet, sous Claude.
Ac 17, 6 : Ne les ayant pas trouvés, ils traînèrent Jason et quelques frères devant les magistrats de la ville, en criant : Ces gens, qui ont bouleversé le monde (oikoumene), sont aussi venus ici,
Ac 17, 31 : il a fixé un jour où il jugera le monde (oikoumene) selon la justice, par l'homme qu'il a désigné, ce dont il a donné à tous une preuve certaine en le ressuscitant des morts.
Ac 19, 27 : Le danger qui en résulte, ce n'est pas seulement que notre industrie ne tombe en discrédit; c'est encore que le temple de la grande déesse Diane ne soit tenu pour rien, et même que la majesté de celle qui est révérée dans toute l'Asie et dans le monde (oikoumene) entier ne soit réduite à néant.
Ac 24, 5 : Nous avons trouvé cet homme, qui est une peste, qui excite des divisions parmi tous les Juifs du monde (oikoumene), qui est chef de la secte des Nazaréens.

Romains 10, 18 : Mais je dis : N'ont-ils pas entendu ? Au contraire ! Leur voix est allée par toute la terre, Et leurs paroles jusqu'aux extrémités du monde (oikoumene).

Hébreux 1, 6 : Et lorsqu'il introduit de nouveau dans le monde (oikoumene) le premier-né, il dit : Que tous les anges de Dieu l'adorent !
Hé 2, 5 : En effet, ce n'est pas à des anges que Dieu a soumis le monde (oikoumene) à venir dont nous parlons.

Apocalypse 3, 10 : Parce que tu as gardé la parole de la persévérance en moi, je te garderai aussi à l'heure de la tentation qui va venir sur le monde (oikoumene) entier, pour éprouver les habitants de la terre.
Ap 12, 9 : Et il fut précipité, le grand dragon, le serpent ancien, appelé le diable et Satan, celui qui séduit toute la terre (oikoumene), il fut précipité sur la terre, et ses anges furent précipités avec lui.
Ap 16, 14 : Car ce sont des esprits de démons, qui font des prodiges, et qui vont vers les rois de toute la terre (oikoumene), afin de les rassembler pour le combat du grand jour du Dieu tout-puissant.

On voit donc que le mot est repris, et marqué dans le Nouveau Testament d'une ouverture à la fois missionnaire (et l’œcuménisme moderne naîtra de la mission) et eschatologique.

*

L'Oikoumene et l'espace de l'Empire romain

L’œcuménisme comme unification de la terre habitée via le christianisme avec le tournant constantinien de 313, correspond dès lors en termes ecclésiaux naturellement à l'espace de l'Empire romain, et à son expansion potentielle — espace géographique centré et ouvert.

Mais l'œcuménisme se définit dès lors ipso facto comme plus large que cet espace géographique — fût-il ouvert — de ce sien déploiement premier. Et comme ne s'y superposant jamais pleinement — ne serait-ce que parce l'oikoumene inclut le monde à venir, celui de la résurrection (Hé 2, 5)... L'oikoumene est donnée ainsi avec sa dimension eschatologique, qui pose de façon concomitante la perspective de la transcendance comme verticalité et ouverture vers nouveaux possibles à la fois.

Matthieu 24, 14 : Cette bonne nouvelle du royaume sera prêchée dans le monde (oikoumene) entier, pour servir de témoignage à toutes les nations. Alors viendra la fin.
Romains 10, 18 : Mais je dis : N'ont-ils pas entendu ? Au contraire ! Leur voix est allée par toute la terre, Et leurs paroles jusqu'aux extrémités du monde (oikoumene).
Hébreux 2, 5 : En effet, ce n'est pas à des anges que Dieu a soumis le monde (oikoumene) à venir dont nous parlons.


L'espérance eschatologique du monde à venir se déplace après 313. Signifiée jusqu'alors largement par les martyrs, la dimension de l'attente se verticalise un peu plus et sous cet angle se réfugie au désert. Le monachisme se développe plus que jamais.

De l’Éthiopie à l’Écosse, le christianisme est largement le fait de moines, avec des abbas/abbés araméens selon l'origine du mot, et aussi égyptiens/coptes & celtes.

Le célibat revêt tout son sens de signe eschatologique, de signe que le Règne espéré n'est pas de ce monde — ce qui inclut une dimension d'ouverture vers d'autres possibles.

L'Église abyssinienne du Moyen Âge par exemple (Histoire Universelle, Hachette/Figaro, vol. 12 p. 439) est vécue sous le ministère double de moines (célibataires, témoins eschatologiques) et de prêtres (mariés).

Bref, d'un bout à l'autre de l'oikoumene, on attend mieux qu'un empire « converti » — qui n'en demeure pas moins l'espace géographique œcuménique.

*

Des ruptures à nos jours


— Rupture Constantinople / Rome

Organisé en cinq grands patriarcats, la Pentarchie — Rome, Constantinople (« nouvelle Rome »), Alexandrie, Antioche, Jérusalem / cinq papes —, le christianisme est alors rituellement pluriel, très pluriel, d'un patriarcat à l'autre, et à l’intérieur des espaces des patriarcats.

Par exemple, les christianismes égyptien et éthiopien, en Afrique, relevant du même pape d'Alexandrie sont distincts. De même, en Occident, que les christianismes celte et latin, dotés de rites différents, avant que le rite celte ne disparaisse sous la... « standardisation » romaine-latine.

Mais la dérive des continents des patriarcats débouchera sur la prise de distance de l'Occident avec la mise en exergue par celui-ci du patriarcat romain, avec trois temps marquants :

- 800 et la création d'un second Empire romain par le patriarche d'Occident, l'évêque de Rome Léon III, couronnant Charlemagne et devenant de facto Le pape, unique (exit dans la vision de l'Occident les quatre autres patriarches).

- 1054 et la rupture juridique et symbolique avec l’excommunication réciproque Rome-Constantinople. On est en outre aux débuts de la Réforme grégorienne, qui pose la revendication de la suzeraineté temporelle du pape de Rome.

- 1204 : la vraie rupture, marquée dans la guerre et le sang, lors de la IVe Croisade qui débouche sur la prise de Constantinople par les Occidentaux. Constantinople ne se remettra jamais d'un affaiblissement qui aura pour issue sa chute sous les coups de Turcs en 1453.


