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jeudi 8 février 2024

"Jésus et Israël", déplacement et ouverture exégétiques





Journée d'étude Jules Isaac, entre histoire, théologie et exégèse, UCLy, Lyon 22.01.2023
Version courte (version complète ICI)


Jusqu’à Jésus et Israël, on lisait communément les Évangiles comme christianisme face au judaïsme. Or un christianisme constitué n'existait pas au temps des Évangiles. En historien, Jules Isaac discerne là un anachronisme. Ayant perçu l’enracinement de l’antisémitisme européen dans un christianisme supposé substitué au judaïsme, il opère ce déplacement exégétique : lire les Évangiles comme textes, non pas chrétiens, mais juifs du premier siècle — méthode qui a encore à apporter, concernant, outre Jésus, Paul, et au-delà. À commencer par percevoir en arrière-plan constant, le couple abolir/accomplir.


Abolir/accomplir

Matthieu 5, 18 (lsg) : « je vous le dis en vérité, tant que le ciel et la terre ne passeront point, il ne disparaîtra pas de la loi un seul iota ou un seul trait de lettre, jusqu’à ce que tout soit arrivé. » C’est ce qui suit le propos de Jésus disant « ne croyez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes ; je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir » (Mt 5, 17). Où il apparaît qu’accomplir la Loi ne l’abolit pas ! Contrairement à la tentation commune qui revient à considérer que Jésus ayant accompli la Loi, il n’y aurait plus à l’observer ! Or ici le mot grec pour “accomplir” est pleroo, qui signifie non pas mettre un terme comme dans “tout est accompli” (teleo) (Jn 19, 30), mais “observer pleinement”, ce qui permet de comprendre les fameux “mais moi je vous dis” qui suivent, non pas comme “antithèses”, mais comme commentaire approfondi en vue d'une pleine observance.

Observer pleinement, nous parle de pérennité de l’alliance — l’idée de nouvelle alliance n’étant pas “autre alliance”, mais, comme en Jérémie 31 ou Ezéchiel 36, pleine observance, intériorisée, de la même alliance, inscrite dans les cœurs.

Chose difficile à recevoir, même aujourd’hui : ayant été, récemment, invité à intervenir dans une rencontre œcuménique sur la relation juifs-chrétiens, je m'attachais à expliquer que Jésus n’a jamais cessé de pratiquer tous les préceptes du judaïsme, y compris alimentaires, et d'enseigner à ses disciples de faire de même. En clôture de la réunion, le modérateur, manifestement gêné, de citer dans sa traduction classique la remarque attribuée à Jésus après un débat sur les ablutions lors des repas en Marc 7, faisant dire au texte (qui ne parle pas des nourritures pures ou impures), dans des mots (au v. 19) inexistants dans les plus anciens manuscrits, qu’ « il déclarait purs tous les aliments » (sic !) — quand littéralement en grec, dans ce texte qui reste peu sûr, Jésus donne plutôt dans l’humour en expliquant que, nonobstant la façon de pratiquer le rite des ablutions (judéenne ou galiléenne), les aliments ingérés finissent aux latrines, lesquelles “purifient tous les aliments”... Jésus expliquant alors, non pas qu’il faut transgresser les rites alimentaires, mais que c’est ce qui sort de l'homme qui le souille.

Il se trouve que Maïmonide (que n'a pas cité Jules Isaac — son œuvre reste à prolonger, elon l’invitation de Jules Isaac lui-même. Cf. dans sa réédition de 1959, les notes de fin de volume portant sur les nuances qu’il propose), Maïmonide donne indirectement un éclairage sur ce texte de Marc : « La pureté des habits et du corps, écrit-il, en se lavant et en enlevant la sueur et la saleté constitue aussi une des raisons de la loi, mais si c’est lié avec la pureté des actes, et avec un cœur libéré des principes inférieurs et des mauvaises habitudes. Il serait extrêmement mal pour quelqu’un de s’efforcer de laver son apparence extérieure en se lavant et en nettoyant ses vêtements tout en étant voluptueux et sans retenue dans les aliments et la luxure… » (Guide des égarés, XXXIII.) Bref, pour Maïmonide, ce serait hypocrisie ! Jésus n'a pas dit autre chose. Où il apparaît que le débat est entre Judéens et Galiléens, pas entre juifs et chrétiens (qui n’existent pas encore). Judéens et Galiléens sont juifs les uns comme les autres, ce qui pose la question de nos traductions du mot grec ioudaïoi, qui peut signifier aussi bien juifs que Judéens. Le problème, on le sait, est criant dans l'Évangile de Jean.


Juifs et Judéens

Si Jules Isaac ne parle pas de la question juifs/Judéens, il a contribué à l’ouvrir en soulignant que Jésus est juif et qu’il n’est en pas en rupture avec les autres juifs, ni eux avec lui.

Une illustration du problème, partant de la Passion selon saint Jean de J.-S. Bach : quoi de plus chrétien, quoi de plus insoupçonnable a priori que cette œuvre et le texte qui l’a inspirée ? L’écrivain Emil Cioran note dans ses Cahiers une expérience qu’il a vécue lors de la semaine sainte 1965. Je le cite : « Hier soir à l'église des Billettes, la Passion selon saint Jean. On lit avant l’Évangile de Jean où, tout au moins à partir de l’arrestation de Jésus, on n'entend qu'une diatribe contre les Juifs. L'antisémitisme chrétien est le plus virulent de tous, car le plus profond et le plus ancien. On se demande comment on peut lire des textes pareils en public. » (Cioran, Cahiers 1957-1972 [10 mars 1965], Paris, Gallimard, 1977, p. 269.)

Depuis 1965, on n’a évidemment pas cessé de lire Jean en public, dans des traductions bien douteuses. La question des traductions, notamment du mot ioudaioi — juifs ou Judéens ? — est heureusement posée de nos jours. Elle n’a pas encore été posée par Jules Isaac ni par les chrétiens de son temps.


