<script src="//s1.wordpress.com/wp-content/plugins/snow/snowstorm.js?ver=3" type="text/javascript"></script> Un autre aspect…

mercredi 31 mars 2021

Indiana Jones et le Temple cathare





Ces lignes reprennent le texte d'une conférence donnée au Centre d'Études Cathares de Carcassonne le 6 juin 1997, sous le titre Indiana Jones et le Temple cathare, Une critique de la lecture raciale du catharisme, texte, très proche de celui ci-dessous, qui avait été publié en 1997 dans le numéro 28 de la Revue Heresis.


Dans Les aventuriers de l'Arche perdue, on voit Indiana Jones aux prises avec les nazis poursuivant avec frénésie l'Arche d'Alliance - en l’occurrence, Arche de l'Alliance de Dieu avec Israël, ce coffre sacré qui contenait essentiellement les tables de la Loi, plus connues sous le nom des Dix Commandements. Dans le monde d'Indiana Jones, on n'a pas peur des paradoxes, apparemment. Et on n'en est pas à un paradoxe près, puisque qu'on peut voir à nouveau dans Indiana Jones et la dernière Croisade ces mêmes nazis qui se lancent cette fois dans une tout aussi frénétique quête du saint Graal.

Paradoxes, et pourtant, on n'est pas loin de la réalité : n'a-t-on pas vu le SS Otto Rahn chez les cathares, dans le "Temple solaire" de Montségur, chercher le saint Graal ? N'a-t-on pas vu un des disciples de Rahn nous le montrer cherchant ce qu'il appelle les "tables de la Loi aryennes" dans les grottes pyrénéennes ? Où l’on se retrouve dans les profondeurs… écho à celles d'un abîme sans fond, celui du refus radical du dissemblable, ou décrété tel, devenu l'autre, figure de l'altérité, de ce qui dérange, à rejeter.

Paradoxe des nazis d'Indiana Jones. Comment se réclamer de ceux qui ont souffert dans leur chair leur propre altérité, persécutés pour avoir été différents, comment les utiliser, voire les revendiquer, pour refuser l'altérité ?


1. À la recherche d'un mythe identitaire à universaliser

Profondeur du vide… Le refus de l'altérité apparaît de la façon la plus aiguë comme volonté d'échapper au vertige, face au vide, à l'absence de repères, au sentiment d'un manque d'identité. Absence de repères, crise d'identité. Face à cela, une des tentations est de se bâtir un mythe, apparemment structurateur. Le type en est peut-être le Roman du Graal. Et dans l'histoire récente, le cas le plus frappant et le plus aigu d'un sentiment collectif de perte d'identité est celui de l'Allemagne d'après sa défaite de 1918. Ce qui s'est traduit par la recherche d'un mythe identitaire voulu référence ultime, sommet d'un universalisme abstrait à structure racialement hiérarchisée.

Identité supérieure rêvée, pour des lendemains en gueule de bois comme en plusieurs circonstances similaires, l'histoire en a montré à plusieurs reprises de solides. Car, selon ce que disait de son temps le fameux idéologue nazi Rosenberg, "la puissance mythique est proprement celle du rêve, de la projection d'une image à laquelle on s'identifie. […] Et s'il y a aujourd'hui un 'réveil mythique', c'est que 'nous recommençons à rêver nos rêves originaires'" (Philippe Lacoue-Labarthe, Jean-Luc Nancy, Le mythe nazi, éditions de l'Aube, 1996, p.54).

Ainsi, le problème fondamental d'une Allemagne des années 1920 et 1930 - qui connaissant une situation économique très difficile, était en proie à des difficultés considérables, - était le problème de son identité. Elle s'est réfugiée dans le repère apparemment le plus évident, en fait mythique, celui de l'identité nationale, à fondement racial. Cela suppose naturellement la pratique de l'exclusion, exclusion de l'altérité, l'identité mythique ne pouvant se structurer qu'en réaction à ce qui est réputé la vicier. Identité universaliste rêvée, pour des réveils de cauchemar. Cette identité nationale rêvée se nuance bien sûr au gré du rêve du rêveur : raciale ici, elle sera religieuse là - chrétienne, musulmane ou autre ; par l'intégrisme ou la secte - ; ou mythico-idéologique de telle ou telle autre façon ailleurs…

Un monde déstructuré sur le plan de l'identité est évidemment générateur d'angoisse, face à laquelle il s'agit de trouver des repères de toutes sortes. Hors l'étourdissement comme celui de la drogue, de l'alcool ou des pistes de ski, reste ce recours au repère identitaire voulu universel, avec l'exclusion qui l'accompagne. "Des gens ne pouvant se passer de tranquillisants cessent d'en prendre quand ils entrent dans un parti extrémiste, une secte, une armée", écrit le psychiatre Boris Cyrulnik. Et de préciser : "le bouc émissaire est un puissant tranquillisant. J'ai des patients qui vont beaucoup mieux depuis qu'ils ont adhéré au F.N. La haine cimente le groupe" (Boris Cyrulnic, Le Nouvel Observateur n°1634, 29/2-6/3/96, p.20-21).

Et ici, avec cette image projetée, réapparaît la vieille question de l'idolâtrie, qui n'est qu'image projetée de ce qui ressemble à soi-même, avec tout un cortège de méfaits, dont l'essentiel vise à diviser, à instaurer la guerre entre les êtres humains. Là, l'idolâtrie de la race ou de la nation comme exutoire à l'angoisse suscitée par la vue d'un gâteau que l'on imagine diminuant, au regard de la crise économique.

On est toujours à la veille de voir se lever d'autres idoles, d’autres mythes, d'autres rêves, identitaires, se voulant universalistes par imposition universelle de leur rêve.

Au départ dans la société, rien que de très banal. Puis les choses se précipitent. Et un jour, on découvre qu'est apparu le moment, où, comme l'écrit Primo Levi, "ceux qui savaient ne parlaient pas, ceux qui ne savaient pas ne posaient pas de questions, ceux qui posaient des questions n'obtenaient pas de réponses. C'était de cette façon que le citoyen allemand type conquérait et défendait son ignorance, ignorance qui lui apparaissait comme une justification suffisante de son adhésion au nazisme : en se fermant la bouche et les yeux, en se bouchant les oreilles, il cultivait l'illusion qu'il ne savait rien, et qu'il n'était donc pas complice de ce qui se passait devant sa porte" (Primo Levi, Si c'est un homme, Paris, Julliard, 1987 p.241). Murés dans le silence.


2. L'abîme du non-sens et le poids du silence

Un silence devenu signe de l'abîme de la perte de sens. Un silence qui fait écho jusqu'aux plus hautes sphères : artistes, universitaires, politiques, représentants des nations voisines…

S'adressant à la Fédération Universitaire Italienne le 18 décembre 1927, c'est-à-dire devant le gratin du fascisme avec lequel il s'apprête à signer les accords de 1929, Pie XI, pape, dans les hautes sphères s'il en est, explique que "la politique est le champ le plus vaste de la charité dont on peut dire qu'aucun ne lui est supérieur" (Discours à la Fédération universitaire italienne le 18.12.1927). Sachant le contexte de ces propos, on est fondé à être troublé. Et dans la même perspective ce même Pie XI n'a pas craint non plus de passer un concordat avec l'Allemagne nazie, expliquant que "nul ne songe, certes, à barrer la route qui doit conduire la jeunesse allemande à la constitution d'une vraie communauté ethnique" (Encyclique Mit brennender Sorge). Après coup, on a relevé sa revendication de ce que le christianisme est "spirituellement sémite", ce qui est une évidence. À l'époque - et, il faut le dire, malgré la modération des catholiques allemands pour la plupart proches du "parti du Centre" (Zentrumspartei) (cf. Bernard Reymond, Une Église à croix gammée ?, Lausanne, L'Age d'Homme, 1980, p.36-38) - cela n'a pas été, hélas, d'une grande utilité aux juifs. Trop de silence encore, faut-il croire.

Le silence des hautes sphères le plus incontestablement troublant a été celui de Pie XII, successeur de Pie XI, silence qui continue d'assourdir ceux qui voudraient malgré tout le défendre. Par la suite, Pie XII montrait lui-même le chemin de sa propre apologétique, en donnant quelques quinze ans après son lourd silence, des leçons de patriotisme fondées en théologie naturelle (Allocution à la Colonie des Marches à Rome le 23 mars 1958, parlant de "désir naturel de voir sa patrie belle, prospère [etc.]" qui n'implique, certes précise-t-il, aucun "mépris envers les autres pays", qui n'est pas "cause d'aversion à l'égard des autres peuples"), se réclamant ici volontiers du thomisme. Comme son prédécesseur aurait sans doute pu y fonder l'idée de communauté ethnique, avec hiérarchie des affections et des dérélictions - aujourd'hui, on dirait "préférence nationale".

La tentation était nécessairement forte de se référer à l'idée de théologie naturelle quand on avait pour vis-à-vis le néo-paganisme de la race, culte idolâtre explicitement naturaliste.


3. La théologie naturelle et l'héritage de Thomas d'Aquin

En christianisme, la théologie naturelle, quand on s'y réfère, plonge ses racines dans l'héritage thomiste. Effectivement, pour Thomas d'Aquin, "la grâce n'abolit pas la nature, mais la perfectionne" - gratia non tollit naturam sed perficit. C'est pourquoi il reconnaît un ordre dans la charité (Summa Theologiae, IIa IIae, qu. 26). En d'autres termes, on n'aime pas tout le monde avec la même intensité. Qui le niera ? Un leader politique faisait à cet effet mention troublante, au plan psychanalytique, de la hiérarchie de son amour pour sa fille, puis sa cousine et enfin sa voisine…

Mais chez Thomas d'Aquin, s'il est des priorités naturelles à la charité, en fonction de la plus ou moins grande proximité de son objet, donc, - cette proximité naturelle doit être elle-même élevée, perfectionnée, assainie par la grâce surnaturelle. C'est ainsi que telle question de la Somme Théologique consacrée à la Charité se termine par l'affirmation (IIa IIae, qu. 26, art. 13) que la vertu surnaturelle de charité se perfectionne dans la béatitude où le mieux aimé est celui qui est le meilleur selon la grâce, et non celui qui est le plus proche par les liens du sang. C'est que Thomas d'Aquin avait lu les Évangiles, et notamment la parabole du bon Samaritain (Luc 10), où l'étranger s'est montré être le vrai proximus, le vrai prochain, contre ceux qui étaient plus proches par le sang et la religion.

Or selon Thomas, sans cette grâce "élevante", qui élève la nature, on ne peut non plus parler de grâce "sanante", qui assainit la nature. Étienne Gilson, connaisseur s'il en est de Thomas d'Aquin peut dire dès lors que "dissocier les vertus de la grâce n'est pas les amener à l'état de nature, mais à l'état de nature déchue" (Étienne Gilson, Le thomisme, Paris, Vrin, 1942, p.476).

Et on peut découvrir en effet, en se penchant un peu précisément sur Thomas d'Aquin, que la distinction qu'élabore le célèbre dominicain entre nature et surnature n'a pas pour fonction de ramener la chrétienté à l'état de nature déchue d'un certain paganisme antique au rabais. Mais, elle vise aussi à établir un véritable dialogue avec les païens (cf. Contra Gentiles I, 2). Elle vise à dégager un terrain commun, en deçà de la théologie ; un terrain naturel. Pour ce faire, Thomas d'Aquin n'hésite pas - et le revendique - à emprunter aux philosophes musulmans, comme Ibn Sina (Avicenne) ou comme Abu-al Walid Ibn Rochd (Averroès), ou à un philosophe juif comme Moshé Ben Maïmon (Moïse Maïmonide).

C'est de ces philosophes et de leurs commentaires traduits de l'arabe en latin que Thomas reçoit la philosophie d'Aristote sur laquelle avec ses collègues averroïstes latins - dont il partagera en son temps la condamnation - il contribuera au développement du futur système politique où la sphère du religieux et la sphère du politique fonctionnent sur des bases distinctes, où, en d'autres termes, les autorités civiles ne se mêlent pas de ce que doivent croire ou professer les Églises.

Ces nuances rappelées pour ne pas prêter à Jules des travers qui appartiennent à César, il ne faut pas négliger, que côté souvenir cathare, César, du coup, n'aurait normalement, semble-t-il, que peu de chances de trouver un appui fiable. Car en catharisme, la théologie naturelle est carrément une contradiction dans les termes. D'où le paradoxe d'Indiana Jones est particulièrement criant chez Otto Rahn.

Mais voyons comment on y parvient.


4. La théologie naturelle du néo-protestantisme au néo-catharisme

L'habitude de revendiquer le titre de "théologie naturelle" n'est pas nouvelle dans le crypto-paganisme en général, et donc dans celui de l'idéolâtrie de la race : c'est cela que condamnait explicitement, pour s'opposer au nazisme, l'Eglise protestante confessante d'Allemagne, en rejetant au Synode de Barmen de 1934, au nom de la foi qu'elle confessait, ladite "théologie naturelle", précisément. Car ayant parlé des papes, il faut ne pas négliger le fait qu'en Allemagne, le protestantisme n'était pas en reste, lui aussi, pour user de la théologie naturelle, rationaliste ou romantique plutôt que thomiste, cela va sans dire. Mutatis mutandis, donc, la théologie naturelle était utile aussi à ce qu'il est convenu d'appeler néo-protestantisme pour faire preuve de compréhension à l'égard du nazisme. Et c'est contre cela que s'élevait le synode protestant confessant de Barmen (cf. Bernard Reymond, op. cit.).

Ce néo-protestantisme avait même ajouté à la théologie naturelle ses capacités théologiques propres et son travail critique, concernant notamment l'Ancien Testament, pour expliquer que celui-ci s’inscrivait dans une histoire à présent dépassée, l'histoire d'un peuple lui aussi dépassé, qui avait le mauvais goût, caractéristique de sa race, d'être l'héritier d'un livre aussi suspect. Le christianisme aryen, fallait-il entendre, n'avait rien à voir avec cela. D'ailleurs la critique ne permettait-elle pas de suggérer que Galiléen, Jésus était peut-être aryen lui-même, et non pas juif ? Et si les textes, ceux du Nouveau Testament, ici, rendent quand même absurde une telle hypothèse, on se contentera de créer l'aryanité de Jésus en référence aux icônes germaniques qui le représentent blond aux yeux bleus. Stupidité que tout cela ? Enjeu considérable en tout cas pour un peuple en majorité chrétien et dont on braque l'anti-judaïsme séculaire, en exaltant sa paganité aryenne à fondement racial.

