<script src="//s1.wordpress.com/wp-content/plugins/snow/snowstorm.js?ver=3" type="text/javascript"></script> Un autre aspect…

jeudi 27 septembre 2007

Afin que, par lui, nous devenions justice de Dieu



« Le Christ-Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs » (1 Timothée 1, 15)
« Celui qui n’avait pas connu le péché, il l’a, pour nous, identifié au péché, afin que, par lui, nous devenions justice de Dieu. »
(2 Corinthiens 5, 21)
« Car ce n’est pas à des anges qu’il vient en aide » (Hébreux 2, 16)
« Il a été tenté comme nous à tous égards, sans commettre le péché » (Hébreux 4, 16)


La trilogie cosmique de C.S. Lewis


1) Au-delà de la planète silencieuse (Out of the silent planet), roman de C. S. Lewis, 1938 (trad. fr. : Folio SF n° 301)

« Le philologue Ransom, professeur à Cambridge, cinquantenaire sans famille, fait une mauvaise rencontre au cours d'une randonnée dans la campagne et est kidnappé par deux savants qui l'emmènent dans un astronef de leur fabrication sur la planète Mars (Malacandra), une curieuse planète où il fait la connaissance des sympathiques hrossa entre autres créatures, avant de comparaître devant l'indéfinissable Oyarsa qui lui apprend l'histoire de la rébellion de Thulcandra, la planète silencieuse (la Terre).


mars.jpg


Ce premier roman de Lewis est dans le meilleur style de la science-fiction à la H. G. Wells : un voyageur égaré dans un environnement complètement étranger raconte ses aventures. C'est très bien écrit, ce qui est assez rare pour le genre, et cela a un côté vieillot plutôt plaisant, avec des descriptions de paysages extraterrestres relevant d'une imagination très riche et originale. Lewis avoue dans son prologue avoir sciemment quoique révérencieusement subverti Wells, dont les thèmes habituels sont renversés : l'espace n'est pas vide mais infiniment plus riche que la terre ; les extraterrestres ne sont pas de terribles créatures destructrices mais sont amicaux et sans histoire, alors que c'est l'homme qui sème la mort autour de lui. Le roman met en place une cosmogonie originale, où les puissances célestes de la mythologie classique sont intégrées de façon très convaincante dans une vision discrètement chrétienne de l'univers ; en filigrane on distingue un formidable tableau de la chute et de la rédemption de l'humanité. »
(Extrait de : Sébastien Ray -
http://www.portail-cslewis.org/livres/planete.html
)

« Lors d'un précédent voyage, les deux scientifiques (rationalistes endurcis) ont découvert trois espèces de Martiens, non humains d'aspect, mais pourvus d’intelligence, de sensibilité et d'une âme. Ils y ont rencontré aussi l'Eldil de Mars qui apparaît comme une colonne de lumière. Croyant que toute religion ne peut être que barbare, nos deux savants ont tout simplement pensé que les Martiens leur seraient plus favorables s'ils faisaient un sacrifice (humain) à leurs dieux... Mais Ransom leur échappera et découvrira un monde qui n'a jamais été chassé du Paradis, où les trois espèces vivent en parfaite harmonie et qui est dirigé par un ange ou eldil. II apprendra de l'Eldil la "grande langue solaire" et tous les secrets de l'univers lui seront dévoilés. II donnera, lui, en échange, des informations sur la "planète silencieuse", la Terre, dont l'ange (le Diable) est corrompu, les autres mondes ayant perdu tout contact avec elle depuis la création de l'homme. Pour qu'elle ne puisse étendre son domaine du mal aux autres planètes: la Terre est d'ailleurs entourée d'une ceinture protectrice de radiations. C'est pourquoi l'Eldil de Mars prendra la décision de renvoyer l'astronef, avec les trois voyageurs, sur Terre, mais sa matière sera traitée de façon à ce qu'il se désintègre aussitôt après l'arrivée. II espère, avec Ransom, que cette leçon sera salutaire. Le retour se fait . L'histoire semble finie... »
(
Extrait de : http://membres.lycos.fr/starmars/lewis.html)


2) Perelandra, roman de C. S. Lewis, 1943 (trad. fr. : Folio SF n° 309)

« Le professeur Ransom, héros de Au-delà de la Planète silencieuse de retour sur terre, est sollicité par l'Oyarsa rencontré sur Malacandra, pour se rendre sur Perelandra (Vénus), où il se prépare des choses sinistres. Le professeur Weston, en effet, maintenant complètement contrôlé par « le Tordu » qui gouverne Thulcandra, se prépare à s'y rendre pour faire tomber Perelandra dans la vaine rébellion de son maître contre Maleldil, le Créateur. Les deux hommes s'affrontent donc, dans un cadre édénique, autour d'une désarmante nouvelle Ève perelandrienne, avec pour enjeu la chute ou le salut de ce monde.

Les descriptions très réussies de Perelandra sont accessoires devant la fort convaincante mise en scène d'une tentation du jardin d'Éden légèrement modifiée dans ses détails, ne serait-ce que par la présence d'un avocat de Dieu, lui-même pourtant créature déchue, dont nous suivons les affres alors qu'il ne se sent pas de taille à affronter les arguments diaboliquement malins (c'est le cas de le dire) de Weston. La discussion est menée en des termes extrêmement simples, les deux parties devant s'adapter à l'innocente ignorance de la Dame qu'ils cherchent à convaincre : ce qui aurait pu devenir un débat incompréhensible et ennuyeux garde ainsi toute sa fraîcheur et son intérêt. La fin nous donne un bel aperçu poétique de la profonde pensée religieuse, et en particulier christologique, de Lewis. »
(Extrait de : Sébastien Ray -

http://www.portail-cslewis.org/livres/perelandra.html
)


3) Cette hideuse Puissance (That Hideous Strength), Conte moderne pour adultes, roman de C. S. Lewis, 1945 (trad. fr. : Folio SF n° 314)

« Bien que traditionnellement rattaché à la « trilogie cosmique », ce roman se déroule entièrement sur terre, et commence d'ailleurs dans un cadre tout à fait banal de discussions d'antichambre et de luttes d'influence dérisoires. Le passage progressif à l'invasion par un organisme tout-puissant et tentaculaire puis à un combat aux dimensions presque cosmiques est très bien fait, quoique potentiellement perturbant pour un lecteur qui n'aurait pas remarqué le sous-titre : « conte moderne pour adultes ».