1 Thessaloniciens 2, 14

Chaque mise en cause évangélique des « ioudaioi » se situe de fait dans le cadre des polémiques interrégionales, et pas dans le cadre d’une polémique entre deux religions — dont la seconde n’existe pas ! Les tensions autour de Jésus et de ses disciples sont de l’ordre des tensions avec le pouvoir : Rome ultimement, et médiatement le lieu de son pouvoir, exercé directement (Pilate) ou indirectement (les Hérodiens et le Temple) ; dans les deux cas, évoquant la Judée. Ainsi, dans les évangiles, la mise en cause des « ioudaioi » par un groupe d’origine galiléenne est tout simplement la mise en cause du pouvoir judéen. Et il en est de même, concernant les persécutions des chrétiens et la mort du Christ, dans la première épître aux Thessaloniciens (1 Thess 2, 14 - tob / modifié) : « vous avez imité les Églises de Dieu qui sont en Judée, dans le Christ Jésus, puisque vous aussi avez souffert, de vos propres compatriotes (Thessaloniciens), ce qu’elles ont souffert de la part des Judéens », i.e. leurs propres compatriotes, et non pas, évidemment, des juifs en général ! Idem, pour revenir aux évangiles, concernant une parabole comme celle des vignerons homicides.


Vignerons homicides

Il n’y a dans le texte de Matthieu 21, 33-43 sur les vignerons homicides, à bien y regarder, aucun rejet d’Israël en faveur de l’Église !

Derrière les vignerons, ceux qui sont visés, et ils ne s'y sont pas trompés, sont ceux qui sont au pouvoir (tout le chapitre de Mt 21 parle du Temple, des autorités judéennes du Temple, et de leurs alliés) ; autorités qui préfèrent la force des puissants, des empires (le Sacerdoce allié de Rome) — tandis que le peuple pâtit de l’incurie de ceux qui sont à sa tête (cf. Mt 21, 43). C’est une vigne enfin rendue à la nation qui est annoncée (Mt 21, 43).

V. 41 : “autres vignerons”, v. 43 : “une nation”, où on entend assez fréquemment “une autre nation”, ce que ne dit pas Jésus (le mot autre n’est pas dans ce verset). L'explication est donnée dans la parabole suivante, celle des invités à la noce, qui, en refusant l'honneur, se voient préférer les miséreux des bords des chemins. Or cette autre parabole est donnée comme explication de celle des vignerons, c’est-à-dire une mise en cause des dirigeants en faveur du peuple, la nation, qui leur est confiée, et pas la création d’une “autre nation” ! — Mt. 21, 45 - 22, 2 sq.

Pas de nouvelle nation ni de nouveau peuple ici, pas de “nouvelle alliance” au sens de “autre alliance”.


Nouvelle alliance ?

À contre courant de son temps, Calvin note au XVIe siècle : « L’Alliance faite avec les Pères anciens est si semblable à la nôtre, qu’on la peut dire une même avec elle. Seulement elle diffère en l’ordre d’être dispensée » (Calvin, Institution de la religion chrétienne, II, X, 2).

Se pose très tôt la question de la façon dont cette alliance unique se déploie dans l’histoire biblique. Au XVIIe s., le théologien calviniste néerlandais Johannes Cocceius développe l’idée de renouvellements de l’alliance en plusieurs dispensations. Au XIXe s., l’anglican J.-N. Darby développera dans cette ligne ce qui deviendra le fameux “dispensationalisme” voué à un grand succès dans les milieux évangéliques américains — mais y demeure l'ambiguïté d’une eschatologie attendant la conversion des juifs au Christ. Ce qui fait qu'a subsisté ici comme dans les autres courants du christianisme, une attitude ambiguë à l'égard des juifs — comme Jules Isaac l’a justement noté à plusieurs reprises.

Posant la notion de “voie spécifique de salut” concernant le judaïsme, la concorde luthéro-réformée de Leuenberg (1974) n'est pas sans analogie avec cette perspective, mais sans l’attente d’une conversion des juifs.

Le poids de la théologie de la substitution, reste toutefois considérable, qui entraîne toujours à nouveau des lectures considérant le christianisme comme “supérieur”, correspondant à l'alliance éternelle espérée par Jérémie (ch. 33). Une lecture projetée notamment sur l'Épître aux Hébreux… qui ne dit pas cela !


Hébreux 8, 13 et la “nouvelle alliance”

“En parlant d’une alliance nouvelle, il a rendu ancienne la première ; or ce qui devient ancien et qui vieillit est près de disparaître.” (tob)

Face à l'alliance éternellement nouvelle (scellée d'éternité dans les cœurs), la forme temporelle de l'alliance, avec ses rites, qu'ils soient juifs ou chrétiens, est renvoyée à sa réalité passagère. Or, pour l'Epître aux Hébreux, la manifestation de l'alliance éternelle — en ces jours qui sont les derniers (cf. Hé 1, v. 2) est à nouveau annoncée (pour lui en Christ). Dès lors, ce temps étant à son terme, scellé en 70, avec la destruction du Temple, tout ce qui se déploie dans le temps — y compris les rites ( juifs, chrétiens ou autres), qui ne sont que l'ombre du modèle céleste et éternel, est près de disparaître, comme tout ce qui relève de ce temps.

L’Alliance nouvelle n'est pas le christianisme, et ne date pas du moment de l'épître, ni de celui de Jérémie (cf. Jr 31, 31-33 / Hé 8, 10). Elle est la signification éternelle de tout rite (cf. la réalité ultime signifiée par “le modèle sur la montagne” du Sinaï – Exode 25, 40 / Hé 8, 5). Le christianisme a des rites terrestres, baptême, cène (etc.), qui signifient une réalité éternelle, comme les rites juifs. Les uns comme les autres étant terrestres, sont “anciens”, i.e. relèvent de l'ancien monde.

La distinction que fait l’Épître, écrite avant l'instauration d'une religion chrétienne (et donc la nouvelle alliance n'est pas le christianisme), n'est pas entre alliance juive et alliance chrétienne, mais entre alliance temporelle (sous forme juive ou chrétienne), dotée de rites symboliques, et alliance éternelle, sans rite terrestre.


Paul et l’alliance

Jusque là, (Actes 15, 19-21) : « je suis d’avis, dit Jacques, qu’on ne crée pas des difficultés à ceux des païens qui se convertissent à Dieu, mais qu’on leur écrive de s’abstenir des souillures des idoles, de l’impudicité, des animaux étouffés et du sang. Car, depuis bien des générations, Moïse a dans chaque ville des gens qui le prêchent, puisqu’on le lit tous les jours de sabbat dans les synagogues. » — Voilà une Église juive accueillant des « craignant Dieu » non-juifs appelés à observer la loi noachide, loi de Noé, concernant les non-juifs.

Cette position d’Actes 15 est aussi celle de Paul (cf. Ro 14 et 1 Co 8 et 10), malgré les réflexions qu’il introduit — sur la base de la distinction juive houkim/mishpatim. Cela dit apparaît la distance qui va se creuser entre les chrétiens issus des nations et la Loi de Moïse — question qui deviendra porte-à-faux au temps où l’Église estimera avoir remplacé Israël, interprétant la nouvelle alliance comme etant le christianisme.


