<script src="//s1.wordpress.com/wp-content/plugins/snow/snowstorm.js?ver=3" type="text/javascript"></script> Un autre aspect…: février 2026

mercredi 11 février 2026

De “Brazil” à “Chickens for KFC”





Le film Brazil de Terry Gilliam offrait en 1985 une préfiguration, dans une illustration troublante, des attentats et de leur répression dans le contexte d'un monde bureaucratique et absurde, reflétant de manière satirique les thèmes de la terreur et de la quête de sens.

Voilà qui interroge à l'heure où l’on commémore à juste titre des attentats (13/11/2015), et où on en minimise d’autres, et d'autres violences (7-Octobre, voire 11-Septembre)…

Le point de départ de l'intrigue de Brazil est une erreur de frappe (littéralement un bug/insecte transformant le nom Tuttle en Buttle), qui mène à l'arrestation, la torture et la mort d'un innocent. Dans ce monde absurde, l'erreur du système est le crime suprême, plus grave que la bombe elle-même : les "attentats" sont un élément structurel de l'environnement, mais leur nature exacte est brouillée, ce qui renforce l'absurdité du système.

Contrairement aux attentats anarchistes ou islamistes qui possèdent un but final (l’Utopie ou la Califat), les bombes dans "Brazil" semblent être le fait de résistants invisibles ou d'un simple sous-produit dysfonctionnel de la société elle-même. Elles incarnent une violence destructrice — mais leur motivation idéologique précise est obscure.

Les explosions ne sont pas un événement rare, mais une routine banale qui ponctue le quotidien. Les citoyens et l'administration y sont habitués, les minimisant par des euphémismes ("incidents d'entretien") — banalisation de la violence dans un État totalitaire où la terreur est internalisée. La répression vise à corriger les papiers, pas à rétablir la justice.

L'identité et le projet des poseurs de bombes (souvent désignés comme des terroristes, mais parfois comme de simples plombiers illégaux, comme Harry Tuttle) sont volontairement ambigus. Cette ambiguïté sert le régime : elle permet d'attribuer tout dysfonctionnement à une menace externe et de justifier une répression sans limites ni questions.

La réaction du Ministère de l'Information aux attentats est le véritable cœur de la satire de Gilliam : la répression n'est pas menée par une police héroïque, mais par une bureaucratie hypertrophiée. L'horreur n'est pas tant le danger des bombes que la machine administrative implacable qui en découle. La menace des attentats permet au système d'opérer avec une efficacité terrifiante dans le seul domaine qui compte : la gestion de l'information et la punition des erreurs administratives.

Les agents du Ministère de l'Information comme Jack Lint n'agissent pas par idéologie politique, mais par obligation professionnelle et par l'application rigide des procédures. Ils incarnent un État où l'humanité a été remplacée par des règles auto-référentielles.

Ainsi, "Brazil" utilise les attentats et leur répression non pas pour dénoncer une lutte idéologique spécifique, mais pour illustrer comment un monde devenu absurde par l'excès de bureaucratie et le manque de sens utilise la terreur comme outil de contrôle et comment la seule échappatoire véritable devient la négation de la réalité, finalement par l'imagination.