Le roman constitue une sorte d'illustration des dangers du mythe scientiste du pouvoir de l'homme sur la Nature, déjà étudié par Lewis dans les trois essais de l'Abolition de l'homme. L'atmosphère incroyablement malsaine du N.I.C.E. est excellemment construite, et les conséquences logiques de la tentative de mise en œuvre d'un pouvoir « scientifique » sont très bien pensées : c'est très naturellement que l'on passe de discussions consensuelles sur la supériorité absolue de la science à l'horreur du totalitarisme.

Il est assez amusant de voir Lewis utiliser l'univers fantastique de J.R.R. Tolkien dans l'état où il était dans les annés 1940 — bien avant la publication du Seigneur des anneaux, et utiliser largement Charles Williams, tant dans la structure du roman (apparition du surnaturel dans un cadre banal) que dans les thèmes (le cycle arthurien), et jusque dans le personnage de Ransom. »
(
Extrait de : Sébastien Ray - http://www.portail-cslewis.org/livres/hideuse.html)

*

Excursus :

La rédemption et le péché : C.S. Lewis s’inscrit dans une lignée précise de lecture de la rédemption accomplie par le Christ : en rapport très précis avec le péché. La question s’est posée dans l’histoire de la christologie chrétienne : le Christ se serait-il incarné si l’homme n’avait pas péché ? Au Moyen Âge, dans les écoles de la scolastique, deux hypothèses ont été envisagées. Dans l’école de Duns Scot, la réponse a été : il se serait incarné même si l’homme n’avait pas péché. Dans celle de Thomas d’Aquin, on a donné la réponse plus classique, qui animait le « felix culpa… » des Pères de l’Église (« heureuse faute qui nous a valu un tel Sauveur ») : le Christ s’est incarné parce que la chute a eu lieu. Ce sera encore la réponse de Calvin, qui considère même la première hypothèse comme spéculation inutile. C.S. Lewis aussi adhère à cette option plus commune. C’est cette conviction qui fonde sa trilogie et que sa trilogie illustre, à travers son mythe donnant des êtres intelligents sur Mars et sur Venus : l’Incarnation y est inutile, n’y ayant pas de faute à racheter. Le Christ, manifestation éternelle du Dieu unique et universel, n’a à s’incarner que pour la Terre, exception pécheresse du fait d’une humanité qui y a basculé dans le mal à l’instar de l’ange déchu qui en est le gestionnaire : le diable.


samedi 8 septembre 2007

Dès la fondation du monde



« Je suis l’Alpha et l’Oméga, le Premier et le Dernier, le commencement et la fin »
(Apoc. 22, 13) ;
« Agneau immolé dès la fondation du monde »
(Apoc. 13, 8)


Les Chroniques de Narnia
de C. S. Lewis



Extraits de la lecture de Jacques Sys :

« La "rédemption" est l’histoire fondatrice du salut apporté par Aslan, personnage dominant de l’Armoire magique ; le "cycle de Caspian" est plus actuel : la rédemption d’autrefois a été en partie oubliée, mais le combat eschatologique continue, pour restaurer le merveilleux, partir à la recherche du divin, ou être envoyé par lui en mission. L’"apocalypse privée" est une histoire presque purement individuelle, et illustre l’importance de chaque personne pour le salut du monde. Enfin "l’Alpha et l’Omega" sont le début et l’accomplissement de l’histoire de Narnia, traitant aussi du mal originel et de sa défaite finale, avec aux deux extrémités la présence d’Aslan qui donne son sens au tout. »
(http://www.portail-cslewis.org/livres/narnia.html)


cs-lewis.jpg
C.S. Lewis (1898-1963),
écrivain, philologue, théologien anglican


« La figure centrale des sept volumes des Chronicles of Narnia est un Lion, Aslan (qui signifie lion en Turc). Roi des créatures du royaume imaginaire de Narnia peuplé de “talking animals” ainsi que de créatures mythologiques, il a également partie liée avec un groupe de quatre enfants terriens qui, par “magie” visitent à plusieurs reprises ce monde dont ils vont partager les aventures. Tout le cycle est construit autour de cette figure symbolique ; Aslan se trouve dans l’histoire et au-delà de l’histoire, il est à la fois personnage d’un drame et symbole évidemment christique de l’humanité en marche vers son salut. Il est ainsi présent dans la structure narrative tel un archétype qui aurait, selon les besoins de la logique du récit, une fonction dramatique illustrée par ses apparitions ponctuelles, plus ou moins durables, en Narnia.

Les théophanies qui scandent la vie narnienne obéissent à une logique et se produisent selon un rythme qui est celui d’Aslan et qu’il lit dans la volonté de son Père, L’Empereur au-delà des mers. Cet Empereur est par définition caché, il est le Deus absconditus — le Dieu caché. “L’au-delà des mers” est en fait le Pays d’Aslan, le Royaume des Cieux d’où vient Aslan et où tout retournera lorsque le temps sera venu. Tout le poids dramatique des contes est porté par Aslan qui est l’alpha et l’oméga de Narnia dont il domine verticalement l’histoire dans la mesure où Lewis pose simultanément sa transcendance et son engagement dans l’histoire. Ces coupes transversales dans le plan Pays d’Aslan et Narnia illustrent la situation dramatique de la relation entre le Ciel et les mondes, et d’une coupe à l’autre nous pouvons voir l’évolution de l’histoire du salut; c’est qu’en effet à cette relation “verticale” correspond une logique, un développement chronologique “horizontal”, une vie historique que l’on pourra appeler “intra-narnienne”, prise dans le flux du temps qui s’écoule linéairement. Cette double détermination détermine la temporalité propre des interventions d’Aslan en Narnia qui correspondent à autant d’articulations du temps (pour reprendre la formule patristique), d’infléchissements du cours horizontal de l’histoire qui se trouve alors pris dans le temps du salut, la vision de Lewis étant - on le voit - résolument apocalyptique et eschatologique.

