<script src='http://s1.wordpress.com/wp-content/plugins/snow/snowstorm.js?ver=3' type='text/javascript'></script> Un autre aspect...: décembre 2007

lundi 24 décembre 2007

Noël




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Un âne auprès de Jésus dans l’étable de la Nativité. On parle d’un bœuf aussi…

Mais comment se fait-il que les textes des évangiles de Noël n’y fassent pas allusion ?

En premier lieu nous est dressé l’arrière-plan, le fond sombre du tableau : des hauts personnages : un empereur romain qui fait recenser toute la terre chez Luc ; et chez Matthieu un roi qui ne supporte pas qu’un enfant naissant dans l'anonymat risque de le concurrencer !…

La gloire de ce monde ; la richesse, les lumières de la ville, des hôtels pleins de gens dignes, au point qu’il n’y a pas de place pour le plus humble.

Plus près de la crèche, encore des êtres glorieux, plus glorieux encore d’ailleurs, en vérité: des anges, êtres célestes ; chez Matthieu, près de l'enfant, des Mages, hauts dignitaires de terres lointaines.

Puis — rapprochons-nous, encore —, les premiers arrivés pour accueillir le nouveau-né, ceux auxquels les anges qui les ont avertis ont laissé la place : des bergers. Là, on est sur la piste, celle sur laquelle nous met l’Évangile… celle de l’humilité. Mais toujours pas d’âne ou de bœuf, me direz-vous…

Reprenons : dans les sphères de la gloire humaine, là où tout brille, les grands de ce monde, l’arrière-plan du tableau, ce qui se voit bien, c’est un empereur qui ballotte une humble famille sur les routes poussiéreuses pour mener à bien son recensement. C’est aussi un roi, malade de son pouvoir, au point de voir dans toute ombre qui se dessine une menace pour son avenir, jusqu’à attenter à la vie des enfants de Bethléem. Folie de la grandeur !

Puis nous est dessinée une autre gloire, cachée, mais d’un vrai prix, celle-là : la gloire céleste du chœur des anges, qui pour leur part, savent désigner ce qui est important ; comme les Mages, chez Matthieu, qui ont su le reconnaître.

Des Mages qui s’en retournent par un autre chemin. Des anges qui se retirent dans les lieux très hauts… et envoient des humbles parmi les humbles, les bergers comme témoins de ce qui se passe en ce qui est alors révélé comme le lieu le plus important de l’univers : une mangeoire, une crèche… où vient d’être déposé un enfant qui vient de naître…

Mais me direz-vous, où est le bœuf ? Où est l’âne ? Les bergers nous ont mis sur la piste : on sait bien que le bœuf ou l’âne ne sont jamais bien loin des bergers et des étables.

Savez-vous où paraît la première fois un âne dans les évangiles ? C’est aux Rameaux. Lors de l’entrée royale de Jésus à Jérusalem, en signe d’humilité, nous dit Matthieu, citant la prophétie de Zacharie. Mais jusque là, point d’âne ou de bœuf, si ce n’est lorsque Jésus parle de lui, le plus humble des animaux, comme de celui que Dieu à jugé digne de bénéficier des faveurs de sa loi : celui que l’on détache pour le faire boire le jour du Sabbat.

L’animal de l’humilité, celui dont on ne fait pas cas. Avez-vous compris alors ce que nous dit le silence des évangiles sur l’âne de la crèche, comme sur le bœuf ?

Ce jour-là, en cet enfant dont on n’a pas fait cas, s’est passée cette chose inouïe : Dieu a rejoint tous ceux dont on ne fait pas cas, ceux qu’on ne mentionne même pas, comme l’âne, ou le bœuf. C’est ici que se passent les choses vraiment importantes. Le prophète Ésaïe l’avait dit : « le bœuf connaît son propriétaire, et l’âne la crèche de son maître : mon peuple ne connaît rien, mon peuple n’a point d’intelligence » (Ésaïe 1, 3). Mon peuple : nous les hommes, tellement au dessus du reste de la création et surtout des bêtes de somme, nous qui aimons tant passer pour sages, intelligents, brillants.

À ce sujet, il est aussi écrit, rappellera Paul : « je détruirai la sagesse des sages et j’anéantirai l’intelligence des intelligents » (1 Corinthiens 1, 19). C’est ainsi, précise l’Apôtre, que « Dieu a choisi les choses insignifiantes du monde, celles qu’on méprise, celles qui ne sont pas, pour réduire à rien celles qui sont, afin que personne ne se glorifie devant Dieu » (1 Corinthiens 1, 28-29).

Telle est « la sagesse de Dieu, mystérieuse et cachée. Aucun des princes de ce monde ne l’a connue » (1 Corinthiens 2, 7-8).

Voilà donc qu’ « il a plu à Dieu de sauver les croyants par la folie de cette parole. Car la folie de Dieu est plus sage que les hommes, et la faiblesse de Dieu est plus forte que les hommes » (1 Corinthiens 1, 21-25).

Nous savons à présent pourquoi l’âne n’apparaît pas dans les récits : pour que l’on sache où se passe ce qui est vraiment important.

« Mon peuple n’a point d’intelligence » ? constate Ésaïe. Alors « écoutez, mes enfants, répond la sagesse, la leçon d’un père, appliquez-vous à connaître ce qu’est l’intelligence » (Proverbes 4:1). « L’âne, lui, connaît la crèche de son maître ». Il ne cherche pas à briller, ni à ce qu’on le remarque. Et pour que l’on comprenne bien cela… Eh bien, on ne le voit pas ! Un seul vaut d’être contemplé et honoré — celui que dans d’étable, réchauffe l’haleine de l’âne. L’âne qui, ainsi, représente aujourd’hui tous ceux dont on ne fait pas cas.

Puissions-nous entendre le silence de l’âne, pas même mentionné, et y découvrir notre vraie place, auprès de Dieu qui nous a rejoints dans l’humilité de cet enfant.

Heureux celui qui s’efface devant l’enfant qui a fait de la crèche où il a été déposé l’endroit le plus important de l’histoire de l’univers. C’est là l’intelligence : savoir où est le seul vrai Dieu. Et c’est là la clef du bonheur



Prière des ânes

« Donne-nous, Seigneur, de garder les pieds sur terre,
et les oreilles dressées vers le ciel pour ne rien perdre de ta parole.