*

Négation, a-t-on dit — où se pose la référence à Michel (Mikhaïl) Bakounine :
Bakounine était un grand connaisseur de la philosophie de Hegel, et son œuvre, même anarchiste, est imprégnée de cette formation.
Dans son article de jeunesse, La Réaction en Allemagne (1842), Bakounine utilise largement la dialectique hégélienne pour analyser le conflit entre la Réaction et la Révolution (la Négation de la Réaction). Pour Bakounine, l'histoire est une succession continue de destructions et de constructions (destruction créatrice). La négation (destruction, révolte) de l'ordre existant est le moteur du progrès et de l'émancipation. Il célèbre la force de la destruction, qui est intimement liée à la dissolution de la forme précédente du réel et au développement de nouvelles potentialités.
Le point de désaccord crucial entre Bakounine (et d'autres jeunes hégéliens radicaux) et Hegel est dans la nature de la Synthèse, appelée Aufhebung en allemand.
Contrairement à Marx, pour Bakounine, la Société sans classes n'est pas la synthèse dialectique, mais la conséquence immédiate de l'annihilation radicale de l’Ordre idéal hégélien par le Négatif.
Bakounine a été momentanément associé avec Sergueï Netchaïev (1869-1870), un nihiliste russe radical. Ensemble, ils rédigent le Catéchisme révolutionnaire, qui glorifie la figure du révolutionnaire entièrement dévoué à la destruction, sans morale personnelle ni attache. Si Bakounine lui-même n'est pas l'auteur direct des attentats terroristes (Bakounine a rompu avec Netchaïev en réalisant le caractère totalitaire et manipulateur de sa méthode ; et a désavoué l'idée qu'une petite élite secrète puisse manipuler le peuple), sa philosophie de la destruction radicale et son appel à l'action immédiate ont inspiré la mouvance anarchiste de la fin du XIXe siècle (après sa mort en 1876).

L'hégélianisme de Bakounine, bien que formulé dans un cadre philosophique athée, possède une dimension quasi-religieuse : la “croyance” dans sa certitude du progrès historique et de l'avènement de la liberté (sur l'arrière-plan de la dimension de relecture trinitarienne de la dialectique ternaire du luthérien Hegel — le Père que nul m'a jamais vu / Jn 1, 18 : l'Idée absolue ; sa négation : le Crucifié ; sa réintrégration comme Raison dans l'histoire : l'Esprit). Athée, évacuant à l'instar de Marx l'Idée absolue, Bakounine conserve de la dialectique un degré de conviction absolue portant sur le progrès historique ; degré de conviction qui peut être vu comme un point commun formel avec la foi des mouvements islamistes, bien que les contenus soient opposés. On sait que le marxisme (et ça vaut aussi pour le “bakouninisme”) a été accusé de posséder un fond eschatologique ou messianique très puissant, qui le rapproche, dans sa structure de croyance et sa certitude d'aboutissement, des doctrines religieuses et, par extension, de l'absolutisme du projet bakouninien — ou islamiste !

*

Car, de facto, le vocabulaire révolutionnaire — historiquement revendiqué par des penseurs comme Bakounine, Marx, et le mouvement socialiste — a été réapproprié et déplacé par des mouvements politiques et religieux aux objectifs radicalement différents.
Le terme “révolution” lui-même, en particulier dans sa dimension de négation radicale de l'ordre existant, est devenu un mot-clé puissant dans le discours politique moderne, au-delà de son contexte philosophique initial (Hegel) ou de son application sociale (Bakounine/Marx).
Le cas de la révolution islamique iranienne (1979), où l’on retrouve le terme “Révolution” — “Révolution islamique” — est l'exemple parfait de cette réappropriation :
La révolution iranienne a bien été un acte de négation massive et de destruction de l'ordre politique et social existant, représenté par le régime du Shah. Elle a impliqué un soulèvement de masse, la violence politique, et le renversement total d'un État, ce qui est formellement analogue à la phase de destruction prônée par Bakounine.
Mais… Le Négatif bakouninien visait à abolir l'autorité (l'État) et la religion. La révolution iranienne a utilisé cette négation pour remplacer un État laïc (bien qu'autoritaire) par une théocratie (le Velayat-e faqih), un État où l'autorité religieuse est suprême.
En termes hégéliens/bakouniniens, l'aboutissement n'est pas une société sans classe et sans État (l'Anarchie), mais l'installation d'une autorité étatique et religieuse nouvelle et encore plus stricte.

De même, des groupes comme Al-Qaïda ou Daech utilisent des termes qui résonnent avec un vocabulaire de la rupture (comme la lutte contre le “régime apostat” ou l'“impérialisme”). L'analogie se limite à la pratique d’une forme de destruction (attentats, guerre) extrêmement violente contre l'ordre établi (destruction d'États dont la fonction est d'assurer la sécurité, la justice et le développement économique : les conditions préalables à la stabilité politique — cf. Fukuyama, State building). Mais cette destruction vise un objectif théocratique (l'établissement du Califat) qui est une structure étatique et hiérarchique rigoureuse, à l'opposé complet de l'idéal anarchiste et égalitaire de Bakounine (point commun quant à l'alternative : la croyance — en la société égalitaire à venir pour les uns, au Califat pour les autres).

