
Matthieu 10.1-15
“Lorsqu’on ne vous recevra pas et qu’on n’écoutera pas vos paroles, sortez de cette maison ou de cette ville et secouez la poussière de vos pieds. Je vous le dis en vérité : au jour du jugement, le pays de Sodome et de Gomorrhe sera traité moins rigoureusement que cette ville-là.”
“Au jour du jugement” ! Voir Luc 9, 54-55
Lc 9, 51-56 : “51 Lorsque le temps où il devait être enlevé du monde approcha, Jésus prit la résolution de se rendre à Jérusalem.
52 Il envoya devant lui des messagers, qui se mirent en route et entrèrent dans un bourg des Samaritains, pour lui préparer un logement.
53 Mais on ne le reçut pas, parce qu'il se dirigeait sur Jérusalem.
54 Les disciples Jacques et Jean, voyant cela, dirent : Seigneur, veux-tu que nous commandions que le feu descende du ciel et les consume ?
55 Jésus se tourna vers eux, et les réprimanda, disant : Vous ne savez de quel esprit vous êtes animés.
56 Car le Fils de l'homme est venu, non pour perdre les âmes des hommes, mais pour les sauver. Et ils allèrent dans un autre bourg.”
En Mt 10, 5, on l’a lu : “N’allez pas vers les païens / i.e. nations, et n’entrez pas dans les villes des Samaritains” : c’est d’abord du relèvement du royaume d’Israël, captif d’un pouvoir soumis aux empires, à présent à Rome, qu’il est question. L’élargissement de l’Alliance aux nations (Mt 28) est consécutive à la réaffirmation de l’Alliance avec Israël : c’est bien cette alliance-là, alliance unique, qui est élargie aux nations dans l’avènement de la résurrection. D’où l’exigence et l’urgence d’accueillir le message des douze annonçant l’imminence du Royaume — avec les signes de son avènement (entrée dans un monde radicalement nouveau) : v. 1 et 8, “guérison de toute maladie et toute infirmité, résurection des morts, purification des lépreux, expulsion des démons/idoles. Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement”. D’où le fait décisif de la réception du message. Sinon, laissez-leur même leur poussière. Le jugement n’est pas à vous, ni son heure — advenue, comme Jésus l’annonçait, dans cette génération (avec la collaboration de son pouvoir illégitime avec Rome), en 70 ap. JC.
“Au jour du jugement”, qui vient inéluctablement — Luc 21, 23-24 : “il y aura une grande détresse dans le pays, et de la colère contre ce peuple. (Jour de colère — en latin : Dies irae, titre d'un célèbre chant médiéval.)
Ils tomberont sous le tranchant de l’épée, ils seront emmenés captifs parmi toutes les nations, et Jérusalem sera foulée aux pieds par les nations, jusqu’à ce que les temps des nations soient accomplis.” (Cf. 2 P 3, 8)
L’histoire se déroule pour le pire, avec des esquisses de lumière qui percent en vue de la promesse : “Jérusalem sera foulée aux pieds par les nations, jusqu’à ce que les temps des nations soient accomplis”. Depuis 70, Jérusalem a été la proie de toutes les conquêtes, foulée aux pieds — jusqu’à nos jours. Avec des signes qui percent entre les nuages de la colère. J’en rappellerai deux : 691, 1948. Le mont du Temple est d’abord laissé comme un terrain vague, foulé aux pieds, dans un flot incessant de conquêtes. Les nations substituées au peuple de Jésus… Et pourtant, après la conquête arabe, le calife omeyyade Abd al-Malik entendant remplacer le Temple détruit par une mosquée, a peut-être donné un signe du futur accomplissement du temps des nations : la coupole bâtie sur l’emplacement du temple en 691 env. peut être aussi perçue comme un écrin sur un lieu juif, présent en son cœur : le rocher de la fondation, où, selon la littérature talmudique, a commencé la création du monde, autour duquel était bâti le Temple, est celui sur lequel l’arche d’alliance reposait ; c’est aussi le rocher sur lequel avait été lié Isaac et où Jacob avait reposé sa tête, voyant les anges monter et descendre… Le dôme du rocher devenant comme un écrin préfigurant le jour où Jérusalem sera un lieu de paix pour toutes les nations qui s’en réclament. Second signe : 1948. Dans sa préface de 1966 à la Bible française du rabbinat, le grand rabbin Jacob Kaplan, voit en ce 14 mai 1948 le signe du rétablissement annoncé dans la Bible. Comme toujours, les temps sont sombres, mais dans l’orage de l’histoire perce la lueur du jour où Jérusalem ne sera plus foulée aux pieds…
En Ac 1, 6-7, au jour de l’Ascension, on lit : “Seigneur, est-ce en ce temps que tu rétabliras le royaume d’Israël ?” — question des disciples. Réponse de Jésus (v. 7) : “Ce n’est pas à vous de connaître les temps ou les moments que le Père a fixés de sa propre autorité.”
