<script src="//s1.wordpress.com/wp-content/plugins/snow/snowstorm.js?ver=3" type="text/javascript"></script> Un autre aspect…

samedi 14 mars 2009

Calvin et la Loi de la liberté


Calvin distingue trois usages de la Loi biblique : l’usage pédagogique, l’usage politique et l’usage normatif.

- Selon son usage pédagogique, la Loi produit en l’homme la conscience de son incapacité à accomplir ce qu’elle prescrit ou défend (exemple classique : l’interdit de la convoitise — qui peut dire être exempt de convoitise ? Son interdiction est pourtant un précepte du Décalogue / précepte final les «Dix commandements»). Sous cet angle, la Loi sert de «pédagogue» pour nous conduire à recourir à la grâce de Dieu : reconnaissant n’être pas à la hauteur de ses exigences, j’en appelle à Dieu. (Galates 3:24 : « la loi comme pédagogue pour nous conduire à Christ » en qui la grâce de Dieu est dévoilée en toute clarté, « afin que nous soyons justifiés par la foi »).

C’est là le fondement de l’enseignement luthérien de la justification par la foi seule, reçu sans réserve par Calvin.

- Selon son usage politique ou civil, la Loi a pour but de restreindre le mal dans la Cité et de promouvoir la justice. Elle fournit des principes, qui s’appliquent de façon analogique selon les temps et les lieux dans la vie civile et politique.

- Selon son troisième usage, la Loi devient chemin de libération. C’est pour Calvin, qui se démarque ici de Luther, le principal usage de la loi : notre libération est effectivement mise en œuvre par ce que produit en nous l’injonction de la Loi. Exemple : le commandement donné à Abraham, ou au peuple libéré de l’esclavage : «quitte ton pays», «sors de l’esclavage». La libération qui est dans le recours à la grâce ne produit son effet que si elle reçue et donc mise en œuvre.

La liberté donnée à la foi seule qui reçoit la grâce — ce seul recours, selon l’usage pédagogique de la Loi — ; cette liberté ne devient effective que lorsque l’exigence de la Loi donnée comme norme suscite, parce qu’elle est entendue, la mise en route obéissante.

*

Mais, dira-t-on, on ne sache pas que les chrétiens protestants, et calvinistes, pratiquent les 613 mitsvoth — les 613 commandements de la Loi biblique — ?! Pas plus que les autres chrétiens…

Où il faut parler, à côté de trois usages de la Loi, de trois aspects de la Loi : l’aspect moral, l’aspect cérémoniel et l’aspect judiciaire.

L’aspect cérémoniel (les cérémonies religieuses de la Loi) et l’aspect judiciaire (dans la gestion de la vie le la Cité), sont perçus, quant à leur lettre, comme correspondant à un temps et à une culture donnée. Mais ils peuvent varier dans leur pratique selon les circonstances. Ainsi, quant à l’aspect cérémoniel, on ne pratique pas aujourd’hui de sacrifices d’animaux dans le Temple de Jérusalem — de toute façon détruit (sacrifices correspondant pourtant à des préceptes cérémoniels). Une perspective calviniste considère que cela vaut pour tout commandement en son aspect cérémoniel — lié à des temps, des lieux, des cultures. Cela vaut aussi pour l’aspect judiciaire : par exemple les formes de gouvernements, qui sont variables selon les lieux.

En revanche l’aspect moral, comme norme idéale, comme visée de perfection — qui au-delà du Décalogue, se résume au «double commandement» : «tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton être et ton prochain comme toi-même» — ; cet aspect de la Loi n’est pas sujet aux variations culturelles, même si son application s’adapte aux circonstances dans ce qui est l’usage normatif de la Loi.

Le troisième usage de la Loi, l’usage normatif, apparaît alors comme mise en œuvre de son aspect moral, comme injonction libératrice.

Où l’on retrouve les préceptes comme «lève-toi et marche» commandement adressé par Pierre au paralytique ; «sors de ta tombe» ; commandement adressé par Jésus à Lazare, «va pour toi» (lekh lekha) commandement adressé dans la Genèse à Abraham — et «tu choisiras la vie», l’injonction libératrice que donne le Deutéronome.

Telle est alors la parole de Dieu donnée comme Loi, parole libératrice, créatrice d’impossible. C’est là le Dieu créateur de la Bible — et non pas une hypothèse en concurrence avec les laboratoires de recherche!

Dieu vivant et vivificateur par la Parole qui fonde de la sorte la création. Par une parole de libération établissant pour la liberté des êtres responsables.




Cf. :
Calvin au-delà des caricatures
Calvin et les manuels scolaires…
La résurrection du Christ
Année Calvin. Un cheminement intéressant...
Pourquoi Calvin aujourd’hui ?
Obsession Calvin
Une Alliance qui ne peut être rompue


vendredi 20 février 2009

"Pas le temps”...



"Tout ce que ta main trouve à faire avec ta force, fais–le ; car il n’y a ni œuvre, ni pensée, ni science, ni sagesse, dans le séjour des morts, où tu vas."

Ecclésiaste 9,10



Pink Floyd - Time



"Rachetez le temps, car les jours sont mauvais."

Éphésiens 5:16



Ticking away the moments that make up a dull day
You fritter and waste the hours in an off hand way
Kicking around on a piece of ground in your home town
Waiting for someone or something to show you the way

Tired of lying in the sunshine staying home to watch the rain
You are young and life is long and there is time to kill today
And then one day you find ten years have got behind you
No one told you when to run, you missed the starting gun

And you run and you run to catch up with the sun, but its sinking
And racing around to come up behind you again
The sun is the same in the relative way, but youre older
Shorter of breath and one day closer to death

Every year is getting shorter, never seem to find the time
Plans that either come to naught or half a page of scribbled lines
Hanging on in quiet desperation is the english way
The time is gone, the song is over, thought Id something more to say

Home, home again
I like to be here when I can
And when I come home cold and tired
Its good to warm my bones beside the fire
Far away across the field
The tolling of the iron bell
Calls the faithful to their knees
To hear the softly spoken magic spells.




"L’homme ne connaît pas non plus son heure, pareil aux poissons qui sont pris au filet fatal, et aux oiseaux qui sont pris au piège ; comme eux, les fils de l’homme sont enlacés au temps du malheur [...]."