Le débouché relevant de l'eschatologie, c'est-à-dire, jusque là, de l'hypothétique, n’est pas sans lien avec l'alliance objective (et/ou stratégique) entre une certaine gauche et l'islamisme (déjà avérée en Iran avec l'alliance communistes-islamistes — qui s’est mal terminée pour les communistes, mais on sait qu'on ne prend pas la leçon de l’histoire).
En se concentrant sur le rôle du futur indéterminé dans les alliances stratégiques, l'idée d'un débouché relevant de l'eschatologie (la fin des temps, le but ultime et souvent idéalisé), par opposition à un plan politique immédiat et précis, a historiquement permis des alliances objectives entre des forces idéologiques antagonistes.
Cette alliance objective (ou tactique) entre une partie de la gauche radicale et les mouvements islamistes n'est pas fondée sur un accord sur le troisième terme (la future société idéale — marxiste), mais sur un accord absolu sur le Négatif (Bakounine) — l'ennemi commun à détruire.
Dans les deux cas, la négation (la destruction, la lutte armée ou révolutionnaire) de cet ordre existant devient l'impératif pratique immédiat le plus fort.
Puisque le but final est lointain (eschatologique / califat ou utopique société sans classes), il peut être mis entre parenthèses au profit du combat présent.

Cette grille de lecture — la dialectique bakouninienne (le Négatif) et l'alliance objective —, s'applique au mieux à l’antisionisme.
Dans le cadre de la rhétorique et de l'idéologie de certains de ses opposants radicaux (incluant et des éléments de la gauche radicale et des mouvements islamistes), le sionisme est très clairement désigné comme la réalité à détruire par un “Négatif commun”.
Pour les groupes radicaux s'opposant à Israël, le sionisme est perçu comme l'ordre existant qui doit être nié. Le “Négatif commun” désigne l'ensemble des forces et des idéologies qui s'accordent sur la nécessité absolue de détruire le sionisme/l'État d'Israël, même si elles n'ont aucune vision commune pour l'après-destruction (le troisième terme).
Cette alliance objective rassemble :
— L'Islamisme radical (Hamas, Djihad Islamique, etc.) pour qui le Négatif est fondé sur des motivations théologiques, avec pour objectif final l'établissement d'un État islamique sur au minimum l'ensemble de la Palestine historique (le futur Positif/Théocratie islamiste).
— Certains éléments de l'extrême gauche (anti-impérialiste) pour qui le Négatif est fondé sur une analyse anti-impérialiste et anti-coloniale (ultra-simplifiée puisque le sionisme — et Israël — est d'abord un projet décolonial), avec pour objectif final une société laïque, socialiste ou anarchiste (le futur Positif/Anarchie).

La stratégie de l'omission eschatologique permet de s’en tenir à l'urgence du Négatif : l'urgence et l'impératif moral/politique de la destruction du sionisme (symbolisant l’Ennemi) éclipsent la nécessité de s'accorder sur le projet de société qui émergera.
Les groupes de gauche qui s'allient stratégiquement à des mouvements islamistes ignorent temporairement (ou rationalisent) le caractère théocratique, autoritaire et anti-libertaire du projet islamiste. De même, les groupes islamistes tolèrent l'athéisme et le socialisme de leurs alliés, tant que ceux-ci contribuent efficacement à la destruction de l'ennemi commun. Le “Négatif commun” est donc l'accord tactique sur la destruction, en laissant l'issue finale eschatologique (le troisième terme, la société future) ouverte et non résolue, ce qui conduit, en cas de succès, à une inévitable confrontation post-révolutionnaire entre les anciens alliés (cf. l'Iran de 1979 et l'alliance islamistes/communistes).