La structure du cycle sera en conséquence à la fois linéaire et circulaire: linéaire au sens où elle nous mène de la création du monde narnien à son apocalypse et à son entrée dans la nouvelle création, et circulaire au sens où tout converge constamment et rayonne vers la figure centrale d’Aslan. »

[…]


La Rédemption de Narnia

C’est l’incarnation rédemptrice qui marque le début de l’histoire sainte de Narnia. L’ordre de la composition que nous suivons ici est suit une logique propre gouvernée par le processus rédempteur du premier tome écrit, The Lion, the Witch, and the Wardrobe, où domine constamment la figure d’Aslan, élément central, esthétique et spirituel, d’où rayonne la structure narrative.


Nous sommes, dans cet épisode, plongés dans un monde pétrifé par un hiver qui semble devoir durer éternellement : contrairement aux contes traditionnels pour enfants qui souvent sont gratifiants du point de vue de la sensibilité, nous nous trouvons au plus profond du malheur, dans le retentissement infini d’une catastrophe dont les origines se perdent dans la nuit des temps. Premier contact nocturne, glacé, avec un monde délétère entièrement placé sous la coupe d’une “sorcière blanche”. Mais ce n’est pas le plus grave ni le plus terrible : ce qui en effet est difficilement supportable est que le monde des enfants qui parviennent en Narnia par la magie d’une garde-robe ainsi que celui de Narnia sont des univers de péché et de trahison : le faune Tumnus s’apprête à trahir la confiance de sa jeune invitée pour la livrer à la justice de la sorcière, et Edmund se rend chez la sorcière en son chateau pour y livrer le secret de la venue d’Aslan. La vision qui s’impose est celle d’une humanité qui a toujours-déjà-été dans l’esclavage de la faute, qui vit sous l’effet d’une malédiction qui chaque jour - dans la mesure où le temps existe encore - voit renaître et prospérer le péché originel. Dans cette noirceur de neige vit encore faiblement une dernière étincelle d’être sous la forme de vieux rêves, de mythes ou d’histoires dont le héros est Aslan, le lion de Narnia.

[…]


L’autre versant de cette réalité mythique est l’existence bien réelle de la sorcière blanche, ou du moins sa présence car elle est le mode d’apparaître de la négativité (et sa positivité). Réelle en revanche est son oppression, la magie noire qu’elle exerce sur l’humanité souffrante de Narnia mais qui d’une manière ou d’une autre doit être responsable de cet enchantement. On trouve le mal, on ne le commence jamais. Mais nous ne sommes à l’ouverture de ce conte que dans les effets, les causes viendront après. Pour l’instant la sorcière blanche fait corps avec Narnia, épouse Narnia, semble avoir possédé son être le plus profond, et nous sommes là aux limites incertaines où encore un peu de temps verra disparaître la dernière étincelle d’humanité en ce monde. L’opposition Aslan/Sorcière qui est au plus près du dualisme, […] est vue du côté du temps : le pouvoir de la sorcière est de suspendre le temps, le pouvoir d’Aslan est de redonner du temps au monde. Combat du temps et du non-temps, de l’humanité et de la non-humanité comme le dit Lewis dans Perelandra. Aussi Narnia est-elle vue comme monde de l’attente d’un Messie qui viendra le délivrer du mal, qui de nouveau mettra le temps en marche et posera le retour du printemps comme horizon de ce monde.

Aslan est dans cet épisode celui qui va briser l’ordre de la loi ancienne, représenté par la Table de Pierre, et instaurer la loi nouvelle qui est loi d’amour. Loi et magie sont intimement liés dans le conte. […] Aslan est sans ambiguité posé comme le créateur de l’univers, l’alpha et l’oméga de ce monde, et l’éternel rédempteur de Narnia, le mystère du sacrifice existant déjà au sein des relations intra-divines, Lewis tentant ici de poser la dimension trinitaire du christianisme. […] La créature est condamnée par “magie”, c’est-à-dire par une espèce de causalité qui lui est extérieure, l’individu ne se découvrant pas comme pécheur face à son créateur […]. Reste alors cette mystérieuse magie en vertu de quoi Aslan est sacrifié sur la Table de Pierre, sacrifice qui détruit à la fois les tables de la loi et le pouvoir (du moins pour un temps) de la Sorcière Blanche, et libère le jeune Edmund ainsi que Narnia du poids de la faute. Par la magie de ce sacrifice et en raison de la résurrection qui l’accompagne, le printemps va de nouveau pouvoir s’installer en Narnia et le temps reprendre son cours normal. Tout cela n’est peut-être pas absolument satisfaisant et la critique n’a pas manqué d’en faire reproche à Lewis, et notamment sa conception du mal et de la faute comme possession, envoûtement, qui saisirait le sujet de l’extérieur, à la manière d’un charme dont il faut se défaire par la magie du sacrifice de la victime innocente.


Le cycle de Caspian

L’intrigue de Prince Caspian se déroule des centaines, voire plusieurs milliers d’années plus tard. De la même manière que dans The Lion, the Witch, and the Wardrobe nous sommes plongés dans un monde crépusculaire, de la trahison (politique cette fois), de l’usurpation et de l’oubli. Nous sommes à la fin des temps; ou plutôt nous passons du coeur du mystère de l’incarnation rédemptrice à une période lointaine où le retentissement apparent de la bonne nouvelle est atténué, se fait plus faible, est même sur le point de disparaître. Il n’est pas indifférent que nous passions d’une représentation du centre de toute histoire possible, du kairos christique à une allégorie à peine voilée de l’époque actuelle.


