<script src='http://s1.wordpress.com/wp-content/plugins/snow/snowstorm.js?ver=3' type='text/javascript'></script> Un autre aspect...

samedi 10 novembre 2018

Cathares. Indices convergents – Quelle ascendance ?





1. L’approche : une méthode dans le rapport aux sources qui nous sont parvenues : opter pour un regard sur les sources, quelles qu’elles soient, a priori positif et bienveillant, ce qui ne veut pas dire non-critique ! mais sans suspicion a priori. Méthode basée sur ce que les sources-témoins dont nous disposons sont plus proches des faits que nous ne le sommes – y compris pour les sources polémiques, jusqu’aux plus négatives à l’égard de leur objet. Dans cette perspective le travail critique consiste non pas à nier la valeur des sources, mais à percevoir ce qu’elles laissent transparaître à travers leurs approches respectives et leurs a priori propres – les sources issues directement ou indirectement des concernés étant nécessairement à privilégier. La même méthode vaut tant pour le catharisme que pour tout autre objet, et concernant le catharisme, inscrit dans la tradition chrétienne, pour les textes chrétiens en général, orthodoxes ou hérétiques, ce jusqu’à l’Église primitive et au Nouveau Testament inclus, et aux textes juifs de l’Antiquité jusqu’à la littérature talmudique.
Cette méthode se distingue des méthodes dites « déconstructionnistes » par un refus a priori de disqualifier quelque source que ce soit, des sources néo-testamentaires aux sources médiévales et ultérieures, au motif de leur subjectivité, de leur nature polémique, de leur dispersion ou au contraire de leurs ressemblances (disqualification des sources à la base de la thèse « mythiste » concernant Jésus, induisant de fil en aiguille d’autres « mythisations », dont celle de Paul – cf. Bernard Dubourg et Raoul Vaneighem –, et débouchant invariablement, de fil en aiguille, sur des impasses et contradictions. La disqualification des sources débouche, mutatis mutandis, sur des impasses similaires concernant le fait cathare). Les sources existent comme elles nous sont parvenues, et en tant que telles font apparaître à titre d’indices, fût-ce en négatif ou en contre-jour, la réalité disparue vers laquelle chacune à sa façon, converge.

2. Les cathares ne sont pas manichéens au sens de disciples de Mani : ils ignorent, selon ce que les sources en disent, les textes et les théologies manichéennes (les termes « manichéens », ou l’équivalent « cathares », qui leurs sont appliqués par leurs adversaires, sont typologiques, visant leur dualisme – évoquant, pour les polémistes, Mani).

3. Les cathares ne sont pas marcionites (fût-ce via un paulicianisme dont la filiation marcionite n’est d’ailleurs pas démontrée, à défaut de sources qui l’indiqueraient suffisamment ; paulicianisme dont la filiation avec le catharisme n'est pas démontrée non plus) : les citations de l’Ancien Testament (banni par le marcionisme) sont abondantes dans les écrits cathares tels qu’ils nous sont parvenus. Marcion soutient (ce que ne font pas les cathares) une théologie de la croix, se réclamant de Paul, mais durcie par rapport à celle de Paul (qui ne rejette pas l’Ancien Testament ! Pour Marcion, la croix condamne la loi ; pour Paul « la loi est sainte » Ro 7, 12 : la croix condamne non pas la loi, mais son « impuissance », la « chair la rend sans force » Ro 8, 3 : le cœur de la Loi, l’amour du prochain, exemplifié par Jésus – cf. Jean : « aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » ; cf. Paul Ga 5, 14 ; Ro 13, 8 –, est pour Paul scellé dans son impuissance à être pleinement appliqué en soi : c’est cela que dévoile la croix.) Dans les deux cas, Paul et Marcion, la crucifixion a bien eu lieu, elle est centrale ! Ce qui n’est pas « docète » ! Auquel cas ce ne serait cependant pas rédhibitoire concernant la filiation cathare : le sens de l’accusation de « docétisme » portée contre les cathares reste à établir. On peut y voir chez eux la trace d’une christologie haute – fort commune dans le christianisme ancien (la forme paléochrétienne du rite cathare est en général admise – cf. les trois Rituels conservés) avant son atténuation relativement tardive en Occident.

4. À l’instar de celui des marcionites, le christianisme romain est paulinien : c’est un christianisme anti judéo-chrétien – et substitutionniste (le christianisme remplaçant Israël comme « verus Israël »). Cela via le « continuisme » de Justin et d’Irénée, avec accomplissement de la Bible hébraïque (donc assumée en ce sens) dans le christianisme, via la récupération de la figure de Pierre, par laquelle, dans le cœur paulinien du christianisme romain, s’accomplit la substitution du christianisme au judaïsme. Cela atteint un point d’orgue avec la conversion de Constantin annonçant l’empire théodosien. Dès Constantin les traditions et rites juifs et judéo-chrétiens sont bannis (et les juifs sont persécutés), se voyant substituer une religion chrétienne fondée dans un nouveau rituel romain bâti sur l’héritage paulinien. Cela empêche pas le christianisme, sous quelque forme qu’il se déploie, y compris cathare, d’être pleinement héritier de la réflexion juive sur ses propres livres, à commencer par la Torah et la Bible hébraïque, et notamment la réflexion débouchant sur la conception d’un Dieu étranger, au Nom imprononçable, étranger aussi au mal. Cf. 2 Samuel 24, 1 : « La colère de l’Éternel s’enflamma de nouveau contre Israël, et il excita David contre eux, en disant : Va, fais le recensement d’Israël et de Juda. » en regard du récit parallèle en 1 Chroniques 21, 1 : « Satan se dressa contre Israël et il incita David à faire le recensement d'Israël. »

5. La tradition alexandrine, avec la figure centrale d’Origène, apparaît comme une alternative, plus englobante, assumant et la riche tradition textuelle (héritée de l’Alexandrin juif Philon – cf. les Hexaples) et une théologie ouverte (cf. De principiis) recevant, de façon critique mais non fermée les apports de plusieurs courants. Origène sera d’abord très influent, offrant la première théologie chrétienne reçue universellement, théologie non-fermée, qui sera progressivement amendée avant d’être rejetée, en 553, au second concile de Constantinople, 5e œcuménique. On retrouve, mutatis mutandis, de larges pans de la pensée origénienne, parfois atténuée, parfois durcie, tant dans dans le bogomilisme que dans le catharisme (de même que parfois dans l’orthodoxie, tant byzantine que latine). Ce qui n’exclut pas que bogomilisme comme catharisme aient pu parfois recevoir via de possibles contacts des influences autres – pourquoi pas pauliciennes via d’éventuelles proximités géographiques pour les bogomiles et donc pour ceux des cathares qui ont vraisemblablement, selon les sources telles qu’elles nous sont parvenues, eu des contacts bogomiles. Et concernant le catharisme, occidental, apparaît (naturellement) l’influence de l’augustinisme, puis de la scolastique aristotélicienne.

6. Le catharisme est héritier d’un christianisme comme religion déjà séparée du judaïsme : Jésus et Paul sont juifs (y compris théologiquement) : l’un comme l’autre, selon ce qu’en indiquent les textes, observent la Torah, à la différence de Marcion et du christianisme romain, byzantin ou latin (y compris, plus tard, protestant)… et des christianismes bogomile et cathare.


RP


mardi 6 novembre 2018

Bach - Cantate BWV 154 / Luc 2, 41-49





Cantate BWV 154
Mein liebster Jesus ist verloren

1er dimanche après l'Épiphanie Luc 2, 41-49
Première exécution 9 janvier 1724 | Texte : Martin Jahn (Mvt. 3 ) ; Luc 2, 49 (Mvt. 5) ; Christian Keymann (Mvt. 8) ; Anonyme (Mvts. 1, 2, 4, 6, 7) ; traduction Guy Laffaille



1. Mein liebster Jesus ist verloren:
O Wort, das mir Verzweiflung bringt,
O Schwert, das durch die Seele dringt,
O Donnerwort in meinen Ohren.

2. Wo treff ich meinen Jesum an,
Wer zeiget mir die Bahn,
Wo meiner Seele brünstiges Verlangen,
Mein Heiland, hingegangen?
Kein Unglück kann mich so empfindlich
rühren,
Als wenn ich Jesum soll verlieren.

3. Jesu, mein Hort und Erretter,
Jesu, meine Zuversicht,
Jesu, starker Schlangentreter,
Jesu, meines Lebens Licht!
Wie verlanget meinem Herzen,
Jesulein, nach dir mit Schmerzen!
Komm, ach komm, ich warte dein,
Komm, o liebstes Jesulein!

4. Jesu, lass dich finden,
Lass doch meine Sünden
Keine dicke Wolken sein,
Wo du dich zum Schrecken
Willst für mich verstecken,
Stelle dich bald wieder ein!

5. Wisset ihr nicht, dass ich sein muss in dem, das meines Vaters ist?

6. Dies ist die Stimme meines Freundes,
Gott Lob und Dank!
Mein Jesu, mein getreuer Hort,
Läßt durch sein Wort
Sich wieder tröstlich hören;
Ich war vor Schmerzen krank,
Der Jammer wollte mir das Mark
In Beinen fast verzehren;
Nun aber wird mein Glaube wieder stark,
Nun bin ich höchst
erfreut;
Denn ich erblicke meiner Seele Wonne,
Den Heiland, meine Sonne,
Der nach betrübter Trauernacht
Durch seinen Glanz mein Herze fröhlich macht.
Auf, Seele, mache dich bereit!
Du musst zu ihm
In seines Vaters Haus, hin in den Tempel ziehn;
Da lässt er sich in seinem Wort erblicken,
Da will er dich im Sakrament erquicken;
Doch, willst du würdiglich sein Fleisch und Blut genießen,
So musst du Jesum auch in Buß und Glauben küssen.

7. Wohl mir, Jesus ist gefunden,
Nun bin ich nicht mehr betrübt.
Der, den meine Seele liebt,
Zeigt sich mir zur frohen Stunden.
Ich will dich, mein Jesu, nun nimmermehr lassen,
Ich will dich im Glauben beständig
umfassen.

8. Meinen Jesum lass ich nicht,
Geh ihm ewig an der Seiten;
Christus lässt mich für und für
Zu den Lebensbächlein leiten.
Selig, wer mit mir so spricht:
Meinen Jesum lass ich nicht.


