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vendredi 25 mars 2011

Le sacré et la répulsion (3). "Le Principe du mal"




Le mal est par définition irrationnel. Il rapproche donc du sacré comme réalité terrifiante, du « tremendous », ce qui fait trember…

La raison, force de domestication, ne peut que le rendre diaphane, jusqu'à n'y voir que l’ « ombre du bien ». N'oublions pas qu'au temps du triomphe du rationalisme, un Leibniz en viendra à concevoir ce monde comme le meilleur des mondes possibles, ce qui suscitera les premiers doutes quant au discours rationaliste. Pensons à l'ironie de Voltaire, puis à la critique de Kant affirmant s'éveiller du "sommeil dogmatique" où, disait-il, l'avait plongé le leibnizien Wolff.

Le XIXe siècle voit ainsi s'amorcer, avec le mouvement romantique, une alternative à l'optimisme antécédent. Des pensées radicalement pessimistes se mettent en place - ainsi Schopenhauer exprimant un système où l'obscure volonté, et non l'intellect lumineux, prime. Dans cette ligne, l'exploration des zones sombres de l'âme humaine, érode - à l'appui des expériences dramatiques du XXe - les derniers enthousiasmes rationalistes. On voit alors réapparaître l'usage du mythe, pour dire l'indicible ; un Jung le veut même scientifique.

Un nouveau tournant s'amorce, celui du doute : le mal est trop criant, la raison y est mal venue qui n'a de capacité que de l'atténuer, voire de l'excuser. C'est là ce qui incite à penser que s'orientant dans un discours rationnel, déjà la pensée médiévale était vouée à éroder son propre dualisme latent qui laissait sa place à l'ombre et aux ténèbres.

La raison est lumineuse, c'est elle dont le discours s'oppose à l'abîme du mal, trop sombre pour être exprimé autrement que par le mythe. D'où, sans doute, faut-il dire que le travail scolastique, et l'investissement rationnel du monde qu'il promouvait, débouchait inéluctablement sur l'érosion du dualisme, au prix, à terme, de l’oblitération du sacré.

*

Le problème du mal est donc tel, tellement ténébreux, qu’il résiste à la raison. Dès lors, pour d’un côté ne pas l’atténuer, de l’autre ne pas devenir fou, on l’aborde par le mythe. De très nombreux mythes. On ne retiendra ici que trois types de mythes, qu’on appellera : – le mythe évolutionniste, – le mythe de Lucifer, – le mythe du tsimtsoum.

Je précise que par les mots « mythe », « mythique », j’entend tout d’abord une approche, en forme d’illustration, exprimant une explication très générale – à la différence de la mythologie, où apparaît une certaine profusion du «mythe », avec toutes sortes de détails ; – et à la différence du simple récit, qui est plus allusif, comme le récit de la Genèse présentant l’homme, comme être historique et trans-historique à la fois, en termes prophétiques. Le « mythe », au sens où on l’entendra ici, est entre les deux, entre récit allusif et mythologie.


1. Évolution - Le mal comme moteur

Le mythe évolutionniste : tout d’abord, je souligne que ce que j’appelle le mythe évolutionniste – ici en rapport avec le problème du mal – n’est évidemment pas exactement la théorie de l’évolution. Simplement, à partir du cadre commun évolutionniste qui est le nôtre aujourd’hui, le mal se pense selon des discours mythiques correspondant à ce cadre.

Ce cadre commun contemporain, au regard de la Création, est donc évolutionniste. On en pense ce qu’on en veut – et puisqu’on emploie cette notion biblique de Création, ce n’était évidemment pas la perspective biblique –, mais c’est à cette lumière – ou ombre-là, que notre temps nous oblige de fonctionner : le mythe évolutionniste (au-delà de la théorie du même nom qui n’est pas encore mythe, mais qui se reçoit communément à travers les mythes qui la portent). Pensons à des films comme Star Wars, 2001 Odyssée de l’Espace, La Planète des Singes, et j’en passe : tout notre imaginaire fonctionne dans ce cadre-là. Y compris, ce qui est en jeu dans notre propos, le problème du mal. Les premiers exemples qui peuvent venir à l’esprit en sont bien de telles œuvres artistiques (Star Wars, où dans un lointain passé, une civilisation galactique a atteint les degrés de développements techniques et spirituels espérés par les New-Agers contemporain ; 2001 Odyssée de l’espace, où un étrange monolithe guide l’humanité de ses origines simiesques à un statut de spiritualisation digne du scientifique jésuite Teilhard de Chardin ; ou, parlant d’humanité simiesque, La planète des Singes – avec ici en outre l’ironie de Pierre Boulle, l’auteur du livre, puisque les singes, et non les hommes, pourraient bien être l’aboutissement de l’évolution).

Concernant le mal, à l’occasion de cet imaginaire évolutionniste, la division de l’être causée par le mal devient carrément le moteur de l’évolution, et de notre devenir. La division est dépassée : dépassée pour un mieux, dans une acception optimiste ; pour le pire, dans une vision – disons – plus réservée.

Deux philosophies modernes et contemporaines représentent bien ces deux lignées : lecture lumineuse, représentée par Hegel, et lecture sombre, par Schopenhauer (tous deux non-évolutionnistes, précisons-le). En science Darwin (1809-1882), a donné son nom à la théorie de l’évolution (L'origine des espèces, 1859).

En philosophie, Hegel (1770-1831 – Phénoménologie de l'esprit 1807) et Schopenhauer (1788-1860 – Le Monde comme volonté et comme représentation 1819), peuvent représenter les deux pôles de lecture d’une approche évolutionniste du problème du mal. Par le biais de l’intellect lumineux d’un côté (lecture optimiste – le mal comme moteur de l’évolution englouti par le mieux). Sous l’angle de la volonté sombre de l’autre (le mal composante tragique).

Dans la première perspective, l’esprit absolu se développe et se réalise dans l’Histoire, laquelle, au vu de cette fin heureuse, est une bonne chose : tout converge vers la clarté de l’intelligence dévoilée. Comme le dit Paul en Romains 8, « tout concourt au bien… » – des hommes, de la Création, etc. …, plus généralement que « de ceux qui aiment Dieu ». Cette lignée globalement optimiste est celle des scientifiques évolutionnistes comme Teilhard de Chardin, ou plus récemment, Yves Coppens : Lucie s’est levée sur ses pattes, parce qu’un grand mal lui était advenu : la faille du rift Est-africain avait asséché les forêts qui la protégeaient, l’obligeant à se dresser pour veiller, au départ à défaut de mieux, et finalement pour le mieux. Dans ce lot, produit d’un nouveau besoin de protection, bientôt les massues – comme dans 2001 Odyssée de l’espace –, plus efficaces que la montée aux arbres. « Je fais le mal que je ne voudrais pas », mais au fond, c’est pour mon mieux.

D’où ces deuxièmes exemples de mythes, plus proches de la science, qui elle se contente de faire des constats, en principe, comme celui qui veut que l’évolution des mâchoires, leur affinement, s’explique par la cuisson des aliments. Viennent ensuite les interpolations intellectuelles qui font aisément glisser de la théorie aux mythes : Teilhard, Coppens (fonction positive du mal : de la brèche du rift, avec savane à l’Est, à la station debout ! Tout cela avec illustration de type mythique – à la base d’un film, où l’on côtoie les premiers exemples littéraires). C’est, il est vrai une caractéristique de la paléontologie, qu’elle n’est pas une science aussi « dure » que la physique par exemple. Elle est aussi science historique, science humaine, appelant une relation cohérente des faits, un récit donc.

La perspective plus sombre (type Schopenhauer) part du même constat : le mal construit le monde, mais vu ce qu’est le monde, ce n’est pas pour le mieux. Tout cela est le fruit, non pas de la claire intelligence en route vers son dévoilement, comme pour les optimistes ; mais procède d’une volonté obscure, le sombre et tragique vouloir-vivre, qu’il est donc préférable d’anéantir en soi. Mieux vaut combattre ce vouloir-vivre, viser au bienheureux néant d’où il aurait mieux valu ne jamais sortir.

En résumé, dans l’imaginaire évolutionniste, tout le monde est d’accord pour dire qu’on ne fait pas d’omelettes sans casser d’œufs : les premiers s’y résolvent, qui aiment bien l’omelette : au fond, si l’omelette est à ce prix, eh bien ! – passons-en par là. Les seconds considèrent qu’au regard de ce qu’est l’omelette, il n’est pas si sûr que cela valait bien le coup de casser les œufs. Si ce sont là les douleurs de l’enfantement, eh bien ! – pour le dire comme l’Ecclésiaste, « l’avorton est finalement le plus heureux ».

Alors, concrètement : que faire ? – comme disait Lénine… Se faire une Raison et ne pas sombrer dans la conscience malheureuse, comme le veut Hegel – : demain sera brillant – ? Anéantir le vouloir-vivre qui ne sait produire que des omelettes immangeables à force d’amertume ?

En regard de la volonté sombre le mal réapparaît – fait lancinant… Relevant de la terreur du Sacré.


2. Lucifer - Le mal contre Dieu

Avec cela, un problème : qu’il soit un accident de l’être ou l’être lui-même, comment s’effectue le passage au mal ? D’où vient-il ? Un mythe est connu qui tente d’expliquer cette chose impossible : le mythe de Lucifer. Il correspond à une lecture de type platonicien des choses, utilisée comme méthode d’exégèse de la Bible – pratiquée depuis les pères de l’Église et connue jusqu’à aujourd’hui.

Ce mythe de Lucifer est dû, sous sa forme connue, essentiellement à un père de l’Église, nommé Origène, théologien à Alexandrie en Égypte, au tournant des IIe et IIIe siècles de notre ère. Il a certainement des racines plus anciennes, dans la gnose et les apocryphes inter-testamentaires. Bien qu’il ne se trouve pas dans la Bible, malgré ce que l’on croit parfois.

Le système théologique d'Origène : premier système théologique chrétien à connaître une expansion à peu près universelle. De l'Égypte, où il a pris naissance, aux monastères irlandais, en passant par les théologiens byzantins. Cela avant d'être officiellement condamné par un Concile orthodoxe au VIe siècle, en 553, au IIe Concile de Constantinople, Ve Concile œcuménique ; théologie condamnée, ce qui n'a pas empêché les orthodoxies d'en conserver des pans entiers. Et d'en exporter des pans entiers dans leurs terres de mission, des terres germaniques pour l'Occident aux terres slaves pour Byzance.

Car si l'origénisme a été condamné, ses méthodes en exégèse biblique et en théologie, sont restées longtemps à l'ordre du jour, et jusqu'en Occident où par exemple au XIIe siècle le commentaire du Cantique des Cantiques par Bernard de Clairvaux, adversaire des cathares, est de méthode nettement origénienne, méthode qu’il partage avec ses adversaires.

Origène enseigne que l'Histoire du salut est celle du retour de nos âmes déchues à leur état céleste originel. Dieu a créé un nombre déterminé d'âmes, les nôtres, qui suite à un péché commis au ciel, selon le cas rébellion ou imprudence au temps heureux de cette préexistence, ont été précipitées, en punition, au statut de démon pour les pires, dans des "tuniques de peau" que sont nos corps pour les moins fautives. A la tête des rebelles, Lucifer.

Des textes bibliques fondent la pensée d’Origène, dont deux qu’il faut mentionner : Genèse 1-3, et Ésaïe 14.

Concernant le premier, Origène est dans la ligne de nombreux exégètes juifs sur les tuniques de peaux : "Dieu vit que l'homme et la femme étaient nus, et qu'il en avaient honte, et leur fit des tuniques de peau". Origène avait la sagesse de refuser d'imaginer que les tuniques en question avaient été cousues par Dieu après qu'il eût égorgé quelque animal. Origène y voyait tout simplement nos corps, retenant l'idée rabbinique que nos corps originels, avant cette chute, étaient des corps de lumière, des corps célestes, tels que Paul les promet aux Corinthiens pour la résurrection (1 Corinthiens 15). À l'inverse, la faute nous avait vu déchoir dans des tuniques de peau, corps lourds, charnels, corruptibles, mortels, tragiques, en proie à d'épouvantables maladies ; des corps reçus, certes de la charité de Dieu, mais en conséquence d'une faute indicible.

