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mardi 14 avril 2026

Le 7-octobre - parcours historique sur le long terme



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Bernanos : “Hitler a déshonoré l'antisémitisme” (sic)


Question : Pourquoi le 7-octobre a, de fait, déchaîné mondialement l’antisémitisme — avant toute réplique d’Israël à Gaza ? (Cf. Eva Illouz, Le 8-Octobre. Généalogie d'une haine vertueuse, Tracts Gallimard n°60)

En “réponse”, les “antisionistes” revendiqués jugent couramment “légère” la réception traumatisée du 7-octobre, en renvoyant à un passé remontant à 1948, qui expliquerait la violence inouïe du 7-octobre : “il faut voir la violence d’aujourd'hui dans un contexte plus large”, entend-on asséner. À y regarder de plus près, à mieux élargir le contexte en remontant plus haut dans l’histoire, il apparaît que le compliment peut être retourné, comme peut être retournée la précédence dans le rapport de l’antisémitisme à l’antisionisme : il y a continuité historique et chevauchement systématique entre — dans ce sens — antisionisme, antijudaïsme et antisémitisme ; antisionisme et antijudaïsme se concrétisant en antisémitisme.

C’est Georges Bernanos qui nous permettra d’introduire notre réflexion à ce sujet. Je le cite : « Il y a une question juive. Ce n’est pas moi qui le dis, les faits le prouvent, écrit-il. Il explique : Qu’après deux millénaires le sentiment raciste et nationaliste juif soit si évident pour tout le monde que personne n’ait paru trouver extraordinaire qu’en 1918 les alliés victorieux aient songé à leur restituer une patrie, cela ne démontre-t-il pas que la prise de Jérusalem par Titus n’a pas résolu le problème ? Ceux qui parlent ainsi se font traiter d’antisémites. Ce mot me fait de plus en plus horreur, Hitler l’a déshonoré à jamais. » (Bernanos, 24 mai 1944 dans O Jornal, presse brésilienne, reproduit dans Le Chemin de la Croix-des-Âmes, 1948, Gallimard, p. 421-422.) Précision : Bernanos faisait sienne la distinction utilisée dans les hautes sphères catholiques de l’époque entre “bon antisémitisme”, catholique, et voulu “non-violent”, et “mauvais antisémitisme”, païen et violent (cf. David Kertzer, Le Vatican contre les juifs, Le rôle de la papauté dans l’émergence de l’antisémitisme moderne, éd. Robert Laffont, 2003 / The Pope against the Jews, New York, 2001).

Bernanos exprimait dès les années 1930 un fort regret concernant l’échec de Titus à anéantir le peuple juif, dans son pamphlet de 1931, La Grande Peur des bien-pensants (dans un passage où Bernanos soutient l’œuvre d’Édouard Drumont La France juive et dénonce violemment l’influence qu’il juge corruptrice des juifs sur la société française et l’esprit chrétien) : « Il y a des jours où je regrette que Titus n’ait pas mis le couteau à la gorge du dernier juif, car ce que nous payons aujourd’hui, ce n’est pas le crime d’un peuple, mais le crime de n’avoir pas été jusqu’au bout du crime. »

Le regret de Bernanos face à l’échec de Titus à mener un génocide total ne signifie pas qu’il souhaitait la mort des juifs par haine “raciale”, mais il exprime une vision eschatologique — concernant la fin des temps et le destin des juifs dans l’histoire :
Pour Bernanos, l’échec de Titus est une tragédie car cela a permis au peuple juif de survivre pour continuer à jouer un rôle perturbateur dans l’histoire européenne et chrétienne, un rôle qu’il percevait comme spirituellement subversif. Dans la vision chrétienne conservatrice de Bernanos à cette époque, le destin des juifs était d’être dispersés (diaspora) en punition pour la non-reconnaissance du Christ. La survivance et la persistance de l’identité juive active étaient perçues comme une négation de l’ordre divin et historique.
Le désir de la souveraineté totale et exclusive d’une civilisation (la Chrétienté/l’Europe) exigeait, dans son esprit, l’annihilation de toute autre revendication identitaire forte (le judaïsme, perçu comme “étranger” et “inassimilable”).

Pour Bernanos (et la tradition catholique qu’il défend), la “vocation” du peuple juif était purement spirituelle et universelle, destinée à enfanter le Messie.
Le mouvement de résistance juive et l’aspiration à une terre (la cité de Jérusalem/Sion, comme symbole de la résistance juive du Ier siècle) sont perçus comme un renoncement à la vocation spirituelle au profit d’une ambition politique et militaire. (C’est ici que Bernanos est vraisemblablement une source de la position similaire de Simone Weil et de son incompréhension du judaïsme.)

Sans le mot “antisionisme” (le mot, à la différence de la chose, est apparu ultérieurement), ce rejet de la confusion entre le royaume de Dieu céleste et un royaume messianique concret est bien une forme d’antisionisme théologique qui précède l’ère chrétienne. Bernanos voyait la destruction de Jérusalem par les Romains sous Titus (70 ap. J.-C.) non pas comme une punition “raciale”, mais comme le signe de l’échec d’une vocation : le choix du judaïsme historique plutôt que l’esprit universel chrétien.

Bernanos se bat contre la version moderne de l’antisémitisme comme racisme (l’antisémitisme historique étant bien un racisme — certes spécifique, mais comme tout racisme est spécifique : la négrophobie, par ex., n’est pas l’antisémitisme, mais ce sont deux racismes — cf. Frantz Fanon). Dans Les Grands Cimetières sous la lune (1938), Bernanos dénonce avec ferveur la haine raciale (dans la ligne catholique d’alors distinguant le “bon” et le “mauvais” antisémitisme. Sa critique du “sionisme” historique est religieuse et mystique, non raciale. S’y fonde une infériorisation spirituelle.
Pour lui, la faute (l’attachement à la terre) entraîne un antisionisme spirituel, qui a précédé l’antijudaïsme historique puis sa conséquence / l’antisémitisme (le racisme antisémite).

C’est systématique : le statut d’infériorisation, chrétien puis musulman — le statut de dhimmis en islam (pour juifs et chrétiens), son équivalent comme protection tolérante (pour les juifs) en chrétienté, ouvre à terme sur la persécution (lorsque la tolérance atteint ses limites). Cela se signifie par les signes distinctifs introduits en islam en 717 sous le calife omeyyade Omar II, durcis par le calife abbasside Al-Mutawakkil en 750, adoptés en Espagne musulmane avant d’être repris en chrétienté latine sous le pape Innocent III lors du concile de Latran IV (1215), et systematisés, pour la France, par Louis IX / saint Louis (sous forme de la rouelle jaune), pour finir, après avoir été désaffectés, puis abandonnés (fin XVIIIe pour l’Occident, mi-XIXe pour l’Empire ottoman), par être repris au XXe s., en regard de la racisation des juifs lorsque l’identité majoritaire en vient à exclure — fruit de la racisation des minorités, prélude à la mise à mort : cf. le génocide contre les chrétiens (arméniens en tête, en Turquie), et bien sûr, contre les juifs : le nazisme en Allemagne. Dans les deux cas, on est passé de l’infériorisation tolérante à la racisation. Concernant les juifs, de l’antijudaïme à l’antisémitisme, les deux étant précédés historiquement par l’antisionisme, bien que le terme-même soit ultérieur : postérieur au projet de la création de l’État d’Israël moderne, ou projet sioniste. De facto, un tel projet rejoint un passé historique, déploré par Bernanos.

En clair, pour Bernanos, le “mauvais” antisémitisme est une horreur raciste, mais il trouve sa racine théologique dans l’erreur spirituelle de l’attachement juif à la terre (attachement qui est au cœur de la liturgie juive : Pessah et “l’an prochain à Jérusalem”).
Pour Bernanos cela est lié au refus de la foi juive d’être transcendée dans un royaume spirituel chrétien (l’antisémitisme est la faute des juifs — c’est une constante, aujourd’hui c’est la faute des “sionistes”). C’est un aspect essentiel pour comprendre la nature de son antijudaïsme catholique (au fond, classique). Pour Bernanos, une forme réelle d’antisionisme (entendu comme l’opposition spirituelle à la revendication juive de la terre, avec la dimension de fort symbole de Jérusalem / “l’an prochain à Jérusalem”) précède l’antisémitisme dans le temps historique, mais surtout dans l’ordre théologique et moral.

C’est ce qui est perdu de vue dans le discours contemporain, qui fait précéder l’antisémitisme par rapport à l’antisionisme. Et même si les développements récents laissent croire l’inverse — du fait que le mot antisionisme, lui, est récent. Pas l’idée.

La réflexion prophétique, en 1965, de Vladimir Jankélévitch relève de ce constat, comme une forme de réponse à Bernanos parlant d’antisémitisme déshonoré. Un autre mot toujours pas déshonoré à ce jour !, “antisionisme”, est forgé : “L’antisionisme est l’antisémitisme justifié, mis enfin à la portée de tous. Il est la permission d’être démocratiquement antisémite. Et si les Juifs étaient eux-mêmes des nazis ? Ce serait merveilleux. Il ne serait plus nécessaire de les plaindre ; ils auraient mérité leur sort” (Jankélévitch, L’Imprescriptible). Cela, de facto, comme le dévoilent les réflexions de Bernanos, par un retour aux sources de l’antisémitisme, ancré dans l’antisionisme spirituel, opposant la Jérusalem historique à la Jérusalem “céleste” chrétienne perçue comme terme de la Jérusalem terrestre juive, là où cette dernière est, dans la spiritualité juive, le symbole du Nom (Ha Chem) demeurant au milieu de peuple (Ex 25, 8).

Ne perdons pas de vue que Bernanos, disant cela, n’est pas original : on est au cœur de la théologie de la substitution qui a fondé la reprise chrétienne de la mise à l’écart des juifs en Palestine et de la destruction du symbole du Temple — sans compter l’extinction de la dynastie saducéenne, qui rend impossible la réinstauration de sacrifices, consacrant la tradition rabbinique qui met classiquement en avant la Torah par rapport au Temple. Depuis 70 le judaïsme n’attend pas de réinstauration cultuelle du Temple : cela relève de l’ère messianique sous une forme qu’il appartient à Dieu seul d’instaurer.

Cela n’empêche pas pour autant la centralité symbolique de Jérusalem, qui légitime le symbole permanent de la Terre : “l’an prochain à Jérusalem”. Écho à Ésaïe (2, 3) : “La Torah sortira de Sion, et de Jérusalem, la parole du Seigneur.” (Le refus de cela derrière la déclaration récente de certains dignitaires chrétiens de Jérusalem contre le “sionisme chrétien” correspond à une expression chrétienne substitutionniste, manifestement toujours pas disparue.)

Or la Torah a pour visée d’être observée sincèrement, c’est-à-dire depuis le fond du cœur (c’est tout le développement, parfaitement juif, du Sermon sur la montagne dans l’évangile de Matthieu). La Torah ne saurait s’imposer de l’extérieur. Et surtout pas par un pouvoir politique. La fin de ce pouvoir-là a été scellée par les deux destructions du Temple : en 586 av. J.-C. a pris fin la dynastie royale légitime. En 70 ap. J.-C. a pris fin la dynastie sacerdotale et son pouvoir, qui était devenu politique.

Pour donner un parallèle : « Si le spirituel est investi par le politique, il est perdu », dit le meilleur connaisseur de l’islam au XXe s. qu’est Henry Corbin (Entretiens avec Philippe Nemo). Il dit cela en 1978 à propos de la Révolution islamique iranienne qui se prépare. Henry Corbin en pleure. Quelques décennies après, sa mise en garde est, hélas, vérifiée. Dans les massacres de ces dernières semaines en Iran, celui de ces enfants assassinés, torturés par les fanatiques qui dirigent leur pays en ayant prétendu instaurer politiquement la loi — en l’occurrence islamique. En se prétendant témoins de la loi religieuse, ils la ruinent, en assassinant avec leurs enfants, sa dimension spirituelle.