Mon très cher Jésus est perdu :
O parole qui m'apporte le désespoir,
O épée qui traverse mon âme,
O parole de tonnerre dans mon oreille.

Où vais-je trouver mon Jésus,
Qui me montre le chemin,
Où l'ardent désir de mon âme,
Mon sauveur, est-il allé ?
Aucun malheur ne peut me frapper plus durement,
Que la perte de Jésus.

Jésus, mon trésor et mon rédempteur,
Jésus, ma confiance,
Jésus, puissant écraseur de serpent,
Jésus, lumière de ma vie !
Comme mon cœur se languit,
Petit Jésus, de toi avec chagrin !
Viens, ah viens, je t'attends,
Viens, ô très cher petit Jésus !

Jésus, laisse-moi te trouver,
Ne laisse pas mes péchés
Être de lourds nuages
Où, pour mon horreur,
Tu serais caché de moi.
Apparais encore à moi !

Ne saviez-vous pas que je me dois aux affaires de mon Père ?

C'est la voix de mon ami,
Louanges et merci à Dieu !
Mon Jésus, mon très cher trésor,
Permet, par sa parole,
Lui-même d'être entendu avec réconfort ;
J'avais des nausées de douleurs,
Mon chagrin aurait presque détruit
La moëlle dans mes os ;
Maintenant, pourtant, ma foi redevient forte,
Maintenant je suis dans le plus grand des bonheurs
Car je ressens la joie de mon âme,
Mon sauveur, mon soleil,
Qui après la nuit troublée par la
tristesse
Par son éclat fait mon cœur se réjouir.
Debout, mon esprit, sois prêt !
Tu dois aller à lui,
Dans la maison de son Père, dans son
temple ;
Là il est visible dans sa parole,
Là il te rafraîchira dans le sacrement ;
Mais si tu veux profiter dignement sa chair et son sang,
Alors tu dois embrasser Jésus dans le repentir
et la foi

Quel bonheur, Jésus est retrouvé,
Maintenant je ne suis plus troublé.
Lui que mon âme aime
Se montre lui-même à moi à ce moment heureux.
O mon Jésus, je ne te quitterai plus jamais,
Maintenant je t'embrasse dans la foi durablement.

Je ne laisserai pas Jésus aller,
Je marcherai à côté de lui pour toujours ;
Christ, pour toujours,
Me guidera aux sources de la vie.
Béni soit celui qui dit avec moi :
Je ne laisserai pas aller Jésus.





Méditation sur le texte — Luc 2, 41-49 :
41 Les parents de Jésus allaient chaque année à Jérusalem, à la fête de Pâque.
42 Lorsqu’il fut âgé de douze ans, ils y montèrent, selon la coutume de la fête.
43 Puis, quand les jours furent écoulés, et qu’ils s’en retournèrent, l’enfant Jésus resta à Jérusalem. Son père et sa mère ne s’en aperçurent pas.
44 Croyant qu’il était avec leurs compagnons de voyage, ils firent une journée de chemin, et le cherchèrent parmi leurs parents et leurs connaissances.
45 Mais, ne l’ayant pas trouvé, ils retournèrent à Jérusalem pour le chercher.
46 Au bout de trois jours, ils le trouvèrent dans le temple, assis au milieu des docteurs, les écoutant et les interrogeant.
47 Tous ceux qui l’entendaient étaient frappés de son intelligence et de ses réponses.
48 Quand ses parents le virent, ils furent saisis d’étonnement, et sa mère lui dit : Mon enfant, pourquoi as- tu agi de la sorte avec nous ? Voici, ton père et moi, nous te cherchions avec angoisse.
49 Il leur dit : Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu’il faut que je m’occupe des affaires de mon Père ?

*

C’est le pèlerinage de la Pâque ; le pèlerinage le plus important du judaïsme. En rapport précis avec la mémoire fondatrice de notre présent — de notre aujourd’hui, et dès lors, de nos lendemains. Au-delà du souvenir familial, il y a la dimension communautaire, qui fait que l’on monte à Jérusalem, au Temple. Pour cela, s’il le faut, on marche longtemps sur les routes poussiéreuses — depuis la Galilée, pour Marie et Joseph. On part en groupe, on se découvre en route : c’est l’occasion de sceller des liens aussi. Ainsi, au retour de la fête, on a lié connaissance. Les enfants circulent d’un groupe à l’autre. Le voyage est long. On fait halte, on bivouaque ensemble.

Dans cette joyeuse cohue, Jésus, peuvent se dire ses parents, est quelque part avec ses amis, et comme eux, il est sous telle ou telle tente. Rien que de très normal. Puis on découvre qu’il n’est pas là du tout ! « Perdu » / « verloren » (selon les mots de la Cantate de Bach BWV 154). Pour que toutefois le lecteur ne se trompe pas sur ce qui se passe, Luc précisera que Jésus « était soumis » à ses parents (Luc 2, 51). Mais pourtant, à présent il est mûr, il a l’âge de la responsabilité devant Dieu, autour de laquelle l’histoire du judaïsme place le rite de la bar-mitzvah.

Dans la tradition biblique, dès les temps les plus anciens, les enfants au tournant par lequel ils deviennent jeunes adultes, sont déclarés responsables devant Dieu — responsables de ce qu’ils ont entendu jusque là. Responsable, c’est-à-dire en capacité de répondre ; de répondre à, de répondre de — notamment répondre de la parole reçue.

C’est là ce que le judaïsme appelle « bar-mitzvah », ce qui signifie « enfant du commandement ». Dans notre enfance, nos parents sont responsables de notre relation avec Dieu. Puis nous accédons au temps où nous-mêmes devenons seuls responsables devant lui. C’est le passage à l’âge de la majorité religieuse.

Jésus aussi est passé par là. Ce jour-là, il se situe devant la parole de Dieu en présence des docteurs de la Loi étonnés. « Du ciel, il t’a fait entendre sa voix pour faire ton éducation » dit le Deutéronome (ch. 4, v. 36). Jésus vient de dévoiler qu’il est au cœur de cette relation intime avec Dieu. Ses parents sont montés à Jérusalem pour la Pâque. Tout le début de l’Évangile de Luc les montre observant la Torah. Scènes ordinaires de la vie religieuse. Ici Jésus, atteignant l’âge de la responsabilité religieuse, va exprimer dans tout son sens ce qu’est devenir adulte devant Dieu, unique devant Dieu, par soi-même et non plus par ses parents.

Cela correspond à sa parole : « il faut que je m’occupe des affaires de mon Père » : une leçon pour ses parents, et aussi pour nous-mêmes — et comme parents et comme enfants. Dépouillé, « perdu » / « verloren » en regard des siens, pour être unique devant Dieu, Jésus s’occupe des affaires de son Père. Et c’est ce que Dieu nous demande aussi. Tous devons devenir adultes par rapport à ceux que nous recevons comme modèles. Ainsi dans la Cantate 154 écrite sur ce texte, Bach, dans la tradition luthérienne de la piété, ouvre sur notre rapport, subjectif, avec le texte.

Il s’agit pour nous de vivre dans la lumière, la lumière de la parole de Dieu que l’on a appris à écouter… Comme Jésus. Et pour nous autres, par lui. Jean 8, 12 : « Jésus leur parla de nouveau et dit : Moi, je suis la lumière du monde ; celui qui me suit ne marchera point dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie. »

Comme Jésus et, pour nous, par lui. Puisque comme l’annonçait Jean 1, 9 & 12-13 : Il est « la véritable lumière qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme. […] À tous ceux qui l’ont reçue, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom et qui sont nés, non du sang, ni de la volonté de la chair ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu. »

C’est ce qui est être éduqué, « conduit hors de » — hors de la captivité rappelle la Pâque — ; et aussi hors de l’enfance, et de l’enfance spirituelle, pour être devant Dieu. Et en parallèle, comme parents, il s’agit de laisser être eux-mêmes, face au commandement qu’ils ont appris à connaître, ceux que nous tendons à maintenir dans notre dépendance, prolongeant leur enfance ; cela vaut concernant tout ce qui peut devenir une chaîne.

Ici, s’opère comme une nouvelle étape avec ceux avec qui nous sommes liés, nos proches, nos parents — et aussi nos maîtres, et tout ce qu’on peut imaginer — ; s’opère comme une séparation, qui vaut jusqu’à nos biens et nos propres vies. C’est qu’il n’est de vie à l’image du Christ, de vie en vérité, que sous le regard de Dieu. Et cela suppose, tôt ou tard, l’abandon de tout autre regard dont notre vie serait censée dépendre, pas seulement le regard des parents, mais ce que peut conférer un statut social, ou une position dans la société ou dans l’Église. Il s’agit désormais de vivre devant Dieu par la foi seule.

C’est de cela que Jésus montre l’exemple dans ce texte qui nous le présente au Temple à douze ans. Il vit dans sa chair cet exemple-là, et dévoile par la même occasion qui il est : le Fils de Dieu. Il est par nature ce que nous sommes tous appelés à devenir par adoption.

Ici les trois jours de sa disparition revêtent un second sens, annonçant sa résurrection : « proclamé Fils de Dieu par sa résurrection d’entre les mort », selon les mots de Paul.

Comme Jésus nous en donne l’exemple, devenir enfant de Dieu, c’est-à-dire adulte en Christ, requiert la fin, la mort de toute dépendance, y compris du regard d’autrui, dans la famille et hors de la famille, hors de l’Église et dans l’Église. C’est le départ de la libération par l’Évangile.

Alors, un monde nouveau, annonce des nouveaux cieux et de la nouvelle terre, devient possible, un monde de relations humaines reconnaissant l’autre pour lui-même, fût-il son enfant, son père ou sa mère, être créé selon l’image de Dieu, manifestée en Christ et non selon mon image ! Un prochain qui n’est pas limité à nos schémas, mais d’une valeur infinie. Voilà tout un programme, qui n’est pas facultatif : abandonner autrui, à commencer par ses proches, à Dieu. Et, pour cela, nous y abandonner nous-mêmes, en écho à l’autre texte du jour de la Cantate :

Romains 12, 1-6
1 Je vous exhorte donc, frères, par les compassions de Dieu, à offrir vos corps comme un sacrifice vivant, saint, agréable à Dieu, ce qui sera de votre part un culte raisonnable.
2 Ne vous conformez pas au siècle présent, mais soyez transformés par le renouvellement de l’intelligence, afin que vous discerniez quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, agréable et parfait.
[…]
Cantique des Cantiques 2, 8
C’est la voix de mon bien-aimé ! Le voici, il vient, Sautant sur les montagnes, Bondissant sur les collines.