Et ici on retrouve Otto Rahn à la poursuite de son Graal germanique et cathare, rêve identitaire. Dans la perspective que l'on vient de résumer, et sachant la vision approximative que l'on a alors des cathares, revendiquer leur héritage ne peut que séduire.

Souvenons-nous de l'hypothèse moyenne :

- 1) les cathares rejettent l'Ancien Testament,
- 2) le catharisme est, via le manichéisme, une religion de type zoroastrien, c'est-à-dire, persane, c'est-à-dire aryenne. Les cathares étaient donc des germains, avec un Christ germanique. Presque exactement ce que l'on essaie de bâtir en théologie allemande… Ce faisant, religion raciale, le catharisme devient lui aussi une religion à théologie naturelle, une religion carrément génétique… CQFD.

Mais là, où l'on croyait s'étonner, ne retrouvons-nous pas un discours moyen assez habituel ? Un catharisme qui correspond merveilleusement à l'âme celte, puis wisigothique, qui serait celle des occitans ?

Discours moyen dont il faut dénoncer l'absurdité, avec d'autant plus d'urgence que notre temps connaît des problèmes similaires à ceux de l'Allemagne d'avant-guerre : face aux bouleversements du monde, une crise identitaire à coloration économique, avec pour l’Allemagne d’après 1918 l'arrière-plan de la défaite, jugée injuste et lue en regard de théories du complot. Mutatis mutandis, certes - mais à problèmes d’identité ressemblants, tentation de trouver des solutions similaires. Où dans l'ordre mythique, le thomisme et sa théologie naturelle reprennent du service dans les courants intégristes d’un catholicisme identitaire de droite extrême, et où dans un apparent paradoxe le catharisme peut toujours être sollicité aussi dans les courants plus néo-païens de cette même droite extrême, comme celtitude indo-européenne - ou expression d'une pureté de type génétique.

Face à cela, il suffit, comme on pourrait le faire pour le thomisme, de ramener le catharisme à sa réalité théologique et historique, qui n'est pas celle du saint Graal (je renvoie ici aux travaux de Michel Roquebert sur le sujet), ni celle d'une théologie naturelle irano-aryenne. On verra qu'il s'agit d'un universalisme ouvert et concret, enraciné, comme le judaïsme et le reste du christianisme, dans la Bible hébraïque.


5. La théologie naturelle et le dualisme cathare

Les cathares, on le sait, sont d'une façon ou d'une autre, dualistes, et considèrent ce monde et la nature sensible comme relevant du mauvais. C'est l'autre monde, celui du Dieu bon, auquel ils revendiquent d'appartenir.

Conformément au Credo qu'il fait sien, le catharisme croit en Dieu le Père Tout-Puissant, créateur du ciel et de la terre. Le monde qu'il a créé est un monde bon, préexistant à celui de la chute dans le sensible. Il y a créé un nombre déterminé d'esprits, saints (laissons de côté pour l'instant la distinction traducianisme / origénisme). C'est là le Paradis originel que celui de la Genèse ne fait que typifier. C'est comme une Création idéelle, et qui n'en est pas moins réelle. Notons la référence à la Genèse, à laquelle on reviendra ; elle est loin d'être sans importance.

Dans la préexistence, se déploie une bonne création divine, qui n'est pas sans analogie avec celle que nous connaissons, mais bien sûr exempte du mal et de la corruption.

Satan a alors tenté les esprits, au moyen des bienfaits matériels qu'il a fait miroiter à leurs yeux, les biens sensibles. Les esprits séduits sont tombés dans la chair. Jusqu'au retour au Dieu bon, nous voilà dans le monde de la chute, un second monde, monde sensible, monde de la chair, géré par le diable. C'est en ce sens que le catharisme se présente donc comme dualisme, dès lors nécessairement et structurellement étranger à toute théologie de la nature, ce produit mauvais marqué de la griffe du diable. Sous l'angle moral, le dualisme cathare correspond essentiellement à une plus grande radicalité dans la prise au sérieux de la certitude commune au Moyen Age de la corruption de la matière. Commune au Moyen Âge, mais invraisemblable au XXe siècle, et plus particulièrement dans une théologie de la nature. L'hésitation d'Otto Rahn, nazi et comme tel naturaliste, en faveur de Lucifer, auteur de la nature, était donc sans doute inéluctable.

*

Le catharisme - qui s’accorde en cela avec tout le Moyen Âge - considère que le monde sensible est, depuis l'expulsion du Paradis au moins, griffé par le diable, donc. La nature a dorénavant quelque chose de mauvais. Le mythe cathare monarchien l'exprime ainsi : peut-être la matière est-elle créée par Dieu : de sa création proviennent même les quatre éléments du monde sublunaire, terre, eau, air, feu ; mais sous la forme dans laquelle ils ont été ordonnés, il faut reconnaître l'oeuvre du diable, à savoir le Lucifer déchu de la mythologie orthodoxe. Ou, pour les dyarchiens, tout en ce monde est dû à un mauvais Principe étranger à Dieu, un mauvais Principe père du diable. De quelque façon qu'on l'envisage, c'est de toute façon lui, le Mauvais, et non Dieu, qui pour les cathares a donné sa configuration à la création actuelle. Ce qui n'était pas d'une grande originalité au Moyen Age, et rendait, jusqu'à l'intégration de la philosophie aristotélicienne et au thomisme, toute idée de théologie naturelle quasi inconcevable. Et plus encore en catharisme, donc, où la nature n'est que la pâle et maligne imitation de la splendeur de la Création divine, préexistante, d'où nous sommes déchus dans le malheur de la déficience.

A l'opposé, "les enfants de Dieu sont nés non du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu" (Jean 1). Comment parler de nature ou de race avec de telles convictions ? Ce n'est là que le discours du diable par qui se perpétue un ici-bas malheureux et violent.

Cela pour l'aspect théologie naturelle. Mais qu'en est-il de l'autre aspect du discours généralement reçu, notamment à l'époque de Rahn, quant au catharisme : le rejet de l'Ancien Testament ? Cela, sachant que le judaïsme est indissociable de la Bible hébraïque, et que le rejet des juifs comme figure de l'altérité est un des traits caractéristiques des fascismes, nazismes, divers extrémismes et autres totalitarismes.


6. Les racines judéo-hellénistiques du catharisme

On l'a dit, le discours cathare n'est pas étrange au Moyen Age. Il a des racines communes avec le discours chrétien en général. Des racines qui plongent à Alexandrie, dans l’Égypte de l’Église primitive, l’Égypte d'Origène. Et par Origène, ces racines plongent dans la Bible hébraïque et dans la tradition juive - où, avec Indiana Jones, Otto Rahn ne peut que courir après l'Arche d'Alliance.

On a souvent voulu Origène platonicien, insistant donc sur son côté grec. Certes, ce côté est présent. Mais outre l'influence platonicienne, il ne faut pas négliger l'apport de la méditation de la Bible hébraïque et du Nouveau Testament chez Origène, qui se réclame plus volontiers de Paul que de Platon, ce notamment quant à son sens de la dimension spirituelle des textes révélés. Et dans la mesure indiscutable où platonisme il y a chez le père alexandrin, l'approche qu'il a du philosophe de l'Académie est fortement influencée par celle qu'en avaient ses prédécesseurs juifs, à commencer par Philon et l'école judéo-hellénistique. On trouve déjà chez Philon l'anthropologie origénienne trichotomiste en laquelle le père de l’Église, à la suite de l'apologète juif, fonde sa méthode exégétique et les trois niveaux de lecture des textes bibliques.

Quant à l'idée de préexistence, elle n'a rien d'original dans le judaïsme de l'époque. Le P. Duquesne rappelle que le judaïsme palestinien admettait que les âmes avaient été créées ensemble soit avec Adam, soit en lui. Doctrine de la préexistence qui entraînait soit un traducianisme, si on les comprenait comme créées originellement en Adam, soit un "pré-origénisme", si on les comprenait comme créées avec Adam. On a ce même double courant jusque chez les cathares : "origénisme" et traducianisme. Dans tous les cas, préexistence quoiqu'il en soit, ce que confirme Philon quant à ses coreligionnaires d'Alexandrie, ou Josèphe, notamment pour les esséniens, mais aussi pour les pharisiens en général (cf. A.F. Duquesne, in A. des Georges, La réincarnation des âmes, Paris, Albin Michel, 1966, p. 153 sq. Pour Philon en général, cf. Émile Bréhier, Les idées philosophiques et religieuses de Philon d'Alexandrie, Paris Picard, 1908 ; Jacques Cazeaux, Philon d'Alexandrie. De la grammaire à la mystique, Paris, Cerf (Cahiers Évangile), 1983 ; Jean Daniélou, Philon d'Alexandrie, Paris, Fayard, 1958).

Origène parle de "dégradation de l'intelligence".

Cela permet un éclaircissement de la pensée du théologien alexandrin dont on peut voir ainsi ce qui le relie et ce qui le sépare du platonisme. Et parallèlement, en quoi il fonde sa théologie, en des points incontestablement présents dans le catharisme, sur des textes de l'Ancien Testament que les cathares seraient censés rejeter ! Sachant cela, il faudrait sans doute des arguments historiques plus décisifs que ceux sur lesquels on fonde communément le rejet supposé.

Origène adopte de l'hellénisme platonicien le mythe de la préexistence des âmes. Il faut ici être prudent, et parler quant à lui plus précisément de préexistence des intelligences. Pour l'Alexandrin, Dieu a créé un nombre déterminé d'intelligences célestes, douées d'ailleurs d'une certaine corporéité (Dieu seul - Père, Fils et Saint Esprit - est parfaitement incorporel) (Traité des Principes, II, 2, 2). C'est cette corporéité, doit-on supposer, qui leur donne leur individualité, leur distinction, sans cela impensable.

Cette préexistence des intelligences concerne tout être rationnel, depuis le Christ en son humanité, jusqu'aux démons, en passant par les anges, les astres et les êtres humains. Une catastrophe préexistentielle a entraîné la distinction hiérarchique de toutes ces catégories d'êtres rationnels, entre catégories et à l'intérieur des catégories. Cette catastrophe est la chute, initiée par "Lucifer" selon une lecture allégorique d'Ésaïe 14 et Ézéchiel 28, dans la Bible hébraïque. Elle concerne tous jusqu'aux êtres humains. Qui ne reconnaîtrait pas là le matériau théologique cathare ?

Or, cela est fondé sur une lecture de la Genèse, lecture qui est déjà celle de Philon. Pour Philon, si le second chapitre de la Genèse (Gn 2:4 sq.), concerne le monde sensible, le nôtre, le premier chapitre de la Genèse, en revanche, concerne la création intelligible, le monde de la préexistence, donc. La Bible hébraïque donc, de la Genèse aux Prophètes, est là comme seule source où se fonde ce qui sera aussi la théologie cathare.

Continuons : pour Origène, seul le Christ s'est maintenu dans l'union avec le Verbe. Les anges mêmes ne sont pas entièrement préservés. Moins atteintes que celles devenues démons, les intelligences humaines se sont dégradées en âmes, soumises ainsi de cette façon à la vanité qui a atteint toute chose. Nous sommes devenus corps animaux (1 Corinthiens 15), face à quoi est l'espérance de la rédemption de nos intelligences par l'illumination du Verbe manifesté dans l'Incarnation (ensomatose) du Christ qui nous rendra corps spirituels lors de la résurrection finale.

Ici il faut être prudents concernant ce que l'on appelle trop inconsidérément le "docétisme" cathare. Rien à voir avec le discours de la gnose, qui s'appuyait, contrairement au catharisme, sur d'autres textes que le Nouveau Testament. Le docétisme gnostique consistait largement à nier la crucifixion de Jésus. Comment le catharisme peut-il rejeter le symbole de la croix au nom de ce que c'est l'instrument de torture du Christ - ce que les gnostiques ne faisaient pas - ; comment le catharisme le peut-il si le Christ n'y a pas été torturé ?

Le supposé docétisme cathare renvoie plus simplement à une haute christologie faisant de l'Incarnation du Christ une adombration - pour employer le terme origénien - et non pas une chute, une perte de son statut immaculé de préexistant qui n'a pas péché. Ce qui est clairement rejeté, en revanche, c'est l'Incarnatio continua, la continuation de l'Incarnation dans l'histoire et dans l’Église, qui y fonde le dogme de l'Eucharistie, évidemment rejetée par les cathares, contrairement à ce que fait le Roman graalien (cf. Michel Roquebert, "Le Graal contre les cathares", Heresis Collection n°6, 1993, p.83-116).

En dette au platonisme, la vision origénienne, puis cathare, ne manque pas de s'en distinguer : fondée dans la Genèse, cette dégradation de l'intelligence, équivalent d'une enténébration, correspond à une explication allégorique des fondements de l'espérance résurrectionnelle de la première Épître de Paul aux Corinthiens relative aux deux Adam (Genèse toujours) - l'Adam terrestre, et l'Adam céleste, le Christ : sur cette base Paul affirme : "semé corruptible, on ressuscite incorruptible. Semé méprisable, on ressuscite glorieux. Semé plein de faiblesse, on ressuscite plein de force. Semé corps naturel, on ressuscite corps spirituel" (1 Co 15:42-44). On comprend pourquoi Origène se réclame de Paul. Avec derrière Paul, encore Philon, qui lui aussi présentait deux Adam. L'Adam déchu, l'Adam de chair, et un second Adam, préexistant, correspondant au Logos éternel de Dieu. Simplement pour Paul, puis Origène, ce Principe préexistant est aussi homme, le Christ.

Cela incite à ne pas prendre trop vite pour argent comptant l'accusation d'anti-trinitarisme des cathares, en l'appuyant sur le fait que le Christ préexistant est une créature angélique, un être créé. Origène disait la même chose, fondant la double nature du Christ dans la préexistence. Créature spirituelle comme tous les anges et êtres humains, son humanité spirituelle n'en était pas moins unie au Logos éternel et comme telle, sous cet angle, incréée. Or les cathares aussi récitaient bien le symbole des Apôtres et utilisaient les formules trinitaires dans leurs rituels.

La question trinitaire, au vu des rituels et du précédent origénien, la question du docétisme et de l'Incarnation, au vu de ce même précédent, et la question du rattachement à l'Ancien Testament, voilà un catharisme qui serait plus proche qu'on pense des traditions juive et chrétienne.


7. Éléments d'histoire de la lecture des violences bibliques. Des prophètes aux cathares

Lisant donc l'Ancien Testament et s'en réclamant, depuis ses origines, l’Église, à la suite de la Synagogue, est confrontée dès avant les temps cathares à la difficulté que représentent les guerres et la violence présentées par la Bible comme relevant de volonté de Dieu.