Concernant le second texte : cette faute céleste indicible dont l'initiateur, le plus coupable de tous, le père du mensonge, du péché, est devenu le diable, s’induit de la lecture allégorique qu'Origène fait d'Ésaïe 14 : astre brillant, lumière du matin – ce qui est traduit par "Lucifer" en latin –, qui as voulu t'égaler à Dieu, tu as été précipité... la chute. Lucifer, terme qui est passé dans la traduction latine de la Bible, la Vulgate, traduction effectuée par cet ex-disciple d’Origène qu’est saint Jérôme.

Avec cela la question se pose du motif de Lucifer & co pour pécher. Le plus connu parmi les motifs proposés est l’orgueil, toujours à la lecture d’Ésaïe 14 – et Ézéchiel 28 – : « tu as voulu t’égaler à Dieu », à quoi se couple souvent la convoitise, en l’occurrence du poste de Dieu, de sa gloire.

Ce qui a induit un développement qu’il faut signaler : la damnation par amour, amour en l’occurrence de la beauté de Dieu, bien digne d’être désirée, convoitée, ce qui vaut, dans cette perspective, excuse pour le diable, qui peut même en devenir digne d’imitation mystique. Ce développement est le fait de certains courants de la mystique musulmane, notamment de Ahmad Ghazali, cela à partir de sa lecture du verset du Coran concernant cette question. Cette tradition de la damnation par amour s’est perpétuée chez les Yézidis, mouvement religieux d’origine musulmane connu aujourd’hui essentiellement chez les Kurdes.

Tous les esprits célestes n'ont pas péché : ceux qui n'ont pas péché sont les bons anges, auxquels sont semblables les fils de la résurrection selon Luc. À la tête de ceux qui n'ont pas péché, Jésus, Fils éternel de Dieu, uni à sa Parole. C'est lui que Dieu envoie pour racheter, pour ramener à son Royaume céleste ceux qui sont déchus.

Tel est globalement le système d'Origène, en partie abandonné, ou redit en d'autres termes dans le christianisme catholique – puis protestant – depuis le Moyen Âge, mais développé et accentué chez d’autres chrétiens comme les cathares. Par exemple, dans les christianismes non-cathares, on ne parle plus de préexistence, mais on continue à croire à la chute de Lucifer. Pour les cathares, on maintient globalement le système, mais on précise, par exemple, ce qu'Origène ne faisait pas, que le monde mauvais dans lequel nous sommes déchus ne peut pas être tel qu'il est l'œuvre du Dieu bon : c'est dans un monde tellement diabolique que nous avons été précipités que le diable doit d'une façon ou d'une autre y avoir mis la main à la pâte. C'est là une pâle imitation du monde céleste promis d'où nous sommes déchus.

Origine commune pour les deux théologies, développements dissemblables. Or, que l'origine théologique soit commune n'a rien d'étonnant, puisque le système origénien a connu une expansion universelle.

L'abandon de ce platonisme commun va s'accentuer dans le catholicisme, et cela n'est pas sans lien avec la controverse anti-cathare, dénonçant ainsi de plus en plus nettement la dimension dualiste d'une telle théologie, qui est largement sienne aussi. Les cathares, eux, sont allés jusqu'à prêter au diable la Création matérielle dans laquelle nos âmes sont déchues.

Ici se fait la rupture, ici passe la frontière vers un pas de plus qui sera franchie par le catharisme. Un pas supplémentaire sera alors franchi par rapport au mythe origénien : le Père de l'Église n'expliquait pas l'origine de ce monde, le nôtre, celui dans lequel sont déchues par châtiment consécutif à un péché céleste, les âmes originellement créées bonnes, autrement que dans un rapport médiat à Dieu.

Un récit mythique des bogomiles, ces cathares des pays slaves, que l’on retrouve dans le catharisme occidental, récit intitulé Interrogatio Iohannis, pousse l'explication un peu plus loin. La médiation dans le rapport du monde à Dieu doit relever du mauvais, d'une façon ou d'une autre. La douleur et la nostalgie n'en laissent point de doutes. L'Interrogatio Iohannis, et bogomilisme comme le catharisme avec elle quand il la reçoit, nous proposent bien quelque chose de l'ordre de la médiation du problème du mal : certes les quatre éléments sont créés par le Dieu bon, mais en l'état actuel de leur configuration, il ont été façonnés par le diable, l'Ange déchu.

Bref, des théologies, médiévales s'accordent à reconnaître qu'il n'est pas possible, dans l'état où elle se trouve, d'attribuer au Dieu bon la Création matérielle. Des conséquences considérables procèdent de cette certitude. Sur le plan sexuel : ici, pas trop de problème, cathares et catholiques de l'époque sont en plein accord. Mais en matière de possessions de l'Église, et jusqu'au sommet de la hiérarchie, au Vatican, ça coince, et à plus forte raison, quand le siège réputé saint est de ce fait la clef de voûte du système féodal. Être propriétaire est déjà avoir pactisé avec le diable. "Nul ne peut servir Dieu et Mammon, l'argent", disait Jésus. La preuve, s'il en est encore besoin, cela débouche sur la guerre, la violence ; et argument parfait en faveur des cathares, sur la Croisade et l'Inquisition, pour le premier système totalitaire moderne, ou pré moderne.

Sur cette base, certains cathares iront un peu plus loin : puisque le système luciférien, quelles que soient les zones où on le pousse, reste platonicien, n’est-il pas lui-même trop optimiste ? En d’autres termes, le mal est-il seulement ombre du bien ?

Pourquoi le mal ? Parce que Dieu a laissé une zone de libre-arbitre à Lucifer et à ses sbires, dont nous-mêmes, dit le mythe. Un théologien cathare italien, Jean de Lugio, ne se contente pas de cette réponse. Le traité retrouvé qui lui est attribué, le Livre des deux Principes affirme en substance : le mythe est bien joli, mais finalement il n'explique rien. Voilà en effet un Dieu étrange que celui qui aurait offert à l'Ange (Lucifer) de passer au mal en lui octroyant un libre-arbitre qui lui fait préférer le quasi-néant du mal au Bien suprême qu'est Dieu ! Les choses sont pires que cela.

L'argument ne manque pas de poids, qui requiert donc un second Principe face à Dieu, le Principe du mal, résistant.

Le mythe de Lucifer est dès lors dénoncé comme insuffisant. Il y a face à l’être, un abîme horrible, insondable, tel qu’il faudra bien qu’il prenne lui-même figure mythique pour pouvoir être dit : un monstre tétramorphe, lit-on chez des polémistes… Comme un père du diable.

Reste la question de sa provenance. C’est ici qu’on abordera notre troisième mythe et quelques-unes unes de ses variantes, le mythe du tsimtsoum.


3. Tsimtsoum - Le risque de la Création et l’absence de Dieu

Le mal est ici la conséquence de l’absence de Dieu. Au départ, il y a un constat biblique. Au moment de la destruction du Temple, c’est la présence de Dieu qui se retire. Alors que le peuple est exilé de la Terre de Canaan pour Babylone, Dieu part en exil lui aussi. C’est l’exil de la Shekhina, de la présence de Dieu, de sa gloire…

L'exil à Babylone n'a pas été le premier ni le dernier pour Israël. On sait ce qu'il a souffert il y a 50 ans à peine, et qui a mené à cette conclusion : devant tant de souffrance, il n'y a plus d'explications qui tiennent. Où est Dieu ? demande Élie Wiesel en camp de concentration... Primo Levi, un autre déporté victime du racisme nazi, n'a pas supporté cette question : il en est mort, suicidé. De même que Bruno Bettelheim, et tant d'autres...

Un penseur juif contemporain, Hans Jonas (Le Concept de Dieu après Auschwitz, Rivages poche n°123), a proposé, lui, d'en revenir à l'explication qui était donnée par un rabbin du XVIe siècle, suite à l'expulsion des juifs d'Espagne. Il s'appelait Isaac Luria. Cette explication se résume à cela : Dieu s'est absenté. (Notons que Hans Jonas, lui, pousse le thème plus loin que cela n’a jamais été fait. Quoiqu’il en soit, il trouve là une issue pour l’horreur totale du XXesiècle.)

Isaac Luria était confronté lui aussi à une catastrophe, l’expulsion d’Espagne, qui lui fait concevoir son développement mythique : on ne peut expliquer l'intensité du mal que si Dieu s'est absenté. En 1492, l'Espagne est en proie à un fanatisme et à un racisme obsessionnels : c’est là qu’on commence à parler de « pureté du sang » ! C'est le comble de la méchanceté et de l'idolâtrie, au moins digne de Babylone. 1492 c'est l'année de la découverte de l'Amérique que l'on ne peut fêter qu'avec larmes, puisqu'elle débouchera sur le massacre de millions d'Indiens, puis sur les déportations esclavagistes de millions d'Africains. Cette année-là, l'Espagne décide aussi d'expulser de ses terres tous les juifs et les musulmans, se privant ainsi de milliers de travailleurs, de milliers de cerveaux.

Mais en attendant, ceux qui vivent ce mépris sont à même de se dire : mais que fait Dieu ? Est-il présent ? Non. Il s'est absenté, a répondu Isaac Luria. Il s'est absenté pour que le monde puisse exister, comme pour un enfantement. Le rabbin Isaac Luria appelle cela une "contraction" de Dieu. Dieu, en effet, est infini, il occupe tout l'espace. Ce qui fait qu'il n'y a pas de place pour le monde. Alors Dieu s'est contracté, a créé en lui un espace, comme une femme en qui une place se crée pour laisser place à celui qui deviendra son enfant. Par des contractions dans la douleur. Contraction : en hébreu cela se dit tsimtsoum.

Dieu nous a laissé une place. Du coup nous pouvons advenir, le monde peut exister, mais – c'est à ce prix – Dieu n'est pas là où est le monde. D’où la méchanceté qui y prend place. Là où Dieu n’est pas, là est le mal. Mais il a fallu qu'il se retire, avec tous les risques que cela suppose, pour que le monde soit. Il peut devenir lui-même, mais c'est au prix de l'absence de Dieu, et donc de sa protection. Telle est notre situation vis-à-vis de Dieu. Nous pouvons devenir nous-mêmes, puisqu'il s'est retiré, mais c'est au prix de son absence, avec tout le tragique que cela suppose. Bien sûr la question se pose : est-ce que cela valait le coup, pour un monde aussi douloureux ? Toujours est-il que nous sommes là, et qu'il nous appartient de faire avec... pour le mieux si possible. Avec un sacré relégué dans une sorte de présence / absence expression de son ambiguïté de force terrible, « tremendous »…

jeudi 24 mars 2011

Le Sermon sur la Montagne — "Priez pour ceux qui vous persécutent"




Matthieu 5
39 Mais moi, je vous dis de ne pas vous opposer au mauvais. Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, tends-lui aussi l'autre. […]
44 Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent.
45 Alors vous serez fils de votre Père qui est dans les cieux, car il fait lever son soleil sur les mauvais et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes.
46 En effet, si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? Les collecteurs des taxes eux-mêmes n'en font-ils pas autant ?

Lévitique 19
17 Tu ne haïras point ton frère dans ton cœur ; tu auras soin de reprendre ton prochain, mais tu ne te chargeras point d’un péché à cause de lui.
18 Tu ne te vengeras point, et tu ne garderas point de rancune contre les enfants de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis l’Eternel.

Romains 12
17 Ne rendez à personne le mal pour le mal. Recherchez ce qui est bien devant tous les hommes.
18 S’il est possible, autant que cela dépend de vous, soyez en paix avec tous les hommes.
19 Ne vous vengez point vous-mêmes, bien-aimés, mais laissez agir la colère ; car il est écrit : A moi la vengeance, à moi la rétribution, dit le Seigneur.
20 Mais si ton ennemi a faim, donne-lui à manger ; s’il a soif, donne-lui à boire ; car en agissant ainsi, ce sont des charbons ardents que tu amasseras sur sa tête.
21 Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais surmonte le mal par le bien.