[…] »


Extrait de : Jacques Sys
Professeur à l’Université d’Artois Directeur de la Revue Graphè
Article : Le Lion de Juda : figures christiques dans The Chronicles of Narnia de C.S. Lewis


Article originellement publié dans les
Cahiers du Centre de Linguistique et Littérature Religieuses,
N° 9, Angers (UCO), 1992, pp. 105-125.




mercredi 5 septembre 2007

Délier ce qui est lié


« Ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel » (Matthieu 18, 18) ;
« L’Esprit du Seigneur m’a envoyé pour proclamer aux captifs leur libération » (Esaïe 61, 1).


Le Seigneur des anneaux de J. R. R. Tolkien. L’anneau comme lien avant la délivrance…

Une citation :

« Il ne s’agit pas, avec le Seigneur des Anneaux, d’une transposition originale de l’Evangile ou d’une simple allégorie, mais d’une histoire propre qui reprend de nombreux éléments mythologiques en lui ajoutant une dimension transcendantale et humaine plus importante. Car le Seigneur des Anneaux traite des questions religieuses fondamentales de toute l’humanité : la Création, la Chute, la mort, l’éternité et le destin de l’homme.

A la différence des autres grandes œuvres fantastiques de notre époque, le Seigneur des Anneaux ne met pas en scène des héros pleins de super-pouvoirs. Au contraire : le livre ne parle que de la faiblesse des hommes devant la tentation. Les véritables héros de l’histoire, ce sont en fait les plus petits, les hobbits, et particulièrement Frodon, seul capable de porter l’anneau jusqu’au Mont du Destin. Les hommes, quant à eux, appartiennent à une race faible, assoiffée de pouvoir et de domination. Le plus courageux d’entre eux, le roi Aragorn, puise sa force dans son refus net à s’approcher de l’anneau : il n’est qu’un homme et il reconnaît humblement sa propre faiblesse. Et Jésus ne nous a-t-il pas enseigné que le meilleur moyen de ne pas succomber à la tentation, c’est de “couper court” avec tout ce qui conduit au péché ?

La trame générale, sans aucune allégorie, reprend quelques éléments fondamentaux de la Passion. C’est bien le salut de la “Terre du Milieu” qui est en jeu. Les personnages essentiels, qui se lancent dans une aventure complètement disproportionnée à leurs capacités savent que leur chance de revenir chez eux est infime. (Mais c’est sans compter cette providence invisible, qu’on ne voit pas et dont on ne parle pas explicitement, mais qui est en fait omniprésente, à chaque page de l’œuvre de Tolkien). Vont-ils devoir donner leur vie pour ceux qu’ils aiment ? C’est lorsqu’ils s’y décident qu’ils découvrent que c’est seulement par le sacrifice et même par la mort que ce qui est perdu sera retrouvé, — mais ils ne savent comment —, et le mal et la mort vaincus. Une attitude bien exprimée par un des héros du livre au moment de sa mort : “Nous partons dans la tristesse, mais non dans le désespoir.” Les personnages de Tolkien acceptent ce sacrifice dans une conscience très grande de la bonté fondamentale de ce qu’ils vont perdre, et on peut retrouver en celle-ci un écho de la parole des premiers martyrs, exaltant la beauté du monde face à leurs bourreaux mais lui préférant son Auteur.


Illustration, d’après le film de Peter Jackson — musique : Ramble On (Led Zeppelin)


Le dénouement de l’histoire reprend, quant à lui, un élément présent dans la plupart des contes et aussi, bien qu’à un degré encore plus élevé, dans l’Evangile. Tout conte doit, d’après Tolkien, s’achever par une “eu-catastrophe” finale, c’est-à-dire un retournement de façon soudaine qui procure au lecteur de la joie. L’objectif de Tolkien est non seulement religieux mais missionnaire, il veut conduire son lecteur à ressentir cette joie particulière de l’“eucatastrophe” dans sa fiction afin de l’aider à saisir la “grande Joie” de l’“eucatastrophe” réelle, celle que rapportent les Evangiles, celle du Gloria des Anges et du matin de Pâques : “La naissance du Christ est l’eucatastrophe de l’histoire de l’homme… la Résurrection est l’eucatastrophe de l’histoire de l’Incarnation.” Tolkien fait en effet remarquer que l’Evangile commence et s’achève dans la joie. Il est, pour lui, la plus belle des histoires que nous désirons être vraies — et il est vrai. Dans une lettre, Tolkien n’hésite pas à écrire que “bien sûr, je ne veux pas dire que les Evangiles ne sont qu’un conte ; mais je tiens avec force qu’ils racontent un conte : le plus grand” ».


Extrait de :
http://news.catholique.org/analyses/5716-pourquoi-le-seigneur-des-anneaux-est, un développement catholique — Tolkien était catholique romain — mais qui vaut aussi bien dans une perspective protestante.

samedi 12 mai 2007

L’hérésie dans l’histoire comme éternité embourbée




« Les étoiles tomberont du ciel, et les puissances des cieux seront ébranlées » (Matthieu 24, 29).

« Les hommes défailleront de frayeur dans la crainte des malheurs arrivant sur le monde ; car les puissances des cieux seront ébranlées » (Luc 21, 26).



Introduction : travail historien et sens de l’histoire

L’histoire comme travail historien suppose que l’historien se situe dans une perspective ; qu’il se place depuis un point de vue — j’allais dire : — au sens panoramique du terme. En l’occurrence depuis le point où nous nous situons ; à savoir, en ce qui nous concerne, le point où nous sommes parvenus au XXIe siècle.

En bref, nous nous situons depuis l’historiographie française — ou, au plus, pour la plupart d’entre nous participants à ce colloque, européenne ou occidentale — du début du XXIe siècle.

Voilà qui peut sembler être une évidence — sinon une tautologie ! Ce qui semble parfois moins évident à première vue, c’est les conséquences considérables que cela emporte au plan du travail historien. Si l’on en est conscient on va tenter de se déplacer de ce point de vue, de s’en déplacer fictivement s’entend — ce qui n’est pas si aisé —, pour tenter de grever le moins possible l’objet d’étude du passé, de l’imprégner le moins possible de la perspective d’où on le perçoit. Une lecture honnête des sources ne peut qu’en passer par là.

