<script src="//s1.wordpress.com/wp-content/plugins/snow/snowstorm.js?ver=3" type="text/javascript"></script> Un autre aspect…

mardi 23 août 2011

La planète des singes - de la conquête aux origines



Une des clefs de la méditation de Pierre Boulle et de son ironie est dans le simiesque, le mimétisme simien…

« Et justement, les singes sont doués d'un sens aigu de l'imitation... […] écrit-il dans son roman La planète des Singes, en 1963 :

Qu'est-ce qui caractérise une civilisation ? Est-ce l'exceptionnel génie ? Non, c'est la vie de tous les jours... Hum ! Faisons la part belle à l'esprit. Concédons que soient d'abord les arts et, au premier chef, la littérature. Celle-ci est-elle vraiment hors de portée de nos grands singes supérieurs, si l'on admet qu'ils sont capables d'assembler des mots ? De quoi est faite notre littérature ? De chefs-d'œuvre ? Là encore, non. Mais un livre original ayant été écrit — il n'y en a guère plus d'un ou deux par siècle — les hommes de lettres l'imitent, c'est-à-dire le recopient, de sorte que des centaines de milliers d'ouvrages sont publiés, traitant exactement des mêmes matières, avec des titres un peu différents et des combinaisons de phrases modifiées. Cela, les singes, imitateurs par essence, doivent être capables de le réaliser, à la condition encore qu'ils puissent utiliser le langage.

En somme, c'est le langage qui constitue la seule objection valable. Mais attention ! Il n'est pas indispensable que les singes comprennent ce qu'ils copient pour composer cent mille volumes à partir d'un seul. Cela ne leur est évidemment pas plus nécessaire qu'à nous. Comme nous, il leur suffit de pouvoir répéter des phrases après les avoir entendues. Tout le reste du .processus, littéraire est purement mécanique. C'est ici que l'opinion de certains savants biologistes prend toute sa valeur : il n'existe rien dans l'anatomie du singe, soutiennent-ils, qui s'oppose à l'usage de la parole ; rien, sinon la volonté. On peut très bien concevoir que la volonté lui soit venue un jour, par suite d'une brusque mutation. »


La question de cette « mutation » a arrêté les adaptateurs cinématographiques de son roman qui se sont penchés sur le tournant de la révolte simienne.


Dans La Conquête de la planète des Singes, Lee Thompson, en 1972, opte pour le court-circuit du paradoxe temporel. Si le roman de Pierre Boulle, de 1963, fait voyager les astronautes dans l’espace, jusqu’au système de Bételgeuse, on sait que dans le film de Franklin J. Schaffner, en 1968, les astronautes sont restés sur terre, se retrouvant simplement dans le futur. La scène mémorable est celle de la découverte finale de la statue de liberté par George Taylor / Charlton Heston.

En 1971, dans Les Evadés de la planètes des singes, on avait vu les chimpanzés Cornélius et Zira arriver sur terre — en fait dans leur passé, en 1973. Zira est enceinte. Son fils César naîtra dans un zoo. C’est là que commence La Conquête de la planète des Singes.

On est à l’époque où les animaux domestiques, chiens et chats, ont disparu et ont été remplacés par les singes (ici on est proche du roman de Boulle), dont les capacités supérieures les voient transformés peu à peu en esclaves des humains… Il ne leur manque que la parole… que César leur amènera du futur. Paradoxe temporel, à défaut d’explication de la « mutation ».

La version de Tim Burton de 2001, qui use aussi du paradoxe temporel, ouvre une autre issue pour expliquer ladite mutation : les manipulations génétiques.

Dix ans plus tard, en 2011, soit quarante ans après Les Evadés de la planètes des singes / La Conquête de la planète des Singes, la voie de la mutation génétique est exploitée à fond dans La Planète des singes : Les Origines de Rupert Wyatt…

Un traitement contre la maladie d’Alzheimer qui s’avèrera instable et inefficace concernant les humains, avant « amélioration » qui le verra devenir mortel, est en revanche parfaitement adapté pour les singes sur lesquels il est expérimenté... et se transmet à la descendance !

C’est même au-delà de toute attente : on sort résolument du mimétisme simien comme clef du roman de Boulle. Les singes « traités » s’avèrent potentiellement et très rapidement plus intelligents que les humains.


Ce qui — si l’on sait que, comme l’a montré, depuis, René Girard, le mimétisme n’est pas du tout ce qu’en croyait Boulle —, présage des lendemains difficiles pour le futur de la civilisation simienne : le mimétisme est en effet non pas un signe de déficit d’humanité, qui nous ferait nous moquer des singes… simiesques. Le mimétisme est au contraire d’autant plus fort que l’être est plus intelligent ! Le mimétisme est jusqu’à présent plus puissant chez les hommes que chez les singes, et les hommes en sont ipso facto plus violents, s’imitant et se concurrençant les uns les autres jusqu’à la pire des violences, exterminatrice.

N’en demeure pas moins l’impossible quadrature du cercle des adaptations diverses de Pierre Boulle qui prennent parti pour les opprimés simiens, de La Conquête aux Origines. Pierre Boulle, lui, ne voyait pas dans le simiesque, dans le mimétisme simien, un élément en leur faveur, mais bien la preuve de leur infériorité irrémédiable. Et dans le film de Rupert Wyatt, Les Origines, c’est encore à l’homme et à ses traitements du cerveau — dernier refuge du simiesque — que les singes doivent leur accès à leur nouveau statut.

Le mythe trouve à nouveau sa limite dans la théorie du mimétisme de René Girard : le plus puissant imitateur et bel est bien le plus élevé dans l’échelle des créatures intelligentes…
RP



dimanche 24 juillet 2011

Soirée Gospel à Juan. In memoriam John William



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John William, de son vrai nom Ernest Armand Huss, est né le 9 octobre 1922 à Grand-Bassam au bord de la lagune Ébrié en Côte d'Ivoire, d'un père alsacien, Ernest Charles Huss, et d'une mère ivoirienne, Henriette Amoussan.

Premier arrachement, il est séparé de sa mère dès 18 mois. Désormais, il est élevé par son père à Grand Bassam. Il quitte la Côte d’Ivoire à l'âge de 8 ans et est confié à une lointaine parente d'un petit village de Seine-et-Marne.

En 1939, à 17 ans, il devient apprenti ajusteur-outilleur aux usines automobiles de Boulogne-Billancourt. En juin 1943, réquisitionné pour le Service Civique Rural, afin de remplacer les paysans prisonniers, il est envoyé en Charente-Maritime jusqu'en août 1943 ; puis à Montluçon, dans une usine qui fabrique des appareils détecteurs de sons pour les avions allemands — ce qui le conduira à la rencontre de la résistance…

En mars 1944, Ernest Armand Huss couvre un jeune ouvrier dans la pose d'explosifs sur du matériel destiné aux nazis. La nuit suivante, l'atelier explose. Arrêté puis incarcéré à la prison de Moulins, il est interrogé et torturé par la Gestapo. Il ne parlera pas.

Déporté politique à 22 ans, Ernest Armand Huss est envoyé au camp de concentration de Neuengamme, près de Hambourg (mars 1944 à mai 1945) sous le numéro "31 103".


(Cf. en vidéo : Noirs dans les camps nazis par SergeBileBlog)


Il est interné avec d’autres noirs et métis. Il survivra grâce à ses connaissances techniques : capable de lire les plans de montage industriels, il est envoyé dans une usine d'armement pour travailler comme ajusteur-outilleur.

L’expérience terrible des camps vérifie pour lui l’extension de la violence exterminatrice selon la parole de Frantz Fanon : « quand vous entendez dire du mal des juifs, tendez l’oreille, on parle de vous » (Fanon citant son professeur de philosophie dans Peau noire, masques blancs, Seuil, 1952, p. 118).

Primo Levi rapporte, souvenir d’un autre camp : « Alors, pour la première fois, nous nous apercevons que notre langue manque de mots pour exprimer cette insulte : la démolition d'un homme. En un instant, dans une intuition quasi prophétique, la réalité nous apparaît : nous avons touché le fond. Il est impossible d'aller plus bas : il n'existe pas, il n'est pas possible de concevoir condition humaine plus misérable que la nôtre. Plus rien ne nous appartient : ils nous ont pris nos vêtement, nos chaussures, et même nos cheveux ; si nous parlons, ils ne nous écouteront pas, et même s'ils nous écoutaient, ils ne nous comprendraient pas. Ils nous enlèveront jusqu'à notre nom : et si nous voulons le conserver, nous devrons trouver en nous la force nécessaire pour que derrière ce nom, quelque chose de nous, de ce que nous étions, subsiste. » (Primo Levi, Si c'est un homme)

Au cœur du sentiment du silence de Dieu… C’est depuis son expérience de déporté qu’Ernest Armand Huss renouvelle sa foi en Dieu. Tandis qu’en chantant pour réconforter ses camarades déportés, il a découvert la beauté et la musicalité de sa voix.

Libéré des camps, il perd sa mère et son père après avoir regagné la France où, plus tard, avec son épouse et ses enfants, il élira Antibes comme lieu de résidence. Il est mort le 8 janvier 2011 à l'âge de 88 ans.

Au retour des camps, il n’avait pas pu retourner travailler à l'usine qui lui rappelle trop le joug nazi. Ayant alors pris des cours de chant, s’est ouvert à lui un nouveau jour, sous son nom d’artiste : John William.

Des camps à la liberté et à la musique, il connaît une libération nouvelle, l’expérience de l’Exode libérateur, qui fonde tant de Gospels, une libération dont la portée spirituelle s’exprime par le chant…

(Adapté de http://fr.wikipedia.org/wiki/John_William. Revu par Maya William)


Un temps de louange...

En vérité, en vérité, je te le dis: à moins de naître de nouveau, nul ne peut voir le Royaume de Dieu. […]
Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l’Esprit est esprit.
Ne t’étonne pas si je t’ai dit: Il vous faut naître d’en haut.
Le vent souffle où il veut, et tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit.
(Jean 3, 3 & 6-8)

Voici donc l’alliance que je conclurai avec [eux] : je déposerai mes enseignements au fond d’eux-mêmes, les inscrivant dans leur être; je deviendrai Dieu pour eux, et eux, ils deviendront un peuple pour moi. (Jérémie 31, 33)

Nous le savons : la création tout entière gémit maintenant encore dans les douleurs de l’enfantement. […] Elle aussi sera libérée de l’esclavage de la corruption, pour avoir part à la liberté et à la gloire des enfants de Dieu. (Romains 8, 22 & 21)

Je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau. J’enlèverai votre cœur insensible et je le remplacerai par un cœur réceptif.
Je mettrai en vous mon Esprit […].
(Ézéchiel 36, 26-27a)

Si quelqu’un est en Christ, il est une nouvelle créature. Les choses anciennes sont passées; voici : toutes choses sont devenues nouvelles.
Et tout cela vient de Dieu, qui nous a réconciliés avec lui par Christ, […]
Car Dieu était en Christ, réconciliant le monde avec lui-même, sans tenir compte aux hommes de leurs fautes […]. (2 Corinthiens 5, 17-19)


jeudi 19 mai 2011

Le Sermon sur la Montagne — les Béatitudes





Matthieu 5, 1-12
1 À la vue des foules, Jésus monta dans la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui.
2 Et, prenant la parole, il les enseignait :
3 « Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux.
4 Heureux les doux : ils auront la terre en partage.
5 Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés.
6 Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés.
7 Heureux les miséricordieux : il leur sera fait miséricorde.
8 Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu.
9 Heureux ceux qui font œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu.
10 Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux.
11 Heureux êtes-vous lorsque l’on vous insulte, que l’on vous persécute et que l’on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi.
12 Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ; c’est ainsi en effet qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés. »

*

Le bonheur — selon ce sens du mot béatitude — est caché ; il est comme la face cachée de nos échecs, de nos fautes et nos gouffres. Cela est au cœur du message que nous livrent les Béatitudes. Le bonheur est la face cachée de nos défaites lorsqu’elles sont reconnues. Cela à l’encontre de l'apparence… qui fascine. Il s’agit alors de veiller !

