<script src="//s1.wordpress.com/wp-content/plugins/snow/snowstorm.js?ver=3" type="text/javascript"></script> Un autre aspect…: Job
Affichage des articles dont le libellé est Job. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Job. Afficher tous les articles

samedi 1 décembre 2018

Tandis que les ténèbres couvrent la terre…





Lorsque, avant sa venue à l’être, Dieu envoie une âme dans le monde, celle-ci trépigne, résiste, supplie, bref, fait tout pour éviter de devenir chair. Puis elle finit pas céder – on peut penser : mi par lassitude, mi par inconscience, à défaut d’avoir pu mesurer les conséquences d’une telle acceptation. « Tu m’as séduit, Seigneur, et je me suis laissé séduire », dit Jérémie (ch. 20, v 7) avant de maudire sa propre naissance (v. 14), à l’instar de Job (ch. 3). Si l’on en croit la tradition juive nous enseignant cette réticence de l’âme à venir en ce monde, nous avons tous dit « non ».
Tous, vraiment ? Il y en a toutefois bien un qui a dit « oui » en toute connaissance de cause : celui qui nous a rejoints dans notre humanité, est devenu chair (Jean 1, 14). Celui qui est la Parole de lumière, le « oui » en qui tout a été fait est « venu chez les siens » (Jn 1, 11a). C’est ce que nous rappelle le temps de Noël que nous préparons. C’est ici que tout est renversé, ici que tout devient possible.
Nous voici donc tous avec notre « non » appelés à un acte de confiance à la suite de celui-là seul qui a dit « oui » pour nous en connaissance de cause.
Pour nous aussi, quoiqu’il en ressorte, il est alors temps, au-delà de nos refus – car nous ne l’avons d’abord pas reçue (Jn 1, 11b) –, il est temps, par-delà nos refus, de recevoir le don qui nous est fait : à quiconque a reçu la Parole de lumière, « elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu » (Jn 1, 12).

*

Tandis que les ténèbres couvrent la terre, tandis que le brouillard de nos douleurs nous empêche encore de voir clairement ce mystère, le peuple de Dieu, est déjà rayonnant de la lumière de Dieu, sa Gloire.
« Mets-toi debout et deviens lumière, car elle arrive, ta lumière : la gloire du Seigneur sur toi s'est levée. Voici qu'en effet les ténèbres couvrent la terre et un brouillard, les cités, mais sur toi le Seigneur va se lever et sa gloire, sur toi, est en vue. Les nations vont marcher vers ta lumière et les rois vers la clarté de ton lever » (Ésaïe 60, 1-3).
C’est cette promesse que Noël renouvelle. L’Alliance est renouvelée et étendue à toutes les nations, pour que l'Église soit riche de toutes leurs cultures, de toutes leurs couleurs, de toutes leurs légendes et traditions, de tous leurs chants.
La promesse d'Ésaïe est en marche. Ceux qui déjà se sont approchés de la Jérusalem nouvelle, ville de la paix, portent les louanges du Seigneur de loin en loin, se font ses messagers, pour autant d'échos d'extrémités du monde en extrémités du monde.
La promesse se déploie par l'octroi du pardon : par la foi seule, on a accès à la Jérusalem céleste ! Cela vaut pour tous, quelle que soit sa tradition, sa provenance, ses rites. Sur ce fondement de la mission universelle, le pardon, et le pardon réciproque de tout ce qu'est chacun, le pardon des fautes aussi, ce don de Dieu pour l'acceptation de tous et pour un nouveau départ, se bâtit l'Église universelle.
Le don de Dieu, le dévoilement de ce grand mystère se poursuit, et nous sommes encore invités à en être.
Aujourd'hui à nouveau, Dieu nous accueille comme ses enfants, tous, d'où que nous soyons, par pure grâce, par don, cadeau de Noël pour nous porter à travers les jours qui s’ouvrent, pour que nos lendemains soient lumière.

RP, Édito Qdn, Avent-Noël 2018 ; PO, déc. 2018 & janv. 2019


jeudi 4 octobre 2018

Job au-delà du "spoiler"





Job 8 (tob 2010)