À ce point se pose la question de la méthode de cet effort de déplacement, qui suppose un minimum de distance par rapport aux évidences communes de notre XXIe siècle occidental. C’est à ce point, que la chose peut apparaître moins facile que prévu.

Pour donner un exemple simple d’un travers assez commun, je mentionnerai cette habitude qui veut que depuis notre point de vue panoramique, quasi-belvédère, nous soyons en position privilégiée quant au sens moral, par rapport à ceux qui nous ont précédés (ou à ceux qui nous entourent, tenants d’autres cultures dans le reste du monde) : ainsi (exemple classique) les violences des pouvoirs médiévaux auraient été alors chose normale, que notre civilisation plus raffinée nous aurait permis de dépasser.

Et du coup elles auraient été acceptées aussi comme telles par les victimes qui partageaient l’immoralité que nous avons dépassée.

Cet exemple me semble particulièrement symptomatique du tropisme historiciste qui est souvent le nôtre, inchangé depuis le XXe siècle. (Par historicisme, je réfère à cette conception des choses — je vais l’expliciter — qui veut que l’histoire soit dotée d’un sens, qu’il appartient à l’historien de faire apparaître.)

Ce que je viens d’évoquer, quant au plan moral, renvoie à l’oubli de ce que notre grande perfection morale moderne a produit au XXe siècle européen un apogée de l’horreur que les médiévaux, pouvoirs inclus, n’auraient vraisemblablement pas imaginé.

Ce qui, du coup, à partir de la même perspective historiciste, autorise certains, de façon tout aussi erronée, à regretter le bon vieux temps que nous avons perdu par imprudence — par exemple par la faute de 1789 jusqu’à il y a quelques décennies, ou par la faute de mai 68 depuis plus récemment.

Dans tous les cas, on est aux prises avec un même a priori historiciste qui ignore que la perspective d’où nous nous plaçons n’est jamais que la nôtre !

Nous nous situons de la sorte selon un acquis épistémologique hérité du XIXe siècle — avec la figure tutélaire de Hegel, affirmant que « c’est l’Esprit, sa volonté raisonnable et nécessaire, qui a guidé et continue de guider les événements du monde[1] ». Au point que « même dans le cas d’un événement dont on serait le témoin oculaire immédiat, c’est seulement la connaissance de celui-ci conjointement à ses raisons qui a une valeur vraie[2] ». Que dire alors de notre lecture d’événements advenus dans un passé lointain ?

C’est cet acquis qui fonde notre vision progressiste de l’histoire. Quand je parle de progressisme, cela inclut le progressisme proprement dit, et le progressisme, disons… réservé, ou de forme réactionnaire, selon le type de vocabulaire issu de même de Hegel.

Je précise que cet historicisme est d’autant plus prégnant qu’il est ignoré. Il n’y a pas plus historicistes, et pas plus finalistes, que ceux qui se permettent de regarder Hegel de haut, telle la grenouille qui juge la qualité de philosophe du bœuf — qualité qui n’a pas empêché Hegel de proférer de bien bovines sottises : par exemple sur les Africains (et il n’en a jamais rencontré aucun) qui seraient « encore au seuil de l'histoire universelle[3] » !

Au-delà des préjugés de son temps (où l’on peut donc considérer Hegel lui-même selon la perspective de son historicisme !), il faut cependant ne pas négliger cet acquis de Hegel qui veut que l’histoire, et l’écriture de l’histoire, se présente comme le processus d’une prise de conscience rationnelle, processus d’émergence d’une rationalité qui donne un sens à ce qui sans cela ne serait qu’un chaos d’événements sans lien les uns avec les autres.

Et le point culminant de cette rationalité, de ce sens donné à l’histoire, est effectivement le point panoramique d’où je me situe, d’où je relie ce chaos d’événements passés. D’où la difficulté qu’il y a à s’en dégager.

Bref, concernant le catharisme, j’ai parlé du point panoramique actuel d’où je l’inscris dans une histoire globale que je dote d’un sens. Un sens qui le fait participer au débouché vers ce point panoramique, quitte à arrondir les angles trop aigus pour que tout colle mieux.

Où le catharisme devient : — à un pôle de lecture, précurseur de notre bienheureuse modernité (avec un catharisme étonnamment tolérant et donc moderne, par exemple) ; — ou au contraire l’obstacle qu’il a fallu combattre pour faire advenir, grâce à ce combat, notre bienheureuse modernité (par exemple : « leur ascèse sexuelle aurait dépeuplé l’Europe ») ; — ou encore l’ennemi quasi fictif que s’est donné le pouvoir médiéval pour se constituer une identité en forme d’étape lointaine vers la bienheureuse modernité d’où nous le contemplons.

Et cela quelle que soit la modernité dont on se réclame : celle d’après 1789 ou mai 68, ou bien celle que 1789 ou mai 68 auraient fait dangereusement tanguer, appelant à un ressaisissement, pour une fierté d’acquis qui ne sauraient donner lieu à quelque repentance que ce soit. Ici tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes d’aujourd’hui, ou, au choix, dans le meilleur des mondes d’avant (par exemple) 1968.


Sens de l’histoire et histoire du catharisme

Dans ce monde-là, l’histoire est un bienheureux chemin de progrès vers la civilisation qui est la nôtre, et qui est le belvédère d’où nous contemplons et jugeons le passé, temps cathares inclus.

Où le catharisme — tout comme ses ennemis — est annexé dans un historicisme que le catharisme aurait considéré comme le signe d’un embourbement irrémédiable dans une histoire malheureuse dont il faudrait au contraire sortir.

Je vais donc partir de ce préalable que je viens d’essayer d’esquisser quant à l’inscription difficilement contournable du travail historien dans l’historicisme ; et qui est d’autant plus prégnante qu’on la nie ou que l’on ne s’en rend pas compte.