— Rupture Rome / Avignon

Les princes temporel secoueront bientôt le joug temporel de Rome. Philippe IV le Bel, roi de France, fait déplacer la papauté à Avignon (1309), marquant la perte de suzeraineté temporelle des papes, face aux nations montantes.

Les nations reconnaissent bientôt tel ou tel de deux papes (voire trois) : de 1378 à 1418, il y en a deux, reconnus l'un par telles nations, l'autre par telles autres. Avignon par la France, Rome par l'Angleterre, et leurs monarchies respectives, pour citer les protagonistes de la Guerre de cent ans.

La division des nations se concrétise dans ladite Guerre de cent ans (1337-1453) franco-anglaise.


— Rupture post-Réforme / Contre-Réforme

La rupture en nations divisées par religions est scellée un siècle après, en 1555, avec paix d'Augsbourg qui pose le principe « cujus regio, ejus religio ». Paix qui n'empêchera pas la reprise de la guerre : la Guerre de 30 ans par laquelle l’empereur Habsbourg espère réunifier dans le catholicisme les territoires germaniques.

Car auparavant a eu lieu la Réforme, qui n'est pas l'élément concret de la division des Églises et nations d'Occident. Mais les grandes tendances théologiques qui apparaissent alors, et ne se réconcilient pas, donneront l'occasion et autant d'appuis doctrinaux respectifs aux différentes nations et à leurs Églises respectives, ancrant ainsi solidement leurs divisions.


— Les guerres civiles / de religion

La guerre religieuse s'avère rapidement diviser non seulement les nations les unes des autres, mais les nations en leur sein, pour plusieurs d'entre elles. La division s'opère sur la question de décider sur quelle ou quelle option doctrinale va s'opérer l’unification et l'identité nationales. Deux cas : la France et l'Angleterre. Protestantisme ou catholicisme en France. Quel protestantisme en Angleterre : épiscopal ou puritain ?

Les guerres civiles qui s'ensuivent, avec la violence inouïe des guerres civiles, débouchent sur l'ouverture d'une brèche :

Pour la France, apparaît entre les deux camps un parti médian, appelé alors celui des « politiques », d'abord pour une via-média, celle d'un christianisme partagé. Ce parti sera laminé, mais la brèche dans laquelle il s'insérait subsistera, et la via média deviendra à terme celle de la mise à l’écart de toute référence religieuse pour fonder la cité, qui sera désormais fondée sur quoi ?... Sur ce qui deviendra le libéralisme.

Mutatis mutandis les processus français et anglais (bientôt anglo-américain), se ressemblent assez. Se met progressivement en place dans la brèche ouverte par des Églises divisées la mise à l’écart, plus ou moins vive, plus ou moins répressive, desdites Églises. Est apparue l'alternative libérale, qui régnera dès lors sous des formes diverses et variées, incluant même les oppositions audit libéralisme, en partageant les mêmes principes de fond quant à leur relation aux Églises. C'est le monde actuel, à l'ordre du jour mondial en 2014...


— Les libéralismes et suites

L'écrivain Jean-Claude Michéa appelle cela, préférable aux guerres civiles, « l'empire du moindre mal », un empire à deux ailes, droite et gauche, tout aussi non-religieuses l'une que l'autre : « Il est d'usage, aujourd'hui, de distinguer un bon libéralisme politique et culturel – qui se situerait "à gauche" – d'un mauvais libéralisme économique, qui se situerait "à droite". En reconstituant la genèse complexe de cette tradition philosophique, Jean-Claude Michéa montre qu'en réalité nous avons essentiellement affaire à deux versions parallèles et complémentaires du même projet historique. Celui de sortir des terribles guerres civiles idéologiques des XVIe-XVIIe siècles, tout en évitant simultanément la solution absolutiste proposée par Hobbes. Ce projet pacificateur a évidemment un prix : il faudra désormais renoncer à toute définition philosophique de la "vie bonne" et se résigner à l'idée que la politique est simplement l'art négatif de définir "la moins mauvaise société possible". C'est cette volonté d'exclure méthodiquement de l'espace public toute référence à l'idée de morale (ou de décence) commune – supposée conduire à un "ordre moral" totalitaire ou au retour des guerres de religion – qui fonde en dernière instance l'unité du projet libéral, par-delà la diversité de ses formes, de gauche comme de droite. Tel est le principe de cet "empire du moindre mal", dans lequel nous sommes tenus de vivre. » (J.-C. Michéa, L'empire du moindre mal : Essai sur la civilisation libérale, Champs / Flammarion, 2007/2010, 4e de couv.)

Ainsi, « le libéralisme est, fondamentalement, une pensée double : apologie de l'économie de marché, d'un côté, de l’État de droit et de la "libération des mœurs" de l'autre. Mais, depuis George Orwell, la double pensée désigne aussi ce mode de fonctionnement psychologique singulier, fondé sur le mensonge à soi-même, qui permet à l'intellectuel totalitaire de soutenir simultanément deux thèses incompatibles. » (J.-C. Michéa, La double pensée : Retour sur la question libérale, Champs / Flammarion, 2008, 4e de couv.)

« [La droite moderne] a su […] vite sous-traiter à la gauche le soin de développer politiquement et idéologiquement l’indispensable volet culturel de [son] libéralisme […]. » (J.‑C. Michéa, Les mystères de la gauche. De l’idéal des lumières au triomphe du capitalisme absolu, Climats / Flammarion, 2013, p. 47.)

