<script src='http://s1.wordpress.com/wp-content/plugins/snow/snowstorm.js?ver=3' type='text/javascript'></script> Un autre aspect…

jeudi 20 février 2020

Cathares et protestants - Onus probendi





Onus probendi… Telle est au fond la question qui se pose quand on ose rapprocher les termes cathares et protestants. Michel Jas ose, soulevant dès lors quantité de malentendus : car chacun veut entendre dans ce rapprochement une affirmation, voire une affirmation identitaire ! Facile, alors, de lire Michel Jas de travers. Or, ce n’est en aucun cas son propos.

Michel Jas se contente d’interroger son lecteur sur la charge de la preuve, l’Onus probendi. Il semble aujourd’hui acquis que la charge de la preuve revient à ceux qui osent rapprocher les deux termes, étant acquis en parallèle que se risquer à une telle gageure est évidemment perdu d’avance : aucun rapport entre les deux termes, circulez donc, il n’y a rien à voir.

Et tant pis pour les opiniâtres. Michel Jas en serait donc un ? C’est qu’à bien y regarder, il y a tout de même matière à opiniâtreté. Et de la matière, il en avance, et pas qu’un peu, au fil d’une lecture minutieuse des textes, qui finissent par interroger : et si l’acquis n’était pas aussi acquis qu’on nous l’assène ? Et pourquoi est-ce aussi évidemment acquis ? Ne pourrait-on pas s’interroger ? Michel Jas s’interroge, et nous interroge, nous conduisant à revenir sur l’acquis.

Qui s’est intéressé à la question cathare, et à la lecture du catharisme, voit alors resurgir de sa mémoire un fait incontestable de l’historiographe du catharisme, le seul peut-être ! À savoir : ladite historiographie est sujette à une redoutable variabilité, variabilité au moins aussi considérable que celle que voyait Bossuet dans les insupportables variations des « sectes protestantes » qu’il détaillait méticuleusement — mais sans doute pas exhaustivement.

Bossuet, justement, plaçait les cathares parmi les innombrables « sectes protestantes » ! C’est ce même Bossuet, pourtant, qui pose irréfutablement une claire distinction entre cathares et vaudois — distinction qu’auparavant les protestants français ne faisaient pas toujours, voyant chez les uns comme les autres des sortes d’ancêtres spirituels. La chose pouvait être évidente concernant les vaudois, qui avaient indubitablement rallié la Réforme depuis le XVIe siècle.

Mais l’évêque Bossuet, ayant, dans son apologétique anti-protestante, établi indiscutablement que les cathares se distinguaient des vaudois par leur « dualisme », à savoir leur pessimisme radical quant à ce monde, il devenait imprudent de se réclamer d’une hérésie aussi redoutable !

Un tournant était pris, qui verrait les protestants français laisser dans l’ombre une ancienne revendication. Et c’est un protestant qui lui donnerait, plus tard, le coup de grâce : l’historien Charles Schmidt, professeur à la Faculté de théologie protestante de Strasbourg. Au terme d’un travail considérable il faisait ressortir la distance dogmatique considérable, sans doute infranchissable, qui sépare les hérétiques médiévaux des christianismes catholiques ou protestants.

Qu’importent alors les nostalgies, souvent protestantes en effet. Qu’importent donc les envolées lyriques d’un Napoléon Peyrat : la rigueur scientifique les regardera désormais au mieux avec une sympathie condescendante, à l’instar des mystérieux ésotérismes qui s’emparent des cathares et de Montségur d’un côté, du roman du Graal de l’autre, ou des deux à la fois, pour une mythologie « solaire » qui ne laisse décidément de sérieux qu’aux seuls héritiers universitaires des anciens contempteurs des cathares.

La problématique « cathares et protestants » en est souvent restée là, parfois jusqu’à nos jours, en dépit de nouvelles ouvertures offertes par de nouvelles découvertes et une nouvelle recherche historienne, qui admet aujourd’hui que les choses sont moins simples que ce qu’avait posé l’histoire du XIXe siècle.

La littérature issue des anciens contempteurs, la littérature inquisitoriale elle-même est devenue une source précieuse, au delà des traités et rituels cathares découverts depuis le fin du XIXe siècle et tout le XXe siècle.

Et on apprend à reconnaître que si les cathares n’étaient pas protestants au plan doctrinal ou ecclésiologique, c’est certain !, ils n’en étaient pas moins chrétiens, ce qu’il eût été plus difficile d’admettre au XIXe siècle. C’est au point qu’on sait désormais que le vocable même de « cathares » est dû aux ennemis médiévaux des cathares, d’origine rhénane, et largement popularisé depuis via la recherche germanique du XIXe siècle et l’université française via Schmidt. C’est au point que ce vocable-même ne les désigne que par convention. Eux ne se veulent que chrétiens — c’est désormais un acquis — tenants en plein Moyen Âge, d’un christianisme alternatif face au christianisme dont la clef de voûte est l’Église romaine.

Quelle que soit l’étrangeté — à nos yeux de modernes — de leur christianisme, voilà qu’ils s’avèrent être, au cœur même de leur stigmatisation comme hérétiques, une Église alternative, la seule en ce temps-là, durement réprimée, exterminée quant à son clergé. Leur ecclésiologie rend depuis lors impossible leur existence comme Église.

On est au XIVe siècle. Quid alors des populations touchées par le message des clercs cathares désormais irrémédiablement absents ? Plus de traités et de rituels ! Bientôt le travail inquisitorial de mise en textes des interrogatoires va se taire.

Ces sources des historiens devenues silencieuses disent-elles pour autant que tout souvenir hérétique et blessé a disparu ?

C’est cette certitude tacite que Michel Jas interroge, attentivement, alignant texte après texte, mettant en question une histoire à long terme toujours en risque de ronronner. Et voilà que sa mise en question de cette histoire par le très court terme fait apparaître en filigrane une histoire du très long terme, celle des continuités souterraines suffisamment étendues pour que se conçoive la perte de la mémoire des continuités dogmatiques du relativement long terme et du moyen terme.

Ce n’est pas, au bout du compte, une affirmation que pose Michel Jas, mais bien une question au cœur du procès d’une histoire qu’on aurait pu croire acquise…

Au point, peut-être, qu’au bout de son parcours Michel Jas pourrait bien avoir renversé dans l’esprit de son lecteur l’Onus probendi, la charge de la preuve : on va répétant que les termes cathares et protestants ne sauraient être rapprochés ? Mais peut-être faudrait-il le prouver ?


mercredi 12 février 2020

Cathares — indices convergents d’une nostalgie d’éternité





Les cathares n’existent plus ! Une disparition, une sortie de l’histoire en forme d’ironie tragique, qui scelle définitivement l’écho d’une nostalgie d’éternité… Au-delà de l’actualité de la recherche historique sur l’hérésie médiévale, toujours en cours, cet écho, répercuté de siècle en siècle jusqu’à nos jours comme porte de poésie, a couru en arrière-plan des compréhensions historiennes de l’hérésie. De l’humanisme du XVIe siècle au surréalisme, en passant par le romantisme, l’intuition poétique semble souvent rejoindre ce que l’on sait de l’ancienne hérésie…

« Borné dans sa nature, infini dans ses vœux,
L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux ;
Soit que déshérité de son antique gloire,
De ses destins perdus il garde la mémoire ;
Soit que de ses désirs l'immense profondeur
Lui présage de loin sa future grandeur :
Imparfait ou déchu, l'homme est le grand mystère.
Dans la prison des sens enchaîné sur la terre,
Esclave, il sent un cœur né pour la liberté ;
Malheureux, il aspire à la félicité »
.
(Alphonse de Lamartine — dans Méditations poétiques, « L’Homme »)

Voilà qui est presque cathare ! Si ce n’est que, pour les cathares, ce souvenir des cieux n’est pas spontané. Nous avons oublié le paradis céleste duquel nous sommes déchus, désormais exilés dans les « tuniques d’oubli » — c’est le nom que les cathares donnent à nos corps temporels. La mission de l’Église cathare fut de réactiver la mémoire perdue en communiquant le don de l’Esprit saint, par le « consolament », via l’imposition des mains des « bons-hommes », appelés aussi « parfaits », notamment par les Inquisiteurs, mais peut-être pas uniquement (cf. Chassanion, Histoire des Albigeois, 1595, rééd. 2019, Brenon, Jas, Poupin, éd. Ampelos, renvoyant à Paul, par ex. 1 Co 2, 6 : « c'est une sagesse que nous prêchons parmi les parfaits »)… lesquels Inquisiteurs sont parvenus à leurs fins : les « parfaits » cathares ont été exterminés jusqu’au dernier : reste-t-il alors un salut, une consolation, une voie de retour au paradis céleste ?…

Remarquons que chez Lamartine, le souvenir perdu est imprécis. Il hésite : mémoire d’un destin perdu ? Désir en forme de présage d’une future grandeur ? Contraste en tout cas que cette nostalgie en regard de l’épreuve d’une prison des sens enchaînant l’homme sur la terre…

On a là une porte d’entrée remarquable pour parler des cathares. Cette dualité qui est entre l’intuition confuse de notre éternité et le malheur de notre esclavage corporel, sensoriel, qui accentue notre aspiration à la félicité est l’essentiel du fameux dualisme cathare.

Que de caricatures n’en a-t-on pas fait — notamment via le non moins caricatural qualificatif : « manichéens », synonyme pour les médiévaux, et parfois les modernes, de cathares ; ou pour les deux termes, synonyme d’hérétiques, tout simplement, au Moyen Âge.

Et sans compter que le catharisme ignore tout de la religion manichéenne, l’usage qui est fait du nom de cette religion dont les cathares ne se réclament pas est de toute façon déjà lui-même une caricature où ne se seraient pas reconnus les manichéens…

À savoir : « manichéisme » — c’est-à-dire simplisme outrancier, qui ne sait voir qu’en contraste. Doublement caricatural donc que de considérer que c’est là le dualisme cathare — puisque, sans compter que ce simplisme n’est pas la religion manichéenne, les cathares, par dessus le marché ne se réclament pas de cette religion.

Le dualisme « cathare » est celui qui est au cœur du poème de Lamartine, entre autres romantiques — car on pourrait en citer d’autres, qui rejoindraient même plus précisément encore le fameux dualisme cathare.

Je pense à Baudelaire :

« Une Idée, une Forme, un Être
Parti de l'azur et tombé
Dans un Styx bourbeux et plombé
Où nul œil du Ciel ne pénètre ;

Un Ange, imprudent voyageur
Qu'a tenté l'amour du difforme,
Au fond d'un cauchemar énorme
Se débattant comme un nageur,

Et luttant, angoisses funèbres !
Contre un gigantesque remous
Qui va chantant comme les fous
Et pirouettant dans les ténèbres ;

Un malheureux ensorcelé
Dans ses tâtonnements futiles,
Pour fuir d'un lieu plein de reptiles,
Cherchant la lumière et la clé ;

Un damné descendant sans lampe,
Au bord d'un gouffre dont l'odeur
Trahit l'humide profondeur,
D'éternels escaliers sans rampe,

Où veillent des monstres visqueux
Dont les larges yeux de phosphore
Font une nuit plus noire encore
Et ne rendent visibles qu'eux ;

Un navire pris dans le pôle,
Comme en un piège de cristal,
Cherchant par quel détroit fatal
Il est tombé dans cette geôle ;

— Emblèmes nets, tableau parfait
D'une fortune irrémédiable,
Qui donne à penser que le Diable
Fait toujours bien tout ce qu'il fait ! »

(Dans Les fleurs du mal, « L'irrémédiable », première partie)

*

Il m’a semblé falloir partir des romantiques (on va y revenir, et dire leur intérêt) ; falloir commencer par là pour déjouer la tentation consécutive à une approche récente, très à la mode jusqu’à il y a peu, réputée incontournablement universitaire — qui nous rendrait presque impossible, ne serait-ce que faute du temps pris à s’y appesantir, de parler de théologie cathare —, approche, dont il faut pourtant parler, au moins brièvement, qui sur de légitimes considérations de critique historique, initiées au départ par des René Nelli, Jean Duvernoy, Anne Brenon, Michel Roquebert, etc. (au bénéfice désormais notamment de sources émanant des cathares eux-mêmes), a fini par aller parfois (en dépit de ces sources) jusqu’à nier la réalité de l’hérésie médiévale, à commencer par son nom « cathare », en tout cas pour les terres d’Oc, célèbres pour avoir été victimes de la Croisade albigeoise. Petit détour, bref donc, avant d’en venir à la théologie des cathares, telle que leurs textes nous permettent de la discerner au-delà de toutes les nuances internes qui lui confèrent une pluralité, en-deça d’une réelle, quoique plurielle, unité rituelle (dont le cœur symbolique est le consolament/um — cf. infra). Quelques mots donc, pour signaler l’usage du mot « cathare » (par les théologiens médiévaux, cherchant plus de précision que n'en donne le seul terme hérétiques) et la référence à la chose, concernant les terres d’Oc, dès le XIIe siècle.