Il y a là une des tâches des plus délicates de l'apologétique - la défense de la foi. Plusieurs approches ont été proposées, dans la succession desquelles on peut voir se dégager ce en quoi le Dieu de la Bible fait advenir ceux qu'il convoque, à l'altérité d'un universalisme arraché à l'histoire dans laquelle il s'insère.

1. Une guerre inévitable pour une terre revendiquée par deux peuples. Une première approche comprend les violences bibliques comme inhérentes à une guerre incontournable dans la situation des temps de l'Exode et de l'Israël ancien. Cette approche insiste sur le fait que la terre de Canaan pouvait légitimement être revendiquée comme sienne par le peuple d'Israël, comme descendant d'Abraham. Le patriarche et les siens y avait séjourné, en effet, déjà quelques siècles auparavant, sans difficultés avec le voisinage. Aucune raison ne devait donc s'opposer à un retour au pays.
Les partisans de cette lecture font remarquer que les populations que combattent les Hébreux rentrant d’Égypte, sont en partie composées d'envahisseurs récents, entendant soumettre la région, et qui n'ont aucun droit acquis sur le pays de Canaan (cf. André Neher, Histoire biblique du peuple d'Israël, Maisonneuve, 1982). Ces envahisseurs, les Philistins, viennent de la Méditerranée, d'îles comme la Crète. Les Hébreux eux, rentrent chez eux.
Il reste que toutes les populations cananéennes ne sont pas philistines. Ici, en insistant sur la promesse faite à Abraham, on contestera parfois que la légitimité de résidence sur une terre, ou de domination d'une région, ne dépende systématiquement d'une plus grande ancienneté d'installation. (Remarquons en ce sens, qu'en privilégiant l'ancienneté, on devrait remettre en cause la légitimité de la domination française - ex-franque - de terres gauloises auparavant dirigées par des envahisseurs celtes, puis romains, et localement wisigoths, burgondes, etc.)

2. Un conflit révolutionnaire. Si l'on tient compte de la relativité des questions d'ancienneté d'installation, on tendra à insister sur la dimension de conflit révolutionnaire (cf. Raphaël Draï, La sortie d'Égypte, L'invention de la liberté, Paris, Fayard, 1986) qui est sous-jacente aux violences bibliques, ce qui donne une deuxième approche.
Employons le mot "révolutionnaire" sans trop presser l'analogie avec le phénomène proprement moderne des révolutions. L'analogie est pourtant réelle. Les révolutions modernes peuvent trouver, entre autres points de départs possibles, leur origine dans la Révolution puritaine anglaise du XVIIe siècle. Et si la Révolution française ne manquait pas de se réclamer des révolutions puritaines anglaise et américaine, ces dernières ne négligeaient pas de revendiquer leur fidélité à Moïse et au peuple de l'Exode.
Sachons que les peuples que confrontait l'Israël biblique pratiquaient - en fonction du culte de leurs idoles, - entre autres la prostitution sacrée et les sacrifices d'enfants. Cela, donc, pour des raisons religieuses, c'est-à-dire à fondement supra(ou infra)-rationnel ; en d'autres termes, inaccessibles à l'argumentation. Aussi, paradoxalement, en fonction même de leur relation avec le Dieu de miséricorde, les prophètes pouvaient-ils percevoir comme de leur devoir que d'exiger les violences qui ont choqué par la suite.

3. Le comble de l'iniquité des Amoréens. Sous cet angle, l'apologétique saura faire remarquer, pour dégager une troisième approche, que face au degré d'ignominie des pratiques cananéennes, la patience de Dieu rencontrait des limites. La violence exercée par Israël selon l'exigence prophétique est alors perçue comme instrument d'un châtiment mérité, advenant en son temps. Selon la promesse divine faite à Abraham, le peuple ne reviendra d’Égypte prendre pied sur sa terre que lorsque "la déchéance morale des Amoréens aura atteint son comble" (Gn 15:16). Pour ce faire, il met en œuvre le châtiment céleste.

4. Le visage de la miséricorde de Dieu. Si les prophètes perçoivent légitimement Dieu comme exigeant l'exercice d'une violence difficilement évitable dans les circonstances qui sont les leurs - et nous serions mal venus de leur jeter la pierre, - ils n'en sont pas moins conscients de la dimension provisoire, et donc partielle, d'une telle perception. Ils rivalisent d'images enchanteresses pour décrire l'avenir pacifique que Dieu prépare. Et au cœur même de leur vie de violence, ils pressentent le visage de grâce du Dieu qui les captive. C'est la une quatrième approche.
C'est ainsi qu’Élie, qui vient de faire massacrer les prophètes de Baal (1 R 18:40), découvre que Dieu n'est ni dans le vent violent, ni dans le tremblement de terre, ni dans le feu, mais dans le souffle doux et subtil (1 R 19:11-12). De même David, ayant mené à bien les guerres de l’Éternel, s'entend-il dire : "Tu as beaucoup versé de sang, et tu as fait de grandes guerres ; tu ne bâtiras pas une maison à mon nom car tu as versé devant moi beaucoup de sang sur la terre" (1 Ch 22:8).
Jésus appuie le sentiment des prophètes en reprenant Jacques et Jean voulant faire descendre le feu du ciel sur les habitants d'un village samaritain qui refuse de les recevoir : "vous ne savez pas de quel esprit vous êtes animés" (Lc 9:51-56). C'est ainsi que dès le Nouveau Testament, l’Église discernera avec les Apôtres qu'il est un visage de Dieu qui demeure au-delà de toutes les perceptions que nous pouvons en avoir, fussent-elles légitimes : c'est le visage de sa faveur qui est en Jésus Christ : "Nul n'a jamais vu Dieu ; le Fils unique qui est dans le sein du Père seul l'a fait connaître"… Nul, pas même "Moïse, par lequel a été donnée la Loi"…, tandis que "la grâce et la vérité sont venues par Jésus Christ" (Jn 1:18, 17). C'est ce qu'en d'autres termes confessait Job après son épreuve : "Mon oreille avait entendu parler de toi ; mais maintenant mon œil t'a vu" (Job 42:5).
En dehors de la révélation en Jésus crucifié (1 Co 2:2) qui brise toute image de Dieu, il n'est que perception partielle, fût-elle légitime. Et cela - ainsi l'enseignent plusieurs auteurs néotestamentaires - repose sur ce qu'en dehors du Christ il n'est de communication divine qui ne soit médiatisée par un intermédiaire angélique - à commencer par la Loi (Ga 3:19 ; cf. Hé 2:2, Ac 7:35, 38 ; cf. Ex 3:2). Intermédiaire angélique qui pourra donc être perçu comme mauvais.

5. La lecture spirituelle de l’Écriture. C'est à partir de ces considérations que certains courants de l’Église primitive en sont venus à suggérer le rejet de ce qu'ils désignaient dans une nuance péjorative comme "Ancien Testament", l'attribuant à un être angélique mauvais.
La majorité des chrétiens ne les a pas suivis, refusant de juger illégitimes les enseignements partiels, occasionnels, que l'on peut trouver dans le Tanakh - c'est-à-dire, la Loi, les Prophètes, et autres Écrits - (cf. Mt 19:8). C'est ainsi que l'autorité de la Bible hébraïque a été reconnue par le christianisme qui apprenait à y discerner le visage du Christ. Ainsi, en premier lieu l'Apôtre Paul apprenait à faire usage de l'allégorie (Ga 4:24), pour lire, par-delà le dire angélique, partiel, la Vérité éternelle dévoilée en Jésus Christ.
Cette pratique de la lecture allégorique, ou "spirituelle", qui correspond à une cinquième approche, repose sur cette certitude apostolique que la Parole écrite nous communique la Parole éternelle en tant qu'au-delà de son propre discours - qui pour ne pas errer, n'en est pas moins partiel -, elle désigne la Parole éternelle faite chair. Cette certitude est d'autant plus profondément ancrée dans la conscience de l'Eglise ancienne, qu'elle vaut aussi pour l’Écriture néo-testamentaire et pour tous les temps d'avant la Parousie : "c'est partiellement que nous connaissons, c'est partiellement que nous prophétisons ; mais quand ce qui est parfait sera venu, ce qui est partiel sera aboli" (1 Co 13:9-10). Notre connaissance de Dieu ne saurait être exhaustive.
Ainsi, c'est la compréhension de la possibilité de cette lecture de l’Écriture qui a permis à Augustin de dépasser son rejet de la Bible hébraïque, dû à ce qu'il était rebuté par les récits de violence. Et c'est ce dépassement qui devait lui permettre d'en venir à la foi du Fils de Dieu.

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Concernant le catharisme, il faut considérer en premier lieu les présupposés de cette exégèse commune, spirituelle, c'est-à-dire généralement non littérale.

On l'a compris, l'exégèse spirituelle est un élément important de la lecture de la Bible dès les origines du christianisme. En cela d'ailleurs le christianisme hérite une pratique largement répandue dans la tradition juive en général, judéo-hellénistique en particulier. Paul a reçu sa méthode exégétique des rabbins. Le Livre des Actes des Apôtres ne nous dit-il pas qu'il était disciple de Rabbi Gamaliel ?

On a parlé aussi de l'œuvre de Philon d'Alexandrie, juif dont le christianisme alexandrin a évidemment hérité.

Mais très vite, au vu du christocentrisme que l'on a évoqué, une distance s'établit entre l'usage que font les chrétiens de l’exégèse spirituelle et celui qu'en font les juifs. Chacun s'accorde à reconnaître une portée symbolique aux données littérales, chacun perçoit un sens allégorique aux textes bibliques. Une véritable typologie s'établit par laquelle les personnages ou événements bibliques signifient les réalités spirituelles dont ils sont porteurs : pour un Philon, Moïse typifie la sainteté de la Loi, tandis que son frère Aaron, le grand prêtre, typifie la miséricorde. Ou le personnage mystérieux de Melchisédech, exerçant un office sacerdotal à l'égard du patriarche Abraham, typifie le Logos, principe de la création et principe de la médiation pour l'accès à la divinité.

Ce sens de la portée symbolique de l'enseignement biblique concerne jusqu'au rituel, et cela dès les temps les plus anciens. Ainsi pour les prophètes, la circoncision elle-même, signifie la "circoncision des cœurs", à savoir la disponibilité à Dieu. Une distance certaine est donc présente entre la lettre du texte et sa signification allégorique.

Pour les chrétiens cette distance s'accentuera. Ainsi Paul, reprenant le thème de la circoncision des cœurs, y verra la nécessité de relativiser le rite proprement dit. Pour lui toutefois, le rite relativisé doit simplement permettre aux païens, aux non-juifs, d'entrer dans l'Alliance sans conversion au judaïsme. L'écart entre lettre et sens spirituel ne s'en est pas moins creusé. Cet écart s'accentuera encore avec l’Épître aux Hébreux. L'auteur utilise la méthode exégétique philonienne, et donc, comme Philon, estime illégitime de recevoir les rites comme fin en soi. Mais, là où Philon n'allait pas, il en conclut dans sa démonstration que, symbolique, un rite comme celui du Yom Kippour, voit cesser - avec la destruction du Temple, ou en vue de l'imminence de cette destruction -, le temps de sa pratique littérale ! Et toujours philonien, reprenant la typologie concernant Melchisédech, il n'y voit plus simplement l'image du Logos désincarné, mais celle de Jésus, Fils de Dieu devenu homme et crucifié, en qui cesse la cérémonie sacrificielle du Yom Kippour qui avait donc pour fonction de représenter la mort de Jésus reçue comme sacrificielle. La distance entre les deux dimensions du texte, littérale et spirituelle, s'est alors nettement creusée. L'éclatement n'intervient toutefois pas, le sens aigu de l'Incarnation permettant de garder sa valeur à l'histoire, lieu de la lettre. C'est là précisément, sur la notion d'histoire, qu'insistera un Irénée pour s'opposer aux hérésies gnostiques qui tendent à relativiser, et la chair, et donc la lettre du texte qui y réfère. Docétisme et dualisme exégétique vont de pair.

La racine de l'un comme de l'autre est sans doute à chercher dans la tension qui n'a cessé de s'accentuer entre l'histoire et la lettre du texte d'une part, référant à ce monde, et les réalités spirituelles et éternelles, signifiées dans le sens allégorique et dévoilées par le Christ d'autre part. Du coup le paradoxe de l'Incarnation de celui qui est porteur des réalités éternelles devient extrêmement lourd à tenir. Le risque de l'éclatement est latent. L'éclatement advient périodiquement, manifesté aux premiers siècles de notre ère par la rupture entre les groupes gnostiques et la Grande Église. Celle-ci entend s'en tenir à l'histoire, lieu de l'Incarnation du Fils de Dieu, ceux-là ne veulent rien perdre du monde spirituel que le Christ est venu dévoiler. Ici l'éclatement entre la lettre et l'esprit s'exprime généralement en christologie dans le docétisme.

La grande Église s'attachera à expliciter le mystère de l'Incarnation, en développera les symboles dogmatiques, les gnostiques et leurs héritiers élaboreront le matériel allégorique et les mythes par où l'indicible essaie de se dire à notre imagination espérante. Cela dit l'histoire, la lettre du texte biblique, surtout de ce qui devient "l'Ancien Testament", et la création de ce "vieux monde", se relativisent davantage, jusqu'à se charger de la valeur négative de ce qui passe, de ce qui s'évanouit pour n'être que vanité. Le sens de l'exil métaphysique, présent déjà chez les prophètes, se développe encore. Ce monde est Babylone, le lieu de la captivité de nos âmes. Voire même, il ne peut venir du Dieu sublime dévoilé par Jésus. Dans cette perspective, même, à terme le démiurge qui l'a produit ne serait plus simplement celui de Platon, il faudrait l'envisager au moins maladroit, peut-être même mauvais. Ici la rupture consécutive à la tension exégétique est consommée.

Origène saura tenir les deux bouts, exprimant le projet de l'Incarnation dans une vaste élaboration mythique, en dette à Platon et à l'exégèse spirituelle d'un texte dont la lettre, le sens historique, n'est toutefois pas évacué. Il demeure comme pour Philon - mutatis mutandis - porteur d'un sens qui le dépasse au moment même où il signifie ce sens. L'origénisme demeurera le lieu de refuge du discours mythique d'un christianisme de l'Incarnation.

