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mardi 23 août 2011

La planète des singes - de la conquête aux origines



Une des clefs de la méditation de Pierre Boulle et de son ironie est dans le simiesque, le mimétisme simien…

« Et justement, les singes sont doués d'un sens aigu de l'imitation... […] écrit-il dans son roman La planète des Singes, en 1963 :

Qu'est-ce qui caractérise une civilisation ? Est-ce l'exceptionnel génie ? Non, c'est la vie de tous les jours... Hum ! Faisons la part belle à l'esprit. Concédons que soient d'abord les arts et, au premier chef, la littérature. Celle-ci est-elle vraiment hors de portée de nos grands singes supérieurs, si l'on admet qu'ils sont capables d'assembler des mots ? De quoi est faite notre littérature ? De chefs-d'œuvre ? Là encore, non. Mais un livre original ayant été écrit — il n'y en a guère plus d'un ou deux par siècle — les hommes de lettres l'imitent, c'est-à-dire le recopient, de sorte que des centaines de milliers d'ouvrages sont publiés, traitant exactement des mêmes matières, avec des titres un peu différents et des combinaisons de phrases modifiées. Cela, les singes, imitateurs par essence, doivent être capables de le réaliser, à la condition encore qu'ils puissent utiliser le langage.

En somme, c'est le langage qui constitue la seule objection valable. Mais attention ! Il n'est pas indispensable que les singes comprennent ce qu'ils copient pour composer cent mille volumes à partir d'un seul. Cela ne leur est évidemment pas plus nécessaire qu'à nous. Comme nous, il leur suffit de pouvoir répéter des phrases après les avoir entendues. Tout le reste du .processus, littéraire est purement mécanique. C'est ici que l'opinion de certains savants biologistes prend toute sa valeur : il n'existe rien dans l'anatomie du singe, soutiennent-ils, qui s'oppose à l'usage de la parole ; rien, sinon la volonté. On peut très bien concevoir que la volonté lui soit venue un jour, par suite d'une brusque mutation. »


La question de cette « mutation » a arrêté les adaptateurs cinématographiques de son roman qui se sont penchés sur le tournant de la révolte simienne.


Dans La Conquête de la planète des Singes, Lee Thompson, en 1972, opte pour le court-circuit du paradoxe temporel. Si le roman de Pierre Boulle, de 1963, fait voyager les astronautes dans l’espace, jusqu’au système de Bételgeuse, on sait que dans le film de Franklin J. Schaffner, en 1968, les astronautes sont restés sur terre, se retrouvant simplement dans le futur. La scène mémorable est celle de la découverte finale de la statue de liberté par George Taylor / Charlton Heston.

En 1971, dans Les Evadés de la planètes des singes, on avait vu les chimpanzés Cornélius et Zira arriver sur terre — en fait dans leur passé, en 1973. Zira est enceinte. Son fils César naîtra dans un zoo. C’est là que commence La Conquête de la planète des Singes.

On est à l’époque où les animaux domestiques, chiens et chats, ont disparu et ont été remplacés par les singes (ici on est proche du roman de Boulle), dont les capacités supérieures les voient transformés peu à peu en esclaves des humains… Il ne leur manque que la parole… que César leur amènera du futur. Paradoxe temporel, à défaut d’explication de la « mutation ».

La version de Tim Burton de 2001, qui use aussi du paradoxe temporel, ouvre une autre issue pour expliquer ladite mutation : les manipulations génétiques.

Dix ans plus tard, en 2011, soit quarante ans après Les Evadés de la planètes des singes / La Conquête de la planète des Singes, la voie de la mutation génétique est exploitée à fond dans La Planète des singes : Les Origines de Rupert Wyatt…

Un traitement contre la maladie d’Alzheimer qui s’avèrera instable et inefficace concernant les humains, avant « amélioration » qui le verra devenir mortel, est en revanche parfaitement adapté pour les singes sur lesquels il est expérimenté... et se transmet à la descendance !

C’est même au-delà de toute attente : on sort résolument du mimétisme simien comme clef du roman de Boulle. Les singes « traités » s’avèrent potentiellement et très rapidement plus intelligents que les humains.


Ce qui — si l’on sait que, comme l’a montré, depuis, René Girard, le mimétisme n’est pas du tout ce qu’en croyait Boulle —, présage des lendemains difficiles pour le futur de la civilisation simienne : le mimétisme est en effet non pas un signe de déficit d’humanité, qui nous ferait nous moquer des singes… simiesques. Le mimétisme est au contraire d’autant plus fort que l’être est plus intelligent ! Le mimétisme est jusqu’à présent plus puissant chez les hommes que chez les singes, et les hommes en sont ipso facto plus violents, s’imitant et se concurrençant les uns les autres jusqu’à la pire des violences, exterminatrice.

N’en demeure pas moins l’impossible quadrature du cercle des adaptations diverses de Pierre Boulle qui prennent parti pour les opprimés simiens, de La Conquête aux Origines. Pierre Boulle, lui, ne voyait pas dans le simiesque, dans le mimétisme simien, un élément en leur faveur, mais bien la preuve de leur infériorité irrémédiable. Et dans le film de Rupert Wyatt, Les Origines, c’est encore à l’homme et à ses traitements du cerveau — dernier refuge du simiesque — que les singes doivent leur accès à leur nouveau statut.

Le mythe trouve à nouveau sa limite dans la théorie du mimétisme de René Girard : le plus puissant imitateur et bel est bien le plus élevé dans l’échelle des créatures intelligentes…
RP



vendredi 19 février 2010

Épaisseur de la mémoire (3) : 'L'Effet papillon'




L'Effet papillon (The Butterfly Effect), film américain réalisé par Eric Bress et J. Mackye Gruber et sorti en 2004.

Pendant son enfance, Evan Treborn (Ashton Kutcher) a eu des trous de mémoire pendant lesquels des événements graves se sont produits. Le premier a lieu à l'école primaire, où, la maîtresse demandant aux élèves de dessiner ce qu'ils voulaient faire plus tard, il se représente comme le meurtrier de deux personnes. Conduit chez le psychiatre, Evan se voit proposer d’écrire ce qu’il vit sur des cahiers…




À l'âge adulte, Evan veut comprendre ce qui s'est passé pendant ces trous de mémoire. Mais ses recherches maladroites conduisent au suicide de son amie d'enfance, Kayley Miller (Amy Smart), dont il est demeuré amoureux, elle qui s’avèrera être restée antan auprès de son père après la séparation de ses parents être proche d’Evan.

Relisant ses cahiers d'enfance, il se rend compte que la lecture de ces cahiers lui permet de revenir à l'événement et de le changer ! Mais ces changements ont à chaque fois des impacts imprévus sur ce que lui et ses amis d'enfance sont devenus, et chaque situation débouche sur une autre réalité tragique.

Version cauchemar de « Retour vers le futur » !




Durant le film, on comprend peu à peu ce qui s'est passé pendant ses trous de mémoire.

Première scène traumatique, le père de son amie Kayley (et de Tommy son frère) avait contraint Evan et Kayley à tourner une scène de film à caractère pédophile. Revenant à ce passé, Evan le modifie en prenant vivement à partie, comme enfant, le père effrayé qui cessera de s’en prendre à Kayley, mais accentuera par son comportement à son égard les tendances sadiques de son fils Tommy. Evan qui s’est réveillé formant cette fois un couple heureux avec Kayley, est conduit à tuer Tommy qui le menaçait, n’ayant déjà jamais accepté son idylle avec Kayley. Et Evan se retrouve en prison, en proie à toutes les violences.

Ayant pu obtenir ses cahiers d’enfance, il parvient à retoucher une autre scène traumatique, celle où Tommy brûlait vif son chien. Cette fois, leur ami Lenny a tué Tommy, ce a qui réduit Lenny, jusqu’à l’âge adulte où Evan le retrouve, à l’état de légume… Cela sachant que Lenny n’en était pas à son premier traumatisme : il avait été la cause de la mort d’un bébé, tué par un bâton de dynamite placé dans la boîte à lettres de sa mère par Lenny à l’instigation de Tommy. Déjà lourdement traumatisé, être l’auteur de la mort de Tommy lui porte un coup psychique fatal. Quant à Kayley, elle est, dans cette nouvelle correction du temps, prostituée.

Evan décide alors de corriger à nouveau le passé, en modifiant la scène de l’explosion de la boîte à lettres : prévenir la mère en train de s’en approcher avec son bébé… Et c’est Evan qui se réveillera, plus tard, sans bras et tétraplégique… Kayley et Lenny, eux sont fiancés, et Tommy est actif dans les œuvres de charité. La mère d’Evan qui a beaucoup fumé suite au handicap de son fils, se meurt d’un cancer du poumon.