Cinq citations, par ordre de « préséance » : concile / pape / consultant conciliaire / deux hérésiologues médiévaux) :

1) Concile de Latran III (1179). Il réunit environ 200 pères conciliaires. Il se tient en trois sessions, en mars 1179. Convoqué par le pape Alexandre III. Pour Rome, XIe concile œcuménique : les 200 pères viennent de toute la chrétienté occidentale (plus l’un d’eux qui est Grec) et sont co-auteurs des canons, témoins donc d’une large connaissance de ce qui y est affirmé sur l’hérésie que le concile (c. 27) nomme, entre autres, « cathare ».
Canon 27 : « Comme dit saint Léon, bien que la discipline de l’Église devrait se suffire du jugement du prêtre et ne devrait pas causer d’effusion de sang, elle est cependant aidée par les lois des princes catholiques afin que les hommes cherchent un remède salutaire, craignant les châtiments corporels. Pour cette raison, puisque dans la Gascogne et les régions d’Albi et Toulouse et dans d’autres endroits l’infâme hérésie de ceux que certains appellent cathares, d’autres patarins, d’autres publicains et d’autres par des noms différents, a connu une croissance si forte qu’ils ne pratiquent plus leur perversité en secret, comme les autres, mais proclament publiquement leur erreur et en attirent les simples et faibles pour se joindre à eux, nous déclarons que eux et leurs défenseurs et ceux qui les reçoivent encourent la peine d'anathème, et nous interdisons, sous peine d'anathème que quiconque les protège ou les soutienne dans leurs maisons ou terres ou fasse commerce avec eux. […] . » J’ai donné la version retenue par les plus récents critiques : Norman P. Tanner (1990), Alberigo (1994), etc.
Une autre recension de ce canon 27, donnée par le déjà ancien Dictionnaire des Conciles de l’abbé Migne (1847), plus brève, lit : « […] nous anathématisons les hérétiques nommés cathares, patarins ou publicains, les Albigeois et autres qui enseignent publiquement leurs erreurs, et ceux qui leur donnent protection ou retraite, défendant, en cas qu'ils viennent à mourir dans leur péché, de faire des oblations pour eux, et de leur donner la sépulture entre les chrétiens. […] ». Ici « les Albigeois et autres » résument la géographie plus détaillée des régions infestées dans le Midi occitan par l’hérésie des « cathares, patarins ou publicains » : plus tard, « albigeois » est devenu un qualificatif d’hérésie. La recension plus détaillée, qui mentionne donc « la Gascogne et les régions d’Albi et Toulouse et […] d’autres endroits » infestés par l’hérésie, est attestée par Alain (de Lille) de Montpellier, présent au concile (cf. infra). Dans tous les cas, et toutes les recensions, le mot « cathare » vise notamment l’Albigeois.

2) Le pape Innocent III. Il confirme cet usage du mot cathare pour les hérétiques du Midi. Le 21 avril 1198, il écrit aux archevêques d’Aix, Narbonne, Auch, Vienne, Arles, Embrun, Tarragone, Lyon, et à leurs suffragants : « Nous savons que ceux que dans votre province on nomme vaudois, cathares (catari), patarins… ». Texte dans Migne, Patrologie latine, t. 214, col. 82, et dans O. Hageneder et A. Haidacher, Die Register Innozens’III, vol. I, Graz/Cologne, 1964, bulle n° 94, p. 135-138 (cit. Roquebert).
(L’historienne anglaise Rebecca Rist, relevant que les papes dénoncent en conciles et synodes clairement les cathares comme infestant la région de Toulouse, Carcassonne et Albi sans instrumentaliser cette menace dans leurs autres courriers, note que s'ils avaient inventé ce groupe comme une menace, ils auraient utilisé plus fréquemment et plus grossièrement la peur de cette hérésie.)

3) Alain de Lille, ou de L'Isle (en latin : Alanus ab Insulis), ou de Montpellier (Alanus de Montepessulano). Né probablement en 1116 ou 1117 à Lille et mort entre le 14 avril 1202 et le 5 avril 1203 à l'abbaye de Cîteaux, il est un théologien français, aussi connu comme poète.
Il a assisté au IIIe Concile du Latran en 1179. Il habite ensuite Montpellier, où il vit hors de la clôture monacale, et d’où il dédicace son œuvre à Guilhem VIII, seigneur de Montpellier ; il prend finalement sa retraite à Cîteaux, où il meurt en 1202.
Cf. son De fide catholica contra hereticos (1198-1202) et son Liber Pœnitentialis (1184-1200).
« Au livre III du Liber Pœnitentialis paragraphe 29, allusion est faite à ceux qui favorisaient l'hérésie. C'est une reprise des prescriptions du 3e Concile de Latran (1179), c. 27 qui visait explicitement les Cathares, Patarins ou Poplicains, de la Gascogne, des environs d'Albi, de Toulouse, et "autres lieux". Sous les noms divers que prennent les tenants de la secte, suivant les régions semble-t-il, se cache la même hérésie : le catharisme. Qu'Alain ait jugé bon de reprendre cette prescription du concile de 1179 laisse supposer qu'il se trouvait dans une province telle que la Narbonnaise où il pouvait constater les ravages causés par l'hérésie comme aussi les complicités qu'elle rencontrait. Alain insère aussi la condamnation des Aragonais, Navarrais. Gascons et Brabançons. formulée par le même canon du Concile de Latran […] » (Cf. Jean Longère, Le Liber Pœnitentialis d’Alain de Lille, p. 217-218).
Cf. sa Somme quadripartite, Contre les hérétiques, [« quadripartite » i.e. pour Alain comme pour les autres polémistes, les cathares, distingués des vaudois], contre les vaudois, contre les juifs, contre les payens – in Patrologie latine t. 195. Cathares = « chatistes » (Duvernoy) – Alain : « on les dit "cathares" de "catus", parce qu'ils embrassent le postérieur d'un chat en qui leur apparaît Lucifer ». (P. L., t. 210, c. 366).

4) Le Liber contra Manicheos (XIIIe s.). Michel Roquebert : « le "Livre contre les Manichéens" attribué à Durand de Huesca […] est la réfutation d’un ouvrage hérétique que l’auteur du Liber prend soin de recopier et de réfuter chapitre après chapitre ; l’exposé, point par point, de la thèse hérétique est donc présenté, et immédiatement suivi de la responsio de Durand. […] le treizième chapitre du Liber est tout entier consacré à la façon dont les hérétiques traduisent, dans les Écritures, le mot latin nichil (nihil en latin classique) ; les catholiques y voient une simple négation : rien ne… Ainsi le prologue de l’évangile de Jean : Sine ipso factum est nichil, "sans lui [le Verbe], rien n’a été fait". Les hérétiques, en revanche, en font un substantif et traduisent : "Sans lui a été fait le néant", c’est-à-dire la création visible, matérielle et donc périssable. […] "Certains estiment que ce mot ‘nichil’ signifie quelque chose, à savoir quelque substance corporelle et incorporelle et toutes les créatures visibles ; ainsi les manichéens, c’est-à-dire les actuels cathares qui habitent dans les diocèses d’Albi, de Toulouse et de Carcassonne… […]" » — texte édité par Christine Thouzellier, Une somme anti-cathare: le Liber contra manicheos de Durand de Huesca, Louvain, 1964, p. 217. » (L’attribution à Durand est contestée par la chercheuse A. Cazenave.)

5) « On a confirmation, précise aussi Roquebert, à la fois de l’emploi du mot cathare à propos des hérétiques languedociens, et de sa signification générique, puisqu’il s’adresse aussi aux cathares d’Italie et "de France", dans la Summa (1250) de Rainier Sacconi ; après avoir dénoncé les erreurs de l’Église des Cathares de Concorezzo, l’ancien dignitaire cathare repenti, entré chez les Frères Prêcheurs, titre un des derniers paragraphes de son ouvrage : Des Cathares toulousains, albigeois et carcassonnais. Il enchaîne : "Pour finir, il faut noter que les Cathares de l'Eglise toulousaine, de l’albigeoise et de la carcassonnaise tiennent les erreurs de Balesmanza et des vieux Albanistes" » etc. (« Ultimo notendum est quod Cathari ecclesiae tholosanae, et albigensis et carcassonensis tenent errores Belezinansae. … » Summa de Catharis, édit. Franjo Sanjek, in Archivum Fratrum Praedicatorum, n° 44, 1974.)

*

Époque moderne : des albigeois aux cathares ; de la Réforme aux romantiques. Une évolution terminologique : en réflexion et revendication mémorielles (cf. les travaux de Michel Jas), les protestants, à partir du XVIe siècle, préfèrent le terme régional « albigeois », pour éviter la connotation manichéenne de « cathares » (cf. Chassanion, Histoire des albigeois, cit. supra). On pourrait noter que l'approche récente à laquelle je faisais allusion, après s’être modérée, se rapproche assez de cette première apologétique protestante qui assimilait volontiers cathares et vaudois. Jusqu’à ce que, contre les protestants revendiquant cette ascendance, l’apologétique catholique (cf. Bossuet, 1688) reprenne le médiéval « cathares » en synonyme de l’équivalent « manichéens » ; puis l’historien protestant strasbourgeois Charles Schmidt concède la réalité dualiste de l’hérésie et emploie pour sa part comme synonymes les termes « cathares ou albigeois » (1849) — le fait qu’il enseigne à Strasbourg (à la faculté de théologie protestante) a induit depuis quelques années, de façon un peu rapide, l’idée que le terme « cathares » aurait été au Moyen Âge exclusivement germanique. (Ici aussi on retrouve nos critiques contemporains ne retenant que l'ancienne apologétique protestante, attribuant à Schmidt l'origine de l'usage du mot cathares pour désigner les albigeois.)

Au XXe siècle, alors que la norme universitaire (héritée de Bossuet et Schmidt) incontestée jusqu'à Nelli et Duvernoy (années 1960-1970) est que les cathares sont une secte importée d'Orient, remontant aux manichéens, ou à la gnose, ou au marcionisme, via une généalogie précise, passant par les pauliciens d'Arménie, etc., s’imposent les termes « cathares », voire parfois simplement « manichéens » (Runciman) (ces termes sont par ailleurs revendiqués par les néo-cathares) ; cela jusque dans les années 1980-1990, où réapparaît le terme désignant souvent les cathares d’Oc au Moyen Âge : « hérésie », qui tend à s’imposer en parallèle avec un retour d’ « albigeois ». Les deux dernières décennies renouent avec le mot cathares, fût-ce, mettant en cause leur existence, en usant de guillemets. Auparavant, le pasteur Napoléon Peyrat (proche des romantiques pour sa part) avait repris le terme « albigeois » (1870), tout en ouvrant à la revendication romantique de cathares « johanniques », voire « manichéens ».

*

Revendication romantique. Revenons donc à nos romantiques. Nous rapprochant un peu plus que Lamartine des cathares, Baudelaire ajoute à celui-là cette conviction concernant notre sens de notre déchéance : cette « fortune irrémédiable, qui donne à penser que le Diable fait toujours bien tout ce qu'il fait ! » C’est que donc, pour Baudelaire, comme pour les cathares, la main du diable y est pour quelque chose. Le diable est pour quelque chose dans notre engloutissement dans l’oubli de notre éternité. Avec un Néant qui n’est autre que Mal, comme le disaient déjà les cathares.

La mémoire de notre éternité est alors devenue tourment — « la conscience dans le Mal » — dit Baudelaire en fin de son poème. Le tourment comme dernier signe d’un souvenir perdu, comme englouti dans le fleuve « bourbeux et plombé où nul œil du Ciel ne pénètre » (Baudelaire, ibid.)… Où les témoins de cette mémoire perdue furent voués, sont voués, à leur engloutissement dans l’oubli, devenu l’oubli même de la mémoire de leur existence, allant aujourd’hui parfois jusqu’à la négation de leur existence, phénomène qui a pris récemment cette ampleur nouvelle, écho à une tentation récurrente qui faisait déjà dire à E. Delaruelle dans les années 1960 : « il n’y a jamais eu de bûcher à Montségur » ! Effet de la volonté de leurs bourreaux d’éradiquer jusqu’à la mémoire des cathares, ne laissant que leur propre lecture de la foi de leurs victimes, anticipant un doute portant jusqu’à leur existence ! Or l’ironie veut que cette tentation reprenne l’affirmation tragique qui est au cœur de la pensée cathare ! La mémoire perdue, au point de n’être plus conçue. Où la conviction cathare nous apparaît comme moins étrangère que prévu. On en retrouve l’équivalent, en des aspects significatifs, au cœur du romantisme.

Mais laissons encore un instant les romantiques, ou plutôt constatons qu’ils sont les témoins modernes d’une autre mémoire perdue — celle, ignorée plus que jamais dans la mise en doute en cours, de tout un aspect du christianisme antique, dont les cathares sont comme une dernière trace… Pour des traits durcis, certes, mais qui n’en correspondent pas moins à quelque chose du christianisme des origines, sous l’angle d’une autre compréhension de la chute, d’un sens de la chute que nous avons perdu.

*

L’hérésie n’est pas dénoncée en Occident avant l’an mil
— et même avant le milieu du XIIe siècle pour le catharisme proprement dit (sous ce nom repris depuis le Concile de Latran III).

Aux alentours de l’an mil, on a les premiers bûchers d’hérétiques, que les textes appellent volontiers manichéens. Puis les traces de l’hérésie disparaissent pour un siècle — tout au long de la réforme dite grégorienne durant laquelle la papauté et notamment le pape Grégoire VII qui donnera son nom à la réforme, reprend les revendications, les exigences de plus de pureté de l’Église, qui sont celles des hérétiques. Plusieurs historiens y ont vu un rapport avec la disparition momentanée de l’hérésie.