Le tournant Jésus et Israël

Jésus et Israël (1948) a failli n’être pas publié. Venait de paraître chez Fayard (1945) le livre à succès de Henri Daniel-Rops, Jésus en son temps, qui avait reçu nihil obstat du célèbre exégète Joseph Huby et imprimatur du vicaire général Mgr Leclerc le 17 avril 1944 — date marquant une troublante inconscience de ce qui se vient de se passer et se passe alors encore en Europe… Jules Isaac entreprend de répondre à Daniel-Rops par une lettre restée sans réponse, suite à quoi il en fait une lettre ouverte, refusée par la revue Esprit. Suivent une série d'articles en faveur de Jules Isaac, publiés dans le premier Cahier d’études juives de la revue Foi et vie dirigée par le pasteur Fadiey Lovsky, et dans la Revue du christianisme social, dirigée par le pasteur Jacques Martin. Jésus et Israël, achevé en 1946, refusé par Hachette, éditeur de Jules Isaac, ne paraît qu’en 1948, grâce à l’aide que lui a apportée le pasteur Charles Westphal, alors vice-président de la Fédération Protestante de France, qui l’introduit chez Albin Michel. (Cf. Carol Iancu, « Les réactions des milieux chrétiens face à Jules Isaac », dans Revue d’Histoire de la Shoah 2010/1 n° 192, p. 157-193 et P. Cabanel, Juifs et protestants en France, les affinités électives, Fayard, p. 284 sq.)

On peut avoir des raisons de penser que cet appui n’est pas un hasard théologique…


Une citation de Calvin par Jules Isaac, à propos du verset terrible de Matthieu (27, 25) : “Son sang soit sur nous et sur nos enfants”. Jules Isaac cite le commentaire qu’en fait Calvin pour montrer que sa lecture est similaire à celle qui est unanime en son temps. Je lis cette citation de Calvin (Harmonie évangélique p. 700) par Jules Isaac (Jésus et Israël, p. 471) : « Le zèle inconsidéré [des Juifs] les précipite jusque-là, que commettans un forfait irréparable, ils adjoustent quant et quant une imprécation solennelle, par laquelle ils se retranchent toute espérance de salut… Qui est-ce donc qui ne diroit que toute la race est entièrement retranchée du royaume de Dieu ? Mais le Seigneur par leur lascheté et desloyauté monstre tant plus magnifiquement et évidemment la fermeté de sa promesse. Et afin de donner à cognoistre que ce n'est pas en vain qu'il a contracté alliance avec Abraham, ceux qu'il a éleus gratuitement, il les exempte de ceste damnation universelle. »

Calvin lit ici Matthieu dans le cadre d’une “harmonie évangélique”, recevant le vocable “les juifs”, traduisant alors ioudaioi, comme dans Jean. Il en fait une lecture “classique” en son temps, comme le déplore Jules Isaac.

N’en reste pas moins que, en regard de sa conviction que « l’Alliance faite avec les Pères anciens est si semblable à la nôtre, qu’on la peut dire une même avec elle », le Réformateur soutient, Jules Isaac l'a cité, qu’en vertu de la fidélité de Dieu, l’“alliance avec Abraham exempte ceux qu’il a élus de la damnation”. L'alliance, inabrogeable, prime.

C’est un observateur catholique récent qui note « que lors de son voyage à Mayence en 1980, le pape Jean-Paul II a provoqué la surprise en citant pratiquement Calvin : “l’alliance avec Israël n'a jamais été révoquée par Dieu !” » (Abbé Alain-René Arbez, alors responsable catholique des relations avec le judaïsme en Suisse in « Calvin, théologien de l’Alliance », Un écho d’Israël, 8 février 2009).

Le nœud de l'enseignement du mépris est l’idée inverse, à savoir que l’alliance avec Israël ait pu être révoquée, que Dieu abrogerait, ou donnerait pour dépassé ce qu’il donné auparavant !

C’est ce point qui est insupportable à Calvin, pour qui Dieu ne peut se renier lui-même (cf. 2 Ti 2, 13). Quel est en effet ce Dieu qui abrogerait ce qu’il a promulgué ? Qu’est-ce qui garantirait, dès lors, qu’il n’irait pas abroger la promesse faite aux chrétiens ?

Cette idée de dépassement est reprise, hélas, par la modernité dans les philosophies du dépassement, et hélas aussi, par l’islam, parlant d’abrogation des textes antérieurs.


Après le 7 octobre 2023

Le pogrom du 7 octobre n’est pas sans lien avec l’idée que l’islam aurait été substitué au judaïsme (et au christianisme). Comme suite à Jules Isaac on apprend à lire les évangiles dans leur contexte juif et non à partir du christianisme constitué par la suite, le Coran doit pouvoir être lu dans son cadre historique initial (c'est la méthode du Coran des historiens). Ainsi les versets du Coran réputés guerriers doivent pouvoir être lus autrement qu’en regard de la biographie traditionnelle (Sira), écrite au 8e ou 9e s., ou des hadiths qui l’inspirent — qui donnent du prophète de l’islam une image terriblement violente (par ex. Ibn Hichâm, Sira, éd. Fayard p. 277, chapitre « Le “jihad” contre les juifs... », Sira, II, 240-241).

Ainsi, Sourate 9, At-Tawba, v. 5 (trad. Blachère) : « Quand les mois sacrés seront expirés, tuez les Infidèles quelque part que vous les trouviez ! Prenez-les ! Assiégez-les ! Dressez pour eux des embuscades ! [...] » — ne peut-il être lu que comme invitation au meurtre ? (Cela sur le modèle de la razzia antéislamique. NB : les infidèles ici désignent probablement les “idolâtres” — mais l’idée peut s’entendre aussi des juifs, chrétiens ou musulmans non islamistes, donc “apostats”.)