Nous voilà, en d’autres termes, contraints au refus de la superficialité. Refus du creux, copie superficielle de la vie, qui voudrait que le bonheur ne soit nulle part ailleurs que dans l’aisance matérielle, dans le fait d'être rassasié, dans les réjouissances, dans la considération que nous porte autrui. Jésus enseigne que le bonheur est à peu près le contraire. Tout ce qui brille n'est que clinquant et qui s'y fie rate le bonheur. Ce n’est pas qu'il faille souhaiter la pauvreté, la faim, le deuil, et d'être rejeté et haï !… Mais c’est pourtant pas loin de là que demeure, de façon cachée, la source du bonheur (v. 11-12)…

*

Où la richesse devient signe de malheur, où les fêtes sont une façon d’engloutir dans le bruit le manque et la soif de vérité. Où les réjouissances deviennent comme des cris étouffés de détresse secrète, cris de la faim de lumière, de présence, de justice. Où les rires ne sont plus que signes éclatants de solitude, comme des masques carnavalesques de larmes prêtes à jaillir… Et le désir d'être bien vu une lâcheté paralysant au fond des cœurs les paroles et les gestes de vérité, cette envie qui tenaille d'être enfin vrais !

Face à cela est cet étrange bonheur que proclame Jésus ! Un bonheur au-delà des apparences.


Ce faisant, on est très proche des Psaumes, comme le Psaume 1 :

1 Heureux l'homme
qui ne prend pas le parti des méchants,
ne s'arrête pas sur le chemin des pécheurs
et ne s'assied pas au banc des moqueurs,
2 mais qui se plaît à la loi du SEIGNEUR
et récite sa loi jour et nuit !
3 Il est comme un arbre planté près des ruisseaux :
il donne du fruit en sa saison
et son feuillage ne se flétrit pas ;
il réussit tout ce qu'il fait.
4 Tel n'est pas le sort des méchants :
ils sont comme la bale que disperse le vent.
5 Lors du jugement, les méchants ne se relèveront pas,
ni les pécheurs au rassemblement des justes.
6 Car le SEIGNEUR connaît le chemin des justes,
mais le chemin des méchants se perd.

Très proche aussi de l'Ecclésiaste, dont on retrouve bien des accents dans le Sermon sur la montagne.

Et cela nous permet de ne pas recevoir le bonheur dont il est question comme un bonheur d'arrière-monde qui serait le lot futur de ceux qui décideraient de ne pas vivre dans le temps !

Ecclésiaste 5, 18-20 :
18 Voici ce que j’ai vu : c’est pour l’homme une chose bonne et belle de manger et de boire, et de jouir du bien-être au milieu de tout le travail qu’il fait sous le soleil, pendant le nombre des jours de vie que Dieu lui a donnés ; car c’est là sa part.
19 Mais, si Dieu a donné à un homme des richesses et des biens, s’il l’a rendu maître d’en manger, d’en prendre sa part, et de se réjouir au milieu de son travail, c’est là un don de Dieu.
20 Car il ne se souviendra pas beaucoup des jours de sa vie, parce que Dieu répand la joie dans son cœur.

Voilà qui rejoint, et précède Nietzsche :

«… Si notre âme a, comme une corde, une seule fois tressailli et résonné de bonheur […,] l'éternité tout entière était, dans cet instant unique de notre acquiescement, saluée, rachetée, justifiée et affirmée.» (Nietzsche, La Volonté de puissance, § 1032.)

Avec chez l'Ecclésiaste, cette conscience permanente de la condition qui permet en tout temps la perception de ce rachat : la conscience du don de Dieu.

Ecclésiaste 6:2 : Il y a tel homme à qui Dieu a donné des richesses, des biens, et de la gloire, et qui ne manque pour son âme de rien de ce qu’il désire, mais que Dieu ne laisse pas maître d’en jouir, car c’est un étranger qui en jouira. C’est là une vanité et un mal grave.

« Correctif » de cette vanité, qui reste vanité quoiqu'il en soit : la conscience du don de Dieu.

Là est la racine du bonheur, des Béatitudes...

RP,
AJC Antibes, 19.05.11



vendredi 13 mai 2011

Le sacré et la répulsion (4). Le bouc émissaire



René Girard cite Emmanuel Lévinas évoquant le Talmud : « si tout le monde est trop vite d'accord pour condamner un prévenu, alors mieux vaut le libérer, car tout jugement unanime est suspect »… (Achever Clausewitz, p. 63.)



L'idéologie impériale : faire la guerre « au nom » des victimes (Jean-Claude Paye, Tülay Umay):

« L'image de la victime est unificatrice. Elle est un fétiche destiné à occuper et à supprimer la place du tiers. Elle réduit les victimes réelles à l'état d'infans, de personnes qui n'ont pas accès à la parole. Cette image est sans cesse capturée par le discours du pouvoir. Celui-ci occupe la place des victimes réelles et entre ainsi dans le sacré. »

« La « guerre humanitaire », telle que nous la voyons se développer du Kosovo à la Libye, s’accompagne d’une rhétorique toujours plus sophistiquée selon laquelle l’OTAN agirait au nom de victimes qui ne peuvent elles-mêmes agir.

Selon les sociologues Jean-Claude Paye et Tülay Umay, ce discours correspond à une évolution profonde des mentalités européennes pour qui le culte de la souffrance l’emporte sur la compréhension de la réalité politique. Il en résulte une forme de droit, national ou international, qui ne cherche plus à stopper la spirale de la violence, mais qui au contraire la nourrit.

La structure impériale ne connaît aucun tiers. La guerre contre la Libye a reçu un mandat de l'ONU contre lequel, ni la Chine, ni la Russie n'ont opposé de veto. Aux États-Unis et en Europe, l'opposition à ce conflit est faible. La guerre déclenchée par les occidentaux s'est faite au nom de la défense des victimes, des populations sans défense qui ne pouvaient qu'être massacrées par Kadhafi. L'image de la victime est unificatrice. Elle est un fétiche destiné à occuper et à supprimer la place du tiers. Elle réduit les victimes réelles à l'état d'infans, de personnes qui n'ont pas accès à la parole. Cette image est sans cesse capturée par le discours du pouvoir. Celui-ci occupe la place des victimes réelles et entre ainsi dans le sacré. Le politique et le symbolique sont confondus. C'est ce qui supprime tout cran d'arrêt à la violence. Celle-ci devient permanente, fondatrice. La structure impériale est ainsi déni du politique. »

« Le 11 mars, l'Union européenne et les États membres ont organisé une journée de commémoration des victimes du terrorisme. Le « Jour de la victime » s'inscrit dans le cadre de la lutte antiterroriste, mais aussi, plus globalement, dans la mutation du droit enregistrée depuis une dizaine d'années. Les représentants de l'UE ont également fait un lien direct entre cette commémoration et l'attention de l'Europe vis à vis des « révolutions » dans les pays arabes [5]. L'écoute particulière des institutions européennes vis à vis des peuples opprimés permettrait à celles-ci de donner des conseils de démocratie aux nouveaux gouvernements tunisien ou égyptien et de faire partager à ces derniers des « valeurs fondatrices » de l'UE. Les déclarations des institutionnels européens lors du Jour de la victime nous apprennent que c'est aussi le cri des victimes qui justifierait l'intervention militaire, sous direction états-unienne, des États membres en Libye, donnant à ceux-ci un droit d'ingérence.

Ces « voix » que nous devrions entendre, que ce soit en Libye, en Irak, en Afghanistan, en Côte d'Ivoire, justifient les interventions par l'aide aux victimes des régimes combattus. »

« La guerre humanitaire, ordonnée par l'image de la victime, nous introduit [...] directement dans le sacré. Les massacres, empêchés par l'intervention militaire, existent grâce à l'image de la voix des victimes que les dirigeants occidentaux ont préventivement su entendre. La violence du dictateur, exposée dans le discours, apparaît sans objet. Elle a, comme René Girard l'a théorisé, dans La Violence et le sacré, un caractère originaire. » (in cameroonvoice.com)


René Girard lit Clausewitz

Nous voilà au cœur de la théorie mimétique de R. Girard, qu'il reprend dans Achever Clausewitz comme menée en notre temps à son paroxysme.

On sait ce qu’a écrit René Girard sur le sacrifice en rapport avec le mimétisme, l’imitation les uns des autres, et son rapport avec la violence.

Si deux individus désirent la même chose, dit-il, il y en aura bientôt un troisième, un quatrième. Le processus fait facilement boule de neige. Il suffit d’observer la naissance d’un querelle chez des enfants au sujet d’une queue de cerise, ou ce qui revient évidemment au même d’un jouet publicitaire dans une boîte de lessive. Il suffit qu’il y en ait un pour deux, et que l’un des deux l’ait trouvé intéressant pour que s’amorce une querelle. Qu’est-ce d’autre que le fait d’être plusieurs à le convoiter tel métal jaune – ce désir partagé qui lui donne tant de valeur ? Et on reconnaît là le point de départ de toute querelle, ce que René Girard appelle le « mimétisme », l’imitation les uns des autres dans le désir – ce qui fait que le fautif n’est pas celui qui commence (en fait on ne sait jamais qui c’est), mais celui et ceux qui continuent.

L’objet de la querelle est vite oublié, tandis que les rivalités se propagent, et le conflit se transforme en antagonisme généralisé : le chaos, « la guerre de tous contre tous » (ce que Girard appelle la «crise mimétique»).

Comment cette crise peut-elle se résoudre, comment la paix peut-elle revenir ? Ici, les hommes ont trouvé « l’idée » d’un « bouc émissaire » (le terme fait référence à l’animal expulsé au désert chargé symboliquement des fautes du peuple selon la Bible).

Où l'on retrouve, bien sûr, l’idée de sacrifice. C’est ainsi, précisément, qu’au paroxysme de la crise de tous contre tous peut intervenir ce «mécanisme salvateur» du groupe : le tous contre tous violent peut se transformer en un tous contre un (ou une minorité), qui n’a d’ailleurs même pas de rapport avec le problème de départ ! Si le report sur un «bouc émissaire» ne se déclenche pas, c’est la destruction du groupe. Pourquoi « mécanisme » ? C’est que sa mise en marche ne dépend de personne mais découle du phénomène lui-même.

Plus les rivalités pour le même objet s’exaspèrent, plus les rivaux tendent à oublier ce qui en fut l’origine, plus ils sont fascinés les uns par les autres. À ce stade de fascination haineuse la sélection d’antagonistes va se faire de plus en plus instable, changeante, et c’est là qu’il se pourra qu’un individu (ou une minorité) polarise l’appétit de violence.

Que cette polarisation s’amorce, et par un effet boule de neige, elle s’emballe : la communauté tout entière (unanime !) se trouve alors rassemblée contre un individu unique (ou une minorité).

Ainsi la violence à son paroxysme aura tendance à se focaliser sur une victime et l’unanimité à se faire contre elle. L’élimination de la victime fait tomber brutalement l’appétit de violence dont chacun était possédé l’instant d’avant et laisse le groupe subitement apaisé et hébété. La victime gît devant le groupe, apparaissant tout à la fois comme l’origine de la crise et la responsable de ce miracle de la paix retrouvée – par une sorte de « plus jamais ça ». Elle devient sacrée, c’est-à-dire porteuse du pouvoir prodigieux de déchaîner la crise comme de ramener la paix. C’est la genèse du religieux selon Girard, du sacrifice rituel comme répétition de l’événement violent fondateur.

Si les explorateurs et ethnologues n’ont pu être les témoins de semblables faits fondateurs des rites, qui peuvent remonter à la nuit des temps, les preuves indirectes abondent, comme l’universalité du sacrifice rituel dans toutes les communautés humaines et les innombrables mythes les expliquant qui ont été recueillis chez les peuples les plus divers.

