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samedi 17 septembre 2022

Patrimoine, temps et éternité





Civilisations en déconstruction

« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d’empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins ; descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs sciences pures et appliquées, avec leurs grammaires, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques. Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres, que la cendre signifie quelque chose. Nous apercevions à travers l’épaisseur de l’histoire, les fantômes d’immenses navires qui furent chargés de richesse et d’esprit. » (Paul Valéry, La crise de l’esprit, éd. nrf, 1919)

« Je soupçonne que l’espèce humaine – la seule qui soit – est près de s’éteindre, tandis que la Bibliothèque se perpétuera : éclairée, solitaire, infinie, parfaitement immobile, armée de volumes précieux, inutile, incorruptible, secrète. » (Jorge Luis Borges, « La bibliothèque de Babel », 1941, recueil Fictions)

« Rien n'est plus cruel envers le passé que le lieu commun selon lequel la force est impuissante à détruire les valeurs spirituelles ; en vertu de cette opinion, on nie que les civilisations effacées par la violence des armes aient jamais existé ; on le peut sans craindre le démenti des morts. On tue ainsi une seconde fois ce qui a péri… » (Simone Weil, Le Génie d'Oc, 1943)

Simone Weil nous avertit en 1943 de ce à quoi on assiste ces dernières années, dans un vertige déconstructiviste qui s’égare jusqu’à l'hypercritique, effaçant jusqu’aux sources du passé — concernant dans son texte la civilisation médiévale d’Oc et les cathares qui l’ont habitée… La déconstruction ne va-t-elle pas, les concernant, jusqu’à la velléité de nier leur existence ? — aujourd’hui, pour les terres d’Oc, depuis l’Université qui porte le nom de Paul Valéry, qui ne savait pas en 1919 que ce qu’il écrivait vaudrait, en son nom au fond, jusque pour les dernières traces de cette particularité spirituelle de l’ancienne civilisation d’Oc — dont Poitiers l’aquitaine fût l’une des capitales.

Oubli d’une histoire qui, du coup, se répète… Guerres, pandémies, famines, catastrophes naturelles, à présent suite au réchauffement climatique dû aux activités humaines — homme apprenti sorcier de l’ère de l'anthropocène, Borges aurait donc vu s’approcher, dès 1941, le temps où toute activité humaine effacée, n’en restera que la trace devenue inutile, celle de la bibliothèque temporelle désormais sans fonction conservant cette richesse spirituelle : « la Bibliothèque se perpétuera : éclairée, solitaire, infinie, parfaitement immobile, armée de volumes précieux, inutile, incorruptible, secrète. »

Homme apprenti sorcier, que ne pourrait retenir désormais que ce que le philosophe Hans Jonas, évoquant en 1979 les menaces nucléaires et écologiques, a appelé “heuristique de la peur”. Je le cite : « Dans ce vide (qui est en même temps le vide de l’actuel relativisme des valeurs) […] qu'est-ce qui peut servir de boussole ? L'anticipation de la menace elle-même ! C'est seulement dans les premières lueurs de son orage qui nous vient du futur, dans l'aurore de son ampleur planétaire et dans la profondeur de ses enjeux humains, que peuvent être découverts les prin­cipes éthiques, desquels peuvent se laisser déduire les nouvelles obligations correspondant au pouvoir nouveau. Cela, je l'appelle “heuristique de la peur” […] » (Hans Jonas, Le principe responsabilité, 1979, trad. fr. 1990, 1995, Préface [7-9], Champs/Essais, p. 16-17).

Je ne peux m’empêcher de citer aussi Cioran, qui écrit, lui aussi en 1979 : « Notre anxiété fait écho à celle du Voyant [de l'Apocalypse] dont nous sommes plus près que ne le furent nos devanciers, y compris ceux qui écrivirent sur lui, singulièrement l'auteur des Origines du christianisme [Renan], lequel eut l'imprudence d'affirmer : "Nous savons que la fin du monde n'est pas aussi proche que le croyaient les illuminés du premier siècle, et que cette fin ne sera pas une catastrophe subite. Elle aura lieu par le froid dans des milliers de siècles…" L'Évangéliste demi-lettré a vu plus loin que son savant commen­tateur, inféodé aux superstitions modernes. Point faut s'en étonner : à mesure que nous remontons vers la haute antiquité, nous rencontrons des inquiétudes semblables aux nôtres. La philosophie, à ses débuts, eut, mieux que le pressentiment, l'intuition exacte de l'achèvement, de l'expiration du devenir. » (Emil Cioran, Écartèlement, Gallimard, 1979, p. 60-61)

Mais tout porte à craindre que l’apprenti sorcier que nous sommes devenu, malgré toutes ces intuitions (j’ai cité des auteurs très différents qui les font tous leurs), ne sache pas s'arrêter dans sa propre déconstruction.