RP

(Centre théologique de Poitiers – Pôle Aliénor - 6.11.18 - Roland Poupin & Philippe Devaux : Le cycle du temps liturgique : progression et signification - Formes et genres de la musique religieuse : messe, cantates, Passion, Choral, offices liés à un temps particulier)


lundi 15 octobre 2018

Cathares. Indices convergents — Sources





Cathares. Indices convergents (voir ici) — 2. Sources : regard commenté sur les quatre types de sources donnant des indices convergents pour la connaissance des cathares, sorte de partie émergée, et non-exhaustive, de l’iceberg…

1) Sources cathares, provenant des concernés eux-mêmes et à ce titre les plus significatives pour définir leurs croyances ; 2) sources inquisitoriales ; 3) sources polémiques, 4) chroniques anciennes.


1) Sources cathares

Une traduction en langue d’Oc du Nouveau Testament (conservée à Lyon — début XIVe ; redécouverte en 1883 et éditée en 1887 par Léon Clédat - auparavant, en 1785, l'abbé Sauvage d'Alès connaissait déjà le manuscrit appartenant à Jean-Julien Trélis - cf. Michel Jas, in Cathares et protestants) ; texte si évidemment chrétien qu’on pourrait hésiter à le considérer comme cathare, si ce n’était le Rituel occitan (dit de Lyon) qui l’accompagne, lui-même semblant si peu « dualiste » qu’on pourrait aussi s’interroger, si son équivalent liturgique en latin (dit de Florence, où il a été redécouvert) n’accompagnait un traité intitulé éloquemment Livre des deux Principes (on reviendra sur les rituels).

Deux traités de théologie :

- Le Livre des deux Principes (XIIIe s. ; redécouvert et édité en 1939 par Antoine Dondaine, o.p., à Florence ; publié et traduit en Sources chrétiennes) (texte en latin, accompagné d’un rituel) ;
- Un « traité anonyme », reproduit pour réfutation (traité latin attribué à Barthélémy de Carcassonne, daté du début XIIIe ; redécouvert par A. Dondaine et édité en 1961 par Christine Thouzellier) cité en vue de cette réfutation dans un texte attribué à Durand de Huesca (cité avant d'être réfuté : cela se pratique depuis haute époque – pour ne donner qu'un seul autre exemple : on ne connaît Celse que par ses citations par Origène. Je précise que l’attribution à Durand de Huesca du Contra Manicheos a été contestée par Annie Cazenave lors du Colloque de Foix, en 2002).

Michel Roquebert : « le Liber contra Manicheos, le « Livre contre les Manichéens » attribué à Durand de Huesca. Chef de file des disciples de Valdès qui étaient venus en Languedoc y répandre l’hérésie des « Pauvres de Lyon », Durand revint au catholicisme romain à la faveur de la conférence contradictoire tenue à Pamiers en 1207 et se mit, dès lors, à écrire contre les autres hérétiques languedociens. Son ouvrage est peu ordinaire : c’est la réfutation d’un ouvrage hérétique que l’auteur du Liber prend soin de recopier et de réfuter chapitre après chapitre ; l’exposé, point par point, de la thèse hérétique est donc présenté, et immédiatement suivi de la responsio de Durand. Or le treizième chapitre du Liber est tout entier consacré à la façon dont les hérétiques traduisent, dans les Écritures, le mot latin nichil (nihil en latin classique) ; les catholiques y voient une simple négation : rien ne… Ainsi le prologue de l’évangile de Jean : Sine ipso factum est nichil, « sans lui [le Verbe], rien n’a été fait ». Les hérétiques, en revanche, en font un substantif et traduisent : « Sans lui a été fait le néant », c’est-à-dire la création visible, matérielle et donc périssable. Preuve, au passage, de leur dualisme. Mais ce n’est pas ce qui nous importe ici. Laissons la parole à Durand : « Certains estiment que ce mot ‘nichil’ signifie quelque chose, à savoir quelque substance corporelle et incorporelle et toutes les créatures visibles ; ainsi les manichéens, c’est-à-dire les actuels cathares qui habitent dans les diocèses d’Albi, de Toulouse et de Carcassonne… » [Quidam estimant hoc nomen ‘nichil’ aliquid significare, scilicet aliquam substantiam corpoream et incorpoream et omnes visiblies creaturas, ut manichei, id est moderni kathari qui in albiensi et tolosanensi et carcassonensi diocesibus commorantur. Texte édité par Christine Thouzellier, Une somme anti-cathare : le Liber contra manicheos de Durand de Huesca, Louvain, 1964, p. 217. »

Voilà un document, le Liber contra Manicheos, où se croisent les cathares, ou manichéens, des polémistes qui les nomment ainsi, et les hérétiques du traité anonyme que le Liber contra Manicheos présente comme traité cathare à réfuter, et dont la théologie correspond à celle d'un autre texte hérétique connu comme le Livre des deux Principes ! Où le Liber contra Manicheos devient comme un pont entre leurs ennemis, qui seuls les nomment cathares, et les hérétiques, cathares, qui eux ne se nomment jamais ainsi mais développement dans le Livre des deux Principes, la même théologie que les polémistes catholiques nomment donc « cathares », ou (c’est ce que signifie pour eux « cathares », « manichéens »).

Trois Rituels, dits :

- de Lyon (occitan), annexé au Nouveau Testament occitan ;
- de Florence (latin), annexé au Livre des deux Principes ;
- de Dublin (conservé à Dublin, redécouvert et édité en 1960 par Théo Vanckeler) — avec éléments d’accompagnement, ou de préparation, en l’occurrence une glose du Pater, outre notamment une Apologie de la vraie Église de Dieu.

Ces textes émanent, depuis différents lieux, de ceux que les sources catholiques appellent cathares : des rituels équivalents suite à un Nouveau Testament et suite à un traité soutenant le dualisme ontologique, tout comme le soutient aussi le traité cathare anonyme donné dans un texte catholique contre les cathares !… Textes suffisamment éloignés dans leur provenance (Occitanie, Italie), et dont la profondeur de l’élaboration implique un débat déjà nourri antécédemment au début XIIIe où apparaît le « traité anonyme ».

À quoi on pourrait ajouter :

Deux versions latines de l’Interrogatio Iohannis, (XIIIe s.) texte bogomile présent dans les registres occidentaux de l’inquisition concernant les cathares (avec fragments bulgares du XIIe s.),
- une conservée à Vienne (témoin le plus ancien, édité depuis 1890) annexée à un Nouveau Testament en latin,
- l’autre trouvée à Carcassonne (éditée dès 1691).

Ces textes sont éditées (outre plusieurs éditions savantes, notamment aux Sources chrétiennes ou dans Archivum Fratrum Praedicatorum) en français in René Nelli – Anne Brenon, Écritures cathares, éd. du Rocher.

Résumé sous forme de schéma :

<br /> <table cellpadding="4" cellspacing="0" style="width: 100%px;"><colgroup><col width="43*"></col> <col width="43*"></col> <col width="43*"></col> <col width="43*"></col> <col width="43*"></col> <col width="43*"></col> </colgroup><tbody> <tr valign="top"> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><span style="color: black;"><span style="font-family: &quot;garamond&quot; , serif;"><span style="font-size: 10pt;"><b>Appellation de l&#8217;hérésie</b> </span></span></span> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><span style="color: black;"><span style="font-family: &quot;garamond&quot; , serif;"><span style="font-size: 10pt;"><b>Dualisme pas apparent</b></span></span></span></div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><span style="color: black;"><span style="font-family: &quot;garamond&quot; , serif;"><span style="font-size: 10pt;"><b>Explicitement dualiste</b></span></span></span></div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><span style="color: black;"><span style="font-family: &quot;garamond&quot; , serif;"><span style="font-size: 10pt;"><b>Dualisme peu souligné</b></span></span></span></div></td> </tr> <tr valign="top"> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> </tr> <tr valign="top"> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><span style="color: black;"><span style="font-family: &quot;garamond&quot; , serif;"><span style="font-size: 10pt;"><b>Lyon&nbsp;:</b></span></span></span></div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><span style="color: black;"><span style="font-family: &quot;garamond&quot; , serif;"><span style="font-size: 10pt;">&#171;&nbsp;Chrétiens&nbsp;&#187;</span></span></span></div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><span style="color: black;"><span style="font-family: &quot;garamond&quot; , serif;"><span style="font-size: 10pt;">Nouveau Testament (occitan)</span></span></span></div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><span style="color: black;"><span style="font-family: &quot;garamond&quot; , serif;"><span style="font-size: 10pt;">Rituel (occitan)</span></span></span></div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> </tr> <tr valign="top"> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> </tr> <tr valign="top"> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><span style="color: black;"><span style="font-family: &quot;garamond&quot; , serif;"><span style="font-size: 10pt;"><b>Florence&nbsp;:</b></span></span></span></div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><span style="color: black;"><span style="font-family: &quot;garamond&quot; , serif;"><span style="font-size: 10pt;">&#171;&nbsp;Chrétiens&nbsp;&#187;</span></span></span></div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><span style="color: black;"><span style="font-family: &quot;garamond&quot; , serif;"><span style="font-size: 10pt;">Rituel (latin)</span></span></span></div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><span style="color: black;"><span style="font-family: &quot;garamond&quot; , serif;"><span style="font-size: 10pt;"><i>L</i><i>ivres des deux </i><i>P</i><i>rincipes</i> (traité dogmatique / scolastique)</span></span></span></div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> </tr> <tr valign="top"> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> </tr> <tr valign="top"> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><span style="color: black;"><span style="font-family: &quot;garamond&quot; , serif;"><span style="font-size: 10pt;"><b>Carcassonne (&#171;&nbsp;Barthélémy de&nbsp;&#187; / via &#171;&nbsp;Durand de Huesca&nbsp;&#187;)&nbsp;:</b></span></span></span></div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><span style="color: black;"><span style="font-family: &quot;garamond&quot; , serif;"><span style="font-size: 10pt;">Annoncé comme &#171;&nbsp;cathare&nbsp;&#187; par le polémiste transcripteur</span></span></span></div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><span style="color: black;"><span style="font-family: &quot;garamond&quot; , serif;"><span style="font-size: 10pt;">&#171;&nbsp;Traité anonyme&nbsp;&#187; (exégétique / scolastique)</span></span></span></div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> </tr> <tr valign="top"> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> </tr> <tr valign="top"> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><span style="color: black;"><span style="font-family: &quot;garamond&quot; , serif;"><span style="font-size: 10pt;"><b>Dublin&nbsp;:</b></span></span></span></div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><span style="color: black;"><span style="font-family: &quot;garamond&quot; , serif;"><span style="font-size: 10pt;">&#171;&nbsp;Chrétiens&nbsp;&#187;</span></span></span></div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><span style="color: black;"><span style="font-family: &quot;garamond&quot; , serif;"><span style="font-size: 10pt;">Rituel (incomplet &#8211; occitan)</span></span></span></div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><span style="color: black;"><span style="font-family: &quot;garamond&quot; , serif;"><span style="font-size: 10pt;">Traités pédagogiques et théologie pratique</span></span></span></div></td> </tr> <tr valign="top"> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> </tr> </tbody></table>
Deux remarques :

