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lundi 15 octobre 2018

Cathares. Indices convergents — Sources





Cathares. Indices convergents (voir ici) — 2. Sources : regard commenté sur les quatre types de sources donnant des indices convergents pour la connaissance des cathares, sorte de partie émergée, et non-exhaustive, de l’iceberg…

1) Sources cathares, provenant des concernés eux-mêmes et à ce titre les plus significatives pour définir leurs croyances ; 2) sources inquisitoriales ; 3) sources polémiques, 4) chroniques anciennes.


1) Sources cathares

Une traduction en langue d’Oc du Nouveau Testament (conservée à Lyon — début XIVe ; redécouverte en 1883 et éditée en 1887 par Léon Clédat - auparavant, en 1785, l'abbé Sauvage d'Alès connaissait déjà le manuscrit appartenant à Jean-Julien Trélis - cf. Michel Jas, in Cathares et protestants) ; texte si évidemment chrétien qu’on pourrait hésiter à le considérer comme cathare, si ce n’était le Rituel occitan (dit de Lyon) qui l’accompagne, lui-même semblant si peu « dualiste » qu’on pourrait aussi s’interroger, si son équivalent liturgique en latin (dit de Florence, où il a été redécouvert) n’accompagnait un traité intitulé éloquemment Livre des deux Principes (on reviendra sur les rituels).

Deux traités de théologie :

- Le Livre des deux Principes (XIIIe s. ; redécouvert et édité en 1939 par Antoine Dondaine, o.p., à Florence ; publié et traduit en Sources chrétiennes) (texte en latin, accompagné d’un rituel) ;
- Un « traité anonyme », reproduit pour réfutation (traité latin attribué à Barthélémy de Carcassonne, daté du début XIIIe ; redécouvert par A. Dondaine et édité en 1961 par Christine Thouzellier) cité en vue de cette réfutation dans un texte attribué à Durand de Huesca (cité avant d'être réfuté : cela se pratique depuis haute époque – pour ne donner qu'un seul autre exemple : on ne connaît Celse que par ses citations par Origène).

Michel Roquebert : « le Liber contra Manicheos, le « Livre contre les Manichéens » attribué à Durand de Huesca. Chef de file des disciples de Valdès qui étaient venus en Languedoc y répandre l’hérésie des « Pauvres de Lyon », Durand revint au catholicisme romain à la faveur de la conférence contradictoire tenue à Pamiers en 1207 et se mit, dès lors, à écrire contre les autres hérétiques languedociens. Son ouvrage est peu ordinaire : c’est la réfutation d’un ouvrage hérétique que l’auteur du Liber prend soin de recopier et de réfuter chapitre après chapitre ; l’exposé, point par point, de la thèse hérétique est donc présenté, et immédiatement suivi de la responsio de Durand. Or le treizième chapitre du Liber est tout entier consacré à la façon dont les hérétiques traduisent, dans les Écritures, le mot latin nichil (nihil en latin classique) ; les catholiques y voient une simple négation : rien ne… Ainsi le prologue de l’évangile de Jean : Sine ipso factum est nichil, « sans lui [le Verbe], rien n’a été fait ». Les hérétiques, en revanche, en font un substantif et traduisent : « Sans lui a été fait le néant », c’est-à-dire la création visible, matérielle et donc périssable. Preuve, au passage, de leur dualisme. Mais ce n’est pas ce qui nous importe ici. Laissons la parole à Durand : « Certains estiment que ce mot ‘nichil’ signifie quelque chose, à savoir quelque substance corporelle et incorporelle et toutes les créatures visibles ; ainsi les manichéens, c’est-à-dire les actuels cathares qui habitent dans les diocèses d’Albi, de Toulouse et de Carcassonne… » [Quidam estimant hoc nomen ‘nichil’ aliquid significare, scilicet aliquam substantiam corpoream et incorpoream et omnes visiblies creaturas, ut manichei, id est moderni kathari qui in albiensi et tolosanensi et carcassonensi diocesibus commorantur. Texte édité par Christine Thouzellier, Une somme anti-cathare : le Liber contra manicheos de Durand de Huesca, Louvain, 1964, p. 217. »

Voilà un document, le Liber contra Manicheos, où se croisent les cathares, ou manichéens, des polémistes qui les nomment ainsi, et les hérétiques du traité anonyme que le Liber contra Manicheos présente comme traité cathare à réfuter, et dont la théologie correspond à celle d'un autre texte hérétique connu comme le Livre des deux Principes ! Où le Liber contra Manicheos devient comme un pont entre leurs ennemis, qui seuls les nomment cathares, et les hérétiques, cathares, qui eux ne se nomment jamais ainsi mais développement dans le Livre des deux Principes, la même théologie que les polémistes catholiques nomment donc « cathares », ou (c’est ce que signifie pour eux « cathares », « manichéens »).

Trois Rituels, dits :

- de Lyon (occitan), annexé au Nouveau Testament occitan ;
- de Florence (latin), annexé au Livre des deux Principes ;
- de Dublin (conservé à Dublin, redécouvert et édité en 1960 par Théo Vanckeler) — avec éléments d’accompagnement, ou de préparation, en l’occurrence une glose du Pater, outre notamment une Apologie de la vraie Église de Dieu.

Ces textes émanent, depuis différents lieux, de ceux que les sources catholiques appellent cathares : des rituels équivalents suite à un Nouveau Testament et suite à un traité soutenant le dualisme ontologique, tout comme le soutient aussi le traité cathare anonyme donné dans un texte catholique contre les cathares !… Textes suffisamment éloignés dans leur provenance (Occitanie, Italie), et dont la profondeur de l’élaboration implique un débat déjà nourri antécédemment au début XIIIe où apparaît le « traité anonyme ».

À quoi on pourrait ajouter :

Deux versions latines de l’Interrogatio Iohannis, (XIIIe s.) texte bogomile présent dans les registres occidentaux de l’inquisition concernant les cathares (avec fragments bulgares du XIIe s.),
- une conservée à Vienne (témoin le plus ancien, édité depuis 1890) annexée à un Nouveau Testament en latin,
- l’autre trouvée à Carcassonne (éditée dès 1691).

Ces textes sont éditées (outre plusieurs éditions savantes, notamment aux Sources chrétiennes ou dans Archivum Fratrum Praedicatorum) en français in René Nelli – Anne Brenon, Écritures cathares, éd. du Rocher.

Résumé sous forme de schéma :

<br /> <table cellpadding="4" cellspacing="0" style="width: 100%px;"><colgroup><col width="43*"></col> <col width="43*"></col> <col width="43*"></col> <col width="43*"></col> <col width="43*"></col> <col width="43*"></col> </colgroup><tbody> <tr valign="top"> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><span style="color: black;"><span style="font-family: &quot;garamond&quot; , serif;"><span style="font-size: 10pt;"><b>Appellation de l&#8217;hérésie</b> </span></span></span> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><span style="color: black;"><span style="font-family: &quot;garamond&quot; , serif;"><span style="font-size: 10pt;"><b>Dualisme pas apparent</b></span></span></span></div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><span style="color: black;"><span style="font-family: &quot;garamond&quot; , serif;"><span style="font-size: 10pt;"><b>Explicitement dualiste</b></span></span></span></div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><span style="color: black;"><span style="font-family: &quot;garamond&quot; , serif;"><span style="font-size: 10pt;"><b>Dualisme peu souligné</b></span></span></span></div></td> </tr> <tr valign="top"> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> </tr> <tr valign="top"> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><span style="color: black;"><span style="font-family: &quot;garamond&quot; , serif;"><span style="font-size: 10pt;"><b>Lyon&nbsp;:</b></span></span></span></div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><span style="color: black;"><span style="font-family: &quot;garamond&quot; , serif;"><span style="font-size: 10pt;">&#171;&nbsp;Chrétiens&nbsp;&#187;</span></span></span></div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><span style="color: black;"><span style="font-family: &quot;garamond&quot; , serif;"><span style="font-size: 10pt;">Nouveau Testament (occitan)</span></span></span></div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><span style="color: black;"><span style="font-family: &quot;garamond&quot; , serif;"><span style="font-size: 10pt;">Rituel (occitan)</span></span></span></div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> </tr> <tr valign="top"> <td style="background-attachment: initial; 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background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><span style="color: black;"><span style="font-family: &quot;garamond&quot; , serif;"><span style="font-size: 10pt;">&#171;&nbsp;Chrétiens&nbsp;&#187;</span></span></span></div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><span style="color: black;"><span style="font-family: &quot;garamond&quot; , serif;"><span style="font-size: 10pt;">Rituel (latin)</span></span></span></div></td> <td style="background-attachment: initial; 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, serif;"><span style="font-size: 10pt;">Annoncé comme &#171;&nbsp;cathare&nbsp;&#187; par le polémiste transcripteur</span></span></span></div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><span style="color: black;"><span style="font-family: &quot;garamond&quot; , serif;"><span style="font-size: 10pt;">&#171;&nbsp;Traité anonyme&nbsp;&#187; (exégétique / scolastique)</span></span></span></div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> </tr> <tr valign="top"> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; background-repeat: initial; background-size: initial;" width="17%"><div align="left"><br /> </div></td> <td style="background-attachment: initial; background-clip: initial; background-image: initial; background-origin: initial; background-position: initial; 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Deux remarques :

Le terme « cathares » n’apparaît dans aucun de ces textes… sauf, sous la plume du polémiste, dans le Liber contra Manicheos, reproduisant comme cathare un traité équivalent en théologie au Livre des deux Principes, qui ne se nomme pas « cathare » ! Où se confirme ce que l’on sait déjà (définitivement depuis la fin des années 70 – par les travaux de Jean Duvernoy) : les cathares ne se nomment pas ainsi, pas plus que « manichéens » ; leurs adversaires les « traitent » (péjorativement) de cathares, i.e. « manichéens ».

Le dualisme n’apparaît explicitement que dans les traités dogmatiques et exégétiques, et n’est que sous-jacent dans la théologie pratique et les Rituels, y compris dans le Rituel de Florence où il accompagne un traité très explicitement dualiste.
Pour donner une analogie de ce phénomène : que ce soit à l’époque orthodoxe (XVIe-XVIIe siècles) des Églises réformées ou à leur époque néo-orthodoxe (XXe siècle), la doctrine de la prédestination est professée (elle est même parfois considérée – à tort – comme clé de voûte) ; elle apparaît évidemment dans les traités de théologie, mais jamais dans les liturgies. Un historien de l’avenir qui considérerait de là qu’il ne s’agit pas de la même Église dans les traductions de la Bible, les liturgies et textes pédagogiques d’un côté (équivalent côté cathare à Lyon et Dublin plus rituel de Florence) et les textes théologiques de l’autre (équivalent côté cathare aux traités théologiques, de Florence et de Carcassonne) se tromperait lourdement. D’où l’utilité de connaître un minimum de théologie et de pratique théologique pour étudier des textes religieux (et ceux des cathares en font partie !).
Ajoutons que les textes des Églises réformées, qu’ils soient liturgiques ou théologiques, ne se donnent jamais à eux-mêmes (sauf parfois récemment à titre de précision identitaire) les appellations par lesquelles les désignent les textes catholiques d’avant Vatican II, comme « hérétiques calvinistes ». On ne trouve chez ceux-ci jamais ce « titre », comme on ne trouve pas ceux de « manichéens » ou « cathares » chez les cathares ! Et on pourrait étendre ces exemples, mutatis mutandis, à bien d’autres mouvements ou Églises…