Revenons aux douze (Mt 10, 2-5). Toujours aux jours de l’Ascension — Ac 1, 26, on assiste élection de Matthias pour remplacer Judas, comme soulignement symbolique de ce que l’on a en Mt 9 dans le choix et la nomination des douze : 12 = Israël, non pas pour remplacer les 12 patriarches, mais pour être envoyés au peuple qui en est symboliquement issu.
Colère — “il y aura une grande détresse dans le pays, et de la colère contre ce peuple”. Jésus au temple et Moïse et les tables de la Loi. Colère. Mais attention, ce n’est pas votre rôle. Vous, secouez la poussière vos pieds, n’invoquez pas le feu du ciel. Vous risqueriez de vous confondre vous-mêmes, vexés, avec celui qui est au-delà de tout ce que vous pouvez concevoir. Rappelez-vous, en effet — Jacques 1, 20, “la colère de l'homme n’accomplit pas la justice de Dieu”, même une colère au départ légitime, car à l’image de Jésus et Moïse, il y a bien une colère légitime.
“Lorsqu'elle est une réaction à une atteinte aux normes de justice, la colère devient une force de mobilisation. L’indignation face à l’injustice et la colère ne sont peut-être pas jumelles, mais elles sont sœurs. La colère est ainsi suspendue, de façon ambivalente, entre domination et morale. Elle consiste tantôt à affirmer ou défendre un statut social, tantôt à réagir à la violation d'une norme morale. C’est en raison même de sa dualité que cette émotion suprêmement morale a été considérée de façon très ambivalente. […]
S’il n’y avait pas de colère, le monde se résignerait vite à l’injustice et à l’oppression. Mais si […] nous étions tous obsédés par l’idée de réparer un tort et de nous faire justice, si notre identité tout entière se réduisait à celle de victimes animées par la colère et l’appétit de vengeance, alors le monde s’apparenterait à un univers de marionnettes agies par une force extérieure, et faites de bois à l’intérieur.” (Eva Illouz, Explosive modernité, nrf p. 177 & 220)
Colère légitime, mais nécessairement brève (cf. 2 P 3, 9), pour qu’elle ne devienne pas injuste — selon la mise en garde du Talmud en regard de la persécution, conséquence d’une colère qui dure. Midrasch Kabileth, chap. XLV : “quand un méchant persécute un juste, Dieu est du côté du persécuté. Quand un méchant persécute un méchant, Dieu est du côté du persécuté. Quand un juste persécute un juste, Dieu est du côté du persécuté. Quand un juste persécute un méchant, Dieu est du côté du persécuté.”
La colère est légitime… pour un temps : Ps 4, 5, “Mettez-vous en colère ; mais gardez-vous de pécher : soyez touchés de componction dans le repos de vos lits” — cité par Ep 4, 26-27 “mettez vous en colère, mais ne péchez point ; que le soleil ne se couche pas sur votre colère, et ne donnez pas accès au diable.”