Car en outre, il ne faut pas le négliger ou le perdre de vue, au départ de l'alexandrinisme, et chez Philon, il est plus question de deux pôles que de deux niveaux. L'exégèse philonienne en effet, n'est pas binaire - lettre et allégorie -, mais ternaire, en fonction de l'anthropologie trichotomiste qui sera encore celle d'Origène, et plus tard, des cathares. Correspondant à ces trois niveaux, l’Écriture recèle trois sens : historique, ou littéral ; tropologique, ou moral ; allégorique, ou spirituel.

Les demandeurs de l'exigence spirituelle cultiveront le discours mythique origénien au cœur de leurs monastères jusqu'à un nouvel éclatement, fruit de la mise en suspicion progressive de l'héritage d'Origène.

Deux temps de cette mise en suspicion et de cet éclatement : premier temps, la condamnation du mythe de la préexistence des âmes, et des moines qui la professent en 543 et au IIe Concile de Constantinople en 553 ; deuxième temps, l'émergence d'un bogomilisme autonome trois siècles plus tard. L'orthodoxie, elle, s'est efforcée, sans bien sûr y parvenir totalement, d'évacuer de son sein le matériel mythique par lequel s'enseignait chez Origène l'indicible de l'Incarnation : le dogme, depuis, s'est revêtu de la logique aristotélicienne.

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Quant au Moyen Âge latin, il connaît une exégèse à quatre niveaux. C'est Bède le Vénérable qui a mis définitivement en place le système. Par rapport à la lecture à trois niveaux, un quatrième niveau s'est mis en place, qui correspond à une subdivision de l'ancien troisième sens. C'est ainsi qu'on a en premier lieu le sens littéral, ou historique, puis le sens tropologique, ou moral, puis correspondant à l'ancien sens spirituel, deux degrés qui sont le sens allégorique, où le texte de l’Écriture réfère à la vie de l’Église historique, et au temps actuel ; puis le sens anagogique, qui correspond à ce qui concerne le monde à venir, le temps supérieur au nôtre, l'aevum.

C'est ce dernier sens qui intéresse plus particulièrement les cathares, ce sens qui parle de ce siècle à venir déjà manifesté, où, pour le dire comme Jésus les fils de la résurrection vivent comme les Anges, ne se mariant pas (Luc 20:35-36). Qui n'y reconnaîtrait les Parfaits ? Et en outre, ce siècle supérieur, non seulement est celui qui vient, puis qui est dans les Parfaits, mais aussi celui qui était dans la préexistence.

Or il ne faut pas négliger le fait que les quatre sens de l’Écriture ne concernent pas quatre sortes de textes, mais que tout texte recèle les quatre sens. Certes, cependant, certains textes réfèrent plus explicitement à tel niveau de réalité, certains textes à tel autre. Le Nouveau Testament est certes plus axé sur la réalité anagogique que le Premier, quoique cela ne corresponde pas à une distinction absolue. C'est toutefois ce qui a fait penser à nombre de polémistes que "les cathares rejetaient l'Ancien Testament". Les choses ne sont sans doute point si simples, ce qu'a compris Raynier Sacconi, qui a probablement mieux cerné le problème, lorsqu'il dit que Jean de Lugio accepte toute la Bible mais qu'il pense qu'elle réfère à une réalité avérée au ciel : ce n'est là jamais qu'une façon de sens anagogique ! mais outré ; sens que reconnaissent aussi les catholiques, mais pas de manière aussi unilatérale. Quant aux monarchiens, la prudence invite à nuancer l'idée qu'ils rejetaient purement et simplement le Premier Testament comme l'on a parfois pris l'habitude de le croire. Tout au plus leur moins grande rigueur quant aux Principes a pu les conduire à peu l'utiliser tant il est vrai qu'il est plus aisé d'y être choqué par le sens littéral qui dérangeait déjà les Pères de l’Église. Les polémistes se voient pourtant régulièrement contraints de nuancer ce qu'il en serait de ce rejet. Les polémistes laissent les cathares sauver ici les Psaumes, là tel ou tel prophète. Mais les choses ne sont point si claires, surtout lorsqu’on voit tel cathare s'autoriser bel et bien de la Tora pour encourager à la chasteté, ou l'Interrogatio Iohannis proposer ce qui demeure une lecture de la Genèse, avec en arrière plan l'exégèse origénienne d'Ésaïe 14 concernant la chute de "Sathanas". Autant d'aspects que l'on retrouve jusque chez Bélibaste. Le double niveau que Raynier Sacconi reconnaît, non sans doute sans le caricaturer, chez Jean de Lugio, demeure probablement la clef du problème, cette approche étant en outre en parfait accord avec ce que l'on constate par ailleurs de la pratique exégétique du catharisme : on y privilégie le sens anagogique. Certes, si le Premier Testament n'est pas rejeté matériellement, la lecture qui en est faite n'est pas pour autant sans poser de problèmes. On a parlé d'"antisémitisme métaphysique". Voilà à nouveau de quoi séduire Otto Rahn.

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Ici le catharisme est peut-être le lieu d'un dévoilement plus explicite de ce qui concerne le christianisme médiéval en son entier. Que l'on sache en effet, le catharisme n'a pas inventé la légende de la lecture charnelle de la Bible qu'auraient effectuée les juifs. La certitude que par le Nouveau Testament s'opérait un "dépassement" de la lecture juive du Premier Testament n'était pas une originalité de tel ou tel courant du christianisme médiéval. Elle est même restée un lieu commun jusqu'au XXe siècle. Cela correspond à une ignorance notoire de la pratique exégétique dans le judaïsme, et à une perte du sens dialectique qui est encore celui de l'Apôtre Paul, au moment même où il autorise les païens à ne pas pratiquer les rites de la Tora. Là où Jésus entendait se situer précisément en vis-à-vis de la Tora - pas un seul trait de lettre n'en sera aboli -, ce que Paul n'a pas oublié, on en est venu plus tard à substituer une "nouvelle Loi" tout aussi chargée de rites d'ailleurs que l'"Ancienne", en lieu et place des institutions de la Tora. On ne se prive pas en outre d'emprunter à cette Tora tel ou tel aspect au défaut de tel autre. La Loi de la dîme, par exemple, remarquent les hérétiques, fournit un bon fondement pour réclamer des impôts ecclésiastiques (légitimes ou pas, c'est une autre question).

Quoiqu'il en soit, il demeure que l'ignorance de la réalité de la Tora et de son peuple n'est point une spécificité cathare. Force est toutefois de remarquer que l'unilatéralisation de l'anagogie n'était pas faite pour arranger les choses sous cet ordre. Et bien sûr on y trouve des outrances sur le thème du côté charnel et vindicatif de l'Ancien Testament et du Dieu qui s'y dévoile. Inutile de s'y arrêter.

La perte du sens d'une dialectique non-résolue quant à la relation entre la Bible et la Révélation du Christ, sens qui est manifestement encore celui du Nouveau Testament ne peut, par une anagogie unilatéralisée, que se dissoudre un peu plus dans l'idée d'un "dépassement" d'une Révélation par l'autre, qui est - l'histoire n'a cessé de le montrer - la racine constante de l'idée du dépassement d'un peuple par l'autre.

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Cela étant dit, il demeure exagéré d'affirmer sans autre nuance que "les cathares rejetaient l'Ancien Testament". Les cathares privilégiaient le sens anagogique d'une façon particulièrement poussée. Cela en lien, le sens anagogique référant à des réalités supra-historiques, avec la vocation cathare à maintenir cette dimension mythique qui se résume dans l'idée de préexistence des âmes, en Adam (Interrogatio Iohannis) ou avec lui (le reste du catharisme occidental en général).

Ce qui situe l'univers sur un double niveau : le niveau céleste, préexistant, auquel réfère la lecture anagogique, et ce monde terrestre, celui de la chute. On est dans un schéma dualiste.


8. Universalisme concret contre mythologie identitaire et raciale

Aujourd'hui à nouveau, et peut-être comme toujours, s'affrontent un universalisme concret, fondé sur les Tables de la Loi, non aryennes, mais universelles, celles du Sinaï puis des droits humains, et un mythe voulant se fonder sur un repli pour imposer son universalité propre, abstraite. Or, depuis les temps bibliques, Israël est, non pas une entité ethnique, comme le voudraient les idéologies de la race, mais le lieu d'expression symbolique de l'universel concret, dont participent le christianisme en général, et en son sein, le catharisme, naturellement, mais à un degré paroxystique.

Point d'aryanité, persane, celte, wisigothique ou occitane, mais une universalité qui transcende la race et la chair, et dont Israël est le premier bénéficiaire et le symbole.

Le catharisme en participe à plus d'un titre. Par sa revendication de l'universalisme biblique et chrétien concrétisé ; par ce qu'il est à ce titre une figure de l'altérité qui dérange (c'est en ce sens qu'il est aspiration concrète à l’universel) ; et en outre par ce qu'il exprime dans son exégèse en être un moment paroxystique.

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Les cathares, mais non pas eux seuls, ont vu dans l'histoire la griffe du diable, et n'ont reconnu de pure inspiration divine que dans les traces du monde céleste, signifié dans l'anagogie. Histoire tragique. Et à nouveau le paradoxe d'Indiana Jones : le nazisme, et tout ce qui lui ressemble naît d'un sentiment de défaite, et d'une haine de l'histoire. Se haïr soi-même : le drame d'Otto Rahn, selon Marie-Claire Viguier (M.-C. Viguier, "Otto Rahn entre Lucifer et Jésus", Heresis n°18, juin 92, p.55 sq).

Mais là se marque la frontière entre deux façons : se haïr, soi et l'histoire, ou juger qu'il n'y a là que vaine agitation. Cette frontière se marque dans la manière d'y entrer de force et de sang, ou de la laisser s'échapper. Là se séparent Indiana Jones, abandonnant le Graal ou l'Arche sainte, et les nazis qui, tel Hitler dans son bunker, meurent dans leur haine devenue frénétique.

Ici les cathares et Élie se rejoignent sur le Carmel d'une présence inaccessible, celle du Christ de l'Ascension, sans Incarnatio continua.


9. N'être pas de ce monde

"Vous n'êtes pas de ce monde", dit Jésus à ses disciples (cf. Jean 17, 11-23). N'être pas de ce monde, ou être confrontés au rejet, à l'exclusion, à la mort,… ou déjà, à la douleur. La douleur, qui instaure dans notre quotidien cette réalité : nous sommes en ce monde en situation d'exilés, "passagers et errants sur la Terre". Nous ne sommes donc pas de ce monde. Calvin aura, au sujet de la douleur, ces propos terribles : elle nous est infligée pour que nous nous souvenions de notre condition d'errants, d'étrangers en ce monde. Réalité qui nous concerne, tout un chacun, quelle que soit son origine, sa religion, ou la nature de sa foi éventuelle : nous allons tous mourir, peut-être dans la douleur. C'est ainsi que "nous ne sommes pas de ce monde", qui que nous soyons. Ce qui peut se traduire par la douleur donc, éventuellement celle de la persécution. Les chrétiens, disciples d'un crucifié, ayant entendu de lui cet enseignement, les chrétiens sont censés le savoir. Pour les disciples, au jour où ils reçoivent cet enseignement, Jésus les prévient qu'ils sont en passe de connaître le rejet et de subir la persécution. Et alors, leur dit Jésus, "si le monde vous hait, c'est que vous n'êtes pas du monde". C'est que ceux qui n'aiment pas, ceux qui haïssent, le font parce qu'ils se croient du monde. Hélas l’Église un jour se croira du monde, en se mettant à persécuter à son tour, ou en jugeant que certains sont autochtones, d'autres étrangers ! Quel est en effet le motif commun pour persécuter, ou mépriser quelqu'un ? Tout simplement penser qu'il n'est pas à sa place avec nous, pas à sa place chez nous - chez nous, c'est-à-dire où, sinon en ce monde ? Haïr c'est se croire de ce monde, à l'inverse de ce que Jésus a enseigné, et par conséquent, dire à celui que l'on regarde comme étranger, étranger à notre monde, apatride : "rentre chez toi", va hors de ce monde, de mon monde, celui de mon ethnie, ma race, ma nation ou ma religion - cela, absurdement adressé même éventuellement à des juifs par d'aucuns qui se disent de l’Église ! Et là c'est Jésus qui console, l'exilé, l'incompris, l'étranger, en un mot Job et tous les souffrants face à leurs prétendus amis - en rappelant : "tu n'est pas de ce monde, comme moi je ne suis pas du monde. Si tu étais du monde, le monde aimerait ce qui est à lui". Mais en attendant l'entrée concrète, vécue, dans cette consolation que procure Jésus, subsiste la douleur, l'exil, l'échec. Car avant d'en arriver à vivre de la consolation de Jésus, il est tout un cheminement.

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Cela se signifie dans la Bible par l'exil, l'exil et la violence qui l'accompagne. L'exil revient périodiquement. Et en outre l'exil historique est signe d'un exil bien plus fondamental. C'est encore ce qui se vivra à l'époque du Nouveau Testament, et donc ce qui est derrière notre texte. Un Jean-Baptiste prêchant le repentir n'annonce rien d'autre en citant Ésaïe, que la fin de l'exil. Et au plan strictement politique, si le dernier exil, à Babylone, a pris fin, la liberté d'Israël est alors largement compromise par la domination romaine : nul ne s'y trompe. Mais en outre, et les plus fervents des fidèles ne cessent de le rappeler, l'exil historique est toujours en fin de compte le signe d'un exil plus fondamental : l'exil dans le malheur et la douleur, le péché et la culpabilité. Et au-delà de toutes les rédemptions, c'est de la rédemption de cette captivité-là que Jésus se veut porteur.

Et c'est pour cette justice-là, pour être rachetés de cet exil, que "les élus crient à Dieu nuit et jour". Dieu tarderait-il ?

*

Dans ce temps de l'attente de la délivrance, simplement, l’Évangile de Jean nous présente Jésus qui - demandant à Dieu de garder ses disciples du Malin alors qu'il les envoie dans le monde - prie pour leur unité - par leur sanctification dans la vérité. C'est-à-dire, finalement leur solidarité les uns avec les autres, et finalement leur solidarité avec les exclus, à l'image du Christ lui-même.

Il s'agit bien pour les disciples, en effet, d'entrer par cette prière dans la communion du Père et du Fils. Et Jésus nous en indique le chemin : il a donné aux siens la gloire que lui a donnée le Père (v. 22). Or on sait quelle est sa gloire : c'est celle qui est dans le regard par lequel le Père le voit sur la croix (Jn 12:27-33) ; sa gloire est dans le paradoxe de l'exclusion. Et voilà que Jésus vient de promettre à ses disciples cette exclusion, voire même la persécution.

