<script src="//s1.wordpress.com/wp-content/plugins/snow/snowstorm.js?ver=3" type="text/javascript"></script> Un autre aspect…: mars 2026

jeudi 26 mars 2026

Hérésie et monachisme. Racines médiévales de la Réforme





Mais qu’allaient-ils donc faire dans cette galère ? peut-on se demander en pensant aux Synodes des Églises réformées méridionales, se proposant dès le Synode de Nîmes en 1572 et le Synode de Montauban, en 1595, de se trouver des ancêtres spirituels chez les albigeois antan persécutés. Des travaux étaient issus de ces décisions synodales : des recueils de manuscrits, gagnant jusqu’au refuge anglo-saxon avec le fonds de Dublin de l’archevêque d’Armagh, James Ussher ; aux travaux historiographiques du pasteur Jean Chassanion (en 1595) ou du pasteur Jean-Paul Perrin (publiés en 1618). Quand on sait qu’antécédemment à ces décisions synodales, les polémistes catholiques ne se sont pas privés de les leur attribuer, ces ancêtres, pour bien souligner leur volonté de trouver les protestants dans la ligne des anciennes hérésies, faut-il voir là une réponse ?

Mais n’eût-il pas été plus simple de fustiger les anciens hérétiques, albigeois et consort, en les taxant notamment de ce fameux manichéisme auquel on assimilait ceux auxquels on attribuait le nom de cathares, comme le faisait encore Calvin, et de dévoiler ainsi la malveillance grossière des polémistes catholiques. N’était-ce pas en dépit du simple bon sens qu’ils portaient contre les protestants des accusations si évidemment absurdes ? Ou alors, doit-on se demander, ces accusations étaient-elles, au fond, si absurdes ?

Les vaudois avaient bien rallié la Réforme au Synode de Chanforan en 1532. C’est dans un de leurs recueils liturgiques que l’on a retrouvé un des rituels cathares qui nous sont parvenus !

Que peut-on dire aujourd’hui de ces mouvements divers allant de Rhénanie à l’Albigeois, à l’Italie, aux Flandres, etc., pour ne parler que de ce qu’aujourd’hui on appelle Europe occidentale, où on les a rassemblés sous le nom de cathares ? Dualistes, a t-on dit. C’est que ces mouvements ont ceci de commun, entre autres, qu’ils croient que notre origine et vraie appartenance est à un autre monde, bon et heureux, qui précède celui d’ici-bas. « Vous n’êtes pas de ce monde, comme je ne suis pas de ce monde » avait dit Jésus. Concernant ce monde-ci, « le diable en est le prince », avait-il dit aussi. Deux mondes, donc, le monde d’En haut, le monde de Dieu, et ce monde mauvais et violent. Dualisme donc. Alors les cathares se voulaient témoins de la vérité céleste qu’ils avaient reçue du Saint Esprit consolateur (le Consolament). Ce témoignage transmis symboliquement par l‘imposition des mains était le lieu d’une succession apostolique conservée au sein de ce qui était un véritable ordre monastique, de ceux qu’on a appelés les « bonhommes », ou les « parfaits ».

Un ordre, qui du fait de son refus de l’origine romaine de sa succession apostolique, du fait de son lien avec un ordre similaire fondé en Bulgarie, Macédoine, Bosnie, appelé là-bas bogomile — sera taxé d’hérésie et persécuté comme tel. Et dans une « solidarité hérétique » se rapprochera des vaudois. Eux, à la suite d’une expérience faite par celui dont ils se réclament, Valdo, sont comme des franciscains avant la lettre, excommuniés pour leur part pour n’avoir pas attendu l’ordre romain pour adresser la parole de Dieu au peuple. Moines aussi, en quelque sorte, sans cette structure, ordre monastique, qui est celle des cathares.

En commun, taxés d’hérésie — au fond pour n’avoir pas reconnu en Rome le fondement de la vérité. Mais qu’est-il arrivé d’autre aux Réformateurs ? Voilà donc une similitude avec des mouvements monastiques médiévaux que des Synodes réformés du XVIe siècle n’ont fait que reconnaître…


R. Poupin, “Hérésie et monachisme. Racines médiévales de la Réforme”,
Le Cep, mensuel protestant en CLR, mars 2003


Articles sur les cathares ICI, ICI, et ICI.

lundi 9 mars 2026

Déconstruction de la déconstruction (2)





(Suite de Déconstruction de la déconstruction)


Ghazali, Averroès et les théories critiques contemporaines

Pour mémoire, au tournant des XIe-XIIe s., Ghazali publie un traité intitulé Tahafut al-falasifa qu’Averroès réfute quelques décennies plus tard par son traité Tahafut al-Tahafut. Le terme arabe Tahafut — généralement traduit par « incohérence » ou « effondrement », pourrait s’entendre de nos jours comme « déconstruction »… d’où : Déconstruction de la philosophie (Ghazali) vs Déconstruction de la déconstruction (Averroès). Le terme évoquant précisément la chute, l’effondrement d’un bâtiment, on peut élargir le débat en utilisant le terme architectural « déconstructivisme » plutôt que « déconstructionnisme », afin de déplacer la question du texte (le langage) vers l’édifice (la cité, la loi, la biologie).

Effondrement structurel vs relecture textuelle : Ghazali ne se contente pas de relire les philosophes (déconstruction textuelle à la Derrida) ; il cherche à faire s’écrouler la structure même de leur système métaphysique. Le terme déconstructivisme rend compte de cette ambition architecturale et déconstructrice — qui vise des philosophes comme Al-Farabi et Avicenne. (Mutatis mutandis le déconstructivisme architectural refuse l’idée d’un plan universel ou d’une fonction dictant la forme — cf. Frank Gehry.)