L'actualité illustre abondamment ce constat. Exemple, à propos de la récente légalisation du cannabis par quelques États américains (je laisse le vocabulaire tel quel) : « Pour les néolibéraux du monde des affaires, qui peuvent sembler progressistes en ce qui concerne les problèmes sociétaux, l'impact de la légalisation du cannabis n'est pas si important, puisque cela ne touche pas aux structures de pouvoir. Par contre, elle représente une nouvelle source de revenus. On peut dresser ici un parallèle avec l'autorisation du mariage gay : c'est une évolution sociétale qui officialise un fait existant, en ayant l'avantage d'ouvrir de nouveaux marchés (salon du mariage, publicités ciblées, etc.).
Les États-Unis, où les réactionnaires sont puissants, ne comptent pas vraiment de "conservateurs" au sens européen du terme hérité de Burke, c'est-à-dire de personnes qui voudraient que la société soit à l'image de ce qu'elle était avant la révolution française. Même le monde des affaires n'est pas en faveur d'une inertie du système.
Certes, il y a la droite religieuse américaine, mais elle n'a pas énormément de pouvoir véritable en dehors du Sud
[et surtout, elle n'a jamais été d' « ancien régime » monarchiste-clérical]. Par contre, les néolibéraux des deux partis en ont beaucoup. Et que constate-t-on ? Ceux-ci sont conservateurs, c’est à dire réactionnaires, sur le plan économique, mais pas sur le plan sociétal. » (Pierre Guerlain, sur leplus.nouvelobs.com)

Autre exemple, en lien avec la question très actuelle des unions « gays » : Coca-Cola adapte ses pubs selon les choix sociétaux des divers pays, mettant en scène des couples, gay ou pas, c'est selon. Coca « gay-friendly » ou pas ? : « Pub censurée de Coca-Cola : le mariage homo ne semble pas faire partie de ses "valeurs" » (Giuseppe Di Bella, sur leplus.nouvelobs.com).

Dans tous les cas de figure du libéralisme, de gauche ou de droite, à l’instar de ses avatars et oppositions totalitaires, matérialistes ou naturalistes, marxistes ou fascistes, le message ecclésial est exclu comme source de guerre civile rendant le libéralisme nécessaire (à l'appui de la perception médiatique des « religions »). Et on n'a pas à s'en plaindre : le libéralisme a dû faire ce que l'oikoumene chrétienne n'a pas su faire : promouvoir la tolérance...

Cf. Genèse 50, 20 : « Vous aviez conçu le mal : Dieu l’a pensé en bien. »

Nous concernant, tels sont dès lors à mon sens les enjeux œcuméniques en 2014, des enjeux prophétiques : non pas revenir au passé d'avant les guerres civiles — signes de ce que nous avons raté —, non pas rêver d'un temps, jamais advenu et pour cause, où le Royaume du Christ aurait été de ce monde, ce qui reviendrait à une version chrétienne du rêve islamiste ! — qui n'a jamais été la vocation chrétienne.

L’œcuménisme correspond à l'exigence d'une perception sérieuse, en notre temps, de la vocation chrétienne universelle — avec sa dimension trans-culturelle impliquant et le dialo­gue inter-cultuel et la contestation prophétique des blocages id(é)ologiques « mammoniens » et solipsistes qui tiennent — faute d'une morale de la décence commune — le haut du pavé.

Les ruptures ont débouché sur la division du monde, qui a débouché elle-même sur des guerres, puis des guerres mondiales — entre les nationalismes, fruit des divisions, et l'économisme financier mondial qui s'est inséré dans la brèche laissée par les anciennes guerres civiles (on sait les intérêts financiers en jeu dans les guerres contemporaines et coloniales, liés à l'économie libérale stricte, dirigiste, ou, au XXe siècle, d’État).

Le contexte des deux guerres mondiales est ainsi lié à des moments importants de la naissance de l'œcuménisme, en regard en outre de la réalité d'un monde qui ne se limite plus à l'Europe ou aux pays du Nord.

*

Œcuménisme, mission, eschatologie

1914-2014. Entre ces cent ans, on peut repérer trois temps de l'avancée œcuménique, correspondant à trois temps de l'histoire mondiale : 14-18 ; 39-45 ; années 60 et décolonisation politique :

- 1914-18 : Lors de la conférence d’Édimbourg de 1910, la question de l’unité des chrétiens fut urgée spécialement par les délégués des Églises nouvelles, d’Afrique et d’Asie. L’œcuménisme contemporain est ainsi né du problème missionnaire : comment prêcher l’Évangile à partir d’Églises séparées ? (Wiki)

- 1939-45 : Création du Conseil œcuménique des Églises proprement dit, le COE, retardée par la guerre de 1939-1945 et par l’opposition de l’Église catholique : l'assemblée constitutive du COE se tient en 1948, à Amsterdam. (Wiki). (23 août 48 : Conseil Œcuménique des Églises ; 10 décembre 1948 : Déclaration universelle des Droits de l'Homme)

- Années 60 : Vatican II

Aujourd'hui les enjeux sont donc de cet ordre : mission, eschatologie — ce qui, au fond, a toujours été les enjeux œcuméniques.

Eschatologie : « mon Règne n'est pas de ce monde », ce qui n'induit pas une fuite dans un outre-monde, voire post-mortem. Mais au contraire — mission — l’exigence d'une tension permanente au sein du monde comme réalité politique (induisant peut-être d’autres stratégies), où l’Église, en ses différents héritages confessionnels et ecclésiaux, est déployée, comme levain au sein du monde, en regard d'une unité en Christ déjà donnée — pour une identité connue de lui seul — « votre vie est cachée avec le Christ en Dieu » (Col 3, 3).

La fidélité à la mission — eschatologique — qui nous est confiée, proclamer cette bonne nouvelle jusqu'aux extrémités de l'oikoumene, porte donc naturellement — avec la nécessité d'assumer ensemble et de façon solidaire notre (trop souvent lourd) passé commun, comme le Christ solidaire nous a rejoint dans notre histoire — l'exigence œcuménique.


RP,
Les enjeux œcuméniques en 2014
Moncoutant, Semaine de l'Unité, 21/01/14
Praille, monastère des Bénédictines, 27/01/14


mardi 24 décembre 2013

"En ce temps-là, était paru un décret de César Auguste..."




"En ce temps-là, était paru un décret de César Auguste pour faire recenser le monde entier." (Luc 2, 1)

Savez-vous pourquoi le mois de février est si court ? C’est parce que l’empereur César Auguste a voulu un mois consacré à sa gloire, le mois qui porte son nom : août, c’est-à-dire Auguste. Et il a rajouté un jour au mois d’août pour que son mois n’en compte pas moins que le mois de Jules César, juillet : le jour ajouté en août a été retiré à février. Tel est le pouvoir de César Auguste. Déjà de son vivant, il trône, comme le Pharaon au temps de Moïse, dans la compagnie divine.