Il retourne alors au passé pour détruire le bâton de dynamite trouvé chez le père de Kayley, dans les mains de laquelle il explose. Evan se retrouve adulte, interné en psychiatrie, sans ses cahiers… jamais écrits, puisque dans cette nouvelle version du passé le psychiatre ne lui a jamais conseillé de les écrire ! Le psychiatre auquel il les demande explique à l’adulte qu’Evan est devenu que ses cahiers « font partie de la vie de remplacement qu’il a imaginée pour nier la culpabilité d’avoir tué Kayley ».

Ce sont des films-souvenirs de sa mère qui lui fournissent une solution pour tenter de retourner dans le passé…



Ici « l’effet papillon » se poursuit en plusieurs versions. Il existe deux versions principales de la fin du film : une fin « producteur » et une fin « réalisateur ».

Deux fins dont l’une est un peu moins pessimiste que l’autre.

Ainsi, dans la version cinéma, le film se termine après qu’Evan, revenu dans son enfance au moment de sa première rencontre avec Kayley, lui assène quelques phrases dures qui éviteront qu'elle reste chez son père pour lui... Après cela, on retrouve les deux personnages adultes se croisant dans une rue au milieu de la foule et, selon la version — il y en a trois —, soit ils se parlent, soit ils s'évitent sans vraiment se reconnaître (seule perce, peut-être, une intuition, comme celle d’une possible séduction), soit Evan suit Kayley.

Ici prime l’idée que quel que soit notre passé et l’épaisseur de notre mémoire, il s’agit de vivre avec : c’est bien cette épaisseur-là qui est le substrat de notre être. Et tant qu’à faire, autant le vivre de façon apaisée… Il n’y en aura au fond pas d’autre.

Mais une toute autre fin est également disponible. Ici, Evan décide de revenir dans le ventre de sa mère, et enroule le cordon ombilical autour de son cou, se suicidant afin de ne pas exister. Cette fin alternative, aussi appelée "Director's Cut", a ensuite été diffusée via l'édition DVD Collector.

Voie sans issue, ou dont l’issue est de se rendre à l’avis que « le plus heureux est celui qui n'a pas encore été et qui n'a pas vu l'œuvre mauvaise qui se fait sous le soleil » (Ecclésiaste 4, 3)… une voie où pèse de tout son poids l’idée de l’inconvénient d’être né.

Dans la version "Director's Cut", il y a, en plus de la fin à l'hôpital, une scène ajoutée de 3 minutes où Evan et sa mère vont consulter une voyante. Cette dernière est horrifiée à l'idée de découvrir que Evan « n'a pas d’aura, pas d’âme » et qu’« il ne devrait pas être ici » (les paroles de la voyante sont d'ailleurs retrouvées dans la fin alternative à l'hôpital). De plus, on peut remarquer que dans la scène de la voyante, la mère d'Evan lui explique qu'elle a eu deux fausses couches avant lui, et dans la scène finale, on l'entend dire qu'elle en a eu trois. Cela sous-entend qu'Evan n'est pas le premier à qui cette histoire est arrivée.

Au final, on dispose bel et bien de 4 (3 + 1) fins différentes, chacune apportant au film un impact émotionnel totalement différent.

Bande annonce :



(Version "Director's Cut" (en français) : ici, en entier. Version cinéma en 6 vidéos (en français) : ici, partie 1. Et suite, parties 2-6 en lien.) Cf. aussi ici.



*


La clef est peut-être donnée par le psychiatre d’Evan : une série de passés imaginaires inventés quand un seul s’est avéré dans le concret, celui où Kayley est morte et où Evan est en psychiatrie, comme son père y avait été interné pour les mêmes raisons…

Les deux (ou quatre) versions seraient alors autant d’élaborations de son imagination…

Mais dans lequel des possibles vécus comme réels par Evan ses souvenirs sont les moins réels ? Chacun de ses passés est aussi réel que les autres pour son propre vécu, dans chacun des possibles qu’il a parcourus…




« On ne se souvient pas de ce qui est ancien ;
et ce qui arrivera dans la suite ne laissera pas de souvenir chez ceux qui vivront plus tard. »
Ecclésiaste 1, 11

« Si tu gardais le souvenir des iniquités, Éternel,
Seigneur, qui pourrait subsister ? »
Psaumes 130, 3

vendredi 12 février 2010

Épaisseur de la mémoire (2) : '2010'




2010 : L'Année du premier contact (2010), film américain réalisé par Peter Hyams, sorti en 1984. Il est l'adaptation de 2010 : Odyssée deux publié en 1982, et la suite de 2001 : L'Odyssée de l'espace, sorti en 1968 et réalisé par Stanley Kubrick.

Américains et Soviétiques cherchent à savoir ce qu'est devenu HAL 9000, l'ordinateur "devenu fou" dans 2001 Odyssée de l'espace, resté dans le vaisseau Discovery en dérive dans la proximité de Jupiter. Dans un monde où la guerre froide est toujours d'actualité, le directeur de la mission précédente, l'ingénieur qui a conçu le vaisseau spatial Discovery et le créateur de l'ordinateur, partent avec une équipe soviétique à bord du vaisseau spatial Leonov. Alors que sur Terre les tensions sont au maximum et que la guerre américano-soviétique est sur le point d'éclater, les scientifiques des deux camps vont devoir s'unir pour comprendre l'origine de la folie de HAL et survivre.
(Cf. http://fr.wikipedia.org/wiki/2010_:_Odyssée_deux ;
http://fr.wikipedia.org/wiki/2010_(film))


Publié à l’écrit en 1982, et sorti comme film en 1984, 2010 nous propulse aujourd’hui dans un univers parallèle, dans un autre possible : non seulement celui où, sous la guidance des concepteurs du « monolithe » mystérieux de 2001, va naître un second soleil dans notre système à partir de Jupiter, mais celui où malgré cela, et jusqu'alors, la guerre froide s’est prolongée, où le Mur de Berlin n’est pas tombé en 1989.

Le possible dans lequel nous sommes aujourd'hui en 2010 est celui où Jupiter n’a pas éclos en deuxième soleil ! Notre réel est autre.

Le possible dans lequel le Mur de Berlin de ne s’est pas effondré ne s’est pas avéré non plus. Est advenu un possible tout aussi inconcevable pour Arthur C. Clarke et Peter Hyams, que l’est pour nous celui où Jupiter éclorait en soleil : ce possible inconcevable en 1982-1984, c'est l’effondrement de l’Union soviétique en 1989 !

L'an 2010 du film est en un monde parallèle qui n’est pas advenu. Et pour nous qui habitons le possible advenu, le nôtre, nous évoluons dans une mémoire collective bâtie sur un autre réel que celui que connaissent les personnages de 2010. Un autre 2010 est le nôtre…

* * *

« Dieu connaît les infinis qui ne sont, ne seront et ne furent, et qui néanmoins sont en puissance de la créature. Il connaît aussi les infinis qui sont en sa puissance et qui ne sont, ni ne seront ni n'ont été » (Thomas d’Aquin, Somme contre les Gentils, livre I, ch. 69).

* * *

La mémoire reçue comme histoire, collective, relève d'une lecture des événements advenus, de possibles réalisés comme épaisseur programmatique — d’un ordre similaire au récit de notre mémoire individuelle, advenant elle aussi aujourd’hui comme récit programmatique.

Thématique qui a retenu Philip K. Dick, avec ses androïdes à mémoire implantée dans Blade Runner, ou avec l’hypothèse d’une implantation psychique artificielle de souvenirs dans Total Recall.

Total Recall, film américain de Paul Verhoeven, sorti en 1990, adapté de la nouvelle We can Remember it for You Wholesale de Philip K. Dick.



Doug Quaid, habitant un futur (an 2048) où les efforts de colonisation de Mars auraient porté leurs fruits, a une vie tout ce qu'il y a de plus tranquille : il a un travail, des amis et une femme. Tout pourrait aller pour le mieux... mais Doug Quaid rêve très fréquemment de Mars et d'une femme qu'il connaîtrait là-bas alors même qu'il n'est jamais allé sur cette planète... Ce rêve récurrent le pousse un jour à aller voir une société appelée Rekall malgré les recommandations de sa femme et de son ami Harry.