Ecclésiaste 9,10



mercredi 4 février 2009

Réforme et mouvements précurseurs



Esquisse d’une généalogie du protestantisme,
des mouvements précurseurs aux temps modernes



Bible / Gutenberg


L’effet de la libération intérieure de Martin Luther sera de… « faire sauter les canalisations de la grâce ».

Luther moine, inquiet quant à sa relation avec Dieu devant le poids de culpabilité qui assaille quiconque est attentif aux méandres de son âme, découvre que la grâce — la faveur — de Dieu est inconditionnelle. Quel que soit ce poids intérieur, quelle que soit la légitimité du sentiment de culpabilité, Dieu en libère la victime par la seule attestation de ce qu’il se montre favorable, attestation reçue par la foi seule — sola fide. Et cette parole libératrice, Luther la trouve dans l’Écriture seule — sola scriptura — et non dans l’appareil mis en place par la hiérarchie romaine, que je viens d’appeler « canalisations de la grâce »

Cet appareil s’est mis en place au cours de tout un développement historique qui a suscité parallèlement sa propre opposition qui a débouché sur la Réforme ; l’éclatement se produit à l’occasion de l’affichage par Luther, sur la porte de l’église du château de Wittenberg, de ses fameuses 95 thèses contre les indulgences, le 31 octobre 1517. Les indulgences sont alors devenues un élément central du dispositif de canalisation de la grâce : elles signifient le pouvoir que s’octroie l’Église hiérarchique d’abréger les peines — qui se prolongent jusqu’en purgatoire — consécutives au péché et à la culpabilité qu’il engendre et dont souffre Luther. À l’époque de Luther, les indulgences se monnaient — financièrement... Et Luther réalise qu’on est justifié devant Dieu par la foi seule !

Sa proclamation emporte la moitié de l’Europe — dont plusieurs princes qui, plutôt que d’aller demander à Rome pour savoir ce qu’ils croient, entendent désormais « protester » — témoigner — par eux-mêmes de la foi qui les habite — origine du terme « protestant ».

À ce point, ce qui est un moment de l’histoire de la foi de la fin du Moyen Âge est appuyé par des pouvoirs politiques — ce qui signifie l’émergence publique d’une protestation qui sourd silencieusement depuis plusieurs siècles via plusieurs mouvements, en parallèle à — et contre — la mise en place du pouvoir de l’Église romaine.



Au Moyen Âge : mouvements dissidents
face à une Église contestée



L’Empire et la réforme grégorienne.

On peut faire remonter cette histoire au coup d’État carolingien. Voilà une Église d’Occident dont la tête, l’évêque de Rome, entend promouvoir un État qui assume ses responsabilités chrétiennes. Rome n’est pas satisfaite de la façon dont le pouvoir mérovingien lui semble les négliger. La famille carolingienne (les « maires du palais » — disons « les Premiers ministres ») a fait preuve de plus de zèle, notamment au plan militaire — aussi bien contre les Lombards menaçant Rome que contre les Sarazins signifiant un autre lieu symbolique, d’une autre foi religieuse.

La famille carolingienne est donc élevée à la royauté en Pépin le Bref, puis carrément à l’Empire en 800 avec le couronnement de Charlemagne par le pape Léon III. Coup d’État dénoncé par Byzance qui déplore que l’on ignore qu’il existe déjà un Empire !

La différence est que le second Empire, carolingien, dépend par sa création, de l’évêque de Rome. C’est la nouveauté qui est à l’origine du conflit médiéval de la papauté et de l’Empire, qui pense pouvoir ne pas l’entendre de cette oreille.

Bref, vient le jour où Rome triomphe — symbolique de ce triomphe : l’humiliation de l’empereur Henri IV à Canossa en 1077 devant le pape Grégoire VII. Le nom de ce pape désignera l’avènement d’une papauté au règne sans partage : la réforme grégorienne.

Désormais Rome a entre les mains les moyens de mettre en place les exigences d’une société chrétienne. Depuis le plan militaire (où défaillaient les Mérovingiens) jusqu’au plan matrimonial (avec l’imposition du célibat des clercs ou la sacramentalisation du mariage des laïcs).

Au plan militaire, mentionnons : le renforcement d’institutions comme «la paix de Dieu» ou «la trève de Dieu», qui exigent des seigneurs qu’ils cessent leurs conflits intestins en des périodes déterminées ; le déclenchement de croisades — en Terre sainte dès 1095 à l’appel du pape grégorien Urbain II — ; où «internes» comme en 1204 le… «dérapage» qu’est le sac et la conquête de Constantinople ; ou le projet de croisade contre l’Angleterre ; ou, proclamée en 1208 par Innocent III, la croisade qui s’ébranle en 1209 contre le Languedoc accusé de protéger les cathares, ou plus tard, au XVe siècle, la croisade contre les Tchèques hussites.

Ce pouvoir inclut aussi le plan policier, avec la création pour lutter contre les cathares, de l’Inquisition en 1233 par le pape Grégoire IX ; le plan « psychologique » avec le contrôle des âmes à l’occasion de tout le système de canalisation de la grâce que fera sauter Luther ; etc.

Où l’on voit que parallèlement à la mise en place de l’Église grégorienne, des mouvements de contestation se sont élevés, des hérésies aux dissidences et jusqu’à des mouvements de pré-réforme, des mouvements précurseurs de la Réforme protestante.


1) Les cathares

En premier, l’hérésie cathare, selon son nom devenu conventionnel, qu’elle n’a jamais revendiqué (il s’agit d’une insulte signifiant «chatistes» — adorateurs du chat, figure du diable —, plutôt que «purs» selon l’étymologie grecque donnée à ce mot employé par des latins). Il s’agit d’un mouvement — dualiste — dont les racines remontent avant la réforme grégorienne puisqu’on voit des bûchers de dualistes dès le tournant de l’an mil. Un mouvement similaire, avec lequel les cathares partageront la même structure ecclésiale dès le XIIe siècle, les « bogomiles », apparaît dès le Xe siècle en Bulgarie.

Dualiste, l’hérésie cathare considère que la vie terrestre n’est qu’un exil malheureux dans un monde dominé par le diable : un monde de douleurs, de guerre, de violence et de sang. Le salut consiste à en être racheté. Et voilà que l’Église de la réforme grégorienne, dont les aspirations sont pourtant dans un sens assez proches des exigences cathares, a de fait pactisé avec ce monde diabolique, fomentant guerres — croisades — et État policier — avec l’Inquisition.