Un tel verset pourrait prendre un tout autre sens : en regard de Matthieu 13, 24-43, où le jugement est renvoyé au jugement final et confié aux anges (jusque là on ne sait pas quel est le bon grain et quelle est l’ivraie). De même, les “mois sacrés” de la Sourate 9 pourraient être perçus comme symbole eschatologique (en effet quand les “mois sacrés” expirent-ils puisque leur rythme est cyclique ?). Proposition en regard de Matthieu : et si leur “expiration” était la fin du temps du temps de la patience en quelque sorte —, symbolisé par les “mois sacrés” ? Si c’était seulement après le temps de ce monde qu’intervient le jugement, effectué par les anges ? — auxquels s’adresserait cette parole coranique, selon une clef donnée par le connaisseur de l’islam qu’était Henry Corbin. Je le cite :

« [...] il y a des Anges demeurés dans le plérôme, et il y a des Anges déchus sur la Terre, des Anges en acte et des Anges en puissance [...] l’Ange demeuré dans le Ciel, le “jumeau céleste”, tandis que l'âme désigne son compagnon déchu sur Terre, auquel il vient en aide et qui lui sera réuni, s'il sort finalement triomphant de l'épreuve. [...]. » (Henry Corbin, Temps cyclique et gnose ismaélienne, éd. Berg, p. 116-117.) Cf. Mt 18,10 : “leurs anges dans les cieux voient continuellement la face de mon Père qui est dans les cieux”.

La parabole du bon grain et de l’ivraie (Mt 13, 24-30), avec son explication (Mt 13, 36-40), pourrait être reçue en parallèle : “la moisson, c’est la fin du monde ; les moissonneurs, ce sont les anges.”

Il n’y a personne à “tuer” en ce monde !

Comme le jugement final, la tolérance relève de Dieu seul, qui demeure fidèle à sa propre bonté : nous concernant, la notion de tolérance est parfaitement ambiguë, pouvant certes inclure protection, mais toujours à la merci des protecteurs, tolérance mise en question par le pasteur Rabaut Saint-Étienne, présidant l’Assemblée constituante de 1789, qui, dans la lignée des révolutions protestantes anglo-saxonnes, réclamait en France pour les protestants et les juifs, la liberté et pas seulement la tolérance. Là où l’on doit la liberté, la tolérance est une faute.

Les faits montrent que là où il n’y a que tolérance, il ne peut y avoir, au mieux, que condescendance, ou, si les tolérés ne se soumettent pas à leur propre mépris, à leur propre dépassement, il ne peut y avoir que persécution, expulsions et exil (pensons déjà aux Pères de l'Église, ou à Luther), et au comble, pour l’Europe moderne, volonté d'extermination d’un judaïsme finalement racisé.

Persécutions, sang versé — mot biblique pour mise à mort —, voilà qui nous ramène au terrible verset de Matthieu (27, 25) et à l’affreux malentendu débouchant sur la lecture historique antisémite de ces mots… Mais celui qui meurt, Jésus, entend-il autre chose qu’une prière en vue du salut, cachée dans ces mots dits devant lui dont la mort se veut solidarisation avec ceux qui meurent et souffrent ? — Calvin nous dit qu’en vertu de l’Alliance les enfants d’Abraham sont exemptés de la malédiction. Ce qui peut conduire un pas plus loin, et appeler les chrétiens, en fonction de leur foi à la vertu salvatrice du sang du crucifié, à faire leurs les mots du vendredi saint : « Nous prenons son sang sur nous et sur nos enfants ! »


RP, Lyon, UCLy, 22.01.24

mercredi 20 septembre 2023

Au-delà du mépris. L’appui protestant à Jules Isaac





« Afin de donner à cognoistre que ce n'est pas en vain qu'il a contracté alliance avec Abraham, ceux qu'il a éleus gratuitement, il les exempte de ceste damnation universelle. » (Calvin)


Puisque je vais parler de l’appui protestant à Jules Isaac, il convient de préciser qu’il n’est évidemment pas question pour le protestantisme de s’exempter du séculaire antijudaïsme chrétien. Pour être clair sur ce point, je partirai d’une citation de Calvin, précisément une citation de Jules Isaac citant Calvin sur le verset terrible de Matthieu (27, 25) : “Son sang soit sur nous et sur nos enfants”. Jules Isaac cite le commentaire qu’en fait Calvin pour montrer que sa lecture est similaire à celle qui est unanime en son temps. Je lis cette citation de Calvin (Harmonie évangélique p. 700) par Jules Isaac (Jésus et Israël, p. 471) : « Le zèle inconsidéré [des Juifs] les précipite jusque-là, que commettans un forfait irréparable, ils adjoustent quant et quant une imprécation solennelle, par laquelle ils se retranchent toute espérance de salut… Qui est-ce donc qui ne diroit que toute la race est entièrement retranchée du royaume de Dieu ? Mais le Seigneur par leur lascheté et desloyauté monstre tant plus magnifiquement et évidemment la fermeté de sa promesse. Et afin de donner à cognoistre que ce n'est pas en vain qu'il a contracté alliance avec Abraham, ceux qu'il a éleus gratuitement, il les exempte de ceste damnation universelle. » Jules Isaac ne s'arrête pas à ces tous derniers mots qu’il cite, mots pourtant décisifs pour mettre en question l’antijudaïsme chrétien. On y reviendra.

Cela dit, le Réformateur est tenu par le texte évangélique, ici celui de Matthieu, mais lu dans le cadre d’une “harmonie évangélique”, recevant le vocable “les juifs”, traduisant alors ioudaioi, comme dans Jean, lieu commun souvent jusqu’à nos jours. Une illustration, concernant la Passion selon saint Jean d’un autre protestant, J.-S. Bach. Quoi de plus chrétien, quoi de plus insoupçonnable a priori que cette œuvre et que le texte de l’Évangile qui l’a inspirée, qui a pu être intitulé Évangile de l’amour, tant ce thème y est souligné ? L’écrivain Emil Cioran note dans ses Cahiers (Gallimard, 1977, p. 269) une expérience qu’il a vécue lors de la semaine sainte 1965 en l'église protestante parisienne des Billettes. Je cite Cioran : « Hier soir à l'église des Billettes, la Passion selon saint Jean. On lit avant l’Évangile de Jean où, tout au moins à partir de l’arrestation de Jésus, on n'entend qu'une diatribe contre les Juifs. L'antisémitisme chrétien est le plus virulent de tous, car le plus profond et le plus ancien. On se demande comment on peut lire des textes pareils en public. »

Qui de plus pertinent que Cioran pour soulever le problème ?, lui dont le passé antisémite, passé qu’il hait et exècre à partir des années 1940, fait un témoin particulièrement pertinent de ce passé collectif européen plein d’un antisémitisme qui, c’est le propos de Jules Isaac, s’est nourri de l’anti-judaïsme séculaire du christianisme (catholique ou protestant). Pas plus que Cioran (d’origine roumaine orthodoxe), nul n’a à pavoiser ! Cioran fait cette remarque en 1965, vingt ans après 1945, et on n’a évidemment pas cessé depuis : on lit toujours Jean en public, dans des traductions bien douteuses. Ce qui scandalise Cioran est la simple lecture de la passion telle qu’on la trouve en Jean, dans nos traductions françaises les plus classiques (si la question des traductions, notamment du mot ioudaioi — juifs ou Judéens ? — est heureusement posée de nos jours, elle n’a pas été posée par Jules Isaac ni par les chrétiens de son temps, moins encore par ceux du XVIe s. parmi lesquels Calvin) ! Voilà quoiqu’il en soit qui ouvre, comme une entrée redoutable, sur la question de notre lecture du Nouveau Testament, de notre prédication et de notre enseignement de protestants, catholiques, chrétiens en général, concernant la parole néotestamentaire et sa traduction. Où nous ne sommes, souvent, pas beaucoup plus avancés que nos prédécesseurs.