Donne-nous, Seigneur, un dos courageux

Donne-nous, Seigneur, d’avancer tout droit,
en méprisant les caresses flatteuses autant que les coups de bâton.


Donne-nous, Seigneur, d’être sourds aux injures, à l’ingratitude :
c’est la seule surdité que nous ambitionnons.


Ne nous donne pas d’éviter toutes les sottises,
car un âne fera toujours des âneries.


Donne-nous simplement, Seigneur,
de ne jamais désespérer de ta miséricorde,
si gratuite pour ces ânes si disgacieux que nous sommes,
à ce que disent les pauvres humains.


Lesquels n’ont rien compris ni aux ânes ni à toi,
qui as fui en Egypte avec un de nos frères,
et qui as fait ton entrée prophétique à Jérusalem
sur le dos d’un des nôtres. »


RP
Méditation de Noël,
Antibes, lundi 24 décembre 2007




dimanche 23 décembre 2007

Au bord de l’abîme




« Le cinquième ange fit sonner sa trompette: je vis une étoile précipitée du ciel sur la terre. Et il lui fut donné la clé du puits de l’abîme. »
Apocalypse 9, 1


« Les flots de l’abîme s’appellent l’un l’autre, au fracas de tes cataractes. En se brisant et en roulant, toutes tes vagues ont passé sur moi. »
Psaume 42,7

  

Yes — Close to the Edge :






« Es-tu parvenu jusqu’aux sources de la mer, as-tu circulé au fin fond de l’abîme? »
Job 38, 16


« Je cherche parmi eux quelqu’un qui construise une enceinte et qui se tienne debout sur la brèche, devant moi, pour défendre le pays et m’empêcher de le détruire »...
Ézéchiel 22, 30





mardi 18 décembre 2007

Providence



« J’entendis dans le ciel une voix forte qui disait : Maintenant est arrivé le salut, ainsi que la puissance et le règne de notre Dieu, et l’autorité de son Christ. Car il a été précipité, l’accusateur de nos frères, celui qui les accusait devant notre Dieu jour et nuit. »
Apocalypse 12, 10


King Crimson - Providence


« ... un autre signe apparut dans le ciel: C’était un grand dragon rouge feu. Il avait sept têtes et dix cornes et, sur ses têtes, sept diadèmes.
Il fut précipité, le grand dragon, le serpent ancien, qui séduit toute la terre habitée ; il fut précipité sur la terre, et ses anges furent précipités avec lui. »
Apocalypse 12, 3 & 9


King Crimson - Fallen Angel


« Sa queue, qui balayait le tiers des étoiles du ciel, les précipita sur la terre. »
Apocalypse 12, 4
« … il se fit dans le ciel un silence d’environ une demi-heure… »
Apocalypse 8, 1



King Crimson - I talk to the wind


« … des voix fortes retentirent dans le ciel en disant : le royaume du monde est passé à notre Seigneur et à son Christ. Il régnera aux siècles des siècles ! »
Apocalypse 11,15



lundi 17 décembre 2007

De la parole humiliée à la Parole de Vie



... à propos de Jacques Ellul




À partir de la parole vivante

« La Parole qui est inscrite dans la Bible est toujours vivante et dite constamment à celui qui lit. Ainsi le commandement de prier est toujours renouvelé et à toutes les époques, il est dit à chacun. "Invoque-moi au jour de la détresse, je te délivrerai, tu me glorifieras" (Ps. 50, 15). "Veillez et priez afin que vous ne tombiez pas dans la tentation" recommande Jésus dans le jardin de Gethsémani (Matth. 26, 39). "Veillez donc et priez en tout temps afin que vous ayez la force d'échapper à toutes ces choses qui arriveront, et de paraître debout devant le Fils de l'homme" (Luc 21, 36) ordonne Jésus après avoir rappelé les signes de la fin des temps. Et Paul au milieu des indications éthiques : "Avertissez ceux qui vivent dans le désordre, consolez ceux qui sont abattus, supportez les faibles, usez de patience envers tous. Prenez garde que personne ne rende à autrui le mal pour le mal, mais poursuivez toujours le bien ... Priez sans cesse. Rendez grâces en toutes choses, car c'est à votre égard la volonté de Dieu en Jésus-Christ. N'éteignez pas l'Esprit ..." (1 Thes. 5, 14-20). […] Ne voyons-nous pas que ces paroles, adressées nous semble-t-il à d'autres, et passées depuis si longtemps, nous concernent personnellement, sont commandement actuel parce que la situation qu'elles visent est toujours ma situation. […] » Etc. (Dans L’impossible Prière, Le centurion, 1970, p. 114).

« La Parole qui est inscrite dans la Bible est toujours vivante et dite constamment à celui qui lit ». Voilà qui me paraît être une clef de la démarche, ou de la vocation, d’Ellul. Une démarche qui pourrait être comprise comme visant à débusquer les idoles, et notamment sous cette forme qu’elles ont prise : la forme de l’idéologie.

En effet s’il se reconnaît des compagnons de route dans sa démarche radicalement iconoclaste, des compagnons usant de tout autres instruments, par exemple un Marx, sa démarche propre et son efficacité relèvent de cette affirmation permanente :

« La Parole qui est inscrite dans la Bible est toujours vivante et dite constamment à celui qui lit ».

Cette citation permet de souligner que la démarche d’Ellul, sous l’angle de ce qui la fonde, n’est pas inductive, mais est démarche de foi.


L’idéologie ou le réel contre le vrai

C’est de là que se discerne l’humiliation de la parole, la parole mutée dès lors en incantation, en discours creux, via la confusion du réel et du vrai.

Cette distinction du réel et du vrai est essentielle dans le livre d’Ellul La parole humiliée : le réel est le domaine de l’image — qui nous propose un réel de substitution — ; le vrai relève de la parole, audible plus que visible. Dans la Bible, ce qui est donné comme visible n’est jamais que des signes qui ne signifient rien en eux-mêmes (La parole humiliée, p. 84).

L’image est devenue de nos jours une sorte de lieu d’aboutissement médiatique de la prétention à l’objectivité, qui est une des caractéristiques de nos sociétés techniciennes où la contrainte matérielle (La parole humiliée, p. 77) s’est substituée à l’humble pouvoir de la parole. Si l’image est du domaine du réel, elle n’est pas du domaine de la vérité — la réconciliation du réel et du vrai n’advenant que dans le futur Royaume de la résurrection. Or l’image envahit le domaine de la parole (qui concerne, elle, normalement, la vérité).

