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samedi 8 mars 2014

"Bénir" : un peu de sérieux pour terminer





Après m'être soumis avec application à la tâche qui m'est demandée : réfléchir avec les paroisses de notre Église et les autres délégués synodaux à la question de la bénédiction nuptiale, je termine cette réflexion en quatre volets par quelques propos plus sérieux sur le sujet…

« C’est à bon droit que dans les sectes où la fécondité était tenue en suspicion, chez les Bogomiles et les Cathares, on condamnait le mariage, institution abominable que toutes les sociétés protègent depuis toujours, au grand désespoir de ceux qui ne cèdent pas au vertige commun. » (Cioran, Le mauvais démiurge, NRF, p. 20.)

C'est un raccourci qu'effectue ici Cioran : les cathares n'étaient pas aussi… lucides, pas aussi fermes qu'il le suppose sur la condamnation du mariage… (Cioran reconnaît aimer les raccourcis : « ma passion du raccourci m’empêche d’écrire, puisque écrire c’est développer. » — Cahiers 1957-1972, Gallimard, 1977, p. 179.)

Mais l'idée est là : les cathares condamnent en tout cas le mariage religieux (et par avance son avatar protestant en forme de « bénédiction »). Chose profane, comme le dira Luther. Ils ont payé cher ce genre de lucidité.

Pour les cathares le rôle de l’Église n'est pas de gérer ces affaires temporelles, fruit, avec l'argent et la guerre, d'une catastrophe initiale indicible — suite à laquelle l'homme, « jeté sur la terre pour apprendre à opter, […] sera condamné à l'acte, à l'aventure […]. Le ciel seul permettant jusqu'à un certain point la neutralité, l'histoire, tout au rebours, apparaîtra comme la punition de ceux qui, avant de s'incarner, ne trouvaient aucune raison de se rallier à un camp plutôt qu'à un autre. On comprend pourquoi les humains sont si empressés d'épouser une cause, de s'agglutiner, de se rassembler autour d'une vérité. » (Cioran, Écartèlement, Œuvres, Gallimard, p. 1409.)

C'est par où le temps tente de se rattraper, court après l'éternité embourbée à travers l'interminable succession des générations, course dans laquelle il faut bien tenter de limiter les dégâts concernant la multitude de créatures jetées dans le temps via la procréation, en organisant leur accueil via l' « institution abominable » qu'il faut donc pourtant bien tolérer jusqu'à la rejonction de l'éternité, s'il y a lieu.

Organisation politique, institution politique. Mais que l’Église vient-elle faire ici ? — sinon répéter religieusement cette affaire profane, pactisant avec la déchéance. Les cathares avaient la lucidité de le savoir…

Et de pressentir sans doute que l'optimisme de l'acte ne se décourage jamais, poussant jusqu'à travers l’Église ses « bénédictions » qui nous ont valu des enthousiasmes autrement productifs que ceux du temps des cathares : des réussites européennes du XXe siècle de toutes les désolations et accumulations de cadavres à la merveille technologique d'Hiroshima — chargées invariablement des « bénédictions » émues des Églises de chaque camp, de 1914 à août 1945 (pour s'en tenir au seul XXe siècle)…

Alors si aujourd'hui, héritiers que nous sommes de cet optimisme qui à présent se contente de s'enthousiasmer tout à nouveau pour la merveille aboutie qu'est l' « institution abominable », ne nous formalisons pas… Si nous voulons remettre le couvert (qui n'a pas été levé) avec le mariage religieux, reçût-il le doux nom de « bénédiction » — une de ses figures seulement, il est vrai ; les bénédictions du XXe siècle ne nous auront donc rien appris sur le sérieux de ce mot —, soit : n'en faisons pas un drame, la fatigue des siècles aidant : tenons-nous dignement, en cathares fatigués de combattre l'histoire.

Eh ! C'était pour rire… (PDF général / en 4 points ICI)


vendredi 7 mars 2014

"Bénir" - Quelle bénédiction en fin de compte ?





Ou : quel rôle de l’Église dans les affaires amoureuses et/ou matrimoniales ?

N'ayant, comme la plupart de ceux qui sont invités à se prononcer à l'occasion de ce débat, jamais été sollicité auparavant pour une expression publique à ce sujet — « bénir », selon le titre du document que l'on nous propose concernant l'éventuelle bénédiction nuptiale de personnes de même sexe — ; mais ayant été comme beaucoup, mis en présence de vécus personnels divers et variés, qui toujours ont requis de la pudeur, j'en viens (après une réflexion sur l'intime de l'amour et une réflexion sur l’aspect public de la reconnaissance matrimoniale) au point concret pour lequel on nous sollicite, n'ayant de compétence que celle qui me donne ce droit/devoir de m'exprimer sans me dérober — puisqu'on nous le demande —, avec crainte et tremblement, en regard de mon humble expérience ecclésiale (pasteur de paroisse depuis le milieu des années 1990). Avec crainte et tremblement aussi parce que cette même expérience m'a conduit à la conviction que — on va le voir — dans le domaine matrimonial, la parole publique n'est pas d'abord une parole d’Église, l’expression des chrétiens ayant sa place dans le cadre commun, celui de la cité. Reste que la question nous est posée m'est donc posée aussi : que faire concrètement au bout du compte en termes de bénédiction nuptiale liturgique — notamment de personnes de même sexe ?