La société Rekall vend des souvenirs qu'elle implante dans la mémoire de ses clients, prétendus aussi réels que le plus réel des souvenirs. Doug Quaid se laisse tenter par l'aventure et accepte qu'on lui implante des souvenirs d'un voyage sur Mars.

L'employé de Rekall lui déconseille dans un premier temps le voyage sur Mars, mais cède devant l'insistance de Quaid. Il lui propose alors de vivre des aventures d'un genre différent des simples vacances initialement désirées par Quaid. Ces aventures ont pour nom croisière-égo et consistent en souvenirs factices d'une semaine (ou plus) passée dans la peau de la personnalité désirée. Le choix de Quaid se porte vite vers l'agent secret.

L'employé lui dit alors dans les grandes lignes que cette expérience en vaut vraiment le coup, qu'il y aura un très grand nombre d'ennemis qui lui en voudront à mort, qu'il y aura une femme qui finalement sera à ses côtés, qu'il devra découvrir un grand secret et que, à la fin, lui (le gentil) tuera tous les méchants et que tout finira d'une agréable manière.
Doug accepte alors de se faire implanter cette vie d'agent secret...

L'implant se fait, mais il semble y avoir une complication et Doug Quaid est renvoyé (inconscient et incapable de se rappeler son passage chez Rekall) chez lui... où de nombreuses surprises l'attendent.

En se réveillant, Doug est attaqué par Harry et un groupe d'hommes. Doug les tue tous (avec une facilité désarmante) et rentre chez lui pour en parler à sa femme. Celle-ci l'attaque bientôt, sans autre explication. Quaid arrive à la maîtriser et elle lui avoue qu'elle fait partie de l'Agence et qu'il n'est pas Doug Quaid, que sa mémoire a été effacée et qu'on lui a fait d'autres implants.

Doug commence alors à fuir, échappant de peu à ses poursuivants et récupère au bout d'un moment une mallette qui lui aurait autrefois appartenu. La mallette révèle un écran où il se voit lui-même (enfin physiquement parce que la personne qui lui parle dit s'appeler Hauser) lui expliquant qu'il doit se rendre sur Mars afin d'aider la résistance martienne contre Cohaagen, l'administrateur de la colonie fédérale de Mars (incluant les mines martiennes — dont personne ne connaît l'existence sur Terre). Intrigué, Doug suit les conseils de son alter ego et arrive sur Mars...

Là-bas, il doit commencer sa mission... et découvrir Mars. Mais qui est-il vraiment ?
Douglas Quaid ? Hauser, le génial espion ? Les deux ? Aucun ? S'agit-il de l'implant de mémoire ? Ou est-ce la réalité ? Il n'est pas facile de trancher. Des indices semblent donnés aussi bien pour accréditer l'une ou l'autre des réalités, des deux mémoires...


Alternance de possibles collectifs, de mémoires collectives alternatives à nouveau, et à nouveau selon Philip K. Dick, dans son roman Le Maître du Haut Château (titre original : The Man in the High Castle).




En 1947, les Alliés capitulent devant les forces de l'Axe (Allemagne nazie, Japon impérialiste, Italie fasciste). Les États-Unis sont divisés en trois :

- Une zone orientale dont il est question dans le roman seulement sous forme de rumeurs de camps de concentration ;
- Une zone Pacifique sous domination japonaise ;
- La zone centrale qui forme un pays vassalisé et exsangue.

Ce sont dans les deux zones centrale et occidentale que se déroulent les différentes actions de l'intrigue. On suit à San Francisco plusieurs personnages :

Au cœur du livre, un roman : La Sauterelle pèse lourd. Sa mention revient de nombreuses fois au cours de la narration. Son titre provient d'une citation de l'Ecclésiaste (12:5).

La Sauterelle est un roman dans le roman, une uchronie dans l'uchronie : son auteur, Hawthorne Abendsen, a écrit cette histoire où les Alliés sont vainqueurs de l'Axe. Les héros japonais et allemands s'intéressent de près à ce livre, et les nazis veulent en éliminer l'auteur. Philip K. Dick ne nous livre pas tous les détails de ce roman. Mais le monde qui y est décrit n'est pas tout à fait semblable au nôtre. La Sauterelle parle bien du président Roosevelt (assassiné dans le monde du Maître du haut château) et de la bataille de Stalingrad. Cependant, il est aussi évoqué une domination anglo-saxonne sur la Russie et même une possible guerre entre le Royaume-Uni et les États-Unis.

Dans le roman, le livre La Sauterelle est interdit dans toute la partie sous domination nazie.

Si l’uchronie écrite par Philip K. Dick change le cours de l'histoire, l'auteur part de l'histoire réelle dont les éléments se retrouvent dans ce monde changé :

C'est la mort précoce du président Roosevelt qui constitue le point de changement pour Philip K. Dick.

Le régime nazi se perpétue dans les territoires conquis : génocide sur la Côte Est, et rumeur de conquête et de nettoyage ethnique en Afrique.

Dick ne peut imaginer une Seconde Guerre mondiale qui ne se terminerait pas en Guerre froide. Les relations entre les alliés allemands et japonais sont loin d'être cordiales dans le roman.

Les habitants des États-Unis se relèvent lentement de la défaite par l'innovation artisanale, par la vente de leur patrimoine à des vainqueurs qui l'apprécient. Ils commencent à prendre leur revanche comme le montre le personnage Frank dans sa relation avec les Japonais, mais sont décrits comme gardant un fort complexe d'infériorité devant la culture de leurs vainqueurs.

Les Etats-Unis n'ont pas eu les moyens de développer leur aviation à réaction. L'ingénieur allemand Werner von Braun qui va inventer pour l'Allemagne des fusées pour les vols intercontinentaux : la Lune est conquise peu après la fin de la guerre, les premières missions vers Mars commencent dans la décennie qui suit, ce que Dick impute dans le livre au goût pour l'abstraction de la culture allemande, « La race, la colonisation spatiale, l'espace vital : ils ne raisonnent que comme ça ».

(Dans la réalité, c'est bien von Braun qui a développé des fusées-missiles V2 pour Hitler avant d'être récupéré par les États-Unis d'Amérique et de participer aux projets de fusées spatiales.)

Dans un roman où le monde est clairement sous la domination de l'Axe, les personnages du Maître du haut château découvrent par le roman La sauterelle, via le Yi King, que les Alliés ont vraiment gagné la guerre, affirmant qu’en fait : "l'Allemagne et le Japon ont perdu la guerre" !

On peut y voir une nouvelle mise en abyme où, sans se l'avouer clairement, les personnages doivent admettre qu'ils vivent dans une fiction. Cependant, le livre La sauterelle ne décrit pas tout à fait notre réalité — renvoyant à notre propre questionnement, quelle est notre réalité ? Car nous aussi, comme les personnages du roman, nous lisons un livre qui nous décrit un autre monde en nous disant "c'est la réalité". À travers ces jeux de miroirs, le roman de Philip K. Dick pose à nouveau la question de la définition de la réalité, de sa frontière avec la fiction, de notre existence et de son incertitude.


Au jour où tremblent les gardiens de la maison,
où se courbent les hommes vigoureux,
où s'arrêtent celles qui meulent, trop peu nombreuses,
où perdent leur éclat celles qui regardent par la fenêtre,
quand les battants se ferment sur la rue,
tandis que tombe la voix de la meule,
quand on se lève au chant de l'oiseau
et que les vocalises s'éteignent ;
on a peur de ce qui est élevé,
on a des frayeurs en chemin,
tandis que l'amandier est en fleur,
que la sauterelle pèse lourd
et que le fruit du câprier éclate ;
alors que l'homme s'en va vers sa maison d'éternité,
et que déjà les pleureuses rôdent dans la rue ;
— avant que ne se détache le fil d'argent
et que la coupe d'or ne se brise,
que la jarre ne se casse à la fontaine
et qu'à la citerne la poulie ne se brise,
— avant que la poussière ne retourne à la terre, selon ce qu'elle était,
et que le souffle ne retourne à Dieu qui l'avait donné.
Vanité des vanités, dit l'Ecclésiaste,
tout est vanité.
(Ecclésiaste 12, 3-8)




lundi 1 février 2010

Épaisseur de la mémoire — Blade Runner et Rachel




Blade Runner — ou Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (Do Androids Dream of Electric Sheep?), roman de science-fiction écrit par Philip K. Dick en 1966 et publié deux ans plus tard aux USA.

Adaptation cinématographique par Ridley Scott en 1982 avec le film Blade Runner.