Un Négatif déconstructeur, que les courants dits “de gauche”, dans leur forme radicale et universitaire, définissent principalement par son rôle de déconstruction et de négation de l'ordre existant, perçu comme structurellement oppressif — contre ce qui est à nier : le capitalisme (du seul "Ouest"), le patriarcat (du seul "Ouest"), l'hétéronormativité (du seul "Ouest"), le colonialisme (du seul "Ouest"), bref, "l'impérialisme occidental", ce qui dans l'alliance stratégique avec l’islamisme se résume au sionisme, dans un vaste ensemble de structures de domination qui doivent être déconstruites et niées.
Le discours radical “de gauche” est plus fort dans la critique et la démolition (le Négatif) que dans la proposition d'un projet de société positif et unifié pour l'après-déconstruction. Il est fragmenté et ne propose pas d'eschatologie claire et unique, ouvrant un vide programmatique.
Face à ce vide programmatique, le discours islamiste (ou anti-occidental radical) peut devenir temporairement attrayant pour certains segments de la gauche radicale par ce qu'il fournit : l'islamisme radical offre une opposition totale, physique et morale à l'ensemble du bloc occidental, désigné comme la source de tous les maux. Il fournit une cible unique et claire au Négatif.
La Négation de l'Occident/de l'Impérialisme est élevée au rang de priorité absolue. Tout mouvement, quelle que soit son idéologie finale, qui s'oppose à cela est perçu comme un allié objectif.

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L'expression “Chickens for KFC” est une analogie satirique et critique qui résume et dénonce l'irrationalité apparente de cette alliance stratégique. Elle vise à signaler que les activistes de gauche, en s'alliant à des idéologies qui les persécuteraient si elles prenaient le pouvoir, agissent de manière suicidaire, tout comme des poulets qui s'enthousiasmeraient pour leur propre abattoir (KFC — i.e. Kentucky Fried Chicken).
L’expression, “Chickens for KFC”, évoque donc l’omission stratégique des militants qui relativisent le projet social explicite et rigide de l'islamisme (le Troisième Terme) — qui est anti-LGBTQIA+, anti-féministe, et théocratique — parce que l'urgence est de détruire l'ennemi commun.
La ferveur et la certitude morale du discours islamiste, qui rappellent la “croyance” eschatologique considérées précédemment, peuvent être vues comme plus authentiquement radicales et plus aptes à la négation que le discours académique et fragmenté de la gauche radicale.
La chute du Mur de Berlin a été la ruine du Troisième Terme marxiste (la société utopique sans classes), libérant le Négatif de sa contrainte historique et le rendant disponible pour de nouvelles alliances avec des projets idéologiques qui, bien que théocratiques, offrent la certitude et l'absolu qui manquent désormais à la gauche radicale post-soviétique.

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Absurdité d’un monde, le nôtre, diagnostiqué par Brazil, un monde marqué par son désespoir…

Le basculement dans Brazil peut être interprété comme le triomphe du Désir absurde sur la Raison institutionnelle, et la révolte individuelle — mais qui échoue.
Le monde de Brazil est un État où le principe de la Raison (l'Ordre) a dégénéré en sa caricature la plus rigide et la plus stérile (où Hegel ne reconnaîtrait pas ses petits : « L'homme, à en croire Hegel, ne sera tout à fait libre "qu'en s'entourant d'un monde entièrement créé par lui". Mais c'est précisément ce qu'il a fait, et il n'a jamais été aussi enchaîné, aussi esclave que maintenant » note Cioran) : l'État bureaucratique (Ministère de l'Information) est la forme figée et absurde de la Raison réalisée. Il prétend à l'efficacité et à l'ordre total, mais ne produit que des formulaires, des erreurs de frappe, et des destructions aveugles. Il est devenu sa propre contradiction, échouant à fournir du sens.
La terreur est la conséquence absurde de l'incapacité du système à se corriger. La répression vise à maintenir l'illusion de l'ordre face à l'évidence du chaos.
Le basculement du film se produit lorsque Sam Lowry fait le choix de nier la réalité du Système absurde. Sam Lowry est initialement le "Dernier Homme" (satisfait, apathique, engoncé dans sa carrière) (cf. Fukuyama / Hegel / Nietzsche). Son basculement est une prise de conscience que la réalité ordonnée et rationnelle du Système est une illusion. La quête de la femme de ses rêves (Jill Layton) est une pulsion irrationnelle, un désir pur (rejoignant la critique que fait Schopenhauer de la rationalité hégélienne dénoncée et reprise dans le marxisme) ; un désir pur qui ne sert aucune logique administrative ou sociale. La réalité est fondamentalement absurde et souffrante.
L'évasion ne peut pas se trouver dans le monde extérieur — même quand Sam effectue un saut existentiel, qui est l'équivalent laïc et désabusé du saut dans la foi de Kierkegaard. Sam refuse d'obéir aux lois générales du Bureau. Il devient l'individu qui se met hors du Système, non par idéologie politique construite, mais par une nécessité personnelle et passionnelle (la quête de l'amour). L'évasion finale (où Sam est un fou souriant sous la torture) est le triomphe ultime de l'exception sur le général — mais devenu radicalement tragique. Le monde absurde ne peut pas être vaincu par une action rationnelle ; il ne peut être nié que par la négation totale de la raison elle-même (la folie).
Le basculement de Brazil illustre le moment où la Raison institutionnelle échoue et dégénère en absurdité, forçant l'individu (Sam) à se trouver un sens, même si ce sens ne peut exister que dans l'irréel et la folie.