Car en avoir une relative conscience peut aider, tout en sachant que l’on en participe, à se mettre en perspective par rapport à soi et à son travail — en vue d’un effort sans cesse renouvelé d’humilité à l’égard des sources.

*

Critiques de l’idée d’un sens de l’histoire

Quelques penseurs ont travaillé à une mise en perspective critique de l’historicisme. Je vais essayer d’en dégager quelques exemples.

Dès l’époque de Hegel, avec son explication de l’histoire comme processus de la raison lui donnant son sens, une critique sera posée par Schopenhauer, qui conteste à l’histoire sa revendication d’être une matière scientifique : « les sciences parlent toutes de ce qui est toujours, tandis que l’histoire rapporte ce qui a été une fois et n’existe plus jamais ensuite.[4] » Il est totalement arbitraire, fait-il remarquer, de supposer une relation de cause à effet entre des événements qui adviennent tous de façon parfaitement chaotique. Si j’introduis de la raison, de la cohérence là-dedans, c’est par un récit subjectif et arbitraire que j’en donne, cela ne relève pas de la science !

Deuxièmement exemple de critique, celles qui ressortent de l’invalidation de l’optimisme historiciste, selon lequel donc, l’histoire aurait un sens — thèse fortement ébranlée par la guerre de 14.

Voilà que le progrès irréfutable, en marche triomphalement au XIXe siècle, a produit l’immense boucherie de la guerre par cela même en quoi ce sens s’accomplissait : progrès technique et extension de la raison via son lieu d’expression naturel : la nation.

Cette critique est portée par exemple — à l’aune de la tradition juive — par Franz Rosenzweig, qui écrit son Étoile de la rédemption[5] du cœur même des tranchées.

Elle est portée aussi par Walter Benjamin, qui considère qu’une fin heureuse ne saurait advenir au bout d’un processus historique qui s’est avéré conduire à la catastrophe. Elle ne peut être conçue que comme avènement inattendu. Discontinuité, donc, un peu comme dans l’art — Benjamin y trouve « une vision discontinue de la connaissance, définie par une multiplicité de points de vue difficilement totalisables.[6] »

C’est dans ce type de perspectives que se situe d’une autre façon le théologien protestant Karl Barth, qui écrit, en 1919, un fracassant commentaire de l’Épître de Paul aux Romains[7]. Il y réfute tout processus naturel à partir duquel pourrait s’élaborer une théologie en concordance avec le progrès que l’on avait cru en marche. Ce faisant, avec quinze ans d’avance, Barth forgeait les instruments de résistance ecclésiale au nazisme : un non radical à tout sens advenant de la nature à la culture par l’histoire, et où l’on glisse aisément au biologisme et au racialisme, à quelque chose de discernable jusque dans les théories génétiques servant à appuyer le déterminisme que l’on proposait alors.

Barth s’inscrit alors dans la critique que Kierkegaard adressait à Hegel quant à l’idée de l’histoire comme processus rationnel, comme émergence d’un sens, fermé sur tout ce qui n’est pas processus rationnel, clos face à tout brisement qui échapperait à notre raison — ce sens qui débouche sur notre panorama, qui s’avèrerait alors n’être qu’un scellement de notre désespoir[8].

Kierkegaard invite alors à une reprise permanente du cercle clos de notre lecture de nous-même, reprise[9] à partir d’une parole qui nous échappe, nous précède et ouvre notre avenir.

Où l’histoire sérieuse s’apparente non pas tant à un panorama confluant vers notre belvédère, qu’à un déplacement sans cesse renouvelé, façon donc de reprise, un peu comme en un copié-collé (qui n’a rien à voir avec un plagiat, fût-ce de soi-même, ou une photocopie, simple « répétition », mais :) qui ouvre à une correction à corriger sans cesse.

Ou encore, pour donner une illustration, son écriture est comme la reprise permanente, mais jamais identique, de la peinture de la montagne de la Sainte-Victoire par Cézanne.

Nous voilà loin de l’histoire qui consiste à inscrire le chaos des événements du passé dans le sens que nous lui donnons ; loin de l’histoire qui consiste à conduire à l’avènement de notre aujourd’hui ce chaos des événements du passé — ainsi que les sources et textes qui n’en témoignent qu’à la manière des touches de l’impressionnisme. Nous voilà alors comme contraints à cette humilité à l’égard des sources, qui nous fait tâtonner en reprenant laborieusement nos travaux de défrichage, emboîtant aussi le pas les uns des autres sur les avancées insensibles des uns et des autres — cela, concernant la recherche sur l’hérésie médiévale, en regard de tournants marquants, comme l’œuvre des Nelli et des Duvernoy.

L’humilité à l’égard des sources et textes se traduit sans doute au mieux par cette reprise toujours à renouveler, par ces déplacements insensibles, pour une écriture qui, quand elle relie les touches apparentes qui émergent des documents qui nous sont parvenus, n’ignore pas que le récit qu’elle produit peut s’assimiler à une sorte de travail romancier, comblant les trous. Ce qui légitime la perspective du roman historique, lorsqu’il confesse d’emblée — du fait même de sa démarche — se donner un recul visant à offrir un lien entre les touches impressionnistes des sources.

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Le rapport de l’histoire à l’éternité

J’en viens à présent à une dernière critique de l’historicisme, celle de Henry Corbin, dans son travail sur la philosophie islamique, notamment quant à la méthodologie qu’il s’y est proposée.

C’est à lui que j’ai en quelque sorte emprunté le titre de mon intervention. Henry Corbin parle à propos de la gnose dans l’islam ismaëlien (un des courants du shi’isme), de l’histoire, précisément du temps qu’elle déroule, comme « éternité retardée »[10].

Or l’islam est, on le sait, moins radicalement pessimiste que le catharisme quant à la Création. Cette Création y est toujours l’œuvre de Dieu, ce qui n’est pas le cas dans le catharisme.