... Dans les dernières années du 20ème siècle, ont été conçus les « replicants », des androïdes prévus pour durer quatre ans, capables de travailler et d’assister les êtres humains, dont rien ne peut les distinguer.

Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? ou : les souvenirs comme implants mémoriels ? — question qui se pose à Rachel, une « replicant » qui pensait être humaine…



« La vérité que Rachel commence à entrevoir sur son compte est si intolérable qu'elle s'empresse de démentir Deckard en lui opposant une photo de famille qui la montre petite fille au côté de sa mère. Deckard, qui a lu son dossier (preuve qu'elle est une "replicant"), lui raconte un souvenir lié à un épisode de son enfance qu'elle est censée avoir vécu avec un ancien ami. A l'évocation de cette réminiscence enfouie au cœur de sa mémoire, Rachel est émue jusqu'aux larmes. Deckard, alors, s'empresse d'abattre ses dernières résistances en lui affirmant que ce ne sont pas ses propres souvenirs, contrairement à ce qu'elle croit, que ce sont sans doute ceux de la nièce de Tyrel qu'on lui aurait implantés en guise de mémoire artificielle. [...] Découvrir qu'on n'a pas eu d'enfance, qu'on n'a jamais été enfant, qu'on n'a jamais eu de mère, qu'on est une machine à l'effigie humaine qui n'a tout au plus que quatre ans d'existence »... (In "Lumineux regrets")



Détail d’un souvenir d’enfance qu’elle croyait intime : souvenir d’ « une araignée dans un buisson devant la fenêtre. Corps orange, pattes vertes. Tissant sa toile. Et un jour l’araignée a pondu un gros œuf. Et l’œuf a éclos », raconte Deckard. Et Rachel enchaîne : « l’œuf a éclos. Et des centaines de bébés araignées sont apparus. Ils l'ont mangée »...

Souvenir implanté… Selon la durée d’existence des « replicants » Rachel a entre un an et quatre ans, avec une épaisseur mémorielle plus profonde, jusqu’en ses souvenirs d’enfance, jusqu’en sa connaissance de la musique via ses souvenirs d’apprentissage du piano… Élément d’une carte mémoire…



Mais au fond…

Qu’en est-il de Deckard lui-même ?

Si dans le roman de Philip K. Dick, Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, Rick Deckard est clairement identifié comme un humain, le film est beaucoup plus ambigu... La nature de Deckard dépend de la version qui est visionnée.




« Deckard est-il humain ? Le montage de (la version du film de) 1992 réintègre une scène où apparaît une licorne, laissant voir un rêve de Deckard et quelques plans montrant la fascination qu’il partage avec les replicants pour les photos. La licorne en papier plié laissée par Gaff, le policier qui l’arrête au début du film, devant l’appartement suggère que le policier connaît les rêves de Deckard, tout comme Deckard connaît le secret de Rachel, un souvenir d’araignée qu’elle croyait secret mais dont il lui parle. [Cela suggèrerait que] Rick est lui aussi un replicant [?] » (http://cercles.com/n18/tron.pdf)

(Musique de Vangelis :)



... Qu’en est-il de notre propre épaisseur mémorielle, du substrat mémoriel de notre aujourd’hui, seule réalité présente ?

... « Aussi longtemps qu’on peut dire "aujourd’hui" »...
(Épître aux Hébreux, ch. 3, v. 13).







vendredi 3 juillet 2009

La planète des singes et le paradoxe du mimétisme



Dans un billet précédent, j’ai tenté de noter un rapprochement de La planète des singes, livre et films, d’avec la théorie de René Girard sur la violence, le mimétisme et le sacré.

Une approche naturellement ignorée par Pierre Boulle, qui ne connaissait pas la théorie que son compatriote avignonnais développerait bien après son œuvre à lui… L’approche est ignorée aussi des réalisateurs des films successifs, Schaffner et Burton. La dimension religieuse de la société des singes évolués n’apparaissant assez explicitement que chez ce dernier — une religion qui, de façon surprenante, ne connaît pas le sacrifice, contrairement à ce qu’il en est de toutes les religiosités classiques de l’humanité.

Voilà qui, par la bande, dénote, en regard de la théorie de René Girard, moins de violence à évacuer chez les singes que chez les hommes — le sacrifice en étant l’exutoire.

Apparaît en revanche nettement chez Boulle tout autre chose (une autre forme de violence, sous-jacente), aspect qui a été estompé chez ses interprètes cinématographiques : l’approche «racialiste» de la relation hommes-singes et de l’intérieur de la société des singes — avec ses trois races (chimpanzés, orangs-outangs, gorilles) et leurs spécialisations.

Une approche qui correspond sans doute au regard qui est celui de Boulle, homme de son temps — d’un temps colonial puis déjà post-colonial — sur les relations entre l’Occident et le reste du monde.

Un monde « racialisé », connotant « hiérarchies » des « races ».

*

Où l’on retrouve dans La planète des singes, mais façon métaphorique, ce qui est présent ailleurs dans l’œuvre de Boulle…

Quelques citations du Pont de la rivière Kwai :

— d’après un article intitulé « Pierre Boulle : un auteur racialiste »
(http://adrien637.blogspot.com/2005/12/la-plante-des-singes-de-pierre-boulle.html) :

« De la bouche même de Nicholson [héros du livre] : "L’essentiel (…) c’est que les garçons sentent qu’ils sont toujours commandés par nous, et non par ces singes [les Asiatiques]. Tant qu’ils seront entretenus dans cette idée, ils seront des soldats et non pas des esclaves”.

Alors que Saïto menace les officiers à la mitrailleuse, un soldat s’adresse à Clipton : "Doc, ils ne vont pas!… Ce n’est pas possible! Ce singe jaune n’osera pas?… Et le vieux qui s’entête!”

Lorsqu’un britannique en mission de reconnaissance pour la destruction du pont revint raconter ce qu’il a vu, il dira : "Si vous aviez vu l’allure de ces sentinelles, sir ! Des singes déguisés. Une façon de traîner les pieds et de se dandiner qui n’a rien d’humain…”

Saïto fera un discours où il répétera à satiété, combien il hait les Britanniques. Les Japonais sont eux persuadés de leur ascendance divine. Lui prêtant une gestuelle des plus agressives, Boulle commente ainsi : "La brutalité de ses expressions et de ses gestes désordonnés devait cependant être attribuée à un reste de sauvagerie primitive.”

Le roman met indéniablement en scène la concurrence de deux civilisations définies sur une base raciale.

À propos de Nicholson : "Le résultat d’ensemble en arrivait à affecter seul son esprit, symbolisant et condensant en une structure vivante les efforts acharnés et les innombrables expériences capitalisées au cours des siècles par une race qui s’élève peu à peu jusqu’à la civilisation.”

De la bouche de Nicholson : "Vous savez, Reeves, je compte vraiment sur vous. Vous êtes ici le seul homme techniquement qualifié, et je vous laisserai une très grande initiative. Il s’agit de démontrer notre supériorité à ces barbares.” »

L’article en retire que pour Boulle « l’Occident possède en propre, des facultés qui lui sont exclusives. Ce n’est pas seulement une aide ponctuelle que Nicholson amena à l’Orient, il contribua à lui livrer un facteur central de la domination occidentale, qui sera mis à profit comme nous le savons par ces tigres économiques, sans qu’ils n’eurent à faire l’effort de le découvrir eux-mêmes. »

De sorte que Nicholson « contribuera à l’éducation à la science occidentale, d’une race qui gardera pour elle, les avantages qui lui sont propres : la capacité d’imitation, le conformisme social et l’abnégation asiatique. »

Et là, on a touché la question mimétique — la capacité d’imitation — le propre du simiesque !

Où le mimétisme est dévalorisant : on est loin du sens que lui donnera René Girard, lequel permet de faire apparaître le paradoxe qui est au cœur des romans de Boulle, et notamment de La planète des singes, où le simiesque est annoncé par le titre du livre et le nom de l’espèce vouée à supplanter les hommes : les singes, l’espèce mimétique.


« L’homme apprivoisa les singes, il entreprit même de leur montrer à parler. Ils apprirent et par imitation, ils réussirent à prendre sa place au faîte de sa propre civilisation. Cette relation de l’homme blanc et du singe dans le roman, illustre la relation dans le monde réel de l’homme blanc européen et de l’homme asiatique »
, écrit l’auteur de l’article déjà cité !

Le mimétisme comme signe d’une déficience, d'une inaptitude à inventer, le mimétisme comme alternative à l’intelligence humaine ou — selon le « racialisme » de l’époque dont Boulle est le témoin — occidentale.