Au XIIe siècle, les cathares apparaissent dans les textes, selon ce nom jamais revendiqué par les hérétiques, mais que leur donne en 1163 un clerc allemand, l’abbé Eckbert de Schönau. Selon Duvernoy, ce nom de « cathare », donné en Rhénanie aux hérétiques vers 1150 (selon la précision chronologique donnée par Ch. Thouzellier) et mentionné peu après par Eckhert de Schönau, aurait pour origine le mot allemand Ketter, Ketzer, Katze, le chat (un article ultérieur, de Laurence Moulinier — « Le chat des cathares de Mayence », in Retour aux sources, Picard, 2004 —, donne, à nouveau, raison à Duvernoy). Étymologie germanique que connaît Alain de Lille (P.L. 210, 366), et qu’il traduit pour le Midi languedocien. On l’a cité : « on les dit “cathares”, de catus, parce qu'ils embrassent le postérieur d'un chat en qui leur apparaît Lucifer ». Pour Duvernoy, ces hérétiques « ne sont autres que les gens du Chat, les “chatistes”, dirions-nous » (Annales du Midi, 87, n° 123, 1975, p. 344 ; La religion…, p. 303). Où il apparaît que le terme le plus fréquent pour le Midi occitan, « hérétiques », est bien un équivalent du stigmatisant « cathares », parallèle à l’équivalent germanique « ketzer » (hérétique) qu’Eckbert s’efforce de rattacher à « catharos » (on pourrait aussi parler de l’assonance avec l’italien « gazzari », ou avec la « pataria »).

Les hérétiques en question sont combattus alors principalement par les cisterciens, avec Bernard de Clairvaux : on les trouve sous sa plume dès 1145.

Plusieurs textes indiquent que les hérétiques en question connaissent au moins dès la seconde moitié du XIIe siècle un lien ecclésial avec l’hérésie bogomile qui va de la Bulgarie à Constantinople et jusqu’à la côte adriatique, notamment la Bosnie. Un de ces textes date de 1167 un « concile » cathare réuni à St-Félix dans le Lauragais près de Toulouse en présence d’un évêque bogomile, Nicétas — il s’agit de la Charte de Niquinta, à l’authenticité régulièrement contestée depuis 1967 puis tout aussi régulièrement réhabilitée (dernier cas : colloque de Nice, 1996, Inventer l’hérésie ?, actes en 1998, et réhabilitation par J. Dalarun et D. Muzerelle, L'histoire du catharisme en discussion, 2001). Selon ce document, en présence de Nicétas et avec son aval sont délimités des évêchés cathares occidentaux. D’autres traces du lien bogomilo-cathare existent, notamment en Italie, lieu refuge des persécutés occitans (cf. supra, Rainier Sacconi).

L’hérésie bogomile était signalée, elle, en Orient chrétien depuis le milieu du Xe siècle, soit un siècle avant les premiers bûchers en Occident et plus de deux siècles avant la rencontre de St-Félix.

L’importance — et l’irréconciliabilité avec Rome — de l’hérésie cathare, en Occident, est devenue telle que Rome juge bientôt nécessaire de déclencher une Croisade, en 1209, contre les terres de Toulouse et Carcassonne où l’hérésie est devenue la plus prospère, y étant, de fait, tolérée. Croisade déclenchée au motif officiel de l’assassinat sur les terres d’Oc, du légat pontifical, Pierre de Castelnau.

Auparavant la prédication anti-cathare s’est développée, d’abord de la part des cisterciens, mais elle n’a pas eu le succès escompté. Puis un ordre a été créé à ce propos : les dominicains, que rejoindra Thomas d'Aquin, préoccupé par l'hérésie au point de fonder, via des emprunts au philosophes arabes, une nouvelle philosophie chrétienne de la création. Parmi les mouvements prédicateurs anti-cathares ou concurrents, mentionnons aussi les vaudois et les franciscains.

De ce côté (parfois côté franciscains spirituels), surtout côté vaudois, qui seront interdits et connaîtront la persécution à leur tour, on assiste par la suite à un rapprochement d’avec les cathares (dans ce qu’on a appelé solidarité hérétique).

La croisade, à laquelle dans un premier temps la royauté française ne se joint pas — avec un Philippe Auguste qui, c’est le moins qu’on puisse dire, traîne les pieds ; seuls des vassaux s’engagent —, déclenchée par le pape Innocent III, signe le fait que l’hérésie trouve une obédience non-papale, alternative, témoin supplémentaire de la référence bogomilo-orientale : l’hérésie, dans une perspective héritée de la réforme grégorienne, consistant à s’écarter de la soumission à Rome (cf. a contrario les tentatives diplomatiques d’Innocent III vers les dirigeants de la Bosnie bogomile !).

La croisade prospère dans un bain de sang. Le massacre de Béziers est resté célèbre avec son fameux « tuez-les tous Dieu reconnaîtra les siens » prononcé par le nouveau légat du pape, le cistercien Arnaud Amaury. On a glosé sur l’authenticité de la déclaration, pour l’admettre finalement, au moins en substance : c’est bien dans les textes cisterciens qui en font la louange qu’on la trouve (cf. Jacques Berlioz, Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens, Toulouse, Loubatières, 1994).

Le comte de Toulouse finira par être destitué au profit du croisé Simon de Montfort. Le transfert d’autorité est entériné par le IVe concile de Latran, en 1215. Mais le comte jusque là légitime, de la dynastie des Raimond, ne l’entend pas de cette oreille. Raimond VII réintégrera son titre au traité de Paris après la croisade royale lancée en 1226 par Louis VII. Le traité de Paris, ou de Meaux, ou Meaux-Paris, passé sous Louis IX (saint Louis), scellera les conditions de la défaite et de la réintégration de Raimond VII de Toulouse.

Cela débouchera sur le rattachement, ou faut-il dire l’annexion, l’intégration en tout cas, du comté de Toulouse au Royaume de France, via mariage : il est prévu par le traité qu’Alphonse de Poitiers, le frère du roi de France Louis IX, épouse la fille et seule héritière du comte de Toulouse Raimond VII, Jeanne de Toulouse. À la mort d’Alphonse, en 1271, Toulouse entre définitivement dans le domaine royal.

Les cathares, eux, n’ont pas disparu pour autant, et se sont réorganisés, dès la capitulation de Raimond VII en 1229, en Église clandestine ayant son siège sur la butte de Montségur, qui sera défaite en 1244 au prix du bûcher, devenu célèbre, des 225 « parfaits » qui y sont réfugiés.

Auparavant, puisque la croisade, qui a abattu Toulouse, n’est pas pour autant venue à bout de l’hérésie, on a organisé la répression. Moment significatif : la création de l’Inquisition pontificale, en 1233, par le pape Grégoire IX. Sa gestion est confiée aux dominicains (Dominique n’en est évidemment pas le créateur : il est alors déjà mort ! — depuis 1221).

L’Inquisition, au prix d’un « travail » redoutable, véritable prodrome des totalitarismes modernes, instaurant la suspicion et la délation, viendra à bout du catharisme, malgré la persévérance d’une hérésie qui parvient même à se revivifier sous l’impulsion notamment et avec la prédication des frères Authié. Mais en 1321, avec le bûcher du dernier parfait, c’en est fini de l’hérésie, même s’il reste encore des croyants — même si une Église se survit encore en Bosnie jusqu’au XVe siècle, où elle sera engloutie dans les conquêtes turco-musulmanes.

*

Le symbole de la mort du dernier parfait vaut qu’on s’y arrête.

En citant les poètes romantiques, j’ai signalé cet aspect important de l’hérésie qui est dans cette notion de mémoire perdue — quand leurs ennemis ont voué les cathares à une disparition telle qu’elle atteint jusqu’à la mémoire de leur existence ! (La créativité poétique qui permet de pressentir, chez un Peyrat par ex., des fulgurances insoupçonnées de l’hérésie, pourrait être décelée aussi chez un Nelli, qui lui, était proche des surréalistes, proximité qui a contribué à faire sortir les études cathares « officielles » de l’impasse universitaire d’alors, qui figeait l’hérésie médiévale dans une stricte filiation de type manichéen).

Distordus par des caricatures floutant la réalité, les cathares furent pour une bonne part témoins d’un christianisme ancien, disparu. La figure la plus célèbre en est Origène, qui vivait en Égypte à Alexandrie aux IIe-IIIe siècles, premier théologien chrétien à avoir eu une influence universelle. Origène enseignait, comme plus tard les cathares, que nos âmes préexistaient dans le paradis céleste et que suite à un péché, commis dans ce paradis, elles sont déchues dans des corps terrestres, nos corps, lieu de leur châtiment.

Cet enseignement, très largement répandu dans l’Église ancienne, a fini par être marginalisé, et même condamné (officiellement en 553, 5e Concile œcuménique — Constantinople II) puis recouvert par d’autres explications du récit de la chute, et notamment d’autres explications des tuniques de peau dont sont revêtus Adam et Ève suite à leur faute. L’enseignement officiel cesse bientôt d’y voir nos corps temporels. Mais parmi les courants chrétiens qui l’avaient fait leur, tous n’abandonnent pas l’enseignement sur les tuniques de peau, ces tuniques d’oubli de notre éternité perdue. — Voir sur la filiation « typologique » (Duvernoy) origénienne, les travaux de Dando et Duvernoy.

C’est probablement là qu’il faut chercher l’origine du catharisme — et de son équivalent bogomile de la Bulgarie à la côte adriatique : des chrétiens attachés à un ancien enseignement.

Un enseignement chargé de potentialités dualistes (mais pas manichéennes proprement dites pour autant) que dénonceront ses ennemis. Une dualité entre notre éternité perdue et l’enfer récurrent, ou à tout le moins le purgatoire de notre ici-bas, de notre triste condition terrestre.

Toute la question est alors : comment s’en libérer, comment réintégrer la mémoire perdue de notre éternité ? La réponse des cathares : par le don du Saint Esprit qui nous fait partager la lumière du Christ, venu vers nous depuis ce paradis céleste dont lui n’est pas déchu (de là les remarques des ennemis des cathares sur ce qui serait leur « docétisme » : l’idée que le Christ n’ait pas revêtu, sinon en apparence, la même chair que nous — qu’on peut aussi entendre simplement comme christologie haute, de fait privilégiée en Orient chrétien).

Pour ce qui nous concerne, nous recevons donc cette lumière apportée par le Christ, par le don de l’Esprit saint. Ce don est signifié par l’imposition des mains d’un « parfait » comme les nomment les textes d’Inquisition, d’un « bon-homme », ou d’une « bonne-dame », comme les appellent aussi leurs croyants (parler d’ « hérésie des bons-hommes » pourrait donc sembler pertinent, mais reste insuffisant, puisque tous les hérétiques ne sont pas « parfaits »).

Le rite de cette imposition des mains, signe du baptême spirituel, est appelé le consolament en occitan, consolamentum en latin — on pourrait traduire « consolation » en français (c’est le centre symbolique qui identifie le catharisme dans son unité rituelle). Interprétation de la promesse de Jésus : je vous enverrai le consolateur, à savoir l’Esprit saint, de la part du Père.

Le don de l’Esprit comme baptême spirituel, fait accéder au statut de « parfait », appelant à vivre désormais une ascèse de type monastique. Jusque là les croyants cathares vivent comme tout un chacun.

Ce don de l’Esprit saint, ce baptême spirituel, est la seule voie du salut — jusque là nous demeurons englués dans l’oubli de notre véritable nature, jusque là nous prenons pour réalité ce qui n’est qu’illusion, création du diable menteur : la vie terrestre, la vie de ce monde.

Le consolament est la porte de la réintégration de la mémoire perdue, la porte des cieux, la porte du paradis oublié, la porte du salut. Seul un « parfait » peut conférer le sacrement de ce baptême spirituel…

Et voilà que le dernier parfait d’Occitanie connu, Bélibaste, a été brûlé en 1321. Plus de catharisme possible dès lors… et si les cathares avaient raison, plus de salut possible non plus !…

Ne serait-ce pas ce qu’on dit nos poètes ?

Je reprendrai ici L’Irrémédiable de Baudelaire, en sa deuxième partie :

« Tête-à-tête sombre et limpide
Qu’un cœur devenu son miroir !
Puits de Vérité, clair et noir,
Où tremble une étoile livide,

Un phare ironique, infernal,
Flambeau des grâces sataniques,
Soulagement et gloire uniques
— La conscience dans le Mal ! »


R.P., Niort, Association Guillaume Budé, 12 février 2020


mardi 4 février 2020

"Il a blasphémé"





« Il a blasphémé. » Il s’agit de l’accusation portée contre Jésus, selon les Évangiles de Matthieu et de Marc. Qui l'accuse ? Toujours selon les Évangiles, Caïphe, le souverain pontife de l'institution sacerdotale judéenne lors de son procès. Le texte de Matthieu (ch. 26, 63-65) :

(63) [...] Jésus gardait le silence. Le Grand Prêtre lui dit : « Je t’adjure par le Dieu vivant de nous dire si tu es, toi, le Christ, le Fils de Dieu. » (64) Jésus lui répond : « Tu le dis. Seulement, je vous le déclare, désormais vous verrez le Fils de l’homme siégeant à la droite de la Puissance et venant sur les nuées du ciel. » (65) Alors le Grand Prêtre déchira ses vêtements et dit : « Il a blasphémé. Qu’avons-nous encore besoin de témoins ! Vous venez d’entendre le blasphème. [...] »

Même lecture que celle de Marc 14, 61-64, donc. Lecture proche chez Luc, ch. 22, 67-71, mais sans le mot « blasphème ». De même en Jean 19, 7, où en outre n’apparaît pas la notion de « Fils de l'Homme » décisive chez Matthieu et Marc. L'idée n'y est pas moins présente, reportée sur la notion de « Fils de Dieu », lue comme équivalent de ce que signifie « Fils de L'Homme » dans la littérature dite « apocalyptique » du judaïsme de l'époque (cf. le livre de Daniel Boyarin, Le Christ juif, traduit de l'américain aux éd. du Cerf, 2013) : à savoir une figure divine, à laquelle, donc, Jésus s'identifie implicitement – c'est là le motif de l'accusation de blasphème.