C’est ainsi que même si l’histoire peut être perçue, dans l’ismaëlisme, comme une chute, elle finira par avoir un débouché, fût-il retardé, ce qui est nettement moins perceptible dans le catharisme, où elle est aussi le fruit d’une chute, mais infiniment plus irrémédiable. Bref, quelque chose qui relève de l’embourbement : l’histoire comme éternité embourbée… L’histoire constituée de malheurs et de violence. L’histoire comme tissu de ce « corps de boue » où sont emprisonnées les âmes du Dieu bon comme en terre d’oubli.

Cela vaut si l’on se situe dans la perspective de l’écrit bogomile intitulé l’Interrogatio Iohannis[11] (reçu dans certains cercles cathares occidentaux), et qui présente le monde, cette Création, comme façonnée par un « Satanaël » déchu, fût-elle façonnée à partir des quatre éléments posés par le Dieu bon — terre, eau, air, feu.

Cela vaut a fortiori si l’on se situe dans la perspective, encore plus tranchée, de la théologie de Jean de Lugio telle qu’on la trouve dans le Livre des deux Principes[12], qui fait procéder cette Création d’un mauvais principe éternellement déficient et étranger à Dieu.

Dans les deux cas on est très loin d’un monde, d’une Création procédant, fût-ce médiatement, du Dieu de bonté.

On est aux prises avec une Création ultimement irrachetable, lieu de l’histoire nécessairement malheureuse, dans laquelle la mémoire de l’éternité est tragiquement embourbée, ne pouvant éventuellement qu’espérer en être libérée.

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Le drame radical de l’hérésie dans l’histoire

Drame bien plus radical donc que celui de l’ismaëlisme, où l’histoire — j’allais dire — n’est que ! de l’éternité retardée. Chose déjà tragique.

Sachant cela, Henry Corbin a pu dégager — à force de reprise, au sens de Cézanne, ou de Kierkegaard, à force de « copié-collé » comme relecture des textes, relecture chargée de déplacements insensibles —, quelque chose de la mystique islamique telle qu’elle ne s’assimile radicalement pas à la perspective historiciste.

Ici en effet, fait-il remarquer, le texte donné, comme texte sacré ou comme écrit exégétique ou philosophique, transformé et aplati pour nous en source de l’historien, ne fonctionne pour son usager originel que comme médiat de reconduction à un fondement éternel indicible.

Pour donner un exemple de la façon dont on a de la peine à sortir de l’ornière historiciste, Henry Corbin cite le théologien protestant Rudolf Bultmann, qui dit-il[13], sort la résurrection du Christ de l’ornière historiciste (puisque selon Bultmann, elle ne relève pas de l’histoire) — mais, déplore Corbin, pour y laisser sa crucifixion ! — montrant par là à quel point Bultmann est inféodé à l’historicisme.

En fait, il ne sort pas la résurrection de l’historicisme pour y laisser la crucifixion : il ne fait que s’inscrire dans l’historicisme comme processus rationnel à prétention scientifique : une crucifixion étant — j’allais dire — reproductible en laboratoire, pas une résurrection ! Du coup, elle peut être dite « historique » au sens prétendument scientifique, tandis qu’en ce même sens, la résurrection ne peut pas l’être…

Voilà qui est parfaitement historiciste, mais qui ne nous dit rien en termes de reconduction de l’histoire comme expression d’une parole advenue dans l’éternité.

Et Henry Corbin d’insister pour dire que cette approche radicalement non-historiciste qui est celle de la reconduction en islam mystique est une approche vivante, toujours à l’ordre du jour, et qui explique largement l’incommunicabilité entre cette culture et celle de l’Occident européen qui se pense comme un apogée de l’histoire, comme belvédère à partir duquel l’histoire du passé est perçue comme un processus de sédimentation en vue de ce belvédère.

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La mort du dernier cathare et l’histoire irrémédiable

Ayant posé ce préalable, j’en viens à ce qui me paraît être le paradoxe d’une histoire du catharisme, et la difficulté que dès lors, elle rencontre : on est sans doute, avec le catharisme, dans une perspective proche de celle que décrit Henry Corbin concernant l’ismaëlisme et la mystique musulmane, à ceci près que la perspective cathare est bien plus radicalement éloignée encore de l’historicisme ; puisque l’histoire y procède si peu de Dieu, que, comme l’on sait, il ne s’agit pas de savoir sur quoi elle débouche, mais au contraire, comment on y remédie.

Et, deuxième différence d’avec la mystique musulmane, le catharisme n’est plus vivant, depuis — disons, comme date symbolique, et pour l’Occitanie (hors la survivance bosniaque, donc) —, 1321, avec la mort de Bélibaste.

On peut même aller jusqu’à dire que, du coup, le catharisme a fini… « son travail »… faut-il dire « historique », de sortie de l’embourbement de l’éternité dans l’histoire. L’histoire a-t-elle plus de sens que n’en ont les malheurs qui la constituent ? Ce qui permet déjà de mesurer un peu de ce qu’il y a de trahison à l’inscrire dans notre histoire conçue comme dégagement d’un sens des événements. Cela même est en soi trahison !

Allons un peu plus loin, pour dire dans un premier temps que selon cette perspective, et si le catharisme n’était pas mort, les ésotéristes des études cathares seraient, plus que les historiens, dans le vrai, en tant qu’ils reprennent quelque chose de la démarche religieuse des cathares.

Cela explique peut-être pourquoi un René Nelli a pu — via la fréquentation des néo-cathares au gré de son esthétique de mouvance surréaliste — sortir les études cathares dites sérieuses, universitaires, de l’ornière de leur cantonnement à un objet en forme de faire valoir de l’avènement d’une histoire qui est passée par leur destruction.

Cela dit, la limite incontournable à laquelle se heurte la démarche ésotériste, c’est que le catharisme est bien mort, et que la démarche mystico-ésotériste est dès lors — nécessairement « néo-cathare » et par conséquent — irrémédiablement anachronique.