Or ce qu’a montré depuis de façon impressionnante René Girard, c’est que le mimétisme est le propre de l’intelligence, et que l’intensité mimétique est le propre de l’intelligence humaine : l’homme a une plus grande capacité d’imitation. C’est pour cela qu’il a sa capacité d’invention, et corrélativement de violence insoluble, pouvant aller jusqu’à l’autodestruction du groupe ou de l’espèce, sauf à l’évacuer dans le dérivatif sacrificiel du bouc émissaire — cette pratique sacralisée dans la religion… et ignorée de la société des singes, dans toutes les œuvres issues du roman de Boulle ! Où les singes sont moins aptes au développement parce que moins simiesques, moins mimétiques que les hommes.

René Girard a posé un constat qui ruine le racialisme de l’époque de Boulle : la capacité d’imitation à partir d’un certain degré d’intensité est bien un signe d’intelligence humaine, un fondement de la culture et de la civilisation !

Un constat qui, parallèlement, donne une force supplémentaire au roman de Pierre Boulle, ce qu’en ont retenu les films successifs : l’intuition de la force destructrice du mimétisme humain, voire le passage à l’acte (la destruction par armes nucléaires du film de Schaffner) ouvre la place à des civilisations moins fatiguées par les excès du mimétisme culminant en violence — c’est le phénomène constant de la montée des barbares (comme pour les Romains... fatigués, remplacés par des peuples en phase d’acquisition du partage mimétique de leurs prédécesseurs)…

Mais contrairement à ce qu’il en serait d’un remplacement par des singes — mettons, pour maintenir la modernité du mythe, suite à des manipulations génétiques comme pour le film de Burton — ; contrairement donc à ce qu’il en serait pour des singes, peu de doutes que le mimétisme humain mène les remplaçants au même terme que les remplacés : humains, et donc intensément mimétiques, donc aptes au progrès, et à l’intensification de la violence…


À moins de se résoudre à recevoir le dévoilement de ce phénomène humain-là et d’opter pour un autre mode d’évacuation de la violence, celui qui a conduit le Christ à la croix.



jeudi 11 juin 2009

La planète des singes


Le film de Franklin J. Schaffner (1968) :



Humains et dès lors plus violents que les singes,
parce que plus aptes au mimétisme... plus simiesques !




mardi 26 août 2008

La planète des singes et l’humain mimétique


(La suite : ici)

À travers toutes les versions de l’histoire de La planète des singes – de celle du récit d’Ulysse Mérou selon Pierre Boulle, le modèle de départ, à celle mettant en scène l'astronaute Leo Davidson dans la dernière mouture, celle de Tim Burton –, une constante : l’homme comme animal mimétique.

Où l’on retrouve le concitoyen de Pierre Boulle, René Girard, originaire d’Avignon comme lui : ce qui caractérise l’humain dans le spectre du vivant, selon Girard, c’est l’intensité mimétique.




1963 : le roman de Pierre Boulle

Dans un voilier stellaire croisant au large de la Terre, un couple découvre une « bouteille à la mer » dans l’espace avec un message à l’intérieur : le récit d’Ulysse Mérou, un journaliste terrien, membre de la première expédition hors du système solaire lancée en 2500 par le professeur Antelle.
Une expédition humaine vers un autre système planétaire, celui de l'étoile Bételgeuse. À l'approche de celui-ci, le professeur Antelle et ses deux équipiers, son disciple le physicien Arthur Levain et le journaliste Ulysse Mérou, observent à la surface de l'une des planètes des agglomérations, des routes, ainsi que d'autres artefacts synonymes de la présence d'une civilisation.
Une surprise attend nos voyageurs : sur cette planète, l'espèce humaine existe également... Celle-ci cependant est peu évoluée et représente de beaux trophées potentiels pour les chasseurs,… des singes ! Les humains représentent, entre autres, un intéressant sujet d'expériences scientifiques dont Ulysse Mérou va faire les frais.
Les trois protagonistes ont été capturés par les maîtres de la planète : trois espèces simiesques proches de nos gorilles, orang-outangs et chimpanzés, doués du langage articulé, qui ont bâti une société au sein de laquelle chaque espèce possède ses domaines propres de spécialisation (sciences et techniques pour les chimpanzés, arts de la guerre pour les gorilles, religion, politique et justice pour les orang-outangs – ironie de Boulle sur la manie classificatrice dont le monde sort alors avec peine malgré la défaite du racisme nazi ?).
Revenu sur terre avec une humaine qu’il a nommée Nova, Mérou découvre que la Terre aussi est dominée les singes.
… On découvre à la fin du roman que le couple qui lit le récit est un couple de singes… »




1968 : le film de Franklin J. Schaffner

Découvert par Hollywood, "La planète des singes" fait rapidement l'objet d'une adaptation cinématographique, de la part de Franklin J. Schaffner, laquelle consacre l'un des plus grands rôles de Charlton Heston.

A l'époque des premiers voyages hors du système solaire, quatre astronautes se voient confier la mission d'explorer le système d'une étoile située dans la constellation d'Orion. Le voyage se termine en l'an 3979 par un crash sur une planète inconnue et la mort de l'un des astronautes. La planète sur laquelle débarquent les survivants est apparemment viable pour leur survie. Commence alors une longue exploration et la traversée d'une vaste étendue désertique, au cours de laquelle le moral des hommes est mis à rude épreuve, jusqu'à la découverte des premières formes de vie, puis d'une gigantesque oasis. Celle-ci est habitée par une espèce proche de l'espèce humaine – dotée de la parole, dans le film – , mais qui fuit rapidement à l'approche de cavaliers simiesques ! Capturé, Taylor (Charlton Heston) va devoir faire la preuve de son "humanité". Mais certaines théories et certaines preuves risquent de déranger...
À la fin du film, Taylor, découvrant ce qui fut la statue de Liberté, aux trois-quart enterrée, comprend alors qu'il est revenu à son point de départ, après que vingt siècles se soient écoulés sur la Terre...



Le film en entier : ici.

Le film connaîtra plusieurs suites (sans compter une série télé). Les plus connues :
1970 : Le Secret de la planète des singes (Beneath the Planet of the Apes) de Ted Post
1971 : Les Évadés de la planète des singes (Escape From the Planet of the Apes) de Don Taylor
1972 : La Conquête de la planète des singes (Conquest of the Planet of the Apes) de J. Lee Thompson
1973 : La Bataille de la planète des singes (Battle for the Planet of the Apes) de J. Lee Thompson



2001 : l’adaptation de Tim Burton

En 2029, sur la station orbitale Oberon, un groupe d'astronautes forme des singes « bénéficiant » de manipulations transgéniques – à même de remplacer l'homme dans des missions spatiales à risque.
Les astronautes envoient le chimpanzé Pericles afin d’observer une tempête électromagnétique qui menace. Toutes les communications entre le primate et la station sont subitement interrompues et le vaisseau disparaît des radars. Désobéissant à ses supérieurs, Leo Davidson (Mark Wahlberg) embarque dans un des vaisseaux expérimentaux pour aller porter secours à Pericles.
Tout comme lui, il perd le contrôle des commandes et s'écrase dans les marais d'une forêt tropicale. L'intrépide pilote voit alors un groupe d'humains affolés foncer droit sur lui dans leur fuite, et se fait capturer avec eux par des singes parlants.
Avec l’aide de Ari, une chimpanzé fille d’un sénateur et militante pour les droits des humains (réduits en esclavage et perçus par les singes comme animaux parlant), Leo organise une fuite dont il prend la tête. Poursuivis par les troupes du Général Thade, ils rejoignent "la zone interdite", où Leo découvre... les ruines du vaisseau Oberon. Le journal de bord lui apprend que, parti à la recherche de Leo, le vaisseau s’était écrasé ; les singes améliorés ont fini par prendre le pouvoir sur les humains qui ont régressé et ont oublié leur passé au fil des siècles.
A l’issue de la bataille qui oppose les fugitifs à l’armée des singes, les deux espèces se réconcilient. Puis l’astronaute parvient à retourner sur Terre, grâce... à la navette de son singe qui atterrit au cœur de la bataille. Mais Leo découvre que, sur la Terre aussi, les singes sont devenus les maîtres…





La relativité espace-temps

Dans le roman de Pierre Boulle, les trois hommes atteignent Bételgeuse au terme d’un voyage de deux ans à une vitesse proche de celle de la lumière (soit plusieurs siècles en temps terrestre).