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Jérusalem, lieu symbole du Dieu unique, vaut comme telle jusqu’en diaspora — et ce symbole suscite le trouble, dérange, comme signe de l’Autre, ou du Dieu autre —, avant même le christianisme (Titus n'était pas chrétien !). Au cœur du problème : le refus de l’altérité symbolisé par ce Temple à un Dieu irreprésentable et innommable. On en a la trace aussi en diaspora de l’époque dans le motif des violences anti-juives en diaspora avant 70, comme à Alexandrie (premier pogrom repéré par les historiens modernes, sans compter les menaces et violences mentionnées dans la Bible : livres de l’Exode et d’Esther) :
Concernant l’Alexandrie grecque, dans la cité (la polis) grecque-romaine, être citoyen impliquait en principe la participation aux rites publics et aux cultes de la cité. L’appartenance à la communauté était à la fois civique et religieuse.
Les juifs, tout en vivant à Alexandrie depuis des siècles et parlant le grec, refusaient catégoriquement de participer au culte des dieux grecs ou égyptiens et, plus tard, au culte impérial romain (qui divinisait l’empereur). Marque radicale d’altérité.
Sous les Achéménides perses, monothéistes (zoroastriens), les Ptolémées grecs, puis les Romains, avec la politique tolérante d’Auguste, les juifs avaient obtenu le droit de vivre selon leurs propres lois (la Loi de Moïse / nomos, terme par lequel le grec des LXX et du Nouveau Testament traduit Torah). Ces privilèges étaient parfois perçus par les populations comme une exemption intolérable de la vie civique “normale”.
Le refus juif de se fondre dans le creuset religieux et civique a nourri les accusations d’athéisme (puisqu’ils refusaient les dieux locaux) et de misanthropie (puisqu’ils se séparaient des autres communautés par leurs lois et leur régime alimentaire). Plusieurs considéraient donc que ceux qui refusaient les dieux de la cité ne pouvaient pas être de fidèles citoyens de la cité. Le symbole aigu de ce refus se trouve cependant à Jérusalem… qui finira par être détruite, par Titus — ne résolvant pas le problème, selon Bernanos.

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Outre la diaspora, et même après 70 et 134 (après la révolte de Bar Kokhba, suivie du changement de l’ancienne Judée en Palestine — le terme est choisi par les Romains pour légitimer leur colonisation : le mot réfère aux envahisseurs anciens qu’étaient les Philistins, i.e. “peuples de la mer”, d’où viennent aussi les Romains / les Kittim de Daniel 11) ; malgré cela des communautés juives ont persisté en Galilée, dans le Néguev et le long de la côte, notamment autour de villes comme Tibériade (où fut rédigé le Talmud de Jérusalem) et Safed. Ces régions sont restées des centres de vie religieuse et d’érudition, même sous la domination byzantine puis musulmane, cela jusqu’à aujourd’hui (cf. annexe 1).

Après la destruction du Second Temple en 70 ap. J.-C., les empereurs romains, surtout après la conversion de l’Empire au christianisme, à l’exception notable de Julien dit “l’Apostat” (361-363 ap. J.-C.), refusèrent toute reconstruction du Temple. Julien, hostile au christianisme qu’il considérait comme une trahison des dieux romains, permit aux juifs de commencer la reconstruction pour prouver l’échec de “la prophétie chrétienne” (ou supposée “prophétie”, non-négligeable dans les dénonciations chrétiennes du sionisme chrétien). Le projet de Julien fut abandonné à la suite de sa mort et d’un incendie.

Sous l’Empire byzantin chrétien, le Mont du Temple était délaissé ou utilisé comme décharge, par hostilité théologique envers l’existence du culte juif après le Christ, considérant la destruction de 70 comme une punition divine (selon la doctrine de la substitution, que l’on retrouve chez Bernanos, et dans la dénonciation récente du “sionisme chrétien”).

Cela jusqu’au tournant du sionisme protestant apparu au XVIIe s., qui consiste juste à constater la valeur symbolique de Jérusalem pour le culte juif — les glissements récents donnés sous le terme “sionisme chrétien” ne correspondent pas à l’origine : le sionisme chrétien initial est aussi ce qui a mis fin en Angleterre du XVIIe s. à l’antisémitisme commun de l’Occident d’alors : retour des juifs expulsés, première étape vers l’égalité citoyenne, avec absence de signes distinctifs.

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Quant au monde musulman, après la conquête de Jérusalem par le Calife Omar (637 ap. J.-C.), le Mont du Temple a été nettoyé et transformé en lieu de culte musulman. En deux Mosquées :
— Le Dôme du Rocher (Qubbat al-Sakhra), construit en 691-692 par le Calife Abd al-Malik. C’est le bâtiment avec la coupole dorée.
— La Mosquée al-Aqsa, construite peu après, au sud du Dôme du Rocher. C’est la mosquée où les fidèles prient. Al-Aqsa désigne à l’origine le tout de l’esplanade.

On sait que selon la tradition juive, le rocher est celui à partir duquel le monde a été créé et c’est là que l’Arche d’Alliance reposait dans le Premier Temple. Le Rocher n’est pas directement mentionné dans les textes décrivant le Lieu Très Saint dans la Bible hébraïque. Il l’est dans une tradition rabbinique et talmudique : le Talmud (Yoma 53b) fait référence à la Pierre de fondation (Even ha-Shetiyah) qui serait le lieu où l’Arche d’Alliance était posée, et après sa disparition, le lieu où le Grand Prêtre offrait le sacrifice du Yom Kippour.

Le Dôme du Rocher est une œuvre architecturale et religieuse qui vise à affirmer la supériorité de l’islam et sa place centrale dans la révélation abrahamique, en particulier face au christianisme byzantin.
S’il ne relève pas aussi directement d’une vision substitutionniste de que la théologie chrétienne l’a été, cependant, son érection sur le site le plus sacré du judaïsme est un acte d’appropriation symbolique et une affirmation de la fin de l’ère des prophètes précédents, plaçant l’islam comme l’achèvement de la révélation — substitution encore, donc. C’est une affirmation de la nouvelle ère de l’islam à l’endroit le plus sensible du monothéisme précédent.

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“Que personne n’ait paru trouver extraordinaire qu’en 1918 les alliés victorieux aient songé à leur restituer une patrie, cela ne démontre-t-il pas que la prise de Jérusalem par Titus n’a pas résolu le problème ?”, écrit Bernanos.

En arrière-plan de son propos, le mandat britannique sur la Palestine et la déclaration Balfour de 1916.

En arrière-plan historique antérieur, 1885, la conférence de Berlin…

Le 26 février 1885 se termine à Berlin une conférence célèbre (1884-1885), où les nations du “Nord” se sont partagé le monde.
Les nations connues comme coloniales (France, Grande-Bretagne, Portugal, Espagne, etc.) ; et celles qu’on ignore en général, d’autres nations alors coloniales, comme l’Allemagne et la Turquie (Empire ottoman), présentes à la conférence, mais qui ont ensuite perdu leurs colonies suite à leur défaite de 1918. Sont aussi présentes la Russie (dont on oublie la réalité coloniale de l’Empire devenu ensuite Union soviétique), l’Italie ou les États-Unis. Toutes les puissances, de toutes les confessions, ont participé aux dominations coloniales, jusqu’en leurs pratiques esclavagistes communes. (Ici aussi, toutes confessions confondues. Nul n’est exempt !) Cela induisant une dévalorisation des “dominés” ou “colonisés” remarquablement analysée par Aimé Césaire comme rejaillissant sur les juifs au cœur des pays colonisateurs. Cf. annexe 2.

Concernant le Proche-Orient, le monde arabe est alors colonisé par l’Empire ottoman. Le processus de décolonisation dans la péninsule arabique est devenu célèbre grâce à un de ses acteurs, le Britannique Lawrence d’Arabie.

Pour la zone Syrie-Palestine, sa décolonisation de la puissance turque/ottomane passe par l’attribution des mandats français et britannique, respectivement pour Syrie-Liban et pour la Palestine. (On pourrait remonter plus haut pour percevoir la succession des colonisations de l’ancienne Judée, Galilée, etc., devenue Palestine sur décision de l’Empire romain revendiquant sa possession : pour faire bref, romaine, byzantine, arabe, latine, turque, anglaise, avec des conversions religieuses successives des populations locales.)

La décision de l’Onu de 1948 concernant la Palestine correspond donc à un processus de décolonisation, en l’occurrence une double décolonisation des populations locales, juives et arabes (chrétiennes et musulmanes). La dimension de décolonisation juive est alors admise sans difficulté — cf. le journal L’Humanité (cf. les éditions de mai et juin 1948), qui présente le refus arabe comme un refus colonialiste organisé par les Anglo-Américains (cf. aussi The Economist, oct. 1948). Cette décolonisation juive a rallié le projet sioniste de Herzl, sur une terre devenue une terre de refuge des juifs rescapés de la Shoah et des juifs persécutés dans les pays arabes, et chassés du monde arabe.

Cela dans le cadre d’une filiation des décolonisations des années 1945-1960 (incluant celle de 1948 pour Israël/Palestine) et de l’histoire du judaïsme décimé en Europe. C’est ce qui apparaît nettement chez des auteurs comme Aimé Césaire ou Frantz Fanon (qui sont utilisés hélas parfois pour nourrir une concurrence des mémoires dans les “deux camps” créés artificiellement et au prix de contresens ! — cf. annexe 2)

La décolonisation juive de 1948 a initié un refus (un front du refus), lié à l’idée persistante dans le monde arabe, musulman mais aussi chrétien (sauf les protestants sionistes), que la souveraineté juive est en soi, “théologiquement” insupportable, d’où le refus de la décolonisation juive (cf. supra, le statut de dhimmis, qui s’applique à l’État d’Israël : un État juif souverain est inconcevable, et donc à détruire comme tel. Avec glissement possible en regard de textes comme la Sira de Ibn Hisham, inspirée de hadiths — cf. annexe 3). Malgré le Coran, qui attribue cette terre aux enfants d’Israël (5,21 ; 7,137 ; 10,93 ; 17,104 ; 26,57-59 — cf. Eliézer Cherki)… Cf. le parallèle des textes bibliques : cf. annexe 4.

Le refus de la décolonisation juive postule qu’avant la colonisation arabe de ladite terre au VIIe siècle, colonisation arabe qui faisait elle-même suite à la colonisation romaine puis byzantine, il n’y aurait rien eu : la destruction des symboles juifs, à commencer par le Temple en 70, aurait vu disparaître la population juive : sa soumission par Rome puis par les Arabes aurait impliqué qu’il n’y avait plus de juifs — en fait il y en a toujours eu, leurs descendants fussent-il parfois, pour certains, pas pour tous (cf. annexe 1), convertis au christianisme sous la colonisation byzantine ou à l’islam sous la colonisation arabe, puis turque. (Cf. “Après le 7 octobre”)

Tout cela est oublié, jusqu’en haut lieu. Par ex. l’Unesco suivait, en 2016, la thèse de l’occultation totale du fait qu’il y avait là d’abord un temple, thèse qui se traduisait par la disparition du nom “Mont du Temple” pour ne retenir que celui de sa reconstruction ultérieure en Al-Aqsa Mosque/Al-Haram Al Sharif… (Rêvons que le lieu et ses constructions actuelles deviennent un lieu-symbole interreligieux et mémoriel partagé…)

En attendant, derrière tout cela, on trouve toujours l’anti-sionisme” qui (sans le mot) animait déjà Titus, comme le notait Bernanos — témoin de la position catholique de son temps…


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Annexe 1 : Karl Marx dans le New-York Herald Tribune, 1854, Sur l'histoire de la question d'Orient. https://www.marxists.org/archive/marx/works/1854/03/28.htm Sur Jérusalem : « […] il convient de rappeler que […] la population sédentaire de Jérusalem comptait [au temps de Marx] environ 15 500 âmes, dont 4 000 musulmans et 8 000 juifs. Les musulmans, qui représentaient environ un quart de la population totale et étaient composés de Turcs, d’Arabes et de Maures, étaient, bien entendu, maîtres en tous points, n’étant nullement affectés par la faiblesse de leur gouvernement à Constantinople. Rien n’égale la misère et les souffrances des Juifs de Jérusalem, habitant le quartier le plus insalubre de la ville, appelé Hareth el-Yahoud, le quartier de la saleté, entre Sion et Moriah, où se trouvent leurs synagogues – victimes constantes de l’oppression et de l’intolérance musulmanes, insultés par les Grecs, persécutés par les Latins, et ne survivant que des maigres aumônes transmises par leurs frères européens […]. »