Le terme « cathares » n’apparaît dans aucun de ces textes… sauf, sous la plume du polémiste, dans le Liber contra Manicheos, reproduisant comme cathare un traité équivalent en théologie au Livre des deux Principes, qui ne se nomme pas « cathare » ! Où se confirme ce que l’on sait déjà (définitivement depuis la fin des années 70 – par les travaux de Jean Duvernoy) : les cathares ne se nomment pas ainsi, pas plus que « manichéens » ; leurs adversaires les « traitent » (péjorativement) de cathares, i.e. « manichéens ».

Le dualisme n’apparaît explicitement que dans les traités dogmatiques et exégétiques, et n’est que sous-jacent dans la théologie pratique et les Rituels, y compris dans le Rituel de Florence où il accompagne un traité très explicitement dualiste.
Pour donner une analogie de ce phénomène : que ce soit à l’époque orthodoxe (XVIe-XVIIe siècles) des Églises réformées ou à leur époque néo-orthodoxe (XXe siècle), la doctrine de la prédestination est professée (elle est même parfois considérée – à tort – comme clé de voûte) ; elle apparaît évidemment dans les traités de théologie, mais jamais dans les liturgies. Un historien de l’avenir qui considérerait de là qu’il ne s’agit pas de la même Église dans les traductions de la Bible, les liturgies et textes pédagogiques d’un côté (équivalent côté cathare à Lyon et Dublin plus rituel de Florence) et les textes théologiques de l’autre (équivalent côté cathare aux traités théologiques, de Florence et de Carcassonne) se tromperait lourdement. D’où l’utilité de connaître un minimum de théologie et de pratique théologique pour étudier des textes religieux (et ceux des cathares en font partie !).
Ajoutons que les textes des Églises réformées, qu’ils soient liturgiques ou théologiques, ne se donnent jamais à eux-mêmes (sauf parfois récemment à titre de précision identitaire) les appellations par lesquelles les désignent les textes catholiques d’avant Vatican II, comme « hérétiques calvinistes ». On ne trouve chez ceux-ci jamais ce « titre », comme on ne trouve pas ceux de « manichéens » ou « cathares » chez les cathares ! Et on pourrait étendre ces exemples, mutatis mutandis, à bien d’autres mouvements ou Églises…


2) Registres d’inquisition

Carcassonne / fonds Doat (Montpellier, Avignon, etc. ont disparu lors de la révolution française).
Michel Jas : « registres DDD et GGG (dans les registres du Fonds Doat on trouve des FFF, HHH comme cote de l’époque) de l’Inquisition de Carcassonne, registres, comme beaucoup d’autres, majoritairement perdus, mais ici en partie sauvés grâce aux copies de Jean de Doat, de la fin du XVIIe siècle, pour Colbert ministre de Louis XIV, volumes 28 et 27 du Fonds Doat de la BnF. Selon DDD et GGG, donc, datées de septembre 1329, se trouvent les dernières pages de l’Inquisition cathare pour des condamnations à titre posthumes : exhumations, destructions de maisons, plus 3 bûchers sur les berges de l’Aude.
Or, un de ces documents, celui portant la côte GGG, se trouve décrit par l’Inventaire de l’Inquisition de Carcassonne vu et recopié au XIXe siècle, à côté de 119 autres cahiers, registres ou extraits de registres (masse documentaire dispersée depuis, ensuite perdue comme trop généralement). Cet Inventaire, datant peut être du XVIIe siècle, fut constitué au moment du transport de ces archives de la cité de Carcassonne au couvent de Montpellier.
Et précisément, cette copie montpelliéraine (ignorée de Doat) indique des articles inquisitoriaux intéressant encore des cathares, ou des post-cathares car ces dissidents condamnés présentent un anticléricalisme qui porte encore les traces caractéristiques du docétisme, pour les années 1340, 1352, 1364, 1400, 1422 ; mais dont les originaux ont été, comme la plupart des sources concernant le catharisme, encore une fois : perdus (pour l’analyse de ces indications de condamnations cf. Anne Brenon, dans « La persécution du catharisme XIIe-XIVe siècles » Heresis n°6, Carcassonne 1996, p.241-259 et Les Archipels cathares, Castelnaud-la-Chapelle 2003, p. 271-289 et de Julien Roche, Une Eglise cathare , l’Evêché du carcassès, Carcassonne, Béziers, Narbonne, 1167-début du XIVe siècle, Cahors 2005, p .36 et ss, 524 et ss ). »

Et puis il y a les nombreuses sources découvertes et éditées par Jean Duvernoy — voir sur son site (http://jean.duvernoy.free.fr/ : http://jean.duvernoy.free.fr/sources/sinquisit.htm) —, outre son travail le plus connu sur les sources inquisitoriales, sa transcription et traduction du Registre d’inquisition de Jacques Fournier (1318-1325), trois volumes – 1965 (transcription latine) et 1968 (traduction) par Jean Duvernoy – Éditions Privat (Toulouse) – Ré-édition 2006 / préface de Emmanuel Le Roy Ladurie, qui y a fondé son célèbre Montaillou, village occitan.


3) Sources polémiques

Les sources polémiques sont nombreuses, augmentées au milieu du XXe siècle par les découvertes de Antoine Dondaine, o.p., in Archivum Fratrum Praedicatorum — nombreuses sources publiées, de A. Dondaine — ou encore, cf. infra, de Franjo Sanjek, o.p.

Cf. aussi, parmi les sources polémiques, celles mentionnées ci-dessous par Michel Roquebert — à propos du vocable « cathares » concernant les terres d'Oc, selon lesdites sources :

Michel Roquebert : « Le vocable de cathares est dû à un bénédictin allemand, Eckbert de Schönau, qui désigna ainsi, vers 1163, les hérétiques rhénans, dont il dénonçait la théologie, et en premier lieu sa racine dualiste.
Or on ne manque pas de sources attestant la rapide extension de l’appellation cathare hors de l’Allemagne et son application aux hérétiques languedociens. En premier lieu le canon 27 du IIIe Concile œcuménique du Latran, réuni en mars 1179 : « Dans la Gascogne albigeoise, le Toulousain, et en d’autres lieux, la damnable perversion des hérétiques dénommés par les uns cathares (catharos), par d’autres patarins, publicains, ou autrement encore, a fait de si considérables progrès… ».
Texte dans J. D. Mansi, Sacrorum conciliorum nova et amplissima collectio, t. XXII, 231. Traduction française par Raymonde Foreville dans Histoire des conciles œcuméniques, Paris, L’Orante, 1965, t. VI, p. 222.

« Le 21 avril 1198, le pape Innocent III écrit aux archevêques d’Aix, Narbonne, Auch, Vienne, Arles, Embrun, Tarragone, Lyon, et à leurs suffragants : « Nous savons que ceux que dans votre province on nomme vaudois, cathares (catari), patarins… ».
Texte dans Migne, Patrologie latine, t. 214, col. 82, et dans O. Hageneder et A. Haidacher, Die Register Innozens’III, vol. I, Graz/Cologne, 1964, bulle n° 94, p. 135-138.

« Or cette bulle pontificale s’adresse à des prélats qui sont tous en exercice au sud de la Bourgogne ; il est bien évident, comme le notent d’ailleurs les plus récents éditeurs allemands de la correspondance d’Innocent III, que le mot de catari est dès cette époque une Allgemeinbezeichnung für die Häretiker des 12. und 13. Jh., une appellation générique pour désigner les hérétiques des XIIe et XIIIe siècles.
Die Register Innocenz’III, p. 136, note 4. , et appliquée ici à ceux du pays d’oc.

« Entre 1194 et 1202, le théologien catholique Alain de Lille écrit à Montpellier – donc en Languedoc – sa « Somme en quatre parties, ou De la foi catholique contre les hérétiques ».
Summa quadrapartita ou De fide catholica contra haereticos, Manuscrit à la Bibliothèque Vaticane, Vatic. Lat. 903 ; édité par Migne, Patrologie latine, t.210, col. 305 et suiv. Cf. notamment la col. 366, passage où l’auteur tente de donner l’étymologie du mot cathare.

« Absolument rien ne dit que les catari qui apparaissent à diverses reprises au cours de son texte seraient les hérétiques rhénans ou italiens, et non ceux de son pays d’adoption. » (…)

Roquebert (suite) : « Mais l’argument décisif se trouve assurément dans le Liber contra Manicheos, le « Livre contre les Manichéens » attribué à Durand de Huesca [qui désigne, dit-il], « les manichéens, c’est-à-dire les actuels cathares qui habitent dans les diocèses d’Albi, de Toulouse et de Carcassonne… » [Quidam estimant hoc nomen ‘nichil’ aliquid significare, scilicet aliquam substantiam corpoream et incorpoream et omnes visiblies creaturas, ut manichei, id est moderni kathari qui in albiensi et tolosanensi et carcassonensi diocesibus commorantur.
Texte édité par Christine Thouzellier, Une somme anti-cathare : le Liber contra manicheos de Durand de Huesca, Louvain, 1964, p. 217.