2) Les vaudois

Voilà donc une Église dans le siècle, une Église riche. Confrontée à sa propre exigence de pauvreté, et qui suscite alors l’opposition des plus exigeants de ses fidèles. Dans les années 1170, un riche marchant de Lyon, Vaudès (alias Pierre Valdo), entendant la parole de Jésus au jeune homme riche : « si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu as et suis moi », abandonne ses biens et se consacre à l’annonce de cette bonne nouvelle. Son mouvement sera condamné par Rome pour insubordination. Il n’en disparaît pas pour autant — le mouvement vaudois — qui subsiste jusqu’à aujourd’hui, rallié à la réforme calviniste en 1532.

Et il fait vite tache d’huile. Quelques années après, François d’Assise, dont la mère semble avoir été vaudoise, emboîte le pas à Vaudès… et est reconnu par le pape Innocent III (on ne fait pas deux fois le même coup au pape).

L’exemple cathare aussi a fait tache d’huile : Dominique de Guzman, constatant l’échec de la politique romaine et cistercienne contre les cathares d’Occitanie, décide de suivre leur exemple de vie pour prêcher la parole romaine.


3) Le mouvement de Wyclif

La contestation ne s’en amplifie pas moins contre une Église qui veut gérer jusqu’aux replis les plus intimes des âmes : elle gagne aussi les théologiens, comme l’Anglais John Wyclif, qui au XIVe siècle (il meurt en 1384), remet déjà en question les prétentions romaines voulant dire le sens des Écritures. Wyclif considère la parole scripturaire comme supérieure à celle de l’Église : où l’on atteint ce qui sera un pôle de la Réforme : sola scriptura.


4) Les hussites

Le Tchèque Jan Hus se veut disciple de Wyclif. Son mouvement atteint une importance considérable : il rallie aussi les vaudois — on a parlé d’ « internationale valdo-hussite » — et débouche sur une révolution en Moravie, contre laquelle la croisade romaine et impériale échouera. Jan Hus est condamné au bûcher en 1415 au concile de Constance.

La révolution morave débouche sur un compromis : la rupture avec Rome n’a pas eu lieu. Elle aura lieu à l’occasion de la découverte intérieure de Luther : en 1521, Luther est excommunié. La moitié de l’Europe le suit. Le protestantisme est né, qui va se développer en plusieurs courants.



La réforme et ses principaux courants (on en nommera six)


1) Luthériens

Point commun de tous ces courants, le fondement luthérien : on est juste devant Dieu sola fide — par la foi seule. Et on trouve ce message dans l’Écriture seule — sola scriptura. Bref, on est libéré par la grâce seule — sola gratia. Ce qui produit un christianisme extrêmement simplifié, à la gloire de Dieu seul — soli Deo Gloria.

Sola fide : tel est le pôle luthérien et déclencheur de la Réforme. Par son second pôle, sola scriptura, la Réforme participe du mouvement humaniste.


2) Réformés — ou calvinistes

Le mouvement humaniste de la Renaissance consistait comme on sait en un retour aux « humanités », aux textes littéraires de l’Antiquité, par delà les développements philosophiques ecclésiastiques. Parmi les textes de l’Antiquité, les auteurs grecs et latins, de Platon à Virgile, mais aussi les textes bibliques, en leur forme originelle, hébreu et grec.

Des éditions des textes bibliques se font jour, comme le Nouveau Testament en grec édité par Érasme. Le mouvement se répand en Europe, qui s’intéresse aussi à l’œuvre de Luther, avec en France un Lefèvre d’Étaples, en Suisse un Zwingli, etc.

Ulrich Zwingli sera la première figure de la seconde branche protestante, la branche réformée. Zwingli et Luther rompent (à Marburg en 1529) sur la question de la sainte Cène, l’Eucharistie : Luther entend soutenir une position « réaliste » : le pain et le vin consacrés sont en même temps vraiment corps et sang du Christ ; Zwingli a une position plus « symboliste » : la présence du Christ est essentiellement « spirituelle ». Le dissensus sera « réglé » en 1973 avec la Concorde de Leuenberg !

Le Français Jean Calvin est appelé à Genève, dont il devient la figure réformatrice clef. Il opère une synthèse entre Luther et Zwingli tout en restant dans le courant réformé, en devenant même le théologien central, rassemblant sa pensée dans l’Institution de la religion chrétienne, dédiée au roi François Ier dont il espère l’adhésion à la Réforme.


3) Épiscopaliens, anglicans et puritains

Si la monarchie française n’est pas passée à la Réforme, plusieurs en Europe ont franchi le pas. Les monarchies scandinaves sont devenues luthériennes. L’Angleterre est passée à la Réforme, adoptant une confession de foi de mouvance calviniste (les 39 articles), mais conservant, avec l’aval de Calvin conseillant le jeune roi Édouard VI, une structure d’Église épiscopale.

Les réformés adoptent pourtant en général plutôt une organisation «presbytérienne-synodale», y compris sur les îles britanniques, comme en Écosse. Avec cette organisation, la distinction prêtres-évêques n’apparaît plus, chaque ministre étant les deux à la fois, avec le simple titre : pasteur. L’Église locale est présidée par un conseil presbytéral, conseil d’ « anciens » — presbytres, et est représentée en synodes, où se joue l’unité des Églises locales entre elles.

La question de l’organisation ecclésiastique sera une des raisons du conflit entre les « épiscopaliens » (partisans d’une organisation avec évêques) et les « puritains », partisan d’un système plus purement représentatif,… démocratique (rien à voir avec les connotations médiatiques du terme, apparemment confondu avec pudibond ?!). Les puritains sont à l’origine de la révolution puritaine anglaise de 1649 et de la révolution américaine, dont l’influence sur la révolution française a été déterminante.

Parmi les puritains : congrégationalistes (partisans d’une gestion autonome de chaque communauté ecclésiale), baptistes, quakers…


4) Baptistes

La Réforme ayant ramené la source d’autorité religieuse de la papauté à la Bible, des débats se sont mis en place sur des points divers, dont la sainte Cène (comme entre Luther et Zwingli) ; ou le baptême : certains contestent la légitimité du baptême des enfants, appelés «anabaptistes» («rebaptiseurs») au XVIe siècle. En Angleterre, au XVIIe siècle, ceux qui adoptent ce point de vue recevront le nom de «baptistes». Baptiste célèbre : Martin Luther King.