2) Registres d’inquisition

Carcassonne / fonds Doat (Montpellier, Avignon, etc. ont disparu lors de la révolution française).
Michel Jas : « registres DDD et GGG (dans les registres du Fonds Doat on trouve des FFF, HHH comme cote de l’époque) de l’Inquisition de Carcassonne, registres, comme beaucoup d’autres, majoritairement perdus, mais ici en partie sauvés grâce aux copies de Jean de Doat, de la fin du XVIIe siècle, pour Colbert ministre de Louis XIV, volumes 28 et 27 du Fonds Doat de la BnF. Selon DDD et GGG, donc, datées de septembre 1329, se trouvent les dernières pages de l’Inquisition cathare pour des condamnations à titre posthumes : exhumations, destructions de maisons, plus 3 bûchers sur les berges de l’Aude.
Or, un de ces documents, celui portant la côte GGG, se trouve décrit par l’Inventaire de l’Inquisition de Carcassonne vu et recopié au XIXe siècle, à côté de 119 autres cahiers, registres ou extraits de registres (masse documentaire dispersée depuis, ensuite perdue comme trop généralement). Cet Inventaire, datant peut être du XVIIe siècle, fut constitué au moment du transport de ces archives de la cité de Carcassonne au couvent de Montpellier.
Et précisément, cette copie montpelliéraine (ignorée de Doat) indique des articles inquisitoriaux intéressant encore des cathares, ou des post-cathares car ces dissidents condamnés présentent un anticléricalisme qui porte encore les traces caractéristiques du docétisme, pour les années 1340, 1352, 1364, 1400, 1422 ; mais dont les originaux ont été, comme la plupart des sources concernant le catharisme, encore une fois : perdus (pour l’analyse de ces indications de condamnations cf. Anne Brenon, dans « La persécution du catharisme XIIe-XIVe siècles » Heresis n°6, Carcassonne 1996, p.241-259 et Les Archipels cathares, Castelnaud-la-Chapelle 2003, p. 271-289 et de Julien Roche, Une Eglise cathare , l’Evêché du carcassès, Carcassonne, Béziers, Narbonne, 1167-début du XIVe siècle, Cahors 2005, p .36 et ss, 524 et ss ). »

Et puis il y a les nombreuses sources découvertes et éditées par Jean Duvernoy — voir sur son site (http://jean.duvernoy.free.fr/ : http://jean.duvernoy.free.fr/sources/sinquisit.htm) —, outre son travail le plus connu sur les sources inquisitoriales, sa transcription et traduction du Registre d’inquisition de Jacques Fournier (1318-1325), trois volumes – 1965 (transcription latine) et 1968 (traduction) par Jean Duvernoy – Éditions Privat (Toulouse) – Ré-édition 2006 / préface de Emmanuel Le Roy Ladurie, qui y a fondé son célèbre Montaillou, village occitan.


3) Sources polémiques

Les sources polémiques sont nombreuses, augmentées au milieu du XXe siècle par les découvertes de Antoine Dondaine, o.p., in Archivum Fratrum Praedicatorum — nombreuses sources publiées, de A. Dondaine — ou encore, cf. infra, de Franjo Sanjek, o.p.

Cf. aussi, parmi les sources polémiques, celles mentionnées ci-dessous par Michel Roquebert — à propos du vocable « cathares » concernant le Midi de la France, selon lesdites sources :

Michel Roquebert : « Le vocable de cathares est dû à un bénédictin allemand, Eckbert de Schönau, qui désigna ainsi, vers 1163, les hérétiques rhénans, dont il dénonçait la théologie, et en premier lieu sa racine dualiste.
Or on ne manque pas de sources attestant la rapide extension de l’appellation cathare hors de l’Allemagne et son application aux hérétiques languedociens. En premier lieu le canon 27 du IIIe Concile œcuménique du Latran, réuni en mars 1179 : « Dans la Gascogne albigeoise, le Toulousain, et en d’autres lieux, la damnable perversion des hérétiques dénommés par les uns cathares (catharos), par d’autres patarins, publicains, ou autrement encore, a fait de si considérables progrès… ».
Texte dans J. D. Mansi, Sacrorum conciliorum nova et amplissima collectio, t. XXII, 231. Traduction française par Raymonde Foreville dans Histoire des conciles œcuméniques, Paris, L’Orante, 1965, t. VI, p. 222.

« Le 21 avril 1198, le pape Innocent III écrit aux archevêques d’Aix, Narbonne, Auch, Vienne, Arles, Embrun, Tarragone, Lyon, et à leurs suffragants : « Nous savons que ceux que dans votre province on nomme vaudois, cathares (catari), patarins… ».
Texte dans Migne, Patrologie latine, t. 214, col. 82, et dans O. Hageneder et A. Haidacher, Die Register Innozens’III, vol. I, Graz/Cologne, 1964, bulle n° 94, p. 135-138.

« Or cette bulle pontificale s’adresse à des prélats qui sont tous en exercice au sud de la Bourgogne ; il est bien évident, comme le notent d’ailleurs les plus récents éditeurs allemands de la correspondance d’Innocent III, que le mot de catari est dès cette époque une Allgemeinbezeichnung für die Häretiker des 12. und 13. Jh., une appellation générique pour désigner les hérétiques des XIIe et XIIIe siècles.
Die Register Innocenz’III, p. 136, note 4. , et appliquée ici à ceux du pays d’oc.

« Entre 1194 et 1202, le théologien catholique Alain de Lille écrit à Montpellier – donc en Languedoc – sa « Somme en quatre parties, ou De la foi catholique contre les hérétiques ».
Summa quadrapartita ou De fide catholica contra haereticos, Manuscrit à la Bibliothèque Vaticane, Vatic. Lat. 903 ; édité par Migne, Patrologie latine, t.210, col. 305 et suiv. Cf. notamment la col. 366, passage où l’auteur tente de donner l’étymologie du mot cathare.

« Absolument rien ne dit que les catari qui apparaissent à diverses reprises au cours de son texte seraient les hérétiques rhénans ou italiens, et non ceux de son pays d’adoption. » (…)

Roquebert (suite) : « Mais l’argument décisif se trouve assurément dans le Liber contra Manicheos, le « Livre contre les Manichéens » attribué à Durand de Huesca [qui désigne, dit-il], « les manichéens, c’est-à-dire les actuels cathares qui habitent dans les diocèses d’Albi, de Toulouse et de Carcassonne… » [Quidam estimant hoc nomen ‘nichil’ aliquid significare, scilicet aliquam substantiam corpoream et incorpoream et omnes visiblies creaturas, ut manichei, id est moderni kathari qui in albiensi et tolosanensi et carcassonensi diocesibus commorantur.
Texte édité par Christine Thouzellier, Une somme anti-cathare : le Liber contra manicheos de Durand de Huesca, Louvain, 1964, p. 217.

« Une éclatante confirmation, à la fois, de l’emploi du mot cathare à propos des hérétiques languedociens, et de sa signification générique, puisqu’il s’adresse aussi aux cathares d’Italie et « de France », se trouve dans la Summa de Rainier Sacconi ; après avoir dénoncé les erreurs de l’Église des Cathares de Concorezzo, l’ancien dignitaire cathare repenti, entré chez les Frères Prêcheurs, titre un des derniers paragraphes de son ouvrage : Des Cathares toulousains, albigeois et carcassonnais, Il savait de quoi il parlait. Il enchaîne : « Pour finir, il faut noter que les Cathares de l'Eglise toulousaine, de l’albigeoise et de la carcassonnaise tiennent les erreurs de Balesmanza et des vieux Albanistes » etc.
Ultimo notendum est quod Cathari ecclesiae tholosanae, et albigensis et carcassonensis tenent errores Belezinansae… (Summa de Catharis, édit. Franjo Sanjek, Archivum Fratrum Praedicatorum, n° 44, 197.)

« Bref, l’usage du mot cathares pour désigner les hérétiques du sud du royaume de France est attesté, tant en Languedoc et en Italie qu’à la Curie romaine, dès le dernier tiers du XIIe siècle, et son usage perdura au XIIIe.
« Il est donc tout à fait légitime de s’en servir encore au XXIe siècle. D’autant que, pas plus que Rainier Sacconi, nul n’ignore aujourd’hui, quand il rencontre ce mot, de qui il s’agit…
Quant à penser que la lutte contre l'hérésie ne fut qu'un faux prétexte pour lancer la conquête française, c'est ignorer que le roi Philippe Auguste a refusé de s'engager dans la croisade et que, s'il n'a pu l'empêcher, il a quand même réussi à la retarder de dix ans. Il suffit de lire sa correspondance avec le pape Innocent III… Si la "guerre sainte" qu'avait voulue le pape a rapidement dégénéré en pure et simple guerre de conquête, c'est parce qu'elle a inévitablement provoqué un grave conflit entre le droit canonique et le droit féodal… Ce n'est pas très difficile à comprendre. »


4) Chroniques

Guillaume de Tudèle & Anonyme, Chanson de la croisade, Librairie Renouard, 1875, 574 p. (occitan)
Pierre des Vaux de Cernay, Historia albigensis : Historia de factis et triumphis memorabilibus nobilis viri domini Simonis comitis de Monte Forti (latin)
Guillaume de Puylaurens, Chronique de Maître Guillaume de Puylaurens sur la guerre des albigeois, 354 p. (latin), decouvert par Rebiria en 1530
Texte occitan du colloque de Montréal de 1207, retrouvé par Nicolas Vignier vers 1570-1575 et édité en 1601, puis édité par Jean-Paul Perrin en 1612
Jean Chassanion, Histoire des Albigeois, rédigé vers 1560, publié en 1595 (sur source originale occitane du début XIIIe s.), rééd. Jas – Poupin à paraître aux éditions Ampelos — avec introductions historique et théologique.

*

Etc., etc., la liste des sources connues – incontestées – signalée dans ce bref indicatif en regard de leur signification particulière pour le sujet réalité du catharisme notamment occitan, n’étant pas exhaustive, notamment concernant le catharisme en général…


RP


jeudi 4 octobre 2018

Job au-delà du "spoiler"





Job 8 (tob 2010)

1 Alors Bildad de Shouah prit la parole et dit :
2 Ressasseras-tu toujours ces choses
en des paroles qui soufflent la tempête ?
3 Dieu fausse-t-il le droit ?
Shaddaï fausse-t-il la justice ?
4 Si tes fils ont péché contre lui,
il les a livrés au pouvoir de leur crime.
5 Si toi tu recherches Dieu,
si tu supplies Shaddaï,
6 si tu es honnête et droit,
alors, il veillera sur toi
et te restaurera dans ta justice.
7 Et tes débuts auront été peu de chose
à côté de ton avenir florissant.
8 Interroge donc les générations d’antan,
sois attentif à l’expérience de leurs ancêtres.
9 Nous ne sommes que d’hier, nous ne savons rien,
car nos jours ne sont qu’une ombre sur la terre.
10 Mais eux t’instruiront et te parleront,
et de leurs mémoires ils tireront ces sentences :
11 « Le jonc pousse-t-il hors des marais,
le roseau peut-il croître sans eau ?
12 Encore en sa fleur, et sans qu’on le cueille,
avant toute herbe il se dessèche. »
13 Tel est le destin de ceux qui oublient Dieu ;
l’espoir de l’impie périra,
14 son aplomb sera brisé,
car son assurance n’est que toile d’araignée.
15 S’appuie-t-il sur sa maison, elle branle.
S’y cramponne-t-il, elle ne résiste pas.
16 Le voilà plein de sève sous le soleil,
au-dessus du jardin il étend ses rameaux.
17 Ses racines s’entrelacent dans la pierraille,
il explore les creux des rocs.
18 Mais si on l’arrache à sa demeure,
celle-ci le renie : « Je ne t’ai jamais vu ! »
19 Vois, ce sont là les joies de son destin,
et de cette poussière un autre germera.
20 Vois, Dieu ne méprise pas l’homme intègre,
ni ne prête main-forte aux malfaiteurs.
21 Il va remplir ta bouche de rires
et tes lèvres de hourras.
22 Tes ennemis seront vêtus de honte,
et les tentes des méchants ne seront plus.