*

Carl von Clausewitz est un stratège prussien du début du XIXe siècle, auteur d'un traité inachevé intitulé De la guerre. On en a retenu un axiome essentiel : « La guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens. » Observateur des guerres napoléoniennes, il a compris au mieux, selon R. Girard, la nature de la guerre moderne : les termes de « duel », d’ « action réciproque », de « montée aux extrêmes » désignent un mécanisme implacable qui s'est depuis imposé comme une tendance lourde de l'histoire. Loin de contenir la violence, la politique court derrière la guerre : les moyens guerriers sont devenus des fins. René Girard fait de Clausewitz le témoin fasciné d'une accélération de l'histoire. Hanté par le conflit franco-allemand, ce stratège éclaire, mieux qu'aucun autre, le mouvement qui va détruire l'Europe. « Achever Clausewitz » c'est lever un tabou : celui qui nous empêchait de voir que l'apocalypse a commencé. Car la violence des hommes, échappant à tout contrôle. menace aujourd'hui la planète entière.

René Girard cite alors E. Lévinas évoquant le Talmud : « si tout le monde est trop vite d'accord pour condamner un prévenu, alors mieux vaut le libérer, car tout jugement unanime est suspect »… (Achever Clausewitz, p. 63.)

… C'est la même citation qui a conduit J.C. Guillebaud à mettre en question le traitement médiatique de la crise franco-ivoirienne en cours. Ce qui m'a particulièrement arrêté quand au fonctionnement mimétique de la guerre qui s'y déroule (elle n'est pas terminée !).

Le fonctionnement mimétique est particulièrement sensible dans le choc des compréhensions du/des conflit(s) selon les médias français (et internationaux et/ou occidentaux) d'un côté, et, pour ce cas, selon les analyses qui en sont faites en Côte d'Ivoire et en Afrique en général de l'autre. J'emprunte pour désigner cela un vocable de la tectonique des plaques : la dérive des continents – tant l'incompréhension entre deux continents (Europe-Afrique) s'est creusée dans le discours médiatique.


Dérive des continents... Le cas franco-ivoirien

... Où apparaît un paradoxe inédit : la puissance militaire s'étant identifiée avec des victimes potentielles et donc fantasmées, crée pour les "protéger" un persécuteur potentiel, tout aussi fantasmé... Nouveau et réel bouc émissaire !


Qui veut noyer son chien... ou : le bouc émissaire

Sitôt élu en 2000, dans des conditions qu'il juge déplorables, Gbagbo est confronté à une mise au pilori médiatique français et international/occidental, par la diffusion, initiée par RFI, d'une « info » passée en boucle à propos du désormais célèbre charnier de Yopougon.


Charnier de Yopougon

Mais quid de la vérité dans les massacres d’octobre 2000, et donc fameux du charnier de Yopougon ? « Une commission indépendante avait été mise en place en 2000 par le ministère de la Justice de Gbagbo pour mener les enquêtes. Les travaux étaient fort avancés. Quand le RDR a pris le ministère de la Justice après Marcoussis et que Henriette Dagri Diabaté, SG du RDR et adjointe de Ouattara, a été nommée Garde des Sceaux, elle a automatiquement dissous la commission et interrompu les investigations. Elle n’a jamais mis sur pied une nouvelle commission ni réactivé les enquêtes. L’on saura plus tard par des sources judiciaires que les résultats partiels auxquels étaient parvenus les enquêteurs accablaient le RDR »... (in Notre Voie)


« Escadrons de la mort » (autre exemple)

«Escadrons de la mort : la Cour d’appel de Paris blanchit le couple Gbagbo» titre Le Courrier d’Abidjan du Jeudi 27 Avril 2006 (Parution N° 700) :
«Après une procédure longue de trois ans, Laurent et Simone Gbagbo ont gagné, en appel [...] leur procès contre Le Monde. Qui n’a pas pu établir qu’ils étaient les commanditaires de prétendus escadrons de la mort. Et qui est allé jusqu’à produire des documents considérés comme faux au tribunal. »
« Cela a pris plus de trois ans, mais le président de la République de Côte d’Ivoire, Laurent Gbagbo et son épouse, Simone Ehivet Gbagbo, ont enfin vu leur honneur entièrement lavé dans l’affaire des «escadrons de la mort», orchestrée (affirme Le Courrier d’Abidjan ) par les services secrets français et diffusée par le grand quotidien français du soir, Le Monde. La Cour d’appel de Paris, par deux arrêts du 5 avril 2006, a établi de manière claire qu’en accusant le couple présidentiel ivoirien d’être à la tête de prétendus «escadrons de la mort», le quotidien Le Monde, le site Internet lemonde.fr et le magazine Le Monde 2, se sont rendus coupables de diffamation contre les deux plaignants. Ces supports médiatiques ont été condamnés au total à 3000 euros (environ 2 millions de F CFA) de dommages et intérêts. Le Monde et son site Internet devront rendre publique la publication judiciaire suivante : «Par arrêt en date du 5 avril 2006, la cour d’appel de Paris, 11è chambre, a condamné Jean-Marie Colombani, directeur de la publication du journal Le Monde et du site Internet www .lemonde.fr pour avoir publiquement diffamé Laurent et Simone Gbagbo en publiant dans les numéros datés des 8 et 20 février 2003, en ligne depuis la veille, d’une part, sous le titre «Côte d’Ivoire : enquête sur les exactions des escadrons de la mort», un article intitulé «Le rôle clé des gardes du corps du couple présidentiel», les mettant en cause, d’autre part sous le titre «Le sommet à Paris d’une France-Afrique en crise», un article intitulé «La crise ivoirienne, un condensé des caractéristiques de tout un continent» les mettant également en cause.» Le magazine Le Monde 2 est condamné à financer la publication dans Le Monde mais aussi dans des supports du choix du couple Gbagbo, à hauteur de 3000 euros (un peu moins de 2 millions de F CFA), ce texte : «Par arrêt en date du 5 avril 2006, la cour d’appel de Paris, 11è chambre, a condamné Jean-Marie Colombani et la société Issy Presse pour avoir publiquement diffamé Laurent et Simone Gbagbo en publiant dans Le Monde daté du mois de février 2003 un article intitulé «Gbagbo, Simone, Dieu et le destin», les mettant en cause.» »


« Bombardement » de Bouaké (troisième exemple)

« Selon une information de France Inter (du vendredi 06 novembre 2009 à 0700 GMT – cf. ici), Maître Balan, avocat des victimes du bombardement de Bouaké, cite Mme Alliot-Marie à venir comparaître. Selon l’avocat parisien, la version officielle donnée par l’Élysée n’est que pur mensonge. L’ordre de tirer sur le camp militaire n’est pas venu de la Présidence ivoirienne. Aussi il demande au juge de cette affaire de convoquer l’ancienne ministre de la Défense afin qu’elle vienne témoigner. Il souligne par ailleurs que des enregistrements indiquent bien qu’une voix russe (avec un mauvais accent) a demandé aux pilotes de bombarder le collège Descartes, base de l’armée française à Bouaké. Pour Maître Balan cette voix serait celle du Français Robert Montoya, ancien de la cellule antiterroriste sous François Mitterrand, qui avait vendu les Sukhoi à l’armée ivoirienne. Il est de tout même étonnant que Robert Montoya ne soit pas convoqué, ni entendu par les juges français poursuit l’information de France Inter. »

Ce sont quelques-uns des exemples principaux – il y en a d'autres –, qui montrent le décalage entre ce que croit, ou affirme, le public occidental et ses élites d'un côté, et de l'autre ce qu'un nombre de plus en plus important d’Africains perçoit par un accès à l'information autre que par les grands médias : Internet, la presse africaine qui ne suit pas les grands médias, souvent presse en ligne...

Les mieux informés ne sont pas ceux que l'on croit en Europe ! En Afrique, on ironise volontiers sur l'information dite libre des Occidentaux et les perceptions qu'elle induit...


La suite...

« [...] En gros, écrit en janvier 2011 Sylvie Kouamé dans Le Nouveau Courrier (d'Abidjan), il s’agit d’un pays où un roi nègre s’accroche au pouvoir. Alors qu’il a perdu des élections transparentes et validées par une «communauté internationale» forcément honnête, vertueuse et mue par sa mission civilisatrice et «démocratisante». Non violent, porteur d’espoir, son adversaire a appelé «le peuple» à descendre pacifiquement dans la rue, mais la soldatesque aux ordres du président sortant a sévi. Depuis, les puissances occidentales essaient de faire prévaloir les valeurs universelles…
Cette belle fable ne résiste ni à la réalité ivoirienne, bien plus complexe, ni à la froide logique de la diplomatie internationale. [...] ». (Pour le le contentieux électoral de 2010, cf. ici.)

Un tel article ne peut plus être lu en Côte d'Ivoire depuis le renversement de Gbagbo sous lequel la presse était très plurielle, accessible dans les kiosques où les journaux d’opposition (pro-Ouattara) étaient très majoritaires. Depuis son renversement, toute presse pro-Gbagbo est interdite. Il n'y a plus qu'une seule voix (un peu comme en France ! mais en pire, puisque le discours est vraiment tout-à-fait unique, sous menace de mort). Il faut aller sur Internet pour entendre autre chose. Clausewitz selon Girard : la défaite du vaincu doit être totale (et ici déjà dans l’étouffement de la parole de l'autre). D'où l’acheminement des guerres modernes vers l'extermination.

Et depuis que le « camp Gbagbo » a été défait militairement, à l'appui des troupes françaises et onusiennes, par les forces de Ouattara, celles-ci se livrent à des massacres de masse, jusqu'aujourd'hui même.

Cela est consécutif, donc, ici, à l’abattement du régime sous les coups des bombardements français et onusiens ; et quand je dis cela, on mesure le décalage – au point que cela parait incroyable – et pourtant cela s'est passé il y a un mois, et c'est tout-à-fait perceptible sur nos journaux, au prix d'un petit effort de lecture, éventuellement entre les lignes.

Ces bombardements sur Abidjan, intervention directe, sont l'aboutissement d'un processus commencé en 2000-2002, dont j'ai rappelé quelques éléments... À savoir, une mise en bouc émissaire pour un conflit mimétique qui se fonde ailleurs...

*

C'est ce qu'il s'agit de percevoir, et qui dénoue la complexité de cette crise aux allures gigognes, où se superpose un premier degré de mimétisme, local, entre la Côte d'Ivoire du miracle économique du temps d'Houphouët, et la fascination mimétique qu'elle a provoquée pour ses voisins du nord défavorisé qui ont joué de la solidarité ethnique avec les habitants du Nord de la Côte d'Ivoire. Cet élément du conflit, que notait déjà Frantz Fanon, a fasciné nombre d’observateurs auxquels du coup a échappé la dimension franco-ivoirienne de la crise, dimension qui a éclaté au grand jour en 2004 avec l'entrée directe de la France en belligérance.

À ce niveau se situe un autre pôle de ce mimétisme gigogne : la fascination réciproque sur un mode proche de la passion amoureuse / et déçue, de la France et de ses ex-colonies, toujours pas indépendantes au plan économique, militaire, stratégique (cf. constitution de 1958).

Il n'y a pas plus ravageur que ce mimétisme, comme on le voit aujourd'hui, via lequel le pouvoir français a choisi le camp qui lui a paru favoriser au mieux le contrat du divorce !

Mauvais choix, ont dit plusieurs anciens de la droite historique française, voire de la Françafrique, qui depuis 2010, ont pris position... pour Gbagbo : de Jean-François Probst, ancien conseiller de J. Chirac, à Philippe Evanno, ex-collaborateur de Foccart, dont le nom est synonyme de Françafrique. La politique française actuelle sert au fond, pour eux, les intérêts des USA, qui seuls pourraient retirer les marrons du feu... C'est un des éléments premiers de la prise de position de ceux qui s’avèrent au bout du compte très nombreux : la droite historique certes, gaullienne et au-delà (ça va jusqu'au FN inclus) mais la gauche mitterrandienne, de Emmanuelli à Dumas (mais aussi le Front de gauche) se démarquent nettement, à l’insu des Français, de la politique du gouvernement actuel (soutenu par la guache « officielle ») en Côte d’Ivoire. Cette politique nuit nettement, à leurs yeux, aux intérêts de la France ! Sans compter l'exacerbation mimétique, qui comme son nom l'indique n'est pas à sens unique : on provoque un ressentiment anti-français (qui pourrait favoriser les USA) dans plusieurs pays, qui risque fort de porter son fruit, sans compter que les alliés de Paris en Côte d'Ivoire pourraient n'être pas si fiables qu'on le croit, et se retourner contre l’ancien colonisateur chargé à ce titre de rivalité mimétique qu'il ne fait qu'outrer par ses puissantes actions économiques et militaires – jusqu'à des bombardements !