Aujourd'hui, lui qui a pouvoir sur le monde entier en décrète le recensement : il veut compter tous ses sujets ! Pour cela, le voilà qui bouleverse le quotidien de tout un chacun. Chacun doit se rendre dans sa ville ancestrale, ce sont ses ordres.

C'est ainsi qu'il envoie une famille dont il ignore même l’existence, une famille galiléenne, à l’autre bout du pays, à Bethléem en Judée, lieu d’origine de l'homme, Joseph. La femme, Marie, enceinte, devra accoucher dans une étable : il n’y a pas d'autre place pour passer la nuit.

Qui, alors, ne connaît pas César Auguste ? Qui, alors, connaît l’enfant qui naît d’une mère sans toit que le puissant César Auguste ballote sur les routes sans même savoir qu’elle existe, au bras d'un Joseph désemparé, alors que les douleurs de l’accouchement se font sentir, et qu’on ne trouve toujours pas de toit ?

Finalement, malgré les difficultés, l’accouchement s’est bien passé, et même mieux — cela aussi l’empereur l’ignore — il a eu lieu conformément aux prophéties : Dieu a donné un autre sens, un sens éternel, à ce qui se passe ce jour. De toute éternité, il est dit que le Fils de Dieu naîtra là, dans ces condi­tions, pour le salut des hommes, malgré l’empereur, et à travers ses décrets.

Il ignore la femme qu’il ballote sur les routes, et sa grossesse, lui César Auguste adoré comme dieu — comme antan Pharaon. Mais comme pour l'antique Pharaon, qui de nos jours célèbre César Auguste, empereur de toute la Terre, qu’il bouleverse par ses décrets ?

Quant à l’enfant, alors ignoré de tous, et surtout de l’empereur, c’est sa naissan­ce que nous célébrons, avec les anges, comme l’événement le plus important de l’histoire du monde, l’événe­ment à partir duquel nous datons tous les autres événements, y compris le temps du règne lointain, et devenu un parmi d’autres, de l’empereur César Auguste. N’apprend-on pas aujourd’hui, superbe ironie, que César Auguste avait été élevé au Souverain Pontificat en 12 avant… Jésus-Christ !?

Tel est le signe de Dieu. Telle est la façon surprenante dont Dieu manifeste sa puissance ; car, dit-il, « ma puissance s’accomplit dans la faiblesse ». C'est la nuit d'un nouvel Exode, la nuit de la liberté, où l'enfant qui échappe à la puissance, et même à la connaissance de César Auguste, cet autre Pharaon de toute la terre, nous libère de tous nos esclavages et nous fait passer à la liberté nouvelle.


RP,
Poitiers, Veillée de Noël 2013


dimanche 1 décembre 2013

Cadeau de Noël




Tout a commencé dans une parole faisant advenir le monde des ténèbres à la lumière ; faisant advenir le chaos de 13, 8 milliards d’années au jour de la parole créatrice prononcée dans la lumière ; une parole qui résonne dans le temps du récit de la Genèse : selon la tradition juive il y a 5774 ans... Et à nouveau dans la promesse des prophètes. Ésaïe (9, 1) : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière. » Ce texte lu au temps de Noël nous rappelle que cette même parole qui fait sortir la vie des ténèbres est à nouveau au recommencement de toute chose. Car le monde, qui n’est pas pleinement sorti de la nuit, est appelé à renaître, à accéder à sa plénitude en paraissant en pleine lumière.

C’est cette espérance séculaire de la venue de la lumière de la délivrance, signifiée par toutes les fêtes de lumière des différents cultes, qui s’est réalisée à Noël. L'origine la plus vraisemblable du mot Noël serait dans le gaulois noio hel signifiant « nouveau soleil ». Les origines de la fête s'enracinent dans les célébrations de la lumière, comme le culte du « soleil invaincu » chez les Romains et les autres fêtes de solstice des pays nordiques. Avant la réforme du calendrier par Jules César, le solstice d'hiver correspondait au 25 décembre du calendrier romain et les festivités ont continué de se tenir à cette date même après que le solstice eût correspondu au 21 décembre du calendrier julien.

C’est cette espérance d'une lumière nouvelle, qui nous a rejoints, parole faite chair, faite enfant que nous fêtons à Noël — 2013 ! Ici, comme nouveau soleil, c'est à la Parole créatrice qu'il est fait référence, et à la lumière qui en est le premier effet. Une lumière qui précède toute lumière. Celle du soleil vient ensuite (au 4e jour selon la Genèse. Elle ne fait que commencer à naître selon le temps du solstice d’hiver) : mais la lumière que nous célébrons est la vraie lumière, qui éclaire tout être humain venant dans le monde.

En cette Parole, créatrice, est « la lumière du monde », avant la lumière naturelle (Jean 1, 9-10). Lorsqu'elle s'exprime, la lumière apparaît : « Dieu dit : que la lumière soit, et la lumière fut » (Genèse 1, 3). Cette vraie lumière est la lumière spirituelle dans laquelle le monde prend forme. Cette lumière est celle de Noël. Le déroulement ultérieur de la création est le développement de cette illumination du monde, de sa sortie du chaos et des ténèbres. Les choses s'ordonnent en se distinguant, en se séparant : ainsi en premier, le jour d'avec la nuit.

C'est cette même Parole qui nous fait venir à l'être qui peut aussi nous faire venir à la vie de Dieu, à la vie éternelle, pourvu que nous l'accueillions. Car le monde, dès lors qu'il ne reçoit pas cette Parole par laquelle il existe, est dans les ténèbres, selon que c'est cette Parole qui sépare la lumière des ténèbres.

Cette parole de lumière vient à Noël, comme petit enfant, de sorte que nous puissions l’accueillir le plus simplement… Donnant, à qui l’accueille, le pouvoir de devenir enfant de Dieu. Autant de porteurs de cette Parole qui fait venir à la vie, lesquels ne sont pas nés de la chair, mais de la volonté de Dieu. Recevoir la Parole qui fait advenir à la vie dans l’éternité — c'est le vrai Cadeau de Noël !


jeudi 28 novembre 2013

Dieu ?





Un Concept ?

Dieu est-il une sorte de super-théière céleste ?