*

Lisant un texte comme ce chapitre 8 de Job qui nous est proposé pour ce jour, où s’exprime un des « amis de Job », nous sommes confrontés d’emblée à une difficulté : ami de Job ? — notre lecture en est « spoïlée » par notre connaissance de la fin du livre (pour employer un langage que m’ont enseigné mes enfants pour dire la difficulté qu’il y a parfois à voir un film, ou lire un livre, quand on connaît la fin à l’avance). Intrigue irrémédiablement « spoïlée », selon ce néologisme formé sur l’anglais « to spoil / spoiler », lui-même originé dans le latin spoliare, via l’ancien français espoiller… Bref : gâchée.

Notre problème avec les « amis de Job » est de cet ordre. La lecture que nous en faisons est « spoïlée » par ce que nous connaissons la fin du livre, et notamment ch. 42, v. 7, où l’on apprend qu’ « après que le Seigneur eut parlé à Job, il dit à Eliphaz de Théman : Ma colère est enflammée contre toi et contre tes deux amis, parce que vous n’avez pas parlé de moi avec droiture comme l’a fait mon serviteur Job. » Dieu lui-même nous apprenant que les « amis de Job » ont mal parlé de Dieu, voilà un spoiler qui nous induit à chercher un problème dans leur théologie — et généralement nous pensons à un problème de l’ordre d’une théologie de la rétribution individuelle. Et nous voilà lisant les textes où ils s’expriment, et ce ch. 8 en fait partie, avec ce genre d’a priori suspicieux…

Le problème des amis de Job pourrait se résumer alors à notre tentation de trouver dans leur propos une théologie de la rétribution individuelle ! Tentation qui peut affecter jusqu’à nos traductions. Ainsi, aux v. 4 et 5 de ce chapitre 8, les traductions donnent dans l’accentuation en ce sens — et du propos concernant les fils de Job, et de l’opposition entre cela (ils ne sont pas exempts de tout péché) et le conseil à Job au v. 5, introduit par un « mais toi » (si tu fais mieux), pas si évident en hébreu. Sauf à y introduire ladite théologie de la rétribution individuelle !

Or on peut lire aussi le ch. 8 comme développant sous les mots de Bildad une incontestable théologie de la justification par la foi seule des pécheurs que nous sommes tous, comme le reconnaît Job juste après (ch. 9, v 1) ! Où le ch. 8 permet de retrouver dans la suite de son développement ce que nous enseigne le Psaume 1, tout simplement : être enraciné dans le confiance en Dieu comme l’arbre près des cours d’eau.

Où peut être envisagée l’idée d’un malentendu entre Job et ses amis, parlant sur la justification par la foi seule d’un Job leur apparaissant comme s’auto-justifiant ! Là où lui ne marque que son incompréhension de son malheur ; le situant entre une théologie du « qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu ? » et une autre du « ce n’est pas une raison » !… Ce qui peut sans aucun doute apparaître comme légitime !

*

Second aspect du « spoiler » final : Job « a bien parlé » (ch. 42, v. 7b) ! Une question se pose alors : en quoi a-t-il bien parlé au fond, quand il vient lui-même de dire que ce n’est pas le cas (v. 42, v. 1-6) !? Il reconnaît avoir parlé inconsidérément (42, 3) et se repent (42, 6) de ses paroles dues, dit-il, à son ignorance de qui est vraiment Dieu (42, 5).

Ce qui nous renvoie aux paroles attribuées à Dieu, jaillissant dans le tonnerre aux ch. 38-41 : à bien y regarder, qu’est-ce qui les différencie des paroles des amis de Job, le quatrième Elihu inclus, qui lui aussi s’inscrit dans une veine similaire (ch. 32-37). Ce qui conduit à faire un nouveau décompte des discours des amis de Job et des divers propos tenus : 3 amis (Eliphaz, Bildad, Tsophar) ; + 1 (Elihu) = 4 ; +, voire, le discours attribué à Dieu (ch. 38-41) = 5 ; + Mme Job, ch. 2 = 6 ; + Job lui-même = 7 !

Lequel de ces discours « parle bien de Dieu », si 38-40, comme on le comprend communément, est encore une démonstration de force d’un Dieu exigeant le silence ?! Si c’est de cela qu’il s’agit, on doit se demander si le Job de Woody Allen n’a pas raison ! — :
« Le Seigneur parla d'une voix tonnante :
— Suis-je donc obligé, Moi qui ai créé le ciel et la terre, de t'expliquer mes moindres actions ?
Qu'as-tu donc créé, toi qui oses me questionner ?
— Ce n'est pas une réponse, fit Job. »
(Woody Allen, Dieu, Shakespeare et moi)

Si le « spoiler » final nous conduit à chercher la faille théologique dans tel propos théologique précis des paroles des trois premiers amis de Job, on est fondé à se demander si l’on n’est pas dans une impasse via une condamnation d’erreurs théologiques repérées dont on est fondé à se demander si d’une façon ou d’une autre elles ne concernent pas tout ce qui est dit de Dieu dans tout le livre de Job !

*

À moins qu’une autre interprétation des ch. 38-41, qui précèdent le « spoiler » final ne soit possible :

Venons-en pour cela à la sixième interlocutrice de Job, dans la chronologie du récit la première : Mme Job invitant son mari à — selon nos traductions — « "maudire" Dieu et mourir » (ch. 2, v. 9) « Maudire » ? Le même mot qu’emploie juste avant le satan plaidant contre Job en 1, 11 et 2, 5… Il se trouve que le mot hébreu employé ici, barak, signifie, en son sens strict, non pas « maudire », mais « bénir ».

Nos traductions le rendent donc par « maudire » : le terme hébreu rendant, nous dit-on, un euphémisme, pour ne pas employer un terme de malédiction regardant Dieu. Les exégètes et traducteurs ont certes des arguments. Mais on est quand même en droit de se demander pourquoi on ne rend pas l’euphémisme en français en traduisant selon le sens du mot par bénir, quitte à fournir une note de bas de page ; en regard du ch. 3, 1, où il apparaît que le livre connaît aussi pour « maudire » le mot qalal (Job maudissant sa naissance), ou ch. 5, 3, le mot naqab (Eliphaz maudissant la demeure de l’insensé)…

Et si le choix de l’euphémisme où barak (bénir) dit forcément « maudire », relevait lui aussi de l’influence du « spoiler » final ?… nous faisant chercher encore le lieu précis du problème, de l’erreur théologique concernant Dieu…

Ignorant la révélation finale, qui n’a pas encore eu lieu — on est au début de l’intrigue —, si l’on garde le sens obvie de la phrase : « bénis Dieu et meurs », le problème pourrait n’être pas dans le « maudire », mais dans la résignation : « bénis Dieu et résigne-toi — meurs », déjà sous-entendu dans la plaidoirie du satan contre Job devant Dieu, jurant qu’il va le « bénir en face », en venant finalement à se résigner… à en finir.

Or c’est la chose que Job a refusée, la résignation, contre tous les autres propos, qui sont tous insensés, y compris les siens propres — il le dit !

Pas d’explication à la fin du livre, pas même dans la voix divine sourdant de la tempête ! Ce ne serait d’ailleurs pas une réponse ! Mais, dans cette voix, une puissante injonction à se lever quand même, à bâtir encore quand même, dans la foi qu’il est un autre visage de Dieu que celui du satan faisant plonger dans la — légitime — mélancolie. Le Dieu du tonnerre et de la force fabuleuse, qui dit « ça suffit » — Shaddaï) est celui qui fonde l’espérance du « chevalier de la foi » (cf. Kierkegaard donnant ce titre à Abraham ne se résignant pas — in Crainte et tremblement) ; « chevalier de la foi » que devient tout Job qui a vu poindre le jour nouveau d’une louange renouvelée.

Cela contre la tentation de la résignation d’un « bénis Dieu et meurs », qui nous taraude, nous tente de façon difficilement résistible. Nous voilà comme en perdition : une Église en perte de vitesse, en déclin constant : en membres, en pasteurs, en finances ; nous voilà dans un monde en perdition écologique ; sous la menace de conflits mimétiques à grande échelle, au regard des moyens techniques d’autodestruction que nous avons développés… Et j’en passe des troubles divers qui hypothèquent notre avenir. Tentation de tomber les bras : « bénis Dieu et meurs », résignation.

Alors le Livre de Job apparaît comme refus d’un Dieu du « c’est comme ça ». Ce n’est pas dans ses mots que Job a bien parlé (42, 7b), comme ce n’est pas dans leurs mots, ou leur théologie, que ses amis ont « mal parlé » (42, 7a). Leur discours (dont le ch. 8) peut être lu comme excellent, c’est au contraire cette excellence qui pose problème, en tant qu’elle tente d’expliquer l’inexplicable et donc de le rendre relativement acceptable, résignable, donc ; quand, au-delà de toute tentation de résignation, Dieu est le Dieu du vivre quand même. Où l’on rejoint la promesse du Dieu de l’Alliance, redonnée à Job dans le tonnerre final : relève-toi (malgré tout), Je serai avec toi.


RP, La Pommeraye, pastorale EPUdF Ouest, 3.10.18


samedi 1 septembre 2018

"Étrangers et pèlerins sur la terre"





« Étrangers et pèlerins sur la terre ». Au delà de cette citation de 1 Pierre (2, 11), la réserve classique du protestantisme à l’égard des pèlerinages est liée à ce qu’à l’époque de la Réforme, les pèlerinages étaient essentiellement devenus pénitentiels et méritoires en vue du salut des âmes. Sachant que la Réforme est née de la proclamation de la gratuité du salut, dans un refus de sa commercialisation par la pratique et la vente des « indulgences », et sachant que les pèlerinages entraient alors dans la sphère de ce commerce, on comprend qu'elle les ait tenus en suspicion. Rien de plus opposé dans le contexte de l’émergence de la Réforme que cette pratique pénitentielle et méritoire et les principes protestants sola gratia, sola fide : la grâce seule, par la foi seule.

Cela dit, la Réforme fonde son principe sola fide dans l’Écriture, sola scriptura, où l’on trouve un enseignement clair sur les Montées à Jérusalem, des… pèlerinages, relus comme signes de la reconnaissance de la source symbolique de l’effusion de la parole du salut donné par Dieu, parole qui sourd de Jérusalem (Ésaïe 2, 3-4).

À côté de cela, il n’est pas inutile de remarquer que l'origine historique du tourisme, et de nos vacances en général ! se trouve dans les pèlerinages, où il s'agissait d'aller au loin, souvent, donc, en « pénitence », notamment à Rome, mais aussi jusqu’à Jérusalem, ce qui était d'un grand péril ! Le trajet passant souvent par des lieux riches d’art, des esprits cultivés, notamment au XIXe siècle, y ont trouvé un grand intérêt historique et patrimonial. Est né le tourisme, selon ce mot issu du vocabulaire anglais pour désigner ces « tours » — à l’origine du mot : « tourisme » — culturels parfois longs que devaient avoir connus ceux qui pouvaient se les offrir. C'est ainsi que ces privilèges ont acquis un intérêt qui à terme se devait d'être partagé par le plus grand nombre : à l'horizon, pour la France, les congés payés octroyés en 1936 par le Front populaire de Léon Blum : le tourisme pour tous. Souvent vers cette Provence, par où transitaient antan les pèlerins, et où dès la fin du Moyen-Age apparaissent les prémisses de ce qui deviendra l’intérêt esthétique des futurs touristes culturels. Déjà le poète Pétrarque témoigne au XIVe siècle cet intérêt esthétique dans l’ascension du Mont Ventoux. Il en sera de même de tout le trajet des pèlerinages d’antan, jusqu’à Jérusalem, où l’esthétique concerne l’émotion de se retrouver en ces lieux foulés par tant de figures bibliques, par le Christ lui-même.