Annexe 2 : Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs (1952) : « De prime abord, il peut sembler étonnant que l’attitude de l’antisémite s’apparente à celle du négrophobe. C’est mon professeur de philosophie, d’origine antillaise, qui me le rappelait un jour : “Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous.” Et je pensais qu’il avait raison universellement, entendant par-là que j’étais responsable dans mon corps et dans mon âme, du sort réservé à mon frère. Depuis lors, j’ai compris qu’il voulait tout simplement dire : “un antisémite est forcément négrophobe.” »

Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme (1955) : « Chaque fois qu’il y a au Viêt-nam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et […] au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et “interrogés”, de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent. Et alors un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets. On s’étonne, on s’indigne. On dit : “Comme c’est curieux ! Mais, Bah ! C’est le nazisme, ça passera !” Et on attend, et on espère ; et on se tait à soi-même la vérité, que c’est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens ; que ce nazisme là, on l’a cultivé, on en est responsable, et qu’il sourd, qu’il perce, qu’il goutte, avant de l’engloutir dans ses eaux rougies de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne. »

Annexe 3 : La Sira de Ibn Hisham (extraits) : « […] le Prophète ordonna de tuer tous les hommes [de la tribu juive] des Banu Quraydha, et même les jeunes […].
Le Prophète ordonna de faire descendre de leurs fortins les Banû Quraydha et de les enfermer dans la maison de Bint al-Hârith. […] Puis il fit venir les Banû Quraydha par petits groupes et leur coupa la gorge sur le bord des fossés […]. Ils étaient six cents à sept cents hommes. On dit huit cents et même neuf cents. Pendant qu’ils étaient amenés sur la place par petits groupes, certains juifs demandèrent à Ka’b, le chef de leur clan :
— Que va-t-on donc faire de nous ?
— Est-ce-que cette fois vous n’allez pas finir par comprendre ? Ne voyez-vous pas que le crieur qui fait l’appel ne bronche pas et que ceux qui sont partis ne reviennent pas ? C'est évidemment la tête tranchée ! Le Prophète ne cessa de les égorger jusqu’à leur extermination totale. »

(Ibn Hichâm, Sira, trad. Wahib Atallah, La biographie du Prophète Mahomet, éd. Fayard p. 277, chapitre « Le “jihad” contre les juifs… » — Sira, II, 240-241.)

Autre tribu juive, les Banû Nadîr, demeurant, toujours selon la Sira, dans l’oasis de Khaybar (expliquant le cri “Khaybar”, dans les manifestations parisiennes en soutien aux ennemis d’Israël et des juifs). Je cite :

« On amena auprès du Prophète Kinâna ibn Rabî’ [l’un des chefs de la tribu juive et] le mari de Çafiyya, qui détenait le trésor des Banû Nadîr. […] Vois-tu, Kinâna, lui dit le Prophète, si nous trouvons le trésor chez toi, je te tuerai.
Tu me tueras, mais je n’en sais rien […]. On […] trouva une partie du trésor. Où est le reste du trésor ? demanda le Prophète. Je ne sais pas, répondit Kinâna.
Le Prophète ordonna alors […] de le torturer jusqu’à ce qu’il livre son secret. [On] lui brûlait sans cesse la poitrine avec la mèche d’un briquet, mais en vain. Voyant qu’il était à bout de souffle, le Prophète livra Kinâna à Muhammad ibn Maslama, qui lui trancha la tête. »
(Sira, ibid., II, 336-337.)

Plus loin, concernant Çafiyya :
« Les captives de Khaybar furent largement réparties entre les musulmans. Le Prophète eut en partage Çafiyya […] et deux de ses cousines. Il garda pour lui Çafiyya et donna les deux cousines à l’un de ses compagnons de combat, Dihya ibn Khalifa, qui avait pourtant souhaité avoir Çafiyya. Bilâl, le muezzin, l’avait ramenée avec l'une de ses compagnes. Il passa avec les deux captives au milieu des cadavres des juifs tués au combat. À cette vue, la compagne de Çafiyya éclata en sanglots, se déchirant le visage et couvrant de terre ses cheveux. La voyant dans cet état, le Prophète dit : “Éloignez de moi cette furie satanique !” Et il fit venir Çafiyya, la fit asseoir derrière lui et jeta sur elle son manteau : les musulmans comprirent que le Prophète se la réservait. […]
Çafiyya fut peignée, maquillée et préparée pour le Prophète par Umm Anas ibn Mâlik. Il passa sa première nuit avec elle sous une tente ronde. »
(Sîra, ibid., II, 636.)

Annexe 4 : Abraham et descendants — Genèse 15,18 : de l’Euphrate au Nil, concernant Ismaël (Arabes) et Isaac : Esaü/Edom (= Jordanie actuelle, cf. Deutéronome 2,5) et Jacob/Israël : Genèse 28,13 (le texte parle d’une zone — sans plus de précision — entre Jourdain et Méditerranée, pas plus !) // Nombres 34, Ézéchiel 47.
Cf. Hakim El Karoui, Israël-Palestine, une idée de paix, éd. de l'Observatoire.
PS : À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, plusieurs intellectuels et leaders sionistes ne voyaient pas les populations locales comme des “étrangers”, mais littéralement comme des cousins éloignés ayant la même origine biologique que le peuple juif.
Parmi les pères fondateurs du sionisme, David Ben Gourion et Yitzhak Ben-Zvi (qui deviendront respectivement le premier Premier ministre et le deuxième président d’Israël), ont soutenu que les paysans arabes de Palestine étaient les descendants des anciens Judéens.
Leur raisonnement reposait sur plusieurs piliers à commencer par l’attachement à la terre, considérant qu’une population ne quitte jamais totalement son territoire. Selon eux, après la destruction du Second Temple, les paysans pauvres seraient restés sur place, se convertissant plus tard au christianisme suite à la colonisation romaine puis byzantine, et à l’islam suite à la conolnisation arabe — par nécessité fiscale ou sociale —, tout en gardant des racines hébraïques. Ils notaient des similitudes entre les noms de villages arabes et les noms bibliques, ainsi que des pratiques agricoles qu’ils jugeaient inchangées depuis l'Antiquité.
Cette vision n’était pas seulement historique, elle était politique. En considérant les Palestiniens comme des “Judéens arabisés” ils retrouvaient l’idée que le retour des juifs d’Europe et du monde arabe était une réunion de famille plutôt qu’une colonisation étrangère. Ben Gourion espérait initialement que ces “frères” se ré-identifieraient à leur héritage juif une fois que le mouvement sioniste aurait modernisé le pays. En 1918, Ben Gourion et Ben-Zvi ont co-écrit un livre en yiddish intitulé Eretz Israel dans le passé et le présent, où ils affirmaient explicitement que les fellahs étaient d’origine juive.
Parmi les facteurs qui ont conduit à l’abandon de cette vision de la “famille commune”, le nationalisme arabe : L’émergence d’une identité nationale palestinienne distincte et l’opposition au projet sioniste ont créé une rupture politique jusqu’à présent irréconciliable. Les violences intercommunautaires ont enterré l’idée d’une fusion fraternelle au profit d’une logique de séparation. Suite à quoi le sionisme s’est déplacé vers une nécessité de majorité juive démographique, rendant l’idée de “retrouver” la population locale moins pertinente et plus complexe.
Il est intéressant de noter que les études génétiques contemporaines donnent, dans une certaine mesure, raison à ces pionniers. De nombreuses recherches montrent que les populations juives et palestiniennes partagent une ascendance génétique commune très significative remontant à l’âge du Bronze au Levant. Bien que les trajectoires culturelles et religieuses aient divergé, le “sang” est effectivement très proche.




jeudi 27 novembre 2025

Amalek et le “génocide”





"Vous vous souviendrez de ce qu'Amalek vous a fait." (Deutéronome 25, 17)

"Sennacherib a mélangé/confondu toutes les nations. Et concernant ce qui est écrit dans la Torah : 'Le souvenir d'Amalek' (Deut 25, 17-19), Amalek s'est mélangé/confondu avec tous les peuples. [Donc n’est pas identifiable depuis le tournant des VIIIe-VIIe s. av. JC]" (Mishna Yadaïm 4, 4)


Ignorant — par inculture théologique ou par malveillance ? — la signification de la figure d’Amalek dans la Bible et dans le judaïsme, son instrumentalisation est devenue un point central des accusations de "génocide" portées contre Israël jusque devant la Cour Internationale de Justice (CIJ). Si la CIJ n'a pas dénoncé un “génocide” mais a appelé Israël à prendre toutes les mesures pour “prévenir un risque de commission d'actes de génocide”, le terme est repris en boucle, en toute ignorance ou malveillance par toute une aile de la “gauche radicale”, en Europe et aux États-Unis à l’instar d’une supposée “rue arabe”. La base de cette accusation qui vise à faire finalement des “sionistes”, voire des juifs, des “génocidaires”, relève d’une ignorance (ouvrant sur une véritable malveillance glissant à l'antisémitisme) — ignorance qui, elle, est sans doute déjà le fait de la CIJ, qui n’est pas censée connaître la théologie juive !

La tradition juive offre des récits clés (sur lesquels on va se pencher) concernant la figure biblique d'Amalek et ce qu'elle symbolise. Une lecture conséquentialiste rétrospective analyse les échecs passés concernant Amalek et sa subsistance symbolique pour comprendre les problèmes ultérieurs, sans appeler à une destruction physique future ! — rendue impossible par le judaïsme !

Le conséquentialisme est cette théorie éthique qui propose de juger, pour savoir si une action est moralement juste ou non, en fonction de ses conséquences (ses résultats finaux) ; et ainsi viser à maximiser le bien-être général ou le plus grand bien pour le plus grand nombre.

La philosophe Marianne Chaillan illustre cela en commentant la série Game of thrones et ses meurtres (Marianne Chaillan, Game of thrones, une métaphysique des meurtres, éd. Le Passeur, 2016). Elle explique : « Pour un kantien, le meurtre est une action injustifiable et l’action de Jaime [personnage de la série] est donc immorale. Cependant, d’un point de vue conséquentialiste, si Jaime sacrifie deux vies (celles du Roi Fou et du pyromancien), il le fait pour sauver un demi-million de vies. Ainsi, non seulement cette action est utile mais plus encore, elle est morale. »

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Parmi les épisodes bibliques évoquant des violences (ce qui peut valoir aussi, mutatis mutandis, pour le Coran — cf. infra), on entend régulièrement dénoncer par ex. les guerres du livre de Josué, et d'autres moments, parmi lesquels évidemment, les épisodes évoquant Amalek… — mais on entend trop peu parler des relectures conséquentialistes de ces événements violents. Or c’est bien de cela qu’il s’agit dans les lectures juives de ces textes, à commencer par Amalek.

Dans le judaïsme, le récit d'Amalek et des Amalécites est d'une importance capitale et fait l'objet de riches lectures et interprétations, notamment en lien avec la fête de Pourim.


Amalek dans la Bible et le judaïsme :

L'Attaque à Refidim (Exode 17, 8-16)
Le Contexte : Amalek attaque les Israélites à Refidim, peu après la sortie d'Égypte. C'est la première attaque militaire contre le peuple après la traversée de la Mer Rouge et les miracles divins.
La lâcheté : Amalek attaque par derrière, ciblant les plus faibles et les plus fatigués (Deutéronome 25, 17-19). L'attaque a lieu lorsque le peuple se relâche spirituellement (le terme Refidim est parfois associé au "relâchement" ou au "doute").
Le combat spirituel : Le combat est gagné par Josué sur le terrain, mais il est surtout marqué par Moïse qui lève les bras vers le ciel, soutenu par Aaron et Hur. Cela symbolise que la victoire sur Amalek dépend de la connexion à Dieu et de la foi plus que de la force militaire (cf. Zach 4 ,6).