Colère — Un contemporain du Nouveau Testament, précepteur de Néron, Sénèque, philosophe de l’école stoïcienne — bien placé comme précepteur de cet empereur capricieux et donc sujet à la colère, Sénèque a écrit un ouvrage Sur la colère (De Ira). Je le cite :
“L’homme en proie à la colère, écrit-il (De Ira, Livre I) n’a plus toute sa raison. Certains la nomment courte folie (brevis furor). On ne peut la cacher : elle se donne à voir et éclate à découvert.
Jamais aucun fléau n’a coûté à l’humanité plus que la colère. Ses effets ont été dévastateurs, aussi bien à l’échelle individuelle qu’à l’échelle collective. […]
Et il est plus facile d’étouffer la colère dans son germe que de la contrôler, car une fois ébranlée, l’âme se laisse emporter par la passion. Elle s’installe comme un droit et ne suit plus que ses caprices. L’âme s’identifie alors à cette passion et la raison ne peut plus se relever. Même ceux qui semblent contenir la colère le font au risque de ne pouvoir exercer l’usage de la raison, là où elle aurait suffit pour arriver à ses fins. […] La raison n’a point besoin d’une aveugle auxiliaire. Modérer la colère ne revient qu’à obtenir un mal modéré. La colère n’a rien d’utile. La vertu n’a pas besoin de faire appel au vice.
[…] La colère ne veut pas être éclairée ; la vérité, en fait, l’indigne, à la différence de la raison…”
Pour Sénèque, la colère est donc un vice. Plus nuancé, et plus proche de la Bible, me semble-t-il, quelques siècles auparavant, le précepteur d’un autre empereur, Grec celui-là, Alexandre, son précepteur, le philosophe Aristote, disait aussi que la colère est irraisonnée. Désir de vengeance, elle est le contraire du calme. Mais elle peut se comprendre. Le calme sera un retour de l’âme à l’état normal et un apaisement de la colère. Elle peut et doit retomber. Et, dit-il, ce qui fait tomber la colère est l’acte de repentance, d’humiliation. On devient calme après avoir épuisé sa colère contre un autre. La colère peut guérir avec le temps. La repentance est un précédent nécessaire, car, note-t-il, il y a de l’assurance dans le sentiment de la colère, du fait de l’impression de subir une injustice (impression éventuellement justifiée — cf. le célèbre pamphlet de Stéphane Hessel, Indignez-vous, auquel il manque peut-être la suite : indignez-vous, mais “que le soleil ne se couche pas sur votre indignation”). Pour que le monde soit et continue d’être, la colère devra laisser place… au pardon ! (Gn 50).
C’est que la colère de l’homme (qui, rappelle Jacques 1, 20, “n’accomplit pas la justice de Dieu” ! // Mt 10, 15) ; la colère des hommes relève donc de l’abdication de la raison. C’est ainsi que ce qu’on appelle, peut-être imprudemment, la colère de Jésus chassant les marchands du Temple ne le laisse à aucun moment abdiquer sa raison, “que le soleil ne se couche pas sur votre colère”. La force d’indignation de ce genre de colère-là (qui est positive, selon plusieurs penseurs, le même Aristote, ou après lui, Thomas d'Aquin) ; cette indignation-là ne le fait pas basculer hors de lui-même ! (Et, toujours selon Thomas d'Aquin, à l’inverse de Sénèque, ce serait même “un vice de ne pas ressentir la colère qui résulte du jugement de la raison” contre l’injustice ! — 2a 2ae, qu. 158, a. 8 resp., citant Chrysostome.)