La parole, ainsi envahie par l’image, finit comme l’image, par n’engager à rien. Or la parole vraie engage. On peut penser à Kierkegaard, une des références d’Ellul : « Seule la vérité qui édifie est vérité pour toi. » ("Ultimatum", dans Ou bien... ou bien, coll. Bouquins, p. 653.).

La vérité se reçoit subjectivement. La confusion entre la vérité et le réel, qui relève d’une mythique objectivité, est, en soi, humiliation de la parole.

En fait d’objectivité, la Parole de Dieu, jamais objet, jamais à notre disposition, est nécessairement donnée à notre subjectivité. Notre parole y répond en nous engageant. Et voilà que par la confusion du réel et du vrai, notre parole est humiliée, la parole qui nous engagerait, mais devenue discours creux, notre parole humaine ; et cette humiliation atteint aussi la Parole de Dieu.

Je reprends ma citation initiale : « La Parole qui est inscrite dans la Bible est toujours vivante et dite constamment à celui qui lit ». Ce qu’elle dit engage, comme notre parole nous engage — plutôt que la vie par procuration qu’entraîne l’image. L’humiliation de notre parole, censée n’engager à rien, débouche sur l’humiliation de la parole Dieu — ou lui fait suite.

Il s’agit de la mutation de la parole — et déjà de notre parole comme parole qui engage —; il s’agit de sa mutation en instrument de l’objectivité prétendue, qui elle, n’engage à rien ; car « l’objectif », le fameux « réel » dont l’image donne un substitut, n’est jamais que ce qui émerge de l’idéologie qui donne la clef de cette supposée « objectivité » ; laquelle est donc forcément à géométrie variable. Sans compter qu’il s’agit du serpent qui se mord la queue.

L’exemple évident de la forme contemporaine de cette humiliation de la parole ressort de nos médias, qui, de médias d’opinion, sont devenus médias sans opinion, objectifs — étiquetés, pour être concret, de droite ou de gauche, mais — globalement interchangeables. Bref, « objectifs ». Sauf dans les temps de crise aiguë où transparaît la vacuité de cette objectivité quant à la vérité. Et le premier à déroger à la règle se voit attribuer tous les noms d’oiseaux pour avoir failli, dérapé hors de l’autoroute de l’objectivité.

D’où l’urgence d’une exégèse constamment renouvelée des lieux communs et nouveaux lieux communs (selon un des titres d’Ellul).


Critique de l’idéologie technicienne

Le moteur premier de cette objectivité moderne est le progrès technique, et son poids écrasant et irréfutable — qui en outre promeut le règne de l’image.

Ellul rappelle l’illustration qu’on donnait de la technique auprès des enfants en Union Soviétique : « dans les écoles on faisait faire deux massifs, on y plantait des fleurs ou des légumes : sur l'un d'eux les enfants venaient prier tous les jours, en demandant à Dieu que les graines poussent. Mais c'est tout ce que l'on faisait. Pour l'autre, on arrosait, on mettait de l'engrais, etc., et on s'apercevait que les plantes venaient beaucoup mieux dans celui-ci ! Donc Dieu n'était capable de rien. La situation est identique quoique non volontaire, non systématique dans la société technicienne » (dans L’impossible Prière, p. 88).

À ce point, on pourrait penser qu’Ellul s’inscrit dans cette lecture connue, qui considère que le projet — cartésien — de maîtrise et possession de la nature a fait parvenir l’homme moderne à son âge adulte, à sa maturité, à sa libération par rapport aux dieux et idoles.

Cela est vrai, mais à demi seulement. L’originalité d’Ellul à ce point, est de dévoiler que la technique qui nous fait maîtriser la nature devient par là-même, au fur et à mesure que cette domination semble plus totale, comme autonome, clef d’un système en soi, un système de nature religieuse : la technique est investie d’une véritable sacralité. C’est le thème de son livre Les nouveaux possédés, où la technique devient un des vis-à-vis polaires d’un cercle religieux, en l’occurrence le pôle « ordre » d’une religiosité dont le pôle chaos est le sexe.

Comme en parallèle l’État-nation est le pôle ordre en vis-à-vis duquel la révolution est l’autre pôle. (Quoique l’analyse du pôle de l’État-nation demande aujourd’hui plus qu’hier à être relue dans le cadre de la mondialisation qui en produit un affaiblissement.)

Ellul voit dans ces dualités de l’ère technicienne l’équivalent de l’ancienne dualité Loi religieuse / rupture du carnaval.

Où il fait apparaître que l’idéologie prend bien la place des classiques religiosités idolâtres.

« La technique est devenue une nouvelle religion. La technique renforce l’État, qui renforce la technique. Les transnationales sont les enfants de la technique. Nous vivons sous l’emprise d’une incessante propagande. La publicité et le bluff technologique sont les moteurs du système technicien. Devenue universelle, la technique est en train d’uniformiser toutes les civilisations : la vraie mondialisation, c’est elle. Il ne peut y avoir de développement technique infini dans un monde fini : les techniques épuisent les ressources naturelles. Plus le progrès technique croît, plus augmente la somme de ses effets imprévisibles. La technique s’est alliée à l’image pour piétiner la parole. La technique a avalé la culture. La technique a créé un nouvel apartheid ; elle éjecte les "hommes inexploitables" et les ravale au rang de déchets humains. La technique prétend fabriquer un homme supérieur, mais supérieur en quoi ? Une seule solution, la révolution ! (mais elle est impossible) » (Nestor Potkine, Recension de J.-Luc Porquet, Jacques Ellul, l’homme qui avait presque tout prévu, éd. du Cherche Midi).

À ce point Ellul va un peu plus loin en signalant que la dérive qu’il dénonce, de la révélation à l’idéologie, n’est pas en soi une nouveauté. Elle prend actuellement les oripeaux de la technique, et de la tentation proprement idéologique, à l’époque d’Ellul celle de l’idéologie chrétienne-marxiste selon un de ses titres, entres autres formes modernes.