Proverbes 25
21 Si ton ennemi a faim, donne-lui du pain à manger ; S’il a soif, donne-lui de l’eau à boire.
22 Car ce sont des charbons ardents que tu amasses sur sa tête, Et l’Eternel te récompensera.

Psaume 11
1 Au chef des chantres. De David. C’est en l’Eternel que je cherche un refuge. Comment pouvez-vous me dire : Fuis dans vos montagnes, comme un oiseau ?
2 Car voici, les méchants bandent l’arc, Ils ajustent leur flèche sur la corde, Pour tirer dans l’ombre sur ceux dont le cœur est droit.
3 Quand les fondements sont renversés, Le juste, que ferait-il ? –
4 L’Eternel est dans son saint temple, L’Eternel a son trône dans les cieux ; Ses yeux regardent, Ses paupières sondent les fils de l’homme.
5 L’Eternel sonde le juste ; Il hait le méchant et celui qui se plaît à la violence.
6 Il fait pleuvoir sur les méchants Des charbons, du feu et du soufre ; Un vent brûlant, c’est le calice qu’ils ont en partage.
7 Car l’Eternel est juste, il aime la justice ; Les hommes droits contemplent sa face.

*

Lénifiant le propos invitant à ne pas se venger, mais à prier pour les ennemis ? Voire…

Le contexte des propos de Jésus, par lesquels il rappelle l'enseignement de la Torah, aide bien en comprendre la signification profonde qu'il y dévoile, en regard de tout un enseignement issu de la Torah et des livres bibliques.

Le contexte est celui de la domination romaine. Les Romains ont colonisé le pays et y exercent l'oppression, les humiliations et les blessures, déjà morales, au quotidien. Il semble normal de les haïr et de vouloir se venger de toutes les exactions dont ils sont les auteurs (mais ils sont trop puissants).

Et voilà que Jésus invite à redécouvrir le sens des préceptes de la Torah. Des préceptes qui, ainsi redécouverts, sont la Loi du Royaume, dès aujourd'hui.

Fait écho à Jésus la parole de l'Apôtre Paul citant le livre des Proverbes : "ne vous vengez pas vous-mêmes, mais laissez agir la colère". La victoire qui s'annonce, victoire sur tous les oppresseurs, n'est pas le fruit du sentiment et du désir de vengeance. Elle est le produit de la promesse de Dieu, Dieu juste à qui il s'agit de remettre l'exercice de la vengeance (qui n'est pas une contrepartie céleste de ce qui ne serait que nos frustrations). Il s'agit de se décharger sur lui de tout ressentiment qui ne pourrait que nous ronger.

Quant à la réalisation de la promesse, elle advient par la mise en pratique, dès aujourd'hui, de la Loi du Royaume, par le brisement du cercle de la vengeance sans fin.

*

C'est élever à sa dignité perdue l’ennemi même — blessé jusqu’au sens de la justice, comme le Romain oppresseur (*), qui se croit témoin de l’ordre et de la paix : "Pax romana", clame-t-il en pratiquant l’injustice, en blessé de la justice.

Et c’est savoir que la justice rétributive, qui apparaît peu en ce monde, et qui y apparaît mal — les magistrats sont humains, corruptibles, en proie à la faiblesse, à l’erreur, à la malveillance... — ne trouve pas là son dernier mot.

C’est savoir que si le pardon n’est pas toujours en mon pouvoir, et qu’il ne s’octroie pas au prix de la justice —, il est tout de même le fondement de ma paix, dans la confiance que la justice et la rétribution sont aux mains de Dieu (et pas comme contrepartie céleste de nos frustrations !).

À ce point, on est là devant une parole de sagesse et de pacification intérieure — et cela n’a pas de prix, qui consiste à ne pas ajouter à la blessure infligée et à l’humiliation, une seconde blessure qui est celle de la rumination de la blessure, de l’humiliation et du désir de vengeance : la rétribution, vengeance et justice, appartiennent à Dieu : c’est, pour celui qui entend ces paroles, le don sa paix, inestimable.

(*) "Ce que nous savons, hors clichés, c'est que personne ne sait rien. On ne peut rien savoir. Même les choses que l'on sait, on ne les sait pas. Les intentions, les mobiles, la logique interne, le sens des actes ? C'est stupéfiant, ce que nous ne savons pas. Et plus stupéfiant encore, ce qui passe pour savoir" (Philip Roth, La tache, trad. Josée Kamoun, Gallimard 2002, p. 259).

RP,
AJC Antibes, 24.03.11


dimanche 20 mars 2011

La vie est-elle sacrée ?

Une parole protestante sur les questions de la bio-éthique


I

« Zéro morts »

« Zéro morts » a–t-on entendu concernant des guerres récentes (« zéro morts » de quel côté ? – en général du côté des agresseurs ! Les agressés risquant, eux, sans trop de difficulté, de devenir des « collatéraux »)... Cela au nom de ce que la vie est dite sacrée. Vie de qui, alors ?

Et puis, vie sacrée en quel état ? Beau, riche, intelligent, en bonne santé ?...

Ça c’est, pour la question bioéthique, un type de positionnement intermédiaire entre, à un bout, la nature sacralisée, donc intouchable, – et à l'autre, un accueil enthousiaste des possibilités nouvelles qui s'offrent à nous.

Quid donc des « sacralisations » intermédiaires diverses ? Une vie « qui vaut la peine d’être vécue » comme on l’entend parfois ? Au risque d’en faire le critère de questions bioéthiques autour de l’euthanasie, de l’esthétique, de la pro-création assistée ou in vitro, et des nouvelles possibilités d’eugénisme qui en découlent.

Mais si la question — quelle vie « ne vaut pas la peine » ? — advient de façon bien concrète, alors ce critère commence à s’effriter, heureusement, face au concret, donc. Un type de critères — un peu grossier celui-là, si c’en est un, mais cela permet de bien repérer les problèmes — ; des critères divers que la bioéthique a pour tâche de mettre en question. La bioéthique ne se distinguant d’ailleurs pas vraiment de l’éthique en général, elle est plutôt comme un développement de type disons jurisprudentiel, en fonction des nouvelles technologies médicales.


II

Créatures

Avant d’en venir à cela, une citation d’un journal intime médical pour commencer :

« Après des jours et des nuits de labeur incroyable et de fatigue, je découvrais la cause de la génération et de la vie. Davantage : je devenais capable d’animer la matière inerte.
L’étonnement dont je fus saisi avec cette découverte fit bientôt place à l’allégresse. [...]
Lorsque je m’aperçus que je possédais un pouvoir aussi étonnant, j’hésitai longtemps sur la manière dont je l’utiliserais. J’étais donc capable d’animer la matière mais créer un organisme avec l’entrelacement de ses fibres, de ses muscles et de ses veines, voilà qui représentait un travail d’une incroyable difficulté. Et d’abord je ne savais pas si je tenterais de créer un être qui me ressemblerait ou un organisme plus simple. Mon premier succès avait à ce point exalté mon imagination que je ne doutais pas de ma capacité d’animer un animal aussi complexe et aussi merveilleux que l’homme. Les matériaux dont je disposais ne semblaient guère convenir à une entreprise aussi délicate et aussi ardue mais cela ne devait pas handicaper mon succès. J’étais préparé à affronter une multitude de revers, mes essais pouvaient sans cesse être infructueux et, en définitive, mon œuvre pouvait se révéler imparfaite. Toutefois, je n’avais qu’à considérer les progrès qui s’effectuaient tous les jours dans le domaine de la science et de la mécanique pour espérer que mes tentatives actuelles constitueraient les fondements de mon futur succès.
Dans l’ampleur et la complexité de mon plan, rien ne prouvait que ce fût impossible. Ce fut dans cet état d’esprit que j’entrepris la création d’un être humain. Les dimensions réduites de certaines parties du corps de l’homme m’empêchèrent d’avancer rapidement dans mon travail. Aussi je décidai, au rebours de ma première
intention, de mettre au point une créature de stature gigantesque : il aurait plus ou moins huit pieds de haut et sa carrure serait en proportion de sa taille. Cette décision prise, je passai plusieurs mois à rechercher et à se préparer mon matériel et je me mis au travail. »
(Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne.)

Ça, c’est le Dr Frankenstein et « sa créature »... Avec un principe d’animation extérieur aux organes recomposés, lié ici à l’énergie électrique. Simplification moderne, ou essai de mécanisation d’un principe d’animation extérieur — cet aspect me paraît essentiel pour notre sujet — ; principe d’animation mentionné antérieurement, de façon différente, dans un autre mythe... Celui du Golem.

Un ancêtre de Frankenstein ?... Le rabbin Loew et son Golem :

On dit qu’au XVIe siècle, le rabbin Loew de Prague conçut une créature d’argile à laquelle il réussit à donner l’animation : le Golem. Le Golem du rabbin Loew aurait toutefois eu des prédécesseurs au Moyen Âge, au temps des Croisades et des persécutions des juifs qui les escortaient en Europe. Car le Golem avait pour fonction de protéger les juifs de leurs persécuteurs. Le Moyen Âge était en outre le temps du développement de la Cabale, et de l’essor parallèle de la certitude que les lettres de la Torah avaient un réel pouvoir créateur, qu’avait utilisé Dieu pour faire naître le monde.

Or il y a là, dans les lettres de la Torah, et plus particulièrement dans le Nom de Dieu, le Nom imprononçable, l’élément par lequel la matière reçoit la vie.

Pour un rabbin, cela n’était-il pas confirmé par une parole des Psaumes ? Au Psaume 139 se trouve en effet un passage de la Bible où apparaît le mot Golem : “Mes os ne t'ont pas été cachés lorsque j'ai été fait dans le secret, tissé dans une terre profonde. Je n'étais qu'une ébauche et tes yeux m'ont vu. Dans ton livre ils étaient tous décrits, ces jours qui furent formés quand aucun d'eux n'existait.” (Psaume 139, 15-16.) Golem est ici traduit (dans la TOB) par “ébauche”. Apparaît aussi dans ce passage le livre de vie, écrit dans l’éternité. Or, voilà que c’est ainsi qu’a procédé Dieu avec Adam, le façonnant de la terre avant de lui donner un nom animé par le sien propre, porté dans le souffle divin...

Autant d’éléments d’une conviction qui aurait conduit le rabbin de Prague à concevoir le Golem. Car sa créature recevait la vie du Nom de Dieu que le rabbin insérait dans sa bouche.

Mais l’affaire a mal tourné : le Golem s’est déréglé, en quelque sorte. Plusieurs hypothèses sont avancées pour expliquer ce dérèglement. Depuis une volonté, dans l’entourage du rabbin, de l’employer à autre chose que ce pourquoi il avait été conçu, jusqu’à celle qui lie le dérapage du Golem à un oubli redoutable : le rabbin devait retirer le Nom divin chaque shabbat.

Un vendredi soir il oublia, et rapporte l’historien Gershom Scholem, le Golem se mit à crier avec une force extraordinaire, faisant trembler les maisons et menaçant de tout détruire. Le rabbin décida alors de lui enlever la vie définitivement, lui retira le Nom de Dieu, et le Golem tomba à terre, inanimé.

On dit qu’alors on le déposa dans les combles de la synagogue de Prague, qui existe toujours. Depuis, le rabbin Loew est mort, on connaît sa tombe. Quant au Golem, on n’entendit plus parler que de la terreur qu’inspireraient les combles de la synagogue...

« Mes os ne t'ont pas été cachés lorsque j'ai été fait dans le secret, tissé dans une terre profonde. Je n'étais qu'une ébauche (un golem) et tes yeux m'ont vu. Dans ton livre ils étaient tous décrits, ces jours qui furent formés quand aucun d'eux n'existait. » (Psaume 139, 15-16.)

Différence entre le Golem et « la créature » de Frankenstein (il est intéressant qu’on confonde parfois la créature et le créateur, appelant la créature « Frankenstein », les deux confondus dans une même monstruosité). Différence entre le Golem et « la créature », donc : le Golem est d’argile, la créature de Frankenstein est composée d’organes humains.