« Une éclatante confirmation, à la fois, de l’emploi du mot cathare à propos des hérétiques languedociens, et de sa signification générique, puisqu’il s’adresse aussi aux cathares d’Italie et « de France », se trouve dans la Summa de Rainier Sacconi ; après avoir dénoncé les erreurs de l’Église des Cathares de Concorezzo, l’ancien dignitaire cathare repenti, entré chez les Frères Prêcheurs, titre un des derniers paragraphes de son ouvrage : Des Cathares toulousains, albigeois et carcassonnais, Il savait de quoi il parlait. Il enchaîne : « Pour finir, il faut noter que les Cathares de l'Eglise toulousaine, de l’albigeoise et de la carcassonnaise tiennent les erreurs de Balesmanza et des vieux Albanistes » etc.
Ultimo notendum est quod Cathari ecclesiae tholosanae, et albigensis et carcassonensis tenent errores Belezinansae… (Summa de Catharis, édit. Franjo Sanjek, Archivum Fratrum Praedicatorum, n° 44, 197.)

« Bref, l’usage du mot cathares pour désigner les hérétiques du sud du royaume de France est attesté, tant en Languedoc et en Italie qu’à la Curie romaine, dès le dernier tiers du XIIe siècle, et son usage perdura au XIIIe.
« Il est donc tout à fait légitime de s’en servir encore au XXIe siècle. D’autant que, pas plus que Rainier Sacconi, nul n’ignore aujourd’hui, quand il rencontre ce mot, de qui il s’agit…
Quant à penser que la lutte contre l'hérésie ne fut qu'un faux prétexte pour lancer la conquête française, c'est ignorer que le roi Philippe Auguste a refusé de s'engager dans la croisade et que, s'il n'a pu l'empêcher, il a quand même réussi à la retarder de dix ans. Il suffit de lire sa correspondance avec le pape Innocent III… Si la "guerre sainte" qu'avait voulue le pape a rapidement dégénéré en pure et simple guerre de conquête, c'est parce qu'elle a inévitablement provoqué un grave conflit entre le droit canonique et le droit féodal… Ce n'est pas très difficile à comprendre. »


4) Chroniques

Guillaume de Tudèle & Anonyme, Chanson de la croisade, Librairie Renouard, 1875, 574 p. (occitan)
Pierre des Vaux de Cernay, Historia albigensis : Historia de factis et triumphis memorabilibus nobilis viri domini Simonis comitis de Monte Forti (latin)
Guillaume de Puylaurens, Chronique de Maître Guillaume de Puylaurens sur la guerre des albigeois, 354 p. (latin), decouvert par Rebiria en 1530
Texte occitan du colloque de Montréal de 1207, retrouvé par Nicolas Vignier vers 1570-1575 et édité en 1601, puis édité par Jean-Paul Perrin en 1612
Jean Chassanion, Histoire des Albigeois, rédigé vers 1560, publié en 1595 (sur source originale occitane du début XIIIe s.), rééd. Jas – Poupin à paraître aux éditions Ampelos — avec introductions historique et théologique.

*

Etc., etc., la liste des sources connues – incontestées – signalée dans ce bref indicatif en regard de leur signification particulière pour le sujet réalité du catharisme notamment occitan, n’étant pas exhaustive, notamment concernant le catharisme en général…


RP


jeudi 4 octobre 2018

Job au-delà du "spoiler"





Job 8 (tob 2010)

1 Alors Bildad de Shouah prit la parole et dit :
2 Ressasseras-tu toujours ces choses
en des paroles qui soufflent la tempête ?
3 Dieu fausse-t-il le droit ?
Shaddaï fausse-t-il la justice ?
4 Si tes fils ont péché contre lui,
il les a livrés au pouvoir de leur crime.
5 Si toi tu recherches Dieu,
si tu supplies Shaddaï,
6 si tu es honnête et droit,
alors, il veillera sur toi
et te restaurera dans ta justice.
7 Et tes débuts auront été peu de chose
à côté de ton avenir florissant.
8 Interroge donc les générations d’antan,
sois attentif à l’expérience de leurs ancêtres.
9 Nous ne sommes que d’hier, nous ne savons rien,
car nos jours ne sont qu’une ombre sur la terre.
10 Mais eux t’instruiront et te parleront,
et de leurs mémoires ils tireront ces sentences :
11 « Le jonc pousse-t-il hors des marais,
le roseau peut-il croître sans eau ?
12 Encore en sa fleur, et sans qu’on le cueille,
avant toute herbe il se dessèche. »
13 Tel est le destin de ceux qui oublient Dieu ;
l’espoir de l’impie périra,
14 son aplomb sera brisé,
car son assurance n’est que toile d’araignée.
15 S’appuie-t-il sur sa maison, elle branle.
S’y cramponne-t-il, elle ne résiste pas.
16 Le voilà plein de sève sous le soleil,
au-dessus du jardin il étend ses rameaux.
17 Ses racines s’entrelacent dans la pierraille,
il explore les creux des rocs.
18 Mais si on l’arrache à sa demeure,
celle-ci le renie : « Je ne t’ai jamais vu ! »
19 Vois, ce sont là les joies de son destin,
et de cette poussière un autre germera.
20 Vois, Dieu ne méprise pas l’homme intègre,
ni ne prête main-forte aux malfaiteurs.
21 Il va remplir ta bouche de rires
et tes lèvres de hourras.
22 Tes ennemis seront vêtus de honte,
et les tentes des méchants ne seront plus.


*

Lisant un texte comme ce chapitre 8 de Job qui nous est proposé pour ce jour, où s’exprime un des « amis de Job », nous sommes confrontés d’emblée à une difficulté : ami de Job ? — notre lecture en est « spoïlée » par notre connaissance de la fin du livre (pour employer un langage que m’ont enseigné mes enfants pour dire la difficulté qu’il y a parfois à voir un film, ou lire un livre, quand on connaît la fin à l’avance). Intrigue irrémédiablement « spoïlée », selon ce néologisme formé sur l’anglais « to spoil / spoiler », lui-même originé dans le latin spoliare, via l’ancien français espoiller… Bref : gâchée.

Notre problème avec les « amis de Job » est de cet ordre. La lecture que nous en faisons est « spoïlée » par ce que nous connaissons la fin du livre, et notamment ch. 42, v. 7, où l’on apprend qu’ « après que le Seigneur eut parlé à Job, il dit à Eliphaz de Théman : Ma colère est enflammée contre toi et contre tes deux amis, parce que vous n’avez pas parlé de moi avec droiture comme l’a fait mon serviteur Job. » Dieu lui-même nous apprenant que les « amis de Job » ont mal parlé de Dieu, voilà un spoiler qui nous induit à chercher un problème dans leur théologie — et généralement nous pensons à un problème de l’ordre d’une théologie de la rétribution individuelle. Et nous voilà lisant les textes où ils s’expriment, et ce ch. 8 en fait partie, avec ce genre d’a priori suspicieux…

Le problème des amis de Job pourrait se résumer alors à notre tentation de trouver dans leur propos une théologie de la rétribution individuelle ! Tentation qui peut affecter jusqu’à nos traductions. Ainsi, aux v. 4 et 5 de ce chapitre 8, les traductions donnent dans l’accentuation en ce sens — et du propos concernant les fils de Job, et de l’opposition entre cela (ils ne sont pas exempts de tout péché) et le conseil à Job au v. 5, introduit par un « mais toi » (si tu fais mieux), pas si évident en hébreu. Sauf à y introduire ladite théologie de la rétribution individuelle !

Or on peut lire aussi le ch. 8 comme développant sous les mots de Bildad une incontestable théologie de la justification par la foi seule des pécheurs que nous sommes tous, comme le reconnaît Job juste après (ch. 9, v 1) ! Où le ch. 8 permet de retrouver dans la suite de son développement ce que nous enseigne le Psaume 1, tout simplement : être enraciné dans le confiance en Dieu comme l’arbre près des cours d’eau.

Où peut être envisagée l’idée d’un malentendu entre Job et ses amis, parlant sur la justification par la foi seule d’un Job leur apparaissant comme s’auto-justifiant ! Là où lui ne marque que son incompréhension de son malheur ; le situant entre une théologie du « qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu ? » et une autre du « ce n’est pas une raison » !… Ce qui peut sans aucun doute apparaître comme légitime !

*

Second aspect du « spoiler » final : Job « a bien parlé » (ch. 42, v. 7b) ! Une question se pose alors : en quoi a-t-il bien parlé au fond, quand il vient lui-même de dire que ce n’est pas le cas (v. 42, v. 1-6) !? Il reconnaît avoir parlé inconsidérément (42, 3) et se repent (42, 6) de ses paroles dues, dit-il, à son ignorance de qui est vraiment Dieu (42, 5).

Ce qui nous renvoie aux paroles attribuées à Dieu, jaillissant dans le tonnerre aux ch. 38-41 : à bien y regarder, qu’est-ce qui les différencie des paroles des amis de Job, le quatrième Elihu inclus, qui lui aussi s’inscrit dans une veine similaire (ch. 32-37). Ce qui conduit à faire un nouveau décompte des discours des amis de Job et des divers propos tenus : 3 amis (Eliphaz, Bildad, Tsophar) ; + 1 (Elihu) = 4 ; +, voire, le discours attribué à Dieu (ch. 38-41) = 5 ; + Mme Job, ch. 2 = 6 ; + Job lui-même = 7 !

Lequel de ces discours « parle bien de Dieu », si 38-40, comme on le comprend communément, est encore une démonstration de force d’un Dieu exigeant le silence ?! Si c’est de cela qu’il s’agit, on doit se demander si le Job de Woody Allen n’a pas raison ! — :
« Le Seigneur parla d'une voix tonnante :
— Suis-je donc obligé, Moi qui ai créé le ciel et la terre, de t'expliquer mes moindres actions ?
Qu'as-tu donc créé, toi qui oses me questionner ?
— Ce n'est pas une réponse, fit Job. »
(Woody Allen, Dieu, Shakespeare et moi)

Si le « spoiler » final nous conduit à chercher la faille théologique dans tel propos théologique précis des paroles des trois premiers amis de Job, on est fondé à se demander si l’on n’est pas dans une impasse via une condamnation d’erreurs théologiques repérées dont on est fondé à se demander si d’une façon ou d’une autre elles ne concernent pas tout ce qui est dit de Dieu dans tout le livre de Job !