La question des mots que l’on emploie, fût-ce en citant les Évangiles, est au cœur de la question que nous a posée Jules Isaac, mettant en lumière en considérant concrètement le racisme antisémite, ce qui concerne toute l’humanité, à savoir cette racine principale du racisme, « l’enseignement du mépris ». (« Le racisme, c’est quand ça ne compte pas », dira Romain Gary). Jusqu’au milieu du XXe siècle (mais cela, même atténué, n’a pas toujours disparu de nos jours, loin s’en faut), le mépris dont parle Jules Isaac affleure encore hélas très souvent dans l’enseignement chrétien — sans doute, heureusement, moins aujourd'hui qu'à l'époque. L’œuvre de Jules Isaac est passée par là mais elle a encore du chemin à faire, elle est à prolonger (selon l’invitation de Jules Isaac lui-même. Cf. dans sa réédition de 1959, les notes de fin de volume portant sur les nuances qu’il propose).


Illustration anecdotique : ayant été, récemment, invité à intervenir dans une rencontre œcuménique sur la relation des chrétiens et des juifs, je m'attachais à expliquer, dans la ligne de Jules Isaac, que contrairement à ce que l’on entend encore trop souvent, Jésus (comme ses disciples juifs du Nouveau Testament) n’a jamais cessé de pratiquer tous les préceptes du judaïsme, y compris les rites alimentaires, et d'enseigner de faire de même. En clôture de la réunion, le modérateur, manifestement troublé par ce qu’il avait entendu, de citer dans sa traduction classique la remarque attribuée à Jésus après un débat sur les rites autour des repas en Marc 7, lui faisant dire (v. 19), dans des mots par ailleurs inexistants dans les plus anciens manuscrits, qu’ « il déclarait purs tous les aliments » (sic !), témoin d’un glissement initial, oubliant la fidélité juive de Jésus — quand littéralement en grec, dans ce texte qui reste peu sûr, ce n’est pas Jésus, mais les latrines qui purifient les aliments !

Ce faisant ce que j’avais tenté d’expliquer se trouvait balayé d’un revers de main final par une traduction fort douteuse d’un texte où, à y regarder de près, et si on le retient malgré son inexistence dans les plus anciens manuscrits, Jésus donne dans l’humour en expliquant que la controverse entre ses disciples et quelques pharisiens se clôt, après le repas, aux latrines, lesquelles “purifient tous les aliments”… Jésus, qu’il s'agit de ne pas confondre avec les latrines, expliquant alors, non pas qu’il faut transgresser les rites alimentaires, mais que c’est ce qui sort de l'homme qui le souille. On trouvera les réflexions de Jules Isaac sur ce texte Marc 7 aux pages 113-116 de Jésus et Israël.

Il se trouve par ailleurs, que Maïmonide (que n'a pas cité Jules Isaac — son œuvre reste à prolonger) — Maïmonide donne indirectement un éclairage indispensable sur ce texte de Marc (qu'il n'a peut-être pas connu) : « La pureté des habits et du corps, écrit Maïmonide, en se lavant et en enlevant la sueur et la saleté constitue aussi une des raisons de la loi, mais si c’est lié avec la pureté des actes, et avec un cœur libéré des principes inférieurs et des mauvaises habitudes. Il serait extrêmement mal pour quelqu’un de s’efforcer de laver son apparence extérieure en se lavant et en nettoyant ses vêtements tout en étant voluptueux et sans retenue dans les aliments et la luxure… Ils paraissent propres à l’extérieur mais leurs cœurs se soumettent à leurs désirs et à la jouissance corporelle, et ceci est contraire à l’esprit de la Torah. […] Ceux qui lavent leurs corps et nettoient leurs vêtements tandis qu’ils restent sales de leurs mauvaises actions et [de leurs mauvais] principes, sont décrits par Shlomo (Salomon) comme : ‘une génération pure à ses propres yeux et qui n’est pas lavée de son ordure une génération,… que ses yeux sont hautains, et ses paupières élevées !’ (Proverbes 20, 12-13). » (Guide des égarés, XXXIII.) Bref, pour Maïmonide, ce serait hypocrisie ! Jésus n'a pas dit autre chose. Où il apparaît, mais on le savait déjà, que les invectives des évangiles parlant de « pharisiens hypocrites » relèvent d’une polémique interne à une même famille, polémique dont la vigueur même est indicative de ce que, comme plus tard Maïmonide, Jésus se réclame de ladite famille ! Les quelques mots du v. 19 de Marc nous situent bien autour d'un repas agrémenté d’une vive discussion de famille, dont sont aussi Jésus et ses disciples, parmi lesquels « quelques-uns » (v. 2) ne se lavent pas les mains.

*

Ce malentendu anecdotique vient illustrer ce qui a valu au Jésus et Israël de Jules Isaac de risquer de n’être pas publié : la difficulté à le recevoir. Où j’en viens à l’appui protestant. Les choses ont pris un tour concret suite à la parution chez Fayard en 1945 du livre à succès de Henri Daniel-Rops, Jésus en son temps, ayant reçu nihil obstat du célèbre exégète jésuite Joseph Huby et imprimatur du vicaire général Mgr Leclerc le 17 avril 1944 — date marquant une troublante inconscience de ce qui se vient de se passer et se passe alors encore en Europe…

Jules Isaac (cf. Carol Iancu, « Les réactions des milieux chrétiens face à Jules Isaac », dans Revue d’Histoire de la Shoah 2010/1 n° 192, p. 157-193 et P. Cabanel, Juifs et protestants en France, les affinités électives, Fayard, p. 284 sq.) entreprend de répondre à ce livre par une lettre restée sans réponse, suite à quoi il en fait une lettre ouverte, refusée par la revue Esprit. Suivent une série d'articles en faveur de Jules Isaac, publiés dans le premier Cahier d’études juives de la revue Foi et vie dirigée par le pasteur Fadiey Lovsky, et dans la Revue du christianisme social, dirigée par le pasteur Jacques Martin. Moment catalyseur d’un travail déjà commencé auparavant par Jules Isaac sur les liens entre la tradition chrétienne et l’antisémitisme. Le succès public du livre de Daniel-Rops a rendu urgente, aux yeux de l’historien, cette démarche qu’il a déjà entreprise : son travail de recherche aboutit à la rédaction de son œuvre maîtresse, Jésus et Israël, donc, livre commencé en 1943 alors qu’il est réfugié en milieu protestant au village du Chambon-sur-Lignon. Le livre sera achevé en 1946. Refusé par Hachette, son éditeur, il ne paraît qu’en 1948, grâce à l’aide que lui a apportée le pasteur Charles Westphal, alors vice-président de la Fédération Protestante de France, qui l’introduit chez Albin Michel.