En commun : leur « vie » vient d’ailleurs, via l’énergie électrique pour Frankenstein, de façon plus mystérieuse — les lettres de la Torah — pour le rabbin Loew... et pour les deux, ça tourne mal... Selon une des fonctions du mythe : mettre en garde contre ce dont on pressent alors que l’on approche : ces deux mythes sont sans doute à ce point précurseurs de la bioéthique.

Où il faut mentionner un autre point commun : l’analogie argile/Golem – corps/Frankenstein : l’usage du Ps 139 qui parle du corps n’est pas indifférent, avec en arrière-plan la Genèse et l’argile, la poussière, de nos corps : la dimension de l’animation qui fait de la matière un corps, ce corps, en écho d’arrière plan...

Ce faisant, on s’approche sans doute, au XVIe siècle pour le Golem, de la conception qui sera celle de Descartes, sans parler du XIXe de Frankenstein où on en hérite. Cette approche, venue de Descartes, distingue nettement la pensée et l’étendue (ce sont les termes de Descartes), pour notre sujet l’âme et le corps.

La médecine moderne, et jusqu’à celle qui pose des problèmes de bioéthique, doit sans doute quelque chose à Descartes, y compris quand elle se heurte aux limites de cette approche des choses. Mais le corps, autant de pompes et de tuyaux, est-il si exempt d’âme, ne serait-ce que sous forme de mémoire sensorielle, ou sous cette forme que traduit la nécessité de médicaments anti-rejet dans les greffes ?

Cette difficulté concernant les relations de la matière et de la vie du corps, de son animation, du fait qu’il est vivant, est une question qui occupe l’humanité depuis très haute époque.


III

Anthropologies diverses

L’histoire de l’Église témoigne à son tour de cette préoccupation, transmise au christianisme. On a quatre types d'approche discernables dans l'histoire de l'Église, qui correspondent globalement aux approches classiques en dehors du christianisme :

- Type platonicien : l'âme préexiste au corps, subsiste par elle-même. Elle descend dans un corps, généralement par punition d'une faute antérieure, éventuellement en mission. Le moment de l'animation du corps (fœtal) est nécessairement vague. Cette position a eu une grande importance dans l'Église primitive, notamment à Alexandrie.

- Type stoïcien : l'âme est immanente, substance universelle dans la nature. Concernant la vie humaine, elle est transmise par analogie à la génération, dans ce qui a été nommé « traducianisme », et est donc présente au corps de la conception à la mort. Éventuellement professée parallèlement avec la doctrine platonicienne, cette conception stoïcienne était celle de courants importants de l'Église primitive. C'est la position d'un Père comme Tertullien. Supposant l'animation immédiate, dès la conception, et en l'absence de textes bibliques décisifs, cette position n'est peut-être pas sans rapport avec la sévérité de la discipline ecclésiale ancienne contre l'avortement.

- Type aristotélicien : l'âme est la structure du corps. Cette position a fini par l'emporter dans l'Église médiévale. Elle est devenue incontournable, nettement précisée, suite à l’œuvre de Thomas d'Aquin. Elle admet une relative distance entre l'âme et le corps, l'un n'existant pourtant normalement pas sans l'autre. Leurs modes de production sont toutefois nettement distingués : le corps est le fruit de l'union sexuelle des géniteurs humains, l'âme est créée directement par Dieu. Contrairement au traducianisme, dans cette perspective, dite « créatianiste », l'animation est généralement médiate, l'âme n'étant créée par Dieu que pour un corps suffisamment développé (selon Aristote et Thomas d'Aquin, 40 jours pour les garçons, 80 jours pour les filles). D'où la tolérance de l'avortement précoce par l'Église catholique au XIIIe siècle.

- Approche relationnelle : cette nouvelle approche a vu son crédit croître depuis le siècle dernier. Ici, on distingue la notion de vie humaine de la notion de personne, seule dotée de tous les droits — droits de l'homme par exemple. Cette approche se démarque de la charge « ontologique » et « biologique » des autres approches, connotées par la philosophie grecque de l’être, où l’âme apparaît aisément comme une sorte de substance parallèle. Ici en revanche, l’ « âme » s’écrit mieux entre guillemets, désignant selon l’étymologie le simple fait que l’être « animé » est animé, « vivant », donc. Ici, l'élément de l'accueil et de la relation, par et avec Dieu, ou par et avec autrui, est constitutif de l'accession de la vie humaine au statut de personne humaine et de la dignité qui l'accompagne. Cette approche recoupe aussi l'analogie biblique du souffle : la statue d'argile de la Genèse ne devient « âme vivante » que par le don de l'élément relationnel qu'est le souffle, qui suppose une autonomie respiratoire.

Où l’on rejoint le souffle qui fait que la matière, l’ébauche (le golem), est animée, selon le Ps 139 et selon la Genèse. Ce à quoi fait écho le Nouveau Testament concernant la participation à la mort et la vie de résurrection du Christ : « Votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu » (Colossiens 3, 4).

De toute façon, une vie dont la source est au-delà de la matière où elle advient, et où seulement elle advient. Ma vie ne m’appartient pas, cela alors même qu’elle advient dans cette matière que j’appelle mon corps ! Le souffle de vie qui m’anime scelle sa relation incontournable avec le souffle primordial, la source première de l’appel de Dieu. Relation avec un autre ultime... et qui se présente à moi dans la présence d’autrui, concret.

L’idée est au fond très traditionnelle. On la trouve dans le concept de philosophie zoulou umuntu ngumuntu ngabantu : "Je suis ce que je suis parce que vous êtes ce que vous êtes" ou encore : "Nous sommes faits de l’humanité des autres" (concept repris par l’évêque Desmond Tutu).

Qu’est-ce que l’homme, qu’est ce que la vie, ce sont les questions que j’ai essayé de poser à travers ces mythes et ces éléments d’histoire pour en venir à ces autres questions, d’éthique, que posent les techniques que ces mythes modernes ont déjà interrogées à leur façon.


IV

Principes et définitions bioéthiques

- On sait que le terme « bioéthique » est composé de deux mot grecs signifiant : vie, et éthique (soit à peu près morale, ou comportement), d'où littéralement, à peu près : « comportement moral relatif à ce qui concerne la vie ».

- Selon le Comité Consultatif d'Éthique, la bioéthique concerne « les problèmes moraux qui sont soulevés par la recherche dans les domaines de la biologie, de la médecine ou de la santé. »

Quatre principes généraux concernant la façon dont les choix sont opérés en bioéthique :

- Autonomie : le patient est considéré comme capable de prendre les décisions en ce qui le concerne, par exemple en matière d'euthanasie. C'est de sa santé, de son bien-être, qu'il s'agit. Cela peut toutefois se nuancer par l'autonomie du médecin.

- Non maleficentia : déjà présent dans le serment d'Hippocrate (IVe s. av. J.C.), « avant tout ne pas nuire ». Principe qui peut sembler relativisé aujourd'hui par le principe d'autonomie du patient.

- Beneficentia : présent aussi chez Hippocrate sous les termes « le salut du malade est le sommet de la loi ». Se distingue de la non maleficentia par exemple au plan du droit par la condamnation de la « non-assistance à personne en danger », qui exige outre ne pas faire de mal, de faire du bien. Cela concerne aussi la nécessité de prévenir le mal.

- Justice : concerne par exemple la question de la répartition équitable des moyens rares : disons que la Sécurité Sociale en procède. Ce principe pose aussi la question des priorités dans la recherche en fonction des moyens. Il pose de même la question du fossé, de l'abîme, entre le Nord et le Sud de la planète concernant l'accès au soin, voire plus crucial encore. J’y reviens...

À ce point se pose la question : qui est responsable de dire l’éthique ? Chacun et tous, on le comprend, on le pressent. Si ce n’est pas la tâche spécifique d’un clergé, d’Église, d’Université (corps de philosophes, ou que sais-je), ce n’est pas non plus spécifiquement celle du corps médical, au risque de le voir devenir un nouvel corps de spécialistes exclusifs, un nouveau corps clérical. Le psychiatre Roland Jaccard dénonce ce qu’il appelle un nouvel ordre thérapeutique substitué à l’ancien ordre clérical, mais qui ne l’est pas moins !

Voilà qui complique encore les choses. Où ce n’est pas en tant que corps médical, mais en tant qu’être humains, tout simplement que ces questions se posent au corps médical comme à tout un chacun.


V

Hiérarchie des vies !!!

Un exemple concret :
Le Sida et l’Afrique : Les cobayes de l'industrie pharmaceutique au Cameroun, au Ghana, au Nigeria, au Malawi, au Botswana…

C’est le titre d’une émission de télévision, «Complément d’Enquête» présentée par Benoît Duquesne le lundi 17 janvier 2005 très tard le soir. Il est presque minuit quand passe ce reportage hallucinant sur la chaîne de télévision française France2. L’heure tardive n’a pas empêché un flot d’indignations en écho à ce reportage relatant les tests sur des prostituées camerounaises d’une thérapie contre le Sida, l’antirétroviral et préventif Ténofovir.

Le reportage dévoile le cynisme du laboratoire Gilead, dénoncé à Douala : des milliers de pauvres des pays ravagés par la misère qui sont les victimes des pratiques productivistes et mercantiles d’une des industries les plus lucratives et les plus influentes du monde. Les essais humains en Afrique ont une longue, trop longue histoire et le nécessaire recul à prendre par rapport aux révélations au minimum partielles d’une émission de télévision publique française ne dispenseront pas d’un état des lieux global sur les tests et le statut international de l’humain en Afrique.

Les détails :
Depuis le mois de Septembre 2004 ce laboratoire pharmaceutique, Gilead, s’est implanté au Cameroun à Douala pour (officiellement) tester un médicament ‘préventif’ du nom de VIREAD sur des jeunes camerounaises séronégatives !

A raison de 4 Euros par mois + des examens médicaux gratuits et une promesse de prise en charge en cas de contamination, les filles sont encouragées à n’avoir que des rapports sexuels non protégés avec des partenaires multiples. On leur ment que ce fameux VIREAD les protège, que c’est un vaccin et qu’elles ne pourront plus jamais être contaminées. En plus, elles auront contribué au progrès de la science !

Le but (toujours officiel) de cet essai est justement de voir si le fameux VIREAD protège. Donc après avoir absorbé cette pilule sans du tout savoir ce qu’elle contient, les filles sont livrées à la nature et reçoivent 4 Euros par mois lorsqu’elles viennent se faire tester mensuellement pour le Sida et pas pour les autres MST tout aussi graves comme les hépatites et autres maladies virales...

(Officiellement), 400 filles volontaires qui ne sont pas informées du tout ont ainsi été recrutées [...]. Beaucoup de ces filles ayant déjà été contaminées, ont été purement et simplement abandonnées dans la nature (témoignage à l’appui). [...]

Un responsable du ministère de la santé déclare sans aucune crainte de choquer que son poste a été crée après l’implantation de ce laboratoire. Donc il n’a pas pu empêcher cela et il ne peut interdire ce test.

De tels tests se passent actuellement (en 2005, mais rien ne permet de dire que ça a changé) dans plusieurs pays pauvres tels que Haïti, Jamaïque, République Dominicaine, Cambodge et d’autres pays africains, nous avons vu la République centrafricaine par exemple… On a parlé de 10 pays sans les citer tous explicitement [...]. (Dr Judith Kareine Dubois, M.D ; Dr Abbé, Pharmacologue.)

*

Voilà qui pose à nouveau de façon radicale la question troublante posée d’entrée : qu’est-ce qu’on entend par « la vie est sacrée » ? Celle des prostituées des pays pauvres « embauchées » par les laboratoires des pays riches serait-elle moins « sacrée » ?

Nous voilà à mon sens au cœur de la question bioéthique.


VI

Sacré et don

À ce point on peut inverser la problématique du « sacré ». Et déjà abonder dans le sens de l’exclusion radicale de toute insertion financière, de tout parasitage financier : on est dans l’hors de prix.

L’exemple que met en exergue le reportage sur les prostituées cobayes rejoint celui des achats d’organes (et déjà de l’achat de sang), achat d’organes répandus dans les pays pauvres, notamment de reins (mais pas uniquement), scandale qui pose la « sacralité » de la vie dans une hiérarchie avec les pauvres en bas, les riches en haut. Quid à ce point de la justice comme règle en bioéthique ?