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Cela valait bien sûr en URSS, cela vaut aussi en régime théocratique islamiste, rigide et durable tant qu'il peut maintenir la répression sans craquer sous la pression économique ou sans perdre la loyauté de ses élites sécuritaires. Mais l'émergence silencieuse du "Dernier Homme" frustré par les interdits et le vide idéologique progressif des nouvelles générations sont des forces d'érosion structurelle qui sapent lentement, mais sûrement, les fondations du régime, le rendant intrinsèquement non durable…


RP, 7.11.25




Cf. une figure de la conjonction des extrêmes dans le Négatif : droite, gauche, islamisme…


mardi 10 février 2026

"Le début de la tyrannie"


Quid, nous demandions-nous, lorsque on n’a plus ni quête de la régénération, ni reconnaissance sérieuse de l’État de droit ?



Façon de passage de la démocratie à la tyrannie via la démagocratie (qui flatte d'un côté et consiste de l'autre à se contenter en tout d'un supposé "consentement")…

… phénomène remarqué dès la plus haute antiquité…

"Lorsque les pères s’habituent à laisser faire les enfants,
Lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles,
Lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter,
Lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu’ils ne reconnaissent plus au dessus d’eux l’autorité de rien ni de personne,
Alors c’est là, en toute beauté et en toute jeunesse, le début de la tyrannie."

(Platon, La République, extrait et résumé du liv. VIII, 562-569. Cf. commentaires)

Mise en garde relue dans le seconde épître à Timothée avertissant sur…

"des temps difficiles.
Les hommes seront épris d’eux-mêmes, attachés à l’argent, vaniteux, arrogants, médisants, rebelles à leurs parents, ingrats, immoraux,
insensibles, déloyaux, calomniateurs, intempérants, cruels, ennemis des gens de bien,
traîtres, emportés, enflés d’orgueil, aimant moins Dieu que leurs plaisirs,
ayant l’apparence de la piété, mais reniant ce qui en fait la force."

(2 Ti 3, 1-5)

… "en toute beauté, le début de la tyrannie."


lundi 9 février 2026

Iéna 1806 ou relire l'Histoire





Quand les Iraniennes se dévoilent, que dévoilent-elles de l’Histoire ?

Le combat idéologique que Fukuyama pensait terminé le 9 novembre 1989 avec la chute du Mur de Berlin a repris de plus belle… lit-on couramment. Ainsi nous ne serions pas parvenus à la “Fin de l'Histoire”, mais nous serions plutôt dans une période de “retour de l'Histoire” marquée par la remise en cause de la démocratie libérale par de nouveaux compétiteurs idéologiques… sauf si la “fin de l’histoire” de 1989 avait juste imité une fin qui aurait eu lieu avec la bataille de Iéna le 14 octobre 1806 !… Retour à la bataille de Iéna mais dans une relecture désabusée du devenir dernier homme… l'hypothèse de Fukuyama retournant alors à la source hégélienne de la “Fin de l'Histoire” (la Bataille de Iéna), la victoire apparente de la démocratie libérale en 1989 étant comme une répétition ou une confirmation désabusée de l'événement originel. Le véritable "point final" philosophique – débouchant sur le "Dernier Homme" – se serait produit beaucoup plus tôt.