*

À moins qu’une autre interprétation des ch. 38-41, qui précèdent le « spoiler » final ne soit possible :

Venons-en pour cela à la sixième interlocutrice de Job, dans la chronologie du récit la première : Mme Job invitant son mari à — selon nos traductions — « "maudire" Dieu et mourir » (ch. 2, v. 9) « Maudire » ? Le même mot qu’emploie juste avant le satan plaidant contre Job en 1, 11 et 2, 5… Il se trouve que le mot hébreu employé ici, barak, signifie, en son sens strict, non pas « maudire », mais « bénir ».

Nos traductions le rendent donc par « maudire » : le terme hébreu rendant, nous dit-on, un euphémisme, pour ne pas employer un terme de malédiction regardant Dieu. Les exégètes et traducteurs ont certes des arguments. Mais on est quand même en droit de se demander pourquoi on ne rend pas l’euphémisme en français en traduisant selon le sens du mot par bénir, quitte à fournir une note de bas de page ; en regard du ch. 3, 1, où il apparaît que le livre connaît aussi pour « maudire » le mot qalal (Job maudissant sa naissance), ou ch. 5, 3, le mot naqab (Eliphaz maudissant la demeure de l’insensé)…

Et si le choix de l’euphémisme où barak (bénir) dit forcément « maudire », relevait lui aussi de l’influence du « spoiler » final ?… nous faisant chercher encore le lieu précis du problème, de l’erreur théologique concernant Dieu…

Ignorant la révélation finale, qui n’a pas encore eu lieu — on est au début de l’intrigue —, si l’on garde le sens obvie de la phrase : « bénis Dieu et meurs », le problème pourrait n’être pas dans le « maudire », mais dans la résignation : « bénis Dieu et résigne-toi — meurs », déjà sous-entendu dans la plaidoirie du satan contre Job devant Dieu, jurant qu’il va le « bénir en face », en venant finalement à se résigner… à en finir.

Or c’est la chose que Job a refusée, la résignation, contre tous les autres propos, qui sont tous insensés, y compris les siens propres — il le dit !

Pas d’explication à la fin du livre, pas même dans la voix divine sourdant de la tempête ! Ce ne serait d’ailleurs pas une réponse ! Mais, dans cette voix, une puissante injonction à se lever quand même, à bâtir encore quand même, dans la foi qu’il est un autre visage de Dieu que celui du satan faisant plonger dans la — légitime — mélancolie. Le Dieu du tonnerre et de la force fabuleuse, qui dit « ça suffit » — Shaddaï) est celui qui fonde l’espérance du « chevalier de la foi » (cf. Kierkegaard donnant ce titre à Abraham ne se résignant pas — in Crainte et tremblement) ; « chevalier de la foi » que devient tout Job qui a vu poindre le jour nouveau d’une louange renouvelée.

Cela contre la tentation de la résignation d’un « bénis Dieu et meurs », qui nous taraude, nous tente de façon difficilement résistible. Nous voilà comme en perdition : une Église en perte de vitesse, en déclin constant : en membres, en pasteurs, en finances ; nous voilà dans un monde en perdition écologique ; sous la menace de conflits mimétiques à grande échelle, au regard des moyens techniques d’autodestruction que nous avons développés… Et j’en passe des troubles divers qui hypothèquent notre avenir. Tentation de tomber les bras : « bénis Dieu et meurs », résignation.

Alors le Livre de Job apparaît comme refus d’un Dieu du « c’est comme ça ». Ce n’est pas dans ses mots que Job a bien parlé (42, 7b), comme ce n’est pas dans leurs mots, ou leur théologie, que ses amis ont « mal parlé » (42, 7a). Leur discours (dont le ch. 8) peut être lu comme excellent, c’est au contraire cette excellence qui pose problème, en tant qu’elle tente d’expliquer l’inexplicable et donc de le rendre relativement acceptable, résignable, donc ; quand, au-delà de toute tentation de résignation, Dieu est le Dieu du vivre quand même. Où l’on rejoint la promesse du Dieu de l’Alliance, redonnée à Job dans le tonnerre final : relève-toi (malgré tout), Je serai avec toi.


RP, La Pommeraye, pastorale EPUdF Ouest, 3.10.18


samedi 1 septembre 2018

"Étrangers et pèlerins sur la terre"





« Étrangers et pèlerins sur la terre ». Au delà de cette citation de 1 Pierre (2, 11), la réserve classique du protestantisme à l’égard des pèlerinages est liée à ce qu’à l’époque de la Réforme, les pèlerinages étaient essentiellement devenus pénitentiels et méritoires en vue du salut des âmes. Sachant que la Réforme est née de la proclamation de la gratuité du salut, dans un refus de sa commercialisation par la pratique et la vente des « indulgences », et sachant que les pèlerinages entraient alors dans la sphère de ce commerce, on comprend qu'elle les ait tenus en suspicion. Rien de plus opposé dans le contexte de l’émergence de la Réforme que cette pratique pénitentielle et méritoire et les principes protestants sola gratia, sola fide : la grâce seule, par la foi seule.

Cela dit, la Réforme fonde son principe sola fide dans l’Écriture, sola scriptura, où l’on trouve un enseignement clair sur les Montées à Jérusalem, des… pèlerinages, relus comme signes de la reconnaissance de la source symbolique de l’effusion de la parole du salut donné par Dieu, parole qui sourd de Jérusalem (Ésaïe 2, 3-4).

À côté de cela, il n’est pas inutile de remarquer que l'origine historique du tourisme, et de nos vacances en général ! se trouve dans les pèlerinages, où il s'agissait d'aller au loin, souvent, donc, en « pénitence », notamment à Rome, mais aussi jusqu’à Jérusalem, ce qui était d'un grand péril ! Le trajet passant souvent par des lieux riches d’art, des esprits cultivés, notamment au XIXe siècle, y ont trouvé un grand intérêt historique et patrimonial. Est né le tourisme, selon ce mot issu du vocabulaire anglais pour désigner ces « tours » — à l’origine du mot : « tourisme » — culturels parfois longs que devaient avoir connus ceux qui pouvaient se les offrir. C'est ainsi que ces privilèges ont acquis un intérêt qui à terme se devait d'être partagé par le plus grand nombre : à l'horizon, pour la France, les congés payés octroyés en 1936 par le Front populaire de Léon Blum : le tourisme pour tous. Souvent vers cette Provence, par où transitaient antan les pèlerins, et où dès la fin du Moyen-Age apparaissent les prémisses de ce qui deviendra l’intérêt esthétique des futurs touristes culturels. Déjà le poète Pétrarque témoigne au XIVe siècle cet intérêt esthétique dans l’ascension du Mont Ventoux. Il en sera de même de tout le trajet des pèlerinages d’antan, jusqu’à Jérusalem, où l’esthétique concerne l’émotion de se retrouver en ces lieux foulés par tant de figures bibliques, par le Christ lui-même.

Cela dit, autre réserve du protestantisme, l’émotion ne va pas jusqu’à sacraliser les lieux, pas même le lieu de la mort du Christ : « il n’est pas ici, il est ressuscité », insiste, selon la parole donnée au dimanche de Pâques (Mt 28, 7 ; Mc 16, 6 ; Lc 24, 6), la tradition protestante qui côté réformé / calvinien, quand elle a fini par concéder la présence d’une croix dans les temples, n’a pas cessé d’insister pour qu’elle reste vide : « il n’est pas ici ». Le temple, selon ce mot qui veut, dans l’héritage de la Renaissance, distinguer le bâtiment et le peuple, qui est, lui, l’Église, le temple est vide aussi, chargé juste de faire retentir la parole de Dieu, et dont les murs reçoivent, en signe de cela, des inscriptions de textes bibliques chargés de la porter.

Où, pour les plus ancrés dans la tradition biblique, on retrouve l’enseignement sur les Montées / pèlerinages à Jérusalem, car c’est de Jérusalem, outre le Sinaï, que sort la parole de Dieu (Ésaïe 2, 3-4).

Concernant la foi chrétienne, on trouve en son cœur l’affirmation de l'accès ouvert à la grâce de Dieu, accès désigné symboliquement comme accès au lieu très saint céleste (Exode 25, 40), symbolisé par le lieu très saint du Temple de Jérusalem : la mémoire juive concernant le Mont du Temple est dès lors le référent symbolique qui fonde la mémoire chrétienne concernant Jérusalem.

Ce référent qui fonde la mémoire chrétienne renvoie à propos de Jérusalem à des textes comme l’Évangile de Jean, ch. 4 — parlant de culte non pas attaché à tel lieu, pour les chrétiens, mais n'en transposant pas moins un culte « en Esprit et en vérité » de ce lieu-là ! Tout comme l’Épître au Hébreux, parlant de rideau du temple déchiré (de ce Temple-là). C'est une approche en déplacement symbolique que nous donne l’Épître aux Hébreux, comme Jean 4 où Jésus annonce dans une discussion sur quel temple prime, le judéen ou le samaritain, que « le salut vient des Judéens / des juifs », pour ipso facto transposer de ce fondement symbolique la grâce ouverte « en Esprit et en vérité ». Ce référent se retrouve dans l'attitude de l'Apôtre Paul, invitant à plusieurs reprises selon le Nouveau Testament au respect de la signification mémorielle des rites juifs, tout en croyant comme Jean 4 la grâce ouverte au-delà des rites. C'est pourquoi c'est évidemment à tort qu'il est accusé d'avoir négligé les règles d'accès au temple, dont il n'a cessé au contraire de respecter la signification symbolique. En arrière-plan, le texte de l’Exode (25, 40), repris par l’épître aux Hébreux (8, 5), parlant de tabernacle céleste comme modèle du tabernacle / temple terrestre.