La même hiérarchisation rejoint la question de la possibilité des choix possibles comme à un bout de l’échelle hiérarchique celui du sexe des enfants, choix qui ira toujours dans le même sens si une fille risque de devenir une charge, à l’autre bout le choix des caractéristiques eugéniques.

À ce point la bioéthique s’inscrit dans un problème global de gestion du déséquilibre du monde : si l’on veut sérieusement évacuer la question financière des questions de bioéthique (et c’est indispensable), il faut s’attaquer de front à la celle de l’abîme de l’écart des richesses, sauf à créer un monde monstrueux, où Frankenstein fera figure d’amateur.

Car il ne faut pas se leurrer : tout ce dont on est techniquement capable se fera, se fait souvent déjà, et se fera dans l’horreur si on ne règle pas cette question clef.

Où, à l’aune des techniques les plus sophistiquées, notre monde plonge dans les conceptions les plus archaïques du sacré — étymologiquement lié au sacrifice, et précisément au sacrifice humain.

Ici, celui qui est au bas de la hiérarchie est celui que l’on sacrifie.

Dans les sociétés antiques, on a appris à gérer le phénomène du bouc émissaire, que l’on tuait pour le maintien de la cohésion / de la santé de la société dominante, en l’institutionnalisant via la capture d’un prisonnier (au plus bas de la hiérarchie) que l’on préparait à son futur sacrifice — prisonnier plus tard remplacé par un animal domestiqué en vue du sacrifice.

Vous avez reconnu la théorie de René Girard (l'auteur de, entre autres, « La violence et le sacré »), qui décrit l’origine probable du phénomène, le désir mimétique, la convoitise de la même chose par plusieurs, voire par tous :

Si deux individus désirent la même chose, dit-il — et qu’est-ce qui est plus « mimétiquement » désirable que la « santé » esthétique, par ex., selon les normes médiatiques (outre la richesse, l’intelligence, la « jeunesse », etc.) ? — ; si deux individus désirent la même chose, il y en aura bientôt un troisième, un quatrième. Le processus fait facilement boule de neige. Et on reconnaît là le point de départ de toute querelle — ce qui fait que le fautif n'est pas celui qui commence (en fait on ne sait jamais qui c'est), mais celui et ceux qui continuent.

L’objet de la querelle est vite oublié, tandis que les rivalités se propagent, et le conflit se transforme en antagonisme généralisé : le chaos, « la guerre de tous contre tous » (ce que Girard appelle la "crise mimétique").

Comment cette crise peut-elle se résoudre, comment la paix peut-elle revenir ? Ici, les hommes ont trouvé « l'idée » d'un « bouc émissaire » (le terme fait référence à l'animal expulsé au désert chargé symboliquement des péchés du peuple selon la Bible).

La santé sociale est en cause, à laquelle va être sacrifiée une victime. Cas très connu : la peste au Moyen Âge. Moins connu, mais quand même, les stigmatisations modernes concernant le Sida (l’exemple des prostituées camerounaises ne nous mène pas loin de cela).

C’est ainsi, précisément, qu'au paroxysme de la crise de tous contre intervient ce « mécanisme salvateur » : le tous contre tous violent se transforme en un tous contre un (ou une minorité), qui n'a d'ailleurs même pas, en général, de rapport avec le problème de départ ! Si le report sur un « bouc émissaire » ne se déclenche pas, c'est la destruction du groupe, de la santé commune. Pourquoi « mécanisme » ? C'est que sa mise en marche ne dépend de personne mais découle du phénomène lui-même. Plus les rivalités pour le même objet — la santé perdue dans la cas de la peste — s'exaspèrent, plus les rivaux tendent à oublier ce qui en fut l'origine, plus ils sont fascinés les uns par les autres.

À ce stade de fascination haineuse la sélection d’antagonistes va se faire de plus en plus instable, changeante, et il se pourra alors qu'un individu (ou une minorité) polarise alors l'appétit de violence. Que cette polarisation s'amorce, et par un effet boule de neige elle s'emballe : la communauté tout entière (unanime !) se trouve alors rassemblée contre un individu unique (ou une minorité).

La violence à son paroxysme aura tendance à se focaliser sur une victime et l’unanimité à se faire contre elle. L’élimination de la victime fait tomber brutalement l’appétit de violence dont chacun était possédé l’instant d’avant et laisse le groupe subitement apaisé et hébété. La victime gît devant le groupe, apparaissant tout à la fois comme l’origine de la crise et la responsable de ce miracle de la paix retrouvée – par une sorte de « plus jamais ça ». Elle devient sacrée, c'est-à-dire porteuse du pouvoir prodigieux de déchaîner la crise comme de ramener la paix, la santé, dans la cité.

C’est la genèse du religieux selon Girard, du sacrifice rituel comme répétition de l’événement violent fondateur.

Le sacrifice rituel se retrouve dans toutes les communautés humaines et les innombrables mythes les expliquant qui ont été recueillis chez les peuples les plus divers. Avec toujours une sélection victimaire (par exemple une infirmité, faiblesse, pauvreté ?), victime qui est à l’origine de l’engendrement de l’ordre rétabli qui régit le groupe, et lui fait réintégrer la santé.

C’est au point que René Girard y voit la caractéristique essentielle de l’hominisation. Ce basculement vers la sacralisation de la vie via la sacralisation du sacrifié... Car le sacrifié focalise le sacré, ambivalent, donc. La querelle mimétique et sa résolution sacrificielle s’institutionnalise.

Où en bioéthique, l’affirmation répandue « la vie et sacrée » prend une tournure autrement inquiétante, dans cette relation ambivalente, jusqu’au monstrueux, entre sacré et sacrifié.

La sacralisation de la vie heureuse au prix éventuel du sacrifice de celui, de ceux, qui permettent le maintien de la société en l’Etat — en l’occurrence la société monstrueuse qui est celle d’un monde globalisé à la façon du nôtre.

Selon René Girard, le Christ mourant a opéré définitivement le dévoilement de ce phénomène et de sa monstruosité, puisqu’il désigne totalement cette façon de s’être octroyé le droit d’avoir pompé la vie de celui, qui n’est nullement coupable, nullement passible du châtiment qu’on lui a infligé, mais qu’il a subi quand même, et par lequel la société s’octroie la sacralité de sa vie.

La bioéthique face aux conditions de confort d’une vie « digne d’être vécue », c’est-à-dire avec ses possibilités optimum de richesse, de beauté, d’intelligence et de bonne santé est confrontée à cette question parfaitement archaïque au cœur de ses capacités techniques.


VII

Reconnaissance / umuntu ngumuntu ngabantu, autre ultime

Où l’on revient au principe selon lequel la source de la vie qui advient via un organisme, n’en demeure pas moins extérieur à cet organisme.

Le souffle de vie de la Genèse auquel fait écho pour la vie nouvelle la parole de l’épître aux Colossiens : « Votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu » (Colossiens 3, 4).

Puisqu’on a en sous-titre de notre rencontre « une parole protestante », c’est le moment de rappeler que c’est là un des principes fondateurs de la Réforme, ce qu’on a appelé le « forensisme », à savoir : la grâce, qui fonde le salut, est « forensique », elle m’est étrangère (du mot latin « forens », qui a donné « forain », étranger).

Je ne suis pas la source de ma vie, je n’en suis donc en aucun cas « propriétaire » — ce qui correspond à une devise classique de la Réforme : « coram Deo sola fide vivere », vivre devant Dieu par la foi seule.

Dans le cadre d’un vie communautaire désormais mondiale, ce vis-à-vis ultime et inaccessible : « nul n’a jamais vu Dieu, il se dévoile sous figure humaine » (Jean 1, 18) pose la question clef, me semble-t—il, de la bioéthique : comment vivra-t-on ensemble – puisqu’on vivra de toute façon ensemble en regard des possibilités ouvertes par les nouvelles technologies médicales ?

"Je suis ce que je suis parce que vous êtes ce que vous êtes" ou encore : "Nous sommes faits de l’humanité des autres" — umuntu ngumuntu ngabantu. Une relation de reconnaissance.

Ce vis-à-vis n’en sera un que s’il renonce radicalement à toute hiérarchie qui en ferait une dualité d’esclaves sacrifiés et de matériau au service des riches, beaux, intelligents et en bonne santé.

Un monde de cauchemar qui doit être ciblé et dénoncé à l’avance pour que ce monde soit celui où ma dignité aura pour fondement la reconnaissance pour la dignité de ceux en solidarité desquels je suis : "Je suis ce que je suis parce que vous êtes ce que vous êtes."

RP, Ajaccio, 19.03.11
La vie est-elle sacrée ?
Une parole protestante
sur les questions de la bio-éthique



jeudi 17 février 2011

Le Sermon sur la Montagne — l’Évangile, la Loi et les Prophètes




“Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes. Je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir” (Matthieu 5, 17). Voilà qui me semble central dans le Sermon sur la Montagne, et qui pose d’emblée la question classique de la relation de la Loi et de l’Évangile.

On peut aborder la question de cette relation de l'Évangile et de la Loi par plusieurs biais : en premier lieu ce biais classique, celui de la relation entre les deux Testaments dont l'un enseignerait la Loi et l'autre la grâce.

Approche commode, qui a même valu aux écrits des Apôtres le titre global d'Évangile, entendu dès lors comme le Nouveau Testament, celui de la grâce, opposé à ce qu'en contrepartie on intitule de façon plus ou moins consciemment péjorative l’“Ancien Testament”, document perçu à terme comme dépassé et affreusement légaliste, tatillon et vengeur. Avec un peu d'attention, on s'accordera à reconnaître les limites de cette approche par laquelle on en vient à plus ou moins long terme à faire du Nouveau Testament une loi nouvelle censée remplacer l'ancienne, nouvelle loi dite loi de charité, ou d’amour, face à celle d’un Dieu bizarre.

C'est de cette façon qu'en toute bonne foi, on annexe à l’Évangile les préceptes de la Torah que l'on juge positifs, comme celui du Lévitique “tu aimeras ton prochain comme toi-même”.

Ce qu’on appuie de citations mal interprétées de ce même Sermon sur la Montagne, comme “si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux” (Mt 5, 20) !… En ne prenant pas garde au fait que ce propos n’a de sens que si précisément la justice en question est remarquable (cf. infra).

Eh bien, ce Dieu que l’on trouve bizarre est celui que Jésus appelle son Père. Et la Loi dont Jésus dit qu’il n’en passera pas un seul trait de lettre est celle de ce Dieu, la Torah, l’“Ancien Testament”, plus particulièrement ses cinq premiers livres.

On comprend alors que cette façon d’opposer deux Testaments est erronée. D’autant plus qu’en regardant notre texte de près, il est facile de voir que Jésus ne remet pas en cause la Torah, mais certaines interprétations accommodantes qui en sont faites. Ce en quoi il est en parfait accord avec l’enseignement juif.

On vient de dire que certains s’imaginent que le commandement “tu aimeras ton prochain comme toi-même” est une invention de Jésus. C’est un commandement du Livre du Lévitique. Ou sachant cela, on se contente de dire que les pharisiens ignoraient que c’était là un commandement central de la Torah. C’est faux aussi : il suffit de lire la parabole du Bon Samaritain pour voir que c’est le pharisien lui-même qui présente à Jésus ce commandement comme central. Alors — toujours cette volonté de penser que Jésus innove — on en vient, au regard de des paroles de Jésus dans Matthieu, à penser que la Torah enseignait la haine des ennemis. Or la Torah ne dit jamais ça.

Où l’on retrouve le “si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens”… en ne prenant pas garde au fait que ce propos n’a de sens que si précisément la justice en question est remarquable — cf. Luc 18, 9-14 et la parabole du pharisien et du publicain. Justice remarquable, donnée en exemple — c’est là la pointe — pour dire que tout homme, même celui-là, le scribe ou pharisien le plus remarquable, reste insuffisant pour le Royaume ! Cf. Mt 19, 25-26 : “Qui peut donc être sauvé ? demandent les disciples. Jésus les regarda, et leur dit : Aux hommes cela est impossible, mais à Dieu tout est possible.”