Cela dit, autre réserve du protestantisme, l’émotion ne va pas jusqu’à sacraliser les lieux, pas même le lieu de la mort du Christ : « il n’est pas ici, il est ressuscité », insiste, selon la parole donnée au dimanche de Pâques (Mt 28, 7 ; Mc 16, 6 ; Lc 24, 6), la tradition protestante qui côté réformé / calvinien, quand elle a fini par concéder la présence d’une croix dans les temples, n’a pas cessé d’insister pour qu’elle reste vide : « il n’est pas ici ». Le temple, selon ce mot qui veut, dans l’héritage de la Renaissance, distinguer le bâtiment et le peuple, qui est, lui, l’Église, le temple est vide aussi, chargé juste de faire retentir la parole de Dieu, et dont les murs reçoivent, en signe de cela, des inscriptions de textes bibliques chargés de la porter.

Où, pour les plus ancrés dans la tradition biblique, on retrouve l’enseignement sur les Montées / pèlerinages à Jérusalem, car c’est de Jérusalem, outre le Sinaï, que sort la parole de Dieu (Ésaïe 2, 3-4).

Concernant la foi chrétienne, on trouve en son cœur l’affirmation de l'accès ouvert à la grâce de Dieu, accès désigné symboliquement comme accès au lieu très saint céleste (Exode 25, 40), symbolisé par le lieu très saint du Temple de Jérusalem : la mémoire juive concernant le Mont du Temple est dès lors le référent symbolique qui fonde la mémoire chrétienne concernant Jérusalem.

Ce référent qui fonde la mémoire chrétienne renvoie à propos de Jérusalem à des textes comme l’Évangile de Jean, ch. 4 — parlant de culte non pas attaché à tel lieu, pour les chrétiens, mais n'en transposant pas moins un culte « en Esprit et en vérité » de ce lieu-là ! Tout comme l’Épître au Hébreux, parlant de rideau du temple déchiré (de ce Temple-là). C'est une approche en déplacement symbolique que nous donne l’Épître aux Hébreux, comme Jean 4 où Jésus annonce dans une discussion sur quel temple prime, le judéen ou le samaritain, que « le salut vient des Judéens / des juifs », pour ipso facto transposer de ce fondement symbolique la grâce ouverte « en Esprit et en vérité ». Ce référent se retrouve dans l'attitude de l'Apôtre Paul, invitant à plusieurs reprises selon le Nouveau Testament au respect de la signification mémorielle des rites juifs, tout en croyant comme Jean 4 la grâce ouverte au-delà des rites. C'est pourquoi c'est évidemment à tort qu'il est accusé d'avoir négligé les règles d'accès au temple, dont il n'a cessé au contraire de respecter la signification symbolique. En arrière-plan, le texte de l’Exode (25, 40), repris par l’épître aux Hébreux (8, 5), parlant de tabernacle céleste comme modèle du tabernacle / temple terrestre.

Car c'est bien de symbolique qu'il s'agit ici et évidemment pas de simples pierres ! Une archéologie mémorielle et symbolique ancrée en des lieux, et des pierres, investis de mémoire — mémoire juive en premier lieu, ouverte à toutes les nations via un déplacement symbolique, dont le cœur est la figure géographique de Jérusalem, promis pour ouverture à toutes les nations (Zach 14), mais dont le cœur juif est le témoin premier et permanent : le christianisme s’ancre sur le vis-à-vis d’un judaïsme vivant, avec tout ce qui en signifie la mémoire vivante.

Cela correspond, en protestantisme, notamment réformé / calvinien, à l’affirmation qu’il y a une seule alliance, celle passée déjà avec Abraham : « l’Alliance faite avec les Pères anciens est si semblable à la nôtre, qu’on la peut dire une même avec elle. Seulement elle diffère en l’ordre d’être dispensée » — Calvin, Institution de la religion chrétienne, II, x, 2.

Cela ancré dans la conviction que « Dieu nous assure de son élection par la seule foi qu’il est fidèle à sa promesse » — ce sur quoi insiste Calvin, par ex. Institution de la religion chrétienne, III, xxiv : « Il nous a signifié sa garde en scellant alliance avec nous ». Et cette Alliance nous précède, remontant avant la fondation du monde dans la promesse du Dieu éternel, et scellée dans le temps bien avant nous.

Sans la pérennité de l’alliance avec Israël, la fidélité de Dieu ne vaut pas non plus pour les chrétiens. Cette alliance, scellée déjà par Dieu avec Abraham, Isaac et Jacob, avec Moïse et le peuple au Sinaï, n’est pas résiliable. Dieu-même s’est engagé ! L’alliance conclue par Dieu avec les Pères n’ayant « pas été fondée sur leurs mérites mais sur sa seule miséricorde » (Calvin, ibid., II, x, 2).

Dieu s’est engagé de façon irrévocable. Une révocation serait même contradictoire en christianisme, puisque la « nouvelle » Alliance — « nouvelle » non pas parce qu’elle serait autre, mais en tant qu’Alliance unique renouvelée (cf. Jérémie 32) — ; la « nouvelle » Alliance-même, donc, repose sur cette même fidélité de Dieu !

Une nouvelle Alliance ne saurait donc qu’être une Alliance renouvelée, l’Alliance déployant ses effets. C’est pourquoi les formes que prend cette unique Alliance sont secondes par rapport au lien qui se scelle en la promesse de Dieu, en sa parole-même, qui transcende les signes où elle nous est annoncée, que ce soit les signes propres au judaïsme, ou ceux du christianisme. La réalité essentielle nous transcende. Elle est fondée dans l’éternité de Dieu, signifiée dans le temps à Abraham et aux patriarches, et, pour la foi chrétienne « déployée en Jésus-Christ » (Calvin, ibid.).

Dès lors la transposition vers le tabernacle céleste vaut aussi pour la foi chrétienne en l’incarnation de la parole de Dieu en Jésus-Christ, incarnation en cet individu, de cette nation, de religion juive. Les lieux de son incarnation, dans lesquels on ressent légitimement une émotion particulière, tout particulièrement pour ceux qui se réclament de Jésus, renvoient à sa présence qui déborde infiniment ces lieux — de la parole du dimanche de Pâques : « il n’est pas ici, il est ressuscité », au signe de son retrait lors de l’Ascension.

Ici, l’idée de pèlerinage elle-même est appelée au même déplacement, vous êtes « étrangers et voyageurs sur la terre » (1 Pierre 2, 11). Cf. aussi Hébreux 11, où il est question de patrie céleste, rejoignant la promesse prophétique d’une Jérusalem céleste — selon une lecture de la forme duelle de Yerushalaïm, ici et au-delà. Où le déplacement dans le temps devient pèlerinage de ce temps vers le Temps du Royaume messianique — à venir selon la foi juive, et toujours à venir mais déjà manifesté dans la résurrection du Christ selon la foi chrétienne.

S’il y a une espérance commune, c’est d’être appelés à être comme coopérateurs de Dieu pour faire advenir le jour où selon la promesse d’Ésaïe (2, 3-4) — conformément à ce que « de Sion sortira la loi, de Jérusalem la parole du Seigneur » — « il sera juge entre les nations, l’arbitre d’une multitude de peuples. De leurs épées ils forgeront des socs, de leurs lances des serpes : une nation ne lèvera plus l’épée contre une autre, et on n’apprendra plus la guerre. »


R. Poupin, Paris, 22.06.17,
Rencontre Onit, « religions et terre sainte »,
perspective protestante
Ligugé, 01.09.18


dimanche 24 juin 2018

Confirmation et catéchèse





La confirmation apparaît parfois encore pour nos jeunes catéchumènes et leurs parents comme une sorte de clôture du catéchisme. Cette perception des choses a une histoire.

Ce sont les Réformateurs qui, au XVIe siècle, ont introduit le catéchisme, tel qu’il sera ensuite repris aussi par l’Église catholique. Rien de tel au long des siècles du christianisme antécédent.

En corollaire, une autre signification de la confirmation. Dans l’Église ancienne, et jusqu’aujourd’hui dans les Églises d’Orient, la confirmation est administrée par le prêtre lors du baptême – y compris des nourrissons – comme sacrement par lequel l’Esprit saint vient confirmer la grâce procurée par le baptême. Or, en Occident, l’Église catholique avait adopté la discipline selon laquelle seul l’évêque et non le prêtre a le pouvoir d’octroyer la confirmation. On a là une des raisons pour lesquelles en Occident, les évêques ne pouvant pas être présents à chaque baptême de nourrisson des nombreuses paroisses de leurs vastes diocèses, la confirmation a été déplacée à l’adolescence, devenant aussi, de ce fait, un rite de passage.

Les Réformateurs ont abandonné la pratique sacramentelle de la confirmation, considérant que la plénitude du don de la grâce est signifiée au baptême. Mais, ayant introduit la nécessité du catéchisme pour que chacun puisse avoir des bases de connaissance de l’enseignement biblique, cela dès le jeune âge, ils ont aussi institué une cérémonie cultuelle de fin du catéchisme, qui, à son tour, et en parallèle avec le rite catholique occidental, a reçu le nom de… confirmation. C’est l’origine de ce qui est devenu notre pratique protestante, qui n’est pas sans inconvénients : du risque de laisser penser que l’assiduité au temple finit là, avec cette sorte de diplôme final, à cette impression redoutable que ce sont les catéchumènes qui confirment eux-mêmes la grâce signifiée au baptême.

Où il n’est pas inutile de souligner que c’est au contraire Dieu qui confirme la fidélité à laquelle il s’est engagé. Au moment du passage à l’âge de responsabilité – équivalent de la bar-mitsvah dans le judaïsme – Dieu redit la véracité de son alliance signifiée, en christianisme, au baptême : même « si nous sommes infidèles, lui demeure fidèle, car il ne peut pas se renier lui-même » (2 Ti 2, 13). Confirmation de la promesse déjà donnée au prophète Ésaïe (54, 10) : « quand les montagnes s’effondreraient, dit Dieu, quand les collines chancelleraient, mon amour ne s’éloignera pas de toi, mon alliance de paix ne sera pas ébranlée : je t’aime d’un amour éternel, et je te garde ma miséricorde ».


RP, Qdn, juin 2018 - PO, septembre 2018


vendredi 1 juin 2018

Ambivoilance





Lisant « signes religieux », je comprends naturellement « voile », ou « foulard ». J’imagine que dans le contexte actuel, je ne suis pas le seul à faire un telle lecture de l’expression « signes religieux ».

D’emblée donc, je me pose la question suivante : s’agit-il bien dans le débat qui agite notre pays d’une question de « signes religieux » ? Ou cette expression n’est-elle qu’un voile pudique sur un tout autre débat ?

Les médailles, croix, étoiles de David, ou mains de Fatima, voire kippas ou tee-shirts à l’effigie du Che Guevara ont-ils jamais suscité semblable agitation ?