Le souvenir et la mitsva (Deutéronome 25, 17-19)
La Torah donne le commandement de se souvenir (Zakhor) de ce qu'Amalek a fait et d'effacer sa mémoire (Timcheh) de dessous les cieux.
Amalek est considéré comme l'ennemi archétypal du peuple juif, symbolisant une haine irrationnelle et existentielle qui se manifeste à travers les générations (comme Haman dans l'histoire de Pourim, qui est un descendant — de façon symbolique — d'Agag, le roi amalécite).

L'interprétation symbolique
Une interprétation rabbinique majeure relie Amalek au concept de doute irrationnel (safek en hébreu), car la valeur numérique (gematria) du mot Amalek est la même que celle de safek (240). Amalek ne craint pas Dieu et cherche à instiller le doute dans l'esprit du peuple après les révélations spectaculaires d'Égypte. Il "refroidit" (karekha en hébreu, parfois interprété comme "il t'a refroidi") l'ardeur spirituelle du peuple.
Amalek représente le principe du hasard et de l'absence de Providence divine, s'opposant à la croyance fondamentale du judaïsme en un monde ordonné et dirigé par Dieu. L'attaque est décrite comme "par hasard" (karekha) dans certaines lectures, symbolisant sa philosophie.

Le passage du Deutéronome ordonnant de se souvenir d'Amalek est lu en public lors du Shabbat Zakhor ("le Shabbat du Souvenir"), qui est le Shabbat qui précède la fête de Pourim.
Le lien est établi parce que Haman (l’ennemi des juifs dans l'histoire de Pourim) est identifié comme un descendant d'Amalek, faisant du récit de Pourim un accomplissement symbolique de la guerre contre Amalek dans chaque génération. La lecture d'Amalek dans le judaïsme est ainsi un rappel de la nécessité de la foi, de la vigilance spirituelle, et du combat contre la haine irrationnelle et le doute qui menacent l'existence et les valeurs du peuple juif.

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L'ordre biblique de détruire Amalek (souvent désigné comme l'effacement de la mémoire d'Amalek ou Tsimtsum Amalek) est un sujet qui soulève des questions éthiques complexes, notamment sous l'angle de la philosophie conséquentialiste.

Lecture conséquentialiste de la destruction d'Amalek : dans le contexte du judaïsme, on peut interpréter l'ordre de destruction d'Amalek comme une action visant à des conséquences bénéfiques et nécessaires pour l'existence et la survie du peuple d'Israël et pour la réalisation du projet divin sur Terre.

Il s'agit alors d'éliminer une menace existentielle et perpétuelle. Amalek n'est pas vu comme un ennemi politique ou militaire ordinaire, mais comme une force d'une malveillance radicale et irrationnelle.
En éliminant cette force, on assure la stabilité et la pérennité du peuple d'Israël, lui permettant d'accomplir sa mission sans l'interférence constante de celui qui cherche à le détruire. D'un point de vue conséquentialiste, l'action est justifiée si elle est le seul moyen d'assurer la survie du peuple, à savoir un plus grand bien.

Selon les interprétations juives, Amalek représente le principe du mal, du doute (safek), et de la haine pure qui s'oppose à la reconnaissance de Dieu (Timcheh — "tu effaceras").

L'ordre doit être lu comme une exigence d'éradiquer l'influence de cette idéologie dans le monde. L'acte physique de destruction (dans le contexte biblique) est la manifestation de la nécessité de supprimer une influence morale et spirituelle toxique afin de créer une société plus juste et dévouée à Dieu. La conséquence recherchée est un monde libéré de cette force anti-divine.

L'ordre d'effacer Amalek est avant tout perçu comme un impératif divin (déontologique). L'acte est juste en soi par sa source divine.

Les Sages du Talmud ont rendu l'application matérielle de cet ordre concrètement impossible très tôt dans l'histoire, en partie à cause de la confusion et de l'assimilation des peuples. Le commandement est donc largement spiritualisé, se concentrant aujourd'hui sur l'effacement de la malice et du doute dans son propre cœur et la lutte contre l'antisémitisme.

La destruction d'Amalek peut donc être lue comme une mesure conséquentialiste visant à assurer la survie et l'intégrité morale du peuple d'Israël face à une menace radicale. Cependant, dans le judaïsme, cet ordre est fondamentalement enraciné dans une approche déontologique (un devoir divin) et a été radicalement spiritualisé au fil du temps.

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Une lecture conséquentialiste rétrospective

Les échecs passés ont des conséquences ultérieures : Saül et Agag (I Samuel 15). C’est l'échec le plus marquant et le plus commenté. L’échec est celui du roi Saül.

Le prophète Samuel ordonne à Saül d’exécuter le roi Agag, chef d’Amalek. Mais Saül l'épargne. Il met ses propres jugements au-dessus de l'impératif divin.
La conséquence pour Saül est la perte de son royaume (I Samuel 15, 23). Cette perte est annoncée par Samuel peu avant : 1 Samuel 13, 9-13 : Saül vient de prendre l’initiative d’accomplir un acte sacerdotal, offrir un sacrifice, ce qui n’est pas une prérogative royale : il s’est donc placé au-dessus de la loi. Samuel lui annonce alors (v. 13) que cela lui vaudra son trône. Deux chapitres plus loin, lorsqu'il épargne Agag, il affirme avoir épargné aussi les animaux des Amalécites pour offrir un sacrifice. « L'obéissance vaut mieux qu'un sacrifice » lui dit Samuel (I Samuel 15, 22). A travers ce motif de désobéissance, le verdict de Samuel est doublement confirmé : Saül perdra son trône.
L'échec à éliminer le mal radical compromet la mission du dirigeant.
Samuel exécute Agag lui-même, reconnaissant que l'action nécessaire n'a pas été menée à terme, laissant une graine de mal subsister.

Conséquence ultérieure : l'émergence d'Haman
Le principal problème ultérieur découlant de l'échec de Saül est l'apparition d'Haman, au livre d'Esther. Haman est explicitement désigné comme Haman, fils de Hammedatha, l'Agagite (Esther 3, 1). Ce titre le lie directement à Agag, le roi amalécite épargné par Saül.

La rétrospective conséquentialiste est que si Saül avait accompli son devoir déontologique à l'époque, la lignée qui a produit Haman aurait été éteinte. L'épisode de Pourim, où la destruction totale du peuple juif est planifiée, est la conséquence directe et tragique de l'échec de Saül.
Le "plus grand bien" (la sécurité d'Israël et l'éradication du mal) a été compromis par la demi-mesure de Saül.

La haine d'Amalek, laissée subsister, se manifeste de nouveau sous une forme plus menaçante. L'échec à éliminer la source du mal a failli entraîner le génocide d'un peuple entier des siècles plus tard.
Cette analyse conséquentialiste ne conduit pas à un appel à une destruction physique future de la lignée amalécite, pour plusieurs raisons :
— Les Sages talmudiques affirment que le roi Sennacherib d'Assyrie a mélangé toutes les nations et les familles, rendant impossible de déterminer avec certitude qui est un descendant d'Amalek aujourd'hui. L'application littérale de l'ordre est donc impossible (depuis le tournant des VIIIe-VIIe s. av. JC ; cf. la citation du Talmud en exergue). (Il n'est pas impossible que Jésus ait pensé à cela en donnant sa parabole du bon grain et de l'ivraie — Matthieu 13, 23-43. Aux v. 29-30 : "de peur qu’en arrachant la mauvaise herbe vous ne déraciniez le blé avec elle, laissez l’un et l’autre croître ensemble jusqu’à la moisson".)
— La spiritualisation : le judaïsme a spiritualisé le commandement : l'objectif est de détruire l'idéologie d'Amalek (la haine irrationnelle, le doute, l'antisémitisme) et non des personnes identifiables.

La conséquence recherchée n'est pas l'éradication physique, mais la victoire sur le mal moral et spirituel dans le monde et en soi.

L'échec de Saül sert d'avertissement : une défaillance dans l'accomplissement du devoir moral, même si elle est motivée par de bonnes intentions (épargner du bétail pour un sacrifice), peut avoir des conséquences désastreuses et imprévues sur le long terme (l'émergence d'Haman et la menace existentielle de Pourim). L'analyse rétrospective justifie a posteriori la sévérité de l'ordre, tout en reconnaissant que son application future est devenue symbolique et spirituelle.

*

Les Sages du Talmud et les commentateurs rabbiniques (Mefarshim) ont analysé l'action du roi Saül non seulement comme un échec de l'obéissance, mais aussi comme une erreur fondamentale de jugement et une mauvaise compréhension des exigences du commandement divin (la Mitsva).

Saül a cru pouvoir appliquer les principes universels de miséricorde divine même à l'ennemi archétypal qui, par sa nature et son attaque, s'était placé hors du cadre habituel de la guerre.

Saül pensait : "Pourquoi Agag ne pourrait-il pas se repentir ?" Réponse du prophète Samuel : en agissant ainsi, Saül a substitué son propre sens moral (humain et limité) à l'ordre du Créateur. Dieu avait indiqué qu'Amalek représentait un mal si radical et irréductible qu'il nécessitait une éradication totale pour la survie morale et physique d'Israël.

Les Sages y voient un problème d'intention et d'autorité. Saül, en tant que roi, ne pouvait pas prendre de lui-même la décision d'annuler ou de modifier un commandement prophétique (donné par Samuel sur la base de la Torah évoquant Amalek). Il a agi comme s'il était le prophète ou le prêtre (Cohen), se donnant le droit de déterminer ce qui était vraiment la volonté de Dieu.

Samuel lui a déclaré : « L'obéissance vaut mieux qu'un sacrifice » (I Samuel 15, 22). Les préceptes doivent être accomplis tels qu'ils sont ordonnés, et non pas modifiés par des motifs humains, même pieux (comme celui d’offrir un sacrifice), car l'acte d'obéissance est l'expression suprême de la foi.

L'interprétation rabbinique souligne que la décision mal placée de Saül a eu des conséquences catastrophiques, justifiant a posteriori la sévérité de l'ordre divin : selon la tradition, le roi Agag aurait réussi à avoir une progéniture durant la nuit passée entre le moment où Saül l'a épargné et le moment où Samuel l'a finalement exécuté. Cette progéniture devient, façon de dire la permanence symbolique de la racine du mal, la source de la lignée d'Haman (l'Agagite). En épargnant Agag, Saül a failli compromettre l'existence de toute sa nation des siècles plus tard, prouvant que le mal amalécite ne pouvait être contenu ni réformé.