Voilà qui complexifie le drame mimétique en cours, et qualifie décidément le conflit comme tel.

*

Or, qu'a fait le pouvoir français ? Comme dans tant d'autres conflits contemporains, il a fait la guerre au nom de victimes supposées, fantasmées en fait, au déficit et au grand dam des victimes réelles !

Et ainsi, pour citer à nouveau Jean-Claude Paye et Tülay Umay : « en parlant au nom et en se positionnant [du coup] comme victime, le pouvoir [français, ici] entre dans le sacré. Il fusionne ordre politique et ordre symbolique. Comme l'a déjà exprimé Georges W. Bush, dans sa guerre du Bien contre le Mal, le pouvoir occupe directement la place de l'ordre symbolique. Fondant sa légitimité sur l'icône de la victime, il nous place dans une violence sans fin. »

« La fétichisation de la victime réelle réalise une fusion entre celle-ci, les populations et le pouvoir. »

René Girard nous avait permis de percevoir que le christianisme, à la suite de la Bible hébraïque, avait dévoilé que la victime est innocente, le sacrifié comme bouc émissaire, que toutes les civilisations antiques qui y résolvent leur violence considèrent comme coupable. Innocence qui éclate avec la crucifixion de Jésus, qui rassemble l'unanimité contre lui.

Nous sommes en des temps post-chrétiens, en des temps où la victime a été doublement sacralisée : non seulement comme dans l'Antiquité, mais en outre, sacralisée parce qu'on sait qu’elle est innocente.

On fera donc désormais la guerre au nom de la victime, ou plus précisément au nom de l'icône de la victime, puisqu’il est indifférent qu'elle soit réelle ou pas. Le tout c'est de pouvoir s'identifier soi-même à la victime pour laquelle on « intervient » - « la fétichisation de la victime réelle réalise une fusion entre celle-ci, les populations et le pouvoir. »

À ce point dans le discours médiatique, on ne fait pas la guerre, on « intervient », avec le beau rôle... pour des conflits mimétiques de plus en plus extrêmes, au-delà de leur vocabulaire fantasmatique, pour une « montée aux extrêmes », qui selon Girard relisant Clausewitz, pourrait nous mener à « l'apocalypse », ou tout droit à la destruction de l'humanité, puisqu’après le dévoilement, l'apocalypse (selon le mot grec) du sacrifice par le Christ, il n'y a plus de sacrifice.

vendredi 25 mars 2011

Le sacré et la répulsion (3). "Le Principe du mal"




Le mal est par définition irrationnel. Il rapproche donc du sacré comme réalité terrifiante, du « tremendous », ce qui fait trember…

La raison, force de domestication, ne peut que le rendre diaphane, jusqu'à n'y voir que l’ « ombre du bien ». N'oublions pas qu'au temps du triomphe du rationalisme, un Leibniz en viendra à concevoir ce monde comme le meilleur des mondes possibles, ce qui suscitera les premiers doutes quant au discours rationaliste. Pensons à l'ironie de Voltaire, puis à la critique de Kant affirmant s'éveiller du "sommeil dogmatique" où, disait-il, l'avait plongé le leibnizien Wolff.

Le XIXe siècle voit ainsi s'amorcer, avec le mouvement romantique, une alternative à l'optimisme antécédent. Des pensées radicalement pessimistes se mettent en place - ainsi Schopenhauer exprimant un système où l'obscure volonté, et non l'intellect lumineux, prime. Dans cette ligne, l'exploration des zones sombres de l'âme humaine, érode - à l'appui des expériences dramatiques du XXe - les derniers enthousiasmes rationalistes. On voit alors réapparaître l'usage du mythe, pour dire l'indicible ; un Jung le veut même scientifique.

Un nouveau tournant s'amorce, celui du doute : le mal est trop criant, la raison y est mal venue qui n'a de capacité que de l'atténuer, voire de l'excuser. C'est là ce qui incite à penser que s'orientant dans un discours rationnel, déjà la pensée médiévale était vouée à éroder son propre dualisme latent qui laissait sa place à l'ombre et aux ténèbres.

La raison est lumineuse, c'est elle dont le discours s'oppose à l'abîme du mal, trop sombre pour être exprimé autrement que par le mythe. D'où, sans doute, faut-il dire que le travail scolastique, et l'investissement rationnel du monde qu'il promouvait, débouchait inéluctablement sur l'érosion du dualisme, au prix, à terme, de l’oblitération du sacré.

*

Le problème du mal est donc tel, tellement ténébreux, qu’il résiste à la raison. Dès lors, pour d’un côté ne pas l’atténuer, de l’autre ne pas devenir fou, on l’aborde par le mythe. De très nombreux mythes. On ne retiendra ici que trois types de mythes, qu’on appellera : – le mythe évolutionniste, – le mythe de Lucifer, – le mythe du tsimtsoum.

Je précise que par les mots « mythe », « mythique », j’entend tout d’abord une approche, en forme d’illustration, exprimant une explication très générale – à la différence de la mythologie, où apparaît une certaine profusion du «mythe », avec toutes sortes de détails ; – et à la différence du simple récit, qui est plus allusif, comme le récit de la Genèse présentant l’homme, comme être historique et trans-historique à la fois, en termes prophétiques. Le « mythe », au sens où on l’entendra ici, est entre les deux, entre récit allusif et mythologie.


1. Évolution - Le mal comme moteur

Le mythe évolutionniste : tout d’abord, je souligne que ce que j’appelle le mythe évolutionniste – ici en rapport avec le problème du mal – n’est évidemment pas exactement la théorie de l’évolution. Simplement, à partir du cadre commun évolutionniste qui est le nôtre aujourd’hui, le mal se pense selon des discours mythiques correspondant à ce cadre.

Ce cadre commun contemporain, au regard de la Création, est donc évolutionniste. On en pense ce qu’on en veut – et puisqu’on emploie cette notion biblique de Création, ce n’était évidemment pas la perspective biblique –, mais c’est à cette lumière – ou ombre-là, que notre temps nous oblige de fonctionner : le mythe évolutionniste (au-delà de la théorie du même nom qui n’est pas encore mythe, mais qui se reçoit communément à travers les mythes qui la portent). Pensons à des films comme Star Wars, 2001 Odyssée de l’Espace, La Planète des Singes, et j’en passe : tout notre imaginaire fonctionne dans ce cadre-là. Y compris, ce qui est en jeu dans notre propos, le problème du mal. Les premiers exemples qui peuvent venir à l’esprit en sont bien de telles œuvres artistiques (Star Wars, où dans un lointain passé, une civilisation galactique a atteint les degrés de développements techniques et spirituels espérés par les New-Agers contemporain ; 2001 Odyssée de l’espace, où un étrange monolithe guide l’humanité de ses origines simiesques à un statut de spiritualisation digne du scientifique jésuite Teilhard de Chardin ; ou, parlant d’humanité simiesque, La planète des Singes – avec ici en outre l’ironie de Pierre Boulle, l’auteur du livre, puisque les singes, et non les hommes, pourraient bien être l’aboutissement de l’évolution).

Concernant le mal, à l’occasion de cet imaginaire évolutionniste, la division de l’être causée par le mal devient carrément le moteur de l’évolution, et de notre devenir. La division est dépassée : dépassée pour un mieux, dans une acception optimiste ; pour le pire, dans une vision – disons – plus réservée.

Deux philosophies modernes et contemporaines représentent bien ces deux lignées : lecture lumineuse, représentée par Hegel, et lecture sombre, par Schopenhauer (tous deux non-évolutionnistes, précisons-le). En science Darwin (1809-1882), a donné son nom à la théorie de l’évolution (L'origine des espèces, 1859).

En philosophie, Hegel (1770-1831 – Phénoménologie de l'esprit 1807) et Schopenhauer (1788-1860 – Le Monde comme volonté et comme représentation 1819), peuvent représenter les deux pôles de lecture d’une approche évolutionniste du problème du mal. Par le biais de l’intellect lumineux d’un côté (lecture optimiste – le mal comme moteur de l’évolution englouti par le mieux). Sous l’angle de la volonté sombre de l’autre (le mal composante tragique).

Dans la première perspective, l’esprit absolu se développe et se réalise dans l’Histoire, laquelle, au vu de cette fin heureuse, est une bonne chose : tout converge vers la clarté de l’intelligence dévoilée. Comme le dit Paul en Romains 8, « tout concourt au bien… » – des hommes, de la Création, etc. …, plus généralement que « de ceux qui aiment Dieu ». Cette lignée globalement optimiste est celle des scientifiques évolutionnistes comme Teilhard de Chardin, ou plus récemment, Yves Coppens : Lucie s’est levée sur ses pattes, parce qu’un grand mal lui était advenu : la faille du rift Est-africain avait asséché les forêts qui la protégeaient, l’obligeant à se dresser pour veiller, au départ à défaut de mieux, et finalement pour le mieux. Dans ce lot, produit d’un nouveau besoin de protection, bientôt les massues – comme dans 2001 Odyssée de l’espace –, plus efficaces que la montée aux arbres. « Je fais le mal que je ne voudrais pas », mais au fond, c’est pour mon mieux.

D’où ces deuxièmes exemples de mythes, plus proches de la science, qui elle se contente de faire des constats, en principe, comme celui qui veut que l’évolution des mâchoires, leur affinement, s’explique par la cuisson des aliments. Viennent ensuite les interpolations intellectuelles qui font aisément glisser de la théorie aux mythes : Teilhard, Coppens (fonction positive du mal : de la brèche du rift, avec savane à l’Est, à la station debout ! Tout cela avec illustration de type mythique – à la base d’un film, où l’on côtoie les premiers exemples littéraires). C’est, il est vrai une caractéristique de la paléontologie, qu’elle n’est pas une science aussi « dure » que la physique par exemple. Elle est aussi science historique, science humaine, appelant une relation cohérente des faits, un récit donc.

La perspective plus sombre (type Schopenhauer) part du même constat : le mal construit le monde, mais vu ce qu’est le monde, ce n’est pas pour le mieux. Tout cela est le fruit, non pas de la claire intelligence en route vers son dévoilement, comme pour les optimistes ; mais procède d’une volonté obscure, le sombre et tragique vouloir-vivre, qu’il est donc préférable d’anéantir en soi. Mieux vaut combattre ce vouloir-vivre, viser au bienheureux néant d’où il aurait mieux valu ne jamais sortir.

En résumé, dans l’imaginaire évolutionniste, tout le monde est d’accord pour dire qu’on ne fait pas d’omelettes sans casser d’œufs : les premiers s’y résolvent, qui aiment bien l’omelette : au fond, si l’omelette est à ce prix, eh bien ! – passons-en par là. Les seconds considèrent qu’au regard de ce qu’est l’omelette, il n’est pas si sûr que cela valait bien le coup de casser les œufs. Si ce sont là les douleurs de l’enfantement, eh bien ! – pour le dire comme l’Ecclésiaste, « l’avorton est finalement le plus heureux ».

Alors, concrètement : que faire ? – comme disait Lénine… Se faire une Raison et ne pas sombrer dans la conscience malheureuse, comme le veut Hegel – : demain sera brillant – ? Anéantir le vouloir-vivre qui ne sait produire que des omelettes immangeables à force d’amertume ?

En regard de la volonté sombre le mal réapparaît – fait lancinant… Relevant de la terreur du Sacré.