La notion de Fils de l'Homme comme figure divine est apparue dans la littérature apocalyptique juive des derniers siècles avant Jésus Christ. C'est un de ces textes, faisant partie du canon de la Bible hébraïque, que cite Jésus selon Matthieu et Marc, en l'occurrence le livre de Daniel (cf. ch. 7, v. 13) – « le Fils de l'Homme siégeant », en référence au Psaume 110, à « la droite de Dieu ».

Ce « Fils de l'Homme qui est dans les cieux » apparaît dans cette littérature comme la figure céleste de l'Homme idéel, l'image de Dieu selon laquelle l'homme a été fait, figure divine donc. La référence de Jésus à cette figure comme parlant de lui-même est attentatoire à la transcendance divine, surtout dans l'état où Jésus est présenté devant Caïphe, à savoir humilié, tout sauf régnant, tout sauf céleste ! Paul reprend à son compte (1 Corinthiens 1-2) ce paradoxe de la manifestation du divin dans un crucifié, subvertissant à son tour le blasphème – et revendiquant pour le coup cette subversion.

Mais est-ce le motif fondamental de la condamnation de Jésus ? Il suffit de lire les Évangiles pour constater que la raison qui prévaut est politique : la subversion que les autorités redoutent est celle qui vise le pouvoir romain : le motif officiel de sa condamnation selon les Évangiles est inscrit sur la croix : « Jésus de Nazareth, roi des Judéens ». C'est la raison essentielle que l'on retrouve dans la bouche de Caïphe, selon le quatrième évangile : « il vaut mieux qu'un seul homme meure que tout le peuple », dit-il face à la menace d'une opération massive de la police romaine si les rumeurs messianiques autour de Jésus, perçues comme politiques, persistent.

En outre, pour ce que l'on sait de l'institution sacerdotale judéenne, ce que s'accordent à en dire aussi bien les courants rabbiniques que ceux des disciples de Jésus, les sadducéens, dont sont les autorités du temple, ne croient pas au théories apocalyptiques – ni aux anges, ni à la résurrection, et donc probablement pas à celles concernant le Fils de l'Homme, qui en sont comme une clef de voûte. Aussi l’accusation publique de blasphème portée spectaculairement par Caïphe selon les Évangiles est-elle donnée comme démagogique : emporter l'adhésion à la condamnation de Jésus d'un peuple porté à croire aux figures angéliques apocalyptiques.

Il en reste que le fond de la question est politique. Le blasphème vient en appui d'une condamnation que les autorités judéennes concèdent aux Romains comme gage de loyauté, face à un peuple majoritairement anti-romain qu'il est nécessaire de rallier autant que possible.

Où le blasphème apparaît comme ciment – en négatif – d'une unité politique. Blasphème dont les « cibles » sont donc variables, en fonction de ce qui fait clef de voûte d'une cité donnée. Cela apparaît nettement dans les déplacements et subversions de ce qui relève du blasphème : ceux qui se font jour dans la lecture paulinienne, avec le paradoxe du crucifié portant comme tel le signe du divin ; ceux, classiques en Israël, de l’iconoclasme de la Torah.

*

On assiste en effet lors de l'Exode à une subversion de la notion de blasphème, via un déplacement significatif de la « cible » du blasphème. Voilà un monde où l'autorité royale est la clef de voûte du religieux, garante de la loi politico-religieuse. Une autorité sacrée dont le respect se signifie dans le respect des figures du divin dont le monarque est l’expression médiatrice incontournable. C'est le cas en Égypte, mais aussi dans le Croissant fertile. Ce sera encore le cas dans l'Empire romain de l'époque de Jésus, suite à l'apothéose, l’élévation au statut divin, de César Auguste, de son vivant, en 12 av. J.C.

Or l'Exode d’Israël s'ancre et débouche sur une conception inédite des relations avec le divin : le divin est irreprésentable, sans garant humain de sa présence comme l'est alors le monarque – qui n'est dès lors pas non plus source de la loi. Voilà une loi, exprimée dans la Torah, qui n'a pas d'auteur qui en serait le garant, qui y serait donc potentiellement ou actuellement supérieur. Moïse n'est pas donné comme un nouveau Pharaon ou un nouvel Hammourabi. La loi dont il témoigne ne procède pas de lui : il y est lui-même soumis ! Cela se corrèle à l'interdit des images du divin... et à des conséquences considérables, et potentiellement très subversives quant à la perception du sacré qui fait clef de voûte ou enracinement de la cité. Aussi la notion de blasphème est maintenue, mais manque la précision de ce à quoi elle s'adresse : des figures représentées, un monarque absolu ? Il n'y en a plus !

Le blasphème étant atteinte au sacré, à ce qui fonde une cité dans l'inconscient, c'est un sacré négatif qui se dessine alors. Un sacré négatif qui peut se résumer en un « plus jamais ça » : plus jamais la réduction en esclavage, plus jamais les conditions qui y conduisent, plus jamais les représentations du divin qui en sont une expression religieuse. Cela restera vrai même après l'institution de la monarchie, avec la dynastie davidique qui se caractérise par l'exigence de soumission du roi à la loi.

C'est encore à cette tradition que se référeront les révolutionnaires puritains anglais posant la supériorité de la loi par rapport à tous : personnes privées, rois, et même Églises ; la loi reçue dans une convention (Covenant) de tous, en analogie avec la loi biblique. C'est encore, mutatis mutandis, ce modèle que reprendront les révolutions américaine et française.

En commun, un « plus jamais ça » que l'on retrouve en arrière-plan dans la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789, ou plus tard dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948. Plus jamais l'esclavage, plus jamais l’arbitraire absolutiste, plus jamais les idéologies comme le racisme...

*

Les rédacteurs des textes de 1789 et 1948 sont conscients de cet enracinement : la liberté est donnée après la captivité ou l'oppression quelle qu'elle soit. Elle met fin à une situation devenue insupportable, l’esclavage, l'oppression, l'arbitraire. La loi qui accompagne l’acquisition de la liberté a pour fonction d’éviter au peuple de retomber dans l’esclavage ou toute autre situation catastrophique. La liberté est garantie par le fait que la loi est donnée comme n’ayant pas d’auteur qui puisse en réclamer la paternité, pas de pouvoir qui en serait la source, comme celui qui s’est avéré esclavagiste.

Le peuple français de l'Ancien Régime connaissait une situation d’oppression et d’arbitraire sous une royauté absolue. En 1789, la situation devient insupportable. Un sursaut y met fin. Pour garantir la liberté reçue, une loi est proclamée, un fondement, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Proclamée « sous les auspices de l’Être suprême », elle est présentée sur l’image de tables semblables à celles qui représentent le Décalogue. Ce n’est pas par hasard : don de liberté, suivi d’une loi pour que l’acquis ne se perde pas. Là encore « sous les auspices de l’Être suprême », contre tout arbitraire comme celui auquel on vient d’échapper, celui d’une monarchie absolue.

Au XXe siècle, l’Europe, et, à travers elle, le monde, ont failli s’autodétruire. On a tenté d’exterminer des populations – principalement les juifs, et d'autres. Le chaos semble avoir atteint un point de non-retour. Mais comme dans un sursaut, le monde reçoit à nouveau la liberté. Une loi est proclamée, une nouvelle Déclaration de droits humains, universelle – c’est à dire valable pour tous les êtres humains. Même modèle dans que dans les deux cas précédent : chaos - libération - loi. Avec des éléments nouveaux soulignés face à de nouvelles menaces. Ici le refus du racisme, et le refus de l’oppression des femmes, etc.

*

Désaffectée la notion de blasphème, évoquant trop la question religieuse, n'en subsiste pas moins son soubassement : ce qui ne peut être touché sous peine de voir s'écrouler l’édifice commun. Bref... quelque chose de sacré, ce qui antan était appelé sacré, dont le religieux était l’expression, et à quoi le blasphème portait atteinte.

Parler de blasphème est en effet parler non pas tant du religieux que du sacré, qui « précède » le religieux. Le religieux est une façon de l'approcher, et cela concerne les cultes, mais aussi la cité et même l'individu. Le sacré est toujours redoutable, d’autant plus redoutable qu'il est non dit. Il touche au plus profond de nos inconscients, au carrefour de l’inconscient personnel et de l'inconscient collectif.

Voilà qui pourrait donner un élément d’explication à la passion, à l’irrationalité qui saisit les uns et les autres quand on touche à ces questions là.

*

Le sacré, qui précède le religieux, et que le religieux investit, dépasse le religieux, y compris en ce qu'il n'a plus cette certaine dimension relative du religieux : relier, ou relire — selon les deux étymologies du mot « religion » —, c'est forcément relatif à quelque chose, ce qui offre donc la possibilité d'une prise de distance, que ne permet pas forcément le sacré.

Au point qu’on pourrait dire que le sacré c’est aussi le religieux, mais qui n'est pas conscient de l’être ! Ou qui n'est pas encore conscient de l'être, ou qui n'est plus conscient de l'être.

Les sociétés humaines s’organisant autour d’un sacré, même non-dit (surtout non-dit), y fondent le critère du rejet de leurs hérésies et de leurs sacrilèges (les cathares ont disparu, mais on leur a trouvé bien des successeurs – le chevalier de la Barre blasphémant l'eucharistie n'est pas loin des mêmes accusations portées contre les protestants)...

La religion peut être envisagée comme du sacré mis en mots, en rites, repéré dans des institutions communes – pas forcément officiellement « religieuses ». Quid en effet des rites communs républicains ?

En deçà des mots et des rites, le sacré suscite le tremblement, tremens. On est face à quelque chose de terrible, tremendus en latin, comme avec une autre écriture, en anglais : tremendous !

Mis en ordre dans la religion, le sacré perd ipso facto quelque chose de sa puissance. S’il est institutionnalisé, domestiqué donc, il est moins imprévisible, moins terrible, déjà en marche vers sa profanation et son remplacement. On ne profane collectivement que ce qui n’est déjà plus sacré, ou qui est le sacré d’autrui – que ce soit moquerie sur une religion, ses symboles ou ses clercs, ou une institution d’État ou autre personnage royal.

Tel est le paradoxe du rite qui dessine le sacré, l’espace sacré, le temps sacré, le personnage sacré. Et telle est pourtant la fonction de la religion (cultuelle ou « laïque ») : autant de règles d’approche désignant le sacré pour le rencontrer sans le profaner. Des règles à observer minutieusement sous peine de voir le sacré déborder dans le recouvrement de son déferlement et de son danger.

Mais en lui faisant perdre son trop grand danger, la religion est déjà, comme telle, en route vers sa propre profanation. S’il n’y a plus lieu de trembler, s’il n’y a là, à terme, plus rien de « tremendous », de terrifiant, il n’y a là bientôt plus rien de particulièrement sacré.

Mais, si le sacré est l’expérience de l’ultime, expérience que de toute façon nous faisons, qui est même caractéristique de l’humanité, au fond enfoui de nos inconscients personnels et collectifs, il va ressurgir par un autre bout, par un autre biais… Une religion nouvelle va émerger, un ésotérisme mystérieux va réinstiller du mystère, une espérance eschatologique nouvelle va réorienter la transcendance – vers le futur –, l’émotion communautaire va renouer du lien, etc.

Et plus le sacré sera conscient d’être religieux, percevra son rite comme religion, et moins il sera potentiellement puissant et ravageur.

Et en rapport avec ce nouveau sacré, d’autant plus puissant qu’il n’est pas nommé, vont se faire jour de nouveaux sacrilèges, de nouvelles hérésies et de nouvelles profanations, le pôle de la répulsion qui désigne le sacré en négatif, qui permet de le percevoir en miroir.

Confondre le religieux qui civilise le sacré et le sacré qui le précède, le suit, et le déborde infiniment, c’est se condamner à ne pas percevoir notre propre sacré, moteur de nos actes et de nos conceptions du monde, de nos idées de ce qui est acceptable et de ce qui ne l’est pas.

Quand la religion, quand telle religion est regardée de haut, la question se pose de savoir, au nom de quel sacré s’opère cette relégation.

Pour aller un peu plus loin, quand la notion même de sacré semble n’avoir plus rien de « tremendous », la question se pose de savoir quel nom nouveau a emprunté la nouvelle sacralité, qui peut donc aller jusqu’à ne même plus se reconnaître sous le nom de « sacré »…

*

« Dis-moi ce qui t'insupporte irrémédiablement, et je te dirai quel est ton totem » : aux caricatures de Mahomet répondent les caricatures de... la Shoah ! Où Ahmadinejad pointe le sacré européen contemporain : un sacré « négatif », en forme de « plus jamais ça », un « plus jamais ça » fondateur des repères actuels, à commencer donc par la Déclaration universelle des Droits de l'Homme de 1948. L'attitude d'Ahmadinejad montre que l'universalité de ce fondement universel tend à se relativiser... tandis que le « plus jamais ça » se fragilise jusqu'en Europe d'où il a émergé.

Voilà qui hypothèque lourdement l'idée d'une communauté internationale, quand en outre le sacré universaliste des Droits de l'Homme sert trop souvent d'alibi à des violences dont les fondements en Droits de l'Homme ne leurrent personne ! Et pourtant le recours au « plus jamais ça » est plus que jamais urgent : où il est donc paradoxalement périlleux de le reléguer dans la sphère mythique du sacré, sachant qu’en présence du sacré, on ne dialogue pas, on vénère. Et où parallèlement il est urgent de reconnaître comme patrimoine commun tous les domaines de la culture humaine.