Pour les hégéliens (et Fukuyama qui s'inspire de Kojève), la Bataille de Iéna, où Napoléon vainquit la Prusse le 14 octobre 1806, est considérée comme le moment où l'Esprit (la Raison, la Liberté) s'est réalisé dans le monde avec l'exportation des principes de la Révolution française (liberté individuelle et reconnaissance universelle) à travers l'Europe.

Peut-être est-ce cela, cette hypothèse de relecture, qu’en se dévoilant, dévoilent aujourd'hui les Iraniennes.

À Iéna, le principe de l'État rationnel, fondé sur la liberté et la reconnaissance universelle (égalité en droit), a vaincu l'Ancien Régime (l’irrationnel) partout en Europe.

Pour Hegel, cela signifiait que l'idéal de l'État avait été trouvé, mettant fin à la lutte idéologique fondamentale.

Si la Fin de l'Histoire est bien 1806, alors toute l'histoire qui suit (y compris les guerres mondiales, le communisme, 1989, et suites jusqu’à aujourd’hui) n'est qu'une longue et douloureuse post-histoire où l'idéal désiré est déjà connu (au-delà de ses contradictions, comme celles dévoilées par Marx, et aussi, déjà avant lui, par Schopenhauer, puis Kierkegaard) et où les luttes ne sont que des tentatives de le réaliser ou des retours de flamme archaïques.

Dans cette optique, l'échec du communisme en 1989 n'est pas la victoire de la démocratie libérale, mais la simple disparition d’un des derniers souhaits d’offrir une reconnaissance supérieure. L'enthousiasme de 1989 n'était qu'une imitation de la vraie Révolution, une simple clarification technique. Elle a confirmé que le seul modèle survivant était bien celui dont le principe avait été établi à Iéna, mais sans la ferveur idéologique de l'époque napoléonienne.

La vraie victoire de 1989 est alors juste celle du "Dernier Homme" (« Si le surhomme nietzschéen est resté de l'ordre du mythe, le dernier des hommes, en revanche, s'est réalisé historiquement » dixit Cioran). Une fois le communisme éliminé, il ne reste plus rien pour défier la vie de consommation et de confort. La fin de l'Histoire n'est plus une promesse d'apothéose, mais une réalité sociologique faite d'apathie et d'absence d'idéal héroïque.

Si la Fin de l'Histoire est 1806, alors les nouvelles révoltes que nous voyons aujourd'hui (islamisme, populisme, radicalismes d’ultra-gauche, ou d’ultra-droite) ne sont plus des luttes pour déterminer le meilleur régime (l'enjeu d'Iéna), mais des révoltes psychologiques contre l'ennui et le manque de sens du “Dernier Homme” : c'est la révolte du Thymos (le désir de reconnaissance) insatisfait contre la vie pacifique et consommée de la post-histoire, demandant juste qu’on la laisse tranquillement s’auto-détruire en détruisant la planète…

L'islamisme, le radicalisme, etc., deviennent des échappatoires eschatologiques pour ceux qui refusent d'accepter qu'aucune cause politique ne vaille plus la peine de mourir depuis la confirmation désabusée de 1989.

PS après le 8.01.26 : Que dire, quand depuis le 8 janvier 2026, le pouvoir religieux des mollahs et les gardiens de leur révolution, massacrent leur peuple aspirant à la liberté ? L'absence de réponse à cette question expliquerait-elle le silence des “humanistes libéraux”, et de ceux dits “de gauche”, face à un tel massacre perpétré par ceux qui combattent leurs ennemis communs ?

Illustration tragique : De “Brazil” à “Chicken for KFC”

Cf. "Syneidesis", ou "la loi dans les cœurs"

RP, 7.11.25