5) Méthodistes

Comme tout mouvement religieux, le protestantisme a eu tendance à s’assoupir, suscitant en contrepartie des mouvements dits de «réveil». Le «piétisme» en est un des plus connus, initié dans le luthéranisme germanique, mais qui traversera toutes les Églises. Il s’agit ici d’insister sur l’importance de la vie intérieure, sur la dimension spirituelle, au-delà de la ritualité.

Le mouvement puritain connaît aussi cette exigence, centrale chez les quakers au point qu’ils abandonnent les rites.

D’une autre façon, c’est cette exigence qui est à l’origine de l’action réformatrice de John Wesley. On peut le considérer, bien qu’apparaissant au XVIIIe siècle, comme un troisième nom de réformateur, avec Luther et Calvin.

John Wesley fonde sur son exigence de renouveau intérieur et spirituel une véritable réforme, dont la prédication le verra finalement, malgré lui, être exclu de l’Église anglicane dont il est prêtre. C’est l’origine d’un des courants importants du protestantisme qui existe jusqu’à aujourd’hui.

Cette considération « piétiste » que ce qui fait l’homme, et le chrétien, est au-delà de toute considération ethnique, nationale, ou de couleur, est à l’origine de l’abolition de l’esclavage. Premiers abolitionnistes, les quakers, qui dès le XVIIe siècle, dans leur colonie de Pennsylvanie, s’interdisent toute possession d’esclave. Et l’influence du mouvement méthodiste est décisive dans la législation anglaise abolissant l’esclavage. Ce qui fait l’homme, et qui fait l’homme libre, c’est sa réalité intérieure, qui condamne toutes les classifications dont s’autorise l’esclavage et le racisme qu’il fonde.


6) Pentecôtistes

Le XXe siècle verra naître, dans une mouvance proche du méthodisme, le mouvement pentecôtiste, devenu un courant important du protestantisme contemporain. Né dans les milieux africains-américains, autour des pasteurs Charles Parham et William Seymour, le pentecôtisme (tirant son nom de l’événement de la Pentecôte, dans le livre des Actes des Apôtres, chapitre 2) effectue une synthèse entre la tradition protestante anglo-saxonne et la culture africaine-américaine, synthèse dont sont issus aussi le blues et le jazz.

Le mouvement se réclame de l’effusion de l’Esprit saint dotant les croyants d’une vie intérieure qui se traduit par un renouveau de la piété, d’où la forme des célébrations et des chants ; et se veut une libération totale, y compris psychique, et thérapeutique. Le pentecôtisme a influencé les autres Églises, y compris l’Église catholique, avec le mouvement charismatique.

En sortant de son milieu d’origine, le mouvement a parfois rejoint des tendances «fondamentalistes» du protestantisme nord-américain. «Fondamentalisme» désigne une tendance du courant «évangélique» en réaction contre les développements rationalistes qui se sont fait jour depuis le XIXe siècle.


*


Ce qui permet de parler des trois courants qui traversent toutes les traditions du protestantisme.



Trois pôles transversaux :

— « Orthodoxe », plus souvent appelé « évangélique » : le pôle conservateur, plus fréquent chez les baptistes et les pentecôtistes, et qui, en son aile la plus radicale, est dit « fondamentaliste » (c’est-à-dire qui se réclame des « fondements » bibliques de la Foi) — à ne pas confondre avec « intégriste » : le « fondamentalisme » protestant n’a, en principe, pas de vues de conquête politique.

— « Libéral » : un courant, contre lequel réagit le « fondamentalisme », et qui représente une synthèse de la théologie de la réforme et de l’héritage des Lumières, ou au moins une volonté protestante de tenir compte de cet héritage. En ses ailes radicales, ce courant a pu être parfois assimilé au rationalisme.

— Un troisième courant transversal est le courant « piétiste », dont se réclament éventuellement les deux autres, et notamment, plus fréquemment, le courant « évangélique ». Le courant piétiste correspond à cette volonté, finalement commune dans le protestantisme, d’insister sur la dimension intérieure de la relation avec Dieu, « sola fide ».


R.P.
Marseille-Magnan, Formation des chargés de mission ERF, 4-5 mai 2007
(De la Réforme aux mouvements évangéliques)
Cannes — Institut Stanislas, 6 février 2007 & 23 octobre 2007
& "Le Moulin", Vence, 13 novembre 2009



vendredi 16 janvier 2009

Calvin au-delà des caricatures



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« Toute la somme presque de nostre sagesse, laquelle, à tout conter, mérite d'estre réputée vraye et entière sagesse, est située en deux parties : c'est qu'en cognoissant Dieu, chacun de nous aussi se cognoisse. Au reste, combien qu'elles soyent unies l'une à l'autre par beaucoup de liens, si n'est-il pas toutesfois aisé à discerner laquelle va devant et produit l'autre. Car en premier lieu, nul ne se peut contempler, qu'incontinent il ne tourne ses sens au regard de Dieu, auquel il vit et a sa vigueur : pour ce qu'il n'est pas obscur que les dons où gist toute nostre dignité ne sont nullement de nous-mesmes, que nos forces et fermeté ne sont autre chose que de subsister et estre appuyez en Dieu. D'avantage, par les biens qui distillent du ciel sur nous goutte à goutte, nous sommes conduits comme par petis ruisseaux à la fontaine. » — Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, Livre I, chapitre Premier, § 1.






Cf. :
Calvin et les manuels scolaires…
Calvin et la Loi de la liberté
La résurrection du Christ
Année Calvin. Un cheminement intéressant...
Pourquoi Calvin aujourd’hui ?
Obsession Calvin
Une Alliance qui ne peut être rompue



lundi 12 janvier 2009

Calvin et les manuels scolaires…



À propos de l’année Calvin. Sur le blasphème…


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2009. 5e centenaire de la naissance de Jean Calvin...


Deux textes, l’un extrait d’un manuel scolaire actuel :

« Nul ne doit jurer ni blasphémer le nom de Dieu, sous peine la première fois de baiser terre, la seconde fois de baiser terre et payer trois sous, et la troisième fois d'être mis en prison trois jours. […] » (D'après Calvin, Ordonnances sur les mœurs, 1539 / Manuel scolaire de 5e, Histoire-Géographie, coll. Martin Ivernel, Hatier, 2005, p. 163.)