On se trouve là à un carrefour entre théologie et idéologie (et à un carrefour des basculements dans la négation de l'autre, de bonne foi – ou pas).

*

La question de la liberté d'opinion – même religieuse (et en rapport avec ce qui est perçu comme « sacré ») – et de son expression, question au cœur de la Déclaration de 1789, avec de son articulation à l'ordre public, est celle qui se pose à nouveau dans notre espace mondialisé. On est au cœur concret de la « sacralité » du « plus jamais ça » qui noue le « vivre ensemble » des sociétés démocratiques – interférant éventuellement avec d'autres perceptions de la « sacralité »...

La société démocratique actuelle pose en France comme clef de voûte de la cité des principes qui font qu'aucune des religions qui ont traditionnellement pu structurer la cité – ou religions qui la structurent ailleurs – n'y exerce ce rôle. On pourrait noter que cela déplace le sens que nous continuons pourtant de donner au mot religion. Si au plan de la cité le terme suppose faire lien commun (selon une des étymologies – relier – du mot religion), aucune « religion » ne joue plus ce rôle aujourd'hui dans les sociétés démocratiques.

Sous l'Ancien Régime, une religion majoritaire faisait clef de voûte de la cité : en France, le protestantisme minoritaire y a connu plus d'un siècle de clandestinité (de la révocation, en 1685, de l’Édit de tolérance dit Édit de Nantes, à un nouvel Édit de tolérance en 1687). Le judaïsme était toléré, au prix de vexations diverses. Le protestantisme et le judaïsme portent en France l'héritage historique de minorités persécutées ou ghettoïsées.

Les choses changent lors de la Révolution française, où les représentants de la minorité protestante vont réclamer pour le protestantisme et pour le judaïsme, plus que la tolérance, la liberté.

Député à l'Assemblée constituante de 1789, le pasteur Rabaut Saint-Étienne sera le porte-parole de cette revendication. Rabaut Saint-Étienne a joué un rôle significatif dans l'adoption de l'article X de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 (qui est en arrière-plan de l'article XVIII de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1948) dans la forme qui est la sienne : « nul de doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi ». L'incise « même religieuses » est due au pasteur Rabaut Saint-Étienne : nous voulons la liberté et pas seulement la tolérance.

L’articulation entre tolérance et liberté, qui ne relève pas d'une majorité qui octroierait cette tolérance à des minorités, apparaît dans la la fin de l'article X : « pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi ».

La minorité protestante, sortant alors de la clandestinité et de la persécution, se reconnaît ainsi dans une revendication de liberté, et pas seulement de tolérance, qui vaut pour toutes les autres minorités (comme en 1789 pour les juifs) – selon la lecture que les protestants persécutés faisaient des textes de la Bible hébraïque rappelant l'exigence de respect de la dignité de quiconque : « car toi aussi tu as été étranger au pays de l'esclavage » (texte classique – Deutéronome 10, 19).

C'est ainsi que le témoignage particulier de la minorité protestante – puisque vous m'avez fait l'honneur de me demander d'intervenir comme pasteur – est précisément celui d'une minorité, qui comme telle revendique pour tous la liberté de conscience et d'expression des opinions « même religieuses ». La question reste alors celle de l’articulation de cette liberté avec sa limite : pourvu que ne soit pas troublé l'ordre public établi par la loi. Qui décide – en regard de quels critères, de quels fondements enfouis, voire non-dits, « sacralisés », où s'enracine l'ordre public – de ce qui est tolérable et de ce qui ne l'est pas ?


samedi 1 février 2020

Venu pour accomplir





Les textes de l’Évangile pour les dimanches de ce mois de février nous conduisent dans le Sermon sur la Montagne. « Ne croyez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes ; je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir » (Matthieu 5, 17) — « accomplir », c’est-à-dire « mettre en pratique », et non pas « mettre un terme à », ce qui reviendrait de facto à une sorte d’abolition. Il n’est qu’à lire le développement qui suit pour voir que cette affirmation de Jésus est comme le programme dont il donne ensuite un résumé en quelques points ; de sorte que « mais moi je vous dis » ne consiste en aucun cas en opposition à la Tora, ou « dépassement » de la Tora, mais à sa prise à la lettre, qui atteigne jusqu’aux racines de nos êtres, dans la droite ligne pharisienne, et sans évitement de quelque implication que ce soit. Cela en regard des Béatitudes reprenant dès l’entrée l’invite du Psaume 1 : heureux qui enracine sa vie dans l’enseignement de l’Écriture, comme un arbre enraciné près des cours d’eaux, en-deçà de ce qui se voit – pour que cela transparaisse comme lumière sur la montagne, ou comme quelques grains de sel assaisonnant le monde en le préservant de sa corruption.


RP, Billet PO février 2020, n° 442


mercredi 22 janvier 2020

De l'éternité au temps, horizon d'unité





Qu’est ce qui nous unit, qu’est qui nous divise, chrétiens d’Églises différentes ? C’est la question qu’il m’est proposé de commenter pour « Horizons ». Je commencerai par ce qui nous a séparés, pour en venir à ce qui peut nous unir.

Ce qui a séparé les Églises, c’est l’histoire ! Pour l’Europe occidentale, on peut dater la division de 1378 : deux papes, Avignon et Rome, autour desquels les royaumes d’Occident se sont divisés pour ne plus parvenir à se réunifier. La division ne date pas de la Réforme ! Au contraire, la Réforme est une des tentatives de réunifier un christianisme divisé par un retour, prôné par les humanistes, à la Bible, après l’échec de la tentative conciliaire (le Concile de Constance, 1414-1418, à la suite duquel n’avait été réunifiée que la papauté, mais pas les Églises restées divisées). La tentative de réunification par la Bible, celle qu’adopte la Réforme protestante, échouera aussi, on le sait.

Pour la France la division a failli se résorber en 1561 lors du Colloque de Poissy, convoqué par Catherine de Médicis pour accorder catholiques et partisans de la Réforme. L’union a failli se faire sur la base de la confession luthérienne d’Augsbourg, pressentie comme pouvant trouver l’adhésion des deux camps. L’échec de la tentative débouche sur le massacre de Wassy, en 1562, début des guerres de religions en France.

Au niveau européen, la dernière tentative de réunification, celle, impériale, des Habsbourg, débouche sur la guerre de Trente ans, qui se termine par le constat d’échec de la chrétienté comme réalité politique unifiée, lors de la signature des traités de Westphalie, le 24 octobre 1648.

L’histoire qui a scellé la division relève du temps. L’unité relève de l’éternité : ce qui unit les Églises, c’est leur Seigneur commun, le Christ, quelles que soient les compréhensions de la façon dont, par lui, Parole éternelle devenue chair (Jean 1), l’éternité nous rejoint dans le temps, quelles que soient nos lectures de la Bible qui nous révèle le Dieu qui nous promet toujours à nouveau « Tu es précieux à mes yeux. N’aie pas peur, car je suis avec toi » (Ésaïe 43, 4-5). Si nous mesurons que cette parole du Dieu d’Israël est renouvelée aujourd’hui-même par le Christ pour chacune de nos Églises, la clef éternelle de la façon dont l’unité peut nous rejoindre dans le temps nous est donnée : pour chacune et chacun de nous, le frère, la sœur de l’autre Église est précieux aux yeux de Dieu : par son Esprit qui nous est commun, la sœur, le frère, de l’autre Église ne peut que nous être précieux, tel qu’il est, puisqu’il l’est infiniment pour Dieu, qui nous dit alors à tous : « N’aie pas peur, car je suis avec toi », je suis avec chacune et chacun, vous unissant dans l’éternité pour que vous manifestiez cette unité dans le temps…


RP, janvier 2020, Semaine de l'Unité
pour le bulletin Horizons de la paroisse catholique de Châtellerault


lundi 20 janvier 2020

"Ils nous ont témoigné une humanité peu ordinaire"




Actes 27, 18 - 28, 10 ; Psaume 107, 8-9.19-22.28-32 ; Marc 16, 14-20

Actes 27, 18 - 28, 10
(Ch. 27) 18 Le lendemain, comme nous étions toujours violemment secoués par la tempête, on jetait du fret
19 et, le troisième jour, de leurs propres mains les matelots ont affalé le gréement.
20 Ni le soleil ni les étoiles ne se montraient depuis plusieurs jours ; la tempête, d’une violence peu commune, demeurait dangereuse : tout espoir d’être sauvés nous échappait désormais.
21 On n’avait plus rien mangé depuis longtemps quand Paul, debout au milieu d’eux, leur a dit : « Vous voyez, mes amis, il aurait fallu suivre mon conseil, ne pas quitter la Crète et faire ainsi l’économie de ces dommages et de ces pertes.
22 Mais, à présent, je vous invite à garder courage : car aucun d’entre vous n’y laissera la vie ; seul le bateau sera perdu.
23 Cette nuit même, en effet, un ange du Dieu auquel j’appartiens et que je sers s’est présenté à moi
24 et m’a dit : “Sois sans crainte, Paul ; il faut que tu comparaisses devant l’empereur et Dieu t’accorde aussi la vie de tous tes compagnons de traversée !”
25 Courage donc, mes amis ! Je fais confiance à Dieu : il en sera comme il m’a dit.
26 Nous devons échouer sur une île. »
27 C’était la quatorzième nuit que nous dérivions sur l’Adriatique ; vers minuit, les marins ont pressenti l’approche d’une terre.
28 Jetant alors la sonde, ils ont trouvé vingt brasses [une brasse = 1,85 mètre ; soit 37 mètres de profondeur] ; à quelque distance, ils l’ont jetée encore une fois et en ont trouvé quinze [soit env. dix mètres de moins].
29 Dans la crainte que nous ne soyons peut-être drossés [entraînés] sur des récifs, ils ont alors mouillé quatre ancres à l’arrière et souhaité vivement l’arrivée du jour.
30 Mais, comme les marins, sous prétexte de s’embosser [s’attacher] sur les ancres de l’avant, cherchaient à s’enfuir du bateau et mettaient le canot à la mer,
31 Paul a dit au centurion et aux soldats : « Si ces hommes ne restent pas à bord, vous, vous ne pourrez pas être sauvés. »
32 Les soldats ont alors coupé les filins du canot et l’ont laissé partir.
33 En attendant le jour, Paul a engagé tout le monde à prendre de la nourriture : « C’est aujourd’hui le quatorzième jour que vous passez dans l’expectative sans manger, et vous ne prenez toujours rien.
34 Je vous engage donc à reprendre de la nourriture, car il y va de votre salut. Encore une fois, aucun d’entre vous ne perdra un cheveu de sa tête. »
35 Sur ces mots, il a pris du pain, a rendu grâce à Dieu en présence de tous, l’a rompu et s’est mis à manger.
36 Tous alors, reprenant courage, se sont alimentés à leur tour.
37 Au total, nous étions deux cent soixante-seize personnes à bord.
38 Une fois rassasiés, on a allégé le bateau en jetant le blé à la mer.
39 Une fois le jour venu, les marins ne reconnaissaient pas la terre, mais ils distinguaient une baie avec une plage et ils avaient l’intention, si c’était possible, d’y échouer le bateau.
40 Ils ont alors filé les ancres par le bout, les abandonnant à la mer, tandis qu’ils larguaient les avirons de queue ; puis, hissant au vent la civadière [voile carrée à l’avant du navire], ils ont mis le cap sur la plage.
41 Mais ils ont touché un banc de sable et y ont échoué le vaisseau ; la proue, enfoncée, est restée prise, tandis que la poupe se disloquait sous les coups de mer.
42 Les soldats ont eu alors l’idée de tuer les prisonniers, de peur qu’il ne s’en échappe à la nage.
43 Mais le centurion, décidé à sauver Paul, les a empêchés d’exécuter leur projet ; il a ordonné à ceux qui savaient nager de sauter à l’eau les premiers et de gagner la terre.
44 Les autres le feraient soit sur des planches soit sur des épaves du bateau. Et c’est ainsi que tous se sont retrouvés à terre, sains et saufs.

(Ch. 28) 1 Une fois hors de danger, nous avons appris que l’île s’appelait Malte.
2 Les autochtones nous ont témoigné une humanité peu ordinaire. Allumant en effet un grand feu, ils nous en ont tous fait approcher, car la pluie s’était mise à tomber, et il faisait froid.
3 Paul avait ramassé une brassée de bois mort et la jetait dans le feu, lorsque la chaleur en a fait sortir une vipère qui s’accrocha à sa main.
4 A la vue de cet animal qui pendait à sa main, les autochtones se disaient les uns aux autres : « Cet homme est certainement un assassin ; il a bien échappé à la mer, mais la justice divine ne lui permet pas de vivre. »
5 Paul, en réalité, a secoué la bête dans le feu sans ressentir le moindre mal.
6 Eux s’attendaient à le voir enfler, ou tomber raide mort ; mais, après une longue attente, ils ont constaté qu’il ne lui arrivait rien d’anormal. Changeant alors d’avis, ils répétaient : « C’est un dieu ! »
7 Il y avait, dans les environs, des terres qui appartenaient au premier magistrat de l’île, nommé Publius. Il nous a accueillis et hébergés amicalement pendant trois jours.
8 Son père se trouvait alors alité, en proie aux fièvres et à la dysenterie. Paul s’est rendu à son chevet et, par la prière et l’imposition des mains, il l’a guéri.
9 Par la suite, tous les autres habitants de l’île qui étaient malades venaient le trouver, et ils étaient guéris à leur tour.
10 Ils nous ont donné de multiples marques d’honneur et, quand nous avons pris la mer, ils avaient pourvu à nos besoins.