Pour les quatre astronautes américains du film de 1968, qui partent pour la constellation d’Orion le voyage durera six mois (en hibernation), mais en temps terrestre c’est en 2673 qu’ils arriveront à destination. Ici aussi le fait que le voyage se déroule à une vitesse proche de celle de la lumière explique le décalage temporel.

Leo Davidson et le chimpanzé Pericles, eux, sont projetés dans le futur à cause d’une distorsion du tissu spatio-temporel provoquée par une tempête électromagnétique.

Dans les trois cas, on use de la théorie de la relativité pour un déplacement dans le futur.

Un futur qui réserve finalement quelle place à l’homme ?


L’ironie concernant la supériorité de l'évolution humaine

L’ironie est au cœur du roman de Pierre Boulle, ironie désabusée, qui n’est pas sans faire penser au pessimisme d’un Schopenhauer – quand les hommes semblent apathiques et dans l’ennui au point de ne pas résister à la montée des singes.

Ironie pleine d’humour aussi, quant à l’orgueil scientiste et dogmatique de l’être « au sommet de l’évolution ». Les scientistes parmi les singes ne se privent pas, par exemple, de remarquer que le singe est favorisé par rapport à l’homme par ses quatre pouces opposables aux autres doigts, au lieu de seulement deux pour les hommes ! Sans parler de son aisance à monter aux arbres, lui donnant d’emblée le sens d’une troisième dimension, la verticalité !…

Ce qui caractérise l’homme, c’est particulièrement sa violence…


La théorie mimétique (René Girard)

Précisons que René Girard n’est jamais nommé dans les versions successives de La planète des singes ! Mais dans les trois versions principales (de Boulle à Burton), la différence entre les hommes et les singes, fussent-ils extrêmement évolués et humanisés, recoupe étrangement la théorie de René Girard.

Les singes sont religieux – une religion messianique chez Tim Burton, où le nom même de Leo Davidson n’est peut-être pas indifférent : Lion (de Juda ?), fils de David… Les singes vénèrent Semos, père de tous les singes (premier révolté selon le carnet de bord de l’Obéron), dont ils attendent le retour, reconnu par certains singes dans l’arrivée opportune du vaisseau piloté par le chimpanzé Pericles, qui vient confirmer le rôle messianique de Leo Davidson…

Les singes sont religieux, donc, mais ne connaissent pas la pratique humaine universelle du sacrifice sanglant qui permet la mise entre parenthèses de la violence mimétique par laquelle les hommes d’entre-détruiraient !

C’est que les hommes se distinguent des singes par leur plus grande inventivité technique, et parallèlement par leur plus grande dangerosité, leur plus grande violence.

Or selon les réflexions de René Girard, c’est bien à leur mimétisme, leur capacité d’imitation (leur capacité à… "singer" !)… plus poussée que celle de singes, que les hommes doivent d'entrer et dans leur supériorité technique, et dans le cycle de violence mimétique, qu’ils détournent vers un bouc émissaire, puis vers les sacrifices qui le reproduisent… et que le Christ est venu dévoiler, ouvrant la possibilité qu’il soit mis fin au cycle sans fin de la violence…

Dans le film de Franklin J. Schaffner, c’est bien la violence des hommes qui a débouché sur leur destruction… nucléaire, qui a initié leur remplacement par les singes…



La suite : ici




lundi 21 juillet 2008

Blade Runner



Blade Runner. Film américain de Ridley Scott sorti en 1982 mais dont la dernière version (dite Final Cut) a été éditée en 2007 sur DVD. Libre adaptation du roman Do Androids Dream of Electric Sheep? (Les androïdes rêvent-ils de brebis électriques ?) écrit par Philip K. Dick en 1966, le film lui est dédié.




Dans les dernières années du 20ème siècle, des milliers d'hommes et de femmes partent à la conquête de l'espace, fuyant les mégalopoles devenues insalubres. Sur les colonies, sont conçus les « répliquants », des androïdes capables de travailler et d'assister les êtres humains, dont rien ne peut les distinguer.
Los Angeles, 2019. Après avoir massacré un équipage et pris le contrôle d'un vaisseau, les répliquants de type Nexus 6, le modèle le plus perfectionné, sont désormais déclarés « hors la loi ». Quatre d'entre eux parviennent cependant à s'échapper et à s'introduire dans Los Angeles. Un agent d'une unité spéciale, un blade-runner, est chargé de les éliminer. Selon la terminologie officielle, on ne parle pas d'exécution, mais de retrait...


Le film Blade Runner est actuellement disponible avec deux fins (principale différence entre les deux versions, la version « cinéma » de 1982 et la version Director's cut de 1992). Mais il existe six versions, six montages différents du même film.
La fin dite alternative a été voulue par les producteurs de la Warner Bros, pour éviter au public d'être choqué par un héros (joué par Harrison Ford) paraissant lâche, faible et désabusé dans un univers sombre et peu engageant.
Affolés par la très mauvaise opinion générale, les producteurs ont donc remonté — sans l'accord du réalisateur Ridley Scott — la fin, en ajoutant une voix-off afin de « permettre au spectateur de mieux comprendre le film ». Dix ans plus tard, Ridley Scott pourra reprendre le montage de son film mais la Warner, voulant à nouveau faire valoir son droit sur le film, posa un ultimatum au réalisateur qui dut — pour pouvoir tenir le délai — abandonner une partie de la restauration.
La dernière version du film est parue en France le 5 décembre 2007, en version simple et en coffret, pour célébrer le 25e anniversaire du film. Ce dernier regroupe toutes les versions du film.


Inspiré du roman de Philip K. Dick, Ridley Scott propose un film sombre, plongé dans un avenir proche chaotique, caractérisé principalement par la déliquescence de la planète Terre et la fuite des humains vers l’espace et Mars en particulier pour une colonisation en masse.
Les hommes ont créé les « répliquants » humanoïdes.
Mais inévitablement la machine ayant remplacé l’homme, la machine dépasse l’homme... Pour contrer les rébellions, des unités spéciales sont chargés de « retirer » les répliquants de leurs services. Deckard (Harrison Ford), en vieux flic retiré du métier, joue un rôle de marginal, rappelé pour ses qualités et son efficacité, désabusé, abattu, il se lance dans une nouvelle quête de rédemption personnelle qui va le conduire jusqu’à une nouvelle perception de sa propre vie :


À la Tyrell Corporation, Deckard rencontre Rachel, une répliquante qui se croit humaine et dont il tombe peu à peu amoureux. Par la suite, Rachel prendra conscience de sa nature de répliquante. Deckard sera dès lors chargé de l'éliminer elle aussi, mais ne pourra s'y résoudre.
Les androïdes sont mus par leur recherche de la vérité et essaient de trouver les explications sur eux-mêmes dans une profonde quête. Ils cherchent un moyen de vivre plus longtemps et gravissent un à un les échelons vers la connaissance, mais leur destin (la mort) les rattrape... En effet, au fil des années, ils semblent développer des sentiments et prennent conscience de leur propre fin « programmée »...
Quant à Deckard, il en apprend progressivement plus sur lui-même au contact de ces humanoïdes dont l' « humanité » est parfois plus forte que celle des Blade Runners !...


La bande originale du film a été composée par Vangelis.





« Il lui fut donné d’animer l’image de la bête, afin que l’image de la bête parle et fasse mettre à mort tous ceux qui ne se prosterneraient pas devant l’image de la bête. »  (Apocalypse 13, 15)





samedi 16 février 2008

Le paradoxe du temps



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Giacometti, L'homme qui marche


Dans Retour vers le futur (film de Robert Zemeckis), Martin McFly (Michael J. Fox), adolescent des années 1980, se retrouve projeté accidentellement en 1955. (En 1955, le Martin McFly de 1985, communément Marty, devient — pour sa future mère qui a pris la marque des sous-vêtements du jeune homme pour son nom — « Pierre Cardin » ; ou en anglais « Calvin Klein ».)

Lors du bal du lycée où ses futurs parents viennent de s’embrasser — prélude à leur mariage — sur un slow qu’il vient d’interpréter à la guitare, Marty interprète dans un second temps Johnny B. Goode.

On est en 1955. Marty est à la guitare parce qu’il vient de remplacer Marvin Berry blessé à la main. Pendant que Marty joue un Johnny B. Goode en clin d'œil à son auteur Chuck Berry et à un de ses interprètes, Jimi Hendrix, Marvin Berry téléphone à Chuck (son cousin dans le film), pour lui faire écouter ce morceau qu’il composera... en 1958.