2e texte — qui n’apparaît pas dans le manuel scolaire : la loi qui, à la même époque que les ordonnances calvinistes genevoises citées ci-dessus, est en vigueur en France :

« […] Tous ceux qui diraient paroles, injures et blasphèmes contre notre Créateur et ses œuvres, contre la glorieuse vierge Marie, sa mère bénie, ses saints et saintes, ou qui jureraient sur eux, seront mis pour la première fois, au pilori où ils demeureront de une heure jusqu'à neuf heures, on pourra leur jeter aux yeux de la boue ou autres ordures, sauf des pierres ou choses qui pourraient les blesser. Après ils demeureront un mois entier en prison au pain et à l'eau. A la seconde fois, on leur fendra la lèvre supérieure avec un fer chaud jusqu'à ce que leurs dents leur paraissent, à la troisième fois la lèvre inférieure ; et à la quatrième fois les deux joues ; et si par malheur, il leur arrivait de mal faire une cinquième fois, l'on leur coupe la langue en entier, qu'ainsi ils ne puissent plus dire de pareilles choses. […] » (Ordonnance royale, donnée par Charles VI le 7 mai 1397, renouvelée régulièrement jusqu’en juillet 1666).


Une étourderie, sans doute, doit expliquer l'absence du second texte dans le manuel scolaire… Étourderie de même, probablement, que d'avoir retenu, sur les milliers de pages écrites par Calvin, cette seule « illustration » de « sa pensée »… Où il apparaît que Calvin met en œuvre une surprenante atténuation des rigueurs de son temps…



Cf. :
Calvin au-delà des caricatures
Calvin et la Loi de la liberté
La résurrection du Christ
Année Calvin. Un cheminement intéressant...
Pourquoi Calvin aujourd’hui ?
Obsession Calvin
Une Alliance qui ne peut être rompue


Sur Calvin, d’autres articles ICI.



mercredi 24 décembre 2008

Nativité


Noël,
l'empereur et l'enfant



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Luc 2, 1-7
1 Or, en ce temps-là, était paru un décret de César Auguste pour faire recenser le monde entier.
2 Ce premier recensement eut lieu à l’époque où Quirinius était gouverneur de Syrie.
3 Tous allaient se faire recenser, chacun dans sa propre ville;
4 Joseph aussi monta de la ville de Nazareth en Galilée à la ville de David qui s’appelle Bethléem en Judée, parce qu’il était de la famille et de la descendance de David,
5 pour se faire recenser avec Marie son épouse, qui était enceinte.
6 Or, pendant qu’ils étaient là, le jour où elle devait accoucher arriva;
7 elle accoucha de son fils premier-né, l’emmaillota et le déposa dans une mangeoire, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux dans la salle d’hôtes.

*

Nous commençons nos années en janvier, le mois qui suit ce jour de Noël commémorant la naissance de Jésus. Au temps de la naissance de Jésus, le premier mois de l’année était février.

Savez-vous pourquoi le mois de février est si court ? C’est parce que l’empereur César Auguste, celui qui fait recenser toute la terre, s’est vu octroyer un mois consacré à sa gloire, le mois d’août qui porte son nom. Août, c’est-à-dire Auguste. Et il a rajouté un jour au mois d’août pour que son mois n’en compte pas moins que le mois de Jules César, juillet : ce jour ajouté en août a été retiré à février.

Tel est le pouvoir de César Auguste. Depuis 12 av. JC, il est Souverain Pontife. On lui voue un culte : il est au sommet du panthéon religieux — voué à entrer à sa mort dans son apothéose, son entrée dans la compagnie des dieux. Rien ne lui échappe.

César Auguste, empereur prestigieux, un des plus prestigieux des empereurs romains, d’un côté. Une famille de déplacés galiléens de l’autre.


César Auguste

L'empereur a un pouvoir considérable, dans la compagnie divine. Il a pouvoir sur toute la terre, dont il décrète le recensement. Il veut compter tous ses sujets !

Pour cela, le voilà qui bouleverse le quotidien de tout un chacun. Chacun se rend dans sa ville ancestrale, ce sont ses ordres.

Ce faisant, il envoie une famille dont il ignore même l'existence, une famille galiléenne, à l'autre bout de cette terre de Palestine, en Judée, puisque Bethléem est sa ville d'origine.

Face à l'empereur de toute la terre, un couple dont la femme est enceinte est balloté sur les routes, un couple pauvre dont l'empereur ignore avec l'existence, les conditions précaires. La femme est enceinte. Elle se verra contrainte d'accoucher dans une étable puisque qu'il n'y a pas de place pour passer la nuit, pour se reposer.

Il n'y aura pour accueillir l'enfant nouveau-né que la crèche, la mangeoire des animaux de l'étable. Là au moins, il y a un peu de paille. On est certes loin des appartements somptueux des palais impériaux ; loin même des logements de fonction des employés de l'Empire, d'un gouverneur Quirinius ou d'un quelconque chef de région — au moins y trouve-t-on un peu de paille et de chaleur.

C'est un pouvoir considérable que celui de l'empereur qui décrète le recensement de toute la terre. Qui, à l'époque ne connaît pas César Auguste ?


L'enfant et ses parents

Mais qui, à l'époque, connaît l'enfant qui naît d'une mère sans toit, que le puissant César Auguste ballote sur les routes sans même savoir qu'elle existe, au bras de son fiancé désemparé, alors que les douleurs de l'accouchement se font sentir, alors qu'on ne trouve toujours pas de toit ?

Et voilà Joseph devant l’aubergiste de Bethléem dont l’hôtellerie est pleine. Et Joseph qui le supplie : s’il vous plait, Monsieur l’aubergiste, trouvez-nous une place. — Désolé, il n’y en a pas ! — Mais Monsieur l’aubergiste, regardez, ma femme est enceinte, près d’accoucher ! — Et l’aubergiste qui répond : Désolé, ça, ce n’est pas de ma faute ! — Et Joseph : ce n’est pas de la mienne non plus !… (Cette façon de dire est de l’évêque Sud-Africain Desmond Tutu, qui dit cela mieux que moi…)

Cela dit, voilà que malgré les difficultés, l'accouchement a eu lieu, qu'il s'est bien passé, et même mieux — cela aussi l'empereur l'ignore — qu'il a eu lieu conformément aux prophéties.