En philosophie contemporaine, cela correspond à un déplacement de l’idée kierkegaardienne de l’exception (cf. infra). À un tel déplacement, Kierkegaard ne reconnaîtrait pas de légitimité !… Un État déconstructiviste serait un État où la règle n’est plus de l’ordre de l’universel (Kant/Hegel), mais relève d’une série de « cas particuliers » ou d’exceptions institutionnalisées (institutionalisation refusée par Kierkegaard).

Le risque de l’inhabitable (Kathleen Stock) : Un tel édifice finit par être inhabitable. Ainsi, selon Kathleen Stock, ce cas particulier : si l’on déconstruit la structure « mâle/femelle » au nom de l’exception, on déconstruit les piliers porteurs de protections juridiques fondamentales.

La pensée contemporaine, marquée par le tournant de la déconstruction, semble réactiver le « volontarisme » médiéval où la réalité est subordonnée au discours ou au décret. On peut ainsi lire la résistance actuelle des philosophes réalistes — telle Kathleen Stock — à la lumière de la réfutation de Ghazali par Averroès.

Cette problématique noue trois fils temporels distincts : le débat islam politique vs aristotélisme du XIIe siècle, la tension existentielle de l’exception individuelle kierkegaardienne, et les controverses philosophiques contemporaines de la déconstruction.


La structure du Tahafut — incohérence / déconstruction

L’ébranlement des catégories naturelles par la déconstruction philosophique contemporaine opère une rupture épistémologique similaire à celle de Ghazali au XIIe siècle.

On peut qualifier cette démarche de déconstructivisme métaphysique. À l’instar du mouvement architectural éponyme qui déstabilise les structures porteuses et rejette la linéarité, cette pensée vise à fragmenter l’édifice naturel aristotélicien. Là où Averroès et Thomas d’Aquin voyaient dans la nature une fondation solide, le déconstructivisme y voit une structure arbitraire qu’il convient de démanteler pour laisser place à la souveraineté de l’exception… avec pour résultat prévisible, au-delà du règne de l’arbitraire et du coup d’éclat, la réinstauration d’une hypothétique chrétienté politique — ou un accord tacite avéré avec l’islam politique, à l’instar de Ghazali, s’appuyant sur l’ash’arisme qui refuse la notion de cause à effet, et le hanbalisme qui rejette d’autres sources morales et juridiques que le Coran et la Sunna (bref, les fondements de l’islam politique actuel).


L’alliance Averroès – Thomas d'Aquin : le réalisme comme résistance

Face à cette dissolution, se dresse le réalisme commun de l’averroïsme (en chrétienté d’alors averroïsme latin) et du thomisme : la Loi n’est pas un décret arbitraire de la volonté — divine ou humaine —, mais une « ordonnance de la raison » fondée sur la réalité du réel. L’universalité de la loi politique dépend de cette réalité de la nature (où l’on parle de loi naturelle). Au-delà de leur controverse plus connue sur la nature de l’âme individuelle, Thomas (qui s’oppose au monopsychisme averroïste) et Averroès sont en plein accord sur la compréhension du réel et de sa connaissance (adequatio rei et intellectu). C’est même ce qui a conduit Thomas à s’appuyer sur l’Aristote d’Averroès pour trouver une base solide face au catharisme qu’il avait, comme domnicain du XIIIe s., pour vocation de combattre : pour cela, il a dû aussi trouver une alternative aux positions de la papauté qui n’avait de recours que la force face au catharisme. Mutatis mutandis, Thomas rejoint Averroès pointant le risque politique que présentait la déconstruction ghazalienne : une religion politique (l’islam ou la catholicité) — qui par ailleurs n’intéressait pas les cathares, victimes de la réalité catasptrophique de l’histoire !

Pour cela, une certitude, commune à Averroès et Thomas, qui vaut aujourd’hui contre les théories de la déconstruction : la vérité ne peut contredire la vérité : ce principe fondateur averroïste devient le rempart contre une dérive où chaque discours particulier crée sa propre réalité irréductible — jusqu’à ce que le plus « fort en gueule » l’emporte ! (Qu’il soit « religieux », ou non.)


L’aporie de l’exception (Kierkegaard)

À l’inverse, la tension kierkegaardienne pose que si l’exception est la dignité du sujet existant, elle n’en est pas moins l’impuissance du législateur (d’où sa non-rupture avec son Église d’État qu’il critique pourtant très vivement). Vouloir fonder la loi générale sur le ressenti de l’individu — l’exception souveraine — revient à détruire le sensus communis, socle nécessaire de toute cité (Kant/Hegel).

L’exception kierkegaardienne appartient à l’ordre de l’éthique individuelle et de la relation au divin ; la transposer en principe législatif universel constitue l’aporie à laquelle se heurtent les théories de la déconstruction quant à leur application politique (que vise Kathleen Stock), ou historienne (comme dans le cas de la « déconstruction » du catharisme) — qui scient la branche sur laquelle elles sont assises.


Une restauration averroïste ?

La position d’une philosophe néo-aristotélicienne comme Kathleen Stock peut être analysée comme une « restauration averroïste ». En rappelant que la vérité ne peut contredire la vérité, elle défend un État de droit fondé sur la raison et les réalités matérielles, contre un nouvel « État théologique » (« religieux », ou pas) où la norme serait dictée par l’instabilité du sentiment et la déconstruction du langage.

L’analogie architecturale et averroïste critiquant radicalement la déconstruction ghazalienne de la philosophie offre ainsi cette grille de lecture : l’édifice philosophique contemporain, comme tout édifice physique, ne peut être indéfiniment déconstruit. La question n’est pas de refuser tout amendement structurel, mais de distinguer la rénovation — qui préserve les piliers porteurs — de la démolition qui conduit à l’inhabitable.


RP, 9.03.26