Si l'on admet qu'il y a dans ces affaires une part intime, qui est la part amoureuse essentiellement, mais aussi la part sexuelle qui y est liée. Et si l'on admet qu'il y une part au contraire publique, qui est celle de l’État, quelle est donc la part de l’Église ?, qui n'a, tout comme l’État, aucun accès à l'intimité du couple, et qui en outre ne joue aucun rôle dans le scellement juridique public qui fait le mariage et qui veut que (comme on le rappelle régulièrement), en protestantisme le couple n'est pas plus marié en sortant du temple qu'en y entrant...

L’Église, si on la sollicite, se situe donc quelque part entre les deux, ou à côté des deux : l'intimité à laquelle elle n'a pas accès, et l’État qui scelle les mariages dans des cadres sociétaux donnés — le cadre sociétal qui est le nôtre étant le cadre libéral, le seul dans l'histoire qui ait envisagé et mis en place des mariages entre personnes de même sexe.

Il vaut de s'interroger sur ces faits avant de se demander ce que doit faire l’Église, si on la sollicite. Doit-elle redoubler, en quelque sorte, mais sans aucune efficacité juridique, ce que l’État a fait ? Sa vocation est-elle d'ajouter au mariage "sec" devant Madame ou Monsieur le Maire, la solennité religieuse, la chaleur de l'entourage ecclésial, la pompe liturgique ou l'ampleur esthétique ? On est forcé de reconnaître que ce dernier aspect n'est pas négligeable dans des demandes de bénédiction qui nous sont adressées, aspect choquant pour plus d'un des ministres du culte quand on sait que l'on réintroduit via certaines demandes tous les éléments d'une hiérarchie sociale qui n'ont pas leur place ici — par exemple demande de bénédiction dans des hôtels de luxe que d'autres n'auront jamais la possibilité de se payer, devant se « contenter » du temple... Mais les autres aspects, jusqu'à l’accompagnement communautaire, s'ils sont moins choquants, ont-ils pour autant un sens ecclésial et liturgique ?

Est-ce là le rôle de l’Église ? Quel est le sens de ce redoublement quand on sait que l'essentiel juridique du mariage est de (se) poser des contraintes auxquelles l’État aura le pouvoir de donner leur efficacité : par exemple en cas de de divorce, exiger que les droits de chaque partie soient respectés. L’Église eut le pouvoir juridique — sous l'Ancien Régime, voire jusqu'en 1905. Les protestants se sont réjouis de voir mettre enfin en place un mariage civil, quand sous l'Ancien Régime ils étaient considérés comme non-mariés ! Quelle est la signification, sinon le maintien d'une esthétique illusoire, d'un mariage religieux et/ou bénédiction nuptiale, en regard du mariage réel, au sens juridique, celui de l’État ?

Le débat auquel nous sommes invités pour les prochains synodes a au moins pour utilité de faire réfléchir à ces questions que l'on a pris l'habitude de ne pas se poser — ou de ne plus se poser.

Par exemple pourquoi l'’Église ancienne ne jugeait pas nécessaire de procéder à des bénédictions nuptiales, se contentant des mariages civils, ceux de la cité, judéenne ou romaine... ?

Ces mêmes mariages seront couverts d'une bénédiction ecclésiale, hors édifice religieux (i.e. sous le porche de l'église), à partir du Ve siècle, le couple couvert d'un voile (pratique demeurée en vigueur jusqu'au début de l'ère moderne en Occident).

Lorsque l’Église médiévale prend le pouvoir civil, elle procède en conséquence elle-même à des mariages (XIe-XIIe s.), plus tard suivie mutatis mutandis, après qu'elles aient tenté d'abord de revenir à plus de sobriété, par les Églises de la Réforme et leurs « bénédictions » qui ressemblent fort à des mariages... Églises de la Réforme qui subissaient cette pratique en France sous tous les siècles d'Ancien Régime.

L’Église (y compris protestante !) doit-elle à présent être la caution d'un reliquat de traditions religieuses au cœur d'une réalité qui s'en passe sans peine ?... L’Église à la traîne... de la mariée, et aujourd'hui caution de la civilisation libérale comme elle le fut souvent des civilisations qui l'ont précédée. L’Église caution ? Mais est-ce son rôle ? Que devient alors l’aiguillon prophétique (qui n'a jamais consisté à cautionner quelque régime ou civilisation que ce soit ou quelque de leurs pratiques !) ?

*

Et d'autre part, on est tenté de glisser à s'immiscer dans les affaires intimes — et ça a toujours été la tentation de l’Église : c'est un des risques terribles des « préparations au mariage » faites en outre avec des couples qui de nos jours n'ont plus rien à apprendre à ce sujet (qui ne regarde pas non plus l’Église pour de tout jeunes couples). Et voilà l’Église qui, outre son rôle de caution impuissante des réalités juridiques dans le cadre de tel ou tel type civilisationnel ou sociétal, se donne le rôle de conseil matrimonial (sans aucune formation ou compétence particulière pour ce faire !)... Où l'on sent bien que la déficience d'efficacité juridique sous l'angle de la caution institutionnelle religieuse dérange « quelque part » : puisqu'elle fait défaut sur ce point, on introduira une dose de (in)compétence propre...

Et voilà donc qu'à ce point, l’Église, tout à sa mauvaise conscience de n'être pas suffisamment moderne, ferait un pas de plus dans ce rôle — auto-proclamé « courageux » — de caution aussi utile que le rôle de la mouche du coche !

Cela au prix de cette autre caution, celui de la classification, utile aux études de marché, des êtres humains en double catégorie — « orientation » sexuelle « homo » et « hétéro ».