Où l’attribution à Dieu, seul sage, de façon imagée, de la colère, ne nous dit pas qu’il perd la raison ! — mais nous permet de comprendre, comme en image, à quel degré de dégradation est tombée l’humanité censée être à son image ! Devenue injuste. Et dès lors la perspective de la colère de Dieu nous invite à veiller contre la nôtre ! Puisque cela nous conduit au Gethsémané, où la colère du jugement tombe sur Jésus, accomplissant sa propre prophétie : “il y aura une grande détresse dans le pays, et de la colère contre ce peuple”, reprenant celle d’Ésaïe, ch. 53 : cette détresse tombant sur le serviteur souffrant ; reprise au moment où Jésus invite les siens à veiller. Cette vigilance dont Pierre va bientôt manquer en cédant à la colère qui le verra blesser gravement le soldat venu arrêter Jésus. Pierre qui n’a pas compris alors que la colère de l’homme n’accomplit pas la justice de Dieu. Pierre qui auparavant s’est fait traiter pour cela même de satan : ce n’est pas la colère de l’homme qui accomplit la justice de Dieu (qu’évoque ce qu’en image on appelle sa “colère”), ce n’est pas la colère de l’homme qui accomplit la justice, mais la croix, que la colère de Pierre voudrait éviter à Jésus !
Sergei Rachmaninov - L'île des morts - Poème symphonique, op. 29 | Andrew Davis Tableau (à la base de l'œuvre de Rachmaninov) : Arnold Böcklin - L'île des morts
“Le dénominateur commun entre nous tous, êtres humains, c'est la mort. Et ça devrait être une raison suffisante, en tous les cas, pour qu'on ne se tue pas. On va tous mourir, même celui qu'on déteste, à un moment, il va casser la pipe.” (Marjane Satrapi sur France Musique)
1 Ayant appelé ses douze disciples, Jésus leur donna le pouvoir de chasser les esprits impurs, et de guérir toute maladie et toute infirmité.
2-5 [Il les] envoya, après leur avoir donné les instructions suivantes : N’allez pas vers les païens, et n’entrez pas dans les villes des Samaritains ;
6 allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël.
7 Allez, prêchez, et dites : Le royaume des cieux est proche.
8 Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons. Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement.
9 Ne prenez ni or, ni argent, ni monnaie, dans vos ceintures ; 10 ni sac pour le voyage, ni deux tuniques, ni souliers, ni bâton ; car l’ouvrier mérite sa nourriture.
11 Dans quelque ville ou village que vous entriez, informez-vous s’il s’y trouve quelque homme digne de vous recevoir ; et demeurez chez lui jusqu’à ce que vous partiez.
12 En entrant dans la maison, saluez-la ;
13 et, si la maison en est digne, que votre paix vienne sur elle ; mais si elle n’en est pas digne, que votre paix retourne à vous.
14 Lorsqu’on ne vous recevra pas et qu’on n’écoutera pas vos paroles, sortez de cette maison ou de cette ville et secouez la poussière de vos pieds.
15 Je vous le dis en vérité : au jour du jugement, le pays de Sodome et de Gomorrhe sera traité moins rigoureusement que cette ville-là.
*
“Lorsqu’on ne vous recevra pas et qu’on n’écoutera pas vos paroles, sortez de cette maison ou de cette ville et secouez la poussière de vos pieds. Je vous le dis en vérité : au jour du jugement, le pays de Sodome et de Gomorrhe sera traité moins rigoureusement que cette ville-là.”
“Au jour du jugement” ! Voir Luc 9, 54-55
Lc 9, 51-56 : “51 Lorsque le temps où il devait être enlevé du monde approcha, Jésus prit la résolution de se rendre à Jérusalem.
52 Il envoya devant lui des messagers, qui se mirent en route et entrèrent dans un bourg des Samaritains, pour lui préparer un logement.
53 Mais on ne le reçut pas, parce qu'il se dirigeait sur Jérusalem.
54 Les disciples Jacques et Jean, voyant cela, dirent : Seigneur, veux-tu que nous commandions que le feu descende du ciel et les consume ?
55 Jésus se tourna vers eux, et les réprimanda, disant : Vous ne savez de quel esprit vous êtes animés.
56 Car le Fils de l'homme est venu, non pour perdre les âmes des hommes, mais pour les sauver. Et ils allèrent dans un autre bourg.”