Ces questions m’amènent à une autre interrogation : est-il réellement en tout cela question de laïcité et religion. Cette querelle-là n’est-elle pas censément depuis longtemps apaisée ? Et si oui, est-il opportun de persister à la réveiller ? En évitant du même coup le vrai débat qui est posé : le « voile » et sa signification. Car, me semble-t-il, c’est bien de cela qu’il s’agit.

La perpétuation des discussions depuis la « première affaire du voile » en 1989 en est le signe : abordée sous l’angle de la laïcité, la question semble insoluble, sauf à la trancher comme le nœud gordien. C’est bien à cela que me semble s’apparenter notre loi « sur la laïcité ».

Mais, à nouveau, est-ce bien la laïcité qui est en cause ?

Question d’autant plus évidente qu’elle a déjà débordé l’école pour concerner aussi les administrations, puis d’autres domaines, etc., jusqu’où ? Autant de nouvelles lois sur la laïcité ne seraient-elles alors pas déjà débordées au moment de leur promulgation ?

Autant d’aspects des choses qui me mènent à penser que c’est bien du voile qu’il est question, et de rien d’autre. Les musulman(e)s, se sentant naturellement premier(e)s concerné(e)s, semblent bien, à écouter les propos de plusieurs, croire devoir l’entendre ainsi — d’autant plus que le débat se donne ipso facto et nolens volens comme vis-à-vis musulman le seul islamisme, puisque, on y vient, les lectures du Coran y voyant la prescription du voilement des femmes relèvent, nolens volens, d’options islamistes.

Autant de raisons pour lesquelles la question me semblerait devoir abordée être sous un autre angle, direct : la signification que revêt le voile. Le problème, qui s’est d’abord posé à l’école, mais qui la déborde déjà largement ne relèverait-il pas tout simplement de ce que l’égalité des sexes, et donc le droit des femmes, semblent — ou sont — remis en cause ?

Un tel instrument, le voile, bien antérieur à l’islam, ne porte-t-il pas dès lors une signification, des significations, à rechercher en amont de la naissance de l’islam ? La compréhension des propos coraniques à ce sujet (dans les sourates 24 et 30) ne peut se faire sans la prise en compte de cet arrière-plan culturel.

*

Il est déjà question du « voile » dans la 1ère épître de l’Apôtre Paul aux Corinthiens (ch. 11). On sait que là aussi, on ne peut en faire d’exégèse correcte qu’en tenant compte du bain culturel. À l’époque des propos de Paul sur le « voile » ou le « silence » des femmes (1 Co 11, 2-15 ; 1 Co 14, 34-35), la Synagogue, depuis des temps immémoriaux et au temps de Paul, sépare les hommes, qui animent le culte, des femmes nubiles, qui assistent aux cérémonies depuis des pièces adjacentes, ce pour des raisons dont il ne faut pas exclure le côté pratique. Les femmes, de cette façon, s'occupent de leurs enfants en bas âge, qu'elles peuvent nourrir, ou dont les pleurs ne dérangeront pas le déroulement du culte — on est dans une civilisation où ce rôle est strictement réservé aux femmes, responsables de la maternité.

La simple prise en compte de cette coutume de l'Église primitive, fondée sur la structure architecturale des synagogues, éclaire les textes pauliniens sur le silence requis des femmes : les questions théologiques sont, en public, le fait des occupants de la partie centrale du bâtiment cultuel, les hommes habituellement — quoique, on y vient, pas nécessairement eux seuls… Pour paraphraser Paul : « que les femmes qui occupent les parties adjacentes écoutent en silence […] » (1 Co 14, 34-35).

Cela pour « l’ordinaire » du fonctionnement cultuel. C'est avec la question du ministère que l'on entre dans le domaine où, du fait de leur revendication prophétique, les Épîtres de Paul se spécifient par rapport à l'habituel de l’Église, établie sur le modèle de la Synagogue dont on n'a aucune raison d'avoir abandonné la structure.

Avec 1 Co, on est dans le domaine prophétique, qui se construit institutionnellement avec la reconnaissance officielle, par la communauté, des vocations diverses. C'est ainsi que les listes de charismes ne distinguent pas ce qui relève du prophétique de ce qui est de l'ordre institutionnel.

La structure presbytérale reprise de la Synagogue est investie de la liberté de l'Esprit, la faisant se doubler très tôt (Ac 6) de la structure diaconale (dont la synagogue n'est d'ailleurs sans doute pas sans équivalent) dont l'Église ancienne a conservé l'aspect féminin (des femmes diacres) jusqu'au VIe siècle et même plus tard, pour l'Orient. On voit en outre cette structure se charger de prophètes (parmi lesquels on ne peut exclure à lire Paul qu'il y ait eu des femmes), placés au plus haut niveau dans la hiérarchie des vocations et ministères (1 Co 12, 28-30, Ép 4, 11). La Didachè, texte du IIe siècle de l’Église primitive nous apprend (Didachè 11-12) qu'au IIe siècle, qui connaît encore ce ministère, il s'agit d'une fonction supra-locale, de type apostolique (Didachè 15, 1-2).

L'institution néo-testamentaire se structure par la reconnaissance de vocations charismatiques dont tout indique qu'elles sont aussi le fait des femmes. Outre les prophétesses de 1 Co et des Actes, pensons à Phoebé, diaconesse, qui peut aussi se traduire par « ministresse », puisqu'on traduit le même mot par « ministre », pour Paul, sans nier que le ministère de Paul soit celui d'apôtre.

Lorsque les prophétesses enseignaient, entrant dans la structure des ministères, elles n'en restaient pas moins femmes : officiant, elles sortaient de la salle des femmes avec la parure qui, dans l'optique d'alors, les distinguait. C'est d'une façon semblable que le ministère spirituel pouvait s'inscrire de façon tout à fait libre dans la structure que l'Église a conservée tant qu'elle est restée essentiellement juive. Cette disposition architecturale est fondée, donc, sur des raisons pratiques. Ce n'est pas pour des raisons ontologiques que les femmes sont exclues de la partie où se déroulent les cérémonies, puisque les fillettes y sont admises.

Rien n'empêche les femmes, en fonction de la liberté de l'Esprit, de remplir des fonctions habituellement réservées aux hommes, comme la prière (1 Ti 2, 8) ou l'exercice de l'autorité prophétique : Dieu distribue ses dons comme il veut.

Toutefois, lorsque les femmes qui sont investies de telles fonctions exercent leur office, cela ne les fait pas cesser d'être femmes — et, éventuellement, de le signifier par ce signe qui les distingue dans leur dignité propre, intitulé en grec « kaluma » (v. 5, 13), généralement traduit par « voile » — rien d’autre qu’un signe d’époque de pudeur, qui connaît son équivalent masculin, signes de pudeur devenus différents de nos jours.

Où sans doute, dans le contexte des propos de Paul, est-ce simplement de l’équivalent du talith (châle de prière) des hommes (quand il est question de coutume commune – v. 16) qu’il peut s’agir ! Cela impliquerait une relecture de ce texte, dont les termes, comè (chevelure), kaluma (voile), n’impliquent nullement que les hommes doivent ne pas se couvrir (quid du talith ?) pour prendre la parole (prière, prophétie) et que les femmes seules le devraient… La formule du v. 4 (en grec : kata képhalè echon) ne veut pas nécessairement dire : la tête couverte — pour les femmes seules (ce qui serait inconvenant pour les hommes ?!) !… mais peut-être l’inverse (quid du talith ?) ; le v. 14 (où il est question de cheveux, sans mention, dans le grec, de leur longueur !) ; le v. 7 (où il est question de voile qui ne convient pas aux hommes), ces versets ne signifient pas que les hommes ne doivent pas se couvrir d’un talith pour prier !

Bref, si tout cela n’est pas aisé à démêler, reste quand même la possibilité estimable pour les femmes de l’époque de prier ou prophétiser en public, ce qui va loin dans le contexte de la cité grecque, où précisément les femmes étaient exclues de la citoyenneté et des responsabilités publiques qui y étaient afférentes…

Bientôt, en quelques décennies, voire quelques siècles, la liberté ministérielle des femmes va se réduire… Et entraîner la lecture de Paul qui est devenue courante, exigeant des femmes qu’elles se voilent pour prier… en silence !

Où donc des lectures se voulant « littéralistes » — en fait bien dépendantes de traductions elles-mêmes dépendantes de développements tardifs de traditions ensuite admises — considèrent que les femmes doivent, et se taire lors du culte, et s’y voiler pour leurs prières (silencieuses !). C’est de plus en plus rare, mais lorsqu’il m’arrive, je devrais dire m’arrivait, tant c’est à présent rarissime, de voir une femme se couvrir la tête pour une assemblée cultuelle, je sais (savais) avoir à faire à une chrétienne « fondamentaliste », dont l’attitude quant au voile n’était qu’un signe d’une lecture « fondamentaliste » du Nouveau Testament en général, y compris des autres textes que celui concernant le voile. Pas de problème majeur, le Nouveau Testament prônant pardon et présentation de l’autre joue, jamais la violence… Mais tout de même…

Il n’est pas beaucoup de doutes que le voilement des femmes, comme signe religieux, est dans l’islam un symptôme similaire d’une lecture « fondamentaliste », ici islamiste, du Coran (il y en a d’autres !), dont il n’y a aucune raison de penser que la clef de lecture islamiste, en regard de la Sira et des hadith donc, se limiterait à la seule question du voile. Or on trouve des textes autrement redoutables quand ils sont pris à la lettre, que ceux du Nouveau Testament prônant de présenter l’autre joue !

C’est ce dont il s’agit d’avoir conscience : porter le voile est symptôme de lecture « fondamentaliste », islamiste donc en l’occurrence, consciemment ou inconsciemment. Cela ne devant pas faire perdre de vue qu’elle est cependant paradoxalement appuyée sur une argumentation parfaitement libérale, en termes de « c’est mon choix » ! Argumentation libérale justifiant un motif islamiste…

Où l’interdiction légale s’avère être l’attaque d’un simple symptôme, ne touchant pas le cœur du problème.

*

Concernant le voile en soi, il faut remonter à très haute époque pour percevoir son origine. L’historien des religions Odon Vallet la fait remonter à l’Empire assyrien de l’Antiquité. N’est-ce donc qu’une affaire religieuse ? Bien inter-religieuse, alors ! En fait culturelle, concernant les relations des hommes et des femmes.

Un texte très ancien de la Bible hébraïque, donne un indice précieux : le voile comme instrument érotique ! Genèse 24, 64-65 : « Rébecca leva les yeux, vit Isaac, sauta de chameau et dit au serviteur : "Quel est cet homme qui marche dans la campagne à notre rencontre ?" —"C’est mon maître", répondit-il. Elle prit son voile et s’en couvrit. » Dans ce texte, Rébecca se voile à la vue de celui qui sera son mari — un voilement qui n’a de sens que dans le dévoilement qui s’ensuivra ! Le voile a pour fonction de susciter chez l’élu le désir de la découverte des charmes ainsi occultés à dessein. Cette signification du voile se retrouve dans la littérature érotique arabo-musulmane : la femme y devient pour le regard de son aimé le signe de la splendeur de son Créateur, et son voile l’instrument de l’alternance du désir et de son comblement, dans la révélation de la beauté — voilement et dévoilement. C’est aussi là ce que la mystique amoureuse musulmane a transmis à l’Occident médiéval dans le développement de l’amour courtois (cf. René Nelli, L’érotique des Troubadours, éd. Privat, 1963)… Cf. aussi Henry Corbin, citant Rûzbehân Baqlî Shîrazî (En islam iranien, 1974, tel, vol. III, p. 28) : « Rûzbehan […] entendit une mère donner ce conseil à sa fille : “Ma fille, garde ton voile, ne montre ta beauté à personne, de peur qu’elle ne soit ensuite méprisée.” Alors, Shaykh Rûzbehan de s’arrêter et de dire : “Ô femme ! la beauté ne peut souffrir d’être séquestrée dans la solitude ; tout son désir est que l’amour se conjoigne à elle, car dès la prééternité, beauté et amour se sont fait la promesse de ne jamais se séparer ». Il y aurait (eu) ainsi un autre islam auquel il serait opportun de ne pas faire obstacle en ne donnant visibilité qu’aux lectures islamistes.