Entre autres formes, car il ne faut pas croire que l’idéologie issue de Marx, dont il apprécie cependant la méthode d’analyse avant que tout cela ne vire à l’idéologie ; il ne faut pas croire que cette idéologie range Ellul dans le camp adverse. L’idole plus classique en termes bibliques, l’argent devenu autonome, Mammon donc, n’est pas épargnée — cf. son livre L’homme et l’argent. (Comme socle de l’idéologie — dominante aujourd’hui —, du libéralisme). C’est aussi à ce point qu’Ellul se sent proche de l’anarchisme (cf. Anarchie et Christianisme) — on peut penser en parallèle au livre biblique des Juges et à celui de Samuel où le règne de la parole de vie est le souhait divin auquel s’oppose le peuple qui demande un roi. Ce que Dieu lui concède par la voix du prophète Samuel. L’utopie reste utopique…

Telle est la soumission régulière des croyants, génération après génération aux idéologies successives. Soulignons qu’Ellul ne s’exclut bien sûr pas de ces tentations qu’il dénonce : « l’homme de notre temps ne sait pas prier, écrit-il dans L’impossible prière. Bien plus, il n’en ressent ni l’envie, ni le besoin ; il ne trouve pas en lui la source profonde de la prière. Je le sais, je le connais bien cet homme, c’est moi ! »


Critique de l’idéologie religieuse

Cette soumission des croyants aux idéologies ambiantes n’est ainsi pas une nouveauté. Avant les idéologies modernes, Ellul remonte à l’Empire constantinien, pour ce qui est de l’histoire de l’Occident (il aurait pu remonter plus haut, bien sûr, et hors Occident). Avec l’Empire constantinien, c’est de façon directe que la Révélation a été mutée en système idéologique, véritable trahison de la Révélation. Où il dénonce, dans La Parole humiliée, ce qui est à ses yeux l’imposture de la théologie de l’icône (p. 114 sq.), puis celle de l’image devenue pour l’Église médiévale, et depuis elle jusqu’à nous, l’instrument du pouvoir (l’icône ne peut trouver de légitimité que lors de l’avènement du Royaume à venir).

Bien au-delà de ce seul aspect, et bien avant ce développement, dès la conversion de l’Empire romain, on est selon un des titres d’Ellul, dans une véritable subversion du christianisme. Où Ellul sort du seul Occident issu de l’Empire romain, pour questionner aussi l’islam, en des termes, qui, avec le recul de quelques années, valent qu’on s’y arrête. C’est la dernière idéologie / idéolâtrie qu’il dénoncera. Une dénonciation qui demande à être replacée dans son contexte. D’autant plus qu’elle peut paraître bien excessive. Mais peut-on la nuancer sans trahir Ellul ?

La subversion du christianisme date de 1984, un an après son Islam et judéo-christianisme. Éloignée à la fois de l’époque de sa prise de position contre la colonisation aux jours de la guerre d’Algérie et de notre époque : à mi-chemin des deux époques : environ 20 ans après la guerre d’Algérie, environ 20 ans avant les ravages de l’islamisme. Remarquons avant d’aller plus loin que ses propos, remis dans leur contexte, sont d’une part lucides, semblant en avance sur leur temps : ils étaient beaucoup plus choquants, voire scandaleux alors ; — et d’autre part ils semblent datés. Ellul fonde ses convictions sur ce point avant que Bruno Étienne ne publie son livre L’islamisme radical, qui établit, en 1987, la distinction à présent généralement admise, entre islam et islamisme. Antérieur dans son origine, le propos d’Ellul, repris en 1987 dans son Ce que je crois semble n’en pas tenir compte. Ce faisant, il est sensible à des réalités qu’on ignore alors généralement. Il préfacera en 1991 le livre de Bat Ye’or, Les chrétientés d'orient entre jihad et dhimmitude VII-XXè siècle (Paris, Cerf, 1991) — à une époque où la réalité de la dhimmitude est, sinon niée, du moins minimisée.

Par d’autres aspects, il est modéré par rapport à notre époque : par exemple, s’il souligne le rôle de l’islam dans le développement des déportations esclavagistes, il refuse radicalement, contrairement à ce qui semble aujourd’hui à la mode, d’en faire une excuse quant à la culpabilité de l’Occident (excuse qui fait partie de l’idéologie / idéolâtrie actuelle, qui s’exprime dans celle de l’ « anti-repentance »).

D’un autre côté, il me semble ne pas mettre suffisamment en lumière l’influence de la chrétienté, notamment byzantine, sur le développement des travers qu’il dénonce en islam. L’influence néfaste n’est pas à sens unique. Ce qui aurait mérité d’être mieux souligné surtout quand il vient de dénoncer l’idéologie constantinienne. Cela dit, il y a un véritable problème en ce que l’islam a inscrit ces travers dans un livre censé faire révélation à lui seul.

Pour donner une idée de la façon dont Ellul le perçoit, et de la tonalité qu’il adopte, une citation, datant de 1989, intitulée « Non à l’intronisation de l’islam en France » :
« Ce n’est pas une marque d’intolérance religieuse, précise-t-il : je dirais "oui", aisément, au bouddhisme, au brahmanisme, à l’animisme…, mais l’islam, c’est autre chose. C’est la seule religion au monde qui prétende imposer par la violence sa foi au monde entier.
Je sais qu’aussitôt on me répondra : "Le christianisme aussi!"
Et l’on citera les croisades, les conquistadors, les Saxons de Charlemagne, etc. Eh bien il y a une différence radicale.
Lorsque les chrétiens agissaient par la violence et convertissaient par force, ils allaient à l’inverse de toute la Bible, et particulièrement des Évangiles. Ils faisaient le contraire des commandements de Jésus, alors que lorsque les musulmans conquièrent par la guerre […] ils obéissent à l’ordre de Mahomet. [...]
Je sais que l’on objectera : "Mais ce ne sont que les ‘intégristes’ qui veulent cette guerre."
Malheureusement, au cours de l’histoire complexe de l’Islam, ce sont toujours les "intégristes", c’est-à-dire les fidèles à la lettre du Coran, qui l’ont emporté sur les courants modérés, sur les mystiques, etc. […]
Maintenant, le réveil farouche et orthodoxe est un phénomène mondial. Il faut vivre dans la lune pour croire que l’on pourra "intégrer" des musulmans pacifiques et non conquérants. Il faut oublier ce qu’est la rémanence du sentiment religieux […]. » (« Non à l’intronisation de l’islam en France »
, Réforme, 15 juillet 1989.)