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Et c'est cette exclusion du Christ partagée par les disciples qui marquera le fait que comme leur Maître, envoyés dans le monde, ils ne sont pas du monde, cette exclusion qui ira souvent jusqu'à la persécution. Et c'est cette même exclusion qui est l'exaucement de la prière par laquelle Jésus demande au Père de les garder du Malin.

L'exclusion - fût-elle parfois indiscernable, ne subsistant que sous la forme de la certitude intérieure d'être indésirable, - cette exclusion des disciples sera le signe de leur sanctification, c'est-à-dire de leur mise à part, puisque tel est le sens du mot sanctification.

Il s'agit de savoir discerner ce que révèle le Christ : qu'il est une faveur indestructible, un regard d'amour qui subsiste au cœur même de nos plus lourdes certitudes d'être rejetés ou méprisables.

Cette mise à part - c'est-à-dire sainteté, puisque c'est le sens du mot, - ou exclusion… dans la Vérité, à savoir avec le Christ, est encore une façon par laquelle nous est signifié où est la gloire du Christ partagée par ses disciples : elle est dans l'humiliation de la torture de la croix, sainteté, mise à part dans le service, prix de la Vérité de cette terrible parole de Dieu.

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Pèlerins et passagers sur la Terre, comme tout un chacun, les disciples du Christ voient cette situation commune d'étrangers soulignée encore, et apparemment de façon contradictoire, par ce qu'à l'image de leur Maître ils s'engagent en ce monde, comme il s'y est incarné - adombré -, dans ce qui est vraie humiliation, jusqu'à la crucifixion. Ils s'y engagent dans tout le poids, douloureux, de l'intercession pour un service apparemment vain, qui débouche souvent carrément sur des rejets, voire des persécutions, qui soulignent encore cet état de pèlerins.

Mais les disciples savent par la leçon de leur Maître que cette apparente vanité d'un combat, souvent sans fruits visibles, est la marque de la gloire de ce Maître, que Dieu élève à la gloire quand tous ne croient faire que le pendre. Les disciples savent le secret du regard du Père sur le Fils, par lequel il le glorifie.

Et c'est ainsi que le Christ révèle à ses disciples le secret de l'unité dans la Vérité : le regard que chacun des siens porte sur son prochain méprisé, rejeté. Là où est l'étranger, le méprisé, l'exclu, là est le Christ. Là est la révélation de la gloire du Père et du Fils, là est la communion de l'Esprit de Vérité.

Nous voilà à une distance sidérale des temples solaires de quelque religion raciale aryenne, hyperboréenne ou occitane. On est tout simplement dans la tradition des universalismes juif et chrétien, hérités de la Bible hébraïque, qui fait de ceux qui en participent, dès lors qu'ils sont minoritaires, en exil ou émigrés, des figures incontournables de l'altérité - qui comme tels sont insupportables aux rêveurs de l'identitaire de l'appartenance raciale supérieure.

Figures de l'altérité, et comme tels à exclure. N'est-ce pas là ce que les cathares ont vécu de façon paroxystique ?


Roland Poupin, C.E.C., Carcassonne, le 6.6.97


Articles sur les cathares ICI, ICI, et ICI.


dimanche 28 février 2021

Questions initiales





13 novembre 2008, émission de la chaîne Arte animée par Isabelle Giordano : Paris-Berlin, le débat. Entre autres invités : Rokhaya Diallo, éditorialiste et réalisatrice, Éric Zemmour, chroniqueur, Vincent Cespedes, philosophe.

À Éric Zemmour lui assénant : “j’appartiens à la race blanche, vous appartenez à la race noire” (sic !), Rokhaya Diallo répond : “Non, j’appartiens à la communauté française”. On est au débouché d’une discussion ahurissante : Zemmour, distinguant “deux métissages”, vient d'affirmer qu’à côté de ce qu’il appelle le “métissage culturel”, “il y a le métissage racial, c’est-à-dire le mélange des races, physiquement”, suscitant l'étonnement de Rokhaya Diallo (on serait étonné à moins). Et celle-ci de se voir demander : “Parce que pour vous Rokhaya, les races n’existent pas ?” Et Zemmour de développer : “à la sacralisation des races de la période nazie et précédente a succédé la négation des races. Et c’est d’après moi aussi ridicule l’une que l’autre. Qu’est-ce que ça veut dire que ça n’existe pas ? On voit bien que ça existe !” (sic !) - “Mais comment on le voit ?” demande alors Rokhaya Diallo. Et Éric Zemmour de répliquer : “Ben à la couleur de peau tout bêtement”, pour en venir à son “j’appartiens à la race blanche, vous appartenez à la race noire” !!! (Verbatim complet ici : “Éric Zemmour réhabilite les ‘races’” ; extrait vidéo ici)

Voilà donc Rokhaya Diallo - qui, dans une revendication universaliste, se réclame de la seule appartenance à la communauté française -, la voilà assignée par Éric Zemmour à une “race” imaginaire, la “race noire”, la voilà racisée donc, en fonction d’une imposition à la couleur de sa peau du qualificatif “noire”, quand il suffit de la regarder pour voir que cette couleur n’est pas plus noire que celle de la peau de Zemmour n’est blanche. Cette assignation est donc doublement fausse. La complexité de la gamme chromatique des teints de peau humains fait que les simplifier en noir et blanc est déjà en soi un problème (cf. par ex. le “one drop” américain, qui, quoiqu’on en veuille, n’est pas étranger à la France). Quant à faire de cette dualisation chromatique arbitraire le critère d’une classification en “races”, bref d’une racisation, cela nous met aux prises avec une négation de ce qui fonde l’universalisme censé être le pilier de la communauté française, dont Rokhaya Diallo rappelle qu’elle n’en revendique pas d’autre.

Depuis ce moment oublié de 2008, des “universalistes” français ont ouvert un deuxième front face à celui de Zemmour. Celles et ceux qui comme Rokhaya Diallo sont bel et bien racisés par les discours à la Zemmour, se voient reprocher de n’être pas suffisamment universalistes pour avoir osé constater être, hélas, racisés, et oser demander en conséquence que l'universalisme français ne reste pas qu'une vague abstraction qui les en exclut !

Racisation face à universalisme abstrait et excluant, question d’histoire… XVe-XXIe siècles : racisation des “Indiens”, des “noirs” et des juifs.

1492 - 1

Bartolomé de Las Casas (1474-1566) :
« L'île Espagnole (Hispaniola) est la première où les chrétiens sont entrés (au “Nouveau monde”) et où commencèrent les grands ravages et les grandes destructions de ces peuples ; la première qu'ils ont détruite et dépeuplée. Ils ont commencé par prendre aux Indiens leurs femmes et leurs enfants pour s'en servir et en faire mauvais usage, et par manger leur nourriture qui venait de leur sueur et de leur travail ; ils ne se contentaient pas de ce que les Indiens leur donnaient de bon gré, chacun suivant ses possibilités ; celles-ci sont maigres, car ils ne possèdent généralement pas plus que ce dont ils ont besoin d'ordinaire, et qu'ils produisent avec peu d'effort ; ce qui suffit à trois familles de dix personnes chacune pour un mois, un chrétien le mange et le détruit en un jour. Devant tant d'autres violences et vexations, les Indiens commencèrent à comprendre que ces hommes ne devaient pas être venus du ciel…
« Ils embrochaient sur une épée des enfants avec leurs mères et tous ceux qui se trouvaient devant eux. Ils faisaient de longues potences où les pieds touchaient presque terre et par groupes de treize, pour honorer et révérer notre Rédempteur et les douze apôtres ; ils y mettaient le feu et les brûlaient vifs. D'autres leur attachaient tout le corps dans de la paille sèche et y mettaient le feu ; c'est ainsi qu'ils les brûlaient. A d'autres et à tous ceux qu'ils voulaient prendre en vie ils coupaient les deux mains, et les mains leur pendaient ; et ils leur disaient : “Allez porter les lettres”
, ce qui signifiait d'aller porter la nouvelle à ceux qui s'étaient enfuis dans les forêts. C'est ainsi qu'ils tuaient généralement les seigneurs et les nobles ; ils faisaient un gril de baguettes sur des fourches, ils les y attachaient et mettaient dessous un feu doux, pour que peu à peu, dans les hurlements que provoquaient ces tortures horribles, ils rendent l'âme. J'ai vu une fois brûler sur les grils quatre ou cinq seigneurs importants (et je crois même qu'il y avait deux ou trois paires de grils où d'autres brûlaient). Comme ils poussaient de grands cris et qu'ils faisaient pitié au capitaine, ou bien qu'ils l'empêchaient de dormir, celui-ci ordonna de les noyer ; et l'alguazil, qui était pire que le bourreau qui les brûlait (et je sais comment il s'appelait ; j'ai même connu sa famille à Séville), n'a pas voulu les noyer ; il leur a d'abord mis de ses propres mains des morceaux de bois dans la bouche pour qu'ils ne fassent pas de bruit, puis il a attisé le feu pour qu'ils rôtissent lentement, comme il le voulait…
« Le soin qu'ils prirent des Indiens fut d'envoyer les hommes dans les mines pour en tirer de l'or, ce qui est un travail intolérable ; quant aux femmes, ils les plaçaient aux champs, dans des fermes, pour qu'elles labourent et cultivent la terre, ce qui est un travail d'hommes très solides et rudes. Ils ne donnaient à manger aux uns et aux autres que des herbes et des aliments sans consistance; le lait séchait dans les seins des femmes accouchées et tous les bébés moururent donc très vite. Comme les maris étaient éloignés et ne voyaient jamais leurs femmes, la procréation cessa. Les hommes moururent dans les mines d'épuisement et de faim, et les femmes dans les fermes pour les mêmes raisons… Dire les coups de fouet, de bâtons, les soufflets, les coups de poings, les injures et mille autres tourments que les chrétiens leur infligeaient quand ils travaillaient, il faudrait beaucoup de temps et de papier ; on n'arriverait pas à le dire et les hommes en seraient épouvantés. »

Martin Bucer - 1538 :
« On considère la découverte et la conquête de nouvelles terres et de nouvelles îles comme une grande victoire et comme le moyen d'une formidable expansion du monde chrétien. Je pense, moi, qu'elles sont de nature à susciter la colère de Dieu. Car, en réalité, il ne s'agit d'autre chose que d'arracher au pauvre peuple sa vie et ses biens, et finalement son âme, au travers de la foi pleine d'erreurs imposée par les moines.
J'ai entendu Juan Glappion, le confesseur de Sa Majesté l'Empereur, se plaindre devant un groupe d'honorables personnes que, lors de leurs récentes découvertes de territoires, les Espagnols obligeaient le pauvre peuple à leur chercher de l'or et autres choses, en les traitant fort mal. Comme ces malheureux ne supportaient ni les travaux qui leur étaient imposés, ni les tortures qu'on leur infligeait, ils étaient pratiquement voués à la mort.
En ce qui nous concerne, que résulte-t-il de tout cela ? Combien de braves gens ont été sacrifiés, dans toutes ces expéditions maritimes ! On y a gagné beaucoup, mais ce ne sont jamais que des biens matériels, acquis au prix de terribles combats. Pompe et orgueil d'un côté, oppression du pauvre peuple de l'autre. Faire des affaires pour s'emparer de toute la richesse du monde ! On traite arbitrairement ceux qui, en travaillant dur, arrivent à peine à survivre. Et c'est cela qu'on appelle étendre et renforcer la chrétienté ?
Le Seigneur veuille donner à nos princes et à nos autorités de rechercher pour cette chrétienté une croissance plus conforme à sa vraie nature ! »

Le dominicain Las Casas comme le Réformateur strasbourgeois Martin Bucer (dominicain aussi, passé pour sa part à la Réforme) sont ici les représentants réels et concrets du christianisme, eux et non pas les “officiels” qui déshonorent le nom du Christ pour avoir adhéré à l’idée de race, idée qui obère a priori le précepte de Jésus : “fais à autrui ce que tu voudrais qu’on te fasse”, écho au propos de Hillel : “ne fais pas à autrui ce que tu voudrais pas qu’on te fasse”, que le rabbin présente comme le résumé de la loi biblique. Quand, sous prétexte de “races” différentes, fatalement hiérarchisées, les autres, ici les “Indiens”, sont exclus de l’universalisme (abstrait) - chrétien avant d’être plus tard républicain -, quand leur humanité est “racialement” infériorisée, en quoi le précepte central de l'enseignement biblique, comme le rappelle Jésus : “tu aimeras pour ton prochain comme tu voudrais pour toi-même” (Lévitique 19, 18), s’applique-t-il à eux ? Réponse à Hispaniola, puis ailleurs, et de loin en loin…

Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme - 1955 :
« Chaque fois qu’il y a au Viêt-nam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et […] au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et “interrogés”, de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent.
Et alors un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets.
On s’étonne, on s’indigne. On dit : “Comme c’est curieux ! Mais, Bah ! C’est le nazisme, ça passera !” Et on attend, et on espère ; et on se tait à soi-même la vérité, que c’est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens ; que ce nazisme là, on l’a cultivé, on en est responsable, et qu’il sourd, qu’il perce, qu’il goutte, avant de l’engloutir dans ses eaux rougies de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne. […] 

Au bout de l'humanisme formel et du renoncement philosophique, il y a Hitler.
Et, dès lors, une de ses phrases s'impose à moi :
“Nous aspirons, non pas à l'égalité, mais à la domination. Le pays de race étrangère devra redevenir un pays de serfs, de journaliers agricoles ou de travailleurs industriels. Il ne s'agit pas de supprimer les inégalités parmi les hommes, mais de les amplifier et d'en faire une loi.
Cela sonne net, hautain, brutal, et nous installe en pleine sauvagerie hurlante. Mais descendons d'un degré.
Qui parle ? J'ai honte à le dire : c'est l'humaniste occidental, le philosophe idéaliste. Qu'il s'appelle Renan, c'est un hasard. […] »
(Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme)

1492 - 2

“Limpieza de sangre” (“pureté de sang”). Extrait du décret d'expulsion des juifs d'Espagne (1492) : "Les juifs essaient de soustraire les fidèles chrétiens à notre sainte foi, de les en détourner, de les dévoyer, de les attirer à leurs croyances et opinions damnées. Ils les instruisent des cérémonies et observances de leur loi, veillent à leur circoncision, eux et leurs fils, les informent des jeûnes à respecter, leur notifient l'arrivée des Pâques, leur donnent et apportent de chez eux le pain azyme et les viandes abattues rituellement, les avertissent des nourritures dont ils doivent s'abstenir et des autres interdictions et les persuadent autant qu'ils le peuvent d'observer et pratiquer la loi de Moïse, leur font comprendre qu'il n'y a d'autre loi ni d'autre vérité que celle-là."