Marc 16, 14-20
14 Ensuite, il se manifesta aux Onze, alors qu’ils étaient à table, et il leur reprocha leur incrédulité et la dureté de leur cœur, parce qu’ils n’avaient pas cru ceux qui l’avaient vu ressuscité.
15 Et il leur dit : « Allez par le monde entier, proclamez l’Évangile à toute la création.
16 Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé, celui qui ne croira pas sera condamné.
17 Signes, en revanche, [des envoyés] pour ceux qui auront cru, ces [signes des envoyés les] accompagneront en mon nom : [les envoyés] chasseront les démons, ils parleront des langues nouvelles,
18 ils prendront dans leurs mains des serpents, et s’ils boivent quelque poison mortel, cela ne leur fera aucun mal ; ils imposeront les mains à des malades, et ceux-ci seront guéris. »
19 Donc le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel et s’assit à la droite de Dieu.
20 Quant à eux, ils partirent prêcher partout : le Seigneur agissait avec eux et confirmait la Parole par les signes qui l’accompagnaient.

*

« Ils nous ont témoigné une humanité peu ordinaire » (Ac 28, 2). Ce sont les mots qu’ont retenus nos frères et sœurs maltais préparant cette célébration œcuménique 2020. « Ils », à savoir, dans le texte, « les autochtones », maltais du 1er siècle donc, accueillant avec une humanité rare des naufragés échoués sur leur terre. Comment ne pas penser, avec nos frères et sœurs maltais, à notre actualité méditerranéenne, avec ses réfugiés, naufragés s’échouant sur les côtes européennes ? Or, ce que nous enseignent les textes que nous avons entendus c’est que nous, humanité, serons sauvés tous ensemble, ou condamnés tous ensemble…

Le texte des Actes des Apôtres nous fait toucher du doigt que l’accueil, avec cette humanité peu ordinaire qu’ont montrée les Maltais, est un bénéfice… pour ceux qui accueillent ! Cela a été un bénéfice pour les Maltais du premier siècle ! Chose que l’on ne sait pas à l’avance, comme les Maltais des Actes des Apôtres ne l’ont d’abord pas su. On ne sait pas par où Dieu nous fait advenir ses dons… L’Épître aux Hébreux le dit ainsi : « certains ont logé des anges sans le savoir » (Hé 13, 2). En écho, le constat des Maltais à propos de Paul en Ac 28, 6 : « c’est un dieu », selon leur vocabulaire propre, c’est-à-dire ; en termes bibliques, un ange, messager de Dieu ! Cela après qu’ils eussent pensé — Ac 28, 4-6 : « Cet homme est certainement un assassin… » Accueille-t-on, avec humanité, une menace, comme le disent certains, comme la menace d’une vipère que l’on réchauffe en son sein, ou accueille-t-on sans le savoir notre salut ? — porté alors par Paul, considéré d’abord comme « un assassin », suite à ce signe néfaste : une vipère.

*

« La chaleur [du feu préparé par les Maltais] en a fait sortir une vipère qui s’accrocha à [la] main [de Paul]. À la vue de cet animal qui pendait à sa main, les autochtones se disaient les uns aux autres : "Cet homme est certainement un assassin ; il a bien échappé à la mer, mais la justice divine ne lui permet pas de vivre." » (Ac 28, 3-4). Mais non ! La vipère ne lui fait aucun mal. C’est donc plutôt « un dieu », un ange. Ce qui se confirme par les guérisons qu’il opère (Ac 28, 3-9) — où, nous, lecteurs de la Bible, retrouvons les signes accompagnant les Apôtres selon Marc (16, 20) : « le Seigneur agissait avec eux et confirmait la Parole par les signes qui l’accompagnaient » — selon la promesse de Jésus (Mc 16, 17-18), dont il convient de la lire comme faisant suite à l’annonce (au verset qui précède, v. 16) de la menace d’une condamnation, pour la renverser : « en revanche, signes pour ceux qui auront cru, ces [signes des envoyés les] accompagneront en mon nom : [les envoyés] chasseront les démons, ils parleront des langues nouvelles, ils prendront dans leurs mains des serpents, et s’ils boivent quelque poison mortel, cela ne leur fera aucun mal ; ils imposeront les mains à des malades, et ceux-ci seront guéris. »

Ce sont bien les envoyés, ici Paul, qui opèrent les signes, pas les Maltais, qui eux, en sont bénéficiaires (« signes pour ceux qui auront cru », rapporte Marc 16, 17-18).

En parallèle, comme après coup, l’Épître aux Hébreux rappelle, au passé (ch. 2, 3b-4) : « […] un pareil salut, qui commença à être annoncé par le Seigneur, puis fut confirmé pour nous par ceux qui l’avaient entendu, et fut appuyé aussi du témoignage de Dieu par des signes et des prodiges, des miracles de toute sorte, et par des dons de l’Esprit Saint répartis selon sa volonté » — où l’on retrouve notre « finale longue » de Marc, ch. 16, 19-20 : « le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel et s’assit à la droite de Dieu. Quant à eux, ils partirent prêcher partout : le Seigneur agissait avec eux et confirmait la Parole par les signes qui l’accompagnaient. »

Bref, on a affaire à des signes de la fin (i.e. eschatologiques). Des signes de ce que le Royaume qui s’est approché en Jésus s’est approché de nous par la Parole de ses envoyés : des signes miraculeux accompagnent dans la Bible les temps où le Royaume s’approche. Ils n’adviennent qu’en ces temps-là, depuis Moïse et les Prophètes : lors du don de la Loi (signes opérés par Moïse et ses successeurs), au temps des Prophètes bibliques (Élie, puis Élisée), lors de la venue du Règne de Dieu en Jésus (par Jésus, puis les Apôtres).

Signes du Royaume. Ce qui se confirme par le texte des Actes des Apôtres que nous avons entendu — où nous est montré un Paul devenu quasi « capitaine » du navire dans la tempête pour le conduire à bon port ! Dans l’espérance du Royaume promis.

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Vous êtes-vous posé la question ? Actes ch. 27 à 28 : Où est passé le capitaine ? C’est Paul, prisonnier, captif de l’armée romaine, qui prend les commandes ! Cf. ch. 27, 9-12 : « […] il devenait désormais dangereux de naviguer, puisque le Jeûne [Yom Kippour — septembre : Paul est juif et Actes un texte juif] était déjà passé. Paul a voulu donner son avis : "Mes amis, leur a-t-il dit, j’estime que la navigation va entraîner des dommages et des pertes notables non seulement pour la cargaison et le bateau, mais aussi pour nos personnes." Le centurion néanmoins se fiait davantage au capitaine et au subrécargue [i.e. l’agent de l’affréteur du navire] qu’aux avertissements de Paul [et on peut le comprendre ! Paul, un prisonnier : de quoi se mêle-t-il ?!]. Comme le port, en outre, se prêtait mal à l’hivernage, la majorité a été d’avis de reprendre la mer ».

Et voilà que plus loin, dans le texte que nous avons entendu, c’est carrément le prisonnier qui prend les commandes. Annonce d’un monde nouveau et pas prise de pouvoir — Paul reste un prisonnier !

Ac 28 v. 20 : « la tempête, d’une violence peu commune, demeurait dangereuse : tout espoir d’être sauvés nous échappait désormais ». (Et on peut penser à d’autres tempêtes, comme la menace écologique actuelle, en lien avec la crise entraînant des guerres et des réfugiés.)

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Cf. Mc 16, 16 : « qui croira […] sera sauvé, qui ne croira pas sera condamné ». Croire ce que l’on n’a pas vu, mais que d’autres ont vu (Mc 16, 14). Aujourd’hui croire aussi par la Parole qui nous vient par l’autre Église, par les autres Églises. Au-delà de chacun, cela concerne toute la création (v. 15) — pour les deux aspects : être sauvé ou être condamné ! Cela se confirme par la précision du texte mentionnant le baptême : « qui croira et sera baptisé sera sauvé, qui ne croira pas sera condamné ». La précision concernant le baptême, « et sera baptisé », indique une participation : être baptisé signifie participer à un corps, et en l’occurrence, pour une mission, si ce corps est l’Église, puisque le mot traduit dans la Bible grecque l’hébreu Qahal, signifiant « appelée », appelée pour une mission concernant toute la création (v. 15) — menacée d’être condamnée, mais appelée à être sauvée. Dans Actes 28 : « aucun d’entre vous n’y laissera la vie ; seul le bateau sera perdu » (ch. 28 v. 22). Condamnés ou sauvés tous ensemble, pour traverser la même tempête, dans le même bateau provisoire. Rassasiés par un même pain rompu, comme au jour de la Pâque, pour la traversée de la mer au jour de l’Exode, la traversée de la mort au jour de la croix : Paul « prit du pain, rendit grâce à Dieu en présence de tous, le rompit et se mit à manger. Tous alors, reprenant courage, s’alimentèrent à leur tour » (ch. 28 v. 35-36).

Tous dans le même bateau, Actes 28, 30-32 : « comme les marins, sous prétexte de s’embosser [s’attacher] sur les ancres de l’avant, cherchaient à s’enfuir du bateau et mettaient le canot à la mer [i.e. pour se sauver seuls !], Paul a dit au centurion et aux soldats : "Si ces hommes ne restent pas à bord, vous, vous ne pourrez pas être sauvés. Les soldats ont alors coupé les filins du canot et l’ont laissé partir." » Écho à nouveau dans l’Épître aux Hébreux (ch. 12 v. 14) : « sans la sanctification, nul ne verra le Seigneur » — la sanctification des uns vaut ici pour tous : sans elle, personne ne verra le Seigneur…

Plus loin, au livre des Actes, ch. 28 v. 41-44 : « tandis que la poupe se disloquait sous les coups de mer, les soldats ont eu alors l’idée de tuer les prisonniers, de peur qu’il ne s’en échappe à la nage. Mais le centurion, décidé à sauver Paul, les a empêchés d’exécuter leur projet ; il a ordonné à ceux qui savaient nager de sauter à l’eau les premiers et de gagner la terre. Les autres le feraient soit sur des planches soit sur des épaves du bateau. Et c’est ainsi que tous se sont retrouvés à terre, sains et saufs. » — Saufs ! Sauvés ! Tous… Telle est la promesse qui nous est renouvelée dans les textes que nous avons lus, et les signes qui nous y sont relatés : nous n’échapperons à la menace qui pèse sur nous tous ; nous ne traverserons l’épreuve qui nous concerne tous que par la confiance en la Parole qui peut nous sauver, et cela concrètement, via les signes que nous en ont donnée les premiers témoins du Christ, et nous ne recevrons ce salut que tous ensemble, comme témoins ensemble et œcuméniques, pour le bénéfice de tous.


RP, Châtellerault, Semaine de l’Unité, 20 janvier 2020



Samuel Barber - Adagio For Strings | William Orbit


vendredi 17 janvier 2020

Les cathares ? — état de la question





« L’emploi du terme "cathares" relève de la convention, pour désigner un mouvement médiéval qui ne se voulait d’autre titre que celui de "chrétien". Mais "chrétiens" ne peut évidemment pas être appliqué qu’à ces seuls chrétiens-là ; de même que "dissidents", ou "bons hommes", qui en outre ne prend pas en compte les non-consolés [cf. infra le sens de ce mot]. "Albigeois" risque de cantonner au seul midi de la France des mouvements qui, pour être divers, avaient une extension bien plus large… L’on pourrait ainsi relever les inconvénients de plusieurs autres titres » (RP, Colloque de Foix, 2003). Leurs ennemis médiévaux privilégient le terme « hérétiques », même si à plusieurs reprises les polémistes usent, entre autres, de la Rhénanie à l’Occitanie, du terme « cathares », moins vague qu'« hérétiques », voulant par là en faire des « manichéens », ou les renvoyer au « chat » comme animal diabolique ! Ou, voulant signaler leur lien avec l’hérésie orientale bogomile, du terme désignant les Bulgares, à savoir « bougres », voué à un grand succès ultérieur…


Des albigeois aux cathares ; de la Réforme aux romantiques

On assiste au cours de l’histoire à une longue évolution terminologique : en réflexion et revendication mémorielles (cf. les travaux de Michel Jas), les protestants, à partir du XVIe siècle, préfèrent le terme régional « albigeois », pour éviter la connotation manichéenne de « cathares » (cf. Chassanion, Histoire des albigeois, 1595, rééd. 2019, Brenon, Jas, Poupin, éd. Ampelos).

Puis contre les protestants revendiquant cette ascendance, l’apologétique catholique (cf. Bossuet, 1688) reprend le médiéval « cathares » en synonyme précisément de l’équivalent « manichéens ».

Puis l’historien protestant strasbourgeois Charles Schmidt concède la réalité dualiste de l’hérésie et emploie pour sa part comme synonymes les termes « cathares ou albigeois » (1849) — le fait qu’il enseigne à Strasbourg (à la faculté de théologie protestante) a induit depuis quelques années, de façon un peu rapide, l’idée que le terme « cathares » aurait été au Moyen Âge exclusivement germanique.

Au XXe siècle, la norme universitaire incontestée jusqu'à Nelli et Duvernoy (années 1960-1970) étant que les cathares sont une secte importée d'Orient, remontant aux manichéens, ou à la gnose, ou au marcionisme, via une généalogie précise, passant par les pauliciens d'Arménie, etc., s’imposent les termes « cathares », voire parfois simplement « manichéens » (Runciman) (ces termes sont par ailleurs revendiqués par les néo-cathares).