1 Alors Bildad de Shouah prit la parole et dit :
2 Ressasseras-tu toujours ces choses
en des paroles qui soufflent la tempête ?
3 Dieu fausse-t-il le droit ?
Shaddaï fausse-t-il la justice ?
4 Si tes fils ont péché contre lui,
il les a livrés au pouvoir de leur crime.
5 Si toi tu recherches Dieu,
si tu supplies Shaddaï,
6 si tu es honnête et droit,
alors, il veillera sur toi
et te restaurera dans ta justice.
7 Et tes débuts auront été peu de chose
à côté de ton avenir florissant.
8 Interroge donc les générations d’antan,
sois attentif à l’expérience de leurs ancêtres.
9 Nous ne sommes que d’hier, nous ne savons rien,
car nos jours ne sont qu’une ombre sur la terre.
10 Mais eux t’instruiront et te parleront,
et de leurs mémoires ils tireront ces sentences :
11 « Le jonc pousse-t-il hors des marais,
le roseau peut-il croître sans eau ?
12 Encore en sa fleur, et sans qu’on le cueille,
avant toute herbe il se dessèche. »
13 Tel est le destin de ceux qui oublient Dieu ;
l’espoir de l’impie périra,
14 son aplomb sera brisé,
car son assurance n’est que toile d’araignée.
15 S’appuie-t-il sur sa maison, elle branle.
S’y cramponne-t-il, elle ne résiste pas.
16 Le voilà plein de sève sous le soleil,
au-dessus du jardin il étend ses rameaux.
17 Ses racines s’entrelacent dans la pierraille,
il explore les creux des rocs.
18 Mais si on l’arrache à sa demeure,
celle-ci le renie : « Je ne t’ai jamais vu ! »
19 Vois, ce sont là les joies de son destin,
et de cette poussière un autre germera.
20 Vois, Dieu ne méprise pas l’homme intègre,
ni ne prête main-forte aux malfaiteurs.
21 Il va remplir ta bouche de rires
et tes lèvres de hourras.
22 Tes ennemis seront vêtus de honte,
et les tentes des méchants ne seront plus.


*

Lisant un texte comme ce chapitre 8 de Job qui nous est proposé pour ce jour, où s’exprime un des « amis de Job », nous sommes confrontés d’emblée à une difficulté : ami de Job ? — notre lecture en est « spoïlée » par notre connaissance de la fin du livre (pour employer un langage que m’ont enseigné mes enfants pour dire la difficulté qu’il y a parfois à voir un film, ou lire un livre, quand on connaît la fin à l’avance). Intrigue irrémédiablement « spoïlée », selon ce néologisme formé sur l’anglais « to spoil / spoiler », lui-même originé dans le latin spoliare, via l’ancien français espoiller… Bref : gâchée.

Notre problème avec les « amis de Job » est de cet ordre. La lecture que nous en faisons est « spoïlée » par ce que nous connaissons la fin du livre, et notamment ch. 42, v. 7, où l’on apprend qu’ « après que le Seigneur eut parlé à Job, il dit à Eliphaz de Théman : Ma colère est enflammée contre toi et contre tes deux amis, parce que vous n’avez pas parlé de moi avec droiture comme l’a fait mon serviteur Job. » Dieu lui-même nous apprenant que les « amis de Job » ont mal parlé de Dieu, voilà un spoiler qui nous induit à chercher un problème dans leur théologie — et généralement nous pensons à un problème de l’ordre d’une théologie de la rétribution individuelle. Et nous voilà lisant les textes où ils s’expriment, et ce ch. 8 en fait partie, avec ce genre d’a priori suspicieux…

Le problème des amis de Job pourrait se résumer alors à notre tentation de trouver dans leur propos une théologie de la rétribution individuelle ! Tentation qui peut affecter jusqu’à nos traductions. Ainsi, aux v. 4 et 5 de ce chapitre 8, les traductions donnent dans l’accentuation en ce sens — et du propos concernant les fils de Job, et de l’opposition entre cela (ils ne sont pas exempts de tout péché) et le conseil à Job au v. 5, introduit par un « mais toi » (si tu fais mieux), pas si évident en hébreu. Sauf à y introduire ladite théologie de la rétribution individuelle !

Or on peut lire aussi le ch. 8 comme développant sous les mots de Bildad une incontestable théologie de la justification par la foi seule des pécheurs que nous sommes tous, comme le reconnaît Job juste après (ch. 9, v 1) ! Où le ch. 8 permet de retrouver dans la suite de son développement ce que nous enseigne le Psaume 1, tout simplement : être enraciné dans le confiance en Dieu comme l’arbre près des cours d’eau.

Où peut être envisagée l’idée d’un malentendu entre Job et ses amis, parlant sur la justification par la foi seule d’un Job leur apparaissant comme s’auto-justifiant ! Là où lui ne marque que son incompréhension de son malheur ; le situant entre une théologie du « qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu ? » et une autre du « ce n’est pas une raison » !… Ce qui peut sans aucun doute apparaître comme légitime !

*

Second aspect du « spoiler » final : Job « a bien parlé » (ch. 42, v. 7b) ! Une question se pose alors : en quoi a-t-il bien parlé au fond, quand il vient lui-même de dire que ce n’est pas le cas (v. 42, v. 1-6) !? Il reconnaît avoir parlé inconsidérément (42, 3) et se repent (42, 6) de ses paroles dues, dit-il, à son ignorance de qui est vraiment Dieu (42, 5).