Je crains que la tournure du débat ne nous ait déjà... orientés en ce sens-là !, qui exige des Églises qu'elles se mêlent de l'intimité sexuelle et de sa mise en catégories, pour en approuver ou désapprouver telle ou telle ! De quoi je me mêle, suis-je tenté de dire !

Sachant que la sexualité humaine est infiniment plus compliquée que cela, et plus intime, sachant que le matériau fantasmatique de chacun échappe totalement aux dites catégories, nous frisons en permanence l'indécence, et sous prétexte d'accueil, le rejet de fait de celles et ceux qui se refusent à cette catégorisation, ou qui se refusent à étaler leur vie intime sur la place (de l’Église) publique.

Dans notre civilisation libérale (on en pense ce qu'on en veut mais c'est la nôtre), la société civile marie désormais aussi des personnes de même sexe (on en pense ce qu'on en veut mais c'est notre réalité).

Un « complément » ecclésial n'y ajouterait rien, non plus que ce « complément » ne « complète » ni n'ajoute quoi que ce soit au mariage des personnes de sexe différent.

Non plus qu'il n'ajouterait quoique ce soit à la capacité des couples de personnes de même sexe à élever ensemble des enfants !

Le vrai risque de l'instauration d'un tel « complément » par l’Église pour les personnes de même sexe consiste à entériner ce que l’Église fait depuis longtemps à la manière de Monsieur Jourdain, sans trop le savoir : se mêler de ce qui ne la regarde pas, les affaires intimes et sexuelles, se privant ainsi de son rôle d’accueil et d'attention en ce même domaine !

Paradoxal ?

Si l'on admet le fait incontestable que nous n'avons pas les moyens de juger de, d'accéder à, ou de bénir l'intimité d'un couple ou sa sexualité ; si l'on admet que l'aspect civil, juridique, « profane » disait Luther, ne relève en aucun cas du rôle de l’Église, on est à même de comprendre que l’Église ne se contente de redire en prière publique que ce qui se voit (non pas l’intimité du couple, évidemment), mais en termes de potentialité procréatrice — cela seul se verra éventuellement : éventuellement, car il n'est pas non plus de la compétence de l’Église de se prononcer en matière médicale, en fonction de l'âge du couple par exemple, sur la réalité de sa fécondité ! L’Église se contente de savoir ce que tout le monde sait : qu'un homme et une femme sont potentiellement procréateurs, la seule chose de leur vie sexuelle qui puisse se voir, éventuellement. Pour le reste, elle n'y a pas accès, et n'a pas à y avoir accès, ni a fortiori accès liturgique !

L’Église ne saurait bénir — ou pas — le secret amoureux ou la sexualité de quiconque, ni même son expression dans une vie commune !...

Déjà pour cette raison simple que cela n'a rien à voir avec la seule question qui regarde l’Église : la prédication de l’Évangile, à tous, sans se mêler de savoir quelles sont leurs amours et, a fortiori, sans cautionner les catégories et autres « orientations » sexuelles des anciennes classifications médicales, si utiles aujourd'hui pour les études de marché.

En reconnaissant une autre base — de plus seule base biblique, à bien y regarder — que la potentialité procréatrice, l’Église cautionnerait ipso facto des catégorisations indues et s'auto-proclamerait compétente en tant que telle en matière sexuelle !

Ce faisant, se surajoutant inutilement à l’État, elle se priverait de cela seul qui lui est demandé en la matière : l'écoute, une écoute qui ne se contente pas de passer les hommes et les femmes au filtre du dualisme catégorisant « homo » vs « hétéro », dualisme symboliquement violent, particulièrement envers celles et ceux que l'on classe comme « homosexuels » et dont l'intimité, loin d’être comprise, ni même compréhensible au fond (l'intimité de chacun restant au fond en sa dimension amoureuse, inaccessible), est devenue le sujet de conversation de nos (in)compétences. Qu'au moins, au-delà, ou en deçà du rite public qui subsiste (la répercussion, mutatis mutandis, de la parole de la Genèse), l’Église soit un lieu de silence et d'écoute de tous (et notamment de ceux qui ne sont pas « forts en gueule ») quelle que soit leur « orientation » ou « poly-orientation » sexuelle, un lieu où le bruissement médiatique de l’exposition obligatoire de l'intimité de chacun puisse être enfin court-circuité.

… Où l'Église pourrait être une véritable bénédiction, pour tous !


mercredi 5 mars 2014

« "Bénir" pour tous » dans une civilisation libérale





« Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne peut s’exprimer qu’en répondant : Parce que c’était lui, parce que c’était moi. » (Montaigne)

Montaigne parle ici de son amour pour Étienne de la Boétie — digne de celui de David pour Jonathan —, qu'il ne lui serait pas venu à l'idée d'épouser ! Les temps ont changé répondra-t-on ! En effet, ils ont changé. Et pour que ce constat ne se réduise pas à un simple slogan sous-entendant que puisque les temps ont changé, l’Église doit suivre le courant de ce changement, il n'est pas inutile de s'interroger sur le processus et la nature de ce changement des temps...


*

Vers la naissance de la civilisation libérale...

Lorsque la rupture en nations divisées par religions est scellée, en 1555, avec la paix d'Augsbourg qui pose le principe « cujus regio, ejus religio », une brèche a été ouverte vers les guerres civiles européennes, guerres religieuses. La paix d'Augsbourg n'empêchera pas la guerre, à commencer par la Guerre de 30 ans, par laquelle l’empereur Habsbourg espère réunifier dans le catholicisme les territoires germaniques.

En France, Montaigne est un des hommes du XVIe siècle qui a le plus œuvré pour éviter la guerre civile religieuse qui a ensanglanté le pays.