Toujours dans la Revue du christianisme social, le pasteur Jean-Jacques Bovet s’adresse à Jules Isaac, disant de son livre : « l'essentiel s’y trouve de ce qui doit être répondu aux innombrables Daniel-Rops qui sommeillent (ou qui veillent !), – avec souvent une merveilleuse bonne conscience, – dans chacune de nos Églises… Ce n’est pas pour en dire plus que vous, que j’écris cet article : c’est pour qu’une voix chrétienne vienne s’unir à la vôtre, dans le même cri de douleur et d’authentique piété… Dans une confession ou l’autre, nous appartenons, chrétiens, à une Église dont il est malheureusement légitime de dire qu’elle a fourni jadis à l’antisémitisme des excitants hideux et efficaces. »

Ces aléas sont en lien, en cette année 1948, avec ce que Jules Isaac y fonde aussi l’Amitié Judéo-Chrétienne de France, avec — parmi d'autres fondateurs, juifs et chrétiens — Edmond Fleg et les mêmes Jacques Martin et Fadiey Lovsky, lequel initie ce qui est aujourd’hui la commission protestante des relations avec le judaïsme.

Cela rappelé sans négliger toutefois que côté protestant aussi, on trouve — le pasteur Bovet l’a rappelé — des traces prégnantes du mépris qui sommeille, ou qui veille, voilà quand même un nombre significatif, et non-exhaustif, de protestants qui ont contribué à la publication difficile de Jésus et Israël. Or, on peut avoir des raisons de penser que ce n’est pas un hasard théologique…

*

Remontons quelques siècles… « L’Alliance faite avec les Pères anciens est si semblable à la nôtre, qu’on la peut dire une même avec elle. Seulement elle diffère en l’ordre d’être dispensée », écrit Calvin (Institution de la religion chrétienne, II, X, 2), qui place l'Ancien Testament au même niveau que le Nouveau. En clair, au XVIe siècle, le Réformateur soutient que l’Alliance du Sinaï, l’Alliance juive donc, pour lui, est, au fond, la même que celle des chrétiens. Les rites diffèrent, l'Alliance est commune : elle n’est donc pas abrogée. Si Calvin lui-même n’en tire pas dès son époque toutes les conséquences, et longtemps ses successeurs non plus, voilà une conviction propre à être opposée à l’enseignement du mépris (ce que Jules Isaac, qui s’en tient au portrait courant d'un Calvin “intransigeant”, n’a pas perçu. Il en cite pourtant, p. 471, l’affirmation que nous avons lue (cf. supra), selon laquelle l’ “alliance avec Abraham exempte ceux qu’il a élus de la damnation” — due à la condamnation du Christ).

C’est un observateur catholique récent qui note « que lors de son voyage à Mayence en 1980, le pape Jean-Paul II a provoqué la surprise en citant pratiquement Calvin : “l’alliance avec Israël n'a jamais été révoquée par Dieu !” » J’ai cité l’Abbé Alain-René Arbez. Alors responsable catholique des relations avec le judaïsme en Suisse, il écrit cela le 8 février 2009 (« Calvin, théologien de l’Alliance », Un écho d’Israël).

Or l’idée inverse, à savoir que l’Alliance avec Israël ait pu être révoquée (*), est précisément le nœud de l'enseignement du mépris. Cette idée se traduit de diverses façons, depuis l’affirmation que l'Église aurait été substituée à Israël, jusqu’à celle, qui se veut plus nuancée (mais ça revient au même), qui voudrait que l'alliance chrétienne accomplisse celle du Sinaï, ou la dépasse. L'idée de fond, des plus redoutables, est que Dieu abrogerait ce qu’il a pu dire auparavant !

C’est ce point qui est insupportable à Calvin, pour qui Dieu ne peut se renier lui-même (cf. 2 Ti 2, 13 : « si nous sommes infidèles, il demeure fidèle, car il ne peut se renier lui-même »). Quel est en effet ce Dieu qui abrogerait ce qu’il a promulgué ? Quelle serait sa fiabilité ? Qu’est-ce qui garantirait, dès lors, qu’il n’irait pas abroger ce que les chrétiens tiennent pour nouvelle alliance éternelle ? Une telle idée, qui est derrière la théologie du changement d’alliance, implique de ne tolérer que de façon au fond méprisante ce qui est réputé caduc ; et en outre de ne pas tolérer ce qui, ultérieur, est perçu comme hérésie ou schisme — voué donc à la persécution, car cela remet en question l’affirmation que la foi remplaçante est, elle seule, inabrogeable.

Cette tolérance méprisante de ce qui est réputé caduc est le fruit de la conviction, longtemps partagée par les chrétiens de toutes confessions, que Calvin a commencé à mettre en question en affirmant que l’Alliance est inabrogeable. C’est cette idée de dépassement qui est au cœur de ce que Jules Isaac a appelé l'enseignement du mépris : idée reprise, hélas, par la modernité dans les philosophies du dépassement, et hélas aussi, par l’islam, ayant mis en place une théorie de l’abrogation des textes antérieurs et de la tolérance de ceux dont l’Alliance est ainsi censée avoir été dépassée, les juifs et les chrétiens — ces derniers organisant pour leur part en chrétienté la tolérance des juifs.

Parfaitement ambiguë (puisqu’on tolère ce qui n’est au mieux qu'imparfait — au pire exécrable, dans toute son acuité en chrétienté plus qu’ailleurs avec le mythe chrétien commun du déicide), c’est cette façon de tolérance, pouvant certes inclure protection, mais protection toujours à la merci des protecteurs, qui a été remise en question dès les révolutions modernes, dites puritaines, d’inspiration en bonne part calvinienne, dans les pays anglo-saxons, puis par la Révolution française, quand, contre la tolérance, le pasteur Rabaut Saint-Étienne, présidant l’Assemblée constituante de 1789, réclamait en France, pour les protestants et les juifs, la liberté et pas seulement la tolérance. Là où l’on doit la liberté, la tolérance est une faute.