En Mt 10, 5, on l’a lu : “N’allez pas vers les païens / i.e. nations, et n’entrez pas dans les villes des Samaritains” : c’est d’abord du relèvement du royaume d’Israël, captif d’un pouvoir soumis aux empires, à présent à Rome, qu’il est question. L’élargissement de l’Alliance aux nations (Mt 28) est consécutive à la réaffirmation de l’Alliance avec Israël : c’est bien cette alliance-là, alliance unique, qui est élargie aux nations dans l’avènement de la résurrection. D’où l’exigence et l’urgence d’accueillir le message des douze annonçant l’imminence du Royaume — avec les signes de son avènement (entrée dans un monde radicalement nouveau) : v. 1 et 8, “guérison de toute maladie et toute infirmité, résurection des morts, purification des lépreux, expulsion des démons/idoles. Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement”. D’où le fait décisif de la réception du message. Sinon, laissez-leur même leur poussière. Le jugement n’est pas à vous, ni son heure — advenue, comme Jésus l’annonçait, dans cette génération (avec la collaboration de son pouvoir illégitime avec Rome), en 70 ap. JC.
“Au jour du jugement”, qui vient inéluctablement — Luc 21, 23-24 : “il y aura une grande détresse dans le pays, et de la colère contre ce peuple. (Jour de colère — en latin : Dies irae, titre d'un célèbre chant médiéval.)
Ils tomberont sous le tranchant de l’épée, ils seront emmenés captifs parmi toutes les nations, et Jérusalem sera foulée aux pieds par les nations, jusqu’à ce que les temps des nations soient accomplis.” (Cf. 2 P 3, 8)
L’histoire se déroule pour le pire, avec des esquisses de lumière qui percent en vue de la promesse : “Jérusalem sera foulée aux pieds par les nations, jusqu’à ce que les temps des nations soient accomplis”. Depuis 70, Jérusalem a été la proie de toutes les conquêtes, foulée aux pieds — jusqu’à nos jours. Avec des signes qui percent entre les nuages de la colère. J’en rappellerai deux : 691, 1948. Le mont du Temple est d’abord laissé comme un terrain vague, foulé aux pieds, dans un flot incessant de conquêtes. Les nations substituées au peuple de Jésus… Et pourtant, après la conquête arabe, le calife omeyyade Abd al-Malik entendant remplacer le Temple détruit par une mosquée, a peut-être donné un signe du futur accomplissement du temps des nations : la coupole bâtie sur l’emplacement du temple en 691 env. peut être aussi perçue comme un écrin sur un lieu juif, présent en son cœur : le rocher de la fondation, où, selon la littérature talmudique, a commencé la création du monde, autour duquel était bâti le Temple, est celui sur lequel l’arche d’alliance reposait ; c’est aussi le rocher sur lequel avait été lié Isaac et où Jacob avait reposé sa tête, voyant les anges monter et descendre… Le dôme du rocher devenant comme un écrin préfigurant le jour où Jérusalem sera un lieu de paix pour toutes les nations qui s’en réclament. Second signe : 1948. Dans sa préface de 1966 à la Bible française du rabbinat, le grand rabbin Jacob Kaplan, voit en ce 14 mai 1948 le signe du rétablissement annoncé dans la Bible. Comme toujours, les temps sont sombres, mais dans l’orage de l’histoire perce la lueur du jour où Jérusalem ne sera plus foulée aux pieds…
En Ac 1, 6-7, au jour de l’Ascension, on lit : “Seigneur, est-ce en ce temps que tu rétabliras le royaume d’Israël ?” — question des disciples. Réponse de Jésus (v. 7) : “Ce n’est pas à vous de connaître les temps ou les moments que le Père a fixés de sa propre autorité.”
Revenons aux douze (Mt 10, 2-5). Toujours aux jours de l’Ascension — Ac 1, 26, on assiste élection de Matthias pour remplacer Judas, comme soulignement symbolique de ce que l’on a en Mt 9 dans le choix et la nomination des douze : 12 = Israël, non pas pour remplacer les 12 patriarches, mais pour être envoyés au peuple qui en est symboliquement issu.