Il est de ceux qui déplorent l'échec du Colloque de Poissy — conférence religieuse convoquée par Catherine de Médicis en vue de maintenir la paix religieuse en France, qui s’est tenue du 9 au 26 septembre 1561 dans le prieuré royal Saint-Louis de cette ville. Constatant l’échec de la persécution des protestants, la reine-mère Catherine de Médicis tentait par là d’effectuer un rapprochement entre catholiques et protestants, en réunissant quarante-six prélats catholiques, douze ministres du culte protestant et une quarantaine de théologiens.

On a failli s'accorder sur la Confession d'Augsbourg, qui serait devenue la confession de foi d'une Église gallicane unie !

Mais, on ne refait pas l'histoire : le Colloque échoue, même si, malgré cet échec, Catherine de Médicis fait signer en janvier 1562 un édit de tolérance, l'Édit de janvier, qui ne peut empêcher le 1er mars 1562 le massacre de Wassy qui marque le début de la première guerre de religion en France.

Car la guerre religieuse s'est avérée rapidement diviser non seulement les nations les unes des autres, mais les nations en leur sein, pour plusieurs d'entre elles. La division s'opère sur la question de décider sur quelle ou quelle option doctrinale va s'opérer l’unification et l'identité nationales. Deux cas : la France et l'Angleterre. Protestantisme ou catholicisme en France ? Quel protestantisme en Angleterre : épiscopal ou puritain ?

Les guerres civiles qui s'ensuivent, avec la violence inouïe des guerres civiles, débouchent sur l'ouverture d'une brèche :

Pour la France, apparaît entre les deux camps un parti médian, appelé alors celui des « politiques » — dont Montaigne est un représentant —, d'abord pour une via-média, celle d'un christianisme partagé. Ce parti sera laminé, mais la brèche dans laquelle il s'insérait subsistera, et la via média deviendra à terme celle de la mise à l’écart de toute référence religieuse pour fonder la cité, qui sera désormais fondée sur quoi ?... Sur ce qui deviendra le libéralisme.

Mutatis mutandis les processus français et anglais (bientôt anglo-américain), se ressemblent assez. Se met progressivement en place dans la brèche ouverte par des Églises divisées la mise à l’écart, plus ou moins vive, plus ou moins répressive en France, desdites Églises. Est apparue l'alternative libérale, qui régnera dès lors sous des formes diverses et variées, incluant même les oppositions audit libéralisme, en partageant les mêmes principes de fond quant à leur relation aux Églises. C'est le monde actuel, à l'ordre du jour mondial en 2014...

L'écrivain Jean-Claude Michéa appelle cela, préférable aux guerres civiles, « l'empire du moindre mal », un empire à deux ailes, droite et gauche, tout aussi non-religieuses l'une que l'autre : « Il est d'usage, aujourd'hui, de distinguer un bon libéralisme politique et culturel – qui se situerait "à gauche" – d'un mauvais libéralisme économique, qui se situerait "à droite". En reconstituant la genèse complexe de cette tradition philosophique, Jean-Claude Michéa montre qu'en réalité nous avons essentiellement affaire à deux versions parallèles et complémentaires du même projet historique. Celui de sortir des terribles guerres civiles idéologiques des XVIe-XVIIe siècles, tout en évitant simultanément la solution absolutiste proposée par Hobbes. Ce projet pacificateur a évidemment un prix : il faudra désormais renoncer à toute définition philosophique de la "vie bonne" et se résigner à l'idée que la politique est simplement l'art négatif de définir "la moins mauvaise société possible". C'est cette volonté d'exclure méthodiquement de l'espace public toute référence à l'idée de morale (ou de décence) commune – supposée conduire à un "ordre moral" totalitaire ou au retour des guerres de religion – qui fonde en dernière instance l'unité du projet libéral, par-delà la diversité de ses formes, de gauche comme de droite. Tel est le principe de cet "empire du moindre mal", dans lequel nous sommes tenus de vivre. » (J.-C. Michéa, L'empire du moindre mal : Essai sur la civilisation libérale, Champs / Flammarion, 2007/2010, 4e de couv.)

Ainsi, « le libéralisme est, fondamentalement, une pensée double : apologie de l'économie de marché, d'un côté, de l’État de droit et de la "libération des mœurs" de l'autre. Mais, depuis George Orwell, la double pensée désigne aussi ce mode de fonctionnement psychologique singulier, fondé sur le mensonge à soi-même, qui permet à l'intellectuel totalitaire de soutenir simultanément deux thèses incompatibles. » (J.-C. Michéa, La double pensée : Retour sur la question libérale, Champs / Flammarion, 2008, 4e de couv.)

« [La droite moderne] a su […] vite sous-traiter à la gauche le soin de développer politiquement et idéologiquement l’indispensable volet culturel de [son] libéralisme […]. » (J.‑C. Michéa, Les mystères de la gauche. De l’idéal des lumières au triomphe du capitalisme absolu, Climats / Flammarion, 2013, p. 47.)