Car c'est bien de symbolique qu'il s'agit ici et évidemment pas de simples pierres ! Une archéologie mémorielle et symbolique ancrée en des lieux, et des pierres, investis de mémoire — mémoire juive en premier lieu, ouverte à toutes les nations via un déplacement symbolique, dont le cœur est la figure géographique de Jérusalem, promis pour ouverture à toutes les nations (Zach 14), mais dont le cœur juif est le témoin premier et permanent : le christianisme s’ancre sur le vis-à-vis d’un judaïsme vivant, avec tout ce qui en signifie la mémoire vivante.

Cela correspond, en protestantisme, notamment réformé / calvinien, à l’affirmation qu’il y a une seule alliance, celle passée déjà avec Abraham : « l’Alliance faite avec les Pères anciens est si semblable à la nôtre, qu’on la peut dire une même avec elle. Seulement elle diffère en l’ordre d’être dispensée » — Calvin, Institution de la religion chrétienne, II, x, 2.

Cela ancré dans la conviction que « Dieu nous assure de son élection par la seule foi qu’il est fidèle à sa promesse » — ce sur quoi insiste Calvin, par ex. Institution de la religion chrétienne, III, xxiv : « Il nous a signifié sa garde en scellant alliance avec nous ». Et cette Alliance nous précède, remontant avant la fondation du monde dans la promesse du Dieu éternel, et scellée dans le temps bien avant nous.

Sans la pérennité de l’alliance avec Israël, la fidélité de Dieu ne vaut pas non plus pour les chrétiens. Cette alliance, scellée déjà par Dieu avec Abraham, Isaac et Jacob, avec Moïse et le peuple au Sinaï, n’est pas résiliable. Dieu-même s’est engagé ! L’alliance conclue par Dieu avec les Pères n’ayant « pas été fondée sur leurs mérites mais sur sa seule miséricorde » (Calvin, ibid., II, x, 2).

Dieu s’est engagé de façon irrévocable. Une révocation serait même contradictoire en christianisme, puisque la « nouvelle » Alliance — « nouvelle » non pas parce qu’elle serait autre, mais en tant qu’Alliance unique renouvelée (cf. Jérémie 32) — ; la « nouvelle » Alliance-même, donc, repose sur cette même fidélité de Dieu !

Une nouvelle Alliance ne saurait donc qu’être une Alliance renouvelée, l’Alliance déployant ses effets. C’est pourquoi les formes que prend cette unique Alliance sont secondes par rapport au lien qui se scelle en la promesse de Dieu, en sa parole-même, qui transcende les signes où elle nous est annoncée, que ce soit les signes propres au judaïsme, ou ceux du christianisme. La réalité essentielle nous transcende. Elle est fondée dans l’éternité de Dieu, signifiée dans le temps à Abraham et aux patriarches, et, pour la foi chrétienne « déployée en Jésus-Christ » (Calvin, ibid.).

Dès lors la transposition vers le tabernacle céleste vaut aussi pour la foi chrétienne en l’incarnation de la parole de Dieu en Jésus-Christ, incarnation en cet individu, de cette nation, de religion juive. Les lieux de son incarnation, dans lesquels on ressent légitimement une émotion particulière, tout particulièrement pour ceux qui se réclament de Jésus, renvoient à sa présence qui déborde infiniment ces lieux — de la parole du dimanche de Pâques : « il n’est pas ici, il est ressuscité », au signe de son retrait lors de l’Ascension.

Ici, l’idée de pèlerinage elle-même est appelée au même déplacement, vous êtes « étrangers et voyageurs sur la terre » (1 Pierre 2, 11). Cf. aussi Hébreux 11, où il est question de patrie céleste, rejoignant la promesse prophétique d’une Jérusalem céleste — selon une lecture de la forme duelle de Yerushalaïm, ici et au-delà. Où le déplacement dans le temps devient pèlerinage de ce temps vers le Temps du Royaume messianique — à venir selon la foi juive, et toujours à venir mais déjà manifesté dans la résurrection du Christ selon la foi chrétienne.

S’il y a une espérance commune, c’est d’être appelés à être comme coopérateurs de Dieu pour faire advenir le jour où selon la promesse d’Ésaïe (2, 3-4) — conformément à ce que « de Sion sortira la loi, de Jérusalem la parole du Seigneur » — « il sera juge entre les nations, l’arbitre d’une multitude de peuples. De leurs épées ils forgeront des socs, de leurs lances des serpes : une nation ne lèvera plus l’épée contre une autre, et on n’apprendra plus la guerre. »


R. Poupin, Paris, 22.06.17,
Rencontre Onit, « religions et terre sainte »,
perspective protestante
Ligugé, 01.09.18


dimanche 24 juin 2018

Confirmation et catéchèse





La confirmation apparaît parfois encore pour nos jeunes catéchumènes et leurs parents comme une sorte de clôture du catéchisme. Cette perception des choses a une histoire.

Ce sont les Réformateurs qui, au XVIe siècle, ont introduit le catéchisme, tel qu’il sera ensuite repris aussi par l’Église catholique. Rien de tel au long des siècles du christianisme antécédent.

En corollaire, une autre signification de la confirmation. Dans l’Église ancienne, et jusqu’aujourd’hui dans les Églises d’Orient, la confirmation est administrée par le prêtre lors du baptême – y compris des nourrissons – comme sacrement par lequel l’Esprit saint vient confirmer la grâce procurée par le baptême. Or, en Occident, l’Église catholique avait adopté la discipline selon laquelle seul l’évêque et non le prêtre a le pouvoir d’octroyer la confirmation. On a là une des raisons pour lesquelles en Occident, les évêques ne pouvant pas être présents à chaque baptême de nourrisson des nombreuses paroisses de leurs vastes diocèses, la confirmation a été déplacée à l’adolescence, devenant aussi, de ce fait, un rite de passage.

Les Réformateurs ont abandonné la pratique sacramentelle de la confirmation, considérant que la plénitude du don de la grâce est signifiée au baptême. Mais, ayant introduit la nécessité du catéchisme pour que chacun puisse avoir des bases de connaissance de l’enseignement biblique, cela dès le jeune âge, ils ont aussi institué une cérémonie cultuelle de fin du catéchisme, qui, à son tour, et en parallèle avec le rite catholique occidental, a reçu le nom de… confirmation. C’est l’origine de ce qui est devenu notre pratique protestante, qui n’est pas sans inconvénients : du risque de laisser penser que l’assiduité au temple finit là, avec cette sorte de diplôme final, à cette impression redoutable que ce sont les catéchumènes qui confirment eux-mêmes la grâce signifiée au baptême.

Où il n’est pas inutile de souligner que c’est au contraire Dieu qui confirme la fidélité à laquelle il s’est engagé. Au moment du passage à l’âge de responsabilité – équivalent de la bar-mitsvah dans le judaïsme – Dieu redit la véracité de son alliance signifiée, en christianisme, au baptême : même « si nous sommes infidèles, lui demeure fidèle, car il ne peut pas se renier lui-même » (2 Ti 2, 13). Confirmation de la promesse déjà donnée au prophète Ésaïe (54, 10) : « quand les montagnes s’effondreraient, dit Dieu, quand les collines chancelleraient, mon amour ne s’éloignera pas de toi, mon alliance de paix ne sera pas ébranlée : je t’aime d’un amour éternel, et je te garde ma miséricorde ».


RP, Qdn, juin 2018 - PO, septembre 2018


vendredi 1 juin 2018

Ambivoilance





Lisant « signes religieux », je comprends naturellement « voile », ou « foulard ». J’imagine que dans le contexte actuel, je ne suis pas le seul à faire un telle lecture de l’expression « signes religieux ».

D’emblée donc, je me pose la question suivante : s’agit-il bien dans le débat qui agite notre pays d’une question de « signes religieux » ? Ou cette expression n’est-elle qu’un voile pudique sur un tout autre débat ?

Les médailles, croix, étoiles de David, ou mains de Fatima, voire kippas ou tee-shirts à l’effigie du Che Guevara ont-ils jamais suscité semblable agitation ?

Ces questions m’amènent à une autre interrogation : est-il réellement en tout cela question de laïcité et religion. Cette querelle-là n’est-elle pas censément depuis longtemps apaisée ? Et si oui, est-il opportun de persister à la réveiller ? En évitant du même coup le vrai débat qui est posé : le « voile » et sa signification. Car, me semble-t-il, c’est bien de cela qu’il s’agit.

La perpétuation des discussions depuis la « première affaire du voile » en 1989 en est le signe : abordée sous l’angle de la laïcité, la question semble insoluble, sauf à la trancher comme le nœud gordien. C’est bien à cela que me semble s’apparenter notre loi « sur la laïcité ».

Mais, à nouveau, est-ce bien la laïcité qui est en cause ?

Question d’autant plus évidente qu’elle a déjà débordé l’école pour concerner aussi les administrations, puis d’autres domaines, etc., jusqu’où ? Autant de nouvelles lois sur la laïcité ne seraient-elles alors pas déjà débordées au moment de leur promulgation ?

Autant d’aspects des choses qui me mènent à penser que c’est bien du voile qu’il est question, et de rien d’autre. Les musulman(e)s, se sentant naturellement premier(e)s concerné(e)s, semblent bien, à écouter les propos de plusieurs, croire devoir l’entendre ainsi — d’autant plus que le débat se donne ipso facto et nolens volens comme vis-à-vis musulman le seul islamisme, puisque, on y vient, les lectures du Coran y voyant la prescription du voilement des femmes relèvent, nolens volens, d’options islamistes.

Autant de raisons pour lesquelles la question me semblerait devoir abordée être sous un autre angle, direct : la signification que revêt le voile. Le problème, qui s’est d’abord posé à l’école, mais qui la déborde déjà largement ne relèverait-il pas tout simplement de ce que l’égalité des sexes, et donc le droit des femmes, semblent — ou sont — remis en cause ?

Un tel instrument, le voile, bien antérieur à l’islam, ne porte-t-il pas dès lors une signification, des significations, à rechercher en amont de la naissance de l’islam ? La compréhension des propos coraniques à ce sujet (dans les sourates 24 et 30) ne peut se faire sans la prise en compte de cet arrière-plan culturel.