L’instrumentalisation de cet objet érotique qu’est le voile par les mâles et la signification qu’il a prise en matière de soumission des femmes ressemblent ainsi fort à une dérive, toujours de type érotique.

Cela considéré, on ne peut s’y tromper ; la dimension passionnelle du débat nous en avait avertis : on est au cœur d’une question concernant la relation hommes-femmes, avec le désir et la crainte que cela peut susciter.


RP


vendredi 18 mai 2018

Martin Luther King | MLK 50 ans après





« Quand nous-mêmes, quand même un ange du ciel vous annoncerait un autre Évangile que celui que nous vous avons prêché, qu’il soit rejeté ! » (Galates 1, 8) – i.e. pas besoin d’être infaillible, ni pour Paul, ni pour M.-L. King, (ni pour David – cf. Bathshéva) pour que le message donné soit vrai !

Pas besoin donc non plus pour MLK de se laisser égarer en répondant aux calomnies. Cf. Mt 5, 11-12 & Lc 6, 22-23 : « Heureux serez-vous, lorsqu’on vous outragera, qu’on vous persécutera et qu’on dira faussement de vous toute sorte de mal, à cause de moi. Réjouissez-vous et soyez dans l’allégresse, parce que votre récompense sera grande dans les cieux ; car c’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes qui ont été avant vous. » – Lc 21, 14 : « Mettez-vous donc dans l’esprit de ne pas préparer votre défense »…

Face au FBI et à son directeur J. Edgar Hoover : « le FBI commence à enquêter sur MLK et la Southern Christian Leadership Conference (SCLC, “Conférence des leaders chrétiens du Sud” – créée en 1957) en 1961.
« [Il s’agit d’abord d’une] tentative de prouver que Martin Luther King est communiste [, tentative qui] doit beaucoup à ce que nombre de ségrégationnistes croient que les Noirs du sud étaient jusqu’ici heureux de leur sort, mais qu’ils sont manipulés par des “communistes” et des “agitateurs étrangers”.
« Comme rien n’avait pu être trouvé politiquement contre lui, les objectifs et les enquêtes du FBI changèrent en des tentatives de le discréditer au travers de sa vie privée. L’agence tenta de prouver qu’il était un mari infidèle. » (Wiki)

Il suffit d’entendre quelques citations de tapuscrits du FBI pour savoir qu’il n’y a là rien de crédible : On y lit ainsi, par exemple – tout cela en dit plus sur Hoover que sur MLK ! –, parlant des rencontres de la SCLC, qu’ « un pasteur nègre présent a exprimé plus tard son dégoût de la boisson, de la fornication et de l’homosexualité qui ont eu lieu dans les coulisses, lors de la conférence.
« Plusieurs prostituées nègres et blanches ont été amenées de la région de Miami. Une orgie qui a duré toute la nuit a été organisée avec ces prostituées et certains des délégués présents […]. (&#8230;) une chambre disposait d&#8217;une grande table remplie de whisky. Les deux prostituées nègres ont été payées 50 $ pour se livrer à un spectacle sexuel pour le divertissement des invités. Une variété d&#8217;actes sexuels déviant de la normale ont été observés.&#160;&#187;<br /> &#171; Dès janvier 1964, King se livrait à une autre orgie de 2 jours à Washington, D.C. Beaucoup de personnes présentes se livraient à des actes sexuels aussi bien naturels que non-naturels, pour divertir les spectateurs. Quand l&#8217;une des femmes a refusé de s&#8217;engager dans un acte contre nature, King&#8230; a discuté de la façon dont elle devait être enseignée et initiée à cet égard&#160;&#187;
« Tout au long des années qui ont suivi et jusqu’à cette date, King a continué à poursuivre ses aberrations sexuelles secrètement tout en se montrant à la vue du public comme un chef moral de conviction religieuse. »

On lit aussi dans ce fameux rapport qu’ « un nègre éminent qui est lié par la loi à la maîtresse de King », a traité MLK d’ « hypocrite » : « On a appris en février 1968, par un individu digne de confiance de Los Angeles en mesure de le savoir, que King a eu une relation amoureuse illicite avec la femme d’un dentiste noir de premier plan de Los Angeles, en Californie, depuis 1962. Il pense que King a engendré une petite fille née de cette femme dans la mesure où son mari est prétendument stérile. » […]<br /> &#171; L&#8217;enfant ressemble beaucoup à King et King contribue au soutien de cet enfant. Il appelle cette femme tous les mercredis et la rencontre fréquemment dans différentes villes du pays.&#160;&#187;<br /> &#171; Le nègre éminent qui a fourni l&#8217;information a dit qu&#8217;il était horrifié qu&#8217;un homme au caractère grossier comme King puisse causer tant de problème aux nègres et au gouvernement&#160;&#187;. <br /> &#171; Comme on peut le voir plus haut, c&#8217;est un fait que King se livre non seulement régulièrement à des actes adultères, mais jouit de l&#8217;anormal en s&#8217;engageant dans des orgies sexuelles en groupe.&#160;&#187;

Bref, cf. Goebbels ou du bon usage du proverbe sur la fumée sans feu : « calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose », sous prétexte qu’ « il n’y a pas de fumée sans feu », et qu’il est donc inutile de chercher à quel incendiaire profite la fumée !… quand l’incendiaire parvient jusqu'à instiller le doute même parmi des très proches de MLK.

Ce qui en ressort concernant MLK : il suffit de savoir ce qu’est une pastorale (la SCLC en est une) pour mesurer le délire – délire raciste en l’occurrence (cf. infra) ! Pour le reste, rien. Ni preuve, ni a fortiori de flagrant délit. Que des rumeurs, des interprétations de rumeurs et de propos sans preuves vérifiables. Résumé Wiki : « Les enregistrements, certains rendus publics depuis, n’apportèrent rien de concluant et aucune preuve ne put être apportée sur les infidélités supposées de Martin Luther King, malgré les remarques de certains officiels tel le président Johnson qui avait dit qu’il était un “prêcheur hypocrite”. Des livres paraissent dans les années 1980 à ce sujet mais aucun ne put avancer les preuves d’une quelconque infidélité. »

Cf. Coretta Scott King, pour qui ce n&#8217;était que vendetta de feu J. Edgar Hoover.  : « “Le FBI a tout essayé, et Martin et moi en avons parlé. Très tôt, il a dit : ‘La plupart des gens sont vulnérables quand il s’agit d’argent et de sexe. Ce sont les deux choses dont ils essaient de vous charger.’ Quand il s’agissait d’argent, Martin faisait très attention à la comptabilité et à la façon dont il utilisait les fonds [mais on l’a aussi mis en prison pour fraude fiscale imaginaire, puis acquitté]. Les gens lui ont dit que s’ils ne pouvaient rien trouver, ils essaieraient de le coincer.”
Elle dit avoir reçu une fois un enregistrement non marqué, prétendument du Dr. King dans une situation compromettante. “Eh bien, je ne pouvais pas faire grand-chose, c’était juste beaucoup de charabia.” Riant, Coretta dit : “Si c’était tout ce que Hoover avait, il n’avait rien.”
Pourtant, Coretta King insiste : cette campagne pour discréditer et même dénigrer son mari a laissé de profondes cicatrices. Elle croit fermement que le meurtre de son mari en 1968 faisait partie d’une conspiration. “Je ne peux pas prouver qui l’a fait”, admet-elle, “mais je sais que cela ne vient pas d’un seul homme. Avec tout ce qui s’est passé au sujet du FBI, c’est tellement clair.” »
(Interview par Joyce Leviton, 20 Fév. 1978)


Chronologie


Arrière-plan

Atlanta : naissance dans une famille pastorale. À Atlanta toujours (Morehouse College), puis Pennsylvanie (Crozer Seminary) et Boston : études de théologie et philosophie qui dès Morehouse le convainquent d’être pasteur, malgré ses fortes réticences de départ.

Thèse de doctorat : A Comparison of the Conception of God in the Thinking of Paul Tillich and Henry Nelson Wieman.
MLK se sépare, dans sa thèse de doctorat, de Tillich et Wieman, pour se rattacher à l’ « idéalisme personnaliste ». Ni idéalisme d’une transcendance impersonnelle, ni processus immanent, impersonnel aussi – ni par ailleurs matérialisme de l’hégélianisme marxiste. MLK retient de Hegel, dont il se réclame, le processus dialectique, pour lui notamment comme méthode de réconciliation des contraires, processus dont il pense que la personne est le sens, personne dont Dieu est le fondement, aussi personnel ; il rejette aussi l’athéisme de Marx ; il en retient l’apport au christianisme social reçu chez Walter Rauschenbusch, ou Reinhold Niebuhr, outre les militants William E. B. Du Bois et A. Philip Randolph. (Hoover aurait-il pu, s’il avait suffisamment compris cela, faire flèche de ce bois-là dans son accusation de communisme ?)
L’idéalisme personnaliste rejoint la conviction de la valeur infinie de chaque personne, image de Dieu, notion déjà enseignée par sa mère lors de son premier choc racial à l’âge de 6 ans : « ne doute jamais de ta valeur ». L’idéalisme personnaliste, la personne comme sens du processus dialectique de la Création, évoque aussi la formule talmudique : « celui qui tue un homme détruit le monde entier, celui qui sauve un homme sauve le monde entier. » Référence aussi, chez MLK, à Thomas d'Aquin. Pensons aussi par ailleurs au prénom de MLK, hérité du changement de prénom de son père (d’abord Michael) suite à sa découverte, en Allemagne, de la figure de Martin Luther. Pensons au cœur du message du réformateur : « coram Deo sola fide vivere ». Dignité de chacun devant Dieu, dont la prise au sérieux a déjà joué un rôle dans l’abolition de l’esclavage un siècle avant MLK.
Son combat sera donc mené dans le cadre de la non-violence évangélique du Sermon sur la Montagne, appliqué selon la méthode de Gandhi, avec en amont aussi Henry Thoreau et sa philosophie de la désobéissance civile.


1) Montgomery ("Lève-toi pour la justice. Et je serai avec toi. Même jusqu'à la fin du monde") 1955

MLK est pasteur à Montgomery depuis un an quand, le 01.12.1955, Rosa Parks refuse de céder sa place dans un bus. MLK sera porte-parole du mouvement de boycott des bus qui au bout d’un an (380 jours) débouche sur la victoire.
Puis à partir de 1960, vu la charge de son combat, il sera pasteur à Atlanta comme adjoint de son père.
Après la victoire de Montgomery, une action à Albany (1961-1962) est vécue comme un échec, n'ayant abouti qu'à un compromis vide. C'est dans ce contexte que James Baldwin écrit La prochaine fois, le feu (1963), pensant à l'option prônée par Malcolm X. Pour MLK, la leçon de l’échec ouvre vers l’action à Birmingham.