Henri Tincq commente (article dans Le Monde) : “L'Espagne catholique s'est longtemps flattée [des] conversions [des juifs]. On voulait les convertir, maintenant ils sont partout ! Et ils investissent, avec ingéniosité, les secteurs les plus dynamiques de la société. Alors, le venin du soupçon fait son œuvre : ce sont de faux chrétiens, des chrétiens masqués. Ils menacent la foi catholique de l'Espagne, sa cohésion sociale et religieuse à peine restaurée. Chaque sujet du royaume étant officiellement catholique, comment va- t-on les distinguer ? On invente un critère imparable : celui du sang.
Dès le début du XVe siècle, un collège de l'université de Salamanque avait introduit une règle interdisant à ceux qui ne viennent pas d'un sang pur
(ex puro sanguine) d'entrer dans ses rangs. En 1440, à la suite d'émeutes anti-conversos, Tolède est la première ville à adopter le statut de limpieza de sangre - la pureté de sang - que […] le roi Philippe II, en 1543, [étendra] à toute l'Espagne.” (H. Tincq)

Bref, les juifs ont été racisés. Ils sont devenus ce qu’on appellera ultérieurement des “Sémites”. Assignés à une “race” déduite d’une religion qui laisse sa trace même après leur conversion au catholicisme. L’Inquisition occitane avait déjà conçu le concept de “genus hereticus” contre les hérétiques d’alors, les cathares. Certes, le terme “gène” n’a pas encore le sens biologique qu’il recevra plus tard. Il désigne une lignée, qui suppose une généalogie, et donc déjà, de facto, une racisation de la religion.

Assignation à une “race” ! Aussi, même si de la religion juive s’est constitué un peuple, induisant l’usage assez commun de la majuscule, “Juifs”, j’ai opté, depuis quelques décennies, pour être de ceux qui préfèrent la minuscule, “juifs”, pour ne pas perdre de vue que c’est la religion qui se déploie en peuple, et pas l’inverse, quand l’inverse risque toujours, en outre, de relever d’une assignation. Comme illustration, on pourrait, mutatis mutandis, dire la même chose de protestantismes régionaux, pensons par ex. aux Cévennes ou au Poitou, où un peuple naît de la tradition religieuse protestante, un peuple dont tous ne sont pas nécessairement croyants mais n’en revendiquent pas moins fortement leur statut de protestants (et ici, sortant du religieux pour entrer dans le sociologique, on pourrait opter pour la majuscule, oubliant que le “peuple” en question est issu d’une religion, qui comme religion ne relève pas d’une assignation, ni a fortiori d’une racisation qui pourrait en procéder - d’où ici aussi, ma préférence pour la minuscule).

Précédence de la religion que souligne la tradition biblique où se source cette religion : Abraham, figure donnée dans la Bible comme initiale, est présenté comme un Araméen, percevant une vocation religieuse, d’où naîtra un peuple, puis une nation avec Jérusalem en son coeur, puis, toujours selon le récit biblique deux nations, Israël-Ephraïm au Nord, et Juda, la Judée, au Sud.

Lorsque Jérusalem et le Temple sont détruits par Babylone, le 9 du mois d’Av 586 av. JC, selon la tradition juive, la Judée comme nation perd sa souveraineté. Le peuple se survit par sa fidélité à sa religion, reçue dans les livres qui formeront la Bible. Tradition juive et historiens s’accordent pour voir là la naissance du judaïsme proprement dit, et du vocable “juifs”, pour désigner (chose attestée à l'époque perse) les tenants de cette foi, liée historiquement à la terre de Judée qui a donné son nom à la religion. Le peuple ne subsiste que par sa religion. Ce qui se vérifie par le fait que le peuple de l’autre nation, Israël-Ephraïm, dispersé suite à la destruction de sa capitale Samarie par l’Assyrie en 722 av. JC, a disparu : en exil, le peuple du Nord n’a alors pas maintenu sa tradition religieuse, contrairement à sa sœur judéenne, qui s’est maintenue jusque dans l’exil par le judaïsme. Maintien religieux qui se reproduira, pour la Judée reconstituée, après la destruction du second Temple de Jérusalem par Rome en 70 ap. JC. La Judée perd toute souveraineté, le judaïsme se survit, jusqu'à aujourd'hui, autour de ses livres.

Pauline Bebe, rabbin, rappelle que (mieux que référer à la Judée - disparue), “le mot ‘juif’ signifie remercier, s’émerveiller.” Et elle précise : “De tout temps on a pu, quand on l’a voulu, adhérer au judaïsme et devenir juif. Si le judaïsme a subsisté, c’est parce qu’il est une philosophie de l’action, un modèle de pédagogie de l’expérience, un hymne à la vie, et également parce que tout au long de son histoire de nombreuses personnes se sont converties au judaïsme […].” (“Les dix commandements de la lutte contre l’antisémitisme”)

1492 - 3

Les racismes diffèrent les uns des autres : l’antisémitisme n’est pas la négrophobie. Frantz Fanon l’a bien mis en lumière (cf. son Peau noire et masques blancs, 1952). Mais tous les racismes procèdent d’une même attitude : l’assignation, qui passe par la mise en majuscule (cf. infra).

Si le phénomène de l’assignation précède l’assignation symbolisée par 1492 (elle est déjà nettement présente dans le statut de dhimmis en islam), 1492 symbolise un tournant vers l’universalisation de l’assignation, universalisation abstraite post-coloniale, donc, comme racisation, dont il est clair que les travaux post-coloniaux n’ont toujours pas réussi à débarrasser les inconscients, d’où la mise en place de travaux plus récents, décoloniaux, pour approfondir la question des assignations subsistantes.

Les travaux d’Albert Memmi, Aimé Césaire, Frantz Fanon ont posé des jalons qui demeurent incontournables. D’autres travaux ouvrent d’autres pistes, sur tous les continents. Pour ne donner qu’un exemple, l'excellent Frantz Fanon n'avait pas abandonné les majuscules. On peut en donner la raison, pour ne pas faire imaginer un “dépassement” ultérieur de Frantz Fanon : simplement, il prend en compte le fait de l’assignation, de la racisation que déplorent aujourd’hui les universalistes abstraits contre celles et ceux qui, contrairement à ce qui leur est asséné à qui mieux mieux, ne réintroduisent pas un racialisme, mais constatent qu’ils sont bel et bien racisés, d’une façon qui les prive de l’universalisme réel qu’ils revendiquent !

Comme le note l’écrivain américain James Baldwin (lui aussi constate l’assignation en gardant les majuscules - il n’est pas “racialiste” pour autant !) dans Chassés de la lumière (1972) : “Les étudiants blancs, dans l’ensemble, n’ont commencé que très récemment à avoir des raisons de remettre en question les structures dans lesquelles ils sont nés. La nouveauté de leur réaction, leur stupéfaction et leur ressentiment, leur impression d’avoir été trahis expliquent leurs excès romantiques ; un jeune révolutionnaire blanc reste, en général, beaucoup plus romantique qu’un noir. Car c’est une expérience très différente elle aussi, de grandir dans la nécessité de s’interroger sur tout – depuis votre propre identité jusqu’au problème brutal de votre survie, au sens littéral du mot, afin de pouvoir commencer à vivre. Qu’ils soient riches ou pauvres, les enfants blancs grandissent avec une connaissance de la réalité si réduite qu’on peut dire qu’ils s’illusionnent sur tout, sur eux-mêmes, sur le monde qui les entoure. Les Blancs ont réussi à traverser toute leur vie dans cette euphorie mais les Noirs n’ont pas eu autant de chance : un homme noir qui verrait le monde, comme John Wayne, par exemple, ne serait pas un patriote excentrique mais un fou furieux. La raison essentielle en est que la doctrine de la suprématie blanche, qui habite la plupart des Blancs, est elle-même une prodigieuse illusion : mais être né noir aux États-Unis est un défi mortel, immédiat. […] La vérité qui libère les Noirs libérera aussi les Blancs, mais ceux-ci ont du mal à l’accepter.”

La racisation des “non-blancs” a induit depuis les XVe-XVIIe s. la racisation des “blancs” par les “blancs”, et l'exclusion à terme de la catégorie “blancs” des juifs, des nomades, et des musulmans (c'est là la doctrine raciste, hirérarchie plaçant invariablement les “blancs” en haut, et pas réversible en tant que telle : l'usage analogique du terme et de la doctrine pour en inverser le sens est en soi douteux). Elle s’est maintenue jusqu’au XXe s. Cela dans un refus du “métissage racial et culturel” - allant, au XXe s., de la “négrification” de l’Europe “aryenne” par les “apatrides” juifs (“métissage racial”), à l’art juif “dégénéré” (“métissage culturel”).

Troublant d’entendre cela resurgir au XXIe siècle. Ainsi Éric Zemmour - tentant de raciser Rokhaya Diallo - qui parle d’un deuxième métissage, culturel, et précise, renvoyant dos-à-dos les nazis et la biologie contemporaine (Vincent Cespedes venant de lui rappeler à l’appui de Rokhaya Diallo que pour la science non plus, il n’y a pas de “races”) : “à la sacralisation des races de la période nazie et précédente a succédé la négation des races. Et c’est d’après moi aussi ridicule l’une que l’autre.” (Sic)

Voilà qui laisse songeur quand aujourd’hui l'universalisme abstrait accuse celles et ceux qui, comme Rokhaya Diallo en réclament la concrétisation, de “racialisme”. Comme si les racisés faisaient autre chose que constater ce qui leur arrive : s’il n’y a effectivement pas de “races” - précisément : s’il n’y en a qu’une - ils n’en sont pas moins sont bel et bien racisés par un discours - qu’on n'entend plus aussi explicitement que dans la bouche de Zemmour en 2008, tant de ce côté on tient à la martingale de la confusion entre le “racialisme” dont on accuse les racisés et le racisme dont leurs accusateurs se dédouanent ainsi sur leur dos.

Martingale aussi que le refus de débarrasser l’espace public de ses symboles d’oppression proposés à la vénération commune. Quand l’espace public français (à l’instar du reste du monde euro-américain) est saturé de figures et statues de grands criminels (Faidherbe, Gallieni, Bugeaud, etc.) que signifie le refus de les mettre en question sinon l'imposition du refus d’un vrai travail historique ? Quand on a - heureusement - déboulonné Pétain, Staline et autres dictateurs divers.

Les études décoloniales, au-delà des maladresses d’études nées récemment, encore tâtonnantes, relèvent tout simplement du refus de toute assignation, et des symboles d’assignation, jusque, donc, à la majuscule.

La romancière Tania de Montaigne parle pour sa part du refus d’assignation en ces termes : "Je dis que les Noirs, avec un N majuscule, n'existent pas. Ce qui est très différent du fait qu'il y ait des noirs, des blancs, des jaunes. À un moment, je n'avais pas de majuscule : j'étais noire sans majuscule. C'est-à-dire à la fois une couleur de peau et de plein d'autres choses. Et à un moment, quelque chose se fige et on décide que je suis noire avec une majuscule, c'est-à-dire que je fais des choses de Noire. Avec une majuscule."
"Quand on met une majuscule, on dit que c'est un nom et non un adjectif, poursuit Tania de Montaigne. Dès lors que c'est un nom (et cela marche pour tout : Juif, Musulman, Noir, Blanc…), on considère que l'on sait qui est une personne en fonction de ce qu'on lui attribue : sa couleur, sa religion… Et on agit en fonction de ce que l'on suppose qu'elle est. Dès lors, on lui nie la capacité d'être humain. Elle devient un objet."
(Franceinfo - 8 mai 2018)

Resterait à définir ce qu’est un “noir”, “jaune”, “blanc”, “rouge”, etc., sachant que l'éventail chromatique est tout de même un peu plus compliqué. Pour évoquer les théories coloniales et américaines, jusqu’à quelle goûte de sang (qui lui est toujours rouge), combien de générations pour atteindre la “limpieza de sangre” ?

Claude Ribbe, avant Tania de Montaigne, dans son livre Les nègres de la République, s’insurgeait contre les majuscules initiales, qui induisent en réaction le rejet de toute “blanchitude”, voire de tout “métissage” ! Il écrit en 2007. Il écrit en héritier de James Baldwin qui affirmait dans les années 1960 (à l’époque avec la majuscule) (cf. supra) : “La vérité qui libère les Noirs libérera aussi les Blancs, mais ceux-ci ont du mal à l’accepter.” Baldwin qui, aujourd’hui, risquerait d’être taxé par les “universalistes” de “racialisme” ! Les deux, à quelques décennies d'écart, portent le même refus des assignations, qui toutes se recoupent…

Ré-entendons Aimé Césaire, dans son Discours sur le colonialisme : “on se tait à soi-même la vérité, que [le nazisme] est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens”.

Où le célèbre propos suivant de Frantz Fanon vaut dans les deux sens… « […] Mon professeur de philosophie, d’origine antillaise, […] me le rappelait un jour : Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous. Et je pensais qu’il avait raison universellement, entendant par là que j’étais responsable, dans mon corps et dans mon âme, du sort réservé à mon frère. Depuis lors j’ai compris qu’il voulait tout simplement dire : un antisémite est forcément négrophobe. Et il précisait : Chacun de mes actes engage l’homme. Chacune de mes réticences, de mes lâchetés manifeste l’homme. » (Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs)

De même, France-USA : James Baldwin nous permet de percevoir que le problème de fond est le même, là où on voudrait opposer les réalités des deux rives de l’Atlantique, au nom de ce que la France serait plus universaliste, comme elle serait plus laïque, de cette laïcité dont les tenants en 1905 se faisaient traiter d' “anglo-saxons” parce que la laïcité était considérée en France par ses opposants comme américaine !

La différence c’est que la dualité citoyens-sujets a eu lieu aux USA sur le territoire américain, tandis qu’en France, cela se passait outremer, “aux colonies”. Mais les mentalités restaient (restent - cf. infra) les mêmes en métropole !