« Si je suggérais qu'entre la Terre et Mars se trouve une théière de porcelaine en orbite elliptique autour du Soleil, personne ne serait capable de prouver le contraire pour peu que j'aie pris la précaution de préciser que la théière est trop petite pour être détectée par nos plus puissants télescopes. » (Bertrand Russell, Is There a God? — cité par Richard Dawkins, Pour en finir avec Dieu, éd, Robert Laffont, 2008, p. 60-61.)

« Mais si j'affirmais, poursuit Russell, que, comme ma proposition ne peut être réfutée, il n'est pas tolérable pour la raison humaine d'en douter, on me considérerait aussitôt comme un illuminé. » À juste titre, me semble-t-il, de même qu'il ne serait pas très sérieux de renvoyer dos à dos les croyants et les sceptiques sous prétexte que si on ne peut pas prouver l'existence de ladite théière on ne peut pas non plus prouver le contraire, puisqu’elle est indétectable ! Faut-il préciser que dans ce cas de figure — Dieu comme super-créature —, je me range avec ardeur du côté des sceptiques ?…

Problème : les choses ne se posent pas en ces termes.

Sauf à donner raison à Woody Allen, disant : « Non seulement Dieu n’existe pas mais en plus il est impossible de trouver un plombier le dimanche. »


L'Ecclésiaste

La mise en question de Dieu comme super-théière céleste ou comme plombier du dimanche est déjà le fait du livre de l'Ecclésiaste, où « Dieu » désigne et rassemble la globalité des aspects (non-exhaustifs) de l'idée que ce qui nous advient ne dépend, ultimement, pas de nous.

Il s'agit d'une prise de conscience suite à une réflexion sur ce qu'enseigne ce concept — « Dieu » —, prise de conscience propre à fonder le bonheur, puisque pour l'Ecclésiaste c'est de cela qu'il s'agit : le fait que tout soit « don de Dieu » — nom qui symbolise le fait que nous ne maîtrisons pas ce qui nous advient — invite à « la crainte », qui est en quelque sorte le versant négatif de l'admission de la possibilité que ce qui est don ne soit pas — ou n'ait pas été — octroyé, ou n'ait pas été reçu (car le bonheur — de manger et boire par ex. pour l'Ecclésiaste — suppose le don de ce qui le rend possible, les récoltes par ex., et la capacité d'en recevoir le produit pour le mieux, cela allant jusqu'à des dispositions digestives favorables ! Autant de choses qui au bout du compte, nous dépassent — un dépassement, une série de dépassements que rassemble le concept de Dieu). Crainte quant au versant négatif, donc — et en son versant positif, la reconnaissance, tout simplement, la reconnaissance de ce que la matérialité de la condition du bonheur, jusqu'à la disposition pour le recevoir, ne viennent, ultimement, pas de nous.

Notons qu'il n'est point en tout cela question de foi, mais d'un concept, qui ne désigne pas un objet, mais vise d'abord le fait que ce qui nous advient ne dépend au bout du compte, pas de nous… Notion — qu'on pourrait éventuellement décliner autrement que comme « Dieu » —, concept relevant de la raison, pas de la foi. Concept qui en hébreu se conjugue au singulier mais se décline au pluriel ! — : le livre de l'Ecclésiaste utilise le mot pluriel Elohim, qui pourrait se traduire par « les puissances », ou, pour rendre le singulier : « lui, les puissances » !

Précisons en outre que pour l'Ecclésiaste, la référence à Dieu n'a pas de rapport avec un prolongement post-mortem de l'existence. Précision utile en notre temps, où l'on lie automatiquement le concept de Dieu et une vie post-mortem. Ce que ne fait en aucun cas l'Ecclésiaste : pour lui notre vie est limitée au temps qui nous est donné « sous le soleil ».

De cette vie qui nous est donnée, nous ne sommes ni la source, ni le garant du bonheur que nous pourrions y cueillir : cela nous échappe largement, cela vient des puissances qui nous échappent et se résument à un nom, un concept : « Dieu » : la part qui ne nous échappe pas est celle que l'Ecclésiaste nous invite à mettre en œuvre : un respect reconnaissant, une loyauté aussi : « crains Dieu et observe ses préceptes » (en vue d'un vivre-ensemble éthique, voire cérémoniel, via des règles dont la source, ici aussi, nous excède)… Et tout ce que ta main trouve à faire, fais-le. Cueille le bonheur où il t'est donné : bois de bon cœur ton vin et jouis de la vie avec la femme que tu aimes. Tout cela est don de Elohim, « Dieu » en français.

La conjugaison au singulier vise à ne pas faire de tel ou tel aspect de l'origine indiscernable de ce qui nous advient, un objet de culte particulier — une idole. Au fond, l'origine indiscernable est irreprésentable, sous quelque figure que ce soit. C'est ce que le français a traduit par « Dieu ».


« Dieu »

Le mot français vient du mot « Zeus », « Dju » en latin, que l'on trouve dans « Dju-piter », proche de Dieu-père — père, à savoir origine. La prononciation latine, « Diou » est conservée dans les langues occitanes. Le monde germanique, avec Gott, ou God, s'inscrit dans la tradition du panthéon germanique (cf. Wotan). On pourrait multiplier les exemples et les choix traditionnels qui se sont imposés. Le grec de la Bible des LXX ou du Nouveau Testament donne Theos, nom générique au fond, qui désignait « le divin », rassemblant en un nom au singulier tout le panthéon (pléonasme puisque panthéon désigne le tout des / de la divinité/s) — toute la déité. « Theos », « Zeus », « Dieu », des mots qui connotent tous jour, ciel, ou encore souffle, esprit…

Le choix du singulier « Theos » en grec pour traduire l'hébreu rejoint le fait que l'hébreu conjugue le pluriel Elohim au singulier : une insistance sur l'indiscernable ultime des sources de ce qui nous advient.

Jusqu'ici, on n'a pas parlé de foi. Jusqu'à l'athéisme contemporain et sa radicale mise en question d'un concept devenu un peu trop évident, on est devant un lieu commun : il y a du divin, il y a de la déité, ce qui nous échappe.