2. Lucifer - Le mal contre Dieu

Avec cela, un problème : qu’il soit un accident de l’être ou l’être lui-même, comment s’effectue le passage au mal ? D’où vient-il ? Un mythe est connu qui tente d’expliquer cette chose impossible : le mythe de Lucifer. Il correspond à une lecture de type platonicien des choses, utilisée comme méthode d’exégèse de la Bible – pratiquée depuis les pères de l’Église et connue jusqu’à aujourd’hui.

Ce mythe de Lucifer est dû, sous sa forme connue, essentiellement à un père de l’Église, nommé Origène, théologien à Alexandrie en Égypte, au tournant des IIe et IIIe siècles de notre ère. Il a certainement des racines plus anciennes, dans la gnose et les apocryphes inter-testamentaires. Bien qu’il ne se trouve pas dans la Bible, malgré ce que l’on croit parfois.

Le système théologique d'Origène : premier système théologique chrétien à connaître une expansion à peu près universelle. De l'Égypte, où il a pris naissance, aux monastères irlandais, en passant par les théologiens byzantins. Cela avant d'être officiellement condamné par un Concile orthodoxe au VIe siècle, en 553, au IIe Concile de Constantinople, Ve Concile œcuménique ; théologie condamnée, ce qui n'a pas empêché les orthodoxies d'en conserver des pans entiers. Et d'en exporter des pans entiers dans leurs terres de mission, des terres germaniques pour l'Occident aux terres slaves pour Byzance.

Car si l'origénisme a été condamné, ses méthodes en exégèse biblique et en théologie, sont restées longtemps à l'ordre du jour, et jusqu'en Occident où par exemple au XIIe siècle le commentaire du Cantique des Cantiques par Bernard de Clairvaux, adversaire des cathares, est de méthode nettement origénienne, méthode qu’il partage avec ses adversaires.

Origène enseigne que l'Histoire du salut est celle du retour de nos âmes déchues à leur état céleste originel. Dieu a créé un nombre déterminé d'âmes, les nôtres, qui suite à un péché commis au ciel, selon le cas rébellion ou imprudence au temps heureux de cette préexistence, ont été précipitées, en punition, au statut de démon pour les pires, dans des "tuniques de peau" que sont nos corps pour les moins fautives. A la tête des rebelles, Lucifer.

Des textes bibliques fondent la pensée d’Origène, dont deux qu’il faut mentionner : Genèse 1-3, et Ésaïe 14.

Concernant le premier, Origène est dans la ligne de nombreux exégètes juifs sur les tuniques de peaux : "Dieu vit que l'homme et la femme étaient nus, et qu'il en avaient honte, et leur fit des tuniques de peau". Origène avait la sagesse de refuser d'imaginer que les tuniques en question avaient été cousues par Dieu après qu'il eût égorgé quelque animal. Origène y voyait tout simplement nos corps, retenant l'idée rabbinique que nos corps originels, avant cette chute, étaient des corps de lumière, des corps célestes, tels que Paul les promet aux Corinthiens pour la résurrection (1 Corinthiens 15). À l'inverse, la faute nous avait vu déchoir dans des tuniques de peau, corps lourds, charnels, corruptibles, mortels, tragiques, en proie à d'épouvantables maladies ; des corps reçus, certes de la charité de Dieu, mais en conséquence d'une faute indicible.

Concernant le second texte : cette faute céleste indicible dont l'initiateur, le plus coupable de tous, le père du mensonge, du péché, est devenu le diable, s’induit de la lecture allégorique qu'Origène fait d'Ésaïe 14 : astre brillant, lumière du matin – ce qui est traduit par "Lucifer" en latin –, qui as voulu t'égaler à Dieu, tu as été précipité... la chute. Lucifer, terme qui est passé dans la traduction latine de la Bible, la Vulgate, traduction effectuée par cet ex-disciple d’Origène qu’est saint Jérôme.

Avec cela la question se pose du motif de Lucifer & co pour pécher. Le plus connu parmi les motifs proposés est l’orgueil, toujours à la lecture d’Ésaïe 14 – et Ézéchiel 28 – : « tu as voulu t’égaler à Dieu », à quoi se couple souvent la convoitise, en l’occurrence du poste de Dieu, de sa gloire.

Ce qui a induit un développement qu’il faut signaler : la damnation par amour, amour en l’occurrence de la beauté de Dieu, bien digne d’être désirée, convoitée, ce qui vaut, dans cette perspective, excuse pour le diable, qui peut même en devenir digne d’imitation mystique. Ce développement est le fait de certains courants de la mystique musulmane, notamment de Ahmad Ghazali, cela à partir de sa lecture du verset du Coran concernant cette question. Cette tradition de la damnation par amour s’est perpétuée chez les Yézidis, mouvement religieux d’origine musulmane connu aujourd’hui essentiellement chez les Kurdes.

Tous les esprits célestes n'ont pas péché : ceux qui n'ont pas péché sont les bons anges, auxquels sont semblables les fils de la résurrection selon Luc. À la tête de ceux qui n'ont pas péché, Jésus, Fils éternel de Dieu, uni à sa Parole. C'est lui que Dieu envoie pour racheter, pour ramener à son Royaume céleste ceux qui sont déchus.

Tel est globalement le système d'Origène, en partie abandonné, ou redit en d'autres termes dans le christianisme catholique – puis protestant – depuis le Moyen Âge, mais développé et accentué chez d’autres chrétiens comme les cathares. Par exemple, dans les christianismes non-cathares, on ne parle plus de préexistence, mais on continue à croire à la chute de Lucifer. Pour les cathares, on maintient globalement le système, mais on précise, par exemple, ce qu'Origène ne faisait pas, que le monde mauvais dans lequel nous sommes déchus ne peut pas être tel qu'il est l'œuvre du Dieu bon : c'est dans un monde tellement diabolique que nous avons été précipités que le diable doit d'une façon ou d'une autre y avoir mis la main à la pâte. C'est là une pâle imitation du monde céleste promis d'où nous sommes déchus.

Origine commune pour les deux théologies, développements dissemblables. Or, que l'origine théologique soit commune n'a rien d'étonnant, puisque le système origénien a connu une expansion universelle.

L'abandon de ce platonisme commun va s'accentuer dans le catholicisme, et cela n'est pas sans lien avec la controverse anti-cathare, dénonçant ainsi de plus en plus nettement la dimension dualiste d'une telle théologie, qui est largement sienne aussi. Les cathares, eux, sont allés jusqu'à prêter au diable la Création matérielle dans laquelle nos âmes sont déchues.

Ici se fait la rupture, ici passe la frontière vers un pas de plus qui sera franchie par le catharisme. Un pas supplémentaire sera alors franchi par rapport au mythe origénien : le Père de l'Église n'expliquait pas l'origine de ce monde, le nôtre, celui dans lequel sont déchues par châtiment consécutif à un péché céleste, les âmes originellement créées bonnes, autrement que dans un rapport médiat à Dieu.

Un récit mythique des bogomiles, ces cathares des pays slaves, que l’on retrouve dans le catharisme occidental, récit intitulé Interrogatio Iohannis, pousse l'explication un peu plus loin. La médiation dans le rapport du monde à Dieu doit relever du mauvais, d'une façon ou d'une autre. La douleur et la nostalgie n'en laissent point de doutes. L'Interrogatio Iohannis, et bogomilisme comme le catharisme avec elle quand il la reçoit, nous proposent bien quelque chose de l'ordre de la médiation du problème du mal : certes les quatre éléments sont créés par le Dieu bon, mais en l'état actuel de leur configuration, il ont été façonnés par le diable, l'Ange déchu.

Bref, des théologies, médiévales s'accordent à reconnaître qu'il n'est pas possible, dans l'état où elle se trouve, d'attribuer au Dieu bon la Création matérielle. Des conséquences considérables procèdent de cette certitude. Sur le plan sexuel : ici, pas trop de problème, cathares et catholiques de l'époque sont en plein accord. Mais en matière de possessions de l'Église, et jusqu'au sommet de la hiérarchie, au Vatican, ça coince, et à plus forte raison, quand le siège réputé saint est de ce fait la clef de voûte du système féodal. Être propriétaire est déjà avoir pactisé avec le diable. "Nul ne peut servir Dieu et Mammon, l'argent", disait Jésus. La preuve, s'il en est encore besoin, cela débouche sur la guerre, la violence ; et argument parfait en faveur des cathares, sur la Croisade et l'Inquisition, pour le premier système totalitaire moderne, ou pré moderne.

Sur cette base, certains cathares iront un peu plus loin : puisque le système luciférien, quelles que soient les zones où on le pousse, reste platonicien, n’est-il pas lui-même trop optimiste ? En d’autres termes, le mal est-il seulement ombre du bien ?

Pourquoi le mal ? Parce que Dieu a laissé une zone de libre-arbitre à Lucifer et à ses sbires, dont nous-mêmes, dit le mythe. Un théologien cathare italien, Jean de Lugio, ne se contente pas de cette réponse. Le traité retrouvé qui lui est attribué, le Livre des deux Principes affirme en substance : le mythe est bien joli, mais finalement il n'explique rien. Voilà en effet un Dieu étrange que celui qui aurait offert à l'Ange (Lucifer) de passer au mal en lui octroyant un libre-arbitre qui lui fait préférer le quasi-néant du mal au Bien suprême qu'est Dieu ! Les choses sont pires que cela.

L'argument ne manque pas de poids, qui requiert donc un second Principe face à Dieu, le Principe du mal, résistant.

Le mythe de Lucifer est dès lors dénoncé comme insuffisant. Il y a face à l’être, un abîme horrible, insondable, tel qu’il faudra bien qu’il prenne lui-même figure mythique pour pouvoir être dit : un monstre tétramorphe, lit-on chez des polémistes… Comme un père du diable.

Reste la question de sa provenance. C’est ici qu’on abordera notre troisième mythe et quelques-unes unes de ses variantes, le mythe du tsimtsoum.


3. Tsimtsoum - Le risque de la Création et l’absence de Dieu

Le mal est ici la conséquence de l’absence de Dieu. Au départ, il y a un constat biblique. Au moment de la destruction du Temple, c’est la présence de Dieu qui se retire. Alors que le peuple est exilé de la Terre de Canaan pour Babylone, Dieu part en exil lui aussi. C’est l’exil de la Shekhina, de la présence de Dieu, de sa gloire…

L'exil à Babylone n'a pas été le premier ni le dernier pour Israël. On sait ce qu'il a souffert il y a 50 ans à peine, et qui a mené à cette conclusion : devant tant de souffrance, il n'y a plus d'explications qui tiennent. Où est Dieu ? demande Élie Wiesel en camp de concentration... Primo Levi, un autre déporté victime du racisme nazi, n'a pas supporté cette question : il en est mort, suicidé. De même que Bruno Bettelheim, et tant d'autres...

Un penseur juif contemporain, Hans Jonas (Le Concept de Dieu après Auschwitz, Rivages poche n°123), a proposé, lui, d'en revenir à l'explication qui était donnée par un rabbin du XVIe siècle, suite à l'expulsion des juifs d'Espagne. Il s'appelait Isaac Luria. Cette explication se résume à cela : Dieu s'est absenté. (Notons que Hans Jonas, lui, pousse le thème plus loin que cela n’a jamais été fait. Quoiqu’il en soit, il trouve là une issue pour l’horreur totale du XXesiècle.)

Isaac Luria était confronté lui aussi à une catastrophe, l’expulsion d’Espagne, qui lui fait concevoir son développement mythique : on ne peut expliquer l'intensité du mal que si Dieu s'est absenté. En 1492, l'Espagne est en proie à un fanatisme et à un racisme obsessionnels : c’est là qu’on commence à parler de « pureté du sang » ! C'est le comble de la méchanceté et de l'idolâtrie, au moins digne de Babylone. 1492 c'est l'année de la découverte de l'Amérique que l'on ne peut fêter qu'avec larmes, puisqu'elle débouchera sur le massacre de millions d'Indiens, puis sur les déportations esclavagistes de millions d'Africains. Cette année-là, l'Espagne décide aussi d'expulser de ses terres tous les juifs et les musulmans, se privant ainsi de milliers de travailleurs, de milliers de cerveaux.