2) Birmingham – 03-04.1963

« Je suis présent à Birmingham parce que l’injustice y est présente… Toute loi qui élève la personne humaine est juste. Toute loi qui la dégrade est injuste. Toute loi qui impose la ségrégation est injuste car la ségrégation déforme l'âme et endommage la personnalité. Elle donne à celui qui l'impose un fallacieux sentiment de supériorité et à celui qui la subit un fallacieux sentiment d'infériorité. » (Lettre de prison)

À Birmingham MLK accepte l’emprisonnement (comme part du combat non-violent et prix de la désobéissance civile ; et à l'instar de mille enfants et adolescents qui ont rejoint les manifestations) ; de la prison, il écrit sa lettre restée célèbre – en réponse à 8 ministres du culte de traditions diverses, qui lui demandent d’être patient…

Lettre de prison de Birmingham (extrait) :
« quand vous avez vu des populaces vicieuses lyncher à volonté vos pères et mères, noyer à plaisir vos frères et sœurs ; quand vous avez vu des policiers pleins de haine maudire, frapper, brutaliser et même tuer vos frères et sœurs noirs en toute impunité ; quand vous voyez la grande majorité de vos vingt millions de frères noirs étouffer dans la prison fétide de la pauvreté, au sein d’une société opulente ; quand vous sentez votre langue se nouer et votre voix vous manquer pour tenter d’expliquer à votre petite fille de six ans pourquoi elle ne peut aller au parc d’attractions qui vient de faire l’objet d’une publicité à la télévision ; quand vous voyez les larmes affluer dans ses petits yeux parce qu’un tel parc est fermé aux enfants de couleur ; quand vous voyez les nuages déprimants d’un sentiment d’infériorité se former dans son petit ciel mental ; quand vous la voyez commencer à oblitérer sa petite personnalité en sécrétant inconsciemment une amertume à l’égard des Blancs ; quand vous devez inventer une explication pour votre petit garçon de cinq ans qui vous demande dans son langage pathétique et torturant : “Papa, pourquoi les Blancs sont si méchants avec ceux de couleur ?” ; quand, au cours de vos voyages, vous devez dormir nuit après nuit sur le siège inconfortable de votre voiture parce que aucun motel ne vous acceptera ; quand vous êtes humilié jour après jour par des pancartes narquoises : “Blancs”, “Noirs” ; quand votre prénom est “Nègre” et votre nom “mon garçon » (quel que soit votre âge) ou “John” ; quand votre mère et votre femme ne sont jamais appelées respectueusement “madame” ; quand vous êtes harcelé le jour et hanté la nuit par le fait que vous êtes un nègre, marchant toujours sur la pointe des pieds sans savoir ce qui va vous arriver l’instant d’après, accablé de peur à l’intérieur et de ressentiment à l’extérieur ; quand vous combattez sans cesse le sentiment dévastateur de n’être personne ; alors vous comprenez pourquoi nous trouvons si difficile d’attendre. »

Birmingham (entre autres lieux ; il y a déjà eu nombre d’attentats à Montgomery) sera victime de plusieurs attentats dont celui du 15.09.63 tuant 4 fillettes à l’école du dimanche de l’Église de la 16e rue. Cette haine qui tue des enfants n’a hélas pas perdu son actualité (on pense à l’école juive de Toulouse en 2016). La conviction de MLK, victime lui-même d’attentats à la bombe visant sa maison et sa famille, femme et enfants, est qu’une haine à ce point pathologique, pour ne pas engendrer encore de la haine, ne peut être vaincue que par l’amour. Actualité de son message !, qu’il déploie dans son célèbre discours donné au terme de la marche organisée vers Washington, la même année.


3) Washington (« j’ai un rêve ») – 28.08.1963

« Il y a un siècle de cela, l’esclavage était aboli. Cette proclamation historique faisait, comme un grand phare, briller la lumière de l’espérance aux yeux de millions d’esclaves noirs (“negros” dans l’anglais de MLK) marqués au feu d’une brûlante injustice. Ce fut comme l’aube joyeuse qui mettrait fin à la longue nuit de leur captivité.
Mais cent ans ont passé et le Noir (“Negro”, donc, dans l’anglais de MLK) n’est pas encore libre. Cent ans ont passé et l’existence du Noir est toujours tristement entravée par les liens de la ségrégation, les chaînes de la discrimination ; cent ans ont passé et le Noirvit encore sur l’île solitaire de la pauvreté, dans un vaste océan de prospérité matérielle ; cent ans ont passé et le Noir languit toujours dans les marges de la société et se trouve en exil dans son propre pays.
C’est pourquoi nous sommes accourus aujourd’hui en ce lieu pour rendre manifeste cette honteuse situation. En ce sens, nous sommes montés à la capitale de notre pays pour toucher un chèque. En traçant les mots magnifiques qui forment notre constitution et notre déclaration d’indépendance, les architectes de notre république signaient une promesse dont héritait chaque Américain. Aux termes de cet engagement, tous les hommes, les Noirs, oui, aussi bien que les Blancs, se verraient garantir leurs droits inaliénables à la vie, à la liberté et à la recherche du bonheur.
Il est aujourd’hui évident que l’Amérique a failli à sa promesse en ce qui concerne ses citoyens de couleur. Au lieu d’honorer son obligation sacrée, l’Amérique a délivré au peuple noir un chèque sans valeur ; un chèque qui est revenu avec la mention “Provisions insuffisantes”. Nous ne pouvons croire qu’il n’y ait pas de quoi honorer ce chèque dans les vastes coffres de la chance en notre pays. Aussi sommes nous venus encaisser ce chèque, un chèque qui nous fournira sur simple présentation les richesses de la liberté et la sécurité de la justice. […]
Il n’est plus temps de se laisser aller au luxe d’attendre ni de prendre les tranquillisants des demi-mesures. Le moment est maintenant venu de réaliser les promesses de la démocratie ; le moment est venu d’émerger des vallées obscures et désolées de la ségrégation entre Noirs et Blancs pour fouler le sentier ensoleillé de la justice raciale […].
1963 n’est pas une fin mais un commencement. […]
Il n’y aura plus ni repos ni tranquillité tant que le Noir n’aura pas obtenu ses droits de citoyen.
Les tourbillons de la révolte continueront d’ébranler les fondations de notre nation jusqu’au jour où naîtra l’aube brillante de la justice.
Mais il est une chose que je dois dire à mon peuple, debout sur le seuil accueillant qui mène au palais de la justice : en nous assurant notre juste place, ne nous rendons pas coupables d’agissements répréhensibles.
Ne cherchons pas à étancher notre soif de liberté en buvant à la coupe de l’amertume et de la haine. Livrons toujours notre bataille sur les hauts plateaux de la dignité et de la discipline. Il ne faut pas que notre revendication créatrice dégénère en violence physique. […]

Je vous le dis ici et maintenant, mes amis : même si nous devons affronter des difficultés aujourd’hui et demain, je fais pourtant un rêve. Je rêve que, un jour, notre pays se lèvera et vivra pleinement la véritable réalité de son credo : “Nous tenons ces vérités pour évidentes par elles-mêmes que tous les hommes sont créés égaux.” […] [Cf. Toussaint Louverture et les Haïtiens et la Déclaration de 1789.]

[… Sonne la cloche de la liberté de sorte que] nous puissions hâter la venue du jour où tous les enfants de Dieu, les Noirs et les Blancs, les juifs et les nations, les catholiques et les protestants, pourront se tenir par la main et chanter les paroles du vieux “negro spiritual” : “Libres enfin. Libres enfin. Merci Dieu tout-puissant, nous voilà libres enfin.” »


4) Oslo (prix Nobel) – 10.12.1963

On est au point culminant du succès de MLK, qui débouche sur le prix Nobel de la paix, après qu’il eût été nommé personnalité de l’année par le Time Magazine. Mais lui ne s’en laisse pas conter : il sait profondément sa propre faiblesse et est en proie à de vifs sentiments de culpabilité et d’indignité, selon ce qui n’est que réalisme d’un chrétien méditant le Sermon sur la Montagne et la racine intérieure du péché chez l’homme qui sait avoir « besoin de la grâce divine du pardon. » Expérience similaire chez Paul (cf. Ro 7) : il n’y a pas lieu d’y chercher la trace d’une validation des calomnies de Hoover !


5) Selma (marche vers Montgomery) – 21-25.03.1965

Après ces jours, les choses, en matière de célébrité heureuse, vont se dégrader. Dernier moment décisif de son combat contre la ségrégation dans le Sud (après une action à St. Augustine en Floride), la marche de Selma à Montgomery où il confronte, avec les autres manifestants, une opposition des plus violentes (avec des morts). Combat triomphal avec le vote de la loi qui débloque les obstacles contre la possibilité pratique du vote des noirs. Moment tournant, qui débouche sur une prise de conscience du cœur social et politique du problème – qui voit baisser considérablement la popularité et les soutiens de MLK. Où on est fondé à penser que la déségrégation, déconstruisant des lois racistes à l’horrible portée symbolique, soulageait au fond l’essentiel de l’Amérique.
La mise au jour du fondement social et politique du problème par un MLK qui décide de s’y attaquer de front laisse apparaître une autre paire de manches : ce qui sous-tendait les lois racistes du Sud, et qui n’existe pas dans le Nord, où le racisme est loin d’être inexistant pour autant. Cela se fera à Chicago où MLK choisit par solidarité d’habiter dans un quartier où vivent les noirs les plus pauvres.


6) Chicago (le choix de la pauvreté solidaire) – à partir du 26.01.1966

→ La question sociale

« Il y a beaucoup de choses que notre pays peut et doit faire, si l’on veut que les Noirs accèdent à la sécurité économique. Une des réponses à cet enjeu, il me semble, est le revenu annuel garanti pour tous, et pour toutes les familles de notre pays. Il me semble… que le mouvement des droits civiques doit commencer dès maintenant à s’organiser pour le revenu annuel garanti, commencer à s’organiser dans tout le pays, à mobiliser toutes les forces possibles pour attirer l’attention de notre pays sur ce besoin. Et je crois qu’un tel projet fera beaucoup pour régler les problèmes économiques des Noirs, et ceux que rencontrent tous les pauvres de notre pays. » (M.-L. King, Où allons-nous ? la dernière chance de la démocratie américaine, 1967) – « tous les pauvres », car MLK ne manque pas d’expliquer que les blancs pauvres sont victimes eux aussi du même système d’oppression qui tend à dresser les pauvres les uns contre les autres au prétexte qu’ils n’ont pas la même couleur de peau, origine, etc. ; il est stupide d’y fonder une mythique supériorité des uns sur les autres. « Revenu annuel garanti pour tous ». Cela 20 ans environ après la déclaration universelle des droits de l’homme.