Les Sages ont vu l'échec de Saül comme un exemple de la façon dont les bonnes intentions (clémence, désir de sacrifice) peuvent devenir des fautes graves lorsqu'elles contredisent un commandement divin, surtout face à un mal irréductible. C'était un manque d'obéissance et une arrogance à se croire plus juste que la loi. C’est ce qu’illustre l’histoire rabbinique mettant en scène Élie — le prophète qui n’a pas connu la mort, figure que l’on retrouve dans le Coran, comme “le verdoyant” (référence à sa non-mort) : al-Khidr, ou Khezr. Ci-dessous les deux récits : celui de la traduction juive et celui du Coran…

*

« Rabbi Josué ben Levi [début IIIe s.] était réputé pour son savoir et sa générosité : ses paroles étaient savantes, et ses actes bienveillants. Pourtant, il n’était pas heureux. Du matin jusqu’au soir, il priait sans boire ni manger, désireux d'une seule chose : que Dieu entende sa prière et lui accorde de rencontrer le prophète Élie.
Un jour à l'aube, alors que Josué priait, le prophète apparut devant lui :
— Que veux-tu de moi ? lui demanda-t-il. Dis-moi quel est ton vœu.
— Les hommes me vénèrent, répondit Josué, mais je sais, en ce qui me concerne, que j’ai encore beaucoup à apprendre. Je souhaite t’accompagner sur tes chemins, Élie.
Je verrai des actes pieux, des miracles par lesquels tu rends gloire au Dieu unique, et alors seulement je pourrai devenir sage.
— À quoi te servira d'être à mes côtés ? - objecta Élie. Regarder ne te suffira pas pour comprendre mes actes, tu me poseras des questions, et le chemin nous deviendra pesant.
— Je te promets de ne poser aucune question, assura Josué. Je te regarderai faire sans rien te demander.
— C'est bien, dit Élie, alors viens avec moi. Mais si tu ne parviens pas à te taire, et que tu veuilles connaître la raison de mes faits, nous nous séparerons aussitôt.
Josué accepta la condition, et bientôt les deux hommes se mirent en route. Après une longue marche, ils arrivèrent à la nuit tombée au logis d’un pauvre. Dans sa cabane qui tenait à peine, on voyait clignoter les étoiles à travers le toit, et le seul bien que ce malheureux possédât, était une vache, maigre, attachée dans la petite cour. L’homme et sa femme cependant accueillirent leurs hôtes aimablement ; ils les firent dormir dans leur propre lit et eux-mêmes couchèrent dans le foin, au grenier.
Au matin, Josué se réveilla juste à temps pour entendre la prière d’Élie, et il faillit s’étouffer d’indignation : celui-ci demandait à Dieu de tuer l’unique vache du pauvre homme, et dès qu’il eut fini de prier, la bête tomba morte sur la terre. — Que fais-tu là ? demanda-t-il d’un air plein de reproche. Ces gens sont déjà pauvres, et toi, au lieu de les récompenser de leur bonté, tu accrois encore leur misère.
— Je veux bien te répondre, dit Élie, mais il faudrait ensuite que nous nous séparions ; souviens-toi de notre accord. Josué n’insista donc pas et continua de faire route avec le prophète sans rien dire. Les voyageurs arrivèrent le lendemain soir chez un homme très riche. Sa maison avait plusieurs pièces, agréablement aménagées ; de la cuisine se dégageait une bonne odeur de rôti ; mais Élie et Josué ne reçurent chez lui ni lit ni repas. Près de la maison du riche, se dressait un mur à moitié en ruines, que le maître se préparait à reconstruire.
Il allait se mettre au travail mais, à ce moment, Élie fit une prière, et sur les ruines s’éleva un mur tout neuf. — Qu’est-ce donc que cette justice ? pensa Josué. Un homme aussi avare, et voilà qu’Élie lui vient en aide ! Mais il ne dit mot et, les lèvres serrées, rempli d’amertume et de tristesse, il continua de suivre le prophète. Ils parvinrent ce jour-là à un beau temple. Tout y était d’or et d’argent ; les bancs de prière étaient confortables, garnis de coussins. Quand Élie entra avec Josué dans le temple, trois hommes richement vêtus s’y trouvaient.
— Encore des mendiants, fit l’un d'eux en hochant la tête sans même leur accorder un regard. Qui va leur donner à manger ? — Du pain sec et un peu d'eau, ce sera assez pour des vagabonds comme eux, répondit l’autre homme.
Puis les riches s'en allèrent, mais aucun d'eux ne revint avec la nourriture ; Élie et Josué passèrent la nuit dans le temple, par terre, dans le froid. Le matin, lorsque les hommes vinrent prier, Élie leur dit :
— Dieu fasse que vous deveniez tous trois les chefs de la communauté ! Josué eut peine à cacher son dépit. « Comment Élie peut-il être aussi généreux envers ceux qui mériteraient plutôt un châtiment ? se demandait-il, affligé. Peut-on rester muet devant une telle manière d’agir ? » Josué s'apprêtait à demander à Élie de s’expliquer mais, au dernier moment, il se rappela sa promesse. Il se contenta donc de hocher la tête devant l’étrange comportement d’Élie et, plus triste encore qu’auparavant, il poursuivit sa route à ses côtés.
Au coucher du soleil, les deux hommes atteignirent une autre ville. À peine eurent-ils mis le pied dans ses rues, que les gens les saluèrent cordialement, chacun s’empressant de leur offrir l'hospitalité. Finalement, les voyageurs passèrent la nuit dans la plus belle demeure, où ils reçurent également un repas et des boissons de choix. Le matin, les plus illustres notables de la cité vinrent leur faire leurs adieux. Le prophète ne fit pas même allusion à leur aimable accueil, leur souhaitant simplement :
— Dieu fasse que l’un de vous devienne le chef de cette cité !
Cette fois, Josué n’y tint plus :
— Élie ! s’écria-t-il avec humeur, je voulais rester avec toi le plus longtemps possible, mais je ne peux plus me taire. Dis-moi pourquoi tu récompenses les méchants, et non les bons ? Ne pouvant te comprendre, je préfère me séparer de toi plutôt que d'être tourmenté par tes actions !
— Comme tu voudras, acquiesça le prophète avec indulgence. Je te révélerai donc ce que tu tiens à savoir, puis chacun reprendra son chemin. Sache donc, Josué, que le pauvre qui a perdu son unique vache, devait voir ce même jour mourir sa femme. L’ange de la mort était déjà dans la maison, et c'est pourquoi j’ai demandé à Dieu de prendre la vie de l’animal plutôt que celle de sa femme. Dieu a exaucé mon vœu, et le brave homme pourra encore vivre avec elle de longues années de bonheur. J’ai relevé le mur du riche qui nous avait chassés, car dans les assises du mur était enfoui un grand trésor, et si le riche avait reconstruit son mur lui-même, il l’aurait certainement trouvé. Les hommes du temple somptueux ignoraient l’hospitalité, c’est pourquoi j’ai souhaité à tous de devenir les maîtres de la communauté. Ils ne parviendront pas à s’accorder, se querelleront, et leur désunion conduira la ville à sa perte. Car c’est avec raison que l’on dit : « Plusieurs capitaines font couler un navire, tandis qu’un seul maître à bord le mènera à bon port. » C’est pourquoi j'ai souhaité à la ville qui nous avait accueillis avec amitié de n’avoir qu’un seul chef.
Élie termina son discours, serra Josué dans ses bras, et ajouta à voix basse :
— Tu voulais apprendre de moi une grande sagesse, mais celle-ci contient tout : si tu rencontres un impie, à qui la vie réussit, et un juste qui est dans la peine, ne t’y trompe pas. Tu as vu que Dieu est équitable et que Son jugement dépasse l’entendement humain.
Qui pourrait donner à Dieu des conseils ?
Sur ces mots, Élie bénit Josué, et avant qu’il ait pu réagir, le prophète disparut de sa vue. » (D'après « Voyage avec Élie », Contes juifs, éd. Gründ, p. 65-67.)

*

Le Coran, sourate 18, v. 64-82 (trad. Kazimirski) :
« Là ils rencontreront un de nos serviteurs [Khidr] que nous avons favorisé de notre grâce et éclairé de notre science. Puis-je te suivre, lui dit Moïse, afin que tu m’enseignes une portion de ce qu’on t’a enseigné à toi-même par rapport à la vraie route ?
L’inconnu répondit : Tu n’auras jamais assez de patience pour rester avec moi.
Et comment pourrais-tu supporter certaines choses dont tu ne comprendras pas le sens ?
S’il plaît à Dieu, dit Moïse, tu me trouveras persévérant, et je ne désobéirai point à tes ordres.
Eh bien ! si tu me suis, dit l’inconnu, ne m’interroge sur quoi que ce soit, que je ne t’en aie parlé le premier.
Ils se mirent donc en route tous deux, et tous deux montèrent dans un bateau ; l’inconnu l’endommagea.
— L’as-tu brisé, demanda Moïse, pour noyer ceux qui sont dedans ? Tu viens de commettre là une action étrange.
— Ne t’ai-je pas dit que tu n’auras pas assez de patience pour rester avec moi ?
Ne me blâme pas, reprit Moïse, d’avoir oublié tes ordres, et ne m’impose point des obligations trop difficiles.
Ils partirent, et ils marchèrent jusqu’à ce qu’ils eussent rencontré un jeune homme. L’inconnu le tua.
— Eh quoi ! tu viens de tuer un homme innocent qui n’a tué personne. Tu as commis là une action détestable.
— Ne t’ai-je point dit que tu n’auras pas assez de patience pour rester avec moi ?
— Si je t’interroge encore une seule fois, tu ne me permettras plus de t’accompagner. Maintenant excuse-moi.
Ils partirent, et ils marchèrent jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés aux portes d’une ville. Ils demandèrent l’hospitalité aux habitants ; ceux-ci refusèrent de les recevoir. Les deux voyageurs s’aperçurent que le mur de la ville menaçait ruine.
L’inconnu le releva.
— Si tu avais voulu, lui dit Moïse, tu aurais pu te faire donner une récompense.
— Ici nous nous séparerons, reprit l’inconnu. Je vais seulement t’apprendre la signification des choses que tu as été impatient de savoir.
Le navire appartenait à de pauvres gens qui travaillaient sur mer ; je voulus l’endommager, parce que derrière lui il y avait un roi qui s’emparait de tous les navires.
Quant au jeune homme, ses parents étaient croyants, et nous avons craint qu’il ne les infectât de sa perversité et de son incrédulité.
Nous avons voulu que Dieu leur donnât en retour un fils plus vertueux et plus digne d’affection.
Le mur était l’héritage de deux garçons, orphelins, de cette ville. Sous ce mur était un trésor qui leur appartenait. Leur père était un homme de bien. Le Seigneur a voulu les laisser atteindre l’âge de puberté pour leur rendre le trésor. Ce n’est point de mon propre chef que j’ai fait tout cela. Voilà les choses dont tu n’as pas eu la patience d’attendre l’explication. »

*

Les récits bibliques concernant Amalek et l’échec de Saül ont évidemment une signification similaire…
Si l'opposition au judaïsme n’a pas manqué d’instrumentaliser des textes en les lisant mal, c’est donc évidemment par ignorance de ce que l'on vient de voir, voire par malveillance.
L’instrumentalisation de la figure biblique d’Amalek s’est produite récemment devant la cour internationale de justice, par la décontextualisation des citations. L'argumentation s’est basée sur la prise isolée et hors contexte de citations de dirigeants ou de personnalités israéliennes faisant référence à Amalek et sur l’ignorance délibérée de son sens dans le judaïsme. Cela suite à une déclaration du Premier ministre Benyamin Netanyahou en octobre 2023, où il a dit aux soldats de l'armée : "Vous vous souviendrez de ce qu'Amalek vous a fait."

Les détracteurs d'Israël ont présenté la référence à Amalek comme une “preuve” d'une intention génocidaire — affirmant (faussement) que "se souvenir d'Amalek" serait un appel à l'extermination assimilant les Palestiniens au peuple amalécite biblique.

Manque le Contexte (ignorance ou malveillance ?) : on a vu que dans le judaïsme, le commandement du souvenir d’Amalek est lu le Shabbat qui précède Pourim (qui célèbre la victoire sur Haman) — une lecture traditionnellement associée à la lutte contre l'antisémitisme et le mal radical, entièrement spiritualisée. La déclaration du Premier ministre israélien a été faite peu après les attaques du 7 octobre 2023 par le Hamas, les attaques d'une violence et d'une cruauté (visant des civils, y compris des enfants et des personnes âgées) que de nombreux Israéliens et juifs ont perçues comme une manifestation d'une haine amalécite irrationnelle et existentielle.

L'utilisation malveillante de cet usage de la thématique d'Amalek devant la CIJ visait à étayer la preuve d'une intention génocidaire.

L'argument des accusateurs était que les déclarations d'Israéliens qui font référence aux textes bibliques évoquant Amalek sont présentées comme des "discours de haine" et des preuves directes de l'intention de commettre un génocide contre le groupe national palestinien — ignorant délibérément que ces références sont des figures de style tirées de la tradition juive pour décrire une haine d'une ampleur sans précédent (comme les attaques du 7 octobre) et non un plan d'extermination !

La réplique militaire ciblait une organisation terroriste (le Hamas) et non le peuple palestinien, et le terme Amalek s'applique à l'idéologie terroriste et non à l'identité nationale d'un peuple.
L'instrumentalisation est donc un exemple de la difficulté à séparer les références théologiques et culturelles (à portée symbolique) du langage politique et militaire dans un contexte de guerre moderne et de droit international.
La référence biblique à Amalek a été un élément clé et très médiatisé dans le dossier présenté devant la CIJ contre Israël pour des allégations de génocide à Gaza.
L'objectif de cette stratégie était de prouver l'élément le plus difficile à établir dans une affaire de génocide : l'intention spécifique de détruire le groupe.