Ce qui n’induit pas quelque laxisme découragé, mais au contraire une exhortation vigoureuse — Mt 5, 48 : “vous serez donc parfaits, comme votre Père céleste est parfait” ! La “perfection” en question ne consiste pas en un état tel qu'il nous arracherait à notre humanité et à ses faiblesses, mais en une visée sérieusement poursuivie, qui se traduit en comportement accompli, — mature, pourrait-on dire selon un sens possible de “parfaits” : l'imitation, dans le cadre de nos limitations, de Dieu faisant pleuvoir ou se lever le soleil sur tous, sans conditions.

*

Ce à quoi Jésus s’oppose, c’est à une interprétation accommodante et laxiste de la Torah. Comme à l’idée que l’amour du prochain qu’elle commande s’arrêterait aux frontières de la nationalité, de la religion, que sais-je encore. C’est à cela que Jésus s’oppose, et pour ce faire, c’est à la Torah qu’il renvoie. Jésus se veut non pas innovateur en inventant une autre Torah, mais réformateur d’un judaïsme que certains ne prenaient pas assez au sérieux.

Ainsi, la Loi se trouve aussi bien dans le Nouveau Testament, Loi qui est la même que celle de la Bible hébraïque ; et par ailleurs l’Évangile sous l’angle où ce mot désigne le salut pas la foi seule, se trouve aussi dans la Bible hébraïque, où il est le même que celui du Nouveau Testament. L’Évangile est au cœur de la Loi. Sous un certain angle il est la Loi elle-même.

Jésus est annoncé comme le Messie, celui qui va instaurer le Royaume de Dieu, ou “des cieux”, selon la façon que l’on a, et que Jésus ne remet pas en question, d’employer des figures de style pour ne pas prononcer à tout bout de champ le nom de Dieu — pour ne pas, toujours le respect de la Torah, prononcer son nom en vain. Que son nom soit sanctifié ! Ne jurez donc pas, rappelle Jésus, si c’est pour mentir, — ni par le ciel, ce mot qu’on emploie pour désigner Dieu — en ayant la prudence de ne pas l’atteindre, ni même, plus prudent encore, par la terre, marchepied de Dieu, ni encore par Jérusalem, ville de l’Envoyé royal de Dieu. Efforcez-vous seulement d’être vrais et sincères.

Le faux témoignage contre son prochain ou la transgression de ses propres serments, quelle qu’en soit la forme, sont des offenses à Dieu, des atteintes à sa sainteté. Simplement parce qu’il a commandé. Toujours le refus des accommodements avec la Torah ; qui reviennent toujours finalement à se prendre un peu pour Dieu, comme jusqu’à vouloir se venger soi-même parce que la Torah a dit “oeil pour oeil dent pour dent”. Parole qui elle, reste vraie, mais ne nous appartient pas. C’est à Dieu seul qu’appartient le jugement et la vengeance. Se mettre à la place de Dieu pour se venger soi-même est encore une façon de transgresser la Torah, et plus particulièrement le commandement d’amour.

Jésus apparaît donc comme celui qui va instaurer en ce monde, par un ensemencement intérieur de la parole de Dieu, ce règne, le Royaume des cieux que tout le monde espère.

Un monde enfin pacifié, où ont cessé toutes douleurs, jusqu’à la mort elle-même, par la résurrection. Or, on devinait à travers les prophètes, que dans le Royaume, le rapport à la Loi serait différent. Ils en promettaient l’inscription dans les cœurs, ce que Paul soulignera vigoureusement concernant l’évangélisation des païens.

De là à en déduire que chacun connaîtra si bien Dieu, que du même coup chacun pourra faire ce qui lui plaira, le chemin est court et certains le franchissent, et pourquoi pas dès aujourd’hui. C’est à cela que Jésus s’oppose. Au contraire, lorsque la connaissance de Dieu sera inscrite dans les cœurs, répandue comme l’eau l’est au fond les mers, loin de transgresser la Torah, tout le monde la respectera du fond du cœur, elle sera accomplie, et pas abolie, et jusqu’à ce jour, pas un trait de lettre n’en sera effacé.

Non seulement la Loi n’est pas abolie, mais notre nourriture spirituelle est de la mettre en pratique. C’est là ce qui fait notre grandeur, comme sa transgression fait notre petitesse. C’est là ce qui nous fait croître devant Dieu. Alors, non seulement il ne faut pas s’imaginer quelque laxisme dans le Royaume ; mais il vaut mieux concevoir que dans le futur sanhédrin, ce tribunal en Israël, non seulement, on ne tolèrera pas le meurtre, mais on en condamnera, et c’est vrai dès aujourd’hui, jusqu’à la racine, l’insulte. Face à la Loi de Dieu, il n’y a donc pas d’autre solution que la réconciliation. Pas de vengeance, certes, pas de meurtre, même en pensée, à plus forte raison. La réconciliation pour un Royaume de paix. Tout faire pour cela, la réconciliation.

Et quant au commandement condamnant l’adultère, non seulement il n’est pas aboli non plus, mais il s’agit de prendre garde que la répudiation elle-même en est une des formes. L’adultère est mépris de l’aimé à travers un mépris de sa propre promesse. Pas question de se parjurer, précise Jésus juste après, pas question d’adultère, même sous cette forme déguisée, — encore et toujours cette volonté de s’accommoder avec la Torah qui consiste ici en un renvoie légal, la répudiation. Pas d’adultère, pas même sous forme de répudiation, et pas même d’ailleurs, sous la simple forme de la convoitise de la femme d’autrui. Ici aussi Jésus renvoie au cœur, à la question de la convoitise.

Mais au-delà de tout cela, c’est bien de la question libération qu’il est question dans l’instauration du Royaume par le Messie, et de la restauration de la Loi comme Évangile. Regardons-y de près : y a t-il libération plus rigoureuse que dans une prise au sérieux radicale de la Loi ? On a parlé de la convoitise : qu’est-ce sinon un esclavage perpétuel ?

Et qu’en est-il du désir de meurtre, ou de vengeance, ou du besoin permanent de se justifier et de contourner la vérité d’une parole droite ? Voilà que Jésus nous ramène au cœur véritable de la libération. Écouter, et entendre la Parole de Dieu.

L’Évangile est toujours un ordre qui libère, un ordre qui ne libère que si on l’exécute. La parole qui libère le paralytique est cet ordre “lève-toi et marche”. Elle ne le libère que s’il y obéit, s’il se lève. La parole qui libère Lazare de sa tombe est “sors”. Elle ne le libère que s’il l’entend et l’exécute. La parole qui libère le peuple de l’esclavage est encore un ordre, une loi, la Torah, résumée dans les dix commandements, ou plutôt les dix paroles, avec en premier : “je suis le Seigneur ton Dieu qui t’ai libéré de l’esclavage”. Cette parole, la Torah, ne libère le peuple que s’il la prend au sérieux, s’il y obéit. C’est cette même parole qui nous libère de la même façon et dont Jésus rappelle qu’elle ne libère que si on la prend radicalement au sérieux.

Elle est un ordre qui met en marche... Si on ne se laisse pas envahir par la colère et la rumination du meurtre, si on se s’abandonne pas à la convoitise, au désir de vengeance, etc. Cette loi ne sera pas abolie, c’est toujours la même, même si certains aspects comme les cérémonies varient d’un peuple à l’autre — ce sur quoi Paul insistait ; ou varient d’un temps à l’autre : après la destruction du Temple, les aspects du rite qui y sont liés deviennent inapplicables. Ils seront réorganisés de feux façons différentes. C’est l’origine de la séparation du peuple en deux rites, le rite talmudique et le rite chrétien. Mais la Loi n’est nullement abolie. Elle est la fin de l’esclavage, la norme de la liberté. L’essentiel de la Loi est toujours l’Évangile.

R.P.
AJC Antibes, 17.02.11


vendredi 4 février 2011

Le sacré et la répulsion (2) "Plus jamais ça !"





Point de départ : Le sacré, que le religieux investit, dépasse le religieux. Confondre le religieux qui civilise le sacré, et le sacré qui le précède, le suit, et le déborde infiniment, c’est se condamner à ne pas percevoir notre propre sacré, moteur de nos actes et de nos conceptions du monde, de nos idées de ce qui est acceptable et de ce qui ne l’est pas... Ou ne l’est plus : « plus jamais ça »... La question se pose de savoir quel nom nouveau a emprunté la nouvelle sacralité, qui peut donc aller jusqu’à ne même plus se reconnaître sous le nom de « sacré »...

*

Le Décalogue et les déclarations Droits de l’Homme. Des façons de « plus jamais ça »


Le Décalogue

« Décalogue » : le mot signifie « dix paroles ». Il est préférable à « dix commandements » puisque, contrairement aux neuf autres, la première parole : « Je suis le Seigneur ton Dieu qui t’ai libéré de l’esclavage », n’est pas un commandement. Le Décalogue commence par une proclamation : Dieu donne la liberté au peuple qu’il s’est allié. C’est la part de Dieu dans le contrat de l’Alliance. La pratique des autres paroles est la part du peuple.
La liberté est donnée après la captivité. Elle met fin à une situation devenue insupportable, l’esclavage. La loi qui accompagne ce don de la liberté a pour fonction d’éviter au peuple de retomber dans l’esclavage ou toute autre situation catastrophique.
La liberté est garantie par le fait que la loi est donnée comme n’ayant pas d’auteur humain, pas de pouvoir humain qui en serait la source, comme celui qui vient de s’avérer esclavagiste.


La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789

Le peuple français connaissait une situation d’oppression et d’arbitraire sous une royauté absolue. En 1789, la situation devient insupportable. Un sursaut y met fin. Pour garantir la liberté reçue, une loi est proclamée, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Proclamée « sous les auspices de l’Être suprême », elle est présentée sur l’image de tables semblables à celles qui représentent le Décalogue. Ce n’est pas par hasard : don de liberté, suivi d’une loi pour que l’acquis ne se perde pas. Là encore « sous les auspices de l’Être suprême » contre tout arbitraire comme celui auquel on vient d’échapper, celui d’une monarchie absolue.


La Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1948

L’Europe, et, à travers elle, le monde, ont failli s’autodétruire. On a tenté d’exterminer un peuple. Le chaos semble avoir atteint un point de non-retour. Mais dans un sursaut, le monde reçoit à nouveau la liberté. Une loi est proclamée, une nouvelle déclaration de droits humains, universelle — c’est à dire valable pour tous les êtres humains. Même modèle dans que dans les deux cas précédent : chaos - libération - loi. Avec des éléments nouveaux soulignés face à de nouvelles menaces. Ici le refus du racisme, et le refus de l’oppression des femmes.

Actualité récente — rappelée par les événements à Haïti : la dette la France à Haïti concernant la déclaration des Droits de l’Homme et son application est incontournable. C’est aux députés haïtiens que la France doit sa première abolition de l’esclavage (1794).
La loi Taubira Loi adoptée à l'unanimité par l'Assemblée nationale le 6 avril 2000 sur la proposition de Mme Christiane Taubira, députée de Guyane) s’inscrit dans ce souvenir :
Article 1 de la loi Taubira :
« La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, perpétrés à partir du XVe siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanité. »

*

Où un sacré nouveau, un droit qui relève du sacré, en l’occurrence indépassable comme instance ultime, s’ancre dans le refus de ce qui ne doit plus advenir, dans la répulsion à l’égard d’un passé épouvantable. Le sacré finit par s’assimiler à un avenir meilleur, en répulsion contre tout ce qui fait obstacle à cet avènement... Un lendemain meilleur se substitue à un hier trop lourd, la transcendance allant parfois jusqu’à s’identifier au futur. Et puisque nous sommes aujourd’hui plus proche du futur qu’antan, aujourd’hui devient, comme signe de demain, chargé d’un sacré qui est sommé de déserter hier, où il n’a été que monstruosité...