Dieu

Dieu a donné un autre sens, un sens éternel à ce qui se passe ce jour-là. L'enfant est son Fils, celui qui demeure dans son sein. De toute éternité, il est dit qu'il naîtra là, dans ces conditions, pour le salut des hommes, malgré l'empereur, et à travers ses décrets.

L'empereur ignore la femme qu'il ballote sur les routes, il ignore donc bien sûr sa grossesse, lui César Auguste adoré comme dieu. Comment peut-il deviner l'enfant dans le sein d'une femme qu'il ignore ? Oh ! il imagine bien qu'il peut y avoir des femmes enceintes parmi les populations qu'il déplace et recense. Mais lui qu’on l’on honore du titre de dieu et fils de dieu ne sait pas qu'aujourd'hui va naître celui dont l'origine remonte aux jours d'éternité. Il ignore qu'il ballote celle qui s'avèrera être la mère du Fils de Dieu, vrai Dieu qu'elle porte en son sein.

Qui aujourd'hui connaît César Auguste, qui le célèbre, lui l'empereur de toute la terre, qu'il bouleverse par ses décrets ?

Quant à l'enfant sans domicile fixe, alors ignoré de tous, et surtout de l'empereur, c'est sa naissance que nous célébrons, avec les anges, comme l'événement le plus important de l'histoire du monde, l'événement à partir duquel nous datons tous les autres événements, y compris le temps du règne lointain, et devenu un parmi d'autres, de l'empereur César Auguste. N'apprend-on pas aujourd'hui, ironie suprême, que César Auguste a reçu son statut de Souverain Pontife en 12 avant… Jésus-Christ !?

Tel est le signe de Dieu. Telle est la façon, bien surprenante, dont Dieu manifeste sa puissance ; car, dit-il, "ma puissance s'accomplit dans la faiblesse".

Et à chacun de nous : "ma grâce te suffit, car ma puissance s'accomplit dans la faiblesse" (2 Co 12, 9).


R.P.
Veillée de Noël, Antibes, 24.12.08


mardi 16 décembre 2008

Martin Luther King — Propos de Birmingham





1. Au concret de la vocation. Un appel concret, localisé, pour une portée universelle. Aller où on n’aurait pas prévu d’aller. Ça commence par un refus, celui de Rosa Parks, et par un appel à prendre la tête d’une manifestation. Plus tard, à Birmingham :

... « Je suis ici, avec plusieurs de mes collaborateurs, parce qu'on nous a invités. Je suis ici parce que je suis étroitement lié à des organisations qui ont une section ici.
En outre, je suis à Birmingham parce que l'injustice y est. Comme les prophètes du VIIIe siècle ont quitté leurs petits villages et sont allés porter leur message — "Car ainsi parle le Seigneur, l'Éternel" — bien au-delà des limites du lieu de leur naissance et comme l'apôtre Paul a quitté son petit village de Tarse pour porter l'Évangile de Jésus-Christ dans d'innombrables hameaux et villes du monde gréco-romain, moi aussi, je dois porter l'Évangile de la liberté hors des murs de ma ville natale. Comme Paul, il me faut sans cesse répondre à l'appel à l'aide des Macédoniens. »

*

2. De la patience à la résistance. La vocation de M.L. King l’a conduit au-delà de sa paroisse de Montgomery. À travers les États-Unis et, quant à son influence, bien au-delà, via le Prix Nobel de la paix. Les textes cités ici sont de l’époque de la campagne de Birmingham (1963) :

« La patience d'un peuple opprimé ne peut être éternelle. Les citoyens noirs de Birmingham espèrent en vain depuis plusieurs années les signes d'une solution de bonne foi à leurs justes revendications.

Birmingham fait partie des États-Unis et nous sommes des citoyens authentiques. Pourtant, l'histoire de Birmingham révèle que la vie du noir de cette ville n'est guère régie par les principes démocratiques. Nous avons été en butte à la ségrégation raciale, à l'exploitation économique et à la domination politique. Sous la direction de l'Alabama Christian Movement for Human Rights (Mouvement chrétien d'Alabama pour les droits de l'homme), nous avons cherché par des pétitions à obtenir, d'une part, l'abolition des ordonnances municipales imposant la ségrégation et, d'autre part, l'institution d'un système basé sur le mérite personnel dans l'avancement des fonctionnaires municipaux. On nous a repoussés. Nous nous sommes alors adressés aux tribunaux. Nous avons subi sans faiblir échec après échec, avec tous les frais que cela comporte, pour obtenir finalement gain de cause dans l'affaire de la gare, des autobus, des jardins publics et de l'aéroport. La décision concernant les autobus a été appliquée à contrecœur et celle concernant les jardins publics a provoqué la fermeture de tous les lieux de promenade appartenant à la municipalité, à l'exception du zoo et du parc de la Légion des anciens combattants. L'affaire de l'aéroport a été un peu plus satisfaisante, sauf en ce qui concerne les chambres d'hôtel et la subtile différence de traitement qui se perpétue dans les taxis.

Nous avons toujours été des gens pacifiques, supportant notre oppression au prix d'un effort surhumain. Nous avons pourtant été victimes de violences répétées, non seulement de la part des voyous, mais aussi de violences infligées par les abus criants de la police. Nous gardons gravé dans nos mémoires le pénible souvenir du déchaînement de la foule, à l'occasion d'un « voyage de la liberté », le jour de la Fête des mères de 1961. Pendant des années, tandis qu'on plaçait des bombes dans nos maisons et nos églises, nous n'avons rien entendu d'autre que les déclamations enragées des autorités municipales racistes.

La protestation des noirs pour obtenir l'égalité et la justice n'a été qu'une voix dans le désert. La plupart des habitants de Birmingham sont restés silencieux, sans doute par peur. En attendant, notre ville a mérité la déplaisante réputation d'être la grande ville des États-Unis où les relations raciales sont les plus tendues.