L'actualité illustre abondamment ce constat. Exemple, à propos de la récente légalisation du cannabis par quelques États américains (je laisse le vocabulaire tel quel) : « Pour les néolibéraux du monde des affaires, qui peuvent sembler progressistes en ce qui concerne les problèmes sociétaux, l'impact de la légalisation du cannabis n'est pas si important, puisque cela ne touche pas aux structures de pouvoir. Par contre, elle représente une nouvelle source de revenus. On peut dresser ici un parallèle avec l'autorisation du mariage gay : c'est une évolution sociétale qui officialise un fait existant, en ayant l'avantage d'ouvrir de nouveaux marchés (salon du mariage, publicités ciblées, etc.).
Les États-Unis, où les réactionnaires sont puissants, ne comptent pas vraiment de "conservateurs" au sens européen du terme hérité de Burke, c'est-à-dire de personnes qui voudraient que la société soit à l'image de ce qu'elle était avant la révolution française. Même le monde des affaires n'est pas en faveur d'une inertie du système.
Certes, il y a la droite religieuse américaine, mais elle n'a pas énormément de pouvoir véritable en dehors du Sud [et surtout, elle n'a jamais été d' « ancien régime » monarchiste-clérical]. Par contre, les néolibéraux des deux partis en ont beaucoup. Et que constate-t-on ? Ceux-ci sont conservateurs, c’est à dire réactionnaires, sur le plan économique, mais pas sur le plan sociétal. »
 (Pierre Guerlain, sur leplus.nouvelobs.com)

Autre exemple, en lien avec la question des unions « gays » : Coca-Cola adapte ses pubs selon les choix sociétaux des divers pays, mettant en scène des couples, gay ou pas, c'est selon. Coca « gay-friendly » ou pas ? : « Pub censurée de Coca-Cola : le mariage homo ne semble pas faire partie de ses "valeurs" » (Giuseppe Di Bella, sur leplus.nouvelobs.com) : en résumé, Coca-Cola entend faire gay-friendly : ça fait vendre. Mais... courageuse mais pas téméraire, l'enseigne rectifie ses pubs dans un sens « straight » pour les pays qui sont moins « gay-friendly »...


* * *

Mais remontons un peu plus haut dans l'histoire...

Bougre d’hérétique ! « Bougre » : un des « titres » de ces hérétiques exterminés que furent les cathares. Il est regrettable que l’on mégote le respect dû à leur mémoire jusqu’à aujourd’hui : au motif officiel qu’ils étaient dualistes (voire !) — et en outre très réservés sur la « sacralité » des choses matrimoniales et sexuelles —, ils ont été persécutés, au point qu’ils n’existent plus, et ne peuvent se défendre ; qu’ils aient été d’Albigeois, de Rhénanie ou d’ailleurs, comme les bogomiles de cette Bulgarie qui leur a valu ce nom de « Bougres », qui a fini par désigner… les « homosexuels » (je mets entre guillemets ce vocabulaire, qui consacre des mises en catégories indues). Eux n’ont pas été exterminés (contrairement aux cathares, ils n’ont pas besoin de succession apostolique pour se perpétuer !).

Mais le fait que ces Bougres-là existent au présent n’exclut pas qu’on les respecte aussi ; ne serait-ce qu’en n’en faisant pas un sujet de conversations mondaines (ou ecclésiales) que chacun se sente obligé de sanctionner par la promulgation de son avis.

La question sexuelle relève-t-elle de la place publique ? La tâche de l’Église sur une question aussi intime que la sexualité n'est-elle pas de garantir à chacun son droit au silence et à la discrétion — contre le déballage ?

L’Église aurait bien eu aussi une autre tâche, qui aurait été alors liée à la première : se prononcer contre la persécution desdits « homosexuels », des « Bougres ». Mais, sur ce plan, elle a été… débordée. Aussi une certaine pudeur serait de mise, aucune parole ecclésiale, aucune parole synodale, aucune parole des théologiens en pointe n'ayant été prononcée de façon audible à l'époque où l'OMS (tout comme La France) considérait l' « homosexualité » comme une maladie mentale (jusqu'au 17 mai 1990, moins d'un an après la fin du concurrent mondial de l'Occident libéral, le bloc de l'Est — avec la destruction du mur de Berlin, le 9 novembre 1989). Ce serait la moindre des pudeurs de ne pas considérer à présent comme « prophétique » ce que l'histoire lira comme simple suivisme !

Car, comble de l’ironie, l’Église a été débordée par les marchands du temple de la civilisation libérale, qui ont pris le relais des mouvements de libération sexuelle des années 1960 — : flairant une clientèle potentielle, ils ont résolu le problème par la promotion de l’ « outing » obligatoire — bref, du déballage, qui a succédé au tabou ; puis de l' « outing » civil via le mariage « pour tous ». Ce qui facilite les études de marché concernant la cible publicitaire, à côté de la ménagère de moins de cinquante ans et des enfants en âge d’être scolarisés.

D’où le côté « à la mode » de la chose. Ce qui n’est peut-être pas sans lien avec la vulgarisation passée comme lettre à la poste de ce vocabulaire issu des dictionnaires médicaux, qui, dans la logique de marché, en vient à distinguer des catégories, « hétéro » et « homo ». Catégories qui, sorties des classifications médicales du début du XXe siècle, ne correspondent en rien à la réalité complexe de la sexualité, et qui violent la profondeur de son intimité.

Catégories dualistes (où l’on retrouverait les cathares !) — qui servent au moins, ou au plus, à fonder cet autre couple — tout aussi dualiste — : celui des « homophiles » et des « homophobes », ces derniers d’emblée repérés à leur résistance au canon du discours médiatique officiel et disqualifiés par leur façon de ne pas y adhérer avec enthousiasme (se déclareraient-ils eux-mêmes gays ou lesbiennes, mais dès lors jugés « honteux » — les autres ayant forcément, quant à eux, un problème avec quelque latence « homo » enfouie « à l’insu de leur plein gré »).