C’est un Johnny B. Goode évoquant la version revisitée par Jimi Hendrix en 1970 que Marty vient d’interpréter en 1955, trois ans avant qu’il ne soit composé par Chuck Berry en 1958...




Johnny B. Goode par Jimi Hendrix




Johnny B. Goode dans Retour vers le futur




Johnny B. Goode par Chuck Berry



Le paradoxe temporel est un thème récurrent tout au long des trois épisodes du film. Le « Doc » Emett Brown l’explique d’ailleurs brillamment à Marty dans le second volet lorsqu’ils se retrouvent confrontés à deux futurs différents à cause d’un événement ayant malgré eux modifié le passé.

Jusqu’à la publication de la théorie de la relativité, la définition de l’univers selon Isaac Newton était celle communément acceptée par la communauté scientifique de l’époque. Selon Newton, les concepts d’espace et de temps sont totalement distincts et indépendants. L’espace se représente en 3 dimensions et le temps est quant à lui invariable. Ce dernier ne serait ni plus ni moins qu’une grande horloge universelle définissant un temps universel. D’autre part, le physicien soutenait que la vitesse de la lumière était infinie. Mais la théorie de la relativité vient quelque peu contredire tout cela.

En 1905, Albert Einstein publie sa théorie de la relativité restreinte. De cette théorie on peut retenir quelques petites choses importantes:
- Rien ne peut se déplacer plus vite que la lumière, seule la lumière ou d'autres phénomènes sans masse intrinsèque peuvent l'atteindre.
- Il n'y a pas de temps absolu (ce qui signifie que des horloges identiques aux mains d'observateurs différents ne devraient pas forcement indiquer la même heure). Quelle que soit la vitesse d'un observateur, la lumière, à la différence d'une avalanche par exemple, le coursera toujours à la même vitesse, soit approximativement 300 000 km/s. La conséquence directe est que : plus un objet se déplace vite, plus le temps s'écoule lentement pour lui. Ce phénomène n'est pas subjectif mais bien réel et peut être vérifié par des expériences très simples.
En 1916, Einstein complète ses théories en publiant cette fois la théorie de la relativité générale, théorie phare de la science du XXe siècle.
Cette dernière nous apprend principalement que l'espace-temps n'est pas un plan, il est plus ou moins courbé selon la distribution de masse, ce qui signifie plus simplement que plus un corps est dense plus il courbe l'espace-temps.
Bref, le temps est relatif : le voyage dans le temps est théoriquement possible.

Les paradoxes temporels
À moins que le physicien Stephen Hawking n'ait raison en affirmant que « la meilleure preuve qu'un voyage dans le temps est impossible est que nous n'avons pas été envahis par des hordes de touristes du futur »...
À moins qu'Hawking n'ait raison, nous voilà confrontés à ce paradoxe temporel : revenir dans le passé pourrait permettre de modifier des événements futurs !

Le paradoxe du grand-père
X a un grand-père
X revient dans le passé et tue son grand-père avant que ce dernier ait eu un enfant
X ne peut pas exister
X ne tue pas son grand-père
X existe
X revient dans le passé et tue son grand-père avant que ce dernier ait eu un enfant
X ne peut pas exister
X ne tue pas son grand-père
X existe
Etc…

Le paradoxe de l’écrivain
Cette fois-ci, X donne à son grand-père un livre best-seller dans le futur. Le grand-père recopie le livre et fait fortune avec. Le paradoxe ici est que ce livre n’aura jamais été créé mais juste recopié.

Les mondes parallèles
C’est donc là qu’interviennent les mondes parallèles. Les théories dans lesquelles ils apparaissent tendent à montrer que le voyage dans le temps s’effectue entre différents mondes parallèles. On a ainsi la solution aux paradoxes temporels. En effet, X revient dans le passé et tue son grand père. Mais ce grand-père vit dans un monde parallèle. Par conséquent, X n’existera pas dans ce monde parallèle mais il existe bien dans le monde parallèle d’où il vient.
La même explication peut être appliquée au paradoxe de l’écrivain. Le livre est copié dans un monde parallèle et créé dans l’autre.


L’interprétation de Johnny B. Goode par Marty avant sa création par Chuck Berry offre alors en un pied de nez la « résolution » du jeu du paradoxe temporel sur lequel repose le film…



mercredi 14 novembre 2007

2001 : l'odyssée de l'espace

  

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2001 : l'odyssée de l'espace de Stanley Kubrick, 1968.



«Les scènes fortes, celles dont vous vous souvenez, ne sont jamais des scènes où les gens se parlent, ce sont presque toujours des scènes de musique et d'images», a dit un jour Kubrick.

Arte : «En ce sens, 2001: l'odyssée de l'espace est certainement le film le plus abouti de l'histoire du cinéma; la musique et les images forment ensemble un spectacle chorégraphique qui dépasse l'expérience verbale.»



Une expérience visuelle

Stanley Kubrick : « (...) 2001 est fondamentalement une expérience visuelle, non verbale. Le film évite la formulation verbale en termes conceptuels, et atteint le subconscient du spectateur de manière poétique et philosophique. Il devient ainsi une expérience subjective qui touche le spectateur sur un mode de conscience interne, comme la musique ou la peinture. »
(Extrait de l’entretien de Stanley Kubrick avec Joseph Gelmis, in The Film Director as Superstar, 1970, repris dans Positif, n° 464, octobre 1999.)

« J'ai essayé de créer une expérience visuelle, qui contourne l'entendement et ses constructions verbales, pour pénétrer directement l'inconscient avec son contenu émotionnel et philosophique. J'ai voulu que le film soit une expérience intensément subjective qui atteigne le spectateur à un niveau profond de conscience, juste comme la musique ; "expliquer" une symphonie de Beethoven, ce serait l'émasculer en érigeant une barrière artificielle entre la conception et l'appréciation. Vous êtes libre de spéculer à votre gré sur la signification philosophique et allégorique du film, mais je ne veux pas établir une carte routière verbale pour 2001 que tout spectateur se sentirait obligé de suivre sous peine de passer à côté de l'essentiel ».


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Scénario — explicitation « littérale »

Stanley Kubrick parle de « 2001 », extrait d'un article de Joseph Gelmis, paru dans Newsday du 4 Juin 1968 :


Chacun a sa théorie au sujet de la signification de « 2001 : l'odyssée de l'espace ». Comment Stanley Kubrick explique-t-il le rôle de l'aventure dans son film ?

« C'est là où vous entrez dans ce qu'on pourrait appeler la zone fertile de l'ambiguïté », déclare Stanley Kubrick. « Parce qu'il y a une explication très simple et très littérale au niveau le plus élémentaire possible du scénario. Un objet a été laissé sur terre par des explorateurs extraterrestres, il y a cinq millions d'années. Un autre objet a été laissé sur la Lune afin de pouvoir marquer le premier pas trébuchant de l'homme dans le cosmos. Un autre a été placé sur l'orbite autour de Jupiter pour servir de relais ».


C’est La Sentinelle, une nouvelle de science-fiction d'Arthur C. Clarke, qui a inspiré 2001 : l'odyssée de l'espace. Elle a été écrite en 1948 et publiée en 1951 :

Une équipe d'astronautes atterrit sur la lune, part en expédition et y découvre une pyramide sur la plate-forme d'une falaise. Le narrateur y voit le symbole d'une intervention extra-terrestre, et imagine (ou devine) qu'il s'agit d'une sentinelle, placée là pour savoir quand les humains auront atteint cet endroit, et seront donc devenus une civilisation intelligente.

Selon Clarke (co-scénariste et interlocuteur privilégié de Kubrick),
le scénario s'écarte de son texte original et ce dernier écrira par la suite un roman éponyme, lui-même assez différent du film. Clarke jugeait certaines scènes trop hermétiques et en donna une version plus explicite : pour lui, le thème global est de montrer l'humanité conduite dans une évolution perpétuelle par des forces extra-terrestres jamais nommées mais bien présentes. Leur intervention se situe dès les premiers hommes et se symbolise par l'apparition d'un monolithe noir à chaque étape cruciale de cette évolution.