Même les plus athées, par rapport aux dieux nommés et repérés que sont les figures des dieux représentés, à savoir les épicuriens, les bouddhistes, ou les juifs puis les chrétiens, taxés d'athées par leurs contemporains, ne remettent pas en question, dans l'Antiquité, la légitimité d'un tel concept. Les épicuriens ne rejettent même pas l'existence « des dieux » : Lucrèce invoque Vénus en entrée de son poème philosophique « De natura rerum » — « De la nature des choses ». Simplement les dieux ne se mêlent pas des nos affaires — ne relevant d’ailleurs peut-être que nos — légitimes — imaginations. On sait que le bouddhisme a une attitude similaire.

Le judaïsme et le christianisme sont plus radicaux : leurs contemporains le remarquent et le leur reprochent en les taxant d'athées : la radicalité en question se traduit dans un refus intransigeant de toute représentation, qui va jusqu'au refus de nommer Dieu — tel qu'il se présente dans l'héritage hébraïque.

Un refus des idoles que l'on retrouve dans l’Épître aux Romains, laquelle, admettant l'idée d'un accès rationnel théorique à la divinité, constate ipso facto que cela se traduit pratiquement en représentations idolâtres : « Les perfections invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité, se voient comme à l’œil, depuis la création du monde, quand on les considère dans ses ouvrages. Ils sont donc inexcusables, puisque ayant connu Dieu, ils ne l’ont point glorifié comme Dieu, et ne lui ont point rendu grâces ; mais ils se sont égarés dans leurs pensées, et leur cœur sans intelligence a été plongé dans les ténèbres. Se vantant d’être sages, ils sont devenus fous ; et ils ont changé la gloire du Dieu incorruptible en images représentant l’homme corruptible, des oiseaux, des quadrupèdes, et des reptiles. » (Ro 1, 20-23)

Notons que certains penseurs de l'histoire du christianisme ont vu en ce texte un appui à l'idée d'un accès rationnel à Dieu, comme Thomas d'Aquin, lequel rejoint en cela son prédécesseur juif Moïse Maimonide, avec qui il considère que la notion aristotélicienne de causalité permet d'induire l'existence d'un Dieu, sans permettre pour autant d'y voir le Dieu de la Bible. D'autres en revanche, notamment chez les Réformateurs protestants, soulignent de ce fait que ce texte (Romains 1) apparaît comme une voie sans issue puisqu'elle débouche non sur Dieu, mais sur des figures d'idole…

*

« Incarnation »

En effet, « nul n'a jamais vu Dieu » — il est donc non-figurable, pas même, faut-il le préciser, en celui, « Fils unique, qui l'a fait connaître » ! (Jean 1, 18).

Car la manifestation du Christ s'aborde dans le Nouveau Testament non comme représentation de Dieu, mais telle que résumée à partir par exemple de Philippiens 2, 5-8 : « Jésus-Christ, existant en forme de Dieu, n’a point regardé comme une proie à arracher d’être égal avec Dieu, mais s’est dépouillé lui-même, en prenant une forme de serviteur, en devenant semblable aux hommes ; et ayant paru comme un simple homme, il s’est humilié lui-même, se rendant obéissant jusqu’à la mort, même jusqu’à la mort de la croix. » Ainsi — cf. 1 Corinthiens 1, 17-2, 9 — Paul écrit (1 Co 2, 2) : « je n’ai pas eu la pensée de savoir parmi vous autre chose que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié. »

L’Incarnation (selon ce vocable issu de Jean 1, 14) apparaît alors comme humilité radicale : au moment où la Parole créatrice s’incarne dans l’humilité radicale de Jésus, menée jusqu’à la crucifixion, cette humilité-même dévoile l’infinie distance de celui dont elle dit la proximité ! Le Crucifié dévoilant Dieu (1 Co 1, 23) — c'est à dire où il n'y plus rien de divin à voir ! Qu'il ne soit d’autre présence de Dieu qu’en vis-à-vis de l’humilité de ses témoins est une constante de la Bible hébraïque : celle de notre dépendance absolue à l’égard de ce qui nous échappe, et qui se trouve ici en quelque sorte récapitulée dans l’humilité radicale — assumée par Jésus.

Plus que jamais, Dieu ne saurait être figuré, ni même nommé.

*


Le Tétragramme — ou : au-delà du concept ?

Où l'on rejoint un acquis de la tradition juive concernant ce Nom particulier du Dieu ultime, le fameux Tétragramme Yod Hé Wav Hé — YHWH — quatre consonnes données à Moïse dans le livre de l'Exode, et dont on n'emploie pas les voyelles…

Le texte est connu — Exode 3, 1-15 :

1 Moïse faisait paître le troupeau de son beau-père Jéthro, prêtre de Madiân. Il mena le troupeau au-delà du désert et parvint à la montagne de Dieu, à l’Horeb.
2 L’ange du SEIGNEUR lui apparut dans une flamme de feu, du milieu du buisson. Il regarda : le buisson était en feu et le buisson n’était pas dévoré.
3 Moïse dit : Je veux me détourner pour voir quelle est cette grande vision, et pourquoi le buisson ne se consume point.
4 Le SEIGNEUR vit qu’il se détournait pour voir ; et Dieu l’appela du milieu du buisson, et dit : Moïse ! Moïse ! Et il répondit : Me voici !
5 Dieu dit : N’approche pas d’ici, ôte tes souliers de tes pieds, car le lieu sur lequel tu te tiens est une terre sainte.
6 Et il ajouta : Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob. Moïse se cacha le visage, car il craignait de regarder Dieu.
7 Le SEIGNEUR dit : J’ai vu la souffrance de mon peuple qui est en Egypte, et j’ai entendu les cris que lui font pousser ses oppresseurs, car je connais ses douleurs.
8 Je suis descendu pour le délivrer […] et pour le faire monter de ce pays dans un bon et vaste pays, dans un pays où coulent le lait et le miel, […]
9 Voici, les cris d’Israël sont venus jusqu’à moi, […]
10 Maintenant, va, je t’enverrai auprès de Pharaon, et tu feras sortir d’Egypte mon peuple, les enfants d’Israël.
11 Moïse dit à Dieu : Qui suis-je, pour aller vers Pharaon, et pour faire sortir d’Egypte les enfants d’Israël ?
12 Dieu dit : Je serai avec toi ; et ceci sera pour toi le signe que c’est moi qui t’envoie : quand tu auras fait sortir d’Egypte le peuple, vous servirez Dieu sur cette montagne.
13 Moïse dit à Dieu : J’irai donc vers les enfants d’Israël, et je leur dirai : Le Dieu de vos pères m’envoie vers vous. Mais, s’ils me demandent quel est son nom, que leur répondrai-je ?
14 Dieu dit à Moïse : Je suis celui qui serai. Et il ajouta : C’est ainsi que tu répondras aux enfants d’Israël : Celui qui s’appelle "je suis" m’a envoyé vers vous.
15 Dieu dit encore à Moïse : Tu parleras ainsi aux enfants d’Israël : Le SEIGNEUR, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob, m’envoie vers vous. Voilà mon nom pour l’éternité, voilà mon nom de génération en génération.