L'accusation a soutenu contre les faits devant la CIJ que la référence biblique à Amalek constituait une incitation directe au génocide contre le peuple palestinien de Gaza, assimilé au peuple amalécite.
En juxtaposant cette citation avec les actions militaires (le nombre élevé de victimes civiles, les déplacements forcés, la destruction des infrastructures), l'accusation a cherché à prouver que ces actions n'étaient pas l’effet de toute guerre contre un groupe terroriste abrité derrière les civils (cf. Racca et Mossoul), mais la manifestation d'une intention d'annihilation préméditée.

L’accusation a choisi de refuser le fait que la référence à Amalek est, dans l'héritage culturel juif contemporain, une figure de style pour désigner un ennemi radical qui cherche la destruction totale du peuple juif, comme le Hamas l'a démontré le 7 octobre 2023. Cette référence est utilisée pour décrire la nature du mal. Elle n'est pas un appel à l'extermination d'un groupe national ! Le discours de Netanyahou (et quoiqu'on pense par ailleurs de sa politique, y compris militaire) n'était destiné qu'à remonter le moral des troupes en les inspirant par une référence à la lutte existentielle juive face à un ennemi qui cherche leur éradication. Le commandement du souvenir d'Amalek est spiritualisé depuis des siècles, et il est absurde de l'appliquer de manière littérale à la guerre moderne.

Cette instrumentalisation du thème d'Amalek qui visait à transformer une référence théologique et culturelle symbolique de l'antisémitisme radical en une preuve juridique d'intention génocidaire est au fondement de l'accusation fréquente de “génocide” concernant Israël, qui glisse régulièrement à une assimilation antisémite des juifs réputés non-"antisionistes” à des “génocidaires”.

RP


dimanche 22 juin 2025

Après le 7 octobre





Introduction

Le développement suivant est une contribution en quelques éléments de réflexion historique sur ce qui a conduit au pogrom du 7 octobre 2023, en trois points, présentés dans un ordre chronologique inversé, comme une remontée dans l'histoire :
1) 1948 comme double décolonisation ;
2) l'inversion victimaire ou l’antisionisme nouvelle version de l'antisémitisme comme théorie du bouc émissaire via l'inversion victimaire ;
3) l’État de droit comme République des Hébreux.


1) Colonisations et décolonisations (1948)

Le 26 février 1885 se termine à Berlin une conférence célèbre (1884-1885), où les nations du Nord se sont partagé le monde. Les nations connues comme coloniales (France, Grande-Bretagne, Portugal, Espagne, etc.) ; et celles qu’on ignore en général, d’autres nations alors coloniales, comme l’Allemagne et la Turquie (Empire ottoman), présentes à la conférence, mais qui ont ensuite perdu leurs colonies suite à leur défaite de 1918. Sont aussi présentes la Russie (dont on oublie la réalité coloniale de l’Empire devenu ensuite Union soviétique), l’Italie ou les États-Unis. Toutes les puissances, de toutes les confessions, ont participé aux dominations coloniales, jusqu’en leurs pratiques esclavagistes communes. (Ici aussi, toutes confessions confondues. Nul n’est exempt !)

Concernant le Proche-Orient, le monde arabe est alors colonisé par l’Empire ottoman. Le processus de décolonisation dans la péninsule arabique est devenu célèbre grâce à un de ses acteurs, le Britannique Lawrence d’Arabie.

Pour la zone Syrie-Palestine, sa décolonisation de la puissance turque/ottomane passe par l'attribution des mandats français et britannique, respectivement pour Syrie-Liban et pour la Palestine. (On pourrait remonter plus haut pour percevoir la succession des colonisations de l’ancienne Judée, Galilée, etc., devenue Palestine sur décision de l’Empire romain revendiquant sa possession : pour faire bref, romaine, byzantine, arabe, latine, turque, anglaise, avec des conversions religieuses successives des populations locales.)

La décision de l’Onu de 1948 concernant la Palestine correspond donc à un processus de décolonisation, en l’occurrence une double décolonisation des populations locales, juives et arabes (chrétiennes et musulmanes). La dimension de décolonisation juive est alors admise sans difficulté — cf. le journal L’Humanité (éditions de mai-juin 1948), qui présente le refus arabe comme un refus colonialiste organisé par les Anglo-Américains (1). Cette décolonisation juive a rallié le projet sioniste, sur une terre devenue une terre de refuge des juifs rescapés de la Shoah et persécutés du monde arabe.

Où il apparaît que c’est rendre un très mauvais service à Israël que d’en faire un État européen ou euro-américain colonisateur ! quand il est en fait issu de la double décolonisation de 1948 (2).

*

Car il y a bien une filiation des décolonisations des années 1945-1960 (y compris celle de 1948 pour Israël/Palestine) et de l’histoire du judaïsme décimé en Europe. C’est ce qui apparaît nettement chez quelques auteurs que je vais citer (et qui sont utilisés parfois pour nourrir une concurrence des mémoires dans les “deux camps” créés artificiellement et au prix de contresens !)

Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme (1955) :
« Chaque fois qu’il y a au Viêt-nam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et […] au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et “interrogés”, de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent. Et alors un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets. On s’étonne, on s’indigne. On dit : “Comme c’est curieux ! Mais, Bah ! C’est le nazisme, ça passera !” Et on attend, et on espère ; et on se tait à soi-même la vérité, que c’est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens ; que ce nazisme là, on l’a cultivé, on en est responsable, et qu’il sourd, qu’il perce, qu’il goutte, avant de l’engloutir dans ses eaux rougies de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne. » (3)

On le voit, ce qui apparaît chez Césaire, c'est qu’avec la découverte de la Shoah a commencé la prise de conscience par les Européens de la nature de ce qui s’est passé aux colonies ; que la Shoah est le fruit de l'importation sur le continent de la violence exercée ailleurs, importation que Césaire appelle “l’ensauvagement du continent” européen. Cela pour l’Europe. Mais cela vaut aussi aux États-Unis…

Cf. James Baldwin, La prochaine fois, le feu (1963) :
« Les Blancs furent et sont encore stupéfaits par l’holocauste dont l’Allemagne fut le théâtre. Ils ne savaient pas qu’ils étaient capables de choses pareilles. Mais je doute fort que les Noirs en aient été surpris ; au moins au même degré. Quant à moi, le sort des juifs et l’indifférence du monde à leur égard m’avaient rempli de frayeur. Je ne pouvais m’empêcher, pendant ces pénibles années, de penser que cette indifférence des hommes, au sujet de laquelle j’avais déjà tant appris, était ce à quoi je pouvais m’attendre le jour où les États-Unis décideraient d’assassiner leurs nègres systématiquement au lieu de petit à petit et à l’aveuglette. » (4)

De l’inanité de la “concurrence des mémoires”, le résumé avait déjà été donné en 1952…

Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs (1952) :
« C’est au nom de la tradition que les antisémites valorisent leur “point de vue”. C’est au nom de la tradition, de ce long passé d’histoire, de cette parenté sanguine avec Pascal et Descartes, qu’on dit aux Juifs : vous ne sauriez trouver place dans la communauté. Dernièrement, un de ces bons Français déclarait, dans un train où j’avais pris place : “Que les vertus vraiment françaises subsistent, et la race est sauvée ! À l’heure actuelle, il faut réaliser l’Union nationale. Plus de luttes intestines ! Face aux étrangers (et, se tournant vers mon coin), quels qu’ils soient.” […] Le Juif et moi : non content de me racialiser, par un coup heureux du sort, je m’humanisais. Je rejoignais le Juif, frères de malheur. […]
De prime abord, il peut sembler étonnant que l’attitude de l’antisémite s’apparente à celle du négrophobe. C’est mon professeur de philosophie, d’origine antillaise, qui me le rappelait un jour : “Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous.” Et je pensais qu’il avait raison universellement, entendant par-là que j’étais responsable dans mon corps et dans mon âme, du sort réservé à mon frère. Depuis lors, j’ai compris qu’il voulait tout simplement dire : “un antisémite est forcément négrophobe.” »
(5)

Cf. Adler Camilus, enseignant-chercheur à l’Université d’État d’Haïti, à propos de Fanon (6) :
Parlant des Damnés de la terre et de la violence qui menace de la part des colonisés, violence exaltée par la préface de Sartre, Adler Camilus, contre l'interprétation de Sartre, évoque René Girard en ces termes : “Il faut transformer cette violence, lit-il chez Fanon, en quelque chose qui relève du commun, de l'universel, c'est une manière de faire communauté. (…) Dans les dispositifs mis en place par une société pour s'instituer comme société (dans l'action, dans le faire, dans les narrations, dans les dispositifs d'habiter, dans les dispositifs d'être ensemble, de faire communauté ensemble) quelque chose se transforme et la violence ici peut devenir autre chose qu'elle-même. C'est pourquoi l'idée d'assurer une plateforme pacifique à la violence est quelque chose qui pointe l'universel à venir, l'horizon de l'universel qui est ouvert, qui ne doit pas être obstrué. (…) Si on jouit de la mort du maître, on n'est plus dans cette plateforme pacifique.”


2) Victimisation et inversion victimaire

Or la théorie de René Girard que mentionne Adler Camilus, théorie visant une attitude qui veut briser le cycle de la violence mimétique en déplaçant cette violence contre un bouc émissaire, connaît une subversion que Girard avait sans doute pressentie (cf. son Achever Clausewitz (7)), une inversion victimaire — via laquelle inversion une supériorité militaire, une victoire militaire, débouche sur une défaite médiatique.

(Avant d’aller plus loin, je précise que le phénomène de la violence mimétique entraînant son détournement vers un bouc émissaire, mis en exergue dans la philosophie de René Girard ne dit rien de l'identité juive, mais dit quelque chose de l’antisémistisme, notamment sous sa forme antisioniste où Israël est devenu le bouc émissaire de la culpabilité coloniale commune ; cela ne dit rien du judaïsme de même que Sartre, malgré le titre de son essai, ne dit rien de l’identité juive, mais lui aussi dit quelque chose, autre chose, de l’antisémistisme.)

Selon Girard, une fois que le phénomène du bouc émissaire a été dévoilé — puis subverti —, tout devient extrêmement périlleux.

Cela à l’appui, pour Girard, de l'Épître aux Hébreux, ch. 10, v. 26 (“si nous péchons volontairement après avoir reçu la connaissance de la vérité, il ne reste plus de sacrifice pour les péchés”) renvoyant à Lévitique 4 et Nombres 15 (à savoir qu’on ne peut pas jouer avec le “sacrifice” cultuel comme s’il permettait du coup de se laisser aller).
Or ce moment périlleux correspond à notre situation historique, le péril étant radicalement redoublé par le fait que la montée aux extrêmes (cf. Achever Clausewitz) des guerres modernes peut, à l’ère nucléaire, conduire à notre destruction. Mais avant cela, d'autant plus que le dévoilement du processus ouvre la porte à l'inversion victimaire utilisée par le Hamas et l’islam politique… aussi bien que dans le trumpisme, malgré René Girard ! par ceux qui s’en réclament : cf. JD Vance et les chiens et chats que mangeraient les Haïtiens ! devenus boucs émissaires… puisque, concernant cette inversion victimaire (utilisée donc par le Hamas et ceux qui le soutiennent en l’identifiant aux Palestiniens — tout comme elle est utilisée par ceux qui ici sembleraient soutenir Israël), JD Vance, s’appuyant sur son maître à penser, le girardien Peter Thiel, présente les trumpistes comme victimes (des démocrates ou des Haïtiens supposés manger les chiens les chats) ! (8)

À l'origine, le texte d’Ésaïe, ch. 53, où la victime opte résolument pour la non-violence — je précise que le texte ne parle pas de Jésus (il n'était pas né !), mais Jésus l’a médité, et y a fondé son attitude.
Aujourd'hui, on est loin de cette attitude, avec l'inversion victimaire.
Les juifs ont très souvent dans l'histoire subi la violence évoquée dans Ésaïe, transformés en “boucs émissaires”, victimes du déchargement de la violence d’empires ennemis plus puissants et de leurs populations, dès l’Antiquité. Sans parler de toutes les situations données dans la Bible, mentionnons le 1er pogrom rapporté par les historiens modernes, dans l’Égypte païenne du 1er s. ap. JC ; puis, ensuite, la sédimentation chrétienne, puis musulmane, puis moderne et raciste (l’antisémitisme est bien un racisme, spécifique, comme les autres racismes, négrophobe, arabophobe, etc, tous spécifiques comme le montre bien Frantz Fanon, mais tous des racismes : le cas culminant, le nazisme, se voulait bien raciste. Il faudrait aussi parler, concernant l’antijudaïsme du christianisme et de l’islam, du déni de leur dette à l’égard de l’héritage juif : du Dieu unique au référentiel des figures reprises, d’Adam aux prophètes, tous des noms issus de la Bible juive).
Et voilà que depuis quelques années, on assiste à un processus d'inversion victimaire. Les victimes des siècles passés sont présentées comme bourreaux actuels !… via la mise à profit de ce que le processus victimaire a été dévoilé… Et que la victime ou revendiquée telle se donne le beau rôle !