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Colère — “il y aura une grande détresse dans le pays, et de la colère contre ce peuple”. Jésus au temple et Moïse et les tables de la Loi. Colère. Mais attention, ce n’est pas votre rôle. Vous, secouez la poussière vos pieds, n’invoquez pas le feu du ciel. Vous risqueriez de vous confondre vous-mêmes, vexés, avec celui qui est au-delà de tout ce que vous pouvez concevoir. Rappelez-vous, en effet — Jacques 1, 20, “la colère de l'homme n’accomplit pas la justice de Dieu”, même une colère au départ légitime, car à l’image de Jésus et Moïse, il y a bien une colère légitime.
“Lorsqu'elle est une réaction à une atteinte aux normes de justice, la colère devient une force de mobilisation. L’indignation face à l’injustice et la colère ne sont peut-être pas jumelles, mais elles sont sœurs. La colère est ainsi suspendue, de façon ambivalente, entre domination et morale. Elle consiste tantôt à affirmer ou défendre un statut social, tantôt à réagir à la violation d'une norme morale. C’est en raison même de sa dualité que cette émotion suprêmement morale a été considérée de façon très ambivalente. […]
S’il n’y avait pas de colère, le monde se résignerait vite à l’injustice et à l’oppression. Mais si […] nous étions tous obsédés par l’idée de réparer un tort et de nous faire justice, si notre identité tout entière se réduisait à celle de victimes animées par la colère et l’appétit de vengeance, alors le monde s’apparenterait à un univers de marionnettes agies par une force extérieure, et faites de bois à l’intérieur.” (Eva Illouz, Explosive modernité, nrf p. 177 & 220)
Colère légitime, mais nécessairement brève (cf. 2 P 3, 9), pour qu’elle ne devienne pas injuste — selon la mise en garde du Talmud en regard de la persécution, conséquence d’une colère qui dure. Midrasch Kabileth, chap. XLV : “quand un méchant persécute un juste, Dieu est du côté du persécuté. Quand un méchant persécute un méchant, Dieu est du côté du persécuté. Quand un juste persécute un juste, Dieu est du côté du persécuté. Quand un juste persécute un méchant, Dieu est du côté du persécuté.”
La colère est légitime… pour un temps : Ps 4, 5, “Mettez-vous en colère ; mais gardez-vous de pécher : soyez touchés de componction dans le repos de vos lits” — cité par Ep 4, 26-27 “mettez vous en colère, mais ne péchez point ; que le soleil ne se couche pas sur votre colère, et ne donnez pas accès au diable.”
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Colère — Un contemporain du Nouveau Testament, précepteur de Néron, Sénèque, philosophe de l’école stoïcienne — bien placé comme précepteur de cet empereur capricieux et donc sujet à la colère, Sénèque a écrit un ouvrage Sur la colère (De Ira). Je le cite :
“L’homme en proie à la colère, écrit-il (De Ira, Livre I) n’a plus toute sa raison. Certains la nomment courte folie (brevis furor). On ne peut la cacher : elle se donne à voir et éclate à découvert.
Jamais aucun fléau n’a coûté à l’humanité plus que la colère. Ses effets ont été dévastateurs, aussi bien à l’échelle individuelle qu’à l’échelle collective. […]
Et il est plus facile d’étouffer la colère dans son germe que de la contrôler, car une fois ébranlée, l’âme se laisse emporter par la passion. Elle s’installe comme un droit et ne suit plus que ses caprices. L’âme s’identifie alors à cette passion et la raison ne peut plus se relever. Même ceux qui semblent contenir la colère le font au risque de ne pouvoir exercer l’usage de la raison, là où elle aurait suffit pour arriver à ses fins. […] La raison n’a point besoin d’une aveugle auxiliaire. Modérer la colère ne revient qu’à obtenir un mal modéré. La colère n’a rien d’utile. La vertu n’a pas besoin de faire appel au vice.