Un danger nouveau pressenti par Ellul, quoiqu’il en soit (on est avant la chute du mur de Berlin), que celui de l’islamisme. Sans doute une raison de plus pour son livre-profession de foi en faveur d’Israël face à ce danger nouveau émergeant (Un chrétien pour Israël, 1986).

Le tout lié donc à ce qu’on est aux prises avec un livre, le Coran, à partir duquel ceux qui s’en réclament sont tentés de balayer tout le reste, parce qu’il est censé faire révélation à lui tout seul. Ici aussi il faudrait nuancer les choses et remarquer que le Coran n’est devenu exclusif des livres antérieurs qu’assez tardivement. Jusqu’au XI siècle, en islam Bible et Nouveau Testament sont plus ou moins lus. À ce point précisément, celui de leur abandon, l’islam devient l’idéologie / idéolâtrie que dénonce Ellul.

Mais ce qui est de fait advenu dans l’histoire depuis le XIe siècle et qui s’est figé au XIVe, n’est peut-être pas originaire pour l’islam. C’est ici que pourrait se faire la bifurcation entre islam et islamisme qu’Ellul ne considère pas.

Et c’est par là que j’en reviendrai à ce qui caractérise la parole de vie judéo-chrétienne, et que l’islamisme évacue de l’islam : une parole vivante, subjective et non figée, une parole créatrice.

La parole biblique suscite engagement de tout l’être parce qu’elle est commandement, appel et réponse créatrice à cet appel. Bref, il y a forcément multi-polarité de la Parole de Vie. Le commandement de l’obéissance, l’appel et la réponse, ce qui donne un espace d’où naît l’engagement pour une vérité dès lors subjective. Calvin, dont Ellul se réclame, parle de témoignage intérieur du Saint Esprit, thème développé aussi par Barth dont Ellul se réclame aussi. Car pour Ellul, chrétien, cette multi-polarité prend la forme de la théologie trinitaire.

Sans parler de théologique trinitaire, dans le judaïsme et le christianisme, cette multi-polarité originaire de la révélation se traduit et se conçoit aisément dans la multi-polarité historique dans la révélation : la Loi et les Prophètes. La Bible hébraïque et le Nouveau Testament. Cette multi-polarité est certes présente en islam. Toutefois, elle y est moins prégnante, dans les courants les plus communs, quant à ses conséquences pratiques. Cela pour une raison simple. Depuis que la lecture de la Bible et du Nouveau Testament a été abandonnée, la distance historique entre pôles de la révélation s’est extrêmement réduite puisque ultimement, il faut la trouver dans le Coran écrit sur une vingtaine d'année.

Pour la tradition juive on trouve deux pôles forts, sur une échelle temporelle entre la Loi et la fin des prophètes, donc quelques dix siècles — les prophètes tirant vers une exigence intérieure d'interprétation.

Quant au christianisme, se situant dans la lignée des prophètes, il donne un autre livre du même degré d'inspiration, en explicitant librement des potentialités toujours nouvelles. Ce qui peut entraîner des prises de distance pratiques relativement radicales, en tout cas apparemment, par rapport au texte initial, la Torah. Par exemple chez Paul.

Des écrits aussi radicaux quant à une lecture créative de la Torah que ceux de Paul ont été recueillis par le christianisme comme Parole de Dieu au même titre que la Torah. Cela ne s’est pas fait sans tensions puisque certains chrétiens ont alors succombé à la tentation d'abandonner un des pôles : ainsi par exemple les marcionites, disciples de Marcion qui rejetait la Bible hébraïque, devenue l’Ancien Testament.

On sait que le christianisme n’a finalement pas suivi les marcionites. Dès lors, sera forcément soulignée la bipolarité du commandement et de son accueil, dans la liberté, comme Parole vivante.

C'est à ce même risque du « marcionisme » que l'islam, pour sa part, a succombé en abandonnant la lecture de la Bible hébraïque et du Nouveau Testament, à peu près définitivement au XIe siècle (comme en témoigne l’œuvre d'Ibn Hazm de Cordoue — cf. R. Caspar, Traité de théologie musulmane, Rome, Institut biblique pontifical, 1987, p. 218). Sans doute ici aussi, comme pour les marcionites, mutatis mutandis, la tension dialectique a-t-elle paru trop forte, entraînant une dérive vers un légalisme que ne connaissait pas l'islam premier.

La bi-polarité, interne aussi au Coran n'en a pas moins subsisté. Elle n'est sans doute pas sans rapport avec les deux types de textes perçus comme contradictoires. Deux pôles dans le texte coranique, d'où les deux pôles de la compréhension musulmane du Coran, ce qui débouche sur le phénomène de l’abrogation, ou, ici aussi, un pôle est abandonné.

De la sorte, la réalité concrète fait que l’espace qui fait circuler la vie dans la parole biblique — qui est donnée comme commandement, appel et réponse — est réduit à une absence de bipolarité, départ de la dérive en idéologie de l’islam devenant islamisme, figeant une idéologie au VIIe siècle, d’autant plus redoutable que le livre a englobé des coutumes de l’époque — terribles, concernant notamment les femmes et les minorités.

Le problème est, sous cet angle plus considérable qu’il n’aurait pu l’être dans la marcionisme — puisque le texte du Nouveau Testament n’a pas intégré à titre de loi des coutumes de son temps.

Je me suis permis par cet excursus, de déborder un peu ce que dit d’Ellul, pour une sorte d’actualisation, cela en essayant toutefois de ne pas le trahir.

Cela en partant de questions sur l’islam soulevées par Ellul et sur lesquelles, quoiqu’il en soit, on ne peut pas fermer les yeux. Cela dit, la leçon qu’il me semble falloir en tirer, serait peut-être, du coup, d’assumer la nécessité d’un dialogue avec l’islam, en vue de réouvrir la multi-polarité, le foisonnement d’une parole qui par cela est parole de vie. Restera des écrits d’Ellul, l’exigence d’une constante vigilance au cœur même de ce dialogue.