Dans le cas des ennemis d’Israël (et de l’État d’Israël), l'inversion victimaire permet de faire oublier l’antijudaïsme et l’antisémitisme séculier qui a toujours refusé à sa victime ses droits pleins et entiers ; pour le Hamas, l’antijudaïsme (exprimé dans la dhimitude) de l’islam politique et son antisémitisme dès ses fondements, devenu “antisionisme”, agissant déjà dans le refus de la décolonisation juive de 1948 (un État juif souverain étant inconcevable). Je vais citer quelques textes qui font, hélas, autorité dans l’islam politique du Hamas, mais sont masqués médiatiquement par l’inversion victimaire.

Il suffit de les lire, en se demandant pourquoi des manifestations parisiennes voient clamer le terme de “Khaybar”, nom d’une oasis où vivaient des juifs d’Arabie du VIIe s. Cf. la Sira (Biographie du Prophète) de Ibn Hichâm — bâtie sur des hadiths et reprenant une Sira antécédente (celle de Ibn Ishaq, perdue) ; le tout, hadiths et Sira, datant de l’époque abbasside, donc de deux siècles après l’Hégire, soit pas fiables historiquement, mais trop souvent admis comme fiables en islam, particulièrement par l’islam politique (ces textes suffiraient à expliquer le monstreux pogrom du 7 octobre, si on se donnait la peine de les entendre, sachant qu’ils font autorité dans l’islam politique) (9).
Si ces textes, datant du temps du califat abbasside, relevant de l’épopée, font donc hélas autorité dans l’islam politique, c'est en oblitérant une autre tradition, plus ancienne, initiée par la figure de Rabia de Bassora, elle-même disciple de Hassan de Bassora (al-Basri), né dix ans seulement après la mort de Mahomet. On connaît Rabia par Attar, qui, lui, écrivait fin XIIe-début XIIIe s. Le fait qu’à cette époque tardive, où c’est devenu inconcevable, il présente Rabia comme une moniale, avec célibat consacré, témoigne en faveur de l'authenticité de la vie consacrée de celle qui veut imiter son prophète, qui n’a donc rien d’un guerrier ni d’un calife avec harem, contrairement aux califes qui feront appuyer leurs pratiques en les faisant attribuer à un prophète guerrier donné en des textes écrits à leur époque (deux siècles après l’Hégire)…

Je cite la Sira de Ibn Hisham :
« […] le Prophète ordonna de tuer tous les hommes des Banu Quraydha [tribu juive], et même les jeunes […].
Le Prophète ordonna de faire descendre de leurs fortins les Banû Quraydha et de les enfermer dans la maison de Bint al-Hârith. Il alla ensuite sur la place du marché de Médine, la même que celle d'aujourd'hui (du temps d'Ibn Hichâm), et y fit creuser des fossés. Puis il fit venir les Banû Quraydha par petits groupes et leur coupa la gorge sur le bord des fossés. Parmi eux, il y avait Huyayy ibn Akhtab, l'ennemi de Dieu, et Ka'b ibn Asad, le chef des Quraydha. Ils étaient six cents à sept cents hommes. On dit huit cents et même neuf cents. Pendant qu'ils étaient amenés sur la place par petits groupes, certains juifs demandèrent à Ka'b, le chef de leur clan :
— Que va-t-on donc faire de nous ?
— Est-ce-que cette fois vous n'allez pas finir par comprendre ? Ne voyez-vous pas que le crieur qui fait l'appel ne bronche pas et que ceux qui sont partis ne reviennent pas ? C'est évidemment la tête tranchée ! Le Prophète ne cessa de les égorger jusqu'à leur extermination totale. »
(10)

Je cite encore, l’histoire de Çafiyya, femme juive (Sîra, II, 636) :
« Les captives de Khaybar furent largement réparties entre les musulmans. Le Prophète eut en partage Çafiyya, fille de Huyayy ibn Akhtab (l'un des chefs des Banû Nadir [juifs] exilés de Médine à Khaybar) et deux de ses cousines. Il garda pour lui Çafiyya et donna les deux cousines à l'un de ses compagnons de combat, Dihya ibn Khalifa, qui avait pourtant souhaité avoir Çafiyya. Bilâl, le muezzin, l'avait ramenée avec l'une de ses compagnes. Il passa avec les deux captives au milieu des cadavres des juifs tués au combat. À cette vue, la compagne de Çafiyya éclata en sanglots, se déchirant le visage et couvrant de terre ses cheveux. La voyant dans cet état, le Prophète dit : “Éloignez de moi cette furie satanique !” Et il fit venir Çafiyya, la fit asseoir derrière lui et jeta sur elle son manteau : les musulmans comprirent que le Prophète se la réservait. […]
Çafiyya fut peignée, maquillée et préparée pour le Prophète par Umm Anas ibn Mâlik. Il passa sa première nuit avec elle sous une tente ronde.
Abû Ayyûb, un compagnon du Prophète, passa la nuit, le sabre à la taille, à monter la garde autour de la tente. Le lendemain matin, à son réveil, le Prophète le vit rôder autour de sa tente :
Que fais-tu ici ? lui demanda-t-il.
Envoyé de Dieu, cette femme a suscité en moi des craintes pour ta vie. Tu as déjà tué son père, son mari et sa famille. Sa conversion à l'islam est toute récente et cela m'a inquiété pour toi.
Seigneur Dieu, protège Abû Ayyûb, comme il a passé la nuit à me protéger. »


Auparavant, concernant le mari de Çafiyya : Hudaybiyya ou la trêve…
Le trésor des Banû Nadîr (Sira, II, 336-337) :
« On amena auprès du Prophète Kinâna ibn Rabî', le mari de Çafiyya, qui détenait le trésor des Banû Nadîr. Le Prophète lui demanda de révéler où était le trésor. Kinâna affirma n'en rien savoir. Un juif s'approcha et le dénonça au Prophète : J'ai vu Kinâna rôder tous les matins autour de cette maison en ruine.
Vois-tu, Kinâna, lui dit le Prophète, si nous trouvons le trésor chez toi, je te tuerai.
Tu me tueras, mais je n'en sais rien.
Puis le Prophète ordonna de creuser la terre dans la maison en ruine. On y trouva une partie du trésor. Où est le reste du trésor ? demanda le Prophète. Je ne sais pas, répondit Kinâna.
Le Prophète ordonna alors à Zubayr ibn al-'Awwâm de le torturer jusqu'à ce qu'il livre son secret. Zubayr lui brûlait sans cesse la poitrine avec la mèche d'un briquet, mais en vain. Voyant qu'il était à bout de souffle, le Prophète livra Kinâna à Muhammad ibn Maslama, qui lui trancha la tête. »
 (11)

Redisons-le, l'authenticité de ces textes est plus que douteuse, mais, hélas, pas pour l’islam politique (qui, quant à la lecture et à la foi en ces textes, ont, hélas, très peu de contradicteurs) !

L’islam politique a reçu un coup fatal, malgré les apparences, le 11 septembre 2001, confirmé le 7 octobre 2023. Un coup fatal en ce sens que cela a ouvert sur le dévoilement de ces éléments jusque là ignorés de la plupart à propos de l’islam politique et de ses sources.
L’islam politique est voué à apparaître comme une impasse, violente et tragique.
J’y vois un parallèle avec la fin de la Chrétienté comme réalité politique, mutatis mutandis (aucun texte de la tradition de la Chrétienté ne présente de figure fondatrice violente ou guerrière). Le 24 octobre 1648, avec les traités de Westphalie signant la fin de la guerre de Trente ans, prend fin symboliquement la Chrétienté politique : les conflits de la Chrétienté ont débouché sur rien d'autre qu’un bain de sang sans issue (les historiens parlent d’un tiers à la moitié de la population du St-Empire romain germanique tués au cours du conflit). Tel est le constat des traités de Westphalie, après quoi va se mettre en place la civilisation libérale de l’État de droit. Premier moment, la Révolution protestante puritaine anglaise…


3) État de droit et République des Hébreux

De Calvin et la théologie de l’Alliance aux révolutions puritaines prend place l’idée que la loi est au-dessus des rois et des cultes. En cela est posé l’État de droit moderne. Pour la France, cela se traduit dans la revendication de la liberté de culte par le pasteur Rabaut St-Etienne, en 1789, et pour l’universalisation du processus, par sa reprise par Toussaint Louverture. C’est ce que l‘on considèrera à présent.

Au fondement de l’État de droit, la Révolution protestante anglaise du XVIIe s., qui a été appelée puritaine, la première de trois Révolutions (anglaise, américaine, française) — pose ce point commun au trois Révolutions, que j’appelle donc système puritain : la loi au-dessus des pouvoirs. Là s’origine la liberté des cultes, au-delà du christianisme alors commun (i.e. liberté y compris pour le judaisme, et au-delà potentiellement) — système qui débouche aussi, nécessairement, sur l’abolition de l’esclavage et l’égalité des sexes, via la mise en vis-à-vis de l’image de Dieu en l’humain située au-delà de la couleur de peau, du sexe, etc., comme la loi est au-delà des institutions (cf., comme précurseurs, les quakers, puis les méthodistes). Une figure importante dans l’universalisation du processus : Toussaint Louverture (cf. Aimé Césaire (12)). En arrière plan, la référence à l’Exode et au Sinaï (une loi au-dessus des pouvoirs).

La première mouture de la civilisation libérale qui naît alors en Angleterre et initie l’État de droit, se réclame de la “République des Hébreux” comme modèle analogique, référant à la Loi biblique donnée dans la Torah.

L'Exode biblique d’Israël s'ancre et débouche sur une conception inédite des relations avec le divin : le divin est irreprésentable, sans garant humain de sa présence contrairement à ce qu’est alors le monarque — qui n'est dès lors pas non plus source de la loi.

Voilà une loi, exprimée dans la Torah, qui n'a pas d'auteur qui en serait le garant, qui y serait donc potentiellement ou actuellement supérieur. Moïse n'est pas donné comme un nouveau Pharaon ou un nouvel Hammourabi. La loi dont il témoigne ne procède pas de lui : il y est lui-même soumis ! Cela restera vrai même après l'institution de la monarchie, avec la dynastie davidique qui se caractérise par l'exigence de soumission du roi à la loi.

C'est à cette tradition que se réfèrent les révolutionnaires puritains anglais posant la supériorité de la loi par rapport à tous : personnes privées, rois, et même Églises et cultes ; la loi reçue dans une convention (Covenant) de tous, en analogie avec la loi biblique. C'est, mutatis mutandis, ce modèle que reprendront les révolutions américaine et française. Pour la révolution américaine, voir aussi l’anticipation dès les années 1630 au Rhode Island fondé par le pasteur Roger Williams.

Jusque là, la Chrétienté parle de tolérance, pouvant certes inclure protection, mais protection toujours à la merci des protecteurs, qui a été remise en question dès lesdites révolutions puritaines, d’inspiration en large part calvinienne, avec la nécessité de contre-pouvoirs (posée pour la France par le Réformateur et son successeur Théodore de Bèze, et stipulée dans la Confession de foi de La Rochelle). Ce système doté de contre-pouvoirs s'actualise d'abord dans les pays anglo-saxons, puis par la Révolution française, quand le pasteur Rabaut Saint-Étienne, présidant l’Assemblée constituante de 1789, réclamait en France, pour les protestants et les juifs, la liberté et pas seulement la tolérance. Là où l’on doit la liberté, la tolérance est une faute.