James Baldwin, donc, fait le même constat pour les USA qu’Aimé Césaire pour l’Europe, dans son livre La prochaine fois, le feu (1962) : « Toute prétention à une supériorité quelconque, sauf dans le domaine technologique, qu'ont pu entretenir les nations chrétiennes, a, en ce qui me concerne, été réduite à néant par l'existence même du IIIe Reich. Les Blancs furent et sont encore stupéfaits par l'holocauste dont l'Allemagne fut le théâtre. Ils ne savaient pas qu'ils étaient capables de choses pareilles. Mais je doute fort que les Noirs en aient été surpris ; au moins au même degré. Quant à moi, le sort des juifs et l'indifférence du monde à leur égard m'avaient rempli de frayeur. Je ne pouvais m'empêcher, pendant ces pénibles années, de penser que cette indifférence des hommes, au sujet de laquelle j'avais déjà tant appris, était ce à quoi je pouvais m'attendre le jour où les Etats-Unis décideraient d'assassiner leurs nègres systématiquement au lieu de petit à petit et à l'aveuglette. » (James Baldwin, La prochaine fois, le feu)

Les assignations se recoupent. C’est ce que veut souligner le concept, si décrié par nos “universalistes” abstraits, d’intersectionnalité (certes susceptible aussi de connaître de graves dérives). Créé à la toute fin du XXe siècle par la juriste américaine Kimberlé Crenshaw, il met en lumière que les assignations se recoupent. Une femme “noire” et pauvre “cumule” trois lieux d’assignation, par la classe sociale, par la catégorisation “raciale”, par le fait qu’elle est femme.

Kate Millett, écrivaine féministe de la deuxième moitié du XXe siècle, exposant dans son livre Sexual politics (1969) l’histoire du féminisme, rappelle opportunément qu’au XIXe siècle le combat pour l’abolition de l’esclavage et le combat féministe sont menés par les mêmes. Combats inséparables, intersectionnels déjà, ancrés dans cette conviction du protestantisme (en ses versions piétistes et puritaines - pensons au rôle des quakers) que l’image de Dieu en chacune et chacun est transcendante. Universalisme réel, qui demande dès lors à devenir concret, et qui se concrétise au plus précis dans les mouvements féministes ultérieurs.

Si ce qui fonde l’égalité de toutes et tous est indépendant du taux de mélanine, du taux hormonal ou des héritages religieux, chacune et chacun n’en est pas moins unique devant l’Unique, irréductible et irremplaçable.

C’est ce que des auteures comme Simone de Beauvoir, Andrea Dworkin ou, plus récemment Catherine Malabou font apparaître en questionnant vigoureusement les assignations phallocentriques des femmes, qui sont, au moins d'Aristote et Hippocrate à Freud et Lacan inclus, sommées de recevoir leur compréhension d’elles-mêmes à l’aune du regard masculin, cela pour s'en tenir aux philosophes et à la psychanalyse. Cela vaut aussi pour toute la littérature, jusqu’à la plus récente (par exemple, Beauvoir et Millett posent le problème de ce phallocentrisme chez un romancier comme D.H. Lawrence). Catherine Malabou ouvre la question de l’universalisme concret jusqu’à la question incontournable du fait qu’être femme inclut une génitalité non-masculine : cf. son livre Le plaisir effacé. Clitoris et pensée (2020), précisant que cela déborde même le seul être-femme. Où il s'agit de ne pas négliger non plus la distinction du biologique et du culturel. (Sans toutefois négliger non plus le risque d’oblitérer le sexe, qui demeure un fait biologique, sous le genre…)

Autant de lieux inséparables du fait que l'universalisme n’a de réalité que concrète - un universalisme qui reste abstrait pouvant se révéler comme côté pile d’une pièce dont l’assignation en fonction du taux de mélanine, hormonal ou des origines religieuses est le côté face.

Où, parlant d'assignation religieuse, il convient de s’interroger aussi sur les termes "islamophobie", "islamo-gauchisme" et sur ce en quoi ils participent de la racisation des musulmans.

La racisation des musulmans s’ancre, pour le plus récent, dans ce qu’il faut bien nommer dualisme colonial. La chose a été remarquablement présentée dans les ouvrages de Pascal Blanchard, Françoise Vergès et Nicolas Bancel, notamment La République coloniale. Les “Européens”, citoyens, se voient opposés aux “Indigènes”, non citoyens. Pour le Maghreb, “Européens” s’oppose à “Musulmans” (à lire avec majuscule, même lorsque la majuscule a fini par tomber !).

Moment surréaliste tout récent où Pascal Bruckner, totalement sourd à ce que dit Rokhaya Diallo, franchit un pas de plus que Zemmour en l’assignant, outre la couleur décrétée de sa peau (“noire”) à sa supposée religion (si elle en a une) en fonction de son origine : “musulmane”. Assignation comme racisation. Personne n’assigne Bruckner à sa supposée religion (chrétienne ?), s’il en a une, en fonction de son origine. Mais peut-il comprendre, quand l’assignation comme femme, “noire” et “musulmane” suffit pour Bruckner à considérer Rokhaya Diallo comme “privilégiée” (sic !!! Incapable de percevoir qu’être “blanc” et homme facilite la vie en France - logement, travail, promenades nocturnes) et à lui attribuer une responsabilité dans les attentats contre Charlie Hebdo de 2015 en regard de prises de position critiques sur le journal tenues en 2011 (Arte, émission “28 minutes”, 21 octobre 2020).

Elle a en effet mis en garde contre l’ “islamophobie”, à une époque où l'ambiguïté du vocable alors relativement nouveau n’est pas encore aussi bien perçue qu'aujourd'hui…

Aujourd’hui, il est devenu clair qu’ “islamophobie”, ou “islamo-gauchisme”, sont des mots confus.

Qu’entend-on quand on les utilise ? Il y a des noms et des origines qui valent assignation, racisation (c’est un fait) : vise-t-on cela, ou vise-t-on les risques induits par l'usage que font les islamistes de certains textes de la tradition musulmane (textes des hadiths et Sira datant de deux siècles env. après l’Hégire) ? Deux exemples : le mariage qui aurait été celui de Mahomet et de Aïcha, les violences guerrières et antijuives attribuées par les mêmes textes au même Mahomet. (À quoi on pourrait ajouter la légitimation par ces textes du rôle historique des civilisations arabo-musulmanes dans le développement de l’esclavage des Africains, avec le racisme anti-“noirs” qui l’accompagne. Ici civilisations et “universalismes” “occidentaux” et arabo-musulmans ont les uns comme autres à balayer devant leur porte ! Cf. le livre récent et complet de Catherine Coquery-Vidrovitch, Les routes de l’esclavage, 2018).

Le mariage Mahomet-Aïcha selon le Sahih de Bukhari (810 - 870) Volume 7, Livre 62, 88 : “'Ursa a rapporté : ‘Le prophète écrivit le (contrat de mariage) avec 'Aisha quand elle était âgée de six ans et consomma son mariage avec elle quand elle était âgée de neuf ans’”.
Ou encore : “'Aïcha a rapporté (ibid. 64 et 65) ‘que le prophète l'a épousée quand elle avait six ans et qu'il consomma son mariage quand elle avait neuf ans […]’.” Cf. Sahih de Muslim (env. 821 - 875) Livre 8, 3310. Cf. Sira de Ibn Hisham (mort vers 834), etc.

Pour faire (trop) simple : 

- l’islam sunnite considère que ce mariage et sa consommation ont vraiment eu lieu ;
- l’islamisme enseigne qu’il est légal de faire pareil ;
- d’autres musulman.e.s pensent que cela relève de légendes traditionnelles issues des milieux califaux, sans que ça n’ait de réalité historique (la tradition mystique, autre que celle écrite sous le contrôle des califes, tradition mystique initiée par Rabia al Adawiya, qui vivait avant la mise par écrit des textes califaux traditionnels peut aller jusqu’à permettre de mettre en doute que Mahomet ait été polygame, et qu’il ait été guerrier) ;
- et nombre de celles et ceux qui sont originaires de pays de tradition musulmane (communément racisés comme “musulman.e.s”) se moquent de savoir si cela a eu lieu ou pas et considèrent cela comme insupportablement archaïque. Racisés, ceux-là, celles-là risquent cependant toujours d'être victimes, en fonction de leur patronyme et/ou de leur origine, d’ “islamophobie”, qui consiste ici à discriminer celles et ceux qui, d’origine musulmane, sont considérés, qu’ils le soient ou pas, comme musulmans.
Concernant les premiers, qui estiment que ce mariage et sa consommation ont bien eu lieu ou, comme les islamistes, qui pensent que cela vaut imitation, il y a bien lieu de craindre leurs croyances, de concevoir à l’égard de ces croyances là de l’ “islamophobie” !

On peut dire la même chose en regard des textes guerriers de la tradition califale, hadiths et Sira, qui attribuent à Mahomet des violences inouïes, notamment contre les juifs. Ibn Hisham fait le récit suivant, dans la Sirat Rassoul Allah (La biographie du prophète Mahomet - trad. fr. Fayard 2004) : “Le Prophète recommanda à ses compagnons : Tout juif qui vous tombe sous la main, tuez-le. Le Prophète ordonna de faire descendre de leurs fortins les Banû Quraydha [tribu juive de Médine] et de les enfermer dans la maison de Bint al-Hârith. Il alla ensuite sur la place du marché de Médine et y fit creuser des fossés. Puis il fit venir les Banû Qurayza par petits groupes et leur coupa la gorge sur le bord des fossés. Ils étaient six à sept cents hommes. On dit huit cents et même neuf cents. Le Prophète ne cessa de les égorger jusqu’à leur extermination totale. Le Prophète fit ensuite le partage des femmes, des enfants et des biens des Banû Qurayza entre les musulmans. Le Prophète envoya dans la région de Najd (en Arabie) une partie des captives juives des Qurayza en échange desquelles il acheta des chevaux et des armes. Parmi les captives des Banû Qurayzaa, le Prophète avait choisi pour lui-même (pour son plaisir) une femme appelée Rayhâna, qui resta chez lui, en sa possession, jusqu’à sa mort.”

Il y a ceux qui croient ces textes, parmi lesquels ceux (islamistes) qui veulent les appliquer aujourd’hui et parfois le font, il y a ceux qui y voient des créations apocryphes califales visant à justifier ces pratiques des pouvoirs ultérieurs mais qui n'étaient pas celles de Mahomet, et ceux qui jugent que quoiqu'il en soit, on est dans un archaïsme intenable. Qui, des tenants de ces quatre approches, vise le vocable “islamophobie” ?

Un mot confus, donc, à double ou triple sens au moins, selon les cas : à éviter, donc. Cette confusion, induite par un terme confus est une des entrées vers une autre confusion terminologique, qui est dans le terme “islamo-gauchisme”. Puisque la confusion relevant du terme “islamophobie” débouche dans des manifestations où les uns dénoncent légitimement la discrimination de personnes racisées en fonction de leur patronyme et/ou de leur origine ; quand les autres espèrent une promotion d’une compréhension islamiste du monde, compréhension insupportable aux premiers en regard, entre autres, de l’antémitisme de certains slogans et du refus de revendications féministes (jugées “immorales” en regard de l’islam), voire pour les plus extrêmes une compréhension pour d’insupportables actes de violences (voire la pratique de menaces, via internet ou autres et le refus de condamner le terrorisme).

Où le vocable “islamo-gauchisme” souffre du même problème que le mot “islamophobie”, en pire : qu'entend-on par “islamo” ? Problème auquel s'ajoute le problème : qu'entend-on par “gauchisme” ? L’ “ultra-gauche” ? Ou un spectre d’opinions rassemblant tout ce qui n’est pas droite, voire droite extrême ou extrême-droite ? Et à quoi les “gauchistes” en question s’allient-ils dans cet “islamo” ? Entendent-ils simplement mettre en garde contre les discriminations à l’égard de celles et de ceux qui n’ont d’ “islamo” que leur patronyme ? Auquel cas il serait souhaitable qu’il existât aussi un “islamo-droitisme”. Ou s'allient-il avec des islamistes antisémites, esclavagistes et misogynes ? Je doute qu’il y ait beaucoup d’ “islamo-gauchistes” de cette catégorie-là, d’autant plus qu’on accuse les mêmes supposés “islamo-gauchistes” d’être proches des mouvements intersectionnels, forcément insupportables aux islamistes ! Ou sont-ils des indécrottables naïfs, qui ne voient pas la nature de l’islamisme ? Bref, des autruches, hypothèse qui a été avancée, qui peut sembler séduisante, mais qui ne tient pas longtemps, surtout parlant d'universitaires parfois spécialisés sur le sujet de l’islam, difficilement soupçonnables de ne pas savoir ou d’être des islamistes déguisés !

Le coeur de la difficulté est probablement dans les rapprochements antisionistes, puisque c’est sans doute essentiellement par ce biais-là que des militants de l’ultra-gauche et des islamistes se sont retrouvés dans les mêmes manifestations, via une défiance commune à l’égard de l’État d’israël, de sa politique actuelle à un pôle, de son existence à un autre, avec tout un éventail entre les deux, pouvant aller jusqu’à l’antisémitisme, voire se fonder dans l’antisémitisme.

Où il faut avoir la lucidité de pointer l’illégitimité de l’antisionisme, en tant qu’antécédemment aux dérives sur l'interprétation de ce terme, et à la politique de tel ou tel dirigeant de l’État d’Israël, il finit par viser tout simplement une revendication symbolique inhérente au judaïsme : la terre liturgiquement constitutive de la judéité. Je cite à nouveau le rabbin Pauline Bebe (ibid.) : “Israël, le pays, la terre, est l’objet d’un attachement plusieurs fois millénaire des juifs. Non pas comme simple refuge pour les juifs après la seconde guerre mondiale, mais comme terre foulée par les pieds de nos ancêtres, décor de notre histoire, lieu de renaissance de l’hébreu, la langue du judaïsme, lieu de vie du judaïsme comme la diaspora, lieu de renouvellement d’interprétation et d’inspiration. Il ne s’agit pas de politique mais l’âme juive trouve des racines, un de ses foyers sur cette terre mentionnée quotidiennement dans nos prières.”

Où l’antisionisme apparaît comme élément contemporain de la racisation d’autrui. Via l’antisionisme, apparaît une nouvelle espèce de la racisation des juifs, à l’instar de la racisation des non-“blancs”, les privant du privilège indubitable d’être un homme “blanc”. Cf. Mr. Klein, film de Joseph Losey (1976), qui fait remarquablement apparaître ce qu’est le privilège “blanc”, privilège d’aller et venir sans s’interroger sur soi, sur le risque que l’on prend en sortant de chez soi, bref privilège de l’homme “blanc” d’âge moyen, privilège qu'en 1942, le catholique Robert Klein perd depuis qu’il est soupçonné d’être juif, finalement racisé comme juif. Cf. sur le film la conclusion de l'article de Christine Fillette : "Comme Losey dans ce film, Lévinas s’est interrogé sur comment avons-nous pu arriver à ce génocide ? Comment une telle indifférence a-t-elle pu être possible. Ces questions l’ont entraîné à réfléchir sur la pensée occidentale qui dans son effort à vouloir comprendre l’Autre en général, n’a fait que l’assimiler, le ramener à soi. Le contraire de l’altérité. Car la véritable altérité nous dira Lévinas, se découvre dans la séparation, l’incompréhensible, quand le Visage est ce qui m’échappe. N’est-ce pas sur ce chemin de liberté que se trouve entraîné Robert presque malgré lui appelé à découvrir que Je est un autre, et que le même, celui qui m’est proche, est tout Autre."