C’est un exemple très actuel finalement de la vocation d’Ellul, et de son message : débusquer toujours à nouveau les idoles derrières des idéologies / idéolâtries du temps — de la technique à l’argent en passant par les religions séculières ou classiques.


La parole de vie contre la parole du mal et la « concurrence des mémoires »

Dernier point que je relèverai chez Ellul. À l’époque où l’on parle de concurrence des mémoires, je proposerai une citation de son livre L’Espérance oubliée, son préféré parait-il, qui permettra de voir la subtilité d’une pensée qui ne se laisse pas enfermer — Ellul y pose le rapport entre colonisation et nazisme, en des termes proches d’Aimé Césaire, ou du Martiniquais Frantz Fanon — « quand vous entendez dire du mal des juifs, tendez l’oreille, on parle de vous », rappelait Fanon.

La parole libère en tant qu’elle engage — avec un exact vis-à-vis : la parole que nous prononçons peut aussi nous rendre esclaves si elle est énonciation d’une mauvaise parole. Cette mauvaise parole est celle de l’impudence nazie, seule nouveauté radicale du nazisme par rapport au colonialisme, pour Ellul, nouveauté qui engage au cynisme :
« La colonisation […] fut fondée sur le mépris, écrit Ellul. Négation que les indigènes soient des êtres humains, négation de leur culture, leur religion, leurs mœurs. Le ridicule et l'autodestruction imposés. « Y a bon Banania » et congaïs. Étrange situation, il semblait que plus les mœurs s'adoucissaient sur le plan matériel, plus le mépris augmentait. On cessait de fouetter les Noirs, mais on les méprisait davantage. On ne brûlait plus les adversaires, mais on les écrasait intérieurement.
Temps subtil que le nôtre, qui a fait passer la violence au plan du spirituel, qui adopte des conduites humanitaires en accroissant le mépris des hommes. Mais on ne savait pas encore que le mépris est contagieux, qu'il se développe selon le même processus que la violence. A la violence ne peut répondre que la violence, selon un engendrement réciproque et démultiplié. […] Ridicule absolu d'un temps où l'on ne cesse de proclamer les Déclarations des droits de l'homme, quand ce qui règne en fait, c'est le mépris des hommes.
Inutile de rappeler l'hitlérisme et les camps de concentration, ce qu'il y a eu de nouveau ce n'était pas le fait du camp lui-même (il y en avait eu dans la guerre des Boers par exemple) ni le fait de la ségrégation d'une part importante de population, ni le fait du mépris, de la volonté de détruire l'autre intérieurement: le nouveau c'était la proclamation. Il y avait eu mépris pour le colonisé. Mais cela ne se disait pas hautement. On affirmait le contraire. L'impudence nazie fut de dire avec satisfaction, avec rigueur, ce que les autres avaient déjà fait. Or, il est fondamental, surtout en ces matières, de comprendre (le contraire de ce que l'on dit généralement!) que faire quelque chose sans le dire, ou formuler une parole inverse de son action, c'est assurément être hypocrite, mais c'est aussi se désapprouver soi-même, et si cela peut paraître comme essai d'autojustification, de bonne conscience, d'un autre côté, la parole dite est forcément limitation des actes entrepris. Au contraire, lorsque l'on en vient à l'adéquation de la parole à l'acte, c'est la porte ouverte à tous les délires, à tous les déchaînements. Dire, doctrinalement, ou prophétiquement, ou affirmer comme valable, afficher dans le discours ce que l'on fait, c'est assurer la prolifération de l'acte, surenchérir en fait sur la situation précédente, atteindre la limite de l'horreur. La foi proclamée concordante à la foi vécue décuple la foi. Mais l'inverse est exact pour le mépris. Traiter l'homme avec mépris en affirmant qu'on l'honore, c'est absurde et hypocrite, mais c'est une limite aux possibilités concrètes du mépris. Et c'est pourquoi bien que les trouvant infimes et ridicules, je ne suis pas prêt à abandonner les Déclarations des droits de l'homme, fragile barrière à l'universalisation du mépris. Je crois à l'importance décisive, et même dernière, de la Parole. La nouveauté flagrante du nazisme fut donc de proclamer avec orgueil, emphase et satisfaction le mépris de l'homme - de catégories, de classes, de races. Mais tout l'homme et tout homme est compris lorsqu'un ensemble humain fût-il déterminé se trouve voué au mépris. Alors ce fut le déchaînement, et l'on sait les inventions diaboliques pour anéantir l'homme moralement, spirituellement, pour briser son honneur, sa dignité, sa pudeur, sa personne en définitive. Depuis, nous n'en sommes jamais sortis. »
(L’Espérance oubliée, p. 50-51.)

Face à cela, et à l’inverse de cela, la Parole de Dieu est Parole de vie. Elle nous est donnée comme telle en ce que dans l’espace qu’elle ouvre, elle nous engage à la Vie, et qu’elle pose toujours une instance autre, en vis-à-vis — Israël comme autre impossible à réduire au même pour les Églises, et réciproquement d’une autre façon.

L’Europe comme terre d’héritage chrétien a raté affreusement l’épreuve de la reconnaissance de la présence de cet autre, témoignage de Dieu, en déclenchant la persécution des juifs sous sa forme racialiste. Ne reste que la voie, amère, de la repentance.

Ici aussi, on pourrait sans doute revenir aux propos d’Ellul sur l’islam, avec cette question : et si Ellul, avec sa théologie du Dieu tout autre, et sa prise de position pour Israël, jouait un rôle prophétique en forme d’immense service… pour les Arabes, musulmans ou pas, et pour les Arabo-musulmans ?

En effet, si la parole de vie est celle qui nous place dans un vis-à-vis, comme parole de celui qui est Autre, alors peut-être le monde arabe est-il aujourd’hui à son tour, après l’Europe, aux prises avec l’épreuve de l’Autre, donnée pour ce qui le concerne par la présence d’Israël en son sein. Je n’entre pas dans les considérations politiques, je ne nie pas la souffrance des Palestiniens et les reproches adressés à la politique israélienne, je crois simplement qu’au jeu de qui perd gagne, si le monde arabo-musulman parvenait à la disparition de l’État d’Israël souhaitée explicitement par certains de ses dirigeants, il aurait, comme antan l’Europe, par une « victoire » en trompe l’œil, raté l’épreuve de l’Autre, s’enfermant dans le Même de l’idole, fût-elle unique, pour une amertume proche de celle de l’Europe d’après la Shoah…

*

Ce n’est qu’une question… Mais qui me semble valoir d’être posée. Et qui vaut d’être posée à chacun — avec prudence. Car il ne faut pas ignorer que la notion de l’Autre elle-même peut devenir idéologie / idéolâtrie.