*

Il est déjà question du « voile » dans la 1ère épître de l’Apôtre Paul aux Corinthiens (ch. 11). On sait que là aussi, on ne peut en faire d’exégèse correcte qu’en tenant compte du bain culturel. À l’époque des propos de Paul sur le « voile » ou le « silence » des femmes (1 Co 11, 2-15 ; 1 Co 14, 34-35), la Synagogue, depuis des temps immémoriaux et au temps de Paul, sépare les hommes, qui animent le culte, des femmes nubiles, qui assistent aux cérémonies depuis des pièces adjacentes, ce pour des raisons dont il ne faut pas exclure le côté pratique. Les femmes, de cette façon, s'occupent de leurs enfants en bas âge, qu'elles peuvent nourrir, ou dont les pleurs ne dérangeront pas le déroulement du culte — on est dans une civilisation où ce rôle est strictement réservé aux femmes, responsables de la maternité.

La simple prise en compte de cette coutume de l'Église primitive, fondée sur la structure architecturale des synagogues, éclaire les textes pauliniens sur le silence requis des femmes : les questions théologiques sont, en public, le fait des occupants de la partie centrale du bâtiment cultuel, les hommes habituellement — quoique, on y vient, pas nécessairement eux seuls… Pour paraphraser Paul : « que les femmes qui occupent les parties adjacentes écoutent en silence […] » (1 Co 14, 34-35).

Cela pour « l’ordinaire » du fonctionnement cultuel. C'est avec la question du ministère que l'on entre dans le domaine où, du fait de leur revendication prophétique, les Épîtres de Paul se spécifient par rapport à l'habituel de l’Église, établie sur le modèle de la Synagogue dont on n'a aucune raison d'avoir abandonné la structure.

Avec 1 Co, on est dans le domaine prophétique, qui se construit institutionnellement avec la reconnaissance officielle, par la communauté, des vocations diverses. C'est ainsi que les listes de charismes ne distinguent pas ce qui relève du prophétique de ce qui est de l'ordre institutionnel.

La structure presbytérale reprise de la Synagogue est investie de la liberté de l'Esprit, la faisant se doubler très tôt (Ac 6) de la structure diaconale (dont la synagogue n'est d'ailleurs sans doute pas sans équivalent) dont l'Église ancienne a conservé l'aspect féminin (des femmes diacres) jusqu'au VIe siècle et même plus tard, pour l'Orient. On voit en outre cette structure se charger de prophètes (parmi lesquels on ne peut exclure à lire Paul qu'il y ait eu des femmes), placés au plus haut niveau dans la hiérarchie des vocations et ministères (1 Co 12, 28-30, Ép 4, 11). La Didachè, texte du IIe siècle de l’Église primitive nous apprend (Didachè 11-12) qu'au IIe siècle, qui connaît encore ce ministère, il s'agit d'une fonction supra-locale, de type apostolique (Didachè 15, 1-2).

L'institution néo-testamentaire se structure par la reconnaissance de vocations charismatiques dont tout indique qu'elles sont aussi le fait des femmes. Outre les prophétesses de 1 Co et des Actes, pensons à Phoebé, diaconesse, qui peut aussi se traduire par « ministresse », puisqu'on traduit le même mot par « ministre », pour Paul, sans nier que le ministère de Paul soit celui d'apôtre.

Lorsque les prophétesses enseignaient, entrant dans la structure des ministères, elles n'en restaient pas moins femmes : officiant, elles sortaient de la salle des femmes avec la parure qui, dans l'optique d'alors, les distinguait. C'est d'une façon semblable que le ministère spirituel pouvait s'inscrire de façon tout à fait libre dans la structure que l'Église a conservée tant qu'elle est restée essentiellement juive. Cette disposition architecturale est fondée, donc, sur des raisons pratiques. Ce n'est pas pour des raisons ontologiques que les femmes sont exclues de la partie où se déroulent les cérémonies, puisque les fillettes y sont admises.

Rien n'empêche les femmes, en fonction de la liberté de l'Esprit, de remplir des fonctions habituellement réservées aux hommes, comme la prière (1 Ti 2, 8) ou l'exercice de l'autorité prophétique : Dieu distribue ses dons comme il veut.

Toutefois, lorsque les femmes qui sont investies de telles fonctions exercent leur office, cela ne les fait pas cesser d'être femmes — et, éventuellement, de le signifier par ce signe qui les distingue dans leur dignité propre, intitulé en grec « kaluma » (v. 5, 13), généralement traduit par « voile » — rien d’autre qu’un signe d’époque de pudeur, qui connaît son équivalent masculin, signes de pudeur devenus différents de nos jours.

Où sans doute, dans le contexte des propos de Paul, est-ce simplement de l’équivalent du talith (châle de prière) des hommes (quand il est question de coutume commune – v. 16) qu’il peut s’agir ! Cela impliquerait une relecture de ce texte, dont les termes, comè (chevelure), kaluma (voile), n’impliquent nullement que les hommes doivent ne pas se couvrir (quid du talith ?) pour prendre la parole (prière, prophétie) et que les femmes seules le devraient… La formule du v. 4 (en grec : kata képhalè echon) ne veut pas nécessairement dire : la tête couverte — pour les femmes seules (ce qui serait inconvenant pour les hommes ?!) !… mais peut-être l’inverse (quid du talith ?) ; le v. 14 (où il est question de cheveux, sans mention, dans le grec, de leur longueur !) ; le v. 7 (où il est question de voile qui ne convient pas aux hommes), ces versets ne signifient pas que les hommes ne doivent pas se couvrir d’un talith pour prier !

Bref, si tout cela n’est pas aisé à démêler, reste quand même la possibilité estimable pour les femmes de l’époque de prier ou prophétiser en public, ce qui va loin dans le contexte de la cité grecque, où précisément les femmes étaient exclues de la citoyenneté et des responsabilités publiques qui y étaient afférentes…

Bientôt, en quelques décennies, voire quelques siècles, la liberté ministérielle des femmes va se réduire… Et entraîner la lecture de Paul qui est devenue courante, exigeant des femmes qu’elles se voilent pour prier… en silence !

Où donc des lectures se voulant « littéralistes » — en fait bien dépendantes de traductions elles-mêmes dépendantes de développements tardifs de traditions ensuite admises — considèrent que les femmes doivent, et se taire lors du culte, et s’y voiler pour leurs prières (silencieuses !). C’est de plus en plus rare, mais lorsqu’il m’arrive, je devrais dire m’arrivait, tant c’est à présent rarissime, de voir une femme se couvrir la tête pour une assemblée cultuelle, je sais (savais) avoir à faire à une chrétienne « fondamentaliste », dont l’attitude quant au voile n’était qu’un signe d’une lecture « fondamentaliste » du Nouveau Testament en général, y compris des autres textes que celui concernant le voile. Pas de problème majeur, le Nouveau Testament prônant pardon et présentation de l’autre joue, jamais la violence… Mais tout de même…

Il n’est pas beaucoup de doutes que le voilement des femmes, comme signe religieux, est dans l’islam un symptôme similaire d’une lecture « fondamentaliste », ici islamiste, du Coran (il y en a d’autres !), dont il n’y a aucune raison de penser que la clef de lecture islamiste, en regard de la Sira et des hadith donc, se limiterait à la seule question du voile. Or on trouve des textes autrement redoutables quand ils sont pris à la lettre, que ceux du Nouveau Testament prônant de présenter l’autre joue !

C’est ce dont il s’agit d’avoir conscience : porter le voile est symptôme de lecture « fondamentaliste », islamiste donc en l’occurrence, consciemment ou inconsciemment. Cela ne devant pas faire perdre de vue qu’elle est cependant paradoxalement appuyée sur une argumentation parfaitement libérale, en termes de « c’est mon choix » ! Argumentation libérale justifiant un motif islamiste…

Où l’interdiction légale s’avère être l’attaque d’un simple symptôme, ne touchant pas le cœur du problème.

*

Concernant le voile en soi, il faut remonter à très haute époque pour percevoir son origine. L’historien des religions Odon Vallet la fait remonter à l’Empire assyrien de l’Antiquité. N’est-ce donc qu’une affaire religieuse ? Bien inter-religieuse, alors ! En fait culturelle, concernant les relations des hommes et des femmes.

Un texte très ancien de la Bible hébraïque, donne un indice précieux : le voile comme instrument érotique ! Genèse 24, 64-65 : « Rébecca leva les yeux, vit Isaac, sauta de chameau et dit au serviteur : "Quel est cet homme qui marche dans la campagne à notre rencontre ?" —"C’est mon maître", répondit-il. Elle prit son voile et s’en couvrit. » Dans ce texte, Rébecca se voile à la vue de celui qui sera son mari — un voilement qui n’a de sens que dans le dévoilement qui s’ensuivra ! Le voile a pour fonction de susciter chez l’élu le désir de la découverte des charmes ainsi occultés à dessein. Cette signification du voile se retrouve dans la littérature érotique arabo-musulmane : la femme y devient pour le regard de son aimé le signe de la splendeur de son Créateur, et son voile l’instrument de l’alternance du désir et de son comblement, dans la révélation de la beauté — voilement et dévoilement. C’est aussi là ce que la mystique amoureuse musulmane a transmis à l’Occident médiéval dans le développement de l’amour courtois (cf. René Nelli, L’érotique des Troubadours, éd. Privat, 1963)… Cf. aussi Henry Corbin, citant Rûzbehân Baqlî Shîrazî (En islam iranien, 1974, tel, vol. III, p. 28) : « Rûzbehan […] entendit une mère donner ce conseil à sa fille : “Ma fille, garde ton voile, ne montre ta beauté à personne, de peur qu’elle ne soit ensuite méprisée.” Alors, Shaykh Rûzbehan de s’arrêter et de dire : “Ô femme ! la beauté ne peut souffrir d’être séquestrée dans la solitude ; tout son désir est que l’amour se conjoigne à elle, car dès la prééternité, beauté et amour se sont fait la promesse de ne jamais se séparer ». Il y aurait (eu) ainsi un autre islam auquel il serait opportun de ne pas faire obstacle en ne donnant visibilité qu’aux lectures islamistes.

L’instrumentalisation de cet objet érotique qu’est le voile par les mâles et la signification qu’il a prise en matière de soumission des femmes ressemblent ainsi fort à une dérive, toujours de type érotique.

Cela considéré, on ne peut s’y tromper ; la dimension passionnelle du débat nous en avait avertis : on est au cœur d’une question concernant la relation hommes-femmes, avec le désir et la crainte que cela peut susciter.


RP