L'automne dernier, on a pu croire un instant que des dirigeants sincères des milieux religieux, industriels et financiers voyaient approcher l'inévitable confrontation dans les relations raciales. Sans doute ne se préoccupaient-ils pas assez profondément de l'idée que l'on avait de leur ville ni du bien public. Dans l'attente d'un ajournement des mesures d'action directe [non-violente], on nous a fait des promesses solennelles et dit qu'on se joindrait à nous dans un procès que nous intenterions pour obtenir l'abolition des ordonnances concernant la ségrégation. Certains commerçants ont accepté de mettre fin à la ségrégation dans les toilettes de leur établissement pour montrer leur bonne volonté; les uns l'ont fait réellement mais ont battu en retraite peu après.
Nous n'avons maintenant entre nos mains que des engagements brisés et des promesses envolées'.
Nous croyons au rêve américain de la démocratie, à la doctrine de Jefferson, selon laquelle "tous les hommes sont créés égaux et sont dotés par leur créateur de certains droits inaliénables, parmi lesquels la vie, la liberté et la poursuite du bonheur".

A deux reprises depuis septembre, nous avons retardé la mise en application de l'action directe pour qu'un changement de gouvernement municipal ne se fasse pas dans l'hystérie d'une crise de la communauté. Nous agissons aujourd'hui en plein accord avec notre tradition judée-chrétienne, les lois de la morale et la constitution de notre pays. L'absence de justice et de progrès à Birmingham exige que nous fournissions l'occasion d'un témoignage moral, pour donner à notre communauté une chance de survie. Nous voulons montrer que nous croyons à la possibilité de voir se former à Birmingham une communauté d'amour.

Nous demandons aux citoyens de Birmingham, noirs et blancs, de se joindre à nous dans ce témoignage pour la moralité, le respect de soi-même et la dignité humaine. Votre soutien individuel et collectif peut hâter la venue du jour où triompheront "la liberté et la justice pour tous". L'heure de la vérité a sonné pour Birmingham, l'heure où chaque citoyen peut jouer son rôle afin que sa ville connaisse un destin plus vaste » ...

*

« ... Mes amis, je dois vous dire que vous n'avons pas avancé d'un pouce en ce qui concerne les droits civiques sans exercer une pression légale et non violente. L'histoire est la longue et tragique démonstration du fait que les groupes privilégiés renoncent rarement à leur position injuste; mais, comme nous l'a rappelé Reinhold Niebuhr, les groupes sont plus immoraux que les individus.
Une pénible expérience nous a enseigné que l'oppresseur ne donne jamais spontanément la liberté; c'est à l'opprimé de la revendiquer. A vrai dire, je n'ai jamais encore participé à un mouvement d'action directe venant « à son heure» selon l'horaire de ceux qui n'ont pas iniquement souffert du mal de la ségrégation. Voilà des années maintenant que j'entends le mot "Attendez". Il résonne aux oreilles de chaque Noir de façon péniblement familière. Cet "Attendez" a toujours voulu dire "Jamais". Il a été un tranquillisant pareil à la thalidomide, soulageant un moment la tension émotive, pour ne donner naissance qu'à l'enfant difforme de la frustration. Il nous faut considérer, avec un éminent juriste d'hier, qu' "une justice trop longtemps attendue est un refus de justice". Nous avons attendu plus de trois cent quarante ans nos droits constitutionnels et nos droits accordés par Dieu. »

*

3. Action non-violente :

Mais pourquoi l'action directe? Pourquoi pas la procédure? Pourquoi pas la négociation?

« ... Vous avez parfaitement raison de réclamer la négociation. C'est en fait le but de l'action directe. L'action directe non violente cherche à créer une crise telle et à provoquer une tension créatrice telle qu'une communauté qui a constamment refusé de négocier est obligée de considérer le problème en face. Elle cherche à rendre la situation si dramatique qu'on ne puisse plus l'ignorer davantage. Je viens de dire que créer la tension faisait partie de l'action non violente. Cela peut sembler choquant. Mais je dois avouer que je n'ai pas peur du mot tension. J'ai travaillé avec ardeur et j'ai prêché contre la tension violente, mais il existe une forme de tension non violente et constructive qui est nécessaire au développement. Comme Socrate estimait nécessaire de créer une tension dans l'esprit, pour que les individus se libérassent du lien des mythes et des demi-vérités et pussent s'élever au royaume sans entraves de l'analyse créatrice et du jugement objectif, il nous faut comprendre la nécessité d'avoir des taons non violents pour créer au sein d'une société l'espèce de tension qui aidera les hommes à s'élever des sombres profondeurs du préjugé et du racisme jusqu'aux hauteurs majestueuses de la compréhension et de la fraternité. Ainsi, le but de l'action directe est-il de créer une situation si génératrice de tension qu'elle ouvrira inévitablement la porte à la négociation » ...

*

4. Lois justes, lois injustes — et désobéissance civile


Un point le plus vulnérable de l’attitude de non-violence de M.L. King : Gandhi avait engagé ses disciples de désobéir à toutes les lois du gouvernement colonial britannique. Sa position philosophique était issue d'une déclaration selon laquelle le gouvernement lui-même était nul et non avenu.
M.L. King, pour sa part, avait été forcé par les impératifs de la situation aux États-Unis de demander à ses fidèles d'obéir à certaines lois et de désobéir à d'autres. Comment justifier cette position?


« ... La réponse se trouve dans le fait qu'il existe deux types de lois: il y a les lois justes et les lois injustes. Je serais d'accord avec saint Augustin, qui dit qu' "une loi injuste n'est pas une loi".

Mais quelle est la différence entre ces deux types de lois? Comment déterminer qu'une loi est juste ou injuste? Une loi juste est faite par l'homme en harmonie avec la loi morale ou la loi de Dieu. Une loi injuste est en désaccord avec la loi morale. Pour reprendre l'expression de saint Thomas d'Aquin, une loi injuste est une loi humaine qui n'a pas de racines dans l'éternel droit naturel. Toute loi qui élève la personnalité humaine est juste. Toute loi qui abaisse la personnalité humaine est injuste. Toutes les lois imposant la ségrégation sont injustes, car la ségrégation déforme l'âme et porte atteinte à la personnalité ...

Prenons un exemple plus concret de loi juste et de loi injuste.

Une loi injuste est une obligation qu'une majorité impose à une minorité, mais à laquelle elle-même échappe. C'est la légalisation de la différence de traitement. Par contre, une loi juste est une obligation qu'une majorité impose à une minorité, mais à laquelle elle est elle-même prête à se soumettre. C'est la législation de l'égalité de traitement.