Kubrick :
« […] je ne vois pas d’inconvénients à en parler, au niveau le plus élémentaire : je veux dire en vue d’une simple explicitation de l’intrigue. Elle commence par un artefact laissé sur terre il y a quatre millions d’années par des explorateurs extraterrestres venus observer le comportement des hommes-singes de l’époque, et qui avaient décidé d’influencer le cours de leur évolution.
Puis vous trouvez un second artefact enterré sur la Lune et programmé pour donner le signal des premiers pas de l’homme dans l’univers. C’est une sorte de clairon cosmique.
Et, finalement, vous avez un troisième artefact placé en orbite autour de Jupiter dans l’attente du moment où l’homme aura atteint la limite extrême de son propre système solaire.
Quand l’astronaute qui a survécu, Bowman, finit par atteindre Jupiter, l’artefact l’entraîne dans un champ de forces, à travers des espaces intérieurs et extérieurs, et le transporte finalement dans une autre partie de la galaxie. Là, il est placé dans un zoo humain, en quelque sorte un hôpital, un environnement terrien tiré de ses propres rêves et de son imagination. Le temps n’existe pas : sa vie passe de l’âge mûr à la vieillesse et à la mort. Il renaît en un être amélioré, un enfant-étoile, un ange, un surhomme si vous voulez, et retourne sur terre prêt pour la nouvelle étape de l’évolution et de la destinée humaines. »
(Extrait de l’entretien de Stanley Kubrick avec Joseph Gelmis, in The Film Director as Superstar, 1970, repris dans Positif, n° 464, octobre 1999.)


L'ordinateur

Le vaisseau « Discovery », qui embarque cinq cosmonautes, dont trois en hibernation, à destination de Jupiter (vers où le monolithe trouvé sur la Lune émet des signaux), est entièrement supervisé par le superordinateur HAL 9000.
HAL signifie « Heuristically programmed ALgorithmic computer ». Dans la version française HAL 9000 devient CARL 500, CARL soit « Cerveau Analytique de Recherche et de Liaison ».
On s'est très vite aperçu que l'acronyme HAL correspondait à IBM par décalage d'un rang de chacune des lettres (H->I, A->B, L->M), et que ce n'était peut-être pas un hasard. Stanley Kubrick et Arthur C. Clarke ont toujours démenti cette allégation. Cela ne pose plus de problème depuis qu’IBM s’est dit flatté du rapprochement. (En 1982, dans 2010 : Odyssée deux - cf. 2001-3001, Les Odyssées de l'espace, éd. Omnibus, 2001, p. 308 - un personnage de Clarke jugera ce rapprochement absurde.)

Doté de « réactions humaines », HAL est un précieux compagnon jusqu'au jour où l'un de ses pronostics se révèle erroné. (On a commis l'erreur « d'introduire dans sa programmation tout ce qu'on sait, tout ce qu'on suppose des monolithes » - et que les astronautes ignorent. « Fatale erreur »... écrit J. Goimard dans Une Odyssée formelle, introduction à A. C. Clarke, 2001-3001, Les Odyssées de l'espace, éd. Omnibus, 2001.)
Le soupçonnant de « mauvaises intentions », les deux cosmonautes envisagent secrètement de le déconnecter... Ils ont coupé les micros mais HAL a lu sur leurs lèvres.

HAL
parvient à tuer quatre des leurs avant de « mourir » lui-même, désactivé, « lobotomisé ».


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En pénétrant dans l'unité centrale de la machinerie pour y désactiver un à un les modules correspondant à ses fonctions supérieures (« higher brain functions »), l'astronaute Dave Bowman éveille chez HAL un sentiment de détresse et des affects régressifs qui se traduisent, notamment, par une chansonnette (« Daisy, daisy… » — en français : « Au clair de la lune ») interprétée d'une voix de plus en plus ralentie. C'est en plongeant progressivement dans l'équivalent d'un état végétatif qui le condamnera à l'exécution stupide de tâches automatisées, que HAL parvient à exprimer de la manière la plus convaincante l'expérience d'une auto-affection fondamentale. « My mind is going, I can feel it… » : et HAL a peur (« I'm afraid, Dave… »).


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« Lorsqu’il arrive sur Jupiter, l'astronaute est jeté dans un champ de forces qui l'entraîne dans une autre dimension spatio-temporelle à un autre endroit de la galaxie. Il est mis dans ce qui est l'équivalent d'un zoo humain pour y être étudié. Sa vie se passe dans cette pièce et cela ne lui semble durer qu'un instant. Il se peut qu'il y passe toute sa vie normale ou bien qu'elle soit télescopée ou encore qu'elle soit réduite à quelques minutes. Il meurt et il renaît sous une forme supérieure. Il revient sur Terre comme ange ou comme surhomme, ou du moins transfiguré. Au niveau le plus simple, c'est ce qui "arrive". Mais le fait que l'on n'utilise pas de mots et que l'événement ait vraiment des résonances lointaines, est positif.

A d'autres niveaux, le film signifie tout ce que l'on peut ressentir à son sujet. Je ne pense pas devoir m'appesantir au-delà de ce niveau élémentaire. Bien entendu, toute impression que vous pouvez ressentir à l'égard du film est valable si elle ne contient pas de contradiction. S'il a de l'effet sur vos émotions sur votre subconscient, sur vos aspirations mythologiques, alors il a réussi. »



Mythologie

« Tout ce qui est au-delà de l'entendement humain semble magique. Il y a une tonalité religieuse dans le film qui se retrouve dans la quête par l'humanité d'une rencontre avec un être supérieur.

Une fois que vous êtes lancé dans des méditations, une fois que vous vous dites, bon, l'univers est probablement rempli de civilisations évoluées, parce qu'il y a cent milliards de galaxies dans l'univers visible, certains de ces mots doivent se situer à un niveau que l'esprit humain ne peut concevoir. Ces êtres auraient probablement des pouvoirs incompréhensibles. Ils pourraient être en communication télépathique à travers l'univers entier. Ils pourraient avoir la capacité de façonner les événements d'une façon qui nous semble divine. Ils pourraient même représenter une sorte de conscience immortelle qui fasse partie de l'univers.

Quand vous commencez à vous intéresser à ce genre de sujet, les implications religieuses sont inévitables, parce que tous ces caractères sont ceux que l'on attribue à Dieu. Ainsi voilà donc, si vous le voulez, une définition de Dieu parfaitement scientifique. »




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À ce point, on est bien dans le domaine d’une nouvelle mythologie, où le divin, l’angélique, se dit dans de nouvelles catégories, celles des cosmologies post- / coperniciennes, galiléennes, newtoniennes et einsteiniennes.

La fin du géocentrisme aristotélicien et ptoléméen, annoncée par Copernic, ouvre l’espace d’une véritable nouvelle angélologie. Dans le système aristotélicien médiéval, les planètes et leurs sphères sont les signes des Intelligences célestes, les anges, qui les meuvent dans un mouvement circulaire imitant la perfection divine — Le Paradis de la Divine Comédie de Dante en est l’expression poétique.

La fin du géocentrisme signe la fin de cette angélologie… et ouvre à une nouvelle forme de conception des Intelligences célestes — « extra-terrestres ». Une première esquisse de cette nouvelle approche est donnée par Giordano Bruno, qui renoue de la sorte avec une hypothèse déjà avancée par les premiers « matérialistes » de l’Antiquité, comme Démocrite : les astres pourraient abriter des créatures intelligentes semblables aux créatures humaines…

La lunette de Galilée scellera en 1609 la fin du géocentrisme, demandant de nouvelles explications cosmologiques. La théorie de Newton fera date, consacrant la similitude entre la Terre et les autres planètes du système solaire, ou d'autres systèmes solaires. Voltaire, newtonien, pourra alors imaginer son conte Micromégas, présentant l’arrivée sur Terre de deux géants originaires de Sirius et de Saturne.

Dorénavant, l’ange médiéval est relégué dans son passé pré-copernicien… au profit d’un ange « scientifique », l’extra-terrestre, bientôt doté des mêmes fonctions que ses prédécesseurs médiévaux : « sentinelle », veilleur, guide, inspirateur, etc.

Quant à sa fonction psychologique, elle a valu une réflexion de Jung : son livre Un mythe moderne. Sa dimension religieuse et mythologique a fini, on le sait, par donner naissance aux mêmes déviations que toutes les religions, et à des sectes.

N’en demeure pas moins une fonction mythologique redevenue, par ce biais, possible à l’ère scientifique.

Où l’on retrouve le monolithe de Clarke et Kubrick… et 2001 qui l’exploite à merveille.

Cela couplé à la mythologie techniciste de l’ordinateur « vivant » — où l’on retrouve la question du livre de Philip K. Dick intitulé : « les androïdes rêvent-ils de brebis électriques » (Do Androids Dream Of Electric Sheep ? — adaptation cinématographique de Ridley Scott : Blade Runner)…

Il est vrai que le monolithe présent aux moments tournants du développement technique et des progrès humains est, comme l’ordinateur, un artefact…

RP