Toussaint Louverture symbolisera l’universalisation de la Déclaration de droit faite sur cette base en 1789 (cf. Aimé Césaire (12)).

Or c’est là la vocation d’Israël comme témoin de la République des Hébreux reprise à l'ère moderne : État de droit et universalisme de la Parole du Sinaï.

Cf. Vincent Peillon (13) : “[Joseph Salvador (1796-1873)] défend une identité forte et formule une véritable apologie du judaïsme. Ce dernier, restitué à sa fierté, fournit un modèle et une inspiration pour la politique démocratique, républicaine, libérale, socialiste, cosmopolitique qui se cherche depuis les Révolutions d’Angleterre, d’Amérique et de France. Pour s’accomplir, la modernité doit donc retourner à ses sources juives, à la religion mère des monothéismes chrétien et musulman, à La Loi de Moïse et à la République des Hébreux.”

C’est la vocation de l’Israël moderne et de l’espérance sioniste alliée à la décolonisation juive ; suite à l’héritage de deux dates : 586 av JC / 70 ap. JC. Deux destructions de deux temples accompagnées de deux fins : celle de la dynastie légitime (royale : davidique) et celle du sacerdoce (hasmonéen et sadducéen) ; posant la future nécessité d’un État forcément séculier — reprenant la vocation initiale, du Sinaï au livre des Juges — 1 Samuel 8, 7 : “L’Éternel dit à Samuel : Écoute la voix du peuple dans tout ce qu’il te dira ; car ce n’est pas toi qu’ils rejettent, c’est moi qu’ils rejettent, afin que je ne règne plus sur eux.‭” Ce que veut le peuple c’est un roi, désir concédé, selon la Bible, par Dieu, pourvu, concrètement, que le roi soit soumis à la loi (ce que réalise la dynastie davidique après l’échec de cet aspect sous le roi Saül — 1 Samuel 13, 14 : Saül se prend pour le Grand-Prêtre, i.e. il se “prend” pour le roi au-dessus de la loi portée par la parole prophétique). David — puis sa dynastie — apparaît comme une préfiguration des modernes monarchies constitutionnelles, une préfiguration lointaine de l’État de droit moderne, contesté aujourd'hui par les nombreux illibéralismes, qui tentent aujourd'hui les démocraties. Vocation scripturaire qui fait qu’aucun “sionisme religieux” n'est fondé bibliquement, suite à la disparition des dynasties antiques : qui aurait l'autorité divine de les réinstaurer ? Tentation fortement contestée malgré tout en de nombreux lieux et religions, quand la réinstauration de systèmes politico-religieux se fait jour, alors qu’ils ont été ébranlés, pour Israël par la seconde destruction du Temple, pour la Chrétienté par la guerre de Trente ans et sa fin, pour l’Islam par le 11 septembre 2001 et le 7 octobre 2023.


RP, La Rochelle, AG de l’AJCF, 22 juin 2025
“Dialogue entre juifs et chrétiens à l’épreuve du 7 octobre”

Complément ici…
Voir aussi ici et



Notes

(1) Citations du journal L’Humanité, mai-juin 1948 : « La “Légion” transjordanienne. "contrôlée par les Anglais, attaque les villages juifs et démontre à Kvar-Izion que l'armée juive (la Haganah) n'est pas encore prête pour faire face effectivement aux forces mécanisées commandées par des officiers anglais. Il est clair, d'après la déclaration anglaise d'hier, qu'ayant introduit la Légion en Palestine, l'Angleterre renie sa promesse d'évacuer le pays. La Légion restera comme l'avant-garde de l'impérialisme britannique contre Israël. » (L'Humanité, 15 mai 1948, p. 3)
Le journal parle de « la lutte héroïque du peuple juif pour son indépendance et par l'aide de l'Union Soviétique et de toutes les forces démocratiques du monde. Mais cette lutte pour l'indépendance n'est pas encore terminée. Les armées anglaises restent sur le sol d'Israël et la Légion arabe attaque. Il nous faut mobiliser toutes les forces du peuple juif pour la lutte en faveur de sa liberté. » (L'Humanité, 15 mai 1948, p. 3)
« Les armées arabes ont attaqué l'État d'Israël dès son établissement, […] en dépit du fait qu'il a été créé sur la base des décisions prises par les Nations-Unies dont font partie plusieurs États arabes. L'action des États arabes ne saura être considérée autrement que comme une agression non provoquée, une atteinte aux droits légaux du peuple juif et une violation des principes mêmes de la Charte des Nations Unies. » (L'Humanité, 15 mai 1948, p. 3)
« Tel-Aviv, 22 mai. Les forces de la Haganah, encerclées dans le quartier juif de la vieille cité de Jérusalem, maintiennent leurs positions. Elles luttent dans des conditions très dures, sous le martèlement continu de l'artillerie [britannique] de Glubb Pacha. En raison de ces bombardements, qui affectent également la ville moderne, de nombreux quartiers de Jérusalem sont entièrement détruits. En plusieurs points, les unités juives, qui se trouvent dans la ville moderne, ont lancé des offensives visant à joindre les assiégés. Des combats se déroulent à proximité des portes de Damas et de Sion. […] Tel-Aviv a connu aujourd'hui cinq alertes et deux bombardements par les Spitfire égyptiens » (L'Humanité, 23 mai 1948, p. 3, titre : “Glubb Pacha s'acharne sur Jérusalem”)
« Si le sang continue de couler en Palestine, il est clair que Londres et Washington en portent la lourde responsabilité. » (L'Humanité, 27 mai 1948, p. 3 - signé René L'Hermitte)
« Tel-Aviv, 29 mai. - Un communiqué de la Haganah, publié hier soir, a annoncé qu'après de longs combats le quartier juif de la ville, la ville de Jérusalem avait été occupée par la Légion “arabe”. Mettant en action des blindés, les forces d'Israël, en provenance de Tel-Aviv, s'efforcent de délivrer les éléments encerclés dans la partie moderne de Jérusalem, elles se heurtent à une vive opposition de la part des troupes égyptiennes et iraniennes qui se sont installées à Latroun. Les troupes irakiennes auraient lancé une offensive en direction de la mer afin de couper Tel-Aviv de Haifa. » (L'Humanité, 29 mai 1948, p. 3)
« La création d'Israël a été réalisée en dépit de l'opposition acharnée de Londres et de Washington, Ce changement est le fruit de la lutte opiniâtre du peuple palestinien [i.e. juif] lui-même. Jamais le peuple ne fut plus ardemment épris de l'indépendance et plus résolu à vaincre. Mais il est également certain que beaucoup ici ne comprennent pas les graves difficultés de l'heure. » (L'Humanité, 1er juin 1948, p. 3)
« Les positions de la Légion arabe qui représente la force d'invasion la plus dangereuse parce la mieux équipée et la mieux commandée, sont devenues depuis hier plus vulnérables, en particulier dans le triangle Tulkarem-Jenin-Naplouse, où la Haganah s'est emparée de Zarin et d'autres points fortifiés commandant la route de Jenin. » (L'Humanité, 3 juin 1948, p. 3)

(2) Cf. Eva Illouz, Le 8-Octobre, généalogie d'une haine vertueuse, tracts Gallimard, 2024 ; Georges Bensoussan, Les Origines du conflit israélo-arabe (1870-1950), Que sais-je, 2023.

(3) Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, 1955, éd. Présence Africaine, 2004, p. 12-13.

(4) James Baldwin, La prochaine fois, le feu, 1963, éd. folio, p. 77

(5) Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, 1952, Points Seuil 2015 p. 118-119

(6) Cf. France-culture, Avec philosophie, série « Cent ans de Frantz Fanon : panser les plaies coloniales », épisode 3/4 : La violence : détruire la maison du maître (à 31 mn)

(7) René Girard, Achever Clausewitz (2007), Le livre de Poche, 2024

(8) La subversion/trahison de René Girard est remarquablement mise en lumière par l'article de Paul Leslie (“From Philosophy to Power: The Misuse of René Girard by Peter Thiel, J.D. Vance and the American Right”), ainsi que la subversion de nombreux autres philosophes, de Hobbes à Strauss. Dans tous les cas, tout est utilisé pour refuser les contre-pouvoirs. Typique, la subversion du “calvinisme” par le “méthodiste-calviniste” Hamerton-Kelly. Le péché originel (qui n’est pas une spécificité calvinienne) est utilisé pour refuser les contre-pouvoirs. Or, en calvinisme, il fonde au contraire la nécessité de contre-pouvoirs. La formule proposée à ce sujet par l’orthodoxie calvinienne des XVIe-XVIIe s. est “corruption totale extensive, mais non intensive”, ce qui signifie que tout ce qui fait l’humain est atteint par la corruption, mais que la corruption n’a en aucun cas tout détruit de quelque partie de que ce soit. Comment se corrige le problème en politique ? — par la mise en place systématique de contre-pouvoirs, ce que précisément refuse (comme le remarque justement Leslie) la galaxie Thiel / Hamerton-Kelly / Vance, qui suppose/sous-entend que le péché n’a pas atteint l’”élite” qui doit se substituer aux contre-pouvoirs libéraux de l’État de droit — "élite", à commencer par Carl Schmitt, et à continuer par Thiel / Vance.

(9) Cf. aussi, contre les positions islamistes actuelles dans le conflit avec Israël, Eliezer Cherki, "Pour résoudre ce conflit, il faut comprendre l'islam" — citant le Coran :
Dans la sourate Al-A'raf 7:137, concernant les enfants d’Israël : « Et les gens qui étaient opprimés (ou "considérés comme faibles", selon Ibn Kathir), Nous les avons fait hériter les contrées orientales et occidentales de la terre que Nous avons bénies [correspondant à la terre d'Israël]. Et la très belle promesse de ton Seigneur sur les enfants d'Israël s'accomplit pour prix de leur endurance. Et Nous avons détruit ce que faisaient Pharaon et son peuple, ainsi que ce qu'ils construisaient. »
Dans la sourate Al-Ma'ida 5:21, Moïse dit : « Ô mon peuple, entre dans la terre sainte [correspondant à la terre d'Israël] qu'Allah a décrété pour toi, et ne te rebelle pas à moins que tu ne deviennes perdant ». Mais Allah leur interdit ce pays pendant quarante ans « durant lesquels ils erreront sur la terre »
Dans la sourate Les poètes (verset 26:57-59), après que les enfants d'Israël sortirent d'Égypte, Allah leur donna en héritage « des jardins, des sources, des trésors et d'un lieu de séjour agréable » en terre d'Israël.
Dans la sourate Le voyage nocturne 17:104 « Et après lui, Nous dîmes aux fils d’Israël : Habitez la terre [correspondant à la terre d'Israël] et lorsque s’accomplira la promesse de la vie future, Nous vous ferons revenir en foule ».
Dans la sourate Yunus 10:93 « Certes, Nous avons établi les Enfants d'Israël dans un endroit honorable [correspondant à la terre d'Israël], et leur avons attribué comme nourriture de bons aliments. Par la suite, ils n'ont divergé qu'au moment où leur vint la science. Ton Seigneur décidera entre eux, au Jour de la Résurrection sur ce qui les divisait ».
Les exégèses (Tafsir) définissent la terre appartenant aux enfants d’Israël comme étant la région de la Palestine, comprenant parfois la Jordanie ainsi que parfois la région de Syrie en fonction des moufassirs.

(10) Ibn Hichâm, Sira, trad. Wahib Atallah, La biographie du Prophète Mahomet, éd. Fayard p. 277, chapitre « Le “jihad” contre les juifs… » — Sira, II, 240-241

(11) Ibn Hishâm, Sira, ibid., p. 315-317

(12) Aimé Césaire, Toussaint Louverture, La révolution Française et le problème colonial, Présence africaine, 1962

(13) Vincent Peillon, Jérusalem n'est pas perdue. La philosophie juive de Joseph Salvador et le judéo-républicanisme français, éd. du Bord de l'eau — citation sur France-culture, Talmudiques.