Les faits montrent que partout où il n’y a que tolérance, avec théorie du dépassement (ou corrélativement théorie de l’indépassable de ce qui règne, ce qui viendrait après étant suspect comme ce qui est venu avant), il ne peut y avoir de liberté entière et de dignité pleine. Il ne peut y avoir, au mieux, que condescendance, ou, si les tolérés ne se soumettent pas à leur propre mépris, à leur propre dépassement, à leur propre abrogation, il ne peut y avoir que persécution, expulsions et exil (pensons déjà aux Pères de l'Église, ou à Luther), et au comble, pour l’Europe moderne, volonté d'extermination d’un judaïsme finalement racisé. Idée de dépassement ou taxation d’hérésie sont les prétextes constants des persécutions et des génocides, ce jusqu'à aujourd'hui !

Persécutions, sang versé, mot biblique pour mise à mort, voilà qui nous ramène au terrible verset de Matthieu (27, 25) et à l’affreux malentendu débouchant sur la lecture historique antisémite de ces mots… Mais celui qui meurt, Jésus, entend-il autre chose qu’une prière en vue du salut, cachée dans ces mots dits devant lui dont la mort se veut solidarisation avec ceux qui meurent et souffrent ? — Calvin nous dit qu’en vertu de l’Alliance les enfants d’Abraham sont exemptés de la malédiction. Ce qui peut conduire un pas plus loin, et appeler les chrétiens, en fonction de leur foi à la vertu salvatrice du sang du crucifié, à faire leurs les mots du vendredi saint : « Nous prenons son sang sur nous et sur nos enfants ! »


(*) La version papier (Cerf 2025 p. 157) contient une erreur : au lieu de "Or l’idée inverse, à savoir que l’Alliance avec Israël ait pu être révoquée", on trouve (deux "coquilles") : "J'ai l’idée inverse, à savoir que l’Alliance avec Israël a pu être révoquée. À corriger dans la version papier.


Roland Poupin (version imprimable ici),
Journée d’études Jules Isaac et Jésus et Israël
Collège des Bernardins, 20.09.23
(Actes publiés aux éd. du Cerf, 2025 :
J.D. Durand, dir., Aux origines de Nostra Aetate)


dimanche 13 juin 2021

Une rencontre au-delà du mépris





L’invitation dont vous m’honorez en m’offrant d’intervenir pour cette commémoration pourrait surprendre : solliciter une lecture protestante d’un événement qui semble plutôt concerner catholiques et juifs pourrait paraître incongru ; et c’est pourtant juste, non pas tant parce que, on va le voir, des protestants ont joué un rôle dans l’événement, que parce qu’il est toujours juste de considérer qu’on n’est pas propriétaires exclusifs de ce qui relève du patrimoine de l’humanité. Pas besoin d’être juif ou chrétien pour développer une lecture pertinente des textes bibliques, musulman pour réfléchir à l’héritage issu du Coran, bouddhiste, hindou, africain, ou encore grec de l’Antiquité, pour s’intéresser aux sagesses et richesses philosophiques de ces héritages.

Chose concernant toute l’humanité, l’historien que Jean XXIII reçoit le 13 juin 1960, Jules Isaac, a mis à jour l’une des racines principales du racisme, considérant concrètement le racisme antisémite : ce qu’il a nommé « l’enseignement du mépris » dont il trouve des racines, concernant l’antisémitisme en Europe, dans la tradition chrétienne.

Jules Isaac en est témoin auprès du pape, après l’avoir déjà été auprès du christianisme de France et avant de l’être de façon encore plus large. Il a fait toucher du doigt à la conscience chrétienne occidentale - et élargi à l’espace du monde - l’effet d’une réalité incontournable : le mépris (« le racisme, c’est quand ça ne compte pas », dira Romain Gary). Jusqu’au milieu du XXe siècle (mais cela, même atténué, n’a pas toujours disparu de nos jours, loin s’en faut), le mépris dont parle Jules Isaac affleure hélas à peu près partout dans l’enseignement chrétien, et pas uniquement chrétien. L’urgence reste actuelle de percevoir ce qui est au cœur de ce mépris.

Quant à la commémoration qui nous occupe précisément aujourd’hui, les choses ont commencé concrètement quinze ans avant dans l’œuvre de Jules Isaac, par sa lecture scandalisée du livre à succès de Henri Daniel-Rops, Jésus en son temps, publié chez Fayard en 1945, ayant reçu nihil obstat du célèbre exégète jésuite Joseph Huby et imprimatur du vicaire général Mgr Leclerc le 17 avril 1944 - dates marquant une troublante inconscience de ce qui vient alors de se passer en Europe…

Jules Isaac entreprend de répondre à ce livre par une lettre restée sans réponse, devenue donc lettre ouverte, refusée par la revue Esprit. Suivent une série d'articles, publiés dans le premier Cahier d’études juives de la revue Foi et vie dirigée par le pasteur Fadiey Lovsky, et dans la Revue du christianisme social, dirigée par le pasteur Jacques Martin. Moment catalyseur d’un travail déjà commencé auparavant par l’historien sur les liens entre la tradition chrétienne et l’antisémitisme. Le succès public du livre de Daniel-Rops a rendu urgente, aux yeux de Jules Isaac, cette démarche qu’il a déjà entreprise : son travail de recherche aboutira à la rédaction de son œuvre maîtresse : Jésus et Israël. Le livre, commencé dès 1943, est achevé dès 1946, mais, refusé par Hachette, il ne paraît qu’en 1948, grâce à l’aide que lui a apportée le pasteur Charles Westphal, alors vice-président de la Fédération Protestante de France, qui l’introduit chez Albin Michel. (Cf. Carol Iancu, « Les réactions des milieux chrétiens face à Jules Isaac », dans Revue d’Histoire de la Shoah 2010/1 n° 192, p. 157-193 et Patrick Cabanel, Juifs et protestants en France, les affinités électives, Fayard, p. 284 sq.)