Ce qui nous renvoie aux paroles attribuées à Dieu, jaillissant dans le tonnerre aux ch. 38-41 : à bien y regarder, qu’est-ce qui les différencie des paroles des amis de Job, le quatrième Elihu inclus, qui lui aussi s’inscrit dans une veine similaire (ch. 32-37). Ce qui conduit à faire un nouveau décompte des discours des amis de Job et des divers propos tenus : 3 amis (Eliphaz, Bildad, Tsophar) ; + 1 (Elihu) = 4 ; +, voire, le discours attribué à Dieu (ch. 38-41) = 5 ; + Mme Job, ch. 2 = 6 ; + Job lui-même = 7 !

Lequel de ces discours « parle bien de Dieu », si 38-40, comme on le comprend communément, est encore une démonstration de force d’un Dieu exigeant le silence ?! Si c’est de cela qu’il s’agit, on doit se demander si le Job de Woody Allen n’a pas raison ! — :
« Le Seigneur parla d'une voix tonnante :
— Suis-je donc obligé, Moi qui ai créé le ciel et la terre, de t'expliquer mes moindres actions ?
Qu'as-tu donc créé, toi qui oses me questionner ?
— Ce n'est pas une réponse, fit Job. »
(Woody Allen, Dieu, Shakespeare et moi)

Si le « spoiler » final nous conduit à chercher la faille théologique dans tel propos théologique précis des paroles des trois premiers amis de Job, on est fondé à se demander si l’on n’est pas dans une impasse via une condamnation d’erreurs théologiques repérées dont on est fondé à se demander si d’une façon ou d’une autre elles ne concernent pas tout ce qui est dit de Dieu dans tout le livre de Job !

*

À moins qu’une autre interprétation des ch. 38-41, qui précèdent le « spoiler » final ne soit possible :

Venons-en pour cela à la sixième interlocutrice de Job, dans la chronologie du récit la première : Mme Job invitant son mari à — selon nos traductions — « "maudire" Dieu et mourir » (ch. 2, v. 9) « Maudire » ? Le même mot qu’emploie juste avant le satan plaidant contre Job en 1, 11 et 2, 5… Il se trouve que le mot hébreu employé ici, barak, signifie, en son sens strict, non pas « maudire », mais « bénir ».

Nos traductions le rendent donc par « maudire » : le terme hébreu rendant, nous dit-on, un euphémisme, pour ne pas employer un terme de malédiction regardant Dieu. Les exégètes et traducteurs ont certes des arguments. Mais on est quand même en droit de se demander pourquoi on ne rend pas l’euphémisme en français en traduisant selon le sens du mot par bénir, quitte à fournir une note de bas de page ; en regard du ch. 3, 1, où il apparaît que le livre connaît aussi pour « maudire » le mot qalal (Job maudissant sa naissance), ou ch. 5, 3, le mot naqab (Eliphaz maudissant la demeure de l’insensé)…

Et si le choix de l’euphémisme où barak (bénir) dit forcément « maudire », relevait lui aussi de l’influence du « spoiler » final ?… nous faisant chercher encore le lieu précis du problème, de l’erreur théologique concernant Dieu…

Ignorant la révélation finale, qui n’a pas encore eu lieu — on est au début de l’intrigue —, si l’on garde le sens obvie de la phrase : « bénis Dieu et meurs », le problème pourrait n’être pas dans le « maudire », mais dans la résignation : « bénis Dieu et résigne-toi — meurs », déjà sous-entendu dans la plaidoirie du satan contre Job devant Dieu, jurant qu’il va le « bénir en face », en venant finalement à se résigner… à en finir.

Or c’est la chose que Job a refusée, la résignation, contre tous les autres propos, qui sont tous insensés, y compris les siens propres — il le dit !

Pas d’explication à la fin du livre, pas même dans la voix divine sourdant de la tempête ! Ce ne serait d’ailleurs pas une réponse ! Mais, dans cette voix, une puissante injonction à se lever quand même, à bâtir encore quand même, dans la foi qu’il est un autre visage de Dieu que celui du satan faisant plonger dans la — légitime — mélancolie. Le Dieu du tonnerre et de la force fabuleuse, qui dit « ça suffit » — Shaddaï) est celui qui fonde l’espérance du « chevalier de la foi » (cf. Kierkegaard donnant ce titre à Abraham ne se résignant pas — in Crainte et tremblement) ; « chevalier de la foi » que devient tout Job qui a vu poindre le jour nouveau d’une louange renouvelée.