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Le sacré comme substitution

Rappel : Le sacré, que l'idole investit, dépasse, on l’a vu, le religieux, y compris en ce qu'il n'a plus cette certaine dimension relative du religieux : relier, ou relire, c'est forcément relatif à quelque chose, ce qui offre donc la possibilité d'une prise de distance, que ne permet pas forcément le sacré — qui, lui, occasionne le « c'était mieux avant », parlant des jours de l'événement fondateur, y compris le moment des déclarations de droit, moment dont le temps nous éloigne... Mais dont subsiste le souvenir diffus que là s’est signifié un « plus jamais ça », un référentiel répulsif, un radicalement insupportable.

« Dis-moi ce qui t'insupporte irrémédiablement, et je te dirai quel est ton totem » : aux caricatures de Mahomet répondent les caricatures de... la Shoah ! Où Ahmadinejad pointe le sacré européen contemporain : un sacré « négatif », en forme de « plus jamais ça », un « plus jamais ça » fondateur des repères actuels, à commencer donc par la Déclaration universelle des Droits de l'Homme de 1948. L'attitude d'Ahmadinejad montre que l'universalité de ce fondement universel tend à se relativiser... tandis que le « plus jamais ça » se fragilise jusqu'en Europe d'où il a émergé.

Voilà qui hypothèque lourdement l'idée d'une communauté internationale, quand en outre le sacré universaliste des Droits de l'Homme sert trop souvent d'alibi à des violences dont les fondements en Droits de l'Homme ne leurrent personne ! Et pourtant le recours au « plus jamais ça » est plus que jamais urgent : où il est donc paradoxalement périlleux de le reléguer dans la sphère mythique du sacré, sachant qu’en présence du sacré, on ne dialogue pas, on vénère. Et où parallèlement il est urgent de reconnaître comme patrimoine commun tous les domaines de la culture humaine.

Quid du « plus jamais ça » de la Shoah quant à la nature de son rapport avec les débouchés actuels, européens, et aussi proche-orientaux, et particulièrement quant au conflit israëlo-palestinien (que vise évidemment la « désacralisation » façon Ahmadinejad) ?

On se trouve là à un carrefour entre théologie et idéologie (et à un carrefour des basculements dans la négation de l'autre, de bonne foi — ou pas) :

Le dialogue judéo-chrétien issu du « plus jamais ça » a permis de déceler qu'une des racines débouchant sur la Shoah est ce qu'on appelle la « théologie de la substitution », qui a dominé dans le christianisme depuis plus d'un millénaire (si ce n'est presque deux). L'idée on le sait, est en gros que la religion la plus récente se substitue à celle qui précède (qui dès lors, à terme, n'a logiquement plus lieu d'être), reléguée dans le passé. Une idéologie de la non-reconnaissance (et la sagesse requiert la reconnaissance : « nous sommes des nains montés sur des épaules de géants » – cit. Bernard de Chartres, 1130-1160).

L'abandon de la théologie de la substitution est au cœur du dialogue judéo-chrétien contemporain — abandon dont un précurseur est Calvin (qui souligne qu'il ne saurait y avoir substitution car Dieu ne renie pas ses propres engagements : l'Alliance avec Israël est toujours valide). Mais jusque là, elle a fait des ravages. Non seulement dans le monde religieux : on la retrouve, outre le christianisme, dans l'islam, où elle consiste à penser que l'islam abolit les religions antérieures - qui subsistent donc provisoirement, sous une protection précaire (le statut de dhimmis), équivalent de la protection avignonnaise des « juifs du pape ». L'idée est d'une autre façon derrière la persécution des hérétiques (relégués eux, non pas dans le passé, mais dans le sacrilège déstructurateur : figure type, les cathares). Les deux notions (hérésie et « protection ») se rejoindront en France catholique d'Ancien régime avec l'Édit de Nantes « protégeant » les hérétiques protestants, un Édit voué à... être révoqué par Louis XIV au prétexte qu' « il n'y a quasiment plus de protestants ».

L'idée de substitution est reprise aussi en dehors des cercles religieux, quand les Lumières censées dissiper les ténèbres, vouent donc logiquement aux ténèbres les tenants de pensées qui n'entrent pas dans la marche du progrès de « la » Civilisation. Voltaire, au-delà de sa bénéfique militance pour la tolérance, est à ce point remarquable (mais, homme de son temps sans plus, il n'est pas le seul), méprisant à l'égard des juifs comme à l'égard des autres « races inférieures » (« nègres », « Indiens », etc.). À ce point, on a quitté la théologie de la substitution, et on est entré dans une sorte d'idéologie de la substitution, en marche vers sa justification « scientifique » racialiste, puis raciste, qui viendra appuyer les projets coloniaux jusque dans la bouche de Jules Ferry, mais aussi de Victor Hugo, et jusque (atténué) chez Jaurès et Blum : le devoir des « races supérieures » d'éclairer « les races inférieures »...

Avec le point-limite de leur « infériorité » et de leur « non-perfectibilité », qui débouche sur des massacres de masse et des génocides : premier génocide du XXe siècle (reconnu depuis 2004), le génocide des Hereros de la colonie allemande de Namibie. Un temps gouverneur de la colonie, Heinrich Goering, père de l'autre. Le parallèle avec le vocabulaire employé ensuite en Allemagne est frappant.

Derrière tout ça, l'idée substitutionniste à la sauce racialo-darwinienne (où Darwin ne reconnaîtrait sûrement pas ses petits !) : les « races supérieures » vouées à se substituer aux « races inférieures », par extermination éventuellement. On est au fondement de l'idée qui débouche sur la Shoah.


Aimé Césaire a un passage remarquable à ce sujet dans son Discours sur le colonialisme. :

« Au bout de l'humanisme formel et du renoncement philosophique, il y a Hitler.
Et, dès lors, une de ses phrases s'impose à moi :
"Nous aspirons, non pas à l'égalité, mais à la domination. Le pays de race étrangère devra redevenir un pays de serfs, de journaliers agricoles ou de travailleurs industriels. Il ne s'agit pas de supprimer les inégalités parmi les hommes, mais de les amplifier et d'en faire une loi."
Cela sonne net, hautain, brutal, et nous installe en pleine sauvagerie hurlante. Mais descendons d'un degré.
Qui parle ? J'ai honte à le dire : c'est l'humaniste occidental, le philosophe "idéaliste". Qu'il s'appelle Renan, c'est un hasard. [...] »


« Chaque fois qu’il y a eu au Viêt-nam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et [...] au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et “interrogés”, de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent.
Et alors un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets.
On s’étonne, on s’indigne. On dit : “Comme c’est curieux ! Mais, Bah ! C’est le nazisme, ça passera !” Et on attend, et on espère ; et on se tait à soi-même la vérité, que c’est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens. »
(Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme.)


Cf. aussi James Baldwin, La prochaine fois, le feu :

« Toute prétention à une supériorité quelconque, sauf dans le domaine technologique, qu'ont pu entretenir les nations chrétiennes, a, en ce qui me concerne, été réduite à néant par l'existence même du IIIe Reich. Les Blancs furent et sont encore stupéfaits par l'holocauste dont l'Allemagne fut le théâtre. Ils ne savaient pas qu'ils étaient capables de choses pareilles. Mais je doute fort que les Noirs en aient été surpris ; au moins au même degré. Quant à moi, le sort des juifs et l'indifférence du monde à leur égard m'avaient rempli de frayeur. Je ne pouvais m'empêcher, pendant ces pénibles années, de penser que cette indifférence des hommes, au sujet de laquelle j'avais déjà tant appris, était ce à quoi je pouvais m'attendre le jour où les Etats-Unis décideraient d'assassiner leurs nègres systématiquement au lieu de petit à petit et à l'aveuglette. » (p. 77)

Voilà donc que le sacré à venir, déployé comme sacré en marche, fondé contre sa répulsion d’un passé dont le sacré a tournbné en catastrophe qui ne doit plus jamais advenir, « plus jamais ça » !... Voilà que le sacré comme avenir en marche était déjà celui qui par sa prétention à être un substitut de ce qui l’a précédé, a débouché sur la catastrophe !


samedi 22 janvier 2011

Quatre marques de l'Eglise




Semaine de prière pour l'unité des chrétiens

Actes 2, 42-47
42 Ils étaient assidus à l'enseignement des apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières.
43 La crainte gagnait tout le monde : beaucoup de prodiges et de signes s'accomplissaient par les apôtres.
44 Tous ceux qui étaient devenus croyants étaient unis et mettaient tout en commun.
45 Ils vendaient leurs propriétés et leurs biens, pour en partager le prix entre tous, selon les besoins de chacun.
46 Unanimes, ils se rendaient chaque jour assidûment au temple ; ils rompaient le pain à domicile, prenant leur nourriture dans l'allégresse et la simplicité de cœur.
47 Ils louaient Dieu et trouvaient un accueil favorable auprès du peuple tout entier. Et le Seigneur adjoignait chaque jour à la communauté ceux qui trouvaient le salut.

*

« Ils étaient assidus à l'enseignement des apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières. » Et si l’on avait là ce qu’on appelle les quatre marques de l’Eglise, selon le symbole de Nicée-Constantinople : une, sainte, catholique, apostolique ? (Je vais expliquer ces mots.) C’est la réflexion que je me suis faite après la discussion que nous avons eue dans la préparation de cette célébration :

- « Une » : je rattacherais volontiers ce terme-là à la « fraction du pain » dans notre texte, pour dire que déjà se pose un problème !… puisque cette année encore nous ne romprons pas le pain eucharistique de la sainte Cène…
- « Sainte » : je rattacherai cette marque, la sainteté, à la prière (« assidus à la prière »).
- « Catholique ». Vu le sens du mot (j’y viens), ce terme n’a tout son sens que comme « communion fraternelle ».
- « Apostolique » : là c’est le plus simple : « l’enseignement des Apôtres », dont parle le texte.

« Ils étaient assidus à l'enseignement des apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières. » En d’autres termes ils constituaient l’Église. Et sachant que les symboles de la foi, les credo, si on les regarde de près, sont tissés de citations bibliques, on a peut-être effectivement bien là l’origine lointaine des fameuses « quatre marques ».

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Voyons tout d’abord la marque de la sainteté. J’ai proposé de la rattacher à la persévérance dans la prière, parce que c’est là la source de la sainteté. Elle peut se considérer en premier, puisqu’elle rattache l’Église à son origine, juive. Dans l’Église du temps des Apôtres, celle de Jérusalem, on « se rendait chaque jour assidûment au temple » dit le texte — on est à Jérusalem : c’est vers ce temple qu’alors dans le judaïsme — les premiers disciples étant juifs —, on se tourne, trois fois par jour, pour la liturgie de la prière juive, à laquelle s’adjoint très tôt le Notre Père, qui souligne dès sa première demande ce que le judaïsme appelle « la sanctification du Nom ». « Que ton Nom soit sanctifié ! » Voilà qui répond à la Loi de Moïse : « vous serez saints, car je suis saint » — et encore, « Je suis le Seigneur qui vous sanctifie ». C’est-à-dire que la sainteté de l’Église, sa mise à part pour Dieu selon le sens du mot « saint », procède de Dieu seul. Dire l’Église sainte, sachant ce que l’on en voit le plus souvent, est une parole de foi. Si nous ne le voyons pas, nous sommes appelés à le croire. « Nous croyons l’Église sainte », même si nous la voyons pécheresse, si nous qui la constituons, nous voyons pécheurs. L’Église est pécheresse pardonnée, par Dieu seul qui la sanctifie — et pour signifier cela, les disciples du Christ dans l’Église des origines « persévéraient dans la prière », cet acte d’humilité : notre sainteté ne vient pas de nous.

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Voilà qui nous met au cœur de l’enseignement qui fonde l’Église, l’enseignement des Apôtres, la doctrine des Apôtres : une Église apostolique, non seulement parce qu’elle pourrait dresser comme un arbre généalogique, une succession marquée dans la mémoire, ce qui est revendiqué par toutes nos Églises, mais au-delà de cela, parce que dès lors elle est appelée à en revenir sans cesse à cette source d’elle-même, l’enseignement des Apôtres. Ce qui fonde l’Église, dès le départ, dès le livre des Actes, c’est la réception fidèle de la parole des Apôtres recueillie pour nous dans le Nouveau Testament. Une parole annoncée et reçue comme source de toute mise à part pour Dieu, de toute sainteté, la parole apostolique.