[…] La colère ne veut pas être éclairée ; la vérité, en fait, l’indigne, à la différence de la raison…”
Pour Sénèque, la colère est donc un vice. Plus nuancé, et plus proche de la Bible, me semble-t-il, quelques siècles auparavant, le précepteur d’un autre empereur, Grec celui-là, Alexandre, son précepteur, le philosophe Aristote, disait aussi que la colère est irraisonnée. Désir de vengeance, elle est le contraire du calme. Mais elle peut se comprendre. Le calme sera un retour de l’âme à l’état normal et un apaisement de la colère. Elle peut et doit retomber. Et, dit-il, ce qui fait tomber la colère est l’acte de repentance, d’humiliation. On devient calme après avoir épuisé sa colère contre un autre. La colère peut guérir avec le temps. La repentance est un précédent nécessaire, car, note-t-il, il y a de l’assurance dans le sentiment de la colère, du fait de l’impression de subir une injustice (impression éventuellement justifiée — cf. le célèbre pamphlet de Stéphane Hessel, Indignez-vous, auquel il manque peut-être la suite : indignez-vous, mais “que le soleil ne se couche pas sur votre indignation”). Pour que le monde soit et continue d’être, la colère devra laisser place… au pardon ! (Gn 50).
C’est que la colère de l’homme (qui, rappelle Jacques 1, 20, “n’accomplit pas la justice de Dieu” ! // Mt 10, 15) ; la colère des hommes relève donc de l’abdication de la raison. C’est ainsi que ce qu’on appelle, peut-être imprudemment, la colère de Jésus chassant les marchands du Temple ne le laisse à aucun moment abdiquer sa raison, “que le soleil ne se couche pas sur votre colère”. La force d’indignation de ce genre de colère-là (qui est positive, selon plusieurs penseurs, le même Aristote, ou après lui, Thomas d'Aquin) ; cette indignation-là ne le fait pas basculer hors de lui-même ! (Et, toujours selon Thomas d'Aquin, à l’inverse de Sénèque, ce serait même “un vice de ne pas ressentir la colère qui résulte du jugement de la raison” contre l’injustice ! — 2a 2ae, qu. 158, a. 8 resp., citant Chrysostome.)
Où l’attribution à Dieu, seul sage, de façon imagée, de la colère, ne nous dit pas qu’il perd la raison ! — mais nous permet de comprendre, comme en image, à quel degré de dégradation est tombée l’humanité censée être à son image ! Devenue injuste. Et dès lors la perspective de la colère de Dieu nous invite à veiller contre la nôtre ! Puisque cela nous conduit au Gethsémané, où la colère du jugement tombe sur Jésus, accomplissant sa propre prophétie : “il y aura une grande détresse dans le pays, et de la colère contre ce peuple”, reprenant celle d’Ésaïe, ch. 53 : cette détresse tombant sur le serviteur souffrant ; reprise au moment où Jésus invite les siens à veiller. Cette vigilance dont Pierre va bientôt manquer en cédant à la colère qui le verra blesser gravement le soldat venu arrêter Jésus. Pierre qui n’a pas compris alors que la colère de l’homme n’accomplit pas la justice de Dieu. Pierre qui auparavant s’est fait traiter pour cela même de satan : ce n’est pas la colère de l’homme qui accomplit la justice de Dieu (qu’évoque ce qu’en image on appelle sa “colère”), ce n’est pas la colère de l’homme qui accomplit la justice, mais la croix, que la colère de Pierre voudrait éviter à Jésus !
RP
Sergei Rachmaninov - L'île des morts - Poème symphonique, op. 29 | Andrew Davis Tableau (à la base de l'œuvre de Rachmaninov) : Arnold Böcklin - L'île des morts
“Le dénominateur commun entre nous tous, êtres humains, c'est la mort. Et ça devrait être une raison suffisante, en tous les cas, pour qu'on ne se tue pas. On va tous mourir, même celui qu'on déteste, à un moment, il va casser la pipe.” (Marjane Satrapi sur France Musique)









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