Mais en attendant, ceux qui vivent ce mépris sont à même de se dire : mais que fait Dieu ? Est-il présent ? Non. Il s'est absenté, a répondu Isaac Luria. Il s'est absenté pour que le monde puisse exister, comme pour un enfantement. Le rabbin Isaac Luria appelle cela une "contraction" de Dieu. Dieu, en effet, est infini, il occupe tout l'espace. Ce qui fait qu'il n'y a pas de place pour le monde. Alors Dieu s'est contracté, a créé en lui un espace, comme une femme en qui une place se crée pour laisser place à celui qui deviendra son enfant. Par des contractions dans la douleur. Contraction : en hébreu cela se dit tsimtsoum.

Dieu nous a laissé une place. Du coup nous pouvons advenir, le monde peut exister, mais – c'est à ce prix – Dieu n'est pas là où est le monde. D’où la méchanceté qui y prend place. Là où Dieu n’est pas, là est le mal. Mais il a fallu qu'il se retire, avec tous les risques que cela suppose, pour que le monde soit. Il peut devenir lui-même, mais c'est au prix de l'absence de Dieu, et donc de sa protection. Telle est notre situation vis-à-vis de Dieu. Nous pouvons devenir nous-mêmes, puisqu'il s'est retiré, mais c'est au prix de son absence, avec tout le tragique que cela suppose. Bien sûr la question se pose : est-ce que cela valait le coup, pour un monde aussi douloureux ? Toujours est-il que nous sommes là, et qu'il nous appartient de faire avec... pour le mieux si possible. Avec un sacré relégué dans une sorte de présence / absence expression de son ambiguïté de force terrible, « tremendous »…

jeudi 24 mars 2011

Le Sermon sur la Montagne — "Priez pour ceux qui vous persécutent"




Matthieu 5
39 Mais moi, je vous dis de ne pas vous opposer au mauvais. Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, tends-lui aussi l'autre. […]
44 Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent.
45 Alors vous serez fils de votre Père qui est dans les cieux, car il fait lever son soleil sur les mauvais et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes.
46 En effet, si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? Les collecteurs des taxes eux-mêmes n'en font-ils pas autant ?

Lévitique 19
17 Tu ne haïras point ton frère dans ton cœur ; tu auras soin de reprendre ton prochain, mais tu ne te chargeras point d’un péché à cause de lui.
18 Tu ne te vengeras point, et tu ne garderas point de rancune contre les enfants de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis l’Eternel.

Romains 12
17 Ne rendez à personne le mal pour le mal. Recherchez ce qui est bien devant tous les hommes.
18 S’il est possible, autant que cela dépend de vous, soyez en paix avec tous les hommes.
19 Ne vous vengez point vous-mêmes, bien-aimés, mais laissez agir la colère ; car il est écrit : A moi la vengeance, à moi la rétribution, dit le Seigneur.
20 Mais si ton ennemi a faim, donne-lui à manger ; s’il a soif, donne-lui à boire ; car en agissant ainsi, ce sont des charbons ardents que tu amasseras sur sa tête.
21 Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais surmonte le mal par le bien.

Proverbes 25
21 Si ton ennemi a faim, donne-lui du pain à manger ; S’il a soif, donne-lui de l’eau à boire.
22 Car ce sont des charbons ardents que tu amasses sur sa tête, Et l’Eternel te récompensera.

Psaume 11
1 Au chef des chantres. De David. C’est en l’Eternel que je cherche un refuge. Comment pouvez-vous me dire : Fuis dans vos montagnes, comme un oiseau ?
2 Car voici, les méchants bandent l’arc, Ils ajustent leur flèche sur la corde, Pour tirer dans l’ombre sur ceux dont le cœur est droit.
3 Quand les fondements sont renversés, Le juste, que ferait-il ? –
4 L’Eternel est dans son saint temple, L’Eternel a son trône dans les cieux ; Ses yeux regardent, Ses paupières sondent les fils de l’homme.
5 L’Eternel sonde le juste ; Il hait le méchant et celui qui se plaît à la violence.
6 Il fait pleuvoir sur les méchants Des charbons, du feu et du soufre ; Un vent brûlant, c’est le calice qu’ils ont en partage.
7 Car l’Eternel est juste, il aime la justice ; Les hommes droits contemplent sa face.

*

Lénifiant le propos invitant à ne pas se venger, mais à prier pour les ennemis ? Voire…

Le contexte des propos de Jésus, par lesquels il rappelle l'enseignement de la Torah, aide bien en comprendre la signification profonde qu'il y dévoile, en regard de tout un enseignement issu de la Torah et des livres bibliques.

Le contexte est celui de la domination romaine. Les Romains ont colonisé le pays et y exercent l'oppression, les humiliations et les blessures, déjà morales, au quotidien. Il semble normal de les haïr et de vouloir se venger de toutes les exactions dont ils sont les auteurs (mais ils sont trop puissants).

Et voilà que Jésus invite à redécouvrir le sens des préceptes de la Torah. Des préceptes qui, ainsi redécouverts, sont la Loi du Royaume, dès aujourd'hui.

Fait écho à Jésus la parole de l'Apôtre Paul citant le livre des Proverbes : "ne vous vengez pas vous-mêmes, mais laissez agir la colère". La victoire qui s'annonce, victoire sur tous les oppresseurs, n'est pas le fruit du sentiment et du désir de vengeance. Elle est le produit de la promesse de Dieu, Dieu juste à qui il s'agit de remettre l'exercice de la vengeance (qui n'est pas une contrepartie céleste de ce qui ne serait que nos frustrations). Il s'agit de se décharger sur lui de tout ressentiment qui ne pourrait que nous ronger.

Quant à la réalisation de la promesse, elle advient par la mise en pratique, dès aujourd'hui, de la Loi du Royaume, par le brisement du cercle de la vengeance sans fin.

*

C'est élever à sa dignité perdue l’ennemi même — blessé jusqu’au sens de la justice, comme le Romain oppresseur (*), qui se croit témoin de l’ordre et de la paix : "Pax romana", clame-t-il en pratiquant l’injustice, en blessé de la justice.

Et c’est savoir que la justice rétributive, qui apparaît peu en ce monde, et qui y apparaît mal — les magistrats sont humains, corruptibles, en proie à la faiblesse, à l’erreur, à la malveillance... — ne trouve pas là son dernier mot.

C’est savoir que si le pardon n’est pas toujours en mon pouvoir, et qu’il ne s’octroie pas au prix de la justice —, il est tout de même le fondement de ma paix, dans la confiance que la justice et la rétribution sont aux mains de Dieu (et pas comme contrepartie céleste de nos frustrations !).

À ce point, on est là devant une parole de sagesse et de pacification intérieure — et cela n’a pas de prix, qui consiste à ne pas ajouter à la blessure infligée et à l’humiliation, une seconde blessure qui est celle de la rumination de la blessure, de l’humiliation et du désir de vengeance : la rétribution, vengeance et justice, appartiennent à Dieu : c’est, pour celui qui entend ces paroles, le don sa paix, inestimable.

(*) "Ce que nous savons, hors clichés, c'est que personne ne sait rien. On ne peut rien savoir. Même les choses que l'on sait, on ne les sait pas. Les intentions, les mobiles, la logique interne, le sens des actes ? C'est stupéfiant, ce que nous ne savons pas. Et plus stupéfiant encore, ce qui passe pour savoir" (Philip Roth, La tache, trad. Josée Kamoun, Gallimard 2002, p. 259).

RP,
AJC Antibes, 24.03.11


dimanche 20 mars 2011

La vie est-elle sacrée ?

Une parole protestante sur les questions de la bio-éthique


I

« Zéro morts »

« Zéro morts » a–t-on entendu concernant des guerres récentes (« zéro morts » de quel côté ? – en général du côté des agresseurs ! Les agressés risquant, eux, sans trop de difficulté, de devenir des « collatéraux »)... Cela au nom de ce que la vie est dite sacrée. Vie de qui, alors ?

Et puis, vie sacrée en quel état ? Beau, riche, intelligent, en bonne santé ?...

Ça c’est, pour la question bioéthique, un type de positionnement intermédiaire entre, à un bout, la nature sacralisée, donc intouchable, – et à l'autre, un accueil enthousiaste des possibilités nouvelles qui s'offrent à nous.

Quid donc des « sacralisations » intermédiaires diverses ? Une vie « qui vaut la peine d’être vécue » comme on l’entend parfois ? Au risque d’en faire le critère de questions bioéthiques autour de l’euthanasie, de l’esthétique, de la pro-création assistée ou in vitro, et des nouvelles possibilités d’eugénisme qui en découlent.

Mais si la question — quelle vie « ne vaut pas la peine » ? — advient de façon bien concrète, alors ce critère commence à s’effriter, heureusement, face au concret, donc. Un type de critères — un peu grossier celui-là, si c’en est un, mais cela permet de bien repérer les problèmes — ; des critères divers que la bioéthique a pour tâche de mettre en question. La bioéthique ne se distinguant d’ailleurs pas vraiment de l’éthique en général, elle est plutôt comme un développement de type disons jurisprudentiel, en fonction des nouvelles technologies médicales.


II

Créatures

Avant d’en venir à cela, une citation d’un journal intime médical pour commencer :

« Après des jours et des nuits de labeur incroyable et de fatigue, je découvrais la cause de la génération et de la vie. Davantage : je devenais capable d’animer la matière inerte.
L’étonnement dont je fus saisi avec cette découverte fit bientôt place à l’allégresse. [...]
Lorsque je m’aperçus que je possédais un pouvoir aussi étonnant, j’hésitai longtemps sur la manière dont je l’utiliserais. J’étais donc capable d’animer la matière mais créer un organisme avec l’entrelacement de ses fibres, de ses muscles et de ses veines, voilà qui représentait un travail d’une incroyable difficulté. Et d’abord je ne savais pas si je tenterais de créer un être qui me ressemblerait ou un organisme plus simple. Mon premier succès avait à ce point exalté mon imagination que je ne doutais pas de ma capacité d’animer un animal aussi complexe et aussi merveilleux que l’homme. Les matériaux dont je disposais ne semblaient guère convenir à une entreprise aussi délicate et aussi ardue mais cela ne devait pas handicaper mon succès. J’étais préparé à affronter une multitude de revers, mes essais pouvaient sans cesse être infructueux et, en définitive, mon œuvre pouvait se révéler imparfaite. Toutefois, je n’avais qu’à considérer les progrès qui s’effectuaient tous les jours dans le domaine de la science et de la mécanique pour espérer que mes tentatives actuelles constitueraient les fondements de mon futur succès.
Dans l’ampleur et la complexité de mon plan, rien ne prouvait que ce fût impossible. Ce fut dans cet état d’esprit que j’entrepris la création d’un être humain. Les dimensions réduites de certaines parties du corps de l’homme m’empêchèrent d’avancer rapidement dans mon travail. Aussi je décidai, au rebours de ma première
intention, de mettre au point une créature de stature gigantesque : il aurait plus ou moins huit pieds de haut et sa carrure serait en proportion de sa taille. Cette décision prise, je passai plusieurs mois à rechercher et à se préparer mon matériel et je me mis au travail. »
(Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne.)

Ça, c’est le Dr Frankenstein et « sa créature »... Avec un principe d’animation extérieur aux organes recomposés, lié ici à l’énergie électrique. Simplification moderne, ou essai de mécanisation d’un principe d’animation extérieur — cet aspect me paraît essentiel pour notre sujet — ; principe d’animation mentionné antérieurement, de façon différente, dans un autre mythe... Celui du Golem.

Un ancêtre de Frankenstein ?... Le rabbin Loew et son Golem :

On dit qu’au XVIe siècle, le rabbin Loew de Prague conçut une créature d’argile à laquelle il réussit à donner l’animation : le Golem. Le Golem du rabbin Loew aurait toutefois eu des prédécesseurs au Moyen Âge, au temps des Croisades et des persécutions des juifs qui les escortaient en Europe. Car le Golem avait pour fonction de protéger les juifs de leurs persécuteurs. Le Moyen Âge était en outre le temps du développement de la Cabale, et de l’essor parallèle de la certitude que les lettres de la Torah avaient un réel pouvoir créateur, qu’avait utilisé Dieu pour faire naître le monde.