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« La communion fraternelle » à présent, me semble correspondre au sens profond de la catholicité. Je tiens à préciser que si on s’en tient au sens du terme, les protestants se sont toujours voulus catholiques ! Le terme est plus riche que ce le veut la traduction française « Église universelle », qui connote une simple expansion géographique ! Littéralement « catholique », terme d’origine grecque, signifie « selon le tout ». En l’occurrence le tout de l’enseignement des Apôtres et pas seulement une partie, un tout qui n’est donc pas que géographie, mais comme le dit Vincent de Lérins en donnant la signification : « quod ubique et semper et ab omnibus » — ce qui a été cru partout, toujours et par tous. Ce qui est revendiqué par toutes nos Églises ici, conformément à la parole de Paul : « que ce soit Paul, Apollos, ou Pierre, le monde, la vie ou la mort, le présent ou l'avenir, tout est à vous, mais vous êtes à Christ, et Christ est à Dieu. » (1 Corinthiens 3, 22-23). Il s’agit dès lors, par la communion les uns avec les autres, de « comprendre avec tous les saints quelle est la largeur, la longueur, la profondeur et la hauteur, et connaître l’amour de Christ, qui surpasse toute connaissance, en sorte que vous soyez remplis jusqu’à toute la plénitude de Dieu. » (Éphésiens 3, 18-19). C’est cela la catholicité, qui ne va donc pas sans l’unité. Ainsi nous croyons l’Église catholique, nous ne la voyons pas telle. Elle ne le sera concrètement que lorsqu’elle sera une, ce pourquoi nous prions. Elle ne l’est pas encore, de façon concrète. Il lui faut pour cela être une.

*

Où l’on en vient à la première marque, l’unité, « Église une », qui témoigne qu’elle est telle à « la fraction du pain », au partage du pain de la Cène, du pain eucharistique, et à tout ce que cela signifie de partage concret, jusqu’aux biens, dans le texte que nous avons lu. Où l’on comprend le mieux que les quatre marques de l’Église, et déjà l’idéal dessiné par le livre des Actes, relève de la foi : « nous croyons l’Église, une sainte, catholique et apostolique ». Cela nous le croyons, nous ne le voyons pas. Nous ne rompons pas le pain de la Cène, le pain eucharistique ensemble. On peut donc dire que dans un sens nous avons reculé depuis les temps apostoliques, quant aux signes en tout cas — puisque d’un autre côté ce défaut dans les signes nous a sans doute permis de prendre conscience de la réalité de l’Église telle que nous la croyons, qui est depuis les origines un objet d’espérance. Notre tâche est pourtant de nous en rapprocher de sorte que ce dont nous parle le livre des Actes, qui impressionnait le monde, soit réalité au milieu de nous, de sorte que nos Églises, notre Église commune, soit rendue une et attirante, et transforme le monde.

RP, Vence, 22.01.11
Semaine de prière pour l'unité des chrétiens


jeudi 20 janvier 2011

Thomas d’Aquin — L’éthique et les vertus





Les quatre vertus cardinales

1) La prudence — dispose la raison pratique à discerner en toute circonstance le véritable bien et à choisir les justes moyens de l’accomplir ;
2) La tempérance — assure la maîtrise de la volonté sur les instincts et maintient les désirs dans les limites de l’honnêteté, procurant l’équilibre dans l’usage des biens ;
3) La force — c'est-à-dire le courage, permet dans les difficultés la fermeté et la constance dans la poursuite du bien, affermissant la résolution de résister aux tentations et de surmonter les obstacles dans la vie morale ;
4) La justice — consiste dans la constante et ferme volonté de donner moralement à chacun ce qui lui est universellement dû.

Les vertus sont des attitudes fermes, des dispositions stables, des perfections habituelles de l’intelligence et de la volonté qui règlent les actes, ordonnent les passions et guident la conduite. Elles procurent facilité, maîtrise et joie pour mener une vie moralement bonne. L’être vertueux, c’est celui qui librement pratique le bien.

Cette approche des vertus est déjà présente chez Pythagore, qui revendique l’influence proche-orientale, nomment égyptienne — où l’on retrouve donc la proximité de cette notion de vertus avec le livre biblique des Proverbes. Elle est reprise par Socrate selon Platon qui en développe la pensée. Aristote, que reprend Thomas d’Aquin, a développé sa réflexion à ce sujet notamment dans son « Éthique à Nicomaque ».

Les philosophes stoïciens ont aussi une éthique des vertus qui s’inscrit dans cette vision. Et on la retrouve dans le judaïsme hellénisé (Philon d'Alexandrie, IVe livre des Maccabées. Elles sont évoquées dans le Livre de la Sagesse, ch. 8, v. 7, livre tardif de rédaction grecque, inclus dans la LXX, mais non inclus au canon juif ni donc au canon protestant). La notion se retrouve chez les Pères de l'Église, et est déjà dans les conseils de Paul — cela dit en précisant que pour lui, cela ne concerne pas la question du salut, mais plutôt la vie en société. Par la suite, la question se pose parfois sous l’angle d’une mise en relation du développement des vertus et de la sanctification.

Ainsi, dans le christianisme ultérieur — et cela est développé avec le plus de précision dans la « Somme de Théologie » de Thomas d’Aquin, les vertus naturelles, reliées (pour Thomas les vertus sont connexes) en quatre cardinales, sont complétées par les trois vertus dites « théologales », surnaturelles : foi, espérance et charité (termes qu’il reprend de Paul aux Corinthiens — 1 Co 13), qui parfont les vertus naturelles.

Les vertus naturelles, acquises par l’éducation, par des actes délibérés et par une persévérance toujours reprise dans l’effort, sont ici élevées par la grâce divine. L’action de la grâce forge le caractère et donne aisance dans la pratique du bien. L’être vertueux est heureux de les pratiquer. Les vertus sont les fruits et les germes des actes moralement bons ; elles disposent toutes les puissances de l’être humain à communier à l’amour divin, dans le processus de retour à Dieu.


Les trois vertus théologales

Les vertus dites théologales (foi, espérance et charité) disposent l'homme à vivre en relation avec Dieu. Ce groupe tire son origine d'un passage fameux de la Première Épître de Paul aux Corinthiens (I Co 13, 13) : « Maintenant donc, ces trois-là demeurent, la foi (pistis), l’espérance (helpis) et l’amour (ou : charité, agapè / qui connote en fait un sens proche d’une mise en acte de la justice - vertu naturelle) mais l’amour est le plus grand. »

Puisque pour Paul, dans le Royaume, seule la charité subsistera, on explique que la foi n'aura plus de raison d'être à la fin des temps, celle-ci n'étant plus nécessaire pour constater la présence de Dieu qui se sera révélée. L'espérance ne sera plus de mise, tout étant accompli et plus rien ne restant donc à espérer. La seule des trois vertus théologales qui subsistera sera donc, explique-t-il, la charité – ou, selon la traduction devenue commune, mais pas très correcte, l’amour.

Comprises dans le développement patristique et médiéval de la réflexion éthique comme vertus, avec dans un développement culminant notamment chez Thomas, elles sont comprises dans cette perspective comme infusées par Dieu dans l’âme des fidèles pour les rendre capables d’agir comme ses enfants et hériter la vie éternelle. Elles sont le gage de la présence et de l’action du Saint Esprit dans les facultés de l’être humain. Où l’on rejoint la notion, paulinienne pour le coup, dans la ligne biblique, de la sanctification. Tout la question est celle de l’articulations de deux : sanctification et éthique de vie en société. Il me semble qu’on a ici un point de contact possible entre Thomas d’Aquin et l’enseignement (paulinien et protestant) du salut par la grâce seule, reçu par la foi seule, via la question de son inscription concrète dans nos vies, dans le temps.

Pour Thomas, les vertus humaines s'enracinent dans les vertus théologales, qui pour lui, on l’a dit, les parfont : les trois vertus théologales complètent le groupe des quatre vertus cardinales, naturelles. Et toutes se déploient dans les vertus les plus diverses, toutes étant connexes. Les vertus naturelles s’enracinent ainsi dans les vertus théologales, disposant les chrétiens, dans une perspective qui laisse le plan de la seule raison pour référer à la révélation chrétienne, à vivre en relation avec la Trinité. Elles ont ainsi Dieu Un et Trine pour origine, pour motif et pour objet.


Vertus, sanctification, éthique et visée normative de la loi (ou : mitsvoth et vertus)

L'éthique des vertus de Thomas d'Aquin me semble rejoindre une certaine compréhension de la fonction des mitsvoth (les préceptes, ou commandements, de la Torah, la Loi biblique), selon ce que la Réforme appelle l'usage normatif de la Loi. Pour expliciter cela, je dirai quelques mots des trois usages de la Loi biblique selon les Réformateurs, Calvin notamment : l’usage pédagogique, l’usage politique et l’usage normatif.

- Selon son usage pédagogique, la Loi produit en l’homme la conscience de son incapacité à accomplir ce qu’elle prescrit ou défend (exemple classique : l’interdit de la convoitise — qui peut dire être exempt de convoitise ? Son interdiction est pourtant un précepte du Décalogue / précepte final les «Dix commandements»). Sous cet angle, la Loi sert de «pédagogue» pour nous conduire à recourir à la grâce de Dieu : reconnaissant n’être pas à la hauteur de ses exigences, j’en appelle à Dieu. (Galates 3:24 : « la loi comme pédagogue pour nous conduire à Christ » en qui la grâce de Dieu est dévoilée en toute clarté, « afin que nous soyons justifiés par la foi »).
C’est là le fondement de l’enseignement luthérien de la justification par la foi seule, reçu sans réserve par Calvin.

- Selon son usage politique ou civil, la Loi a pour but de restreindre le mal dans la Cité et de promouvoir la justice. Elle fournit des principes, qui s’appliquent de façon analogique selon les temps et les lieux dans la vie civile et politique.

- Selon son troisième usage, la Loi devient chemin de libération. C’est pour Calvin, qui se démarque ici de Luther, le principal usage de la loi : notre libération est effectivement mise en œuvre par ce que produit en nous l’injonction de la Loi. Exemple : le commandement donné à Abraham, ou au peuple libéré de l’esclavage : « quitte ton pays », « sors de l’esclavage ». La libération qui est dans le recours à la grâce ne produit son effet que si elle reçue et donc mise en œuvre. Où se mettent en relation le développement des vertus et la sanctification.

La liberté donnée à la foi seule qui reçoit la grâce — ce seul recours, selon l’usage pédagogique de la Loi — ; cette liberté ne devient effective que lorsque l’exigence de la Loi donnée comme norme suscite, parce qu’elle est entendue, la mise en route obéissante.

Il s’agit de l’aspect moral de la loi (selon cette distinction quant à la loi qu’admettent par les Réformateurs : l’aspect moral, l’aspect cérémoniel et l’aspect judiciaire).

Selon donc son aspect moral, la Loi comme norme idéale, comme visée de perfection — qui au-delà du Décalogue, se résume au « double commandement » : « tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton être et ton prochain comme toi-même » — ; cet aspect de la Loi n’est pas sujet aux variations culturelles, même si son application s’adapte aux circonstances dans ce qui est l’usage normatif de la Loi.

Le troisième usage de la Loi, l’usage normatif, apparaît alors comme mise en œuvre de son aspect moral, comme injonction libératrice.

Où l’on retrouve les préceptes comme « lève-toi et marche » commandement adressé par Pierre au paralytique ; « sors de ta tombe » ; commandement adressé par Jésus à Lazare, « va pour toi » (lekh lekha) commandement adressé dans la Genèse à Abraham — et « tu choisiras la vie », l’injonction libératrice que donne le Deutéronome.

Où — on a parlé du « double commandement » — on rejoint la question du déploiement en vertus, déploiement « habituel », pour une éthique signifiant en société, dans les relations humaines, et au quotidien, le projet divin de réconciliation du monde.

RP
AJC Antibes, 20.01.2011