Laissez-moi vous donner une autre explication. Une loi injuste est imposée à une minorité qui n'a joué aucun rôle dans son élaboration et son adoption, parce qu'elle n'avait pas le libre droit de vote. Qui peut affirmer que la législature de l'Alabama qui a voté les lois sur la ségrégation a été élue suivant les principes démocratiques? Dans l'État d'Alabama, on a recours à toutes sortes de moyens détournés pour empêcher les noirs de s'inscrire sur les listes électorales et il y a des comtés où pas un seul noir n'est inscrit, malgré le fait que les noirs constituent la majorité de la population. Peut-on considérer une loi établie dans un État qui connaît de telles pratiques comme conforme aux principes démocratiques?

Ce ne sont là que quelques exemples de loi juste et de loi injuste.

Il y a des cas où une loi est juste en apparence et injuste dans son application. Par exemple, j'ai été arrêté vendredi pour avoir participé à un défilé non autorisé. Une ordonnance qui prévoit une autorisation pour un défilé n'est pas mauvaise en soi, mais quand elle est utilisée pour maintenir la ségrégation et refuser aux citoyens le privilège accordé par le Premier Amendement de se rassembler dans la paix et de protester dans la paix, alors elle devient injuste.

J'espère que vous saisissez la distinction. J'essaie de vous la montrer.

En aucune façon je ne préconise de se soustraire à la loi ni de braver celle-ci comme le ferait le suppôt enragé de la ségrégation. Cela mènerait à l'anarchie. Celui qui enfreint une loi injuste doit le faire ouvertement, avec amour ... Je prétends qu'un individu qui enfreint une loi parce que sa conscience lui dit qu'elle est injuste et qui accepte de bon gré la pénalité en restant en prison pour éveiller la conscience de la communauté sur cette injustice, exprime de fait le plus profond respect pour la loi ...

... Nous ne pourrons jamais oublier que tout ce qu'Hitler a fait en Allemagne était "légal" et que tout ce que les Hongrois qui combattaient pour la liberté ont fait en Hongrie était "illégal".

*

5. Racisme inconscient — et accusation d’extrémisme. La croix comme combat en faveur même des ennemis.

M.L. King poursuivait en avouant combien il avait été déçu par les Blancs modérés, les Blancs progressistes et les Blancs chrétiens (« Qui est donc leur Dieu? »), Puis, abordant plus nettement le problème du jour, il se définissait comme un « extrémiste créateur », qui se tenait paradoxalement « au milieu ».

« Vous avez dit que notre activité à Birmingham était de l'extrémisme. J'ai tout d'abord été un peu déçu que des ministres du culte, des confrères, considèrent mes efforts non violents comme ceux d'un extrémiste. Je me suis mis à réfléchir au fait que je me trouve au milieu, entre deux forces antagonistes de la communauté noire. L'une est une force de complaisance, composée de noirs, qui, à la suite de longues années d'oppression, ont si totalement perdu leur dignité et le sentiment d'être "quelqu'un" qu'ils se sont adaptés à la ségrégation; on trouve aussi dans ce même groupe quelques noirs de la classe moyenne qui, parce qu'ils jouissent d'une certaine sécurité que leur donnent des diplômes universitaires et une situation économique bien assise et parce qu'ils profitent parfois de la ségrégation, sont inconsciemment devenus insensibles aux problèmes des masses. L'autre force est faite d'amertume et de haine et s'approche dangereusement du recours à la violence. Elle s'exprime dans les divers groupes nationalistes noirs qui surgissent dans le pays, le plus important et le plus connu étant le mouvement musulman d'Elijah Muhammad. Ce mouvement se nourrit de la déception qu'inspire à nos contemporains la persistance de l'iniquité raciale. Il se compose de gens qui ont perdu la foi en l'Amérique, qui ont totalement répudié le christianisme et sont arrivés à la conclusion que l'homme blanc est un "démon" incurable. J'ai essayé de me placer entre ces deux forces, en disant que nous n'avions besoin de suivre ni la passivité des gens soumis ni la haine et le désespoir des nationalistes noirs. Il existe une voie plus haute d'amour et de protestation non violente. Je remercie Dieu que, grâce à l'Église noire, la dimension de la non-violence soit entrée dans notre lutte. Si cette philosophie ne s'était pas manifestée, je suis convaincu qu'aujourd'hui de nombreuses rues dans le Sud ruisselleraient de sang. Et je suis convaincu en outre que si nos frères blancs condamnent comme "agitateurs" et "provocateurs étrangers" ceux d'entre nous qui œuvrent en utilisant l'action directe non violente, s'ils refusent de soutenir nos efforts dans ce sens, des millions de noirs, poussés par la frustration et le désespoir, iront chercher la consolation et la sécurité dans les idéologies des nationalistes noirs, évolution qui conduira inévitablement à un affreux cauchemar racial...

Mais, en continuant à réfléchir sur ce problème, j'ai trouvé peu à peu une certaine satisfaction au fait d'être considéré comme extrémiste. Jésus n'était-il pas un extrémiste de l'amour: "Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent." Amos n'était-il pas un extrémiste de la justice: "Mais que la droiture soit comme un courant d'eau et la justice comme un torrent qui jamais ne tarit." Paul n'était-il pas un extrémiste de l'Évangile de Jésus-Christ: "Je porte sur mon corps les marques de Jésus." Abraham Lincoln n'était-il pas un extrémiste: "Ce pays ne peut continuer à vivre à moitié esclave et à moitié libre." Thomas Jefferson n'était-il pas un extrémiste: "Nous tenons pour des vérités évidentes que tous les hommes sont créés égaux." La question n'est donc pas de savoir si nous serons ou non des extrémistes, mais quelle espèce d'extrémistes nous serons. Serons-nous les extrémistes de la haine ou les extrémistes de l'amour? Serons-nous les extrémistes acharnés à maintenir l'injustice ou les extrémistes qui se consacrent à la lutte pour la cause de la justice? Dans le drame du Calvaire, trois hommes ont été crucifiés. Nous ne devons jamais oublier que tous les trois ont été crucifiés pour le même crime d'extrémisme. Deux étaient des extrémistes du mal et, en conséquence, ils sont tombés plus bas que leur entourage. L'autre, Jésus-Christ, était un extrémiste de l'amour, de la vérité et de la bonté, et par là même s'est élevé plus haut. Alors, après tout, peut-être que le Sud, peut-être que le pays et que le monde ont terriblement besoin d'extrémistes créateurs. »

R.P., Vence, 16 décembre 2008