Toujours dans la Revue du christianisme social, le pasteur Jean-Jacques Bovet s’adresse à Jules Isaac, disant de son livre : « l'essentiel s’y trouve de ce qui doit être répondu aux innombrables Daniel-Rops qui sommeillent (ou qui veillent !), - avec souvent une merveilleuse bonne conscience, - dans chacune de nos Églises… Ce n’est pas pour en dire plus que vous, que j’écris cet article : c’est pour qu’une voix chrétienne vienne s’unir à la vôtre, dans le même cri de douleur et d’authentique piété… Dans une confession ou l’autre, nous appartenons, chrétiens, à une Église dont il est malheureusement légitime de dire qu’elle a fourni jadis à l’antisémitisme des excitants hideux et efficaces. »

En cette année 1948 qui voit paraître son livre, Jules Isaac fonde aussi l’Amitié Judéo-Chrétienne de France, avec Edmond Fleg et les mêmes Jacques Martin et Fadiey Lovsky, qui initie la commission protestante des relations avec le judaïsme - parmi d'autres fondateurs juifs et chrétiens. C’est donc un peu moins de quinze ans après, le 13 juin 1960, que Jules Isaac obtient du pape Jean XXIII que la question des rapports entre l'Église catholique et Israël soit mise à l’ordre du jour du Concile de Vatican II.

L’invitation dont vous m’honorez est en dette, je pense, à ces pasteurs que j’ai évoqués. Sans négliger toutefois que côté protestant aussi, on trouve - le pasteur Bovet l’a rappelé - des traces prégnantes du mépris qui sommeille, ou qui veille, voilà quand même un nombre significatif, et non-exhaustif, de protestants qui ont contribué à ce qui deviendra la démarche d’un historien de confession juive auprès d’un pape…

Mais remontons quelques siècles… « L’Alliance faite avec les Pères anciens est si semblable à la nôtre, qu’on la peut dire une même avec elle. Seulement elle diffère en l’ordre d’être dispensée », écrit Calvin (Institution de la religion chrétienne, II, X, 2). En clair, au XVIe siècle, le Réformateur soutient que l’Alliance du Sinaï, l’Alliance juive donc, est, au fond, la même que celle des chrétiens. Les rites diffèrent, l'Alliance est commune : elle n’est donc pas abrogée. Si Calvin lui-même n’en tire pas dès son époque toutes les conséquences, et longtemps ses successeurs non plus, voilà une conviction propre à être opposée à l’enseignement du mépris.

C’est ainsi qu’un observateur catholique a pu écrire : « Il n’est pas anodin de relever le fait que lors de son voyage à Mayence en 1980, le pape Jean-Paul II a provoqué la surprise en citant pratiquement Calvin : “l’alliance avec Israël n'a jamais été révoquée par Dieu !” » C’est l’Abbé Alain-René Arbez (alors responsable catholique des relations avec le judaïsme en Suisse) qui écrit cela, le 8 février 2009 (in « Calvin, théologien de l’Alliance », Un écho d’Israël).

Or l’idée inverse, à savoir que l’Alliance avec Israël ait pu être révoquée, est précisément le nœud de l'enseignement du mépris. Cette idée se traduit de diverses façons, depuis l’affirmation que l'Église aurait été substituée à Israël, jusqu’à celle, qui se veut plus nuancée (mais ça revient au même), qui voudrait que l'alliance chrétienne accomplisse celle du Sinaï, ou la dépasse. L'idée de fond, des plus redoutables, est que Dieu abrogerait ce qu’il a pu dire auparavant !

C’est ce point qui est insupportable à Calvin, pour qui Dieu ne peut se renier lui-même (cf. 2 Ti 2, 13 : « si nous sommes infidèles, il demeure fidèle, car il ne peut se renier lui-même »). Quel est en effet ce Dieu qui abrogerait ce qu’il a promulgué ? Quelle serait sa fiabilité ? Qu’est-ce qui garantirait, dès lors, qu’il n’irait pas abroger ce que les chrétiens tiennent pour nouvelle alliance éternelle ? Une telle idée, qui est derrière la théologie du changement d’alliance, implique de ne tolérer que de façon au fond méprisante ce qui est réputé caduc ; et en outre de ne pas tolérer ce qui, ultérieur, est perçu comme hérésie ou schisme - voué donc à la persécution, car cela remet en question l’affirmation que la foi remplaçante est, elle seule, inabrogeable.

Cette tolérance méprisante de ce qui est réputé caduc est le fruit de la conviction, longtemps partagée par les chrétiens de toutes confessions, que Calvin a commencé à mettre en question en affirmant que l’Alliance est inabrogeable.

C’est cette idée de dépassement qui est au cœur de ce que Jules Isaac a appelé l'enseignement du mépris : idée reprise, hélas, par la modernité dans les philosophies du dépassement, et hélas aussi, par l’islam, ayant mis en place une théorie de l’abrogation des textes antérieurs et de la tolérance de ceux dont l’Alliance est ainsi censée avoir été dépassée, les juifs et les chrétiens - ces derniers organisant pour leur part en chrétienté la tolérance des juifs.

Parfaitement ambiguë (puisqu’on tolère ce qui n’est au fond qu'imparfait), c’est cette façon de tolérance, pouvant certes inclure protection, mais protection toujours à la merci des protecteurs, qui a été remise en question dès les révolutions modernes, dites puritaines, d’inspiration en bonne part calvinienne, dans les pays anglo-saxons, puis par la Révolution française, quand, contre la tolérance, le pasteur Rabaut Saint-Étienne, présidant l’Assemblée constituante de 1789, réclamait en France, pour les protestants et les juifs, la liberté et pas seulement la tolérance. Là où l’on doit la liberté, la tolérance est une faute.

Les faits montrent que partout, en chrétienté, en islam ou en modernité, où il n’y a que tolérance (à commencer, pour la France, par Voltaire), avec théorie du dépassement (ou corrélativement théorie de l’indépassable de ce qui règne, ce qui viendrait après étant suspect comme ce qui est venu avant), il ne peut y avoir de liberté entière, de dignité pleine ou de souveraineté. Il ne peut y avoir, au mieux, que condescendance, ou, si les « protégés » ne se soumettent pas à leur propre mépris, à leur propre dépassement, à leur propre abrogation, il ne peut y avoir que persécution, expulsions et exil (pensons déjà aux Pères de l'Église, ou à Luther), et au comble, pour l’Europe moderne, volonté d'extermination d’un judaïsme finalement racisé. Idée de dépassement ou taxation d’hérésie sont les prétextes constants des persécutions et des génocides, ce jusqu'à aujourd'hui (avec, dernier avéré, celui des Yézidis) !

C’est le refus de ce mépris que Jules Isaac a permis d’ouvrir au cœur de l'institution catholique, au jour, que nous commémorons aujourd'hui, où un évêque de Rome a su entendre son interpellation.





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