Un Nom que l'on ne prononce pas, sauf à en faire… un nom, précisément, un concept : c'est la raison fondamentale pour laquelle on ne prononce pas ce nom, plutôt que parce qu'on aurait perdu les voyelles — ce pourquoi on lit « mon Seigneur », Adonaï, Kyrios en grec, un titre qui nous met en relation avec l'ultime dont relève ce qui nous advient comme ne dépendant pas de nous : mon seigneur, une relation existentielle plutôt qu'une description, ou la captation d'être qui est dans la nomination qui fournit toujours quelque chose de l'ordre du concept, de l'idée, de l'image que l'on s'en fait. Un nom n'épuise pas ce qu'est celui qui le porte — a fortiori la divinité dont on n'a aucune approche suffisante, sauf à la réduire à un aspect, une idole.

On perçoit pourtant bien quelque chose, mais de façon non-exhaustive, de ce que peut signifier le nom déployé dans ce texte, composant le mot être à tous les temps — de telle façon qu'il est difficile à traduire : depuis le concept d'être, précisément, « celui qui est », se conjuguant comme « celui qui est, qui était et qui vient », ce qu'a retenu le grec, avec le mot « ôn » : avec le risque d'en faire le concept d'être, ce qui est encore un concept là où le texte hébreu accentue l'aspect de la promesse : je serai avec toi, où nous sommes conduits à la question de la foi, où le concept de la précédence dans ce qui nous advient comme ne dépendant au fond pas de nous est perçu comme favorable : là apparaît la question de la foi ! — « je serai avec toi », promesse donnée à croire.


La question de la foi

Hé 11, 6 : « il faut que celui qui s’approche de Dieu aie foi que Dieu est, et qu’il est le rémunérateur de ceux qui le cherchent. » Là apparaît la « pichenette » qui fait la différence entre le concept de Dieu et la foi par laquelle on le postule comme favorable. La « pichenette » qui fait la différence entre « Celui qui est » — « l'Être suprême » — et « Celui qui sera avec toi » — « je serai avec toi » : un Dieu favorable, « rémunérateur », source du bonheur de quiconque le cherche. Voilà qui du coup n'est pas évident. Rien, ou presque, ne semble devoir nous conduire à affirmer que Dieu est un créateur favorable à ses créatures — sauf à poser un acte de foi préalable en Dieu comme Dieu qui promet et qui tient. En premier lieu la délivrance dont Moïse va être le porte-parole pour la libération du peuple captif. Délivrance relue comme acte d'un Dieu favorable, libérateur de sa créature.

Paul aux Romains (8, 18-22) : « J’estime que les souffrances du temps présent ne sauraient être comparées à la gloire à venir qui sera révélée pour nous. Aussi la création attend-elle avec un ardent désir la révélation des enfants de Dieu. [… sachant] que, jusqu’à ce jour, la création tout entière soupire et souffre les douleurs de l’enfantement. »

Nous voilà donc aux prises avec ce que nous savons, ce que nous voyons, constatons : le monde, la nature, est la proie du mal, un mal trop souvent insupportable — ce qui fait qu’appeler la nature création est déjà un acte de foi — en un Créateur, Dieu Créateur. Un tel acte de foi n'a a priori rien d'évident quand on voit le mal de ce monde. Acte de foi qui pose que la souffrance en cours peut être comparée à celle d'un enfantement, pour un arrachement de la création à la souffrance qui la taraude — mystérieusement si on croit avec Paul la création destinée à la gloire de la résurrection.

Un acte de foi donc — qui contredit en quelque sorte ce que l'on constate : le mal dans le monde et dans la nature. Juste un exemple de ce mal dans la nature, que j'emprunterai à Théodore Monod : « lorsque je commençais à m'intéresser à l'histoire naturelle, j'ai rencontré en Normandie un malheureux crapaud, dont le visage, la face était partiellement détruite par la croissance d'une larve de diptère. Certaines pondent dans les fosses nasale des crapauds ; la larve, en se développant, détruit une partie de la tête de ce malheureux animal. Songeons aussi aux parasites ! […] Les parasites composent un monde incroyable. Il s'en trouve partout. Il n'est pas une espèce animale qui ne connaisse ses parasites externes ou internes. Ces derniers peuvent causer des ravages physiques considérables, provoquant des souffrances qui ne le sont pas moins. Imaginer que tout provient de la volonté d'un Dieu miséricordieux, compatissant à l'égard de ses créatures, voilà qui paraît difficile à admettre, quand on contemple la vérité physique de l'affreux spectacle de la nature. Pour aborder de tels problèmes, peut-être faudrait-il posséder des connaissances, dont ne disposent pas la plupart d'entre nous. » (Th. Monod, Terre et Ciel, p. 238)

La puissance de production du monde, qu'on peut désigner — entre autres vocables — par le concept de « Dieu » semble n'être qu'une source aveugle d'un monde qui pour déboucher sur l'intelligence humaine qui en lit le processus n'implique pas forcément en être dotée elle-même au départ ! Sauf à être maligne — ou souffrante elle-même ! Selon que — comme dit l'Ecclésiaste (1, 18) — « avec beaucoup de sagesse on a beaucoup de chagrin, et celui qui augmente sa science augmente sa douleur. »

La même foi qui reçoit Dieu comme favorable, comme étant à l'initiative — intelligente et bonne — du monde, le reçoit alors comme tout proche, nous accompagnant au cœur de nos souffrances, celles de l'esclavage où il est avec le peuple qu'il libère, celles de nos blessures les plus intenses, les plus intimes, les plus atroces — jusqu'à celles qui nous demeurent, peut-être à jamais, incompréhensibles : de la perte prématurée de proches jusqu'à la souffrance animale et à la violence de la nature — c'est au fond la parole de l'Incarnation : « je vous ai rejoints jusqu'à la souffrance et à la mort » — cela en vue de la vie de résurrection dévoilée par le Christ à la foi de ses disciples.