La responsabilité de l’Église dans ce débat n’est naturellement pas d’emboîter le pas médiatique de la logique publicitaire ; ni du législateur sollicité dès lors qu’apparaît une économiquement potentiellement rentable « communauté » « nouvelle » ; mais de garantir à chacun (quelle que soit son « orientation » sexuelle) le droit à la discrétion, condition de l’écoute (et notamment de ceux qui ne sont pas « forts en gueule »). Le reste, en régime de séparation des Églises et de l’État, se passe ailleurs.

Sous cet angle, quant à la façon dont l’Église tient compte ou non de l’esprit du temps pour sa discipline du ministère et des actes pastoraux, on est en droit de se demander si la pression médiatique et le guet des scoops favorisent la sérénité de la réflexion…

*

L’Église médiévale, meilleure connaisseuse de la pâte humaine qu’elle avait entrepris de gérer, en organisait les temps et les espaces. La réforme grégorienne — du nom du pape Grégoire VII, qui avait soumis l’empereur romain germanique Henri IV en 1077, inaugurant la suprématie séculière de l’Église de Rome, avec toutes ses conséquences : prise en charge des choses policières (Inquisition) et militaires (Croisades), mais aussi matrimoniales : la réforme grégorienne ferait aussi du mariage un événement qui n’échapperait plus à sa bénédiction. Autant d’espaces sacrés prévus pour réglementer la brutalité qui s’exprimait tant dans les choses de la guerre que dans celles du sexe. Comme on orientait les ardeurs guerrières vers les croisades, on domptait la sexualité à cette fin que la scolastique appellerait naturelle : la procréation comme projet sanctifié. Moment de sacralisation civilisatrice. Avec un risque de glissement non-prévu : la pompe liturgique (et ses futures parts de marché et autres salons du mariage) introduite où elle n’a pas lieu d’être.

Baudelaire résume cela, qui fait oublier que l’Église n'a pas inventé le mariage, d'une formule lapidaire : « Ne pouvant pas supprimer l'amour, l’Église a voulu au moins le désinfecter, et elle a fait le mariage. » (Charles Baudelaire, Mon Cœur mis à nu).

Hérétiques, pré-réformateurs et réformateurs ne s’y sont pas trompés — qui ont d'une seule voix refusé de voir l'Église se substituer à l'Etat via ces rites bénissants.

Un aphorisme de Luther classe le mariage comme « affaire profane, qui ne regarde pas l’Église ». Et la Réforme ne consentit pas le nom de sacrement à cette cérémonie qui ne consiste qu’à redire la parole de la Genèse sur le couple : « Dieu les bénit en disant : soyez féconds et multipliez-vous » (Gn 1, 22). Bénédiction donnée comme une sorte de conjuration, comme un retournement de la dégringolade de la poésie des débuts — cf. Cioran dévoilant le tragique de la condition de l’amant : « commencer en poète et finir en gynécologue » (Emil Cioran, Syllogismes de l'amertume, in Œuvres, éd. Gallimard, coll. Quarto, 1995, p. 794) —, dégringolade tournant ici non seulement en gynécologie, mais carrément en obstétrique. Bénédiction en forme de pis-aller, façon de dire : vos ébats étant à même de produire des rejetons, autant qu’un contrat rigoureux vous lie, contre la lourdeur du quotidien, de sorte qu’ayant déjà subi « l’inconvénient d’être nés » (Cf. Cioran encore, selon le titre de son livre : De l’inconvénient d’être né, in Œuvres, éd. Gallimard, coll. Quarto, 1995, p. 1271 sq.), ils puissent quand même croître dans des conditions plus ou moins commodes, avec une relative stabilité.

Aujourd’hui, c’est la pompe liturgique « romantique » des noces couronnées de titres princiers ou de célébrité qui donne le ton, répercuté télévisuellement dans l’intimité de chaque foyer. Où le quotidien, substitué comme une gueule de bois aux lendemains des pompes matrimoniales (et de leurs parts de marché), est ragaillardi par le souvenir télévisuel comme miroir de son heure de gloire. Insolite fonction du cérémonial nuptial : consacrer l’émotion de la séduction dans un reality show revendiqué comme droit…

Gageons que Montaigne n'y reconnaîtrait pas... ses petits...


mardi 25 février 2014

"Bénir", oui oui ?



Sting - The secret marriage


Cette citation de Sting en entrée — The secret marriage, le mariage secret — pour dire qu'il y a aussi en deçà de la question de la bénédiction nuptiale qui est évidemment le sujet qui intéresse le dossier « Bénir » (Bénir, Information-Évangélisation, n° 1-2 / 2014) — proposé à la réflexion des paroisses de l’Église Protestante unie de France en vue de ses prochains synodes — quelque chose qui touche à la vérité intime de l'amour, sur laquelle, comme le dit Sting, aucun État ni aucune Église n'a prise :

« Aucune Église terrestre n'a jamais béni [une telle] union », qu' « aucun État n'a jamais autorisée [...] ».

On peut voir dans ce mariage secret un recoupement avec de ce que L. Gagnebin (Bénir, op. cit., vol. 2, p. 43) distingue comme première séquence de la compréhension du mariage : « les engagements intérieurs des époux l'un envers l'autre, l'amour qui les lie », les deux autres séquences étant le mariage (civil), puis la bénédiction nuptiale (ecclésiale). Insistant sur la primauté de la première séquence, il cite Berdiaeff, pour qui il s’agit bien d' « une union authentique même si elle n'est pas scellée par la loi ou bénie par l’Église ».

La question qui s'ensuit est : qu'est-ce l’Église (ou l’État) peut savoir de cette union intime ? Et donc : est-ce cela qu'elle bénit, puisqu'elle n'en peut rien savoir ? Est-ce cela que l’État scelle, puisqu'il n'en peut rien savoir ?