Or il y a là, dans les lettres de la Torah, et plus particulièrement dans le Nom de Dieu, le Nom imprononçable, l’élément par lequel la matière reçoit la vie.

Pour un rabbin, cela n’était-il pas confirmé par une parole des Psaumes ? Au Psaume 139 se trouve en effet un passage de la Bible où apparaît le mot Golem : “Mes os ne t'ont pas été cachés lorsque j'ai été fait dans le secret, tissé dans une terre profonde. Je n'étais qu'une ébauche et tes yeux m'ont vu. Dans ton livre ils étaient tous décrits, ces jours qui furent formés quand aucun d'eux n'existait.” (Psaume 139, 15-16.) Golem est ici traduit (dans la TOB) par “ébauche”. Apparaît aussi dans ce passage le livre de vie, écrit dans l’éternité. Or, voilà que c’est ainsi qu’a procédé Dieu avec Adam, le façonnant de la terre avant de lui donner un nom animé par le sien propre, porté dans le souffle divin...

Autant d’éléments d’une conviction qui aurait conduit le rabbin de Prague à concevoir le Golem. Car sa créature recevait la vie du Nom de Dieu que le rabbin insérait dans sa bouche.

Mais l’affaire a mal tourné : le Golem s’est déréglé, en quelque sorte. Plusieurs hypothèses sont avancées pour expliquer ce dérèglement. Depuis une volonté, dans l’entourage du rabbin, de l’employer à autre chose que ce pourquoi il avait été conçu, jusqu’à celle qui lie le dérapage du Golem à un oubli redoutable : le rabbin devait retirer le Nom divin chaque shabbat.

Un vendredi soir il oublia, et rapporte l’historien Gershom Scholem, le Golem se mit à crier avec une force extraordinaire, faisant trembler les maisons et menaçant de tout détruire. Le rabbin décida alors de lui enlever la vie définitivement, lui retira le Nom de Dieu, et le Golem tomba à terre, inanimé.

On dit qu’alors on le déposa dans les combles de la synagogue de Prague, qui existe toujours. Depuis, le rabbin Loew est mort, on connaît sa tombe. Quant au Golem, on n’entendit plus parler que de la terreur qu’inspireraient les combles de la synagogue...

« Mes os ne t'ont pas été cachés lorsque j'ai été fait dans le secret, tissé dans une terre profonde. Je n'étais qu'une ébauche (un golem) et tes yeux m'ont vu. Dans ton livre ils étaient tous décrits, ces jours qui furent formés quand aucun d'eux n'existait. » (Psaume 139, 15-16.)

Différence entre le Golem et « la créature » de Frankenstein (il est intéressant qu’on confonde parfois la créature et le créateur, appelant la créature « Frankenstein », les deux confondus dans une même monstruosité). Différence entre le Golem et « la créature », donc : le Golem est d’argile, la créature de Frankenstein est composée d’organes humains.

En commun : leur « vie » vient d’ailleurs, via l’énergie électrique pour Frankenstein, de façon plus mystérieuse — les lettres de la Torah — pour le rabbin Loew... et pour les deux, ça tourne mal... Selon une des fonctions du mythe : mettre en garde contre ce dont on pressent alors que l’on approche : ces deux mythes sont sans doute à ce point précurseurs de la bioéthique.

Où il faut mentionner un autre point commun : l’analogie argile/Golem – corps/Frankenstein : l’usage du Ps 139 qui parle du corps n’est pas indifférent, avec en arrière-plan la Genèse et l’argile, la poussière, de nos corps : la dimension de l’animation qui fait de la matière un corps, ce corps, en écho d’arrière plan...

Ce faisant, on s’approche sans doute, au XVIe siècle pour le Golem, de la conception qui sera celle de Descartes, sans parler du XIXe de Frankenstein où on en hérite. Cette approche, venue de Descartes, distingue nettement la pensée et l’étendue (ce sont les termes de Descartes), pour notre sujet l’âme et le corps.

La médecine moderne, et jusqu’à celle qui pose des problèmes de bioéthique, doit sans doute quelque chose à Descartes, y compris quand elle se heurte aux limites de cette approche des choses. Mais le corps, autant de pompes et de tuyaux, est-il si exempt d’âme, ne serait-ce que sous forme de mémoire sensorielle, ou sous cette forme que traduit la nécessité de médicaments anti-rejet dans les greffes ?

Cette difficulté concernant les relations de la matière et de la vie du corps, de son animation, du fait qu’il est vivant, est une question qui occupe l’humanité depuis très haute époque.


III

Anthropologies diverses

L’histoire de l’Église témoigne à son tour de cette préoccupation, transmise au christianisme. On a quatre types d'approche discernables dans l'histoire de l'Église, qui correspondent globalement aux approches classiques en dehors du christianisme :

- Type platonicien : l'âme préexiste au corps, subsiste par elle-même. Elle descend dans un corps, généralement par punition d'une faute antérieure, éventuellement en mission. Le moment de l'animation du corps (fœtal) est nécessairement vague. Cette position a eu une grande importance dans l'Église primitive, notamment à Alexandrie.

- Type stoïcien : l'âme est immanente, substance universelle dans la nature. Concernant la vie humaine, elle est transmise par analogie à la génération, dans ce qui a été nommé « traducianisme », et est donc présente au corps de la conception à la mort. Éventuellement professée parallèlement avec la doctrine platonicienne, cette conception stoïcienne était celle de courants importants de l'Église primitive. C'est la position d'un Père comme Tertullien. Supposant l'animation immédiate, dès la conception, et en l'absence de textes bibliques décisifs, cette position n'est peut-être pas sans rapport avec la sévérité de la discipline ecclésiale ancienne contre l'avortement.

- Type aristotélicien : l'âme est la structure du corps. Cette position a fini par l'emporter dans l'Église médiévale. Elle est devenue incontournable, nettement précisée, suite à l’œuvre de Thomas d'Aquin. Elle admet une relative distance entre l'âme et le corps, l'un n'existant pourtant normalement pas sans l'autre. Leurs modes de production sont toutefois nettement distingués : le corps est le fruit de l'union sexuelle des géniteurs humains, l'âme est créée directement par Dieu. Contrairement au traducianisme, dans cette perspective, dite « créatianiste », l'animation est généralement médiate, l'âme n'étant créée par Dieu que pour un corps suffisamment développé (selon Aristote et Thomas d'Aquin, 40 jours pour les garçons, 80 jours pour les filles). D'où la tolérance de l'avortement précoce par l'Église catholique au XIIIe siècle.

- Approche relationnelle : cette nouvelle approche a vu son crédit croître depuis le siècle dernier. Ici, on distingue la notion de vie humaine de la notion de personne, seule dotée de tous les droits — droits de l'homme par exemple. Cette approche se démarque de la charge « ontologique » et « biologique » des autres approches, connotées par la philosophie grecque de l’être, où l’âme apparaît aisément comme une sorte de substance parallèle. Ici en revanche, l’ « âme » s’écrit mieux entre guillemets, désignant selon l’étymologie le simple fait que l’être « animé » est animé, « vivant », donc. Ici, l'élément de l'accueil et de la relation, par et avec Dieu, ou par et avec autrui, est constitutif de l'accession de la vie humaine au statut de personne humaine et de la dignité qui l'accompagne. Cette approche recoupe aussi l'analogie biblique du souffle : la statue d'argile de la Genèse ne devient « âme vivante » que par le don de l'élément relationnel qu'est le souffle, qui suppose une autonomie respiratoire.

Où l’on rejoint le souffle qui fait que la matière, l’ébauche (le golem), est animée, selon le Ps 139 et selon la Genèse. Ce à quoi fait écho le Nouveau Testament concernant la participation à la mort et la vie de résurrection du Christ : « Votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu » (Colossiens 3, 4).

De toute façon, une vie dont la source est au-delà de la matière où elle advient, et où seulement elle advient. Ma vie ne m’appartient pas, cela alors même qu’elle advient dans cette matière que j’appelle mon corps ! Le souffle de vie qui m’anime scelle sa relation incontournable avec le souffle primordial, la source première de l’appel de Dieu. Relation avec un autre ultime... et qui se présente à moi dans la présence d’autrui, concret.

L’idée est au fond très traditionnelle. On la trouve dans le concept de philosophie zoulou umuntu ngumuntu ngabantu : "Je suis ce que je suis parce que vous êtes ce que vous êtes" ou encore : "Nous sommes faits de l’humanité des autres" (concept repris par l’évêque Desmond Tutu).

Qu’est-ce que l’homme, qu’est ce que la vie, ce sont les questions que j’ai essayé de poser à travers ces mythes et ces éléments d’histoire pour en venir à ces autres questions, d’éthique, que posent les techniques que ces mythes modernes ont déjà interrogées à leur façon.


IV

Principes et définitions bioéthiques

- On sait que le terme « bioéthique » est composé de deux mot grecs signifiant : vie, et éthique (soit à peu près morale, ou comportement), d'où littéralement, à peu près : « comportement moral relatif à ce qui concerne la vie ».

- Selon le Comité Consultatif d'Éthique, la bioéthique concerne « les problèmes moraux qui sont soulevés par la recherche dans les domaines de la biologie, de la médecine ou de la santé. »

Quatre principes généraux concernant la façon dont les choix sont opérés en bioéthique :

- Autonomie : le patient est considéré comme capable de prendre les décisions en ce qui le concerne, par exemple en matière d'euthanasie. C'est de sa santé, de son bien-être, qu'il s'agit. Cela peut toutefois se nuancer par l'autonomie du médecin.

- Non maleficentia : déjà présent dans le serment d'Hippocrate (IVe s. av. J.C.), « avant tout ne pas nuire ». Principe qui peut sembler relativisé aujourd'hui par le principe d'autonomie du patient.

- Beneficentia : présent aussi chez Hippocrate sous les termes « le salut du malade est le sommet de la loi ». Se distingue de la non maleficentia par exemple au plan du droit par la condamnation de la « non-assistance à personne en danger », qui exige outre ne pas faire de mal, de faire du bien. Cela concerne aussi la nécessité de prévenir le mal.

- Justice : concerne par exemple la question de la répartition équitable des moyens rares : disons que la Sécurité Sociale en procède. Ce principe pose aussi la question des priorités dans la recherche en fonction des moyens. Il pose de même la question du fossé, de l'abîme, entre le Nord et le Sud de la planète concernant l'accès au soin, voire plus crucial encore. J’y reviens...

À ce point se pose la question : qui est responsable de dire l’éthique ? Chacun et tous, on le comprend, on le pressent. Si ce n’est pas la tâche spécifique d’un clergé, d’Église, d’Université (corps de philosophes, ou que sais-je), ce n’est pas non plus spécifiquement celle du corps médical, au risque de le voir devenir un nouvel corps de spécialistes exclusifs, un nouveau corps clérical. Le psychiatre Roland Jaccard dénonce ce qu’il appelle un nouvel ordre thérapeutique substitué à l’ancien ordre clérical, mais qui ne l’est pas moins !

Voilà qui complique encore les choses. Où ce n’est pas en tant que corps médical, mais en tant qu’être humains, tout simplement que ces questions se posent au corps médical comme à tout un chacun.


V

Hiérarchie des vies !!!

Un exemple concret :
Le Sida et l’Afrique : Les cobayes de l'industrie pharmaceutique au Cameroun, au Ghana, au Nigeria, au Malawi, au Botswana…

C’est le titre d’une émission de télévision, «Complément d’Enquête» présentée par Benoît Duquesne le lundi 17 janvier 2005 très tard le soir. Il est presque minuit quand passe ce reportage hallucinant sur la chaîne de télévision française France2. L’heure tardive n’a pas empêché un flot d’indignations en écho à ce reportage relatant les tests sur des prostituées camerounaises d’une thérapie contre le Sida, l’antirétroviral et préventif Ténofovir.