Ce qui s’illustre évidemment, et remarquablement, par le fait que la clef de lecture la plus connue qui nous ait été proposée pour en redécouvrir la démarche, est l’anthroposophie de Rudolf Steiner, inconnue avant le début du XXe siècle[14].

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L’effondrement des puissances des cieux et l’éternité embourbée

La mort du catharisme, plus que tout, scelle l’embourbement irrémédiable de toute histoire actuelle, postérieure à ce qui est un double, ou triple, effondrement des puissances des cieux, effondrement qui a bouché toute possibilité de réintégration du Royaume spirituel du Dieu bon, du Père céleste, de toute façon rendu inaccessible par la mort du dernier bonhomme.

J’ai nommé les effondrements cosmologiques de 1945, de 1609, et de 1225 env.

Celui de 1945 est commun — et il est le plus radical : il a vu carrément l’effondrement du concept de Dieu, selon le titre du livre de Hans Jonas, Le concept de Dieu après Auschwitz[15]. Cela en négatif. Car, puisque les choses sont ambivalentes, il a vu en positif l’effondrement, ou la disqualification, du monde de la classification des êtres humains en « races », au point de bouleverser jusqu’à la biologie qui a dû en passer par cet effondrement pour arriver enfin à admettre qu’il n’y a qu’une seule « race » humaine.

L’effondrement de 1609, lui, a vu la disparition de la hiérarchie céleste, sous le regard froid de la lunette de Galilée. Ébranlement considérable, et littéral, des puissances des cieux, à savoir les puissances angéliques, garantes de la circularité des sphères célestes imitant de leur mieux la perfection divine. Effondrement ambivalent aussi, puisqu’il verra émerger, de façon plus nette que jamais avant, un sens nouveau de l’individu comme sujet.

C’est l’ignorance de cet effondrement — j’ai essayé d’en montrer un aspect dans mon étude sur Les cathares, l’âme et la réincarnation[16] —, qui a fait dans la suite des temps des cathares des « réincarnationistes » au sens moderne et évolutionniste du terme — selon une vision du monde post-galiléenne, qui ignore totalement que l’histoire n’est pour eux que le signe d’un embourbement dont il s’agit de se dégager pour une remontée de sphère en sphère.

Et enfin, troisième embourbement, dans le même ordre, bien sûr non-chronologique, celui de l’arrivée de la métaphysique de l’Aristote arabe au XIIIe siècle, qui voit l’éclosion en chrétienté latine d’un monde où la nature procède quasiment immédiatement de Dieu.

Un monde qui peut dès lors se développer en histoire, lieu d’une incarnation de la raison, selon l’œuvre du dominicain Thomas d’Aquin, prodrome du futur historicisme. J’ai essayé antan de mettre cela en lumière — cf. La papauté, les cathares et Thomas d’Aquin[17]. Tournant ambivalent aussi, qui ouvre les fondements philosophiques pour un État indépendant de l’Église. Prodrome du futur historicisme en cela aussi.

Ce n’est peut-être pas par hasard si les premières généalogies historiennes et inquisitoriales du catharisme sont issues des plumes des controversistes dominicains… Et si les cathares, délibérément, ne leur ont rien opposé…

Voilà le genre de perspectives que l’on a tendance à ignorer et qui font du catharisme un poil à gratter historien d’autant plus fructueux que l’hérésie a eu le toupet d’être exterminée, consacrant ainsi définitivement son histoire comme éternité embourbée.


R.P.
Actes du colloque Mémoire du catharisme,
Mazamet 12-13 mai 2007 :
Écrire l’histoire d’une hérésie,
Mazamet, Maison des Mémoires, 2008, p. 59 sq.



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[1] G.W.F. Hegel, La raison dans l’histoire, 10/18, 1965, p. 39.
[2] G.W.F. Hegel, Phénoménologie de l’esprit, Aubier, 1991, p. 53.
[3] G.W.F. Hegel, La raison dans l’histoire, op. cit., p. 262.
[4] Arthur Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation, PUF, (1966) 1998, p. 1179. Cf. p. 1178 sq.
[5] Franz Rosenzweig, L’étoile de la rédemption, Seuil, 2003. Cf. Stéphane Mosès, L’ange de l’histoire, Gallimard, coll. Folio, 2006.
[6] S. Mosès, ibid., p. 173.
[7] Karl Barth, L’Épître aux Romains, 1919, éd. Labor & Fides, 1972.
[8] Selon le titre de son livre, qui se place toutefois dans un premier temps à un autre niveau : S. Kierkegaard, Traité du désespoir (= La maladie à la mort), Gallimard, coll. Idées, 1949. Cf. aussi in Œuvres, La maladie à la mort, éd. Robert Laffont, coll. Bouquins, 1993.
[9] Selon le titre de son livre, qui se place toutefois aussi dans un premier temps à un autre niveau : S. Kierkegaard, La reprise, éd. Flammarion, coll. GF, 1990. Cf. aussi in Œuvres, éd. Robert Laffont, coll. Bouquins, 1993.
[10] Henry Corbin, Histoire de la philosophie islamique, Gallimard, coll. Folio, (1964) 1986, p. 129.
[11] Interrogatio Iohannis, ou Cène secrète, in Écritures cathares, éd. et trad. Nelli / Brenon, Le Rocher, 1995.
[12] Livre des deux Principes (Liber de duobus Principiis), in Écritures cathares, éd. et trad. Nelli / Brenon, Le Rocher, 1995.
[13] À propos du shi’isme duodécimain cette fois, mais ça vaut aussi concernant l’ismaëlisme : Henry Corbin, En Islam iranien, Gallimard, coll. Tel, 1991, t. I, p. 163 sq.
[14] René Nelli en émet la critique concernant Déodat Roché à propos de la métempsycose dans son Dictionnaire du catharisme et des hérésies méridionales, Privat, 1994, article « Réincarnations », p. 251.
[15] Hans Jonas, Le concept de Dieu après Auschwitz, Rivages Poche, (1984) 1994.
[16] Éd. Loubatières, 2000.
[17] Éd. Loubatières, 2000.