Cela contre la tentation de la résignation d’un « bénis Dieu et meurs », qui nous taraude, nous tente de façon difficilement résistible. Nous voilà comme en perdition : une Église en perte de vitesse, en déclin constant : en membres, en pasteurs, en finances ; nous voilà dans un monde en perdition écologique ; sous la menace de conflits mimétiques à grande échelle, au regard des moyens techniques d’autodestruction que nous avons développés… Et j’en passe des troubles divers qui hypothèquent notre avenir. Tentation de tomber les bras : « bénis Dieu et meurs », résignation.

Alors le Livre de Job apparaît comme refus d’un Dieu du « c’est comme ça ». Ce n’est pas dans ses mots que Job a bien parlé (42, 7b), comme ce n’est pas dans leurs mots, ou leur théologie, que ses amis ont « mal parlé » (42, 7a). Leur discours (dont le ch. 8) peut être lu comme excellent, c’est au contraire cette excellence qui pose problème, en tant qu’elle tente d’expliquer l’inexplicable et donc de le rendre relativement acceptable, résignable, donc ; quand, au-delà de toute tentation de résignation, Dieu est le Dieu du vivre quand même. Où l’on rejoint la promesse du Dieu de l’Alliance, redonnée à Job dans le tonnerre final : relève-toi (malgré tout), Je serai avec toi.


RP, La Pommeraye, pastorale EPUdF Ouest, 3.10.18


mercredi 1 février 2012

Job, "chevalier de la foi"





« Le Seigneur parla d'une voix tonnante :
- Suis-je donc obligé, Moi qui ai créé le ciel et la terre, de t'expliquer mes moindres actions ? Qu'as-tu donc créé, toi qui oses me questionner ?
- Ce n'est pas une réponse, fit Job. »
(Woody Allen [1])

Voilà qui résume au fond l’épilogue et la problématique du prologue de Job où apparaît le satan (ch. 1, v. 6). Si Job vit ce que tout un chacun peut à un moment de son existence avoir l’impression de vivre — même si Job le vit de façon démultipliée : rien du pire ne lui est épargné —, la question du livre est notre « pourquoi ? ». S’il y a un Dieu, et si ce qui m’est infligé est de son fait, ce Dieu n’est-il pas… méchant, qui m’impose, en plus, des amis et des réponses ?!… Après m’avoir infligé de naître pour voir cela ?! (ch. 3)

… Sauf à falloir chercher Dieu ailleurs, un autre visage de Dieu, celui d’après : « mon oreille avait entendu parler de toi, maintenant mon œil t’a vu » (ch. 42, v. 5).

Mais alors, avant, il y a d’abord comme visage de… Dieu (?) — la figure d’un accusateur, en hébreu d’un satan, que le grec a rendu par diable, poseur d’obstacles, de pièges, bref un Ennemi.

Quand Israël va se trouver frappé par la peste, 1 Chroniques 21, 1, « Satan se leva contre Israël, et il excita David à faire le dénombrement d’Israël. » En parallèle, 2 Samuel 24, 1 : « La colère du Seigneur s’enflamma […] contre Israël, et il excita David contre eux… » Le Seigneur ou le satan ? Faudrait savoir !

C’est cette séparation que lit le Livre de Job contre l’affligé. On est avant les développements de la théologie qui finiront par lire sous le titre du roi de Babylone en Ésaie 14, 12 via la traduction latine, la Vulgate, un Lucifer radieux (« astre brillant, fils de l’aurore »), devenu Satan révolté et déchu pour l’esthétique ultérieure des romantiques et autres « gothiques », et leur grand mélancolique à la beauté rebelle !

Rien de cela dans la Bible, aucune explication du mal par le mauvais choix d’un ange, ou d’un homme. Une telle « explication » ne ferait que repousser le problème d’un cran, jusqu’à l’infini, laissant tous les Job devant l’abîme qui ne leur donne de choix, à eux, qu’entre la — légitime ! — malédiction de leur propre naissance et le saut du « chevalier de la foi » qui, note Kierkegaard [2], croit quand même et malgré tout, tel Abraham qui « laissa une chose, sa raison terrestre, et en prit une autre, la foi ».

Pas d’explicitation à la fin du livre ! Ce ne serait d’ailleurs pas une réponse ! Mais une puissante injonction à se lever quand même, à bâtir encore quand même, dans la foi qu’il est un autre visage que celui du satan faisant plonger dans la — légitime — mélancolie. Le Dieu du tonnerre et de la force fabuleuse est celui qui fonde l’espérance du « chevalier de la foi » que devient tout Job qui a vu poindre le jour nouveau d’une louange tout aussi gratuite que celle du premier jour, où Dieu peut redire au satan : « As-tu remarqué mon serviteur Job ? » (ch. 1, v. 8)

RP
Presse réformée du Sud
Le Cep / Échanges / Réveil, février 2012

[1] Dieu, Shakespeare et moi.
[2] Crainte et tremblement.