Avant cela, quand la présence d’un autre, quel qu’il soit, reste irréductible, elle est le signe de ce que la réalité demeure provisoire, et qu’elle ne se confond pas avec la vérité.

La non-réconciliation de la réalité et de la vérité est au cœur de l’ouverture qu’opère la parole de Dieu comme parole de vie. C’est une question qui se pose à chacun de nous : la parole de Dieu est l’aiguillon de la vérité qui nous dit que le réel provisoire auquel nous accédons, dans lequel nous frayons, est en manque de vérité et d’unité. La Parole de vie est donc promesse du jour de la réconciliation. Jusqu’à l’accomplissement, au jour du Royaume de la résurrection, elle se présente à nous comme commandement, qui requiert l’obéissance, et qui fonde ainsi l’appel et la réponse qu’elle requiert et qui libère.

Nous voilà contraints à une véritable humilité face à une vérité dont on n’est pas possesseur, et qui nous engage. Voilà ce qui est être aux prises avec la parole de vie… « La Parole qui est inscrite dans la Bible est toujours vivante et dite constamment à celui qui lit ». Face à la vérité qu’elle porte elle seule, il s’agit aussi pour nous, dès lors, de « ne pas se hâter de pas de prononcer une parole devant Dieu », comme dit l’Ecclésiaste. En ayant déjà trop prononcé, je m’arrêterai donc là.


R.P.
Amitié judéo-chrétienne,
Aix-en-Provence
17 décembre 2007


samedi 15 décembre 2007

Sans étoiles…





«Le soleil et la lune s’obscurcissent, les étoiles retirent leur clarté.»
Joël 3,15




1) Starless...



King Crimson - Starless



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2) Pourpre...


 
King Crimson - In the court of the Crimson King



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3) « … l’événement qui porte le nom d’“Auschwitz”. Ici ne trouvèrent place ni la fidélité ni l’infidélité, ni la foi ni l’incroyance, ni la faute ni son châtiment, ni l’épreuve, ni le témoignage, ni l’espoir de rédemption, pas même la force ou la faiblesse, l’héroïsme ou la lâcheté, le défi ou la soumission. Non, de tout cela Auschwitz, qui dévora même les enfants, n’a rien su ; il n’en offrit même pas l’occasion en quoi que ce fût. » Hans Jonas, Le concept de Dieu après Auschwitz, éd. Rivages, p. 11.

« Lorsque ta lumière sera éteinte, je couvrirai les cieux et j’obscurcirai les étoiles, je couvrirai le soleil d’une nuée et la lune ne laissera pas luire sa lumière. » Ezéchiel 32, 7.



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4) Tsimtsoum
« Pour faire place au monde, le En-Sof du commencement, l’infini, a dû se contracter en lui-même et laisser naître ainsi à l’extérieur de lui le vide, le néant, au sein duquel et à partir duquel il a pu créer le monde. Sans son retrait en lui-même, rien d’autre ne pouvait exister en dehors de Dieu et seule sa durable retenue préserve les choses finies d’une nouvelle perte de leur être propre dans le divin “tout en tout”. » Hans Jonas, Id., p. 37-38.

« Homme libre, toujours tu chériras la mer ! La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme Dans le déroulement infini de sa lame, Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer. » (Baudelaire, L’homme et la mer)





King Crimson - Islands



« Renonçant à sa propre invulnérabilité, le fondement éternel a permis au monde d’être… » Hans Jonas, Id., p. 38.



 
King Crimson - Pictures of a city



mardi 11 décembre 2007

Photo...


... Ou : vie par procuration...


« Il n'y a pas seulement l'image que l'on me présente, qui m'assaille. II y a aussi celle que je fais, que je produis, m'insérant activement dans le courant producteur d'images. Réfléchissons un instant sur la photographie. Souvenir de voyage. En voyage, il peut y avoir l'attitude de réception de l'impression, visuelle surtout, mais aussi globale. Réalisation de l'atmosphère d'un lieu. Phénoménologie du lieu. Cette impression doit être ressentie, ce qui suppose un élargissement des possibilités d'appréhension, ainsi qu'une disponibilité, et de la façon la plus fluide possible, car ce qui compte est l'appréhension du plus grand nombre de données possible. Mais d'autre part, il faut aussi « intégrer », assimiler cet ensemble, ces impressions, ce vécu inattendu, surprenant, saisissant. Il y a alors, évidemment deux orientations : celle qui se fonde sur la mémoire pure, retenir les noms, les lieux, les spectacles, les rencontres, et celle de l'assimilation, faire que sur le plan intellectuel et humain, l'expérience de cet affrontement à cette réalité devienne partie intégrante de soi. Ce n'est plus de la mémoire extérieure, mais une appropriation par la réflexion, la comparaison, l'organisation intellectuelle des données neuves dans la mosaïque de mon existence. Et ceci suppose une offrande de soi à une réalité nouvelle qui s'intègre en moi, expérience profonde d'une nature, d'un milieu humain, qui devient moi-même. Dans ces conditions le voyage peut être source de rencontre entre une vérité et une réalité. Mais cela excède de beaucoup le « souvenir ». Or, le fait seul d'avoir un appareil-photo empêche et de saisir le tout par une appréhension globale, et plus encore de procéder à une assimilation culturelle. Car ces deux opérations ne peuvent s'effectuer que dans une disponibilité, une non- préoccupation d'autre chose, dans un « être-là », et doivent se situer en continuité, et dans l'immédiat. Ce n'est pas après des heures ni le soir à la veillée que ceci s'effectue. C'est lorsque le choc de la réalité nouvelle s'impose à moi. Or, quand on a le souci de prendre des photos, le souci du choix de la vue à conserver, qui découpe dans un ensemble le coin à retenir, nous voilà fixés tout entier sur le seul problème visuel, délaissant le global, et ce qui aurait pu être une expérience devient un spectacle. Bien plus, les manipulations et soucis de l'appareil, même si vous êtes un spécialiste, la luminosité, l'angle de vue, vous fixent sur un exercice technique et interdit radicalement le mécanisme intellectuel, la réflexion, l'offrande de soi au vent, à la mer au flux des gens... et combien plus, interdisent la montée de l'exaltation profonde devant ce qui est unique, et combien plus, si l'on est chrétien, l'action de grâce vers Dieu. Non, l'appareil commande.