J’en cite l’article 25 : « Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires ; elle a droit à la sécurité en cas de chômage, de maladie, d’invalidité, de veuvage, de vieillesse ou dans les autres cas de perte de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes de sa volonté. » 20 ans environ après cette déclaration, on est donc un peu plus de 20 ans après la défaite du IIIe Reich…


→ L’opposition à la guerre du Vietnam (et la question coloniale ; cf. MLK au Ghana – 1957)

Cf. les termes d’un autre américain pour poser la question de fond que décèle MLK, James Baldwin :

« Toute prétention à une supériorité quelconque, sauf dans le domaine technologique, qu’ont pu entretenir les nations chrétiennes, a, en ce qui me concerne, été réduite à néant par l’existence même du IIIe Reich. Les Blancs furent et sont encore stupéfaits par l’holocauste dont l’Allemagne fut le théâtre. Ils ne savaient pas qu’ils étaient capables de choses pareilles. Mais je doute fort que les Noirs en aient été surpris ; au moins au même degré. Quant à moi, le sort des juifs et l’indifférence du monde à leur égard m’avaient rempli de frayeur. Je ne pouvais m’empêcher, pendant ces pénibles années, de penser que cette indifférence des hommes, au sujet de laquelle j’avais déjà tant appris, était ce à quoi je pouvais m’attendre le jour où les États-Unis décideraient d’assassiner leurs nègres systématiquement au lieu de petit à petit et à l’aveuglette. » (James Baldwin, La prochaine fois, le feu)

*

Cf. avec Aimé Césaire, le parallèle français. Un développement et des mots parfaitement similaires à ceux de MLK quinze ans après :

« Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte.
Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. […]

« Chaque fois qu’il y a eu au Viêt-nam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et […] au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et “interrogés”, de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent.
Et alors un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets.
On s’étonne, on s’indigne. On dit : “Comme c’est curieux ! Mais, Bah ! C’est le nazisme, ça passera !” Et on attend, et on espère ; et on se tait à soi-même la vérité, que c’est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens ; que ce nazisme là, on l’a cultivé, on en est responsable, et qu’il sourd, qu’il perce, qu’il goutte, avant de l’engloutir dans ses eaux rougies de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne.
Oui, il vaudrait la peine d’étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d’Hitler et de l’hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXème siècle qu’il porte en lui un Hitler qui s’ignore, qu’Hitler l’habite, qu’Hitler est son démon, que s’il vitupère, c’est par manque de logique, et qu’au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est […] d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique.
Et c’est là le grand reproche que j’adresse au pseudo-humanisme : d’avoir trop longtemps rapetissé les droits de l’homme, d’en avoir eu, d’en avoir encore une conception étroite et parcellaire, partielle et partiale et, tout compte fait, sordidement raciste. […]
[Cf. le « rêve » de MLK et la citation de la Déclaration d’Indépendance américaine : “Nous tenons ces vérités pour évidentes par elles-mêmes que tous les hommes sont créés égaux.”]

« […] Au bout de l’humanisme formel et du renoncement philosophique, poursuit Césaire, il y a Hitler.
Et, dès lors, une de ses phrases s’impose à moi : “Nous aspirons, non pas à l’égalité, mais à la domination. Le pays de race étrangère devra redevenir un pays de serfs, de journaliers agricoles ou de travailleurs industriels. Il ne s’agit pas de supprimer les inégalités parmi les hommes, mais de les amplifier et d’en faire une loi.”
Cela sonne net, hautain, brutal, et nous installe en pleine sauvagerie hurlante. Mais descendons d’un degré.
Qui parle ? J’ai honte à le dire : c’est l’humaniste occidental, le philosophe “idéaliste”. Qu’il s’appelle Renan, c’est un hasard. Que ce soit tiré d’un livre intitulé : La Réforme intellectuelle et morale, qu’il ait été écrit en France, au lendemain d’une guerre que la France avait voulue du droit contre la force, cela en dit long sur les mœurs bourgeoises.
“La régénération des races inférieures ou abâtardies par les races supérieures est dans l’ordre providentiel de l’humanité. […]”
Hitler ? Rosenberg ? Non, Renan. »
(Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme)

*

Cf. Frantz Fanon – disciple de Césaire ; et dont MLK a connu la pensée (dont il se sépare sur la question de la non-violence) :

« […] Mon professeur de philosophie, d’origine antillaise, […] me le rappelait un jour : “Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous.” Et je pensais qu’il avait raison universellement, entendant par là que j’étais responsable, dans mon corps et dans mon âme, du sort réservé à mon frère. Depuis lors j’ai compris qu’il voulait tout simplement dire : “un antisémite est forcément négrophobe.” Et il précisait : “Chacun de mes actes engage l’homme. Chacune de mes réticences, de mes lâchetés manifeste l’homme.” » (Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs)

Où l’on doit s’interroger sur la dimension psychopathologique du rapport d’Hoover !

Frantz Fanon poursuit (ibid.) – et son livre date de 1952, soit une quinzaine d’années avant le rapport d’Hoover – : « la négrophobe, écrit-il comme psychiatre, n’est en réalité qu’une partenaire sexuelle putative, – tout comme le négrophobe est un homosexuel refoulé » – remarque troublante quand on sait par ailleurs que ce point, selon plusieurs analystes de son trajet, pourrait concerner cruellement Hoover. Il y aurait peut-être à creuser cet aspect qui, mutatis mutandis, rappelle le film, d’une époque plus récente que les années 60, American Beauty.

Car pour le négrophobe, précise Fanon, « vis-à-vis du nègre, en effet, tout se passe sur le plan génital [Cf. Coretta, <i>Vie </i>p. 135]. […] Sur le plan phénoménologique, il y aurait à étudier une double réalité. [L’antisémite] a peur du Juif à cause de son [supposé] potentiel appropriatif. “Ils” sont partout. Les banques, les bourses, le gouvernement en sont infestés. Ils règnent sur tout. Bientôt le pays leur appartiendra. Ils sont reçus aux concours avant les “vrais” Français. Bientôt ils feront la loi chez nous […]. Les nègres, eux, ont la puissance sexuelle. Pensez donc ! avec la liberté qu’ils ont, en pleine brousse ! Il paraît qu’ils couchent partout, et à tout moment. Ce sont des génitaux. » Tout cela, précise Fanon comme psychiatre, est bien sûr totalement fantasmatique, psychopathologique.

Et cela permet de s’interroger sur le délire du rapport du FBI, que certains, même bienveillants à l’égard de MLK, croient, au moins partiellement, jusqu’aujourd’hui ! Un rapport qui dévoile simplement la négrophobie qui seule peut le rendre crédible (sans quoi non seulement on aurait des preuves, mais le clou négrophobe eût été inévitablement enfoncé plus avant sur ce thème). Un rapport qui en outre met la puce à l’oreille concernant le retournement de l’opinion dans les dernières années de MLK, après que la loi ait enfin consacré la déségrégation et l’accès au vote. Il n’est pas indifférent que l’apogée des calomnies de Hoover date des années 1967-1968, époque de grande impopularité de MLK suite à ses prises de position.

Frantz Fanon encore, citant le psychologue américain Bernard Wolfe : « Depuis le début de l’esclavage, sa culpabilité démocratique et chrétienne en tant que propriétaire d’esclaves, conduisait le Sudiste à définir le Noir comme une bête, un Africain inaltérable dont le caractère était fixé dans le protoplasma par des gènes “africains”. Si le Noir se voyait assigner les limbes humains, ce n’était pas par l’Amérique mais par l’infériorité constitutionnelle de ses ancêtres de la jungle. »
D’où le soulagement de la déségrégation. N’oublions pas que la ségrégation restait une anomalie démocratique, quinze ans après que les États-Unis aient été à la tête du combat contre le racisme nazi.
Mais cela n’enlève rien à ce que la psychopathologie raciste continue de penser du nègre. Et c’est donc lorsque MLK pousse l’analyse du problème à ses dimensions sociale et coloniale, qu’il subit les plus vives attaques, qu’il perd sa popularité, et qu’il est finalement assassiné. Ce qui nous conduit au dernier lieu de son trajet : Memphis…


7) Memphis – avril 1968

MLK est venu à Memphis soutenir une grève des éboueurs. Le 3 avril, ses dernières paroles publiques évoquent le livre du Deutéronome, ch. 34, v. 1 & 4 : « Moïse monta des plaines de Moab sur le mont Nebo, au sommet du Pisga, vis-à-vis de Jéricho. Et l’Éternel lui fit voir tout le pays […] ; L’Éternel lui dit : C’est là le pays que j’ai juré de donner à Abraham, à Isaac et à Jacob, en disant : Je le donnerai à ta postérité. Je te l’ai fait voir de tes yeux ; mais tu n’y entreras point. ».

« Nous avons devant nous des journées difficiles, dit MLK en fin de sa dernière prédication. Mais peu m’importe ce qui va m’arriver maintenant, car je suis arrivé jusqu’au sommet de la montagne.
Je ne m’inquiète plus. Comme tout le monde, je voudrais vivre longtemps. La longévité a son prix. Mais je ne m’en soucie guère maintenant. Je veux simplement que la volonté de Dieu soit faite.
Et il m’a permis d’atteindre le sommet de la montagne. J’ai regardé autour de moi. Et j’ai vu la Terre promise. Il se peut que je n’y pénètre pas avec vous. Mais je veux vous faire savoir, ce soir, que notre peuple atteindra la Terre promise.
Ainsi je suis heureux, ce soir. Je ne m’inquiète de rien. Je ne crains aucun homme. Mes yeux ont vu la gloire de la venue du Seigneur. » (Extrait/fin du dernier discours de MLK, 3 avril 1968 au soir.)

Le lendemain, 4 avril 1968, Martin Luther King était assassiné… nous laissant le message porté par son combat non-violent, le seul efficace : la haine ne peut être vaincue que par l’amour.


15/01/1929
Naissance de Martin Luther King, Jr., à Atlanta (Géorgie).
25/02/1948
King ordonné pasteur de l’Église baptiste.
10/12/1948
Déclaration universelle des droits de l’homme.
18/06/1953
Épouse Coretta Scott à Marion (Alabama).
17/05/1954
La cour suprême des États-Unis déclare la ségrégation dans les écoles publiques anticonstitutionnelle.
01/09/1954
M.L.K devient pasteur de l’Église baptiste de Dexter Avenue à Montgomery.
01/12/1955
Rosa Parks, couturière noire, refuse de céder sa place à un Blanc dans un bus de Montgomery, comme la loi l’exige. Le contrôleur la fait arrêter pour infraction.
02/12/1955
Mobilisation des Noirs de la ville qui décident de boycotter les bus municipaux. Placent M.L.K. à la tête du mouvement.
05/12/1955
Début du boycott des autobus à Montgomery (durera 382 jours), ainsi que du ministère de M.L.K. en faveur de l’égalité entre Noirs et Blancs
10-11/01/1957
Création de la conférence des dirigeants chrétiens du Sud (S.C.L.C.). M.L.K. en est nommé président.
24/01/1960
M.L.K. s’installe à Atlanta avec sa famille. Il seconde son père comme pasteur à l’Église d’Ebenezer.
15/04/1960
Création du comité de coordination des étudiants non-violents (S.N.C.C.).
12/1961 à 07/1962
Campagne non-violente à Albany.
03-04/1963
Actions non-violentes à Birmingham.
28/08/1963
Marche sur Washington.
"I have a dream" prononcé ce jour là.
22/11/1963
Kennedy assassiné à Dallas (Texas).
02/07/1964
Signature de la loi sur les droits civiques, par le président L.B. Johnson.
10/12/1964
M.L.K. reçoit le prix Nobel de la paix à Oslo.
21/02/1965
Malcolm X assassiné à New York.
21-25/03/1965
Marche de Selma à Montgomery.
06/08/1965
Johnson signe la loi sur le droit de vote.
26/01/1966
M.L.K. s’installe dans le ghetto noir de Chicago.
06/1966
Le slogan "Black Power" utilisé pour la première fois en public.
07/1967
Importantes émeutes raciales dans les villes du Nord.
27/11/1967
M.L.K. annonce que la S.C.L.C. organisera une marche des pauvres, Noirs et Blancs, sur Washington.
04/04/1968
Assassinat de M.L.K. à Memphis.
02/11/1983
Texte de loi selon lequel, dès 1986, le troisième lundi de janvier sera une fête nationale pour commémorer la naissance de Martin Luther-King Jr.


RP, MLK 50 ans après, 18 mai 2018, Poitiers, espace MLK