Cela jusque dans les années 1980-1990, où réapparaît le terme désignant souvent les cathares d’Oc au Moyen Âge : « hérésie », qui tend à s’imposer en parallèle avec un retour d’ « albigeois ». Les deux dernières décennies renouent avec le mot cathares, fût-ce, allant parfois jusqu’à mettre en cause la réalité de leur existence, en usant de guillemets.

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Caricatures

Que de caricatures n’en a-t-on pas fait — notamment donc via le non moins caricatural qualificatif : « manichéens », synonyme, on l’a dit, pour les médiévaux, et parfois les modernes, de cathares ; ou pour les deux termes, synonymes, au Moyen Âge, d’hérétiques, tout simplement.

Sans compter que le catharisme ignore tout de la religion manichéenne, l’usage qui est fait du nom de cette religion dont les cathares ne se réclament pas est de toute façon déjà lui-même une caricature où ne se seraient pas reconnus les manichéens… À savoir : « manichéisme » — c’est-à-dire simplisme outrancier, qui ne sait voir qu’en contraste. Doublement caricatural donc que de considérer que c’est là le dualisme cathare — puisque, sans compter que ce simplisme n’est pas la religion manichéenne, les cathares, par dessus le marché ne se réclament pas de cette religion.

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Une approche récente, très à la mode (réputée incontournablement universitaire — apparemment la nouvelle norme, après celle qui voulait des cathares comme importation manichéenne), partant de légitimes considérations de critique historique, initiées au départ par des René Nelli, Jean Duvernoy, Anne Brenon, Michel Roquebert, etc. (au bénéfice désormais notamment de sources émanant des cathares eux-mêmes), a fini par déborder leur sobriété : c’est sur la base de leurs travaux que parfois aujourd’hui les plus excessifs peuvent aller jusqu’à nier la réalité de l’hérésie médiévale, à commencer par son nom « cathare », en tout cas pour les terres d’Oc, célèbres pour avoir été victimes de la Croisade albigeoise. Petit détour, bref donc, avant d’en venir à la théologie des cathares, telle que leurs textes nous permettent de la discerner au-delà de toutes les nuances internes qui lui confèrent une pluralité, en-deçà d’une réelle, quoique plurielle, unité rituelle (dont le cœur symbolique est le consolament/um — cf. infra). Quelques mots donc, pour signaler l’usage du mot « cathare » et la référence à la chose, concernant les terres d’Oc, dès le XIIe siècle.

Cinq citations, par ordre de « préséance » : concile / pape / consultant conciliaire / deux hérésiologues médiévaux :

1) Concile de Latran III (1179). Il réunit environ 200 pères conciliaires. Il se tient en trois sessions, en mars 1179. Convoqué par le pape Alexandre III. Pour Rome, XIe concile œcuménique : les 200 pères viennent de toute la chrétienté occidentale (plus l’un d’eux qui est Grec) et sont co-auteurs des canons, témoins donc d’une large connaissance de ce qui y est affirmé sur l’hérésie que le concile (c. 27) nomme, entre autres, « cathare ».
Canon 27 : « Comme dit saint Léon, bien que la discipline de l’Église devrait se suffire du jugement du prêtre et ne devrait pas causer d’effusion de sang, elle est cependant aidée par les lois des princes catholiques afin que les hommes cherchent un remède salutaire, craignant les châtiments corporels. Pour cette raison, puisque dans la Gascogne et les régions d’Albi et Toulouse et dans d’autres endroits l’infâme hérésie de ceux que certains appellent cathares, d’autres patarins, d’autres publicains et d’autres par des noms différents, a connu une croissance si forte qu’ils ne pratiquent plus leur perversité en secret, comme les autres, mais proclament publiquement leur erreur et en attirent les simples et faibles pour se joindre à eux, nous déclarons que eux et leurs défenseurs et ceux qui les reçoivent encourent la peine d'anathème, et nous interdisons, sous peine d'anathème que quiconque les protège ou les soutienne dans leurs maisons ou terres ou fasse commerce avec eux. […] . » J’ai donné la version retenue par les plus récents critiques : Norman P. Tanner (1990), Alberigo (1994), etc.
Une autre recension de ce canon 27, donnée par le déjà ancien Dictionnaire des Conciles de l’abbé Migne (1847), plus brève, lit : « […] nous anathématisons les hérétiques nommés cathares, patarins ou publicains, les Albigeois et autres qui enseignent publiquement leurs erreurs, et ceux qui leur donnent protection ou retraite, défendant, en cas qu'ils viennent à mourir dans leur péché, de faire des oblations pour eux, et de leur donner la sépulture entre les chrétiens. […] ». Ici « les Albigeois et autres » résument la géographie plus détaillée des régions infestées dans le Midi occitan par l’hérésie des « cathares, patarins ou publicains » : plus tard, « albigeois » est devenu un qualificatif d’hérésie. La recension plus détaillée, qui mentionne donc « la Gascogne et les régions d’Albi et Toulouse et […] d’autres endroits » infestés par l’hérésie, est attestée par Alain (de Lille) de Montpellier, présent au concile (cf. infra). Dans tous les cas, et toutes les recensions, le mot « cathare » vise notamment l’Albigeois.

2) Le pape Innocent III. Il confirme cet usage du mot cathare pour les hérétiques du Midi. Le 21 avril 1198, il écrit aux archevêques d’Aix, Narbonne, Auch, Vienne, Arles, Embrun, Tarragone, Lyon, et à leurs suffragants : « Nous savons que ceux que dans votre province on nomme vaudois, cathares (catari), patarins… ». Texte dans Migne, Patrologie latine, t. 214, col. 82, et dans O. Hageneder et A. Haidacher, Die Register Innozens’III, vol. I, Graz/Cologne, 1964, bulle n° 94, p. 135-138 (cit. Roquebert).
(L’historienne anglaise Rebecca Rist, relevant que les papes dénoncent en conciles et synodes clairement les cathares comme infestant la région de Toulouse, Carcassonne et Albi sans instrumentaliser cette menace dans leurs autres courriers, note que s'ils avaient inventé ce groupe comme une menace, ils auraient utilisé plus fréquemment et plus grossièrement la peur de cette hérésie.)

3) Alain de Lille, ou de L'Isle (en latin : Alanus ab Insulis), ou de Montpellier (Alanus de Montepessulano). Né probablement en 1116 ou 1117 à Lille et mort entre le 14 avril 1202 et le 5 avril 1203 à l'abbaye de Cîteaux, il est un théologien français, aussi connu comme poète.
Il a assisté au IIIe Concile du Latran en 1179. Il habite ensuite Montpellier, où il vit hors de la clôture monacale, et d’où il dédicace son œuvre à Guilhem VIII, seigneur de Montpellier ; il prend finalement sa retraite à Cîteaux, où il meurt en 1202.
Cf. son De fide catholica contra hereticos (1198-1202) et son Liber Pœnitentialis (1184-1200).
« Au livre III du Liber Pœnitentialis paragraphe 29, allusion est faite à ceux qui favorisaient l'hérésie. C'est une reprise des prescriptions du 3e Concile de Latran (1179), c. 27 qui visait explicitement les Cathares, Patarins ou Poplicains, de la Gascogne, des environs d'Albi, de Toulouse, et "autres lieux". Sous les noms divers que prennent les tenants de la secte, suivant les régions semble-t-il, se cache la même hérésie : le catharisme. Qu'Alain ait jugé bon de reprendre cette prescription du concile de 1179 laisse supposer qu'il se trouvait dans une province telle que la Narbonnaise où il pouvait constater les ravages causés par l'hérésie comme aussi les complicités qu'elle rencontrait. Alain insère aussi la condamnation des Aragonais, Navarrais. Gascons et Brabançons. formulée par le même canon du Concile de Latran […] » (Cf. Jean Longère, Le Liber Pœnitentialis d’Alain de Lille, p. 217-218).
Cf. sa Somme quadripartite, Contre les hérétiques, [« quadripartite » i.e. pour Alain comme pour les autres polémistes, les cathares, distingués des vaudois], contre les vaudois, contre les juifs, contre les payens – in Patrologie latine t. 195. Cathares = « chatistes » (Duvernoy) – Alain : « on les dit "cathares" de "catus", parce qu'ils embrassent le postérieur d'un chat en qui leur apparaît Lucifer ». (P. L., t. 210, c. 366).

4) Le Liber contra Manicheos (XIIIe s.). Michel Roquebert : « le "Livre contre les Manichéens" attribué à Durand de Huesca […] est la réfutation d’un ouvrage hérétique que l’auteur du Liber prend soin de recopier et de réfuter chapitre après chapitre ; l’exposé, point par point, de la thèse hérétique est donc présenté, et immédiatement suivi de la responsio de Durand. […] le treizième chapitre du Liber est tout entier consacré à la façon dont les hérétiques traduisent, dans les Écritures, le mot latin nichil (nihil en latin classique) ; les catholiques y voient une simple négation : rien ne… Ainsi le prologue de l’évangile de Jean : Sine ipso factum est nichil, "sans lui [le Verbe], rien n’a été fait". Les hérétiques, en revanche, en font un substantif et traduisent : "Sans lui a été fait le néant", c’est-à-dire la création visible, matérielle et donc périssable. […] "Certains estiment que ce mot ‘nichil’ signifie quelque chose, à savoir quelque substance corporelle et incorporelle et toutes les créatures visibles ; ainsi les manichéens, c’est-à-dire les actuels cathares qui habitent dans les diocèses d’Albi, de Toulouse et de Carcassonne… […]" » — texte édité par Christine Thouzellier, Une somme anti-cathare: le Liber contra manicheos de Durand de Huesca, Louvain, 1964, p. 217. » (L’attribution à Durand est contestée par la chercheuse A. Cazenave.)

5) « On a confirmation, précise aussi Roquebert, à la fois de l’emploi du mot cathare à propos des hérétiques languedociens, et de sa signification générique, puisqu’il s’adresse aussi aux cathares d’Italie et "de France", dans la Summa (1250) de Rainier Sacconi ; après avoir dénoncé les erreurs de l’Église des Cathares de Concorezzo, l’ancien dignitaire cathare repenti, entré chez les Frères Prêcheurs, titre un des derniers paragraphes de son ouvrage : Des Cathares toulousains, albigeois et carcassonnais. Il enchaîne : "Pour finir, il faut noter que les Cathares de l'Eglise toulousaine, de l’albigeoise et de la carcassonnaise tiennent les erreurs de Balesmanza et des vieux Albanistes" » etc. (« Ultimo notendum est quod Cathari ecclesiae tholosanae, et albigensis et carcassonensis tenent errores Belezinansae. … » Summa de Catharis, édit. Franjo Sanjek, in Archivum Fratrum Praedicatorum, n° 44, 1974.)

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Éléments de théologie cathare (pour en rester au terme conventionnel pas plus gênant que gothique pour nos cathédrales !)

Pour les cathares, nous avons oublié le paradis céleste duquel nous sommes déchus, désormais exilés dans les « tuniques d’oubli » — c’est le nom que les cathares donnent à nos corps temporels. La mission de l’Église cathare fut de réactiver la mémoire perdue en communiquant le don de l’Esprit saint, par le « consolament / consolamentum » (cf. Jean 14, 26 ; 16, 23), via l’imposition des mains des « bons-hommes », appelés aussi « parfaits », notamment par les Inquisiteurs, mais peut-être pas uniquement (cf. Chassanion, Histoire des Albigeois, op. cit. supra, renvoyant à Paul, par ex. 1 Co 2, 6 : « c'est une sagesse que nous prêchons parmi les parfaits »)… lesquels Inquisiteurs sont parvenus à leurs fins : les « parfaits » ont été exterminés jusqu’au dernier : reste-t-il alors un salut, une consolation, une voie de retour au paradis céleste ?…

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« L’homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux » dit Lamartine. Baudelaire, lui, parle concernant notre sens de notre déchéance, de cette « fortune irrémédiable, qui donne à penser que le Diable fait toujours bien tout ce qu'il fait ! » (« L’irrémédiable », in Les Fleurs du mal.) C’est que pour Baudelaire, comme pour les cathares, la main du diable est pour quelque chose dans le drame de notre engloutissement dans l’oubli de notre éternité. Avec un Néant qui n’est autre que Mal, comme le disaient déjà les cathares.

La mémoire de notre éternité est alors devenue tourment — « la conscience dans le Mal » — dit Baudelaire en fin de son poème. Le tourment comme dernier signe d’un souvenir perdu, comme englouti dans le fleuve « bourbeux et plombé où nul œil du Ciel ne pénètre » (Baudelaire, ibid.)… Où les témoins de cette mémoire perdue furent voués, sont voués, à leur engloutissement dans l’oubli, devenu l’oubli même de la mémoire de leur existence, allant aujourd’hui parfois jusqu’à la négation de leur existence, on l'a vu, phénomène qui a pris récemment cette ampleur nouvelle, écho à une tentation récurrente qui faisait déjà dire au chanoine Delaruelle dans les années 1960 : « il n’y a jamais eu de bûcher à Montségur » ! Effet de la volonté de leurs bourreaux d’éradiquer jusqu’à la mémoire des cathares, ne laissant que leur propre lecture de la foi de leurs victimes, anticipant de la sorte un doute portant jusqu’à leur existence ! Or l’ironie veut que cette tentation reprenne l’affirmation tragique qui est au cœur de la pensée cathare ! La mémoire perdue, au point de n’être plus conçue. Où la conviction cathare nous apparaît comme moins étrangère que prévu. On en retrouve l’équivalent, en des aspects significatifs, au cœur du romantisme.