Le reportage dévoile le cynisme du laboratoire Gilead, dénoncé à Douala : des milliers de pauvres des pays ravagés par la misère qui sont les victimes des pratiques productivistes et mercantiles d’une des industries les plus lucratives et les plus influentes du monde. Les essais humains en Afrique ont une longue, trop longue histoire et le nécessaire recul à prendre par rapport aux révélations au minimum partielles d’une émission de télévision publique française ne dispenseront pas d’un état des lieux global sur les tests et le statut international de l’humain en Afrique.

Les détails :
Depuis le mois de Septembre 2004 ce laboratoire pharmaceutique, Gilead, s’est implanté au Cameroun à Douala pour (officiellement) tester un médicament ‘préventif’ du nom de VIREAD sur des jeunes camerounaises séronégatives !

A raison de 4 Euros par mois + des examens médicaux gratuits et une promesse de prise en charge en cas de contamination, les filles sont encouragées à n’avoir que des rapports sexuels non protégés avec des partenaires multiples. On leur ment que ce fameux VIREAD les protège, que c’est un vaccin et qu’elles ne pourront plus jamais être contaminées. En plus, elles auront contribué au progrès de la science !

Le but (toujours officiel) de cet essai est justement de voir si le fameux VIREAD protège. Donc après avoir absorbé cette pilule sans du tout savoir ce qu’elle contient, les filles sont livrées à la nature et reçoivent 4 Euros par mois lorsqu’elles viennent se faire tester mensuellement pour le Sida et pas pour les autres MST tout aussi graves comme les hépatites et autres maladies virales...

(Officiellement), 400 filles volontaires qui ne sont pas informées du tout ont ainsi été recrutées [...]. Beaucoup de ces filles ayant déjà été contaminées, ont été purement et simplement abandonnées dans la nature (témoignage à l’appui). [...]

Un responsable du ministère de la santé déclare sans aucune crainte de choquer que son poste a été crée après l’implantation de ce laboratoire. Donc il n’a pas pu empêcher cela et il ne peut interdire ce test.

De tels tests se passent actuellement (en 2005, mais rien ne permet de dire que ça a changé) dans plusieurs pays pauvres tels que Haïti, Jamaïque, République Dominicaine, Cambodge et d’autres pays africains, nous avons vu la République centrafricaine par exemple… On a parlé de 10 pays sans les citer tous explicitement [...]. (Dr Judith Kareine Dubois, M.D ; Dr Abbé, Pharmacologue.)

*

Voilà qui pose à nouveau de façon radicale la question troublante posée d’entrée : qu’est-ce qu’on entend par « la vie est sacrée » ? Celle des prostituées des pays pauvres « embauchées » par les laboratoires des pays riches serait-elle moins « sacrée » ?

Nous voilà à mon sens au cœur de la question bioéthique.


VI

Sacré et don

À ce point on peut inverser la problématique du « sacré ». Et déjà abonder dans le sens de l’exclusion radicale de toute insertion financière, de tout parasitage financier : on est dans l’hors de prix.

L’exemple que met en exergue le reportage sur les prostituées cobayes rejoint celui des achats d’organes (et déjà de l’achat de sang), achat d’organes répandus dans les pays pauvres, notamment de reins (mais pas uniquement), scandale qui pose la « sacralité » de la vie dans une hiérarchie avec les pauvres en bas, les riches en haut. Quid à ce point de la justice comme règle en bioéthique ?

La même hiérarchisation rejoint la question de la possibilité des choix possibles comme à un bout de l’échelle hiérarchique celui du sexe des enfants, choix qui ira toujours dans le même sens si une fille risque de devenir une charge, à l’autre bout le choix des caractéristiques eugéniques.

À ce point la bioéthique s’inscrit dans un problème global de gestion du déséquilibre du monde : si l’on veut sérieusement évacuer la question financière des questions de bioéthique (et c’est indispensable), il faut s’attaquer de front à la celle de l’abîme de l’écart des richesses, sauf à créer un monde monstrueux, où Frankenstein fera figure d’amateur.

Car il ne faut pas se leurrer : tout ce dont on est techniquement capable se fera, se fait souvent déjà, et se fera dans l’horreur si on ne règle pas cette question clef.

Où, à l’aune des techniques les plus sophistiquées, notre monde plonge dans les conceptions les plus archaïques du sacré — étymologiquement lié au sacrifice, et précisément au sacrifice humain.

Ici, celui qui est au bas de la hiérarchie est celui que l’on sacrifie.

Dans les sociétés antiques, on a appris à gérer le phénomène du bouc émissaire, que l’on tuait pour le maintien de la cohésion / de la santé de la société dominante, en l’institutionnalisant via la capture d’un prisonnier (au plus bas de la hiérarchie) que l’on préparait à son futur sacrifice — prisonnier plus tard remplacé par un animal domestiqué en vue du sacrifice.

Vous avez reconnu la théorie de René Girard (l'auteur de, entre autres, « La violence et le sacré »), qui décrit l’origine probable du phénomène, le désir mimétique, la convoitise de la même chose par plusieurs, voire par tous :

Si deux individus désirent la même chose, dit-il — et qu’est-ce qui est plus « mimétiquement » désirable que la « santé » esthétique, par ex., selon les normes médiatiques (outre la richesse, l’intelligence, la « jeunesse », etc.) ? — ; si deux individus désirent la même chose, il y en aura bientôt un troisième, un quatrième. Le processus fait facilement boule de neige. Et on reconnaît là le point de départ de toute querelle — ce qui fait que le fautif n'est pas celui qui commence (en fait on ne sait jamais qui c'est), mais celui et ceux qui continuent.

L’objet de la querelle est vite oublié, tandis que les rivalités se propagent, et le conflit se transforme en antagonisme généralisé : le chaos, « la guerre de tous contre tous » (ce que Girard appelle la "crise mimétique").

Comment cette crise peut-elle se résoudre, comment la paix peut-elle revenir ? Ici, les hommes ont trouvé « l'idée » d'un « bouc émissaire » (le terme fait référence à l'animal expulsé au désert chargé symboliquement des péchés du peuple selon la Bible).

La santé sociale est en cause, à laquelle va être sacrifiée une victime. Cas très connu : la peste au Moyen Âge. Moins connu, mais quand même, les stigmatisations modernes concernant le Sida (l’exemple des prostituées camerounaises ne nous mène pas loin de cela).

C’est ainsi, précisément, qu'au paroxysme de la crise de tous contre intervient ce « mécanisme salvateur » : le tous contre tous violent se transforme en un tous contre un (ou une minorité), qui n'a d'ailleurs même pas, en général, de rapport avec le problème de départ ! Si le report sur un « bouc émissaire » ne se déclenche pas, c'est la destruction du groupe, de la santé commune. Pourquoi « mécanisme » ? C'est que sa mise en marche ne dépend de personne mais découle du phénomène lui-même. Plus les rivalités pour le même objet — la santé perdue dans la cas de la peste — s'exaspèrent, plus les rivaux tendent à oublier ce qui en fut l'origine, plus ils sont fascinés les uns par les autres.

À ce stade de fascination haineuse la sélection d’antagonistes va se faire de plus en plus instable, changeante, et il se pourra alors qu'un individu (ou une minorité) polarise alors l'appétit de violence. Que cette polarisation s'amorce, et par un effet boule de neige elle s'emballe : la communauté tout entière (unanime !) se trouve alors rassemblée contre un individu unique (ou une minorité).

La violence à son paroxysme aura tendance à se focaliser sur une victime et l’unanimité à se faire contre elle. L’élimination de la victime fait tomber brutalement l’appétit de violence dont chacun était possédé l’instant d’avant et laisse le groupe subitement apaisé et hébété. La victime gît devant le groupe, apparaissant tout à la fois comme l’origine de la crise et la responsable de ce miracle de la paix retrouvée – par une sorte de « plus jamais ça ». Elle devient sacrée, c'est-à-dire porteuse du pouvoir prodigieux de déchaîner la crise comme de ramener la paix, la santé, dans la cité.

C’est la genèse du religieux selon Girard, du sacrifice rituel comme répétition de l’événement violent fondateur.

Le sacrifice rituel se retrouve dans toutes les communautés humaines et les innombrables mythes les expliquant qui ont été recueillis chez les peuples les plus divers. Avec toujours une sélection victimaire (par exemple une infirmité, faiblesse, pauvreté ?), victime qui est à l’origine de l’engendrement de l’ordre rétabli qui régit le groupe, et lui fait réintégrer la santé.

C’est au point que René Girard y voit la caractéristique essentielle de l’hominisation. Ce basculement vers la sacralisation de la vie via la sacralisation du sacrifié... Car le sacrifié focalise le sacré, ambivalent, donc. La querelle mimétique et sa résolution sacrificielle s’institutionnalise.

Où en bioéthique, l’affirmation répandue « la vie et sacrée » prend une tournure autrement inquiétante, dans cette relation ambivalente, jusqu’au monstrueux, entre sacré et sacrifié.

La sacralisation de la vie heureuse au prix éventuel du sacrifice de celui, de ceux, qui permettent le maintien de la société en l’Etat — en l’occurrence la société monstrueuse qui est celle d’un monde globalisé à la façon du nôtre.

Selon René Girard, le Christ mourant a opéré définitivement le dévoilement de ce phénomène et de sa monstruosité, puisqu’il désigne totalement cette façon de s’être octroyé le droit d’avoir pompé la vie de celui, qui n’est nullement coupable, nullement passible du châtiment qu’on lui a infligé, mais qu’il a subi quand même, et par lequel la société s’octroie la sacralité de sa vie.

La bioéthique face aux conditions de confort d’une vie « digne d’être vécue », c’est-à-dire avec ses possibilités optimum de richesse, de beauté, d’intelligence et de bonne santé est confrontée à cette question parfaitement archaïque au cœur de ses capacités techniques.


VII

Reconnaissance / umuntu ngumuntu ngabantu, autre ultime

Où l’on revient au principe selon lequel la source de la vie qui advient via un organisme, n’en demeure pas moins extérieur à cet organisme.

Le souffle de vie de la Genèse auquel fait écho pour la vie nouvelle la parole de l’épître aux Colossiens : « Votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu » (Colossiens 3, 4).

Puisqu’on a en sous-titre de notre rencontre « une parole protestante », c’est le moment de rappeler que c’est là un des principes fondateurs de la Réforme, ce qu’on a appelé le « forensisme », à savoir : la grâce, qui fonde le salut, est « forensique », elle m’est étrangère (du mot latin « forens », qui a donné « forain », étranger).

Je ne suis pas la source de ma vie, je n’en suis donc en aucun cas « propriétaire » — ce qui correspond à une devise classique de la Réforme : « coram Deo sola fide vivere », vivre devant Dieu par la foi seule.

Dans le cadre d’un vie communautaire désormais mondiale, ce vis-à-vis ultime et inaccessible : « nul n’a jamais vu Dieu, il se dévoile sous figure humaine » (Jean 1, 18) pose la question clef, me semble-t—il, de la bioéthique : comment vivra-t-on ensemble – puisqu’on vivra de toute façon ensemble en regard des possibilités ouvertes par les nouvelles technologies médicales ?

"Je suis ce que je suis parce que vous êtes ce que vous êtes" ou encore : "Nous sommes faits de l’humanité des autres" — umuntu ngumuntu ngabantu. Une relation de reconnaissance.

Ce vis-à-vis n’en sera un que s’il renonce radicalement à toute hiérarchie qui en ferait une dualité d’esclaves sacrifiés et de matériau au service des riches, beaux, intelligents et en bonne santé.

Un monde de cauchemar qui doit être ciblé et dénoncé à l’avance pour que ce monde soit celui où ma dignité aura pour fondement la reconnaissance pour la dignité de ceux en solidarité desquels je suis : "Je suis ce que je suis parce que vous êtes ce que vous êtes."

RP, Ajaccio, 19.03.11
La vie est-elle sacrée ?
Une parole protestante
sur les questions de la bio-éthique