Une telle union « ne peut pas même être dite » pour reprendre le poème de Sting ! On est dans une intimité littéralement indicible, plus intime encore que la vie sexuelle du couple. Les institutions humaines n'ont accès qu'aux paroles d'engagement, à leur publicité, qui instituent un couple dans le temps, dans le monde « profane » pour le dire comme Luther, qui en tirait le constat que, cela étant parfaitement profane, cela ne regarde même pas l’Église : « le mariage est une chose profane qui ne regarde pas l’Église ». Ici Luther nous situe à l'autre pôle, celui où l'institution matrimoniale est cette déclaration publique de l’existence d'un couple : tout sauf indicible, contrairement à l'amour qui lie secrètement deux vies ! Ici au contraire c'est la publicité qui fait le couple marié !

Reste alors que, qu'on prenne la question à un pôle, le secret auquel ni l’Église ni l’État n'ont accès, ou à l'autre pôle où c'est au contraire la publicité qui fait le couple devant les hommes, l’Église n'a apparemment pas grand chose à voir. Et demeure la question : bénir quoi ? En tout cas, certainement pas ce à quoi — tout comme l’État — elle n'a pas accès, l'amour, indicible et secret.

Un indicible qui ne se dit que par symboles, une union qu'aucune institution n'est habilitée à reconnaître ou à bénir, puisque n'y ayant pas accès et ne pouvant — allons plus loin — même pas savoir si oui ou non le couple qui se présente devant elle l'a conçue ou pas !

Les symboles sont connus, allant d'un sens intérieur et caché du symbole du féminin et du masculin comme le Yin et le Yang, au mythe du double primitif de Platon dans Le Banquet : des êtres humains originels formant des couples, puis scindés avant de se retrouver.

Platon permet d'aller un peu plus loin dans le mystère de l'amour qu'il tente d'approcher par le mythe : le mystère est tel qu'il procède jusqu'au-delà de la sexuation physique en hommes et femmes. L'amour mystérieux qui lie irrésistiblement deux êtres n'a que faire de la fonction de la reproduction ! Je cite Platon :

« Premièrement, il y avait trois catégories d'êtres humains et non pas deux comme maintenant, à savoir le mâle et la femelle. Mais il en existait encore une troisième qui participait des deux autres, dont le nom subsiste aujourd'hui, mais qui, elle, a disparu. En ce temps-là en effet il y avait l'androgyne, un genre distinct qui, pour le nom comme pour la forme, faisait la synthèse des deux autres, le mâle et la femelle. Aujourd'hui, cette catégorie n'existe plus [...].

« Deuxièmement, la forme de chaque être humain était celle d'une boule, avec un dos et des flancs arrondis. Chacun avait quatre mains, un nombre de jambes égal à celui des mains, deux visages sur un cou rond avec, au-dessus de ces deux visages en tout point pareils et situés à l'opposé l'un de l'autre, une tête unique pourvue de quatre oreilles. En outre, chacun avait deux sexes et tout le reste à l'avenant [...].


Suite à leur prétention de concurrencer les dieux, « Zeus coupa les humains en deux, ou comme on coupe les œufs avec un crin.

« Chacun d'entre nous est donc la moitié complémentaire d'un être humain, puisqu'il a été coupé, à la façon des soles, un seul être en produisant deux ; sans cesse donc chacun est en quête de sa moitié complémentaire. Aussi tous ceux des mâles qui sont une coupure de ce composé qui était alors appelé "androgyne" recherchent-ils l'amour des femmes et c'est de cette espèce que proviennent la plupart des maris qui trompent leur femme, et pareillement toutes les femmes qui recherchent l'amour des hommes et qui trompent leur mari. En revanche, toutes les femmes qui sont une coupure de femme ne prêtent pas la moindre attention aux hommes ; au contraire, c'est plutôt vers les femmes qu'elles sont tournées, et c'est de cette espèce que proviennent les lesbiennes. Tous ceux enfin qui sont une coupure de mâle recherchent aussi l'amour des mâles.

« Les mâles de cette espèce sont les seuls [...] qui, parvenus à maturité, s'engagent dans la politique. Lorsqu'ils sont devenus des hommes faits, ce sont de jeunes garçons qu'ils aiment et ils ne s'intéressent guère par nature au mariage et à la procréation d'enfants, mais la règle les y contraint ; ils trouveraient plutôt leur compte dans le fait de passer leur vie en célibataires, côte à côte, en renonçant au mariage. Ainsi donc, de manière générale, un homme de ce genre cherche à trouver un jeune garçon pour amant et il chérit son amant, parce que dans tous les cas il cherche à s'attacher à ce qui lui est apparenté. »
(Platon, Le Banquet, 190b – 193e : discours d'Aristophane.)

On le voit, ici, l'amour, ainsi lu comme phénomène toujours mystérieux, est bien distinct de l'institution sociale du mariage, qui elle, précisément, n'est pas distincte de la sexuation et de potentialité reproductrice.

L'amour est distinct de la sexuation, mais pas pour autant séparé de la sexualité, où se joue dans le désir physique la complétude de l’union mystérieuse, à laquelle aucune institution étatique ou religieuse ne peut avoir accès !