Mais laissons les romantiques, ou plutôt constatons qu’ils sont les témoins modernes d’une autre mémoire perdue — celle, ignorée plus que jamais dans la mise en doute en cours, de tout un aspect du christianisme antique, dont les cathares sont comme une dernière trace… Pour des traits durcis, certes, mais qui n’en correspondent pas moins à quelque chose du christianisme des origines, sous l’angle d’une autre compréhension de la chute, d’un sens de la chute que nous avons perdu.

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L’hérésie n’est pas dénoncée en Occident avant l’an mil — et même avant le milieu du XIIe siècle pour le catharisme proprement dit (sous ce nom repris depuis le Concile de Latran III).

Aux alentours de l’an mil, on a les premiers bûchers d’hérétiques, que les textes appellent volontiers manichéens. Puis les traces de l’hérésie disparaissent pour un siècle — tout au long de la réforme dite grégorienne durant laquelle la papauté et notamment le pape Grégoire VII qui donnera son nom à la réforme, reprend les revendications, les exigences de plus de pureté de l’Église, qui sont celles des hérétiques. Plusieurs historiens y ont vu un rapport avec la disparition momentanée de l’hérésie.

Au XIIe siècle, les cathares apparaissent dans les textes, selon ce nom jamais revendiqué par les hérétiques, mais que leur donne en 1163 un clerc allemand, l’abbé Eckbert de Schönau. Selon Duvernoy, ce nom de « cathare », donné en Rhénanie aux hérétiques vers 1150 (selon la précision chronologique donnée par Ch. Thouzellier) et mentionné peu après par Eckhert de Schönau, aurait pour origine le mot allemand Ketter, Ketzer, Katze, le chat (un article ultérieur, de Laurence Moulinier — « Le chat des cathares de Mayence », in Retour aux sources, Picard, 2004 —, donne, à nouveau, raison à Duvernoy). Étymologie germanique que connaît Alain de Lille (P.L. 210, 366), et qu’il traduit pour le Midi languedocien. On l’a cité : « on les dit “cathares”, de catus, parce qu'ils embrassent le postérieur d'un chat en qui leur apparaît Lucifer ». Pour Duvernoy, ces hérétiques « ne sont autres que les gens du Chat, les “chatistes”, dirions-nous » (Annales du Midi, 87, n° 123, 1975, p. 344 ; La religion…, p. 303). Où il apparaît que le terme le plus fréquent pour le Midi occitan, « hérétiques », est bien un équivalent du stigmatisant « cathares », parallèle à l’équivalent germanique « ketzer » (hérétique) qu’Eckbert s’efforce de rattacher à « catharos » (on pourrait aussi parler de l’assonance avec l’italien « gazzari », ou avec la « pataria »).

Les hérétiques en question sont combattus alors principalement par les cisterciens, avec Bernard de Clairvaux : on les trouve sous sa plume dès 1145.

Plusieurs textes indiquent que les hérétiques en question connaissent au moins dès la seconde moitié du XIIe siècle un lien ecclésial avec l’hérésie bogomile qui va de la Bulgarie à Constantinople et jusqu’à la côte adriatique, notamment la Bosnie. Un de ces textes date de 1167 un « concile » cathare réuni à St-Félix dans le Lauragais près de Toulouse en présence d’un évêque bogomile, Nicétas — il s’agit de la Charte de Niquinta, à l’authenticité régulièrement contestée depuis 1967 puis tout aussi régulièrement réhabilitée (dernier cas : colloque de Nice, 1996, Inventer l’hérésie ?, actes en 1998, et réhabilitation par J. Dalarun et D. Muzerelle, L'histoire du catharisme en discussion, 2001). Selon ce document, en présence de Nicétas et avec son aval sont délimités des évêchés cathares occidentaux. D’autres traces du lien bogomilo-cathare existent, notamment en Italie, lieu refuge des persécutés occitans (cf. supra, Rainier Sacconi).

L’hérésie bogomile était signalée, elle, en Orient chrétien depuis le milieu du Xe siècle, soit un demi siècle environ avant les premiers bûchers en Occident et plus de deux siècles avant la rencontre de St-Félix.

L’importance — et l’irréconciliabilité avec Rome — de l’hérésie cathare, en Occident, est devenue telle que Rome juge bientôt nécessaire de déclencher une croisade, en 1209, contre les terres de Toulouse et Carcassonne où l’hérésie est devenue la plus prospère, y étant, de fait, tolérée. Croisade déclenchée au motif officiel de l’assassinat sur les terres d’Oc, du légat pontifical, Pierre de Castelnau.

Auparavant la prédication anti-cathare s’est développée, d’abord de la part des cisterciens, mais elle n’a pas eu le succès escompté. Plus tard (1215) un ordre sera créé à ce propos : les dominicains (pour n'être pas anachronique, il faudrait dire : les Prêcheurs), parmi lesquels Thomas d'Aquin, qui empruntant aux philosophes arabes (principalement le musulman Averroès et le juif Maimonide), établit, à l'encontre des hérétiques, une théologie de la Création. Parmi les mouvements prédicateurs anti-cathares ou concurrents, mentionnons aussi les vaudois et les franciscains.

De ce côté (parfois côté franciscains spirituels), surtout côté vaudois, qui seront interdits et connaîtront la persécution à leur tour, on assiste par la suite à un rapprochement d’avec les cathares (dans ce qu’on a appelé solidarité hérétique).

Quant à la croisade, elle s’est mise en marche en juillet 1209. Dans un premier temps, la royauté française ne s’y joint pas — Philippe Auguste, c’est le moins qu’on puisse dire, traîne les pieds ; seuls des vassaux s’engagent (signe du fait que les causes politiques sont insuffisantes pour expliquer une guerre que le pape Innocent III réclame depuis plusieurs années contre la tolérance de l’hérésie). Déclenchée par le pape, la croisade vise en l’hérésie une obédience non-papale, alternative, témoin supplémentaire de la référence bogomilo-orientale : car l’hérésie, dans une perspective héritée de la réforme grégorienne, consiste à s’écarter de la soumission à Rome (cf. a contrario les tentatives diplomatiques d’Innocent III vers les dirigeants de la Bosnie bogomile !).

La croisade prospère dans un bain de sang. Le massacre de Béziers est resté célèbre avec son fameux « tuez-les tous Dieu reconnaîtra les siens » prononcé par le nouveau légat du pape, le cistercien Arnaud Amaury. On a glosé sur l’authenticité de la déclaration, pour l’admettre finalement, au moins en substance : c’est bien dans les textes cisterciens qui en font la louange qu’on la trouve (cf. Jacques Berlioz, Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens, Toulouse, Loubatières, 1994).

Le comte de Toulouse finira par être destitué au profit du croisé Simon de Montfort. Le transfert d’autorité est entériné par le IVe concile de Latran, en 1215. Mais le comte jusque là légitime, de la dynastie des Raimond, ne l’entend pas de cette oreille. Raimond VII réintégrera son titre au traité de Paris après la croisade royale lancée en 1226 par Louis VII. Le traité de Paris, ou de Meaux, ou Meaux-Paris, passé sous Louis IX (saint Louis), scellera les conditions de la défaite et de la réintégration de Raimond VII de Toulouse.

Cela débouchera sur le rattachement, ou faut-il dire l’annexion, l’intégration en tout cas, du comté de Toulouse au Royaume de France, via mariage : il est prévu par le traité qu’Alphonse de Poitiers, le frère du roi de France Louis IX, épouse la fille et seule héritière du comte de Toulouse Raimond VII, Jeanne de Toulouse. À la mort d’Alphonse, en 1271, Toulouse entre définitivement dans le domaine royal.

Les cathares, eux, n’ont pas disparu pour autant, et se sont réorganisés, dès la capitulation de Raimond VII en 1229, en Église clandestine ayant son siège sur la butte de Montségur, qui sera défaite en 1244 au prix du bûcher, devenu célèbre, des 225 « parfaits » qui y sont réfugiés.

Auparavant, puisque la croisade, qui a abattu Toulouse, n’est pas pour autant venue à bout de l’hérésie, on a organisé la répression. Moment significatif : la création de l’Inquisition pontificale, en 1233, par le pape Grégoire IX. Sa gestion est confiée, notamment, aux dominicains (Dominique n’en est évidemment pas le créateur : il est alors déjà mort ! — depuis 1221 ; et d'autres aussi, ainsi des franciscains, furent inquisiteurs).

L’Inquisition, au prix d’un « travail » redoutable, véritable prodrome des totalitarismes modernes, instaurant la suspicion et la délation, viendra à bout du catharisme, malgré la persévérance d’une hérésie qui parvient même à se revivifier sous l’impulsion notamment et avec la prédication des frères Authié. Mais en 1321, avec le bûcher du dernier parfait, c’en est fini de l’hérésie, même s’il reste encore des croyants — même si une Église se survit encore en Bosnie jusqu’au XVe siècle, où elle sera engloutie dans les conquêtes turco-musulmanes.


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Le symbole de la mort du dernier parfait vaut qu’on s’y arrête. Bélibaste, c'est son nom, est mort, brûlé en 1321. Plus de catharisme possible dès lors… Subsiste une question : si les cathares avaient raison, quel salut désormais ?…

En citant les poètes romantiques, j’ai signalé cet aspect important de l’hérésie qui est dans cette notion de mémoire perdue — quand leurs ennemis ont voué les cathares à une disparition telle qu’elle atteint jusqu’à la mémoire de leur existence ! La créativité poétique qui permet de pressentir (chez le pasteur Napoléon Peyrat par ex. — cf. son Histoire des albigeois, 1870), tout en ouvrant à la revendication romantique de cathares « johanniques », des fulgurances insoupçonnées de l’hérésie, pourrait être décelée aussi chez un Nelli, qui lui, était proche des surréalistes, proximité qui a contribué à faire sortir les études cathares « officielles » de l’impasse universitaire d’alors, qui figeait l’hérésie médiévale dans une stricte filiation de type manichéen.

Distordus par des caricatures floutant la réalité, les cathares furent pour une bonne part témoins d’un christianisme ancien, disparu. La figure la plus célèbre en est Origène, qui vivait en Égypte à Alexandrie aux IIe-IIIe siècles, premier théologien chrétien à avoir eu une influence universelle. Origène enseignait, comme plus tard les cathares, que nos âmes préexistaient dans le paradis céleste et que suite à un péché, commis dans ce paradis, elles sont déchues dans des corps terrestres, nos corps, lieu de leur châtiment.

Cet enseignement, très largement répandu dans l’Église ancienne, a fini par être marginalisé, et même condamné (officiellement en 553, 5e Concile œcuménique — Constantinople II) puis recouvert par d’autres explications du récit de la chute, et notamment d’autres explications des tuniques de peau dont sont revêtus Adam et Ève suite à leur faute. L’enseignement officiel cesse bientôt d’y voir nos corps temporels. Mais parmi les courants chrétiens qui l’avaient fait leur, tous n’abandonnent pas l’enseignement sur les tuniques de peau, ces tuniques d’oubli de notre éternité perdue. — Voir sur la filiation « typologique » (Duvernoy) origénienne, les travaux de Dando et Duvernoy.

C’est probablement là qu’il faut chercher l’origine du catharisme — et de son équivalent bogomile de la Bulgarie à la côte adriatique : des chrétiens attachés à un ancien enseignement.

Un enseignement chargé de potentialités dualistes (mais pas manichéennes proprement dites pour autant) que dénonceront ses ennemis. Une dualité entre notre éternité perdue et l’enfer récurrent, ou à tout le moins le purgatoire de notre ici-bas, de notre triste condition terrestre.

Toute la question est alors : comment s’en libérer, comment réintégrer la mémoire perdue de notre éternité ? La réponse des cathares : par le don du Saint Esprit qui nous fait partager la lumière du Christ, venu vers nous depuis ce paradis céleste dont lui n’est pas déchu (de là les remarques des ennemis des cathares sur ce qui serait leur « docétisme » : l’idée que le Christ n’ait pas revêtu, sinon en apparence, la même chair que nous — qu’on peut aussi entendre simplement comme christologie haute, de fait privilégiée en Orient chrétien).

Pour ce qui nous concerne, nous recevons donc cette lumière apportée par le Christ, par le don de l’Esprit saint. Ce don est signifié par l’imposition des mains d’un « parfait » comme les nomment les textes d’Inquisition, d’un « bon-homme », ou d’une « bonne-dame », comme les appellent aussi leurs croyants (parler d’ « hérésie des bons-hommes » pourrait donc sembler pertinent, mais reste insuffisant, puisque tous les hérétiques ne sont pas « parfaits »).

Le rite de cette imposition des mains, signe du baptême spirituel, est appelé le consolament en occitan, consolamentum en latin — on pourrait traduire « consolation » en français (c’est le centre symbolique qui identifie le catharisme dans son unité rituelle). Interprétation de la promesse de Jésus : je vous enverrai le consolateur, à savoir l’Esprit saint, de la part du Père.

Le don de l’Esprit comme baptême spirituel, fait accéder au statut de « parfait », appelant à vivre désormais une ascèse de type monastique. Jusque là les croyants cathares vivent comme tout un chacun.

Ce don de l’Esprit saint, ce baptême spirituel, est la seule voie du salut — jusque là nous demeurons englués dans l’oubli de notre véritable nature, jusque là nous prenons pour réalité ce qui n’est qu’illusion, création du diable menteur : la vie terrestre, la vie de ce monde.

Le consolament est la porte de la réintégration de la mémoire perdue, la porte des cieux, la porte du paradis oublié, la porte du salut. Seul un « parfait » peut conférer le sacrement de ce baptême spirituel… Et voilà que le dernier parfait d’Occitanie connu, Bélibaste, a été brûlé en 1321…


R.P., CPO, MPP, Salle Jean Rivierre, La Couarde, 17 janvier 2019