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On ne voit plus, on regarde et on cherche ce qu'il faut photographier. Et quand la bonne photo est enfin prise, vous voyez tous ces voyageurs se désintéressent subitement de tout : le boulot à faire a été fait. Que pourraient-ils donc faire de plus au milieu des ruines du Parthénon ? On se demande soudain ce que l'on fait là. Une fois le souvenir fixé sur la pellicule on s'ennuie tout à coup d'être là. La photographie amenuise prodigieusement l'expérience du voyage, l'extériorise, interdit l'intériorisation, et vient tout concentrer sur ce « visuel souvenir ». La vision ultérieure de la photo rappelle « des souvenirs » tel geste, tel mot que l'on a dit. C'est tout. Aucune appréhension profonde. Il suffit d'écouter les discours et conversations des gens qui montrent leur diapos de voyage. Tout est resté à l'extérieur. Et, comme l'acte de photographier avait découpé un fragment de la réalité globale qui était à vivre, de même, la photo montrée anéantit le souvenir vivant! Le souvenir est fonction de ma vie totale. Il paraît et disparaît. Il est fonction du report de tout un monde que j'ai assimilé, qui fait partie de moi, pas seulement d'une mémorisation, mais d'une progression par ma relation au réel intégré dans ma culture et mon expérience totale du vécu. Chaque souvenir est comme un cube multiforme, et multicolore dans une immense mosaïque. Et la photo: interdit ce mouvement et cette remontée. Elle a joué sur le pittoresque. Sur le plus extérieur, qui sera pour jamais externe. La sensibilité est braquée sur une vue spectaculaire et rien d'autre. Et quand on la revoit, elle fait renaître de faux souvenirs, purement externes, bien sûr, et rigoureusement non utilisables. Elle ne sert à rien, elle n'est bonne à rien. J'entends des cris furieux... « Vous savez que vous oubliez! La photo sert à se souvenir… sans photo, oublierez que vous êtes allé à que vous avez vu la fresque de la Parisienne à… » Quelle erreur… Ce qui mérite d'être retenu, ce qui a été vécu profondément, est marqué dans mon être et ma mémoire, m'a changé, m'a fait nouveau. Ce que j'ai oublié? Car il est bien vrai que j’ai oublié des milliers de lieux, de visages, de tableaux, ce que j’ai oublié, c'est tout simplement ce qui n’a rien été pour moi, ce que je n'ai pas vécu ce qui était vide et curiosité, ce qui m'est resté étranger, ce qui n'a présenté aucune valeur, aucune vérité. Alors, à quoi bon conserver cela sur des bouts de papier? J’ai été saisi de stupeur par un horizon de montagnes. Et quelle photo me serait utile? Et si je n'y ai vu qu'un spectacle, à quoi bon m'en souvenir! Effort pour garantir que l'on a bien été là! que l'on a bien fait ce voyage. Nous atteignons ici un point central de l'image : dans la crise d’identité de l’homme moderne, au milieu des flux techniques et de la dispersion, l'image lui donne la certitude d'exister, la photo lui assure un passé, feuilleter un album de photos, c'est être certain que j'ai vécu... La photo devient le substitut du vivant, comme l'image constamment. Elle est en même temps l'évacuation d'une relation personnelle, existentielle au monde, la coupure entre soi et le milieu, entre soi et l'autre, le moyen de ne pas vivre le choc du nouveau, et puis le substitut rêvé d'une fausse réalité figée, à cette défaillance de vivre. Très symptomatique de la technique : elle empêche de vivre et vous donne le très fort sentiment de vivre, vous assure que vous êtes bien vivant! Quand même, quand même! Et les visages. Vos amis. Fixer l'instant joyeux, merveilleux d'un enfant qui joue, d'un regard d'enfant levé vers vous, retrouver les traits de nos chers disparus... Quel mensonge. Ou vous les avez aimés, et ils sont gravés en vous, tissés dans votre pensée, votre vue du monde, votre expérience quotidienne - ou vous ne les avez pas aimés, alors à quoi bon? A quoi bon garder ces visages d'une seconde, ces expressions sur papier glacé ou sur la pellicule, si vous n'avez pas en vous la brûlure de l'absence qui n'est ni comblée ni assurée par la vue de cet instantané. Non, pas de photos des êtres chers qui ne sont plus. Il faut dire avec un poète (qu'il ne faut pas citer car il est rejeté par la mode!) « Puisque la partie est finie, jetez les cartes, jetez-les... » La photo de ces visages est le mensonge que je me fais de croire que j'y ai tenu alors que rien en moi n'en porte plus la trace. Mensonge, encore une fois du visuel, de l'image. Que sauriez-vous en dire de ces bien-aimés? Quel langage approprié? Quelle vérité en avez-vous vécue? Quel cheminement avez-vous fait avec eux? Quelle trajectoire en avez-vous retenue? Et si vous restez muet, alors la photo reste pure illusion, et si vous savez le dire, alors elle est bonne à jeter.
Quand même, quand même, la photographie est un art, et je puis faire une œuvre... Certes, certes! Je ne nie pas, loin de là, que l’on puisse réaliser de très belles photos, mais nous sortons de la photo quotidienne. Si je voyage pour faire de belles photos, si je photographie un visage pour faire un portrait d'art, c'est un autre but, un autre objectif : je ne voyage pas en vivant, ni je ne cultive un souvenir. Je ne récuse pas l'art photographique mais la pratique de la photo par les millions de propriétaires d'un Reflex [on pourrait dire aussi, aujourd’hui, d’un caméscope]. Et de toute façon l'ambiguïté subsiste et tout ce que j'ai dit plus haut continue à valoir. Et de toute façon, même les plus belles photos font partie de cet univers des images qui supplante la réalité même, qui nous fait vivre dans un visuel dédoublé, redoublé, qui interdit doublement l’accès à la parole.
»

Jacques Ellul, La parole humiliée, Seuil, 1981, p. 135-138.