C'est là le Dieu, qui demeurant au-delà de nos mots, de nos concepts, est donné à notre seule foi.


Deux citations pour terminer

Aux Psaumes 14 & 53, on trouve cette affirmation (v. 1) : « L’insensé dit en son cœur : Il n’y a point de Dieu ! » C'est là ce qui concerne le concept, accessible, pour les auteurs bibliques, à la raison : quelqu'un qui s'imagine que tout dépend de lui est insensé, au point d'en venir à ne pas concevoir de limite à son propre pouvoir. D'où le constat qui suit dans le même texte : « Ils se sont corrompus, ils ont commis des actions abominables ; Il n’en est aucun qui fasse le bien. Le Seigneur, du haut des cieux, regarde les fils de l’homme, Pour voir s’il y a quelqu’un qui soit intelligent, Qui cherche Dieu. Tous sont égarés, tous sont pervertis ; Il n’en est aucun qui fasse le bien, Pas même un seul. » (v, 1-3) Ici, la notion de Dieu, qui n'est pas nécessairement une question de foi, est perçue comme incitation à l'humilité : vous n'êtes pas tout-puissants, pas grand-chose de ce qui vous advient ne dépend de vous.

Et puis, il y a la question de la foi, qui postule, éventuellement contre ce qui semblerait des évidences, que Dieu est favorable. Ainsi dans Mt 6, 31-33 : «  Ne vous inquiétez donc point, et ne dites pas : Que mangerons-nous ? que boirons-nous ? de quoi serons-nous vêtus ? Car toutes ces choses, que les nations recherchent, votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Cherchez premièrement le royaume et la justice de Dieu ; et toutes ces choses vous seront données par-dessus. »


RP, Aumônerie universitaire EPUdF
Poitiers
/ Beaulieu — 28/11/13


samedi 9 novembre 2013

"Mon Royaume n'est pas de ce monde"




Calvin (1509-1564), Commentaire sur l'Evangile selon S. Jehan (1553)

Jean 18, 36 — Mon règne n'est point de ce monde : si mon règne estoit de ce monde, mes gens combatroyent que je ne fusse livré, etc.

« Jésus confesse par ces paroles qu'il est Roy : mais il purge la calomnie autant qu'il suffisoit pour prouver son innocence : car il nie qu'il y ait quelque discord entre son Royaume et le gouvernement ou ordre politique : comme s'il disoit, Je suis faussement accusé et blasmé, comme si j'eusse attenté d'esmouvoir quelques troubles, ou innover quelque chose en l'estat publique. J'ay presché du royaume de Dieu : mais il est spirituel. Parquoy il ne faut point que tu me souspeçonnes d'avoir prétendu d'usurper le royaume. Or ceste défense du Seigneur Jésus a esté faite devant Pilate une fois : mais aussi icelle-mesme est une doctrine utile à tous fidèles jusques à la fin du monde. Car si le Royaume du Fils de Dieu estoit terrien, il seroit muable et caduque, pource que la figure de ce monde passe. Maintenant, d'autant qu'il est appelé Céleste, voylà pour nous asseurer de la perpétuité d'iceluy. Ainsi, quand tout le monde seroit renversé, moyennant que nos consciences s'eslèvent tousjours au Royaume de Christ, elles ne laisseront pas de demeurer stables et fermes, non-seulement entre les esmotions et esbranslemens, mais aussi au milieu des ruines et destructions horribles. Si nous sommes cruellement traitiez par les meschans, nonobstant nous avons salut asseuré au royaume de Christ, lequel n'est nullement sujet à l'appétit des hommes. Brief, comme ainsi soit qu'il y a des orages innumérables entre lesquels le monde est assiduellement agité, le Royaume de Christ, auquel il nous faut chercher paix et tranquillité, est mis hors d'iceluy. Outreplus, nous sommes enseignez quelle est la nature de ce Royaume : car s'il nous rendoit bienheureux selon la chair, et nous apportoit des richesses, délices, et voluptez, et généralement tout ce qui est désirable pour l'usage de la vie présente, il sentiroit la terre et le monde. Maintenant, quoy que nostre condition semble estre misérable, toutesfois la vraye béatitude nous demeure sauve et entière. Nous apprenons aussi de ceci, qui sont ceux qui appartienent à ce Royaume : asçavoir ceux qui estans renouvelez par l'Esprit de Dieu, méditent une vie céleste en saincteté et justice. Néantmoins il nous faut quant et quant noter qu'il n'est point yci dit que ce royaume de Christ ne soit point au monde : car nous sçavons bien qu'il ha son siège en nos cœurs : comme aussi Christ luy-mesme dit, Le royaume de Dieu est dedans vous, Luc, XVII, 21. Mais à parler proprement, entant que le royaume de Dieu habite en nous, il est étranger au monde, d'autant que la condition d'iceluy est du tout diverse. Mes gens combatroyent. Il prouve qu'il n'a point affecté un royaume terrien, pour autant que nul ne se bouge, et ne prend armes pour luy : car s'il advient qu'un homme privé usurpe le royaume pour soy, il faut qu'il acquière forces par gens séditieux. On n'apperçoit rien de semblable en Jésus-Christ : il s'ensuit donc qu'il n'est point roy terrien.

[...]

Car comme le Royaume de Christ est spirituel, aussi faut-il qu'il soit fondé en doctrine et en la vertu du sainct Esprit. En ceste mesme sorte aussi se parfait l'édification d'iceluy : car ne les loix, ne les édits des hommes n'entrent point jusques dedans les consciences. Cela toutesfois n'empesche point que par accident les Princes ne maintienent et défendent le Royaume de Jésus-Christ : en partie quand ils ordonnent et établissent la discipline externe, en partie quand ils prestent leur protection et défense à l'Eglise contre les meschans. Toutesfois tant y a que la perversité du monde fait que le Royaume de Jésus-Christ est plus confermé et establi par le sang des martyrs, que par force d'armes. »

Poitiers, Cathédrale, 9.11.13