Platon, soit dit en passant, justifie par avance l'évident constat que fait le document « Bénir » (vol. 1, p. 35) sur le vocabulaire bipolaire selon lequel il y aurait des « hétérosexuels » et des « homosexuels » : vocabulaire nul et non avenu. Il s'agit d'un vocabulaire datant du début du XXe siècle, héritier de la manie de classifier même l’inclassable (où placer les ornithorynques ?). Manie qui vaudrait largement un discrédit durable à de larges pans d'une pensée prétendue scientifique, à commencer par celle des Lumières, où l'on classait les êtres humains en différentes « races » au regard du taux de mélanine dans l’épiderme par exemple. Manie qui avait induit naturellement la classification des êtres humains en fonction de ce que l'on continue d’appeler malencontreusement leur « orientation » sexuelle.

On avait quatre grandes « races » humaines : blanc (bien sûr au sommet), jaune, noir et rouge ! On aurait deux catégories sexuelles : une... moins normale, qu'on appellerait « homosexuelle », l'autre, plus commune, qu'en vis-à-vis de l' « homosexuelle », on intitulerait « hétérosexuelle » !

Il est fort étrange, qu'alors qu'on ait, heureusement, enfin abandonné la classification des êtres humains par des couleurs qui ne sont même pas les leurs (c'est quand même plus compliqué), il est étrange que l'on maintienne avec assiduité et persévérance la classification bipolaire en fonction des fameuses « orientations sexuelles » auxquelles elles correspondraient ! On a, depuis le début du XXe siècle, admis des nuances, qui ne nous ont pourtant pas conduits à abandonner ce vocabulaire !

Le choses sont plus complexes que cela, l’expression érotique du phénomène mystérieux de l'amour inscrit la sexualité humaine, qui ne se limite pas non plus à cela — l'élément reproducteur restant quand même non négligeable —, dans un réel au-delà de ces catégories. Et étant ici dans un mystère intime auquel aucune institution n'a accès, il serait mal venu à quelque institution que ce soit de venir s'y immiscer, en reconnaissant, formalisant, bénissant, voire prétendant unir (ce qui à ce point, s'il y a lieu, l'est forcément déjà!), ce qu'elle ignorera forcément toujours — ce que Sting appelle le mariage secret.

Bref, ni l’État, ni l’Église n'ont leur place dans l'intimité où s'est noué un lien qui leur échappera toujours nécessairement à l'une comme à l'autre.

Le mariage que ces institutions peuvent sceller ou bénir est d'un tout autre ordre : il relève de la publicité et de la potentialité procréatrice (les deux sont liées : il n'y a pas d'enfants secrets !), bref de ce qui se voit — comme l'avait fortement souligné la Réforme : « ecclesia de intimis non judicat » — l’Église ne juge pas des cœurs : elle n'a donc rien à bénir au plan où elle n'a pas accès, sauf à prétendre — il est vrai que cela a toujours été sa tentation — se mêler de l'intimité des cœurs et des consciences. (Cf. dans Bénir, l'article de J.F. Breyne, vol. 2, p. 38-39, sur l’histoire assez récente de la compréhension de la reconnaissance ecclésiale d'un couple publiquement institué comme « bénédiction ».)

Voilà pourquoi si David et Jonathan venaient demander une bénédiction de leur amour à l’Église (hypothèse fictive que le document nous soumet), David et Jonathan dont « l'amour de l'un pour l'autre était plus fort que celui que l'on a pour les femmes », nous dit le texte biblique, il y aurait lieu de leur répondre qu'une telle demande n'a aucun sens, l’Église n’ayant pas ce pouvoir-là — la nature de leur amour lui échappant totalement. Le texte permet de supposer que David et Jonathan (si toutefois l’amour dont il est question est de l'ordre de celui dont parle Platon) l’avaient compris eux-mêmes, qui n'ont pas demandé un tel rite au desservant du culte...

Tout comme Platon l'avait aussi compris, qui n’envisageait en aucun cas qu'un tel amour — quel que soit d’ailleurs le sexe des partenaires — était à faire ratifier par une institution quelconque : le mariage, concernait clairement pour lui la mise en place publique d'une structure publique familiale en vue d'une procréation éventuelle.

Ici la bénédiction ecclésiale se suffit à la simplicité et à l'humilité bibliques : « soyez féconds et multipliez-vous » — texte annonçant que la fécondité procréatrice pourra être reçue comme don de Dieu. Une parole performative pour une fécondité qui ne se limite pas à l’espérance de la fécondité procréatrice mais qui l'inclut et la déborde en même temps, ouvrant même, via la reconnaissance de la déclaration publique de l'union des conjoints, sur une dimension sacramentelle — qui n'est pas le rite ecclésial, mais le déploiement de leur vie commune dans la fidélité, pour l'accueil du don de Dieu.

En tout cela, l’Église ne se mêle en aucun cas de ce qui ne la regarde pas : l'aspect où l'affaire est d'abord profane, n'ayant aucun rapport avec le salut que Dieu offre — même aux célibataires ! Et l'ordre mystérieux de l'amour, ancré même au-delà de la sexuation physique en hommes et femmes — valant donc entre personnes de sexe différent ou de même sexe. Cet ordre regarde encore moins l’Église... Ce qui rend donc surprenant, à bien y regarder, de lui demander d'y entrer — héritage confus d'un temps où elle était censée tout régenter ?

Le signe performatif de l'énonciation de l'espérance de la fécondité, dont on ne peut pas séparer les différents aspects, suppose donc ipso facto la différenciation sexuelle des conjoints.

Le refus de se mêler de la reconnaissance de l'amour, des désirs, des vérités intimes et éternelles qui unissent des personnes humaines dans toute leur complexité, sera alors précisément le signe de l'accueil inconditionnel de tous, dans la discrétion et la pudeur.