RP, 27.02.2021


jeudi 8 octobre 2020

Et si Ésaïe ne parlait pas de Cyrus ?



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Ésaïe 44, 28 - 45,1
44, 28 Je dis de koresh : « C’est mon berger » ; tout ce qui me plaît, il le fera réussir, en disant pour Jérusalem : « : « Qu’elle soit bâtie », et pour le temple : « Sois fondé ! »
45,1 Ainsi parle le Seigneur à son messie : À koresh que je tiens par sa main droite, pour abaisser devant lui les nations, pour déboucler la ceinture des rois, pour déboucler devant lui les battants, pour que les portails ne restent pas fermés.
 

*

Avant d'en venir à ce texte du livre du prophète Ésaïe, où une similitude de consonnes avec le terme koresh a fait voir l'empereur perse Cyrus, écoutons un autre prophète biblique, Jérémie, serviteur souffrant, humilié à cause de la parole qu'il est chargé de porter contre les pouvoirs de son temps — une parole annonçant que les temps ne sont pas à la fête, tandis que pointe la menace de la destruction de Jérusalem.

Jérémie 25, 8-11 (cf. aussi 29, 10)
8 Ainsi parle le Seigneur de l’univers : Puisque vous n’écoutez pas mes paroles,
9 je donne ordre de mobiliser tous les peuples du nord – oracle du Seigneur –, en faisant appel à Nabuchodonosor, roi de Babylone, mon serviteur, et je les amène contre ce pays […].
10 Je fais s’éteindre chez eux cris d’allégresse et joyeux propos, chant de l’époux et jubilation de la mariée, grincements de la meule et lumière de la lampe.
11 Ce pays tout entier deviendra un champ de ruines, une étendue désolée, et toutes ces nations serviront le roi de Babylone pendant soixante-dix ans.

Soixante-dix ans. La fin du 2e livre des Chroniques (dernier livre de la Bible hébraïque) précise pourquoi ces soixante-dix ans :

2 Chroniques 36, 20-21
20 [Nabuchodonosor] déporta à Babylone ceux que l’épée avait épargnés, pour qu’ils deviennent pour lui et ses fils des esclaves, jusqu’à l’avènement de la royauté des Perses.
21 Ainsi fut accomplie la parole du Seigneur transmise par la bouche de Jérémie : « Jusqu’à ce que le pays ait accompli ses sabbats, qu’il ait pratiqué le sabbat pendant tous ses jours de désolation, pour un total de soixante-dix ans. »

Soixante-dix années sabbatiques, années de repos de la terre surexploitée, n’ont pas été respectées. L’exil correspond au temps qu’il faut pour rendre à la terre son dû, le temps de repos qui lui a manqué. Soixante-dix ans. Soit, puisque les années sabbatiques intervenaient tous les sept ans, les années sabbatiques d’une période de 490 ans, comme le souligne le livre de Daniel.

Daniel 9, 2-3 & 20-27
2 […] Moi Daniel je considérai dans les Livres le nombre des années qui, selon la parole du Seigneur au prophète Jérémie, doivent s’accomplir sur les ruines de Jérusalem : soixante-dix ans.
3 Je tournai ma face vers le Seigneur Dieu en quête de prière et de supplications […].
20 Je parlais encore, priant et confessant mon péché et le péché de mon peuple Israël, déposant ma supplication devant le Seigneur mon Dieu, au sujet de la montagne sainte de mon Dieu ;
21 je parlais encore en prière, quand Gabriel, cet homme que j’avais vu précédemment dans la vision, s’approcha de moi d’un vol rapide au moment de l’oblation du soir.
22 Il m’instruisit et me dit : « […]
24 Il a été fixé soixante-dix septénaires [c’est-à-dire 490 ans] sur ton peuple et sur ta ville sainte, pour faire cesser la perversité et mettre un terme au péché, pour absoudre la faute et amener la justice éternelle, pour sceller vision et prophète et pour oindre un Saint des Saints.
25 « Sache donc et comprends : Depuis le surgissement d’une parole en vue de la [litt. : conversion et la construction] de Jérusalem, jusqu’à un messie-chef, il y [a] sept septénaires [49 ans]. Pendant soixante-deux septénaires [434 ans], places et fossés seront [bâtis], mais dans la détresse des temps.
26 Et après soixante-deux septénaires, un messie sera retranché, mais non pas pour lui-même. Quant à la ville et au sanctuaire, le peuple d’un chef à venir les détruira ; mais sa fin viendra dans un déferlement, et jusqu’à la fin de la guerre seront décrétées des dévastations.
27 Il imposera une alliance à une multitude pendant un septénaire, et pendant la moitié du septénaire, il fera cesser sacrifice et oblation ; sur l’aile des abominations, il y aura un dévastateur et cela, jusqu’à ce que l’anéantissement décrété fonde sur le dévastateur. »

Reprenons : la relecture qui est faite par Daniel de Jérémie 25, et des 70 années symboliques d’exil annoncées — comme « rattrapage » des 70 années sabbatiques non-observées (selon 2 Chr 36, 21) —, renvoie donc aux 70 périodes de 7 ans correspondantes, au terme desquelles apparaît chaque fois, donc 70 fois, l’année sabbatique, soit, pour 70 années sabbatiques (Dn 9, 24) 490 ans. Si les 70 années sabbatiques non-observées renvoient bien au passé, il est logique que les 490 années y renvoient aussi.

Ce qui, par ailleurs, laisse à penser en contrepartie que la fin réelle de l’exil est au-delà d’une simple période temporelle de 70 ans. Soixante-dix fois sept fois… c’est le nombre de fois requis pour pardonner l’offense (Mt 18, 21-22) ! Or, selon le calcul que fait le livre de Daniel, cela peut aussi être entendu comme le nombre symbolique de la fin de l’exil — pardonner jusqu’à la venue du Royaume : « pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés »…

Renvoyant au passé, la « parole surgie », parole littéralement de « conversion » et « édification » de Jérusalem (Dn 9, 25), peut donc référer à la prophétie de Nathan (rapportée en 2 Samuel 7), annonçant l’édification, par Dieu lui-même, de la maison promise, sur les lieux de l’ancienne Jérusalem idolâtre, « convertie », conquise par David ; les sept premières semaines (40 ans de règne ajoutés aux années remontant à son onction par Samuel — oint, selon la tradition juive, à 28 ans, devenu roi pour 40 ans à 37 ; soit 49 ans), renvoyant à la durée symbolique du règne du messie-chef — David : c’est au terme de son règne que le temple est bâti, par Salomon.

2 Samuel 7, 8-13
8 […] Ainsi parle le Seigneur de l’univers : […].
10 Je fixerai un lieu à Israël, mon peuple, je l’implanterai et il demeurera à sa place. Il ne tremblera plus, et des criminels ne recommenceront plus à l’opprimer comme jadis
11 et comme depuis le jour où j’ai établi des juges sur Israël, mon peuple. Je t’ai accordé le repos face à tous tes ennemis. Et le Seigneur t’annonce que le Seigneur te fera une maison.
12 Lorsque tes jours seront accomplis et que tu seras couché avec tes pères, j’élèverai ta descendance après toi, celui qui sera issu de toi-même, et j’établirai fermement sa royauté.
13 C’est lui qui bâtira une Maison pour mon Nom […].

À ces premiers 49 ans s’ajoutent selon Daniel les 62 périodes de 7 ans suivantes (soit 434 ans) renvoyant alors au temps de Jérusalem édifiée (Dn 9, 25), mais dans la détresse des temps que vient de confesser Daniel dans sa prière ; et la dernière semaine (7 ans) réfère à l’occupation babylonienne (Dn 9, 26-27), avec « le messie retranché pas pour lui-même / i.e. : sans successeur », à savoir Sédécias (cf. 2 Rois 25, 1-22), dernier roi de Juda ; remplacé dans une « solide alliance » par un gouverneur à la solde de Babylone (Guedalia – cf. 2 Rois 25, 22 sq.), l'occupation babylonienne ayant débouché sur la destruction de la ville (Dn 9, 26) et la profanation du Temple (Dn 9, 26-27). Écho en Ézéchiel 40 : au-delà du temple détruit, le Temple établi par Dieu, annonce d'un Temple pas fait de mains d'hommes…

Cette vision, intervenant pendant la prière de Daniel, est affirmation de la maîtrise de la situation par Dieu et promesse d’exaucement de la prière de Daniel — maîtrise par Dieu que l’on trouve aussi chez Ésaïe :

Ésaïe 44, 28 - 45, 1-3
44, 28 Je dis de koresh : « C’est mon berger » ; tout ce qui me plaît, il le fera réussir, en disant pour Jérusalem : « Qu’elle soit bâtie », et pour le temple : « Sois fondé ! »
45, 1 Ainsi parle le Seigneur à son messie : À
koresh que je tiens par sa main droite, pour abaisser devant lui les nations, pour déboucler la ceinture des rois, pour déboucler devant lui les battants, pour que les portails ne restent pas fermés :

Au prix de la traduction de « construire » (selon l’hébreu) en « reconstruire » (traduction possible — et qui peut aussi s'appliquer à la conquête par David de l'ancienne ville de Jébus comme sa reconstruction / conversion en Jérusalem), on a pris l’habitude de voir dans le koresh d’Ésaïe l’empereur Cyrus et de traduire (sauf Chouraqui) koresh par Cyrus. Cela suppose que la parole de Dieu « pour Jérusalem : "Qu’elle soit bâtie", et pour le temple : "Sois fondé !" » soit le décret de Cyrus. Or, on vient de le voir, Jérémie (ch. 25 et 29) et 2 Chroniques (ch. 36) renvoient clairement au passé, et pour Daniel (ch. 9), qui cite Jérémie, la parole de construction de Jérusalem et du temple est, plutôt que le décret de Cyrus, la parole, autrement signifiante, du prophète Nathan (2 Samuel 7, 8-13) !

Habitude de relecture devenue séculaire à partir de laquelle, de façon tout aussi séculaire, on estime qu’Ésaïe (44, 28 et 45, 1) parle aussi du même décret, et donc de Cyrus, empereur de Perse. Question : et si Ésaïe ne parlait pas du décret de Cyrus, mais, lui aussi, de la parole de Nathan promettant la construction du temple (ici aussi, selon l’hébreu, et le grec de la LXX, le texte dit simplement construction) ? Si du coup, en regard du contexte d’Ésaïe 40-55, il n’était même pas question de Cyrus dans Ésaïe ?

Le mot hébreu est koresh, qui connote « comme chef » puissance, puissance suprême (selon le dictionnaire Strong). La mention de koresh, en deux versets (44, 28 et 45, 1 ; Segond et Colombe ajoutent une mention de « Cyrus », absente de l’hébreu, en 45, 13 !), la mention de koresh se trouve dans une section (40-55) qui conduit à la présentation du Messie comme serviteur souffrant : la puissance se dévoile dans le serviteur souffrant, Messie de Juda, de la lignée de David, dans lequel sont réconciliés Juda et Israël.

Que vient faire l’empereur de la Perse là-dedans, empereur nommé Kurash (le nom, ou titre, n’est pas unique dans l’Antiquité perse. Il y a déjà un Kurash élamite au VIIe siècle av. JC.), nom qui en persan signifie « soleil », le « roi soleil » ? Ce roi soleil-là a eu une politique religieuse tolérante, rétablissant les lieux de culte, comme en atteste aussi, via l’archéologie, un fameux « cylindre de Cyrus », mentionnant sa réhabilitation du temple de la divinité babylonienne Marduk, qu’il proclame comme « le grand seigneur » — témoignage d’une politique religieuse qui a aussi profité aux Judéens (cf. 2 Chr 36, 22-23). Mais aucune trace d’une élévation de cet empereur, maître d’un empire allant de l’Inde à l’Éthiopie, au statut de Messie d'Israël ! Ni même trace d’un « universalisme », au fond bien obséquieux, par lequel le livre du prophète Ésaïe aurait rendu hommage à la force militaire d’un empereur, fût-il tolérant, dans une section où précisément il dénonce la force guerrière en annonçant un messie d’Israël souffrant et humilié.

Aucune trace non plus d’un tel hommage à Cyrus dans le livre de Daniel du canon juif. En revanche le Daniel grec, qui clôt la Bible des LXX, se termine par la reconnaissance par Cyrus du Dieu d’Israël, équivalent de sa reconnaissance de Marduk dans le cylindre de Cyrus ! Gageons que c’est là, ainsi que pour Israël en exil dans le Daniel grec, que débute cette relecture de la figure de Cyrus, rejaillissant ensuite sur Ésaïe, relecture finissant par en faire carrément le Messie (sans qu’aucun geste symbolique requis, aucune onction, ne lui ait été octroyée pour un tel titre) — juste via l’identité consonantique possible entre le persan Kurash et l’hébreu koresh, puis le grec Kyros (le grec kyros signifiant notamment "puissance", outre aussi "Cyrus", peut-être retenu dans un second temps). En outre, lorsqu'il s'agit de l'empereur, les textes bibliques précisent "Cyrus le Perse", ce qui n'est pas le cas en Ésaïe 44-45.

Cette lecture, qui fera son chemin, ne s’impose pas encore au temps du Nouveau Testament, qui renvoie abondamment à cette section d’Ésaïe sans aucune allusion à l’idée que koresh serait Cyrus ! En revanche, on trouve bien l’idée que pour Dieu, la puissance s’accomplit dans la faiblesse (1 Co 1 et 2 Co 12) — idée au cœur de cette section d’Ésaïe qui culmine avec le serviteur souffrant manifestant la puissance suprême.

*

Reste alors une question, selon que le Règne de Dieu ne vient pas par la force et la puissance, mais par l’Esprit de Dieu (Zacharie 4, 6) : et si Ésaïe ne parlait pas de Cyrus, si son koresh était non pas l’empereur perse, mais le serviteur souffrant ?…



Voir ICI, application dans le Nouveau Testament en regard de Matthieu 22, 15-21 (Dieu et César) ; et ICI, application en contextes politiques moderne et contemporain (de Napoléon à Trump).