Un signe ? On s’avance dans le transhumanisme, où la déconstruction (puisque c’est le mot d'ordre) touche l’humain jusqu’en son lieu temporel, la chair, dont il s’agit d’en dire que la réalité biologique-même serait "construite". Exemple concret et actuel, la déconstruction de la sexuation. La leçon de l'anthropologie redécouvrant les civilisations effacées et leur pensée nous fait toucher du doigt qu'à ce point la déconstruction ultime relève d’un platonisme mal compris (le platonisme parlant d’âme qui préexiste au corps dans lequel elle tombe) — cet aspect du platonisme est dévoyé en subjectivisme. Que n’entend-on pas parler de personnes qui se disent, je cite : ”tombées dans le mauvais corps", à savoir qui seraient d’un genre ne correspondant pas à leur sexe ! Postulat platonicien — le philosophe antique parlant bien de préexistence, mais en un sens bien différent — postulat “platonicien” à partir du dévoiement duquel la déconstruction via le “moi” qui décide en vient jusqu’à se percevoir en décalage d’avec ce qui jusque là était quoiqu’il en soit le réel dans le temps, donné comme fait dans le temps, la chair.

J’ai trouvé une illustration de cela relevée par l'anthropologue Françoise Héritier chez les Inuit. Je cite Françoise Héritier (Masculin/Féminin I, Odile Jacob Poches, p. 21) : « Chez les Inuit […], écrit-elle, l'identité et le genre ne sont pas fonction du sexe anatomique mais du genre de l'âme-nom réincarnée [d'un ancêtre — puisque les Inuits reçoivent le mythe de la transmigration de âmes]. Néanmoins, l'individu doit s'inscrire dans les activités et aptitudes qui sont celles de son sexe apparent (tâches et reproduction) le moment venu, même si son identité et son genre seront toujours fonction de son âme-nom. Ainsi, un garçon peut être, de par son âme-nom féminine, élevé et considéré comme une fille jusqu'à la puberté, remplir son rôle d'homme reproducteur à l'âge adulte et se livrer dès lors à des tâches masculines au sein du groupe familial et social, tout en conservant sa vie durant son âme-nom, c'est-à-dire son identité féminine. » — Sagesse inuit qui pourrait épargner bien des déboires chirurgicaux et hormonaux à notre temps voulant faire coïncider dans les corps genre (âme-nom) et sexe (réalité matérielle)…

Selon cette sagesse, l’être individuel ne doit pas être confondu, ici jusque dans son genre, avec la réalité préexistante, réalité qui préexiste à la venue dans l’individualité temporelle. C’est qu’au fond, la réalité préexistante est non individuée, au point que, concernant ce qui ne relève pas de “mon” individualité, de “mon moi”, un philosophe comme Averroès, Arabo-Espagnol aristotélicien du XIIe s., parlait de ce qui sera appelé “monopsychisme”. …

C’est-à-dire âme une, commune à l’humanité, comme inconscient collectif. Thomas d’Aquin, autre aristotélicien, parlera, sur cette base, d’individuation par la matière. Autrement dit, l'être commun à l’humanité est indifférencié jusqu’à ce que, animant tel corps, “mon” corps, il y reçoive son individualité, “mon” individualité, y compris le sexe qui détermine le genre temporel, la matière étant l’histoire, le lieu, la part de nature (cela en commun avec les matérialistes, antiques ou modernes). Mais qui s’intéresse encore à ce qu’analysaient ces anciens et modernes-là, reconnaissant ce que nos temps censément plus savants laissent de côté, comme la réalité de la biologie, qui ne s’oppose pas à la structure spirituelle qui la détermine (ou en procède), acceptant les deux comme fait de l’humain, mais non bionique celui-là ?

Parlant d’Averroès, il n'est pas inutile de remarquer que contre l'islamisme menaçant déjà de son temps, via l’imprudence d’un de ses prédécesseurs, Al Ghazali (m. 1111), qui avait écrit une Déconstruction de la philosophie, philosophie à remplacer par les règles religieuses, — Averroès écrivait en réponse une Déconstruction de la déconstruction, pour soutenir que précisément la philosophie, humaine et conventionnellement commune, a vocation à la gestion (pré-laïque) de la cité, et pas des règles religieuses — comme celles qui aujourd’hui postulent une âme genrée différemment que la sexuation du corps. (Est-ce un hasard si de nos jours, l’Iran islamiste est un pays en pointe dans la chirurgie de changement du sexe apparent, corrigeant ainsi l’homosexualité honnie, expliquée comme relevant de la présence de l’âme dans le mauvais corps, un corps d’un autre genre que l’âme ?)

Averroès lui, annonçant que les théories et postulats de type religieux n’ont pas vocation politique, rappelle aussi ce qu’est la notion ancienne de préexistence : être éternel et céleste, "descendu" comme inconscient collectif dans le temps, dans l’oubli, dans la nature douloureuse, dans l’histoire — bref dans la matière, à accepter comme réalité temporelle individuée où seule se construit une civilisation (plutôt que dans des sphères rêvées, y compris concernant le genre, sphères que, comme l'avaient aussi compris les Inuits, l’âme a quitté pour animer un corps temporel qui est forcément le sien — le bon corps dans ce temps).


Effacement et traces

Notre monde actuel confond aussi — outre éternité et matière — contenant et contenu. L'organisation pré-laïque, puis laïque, la laïcité, est le contenant, permettant aux cultes et spiritualités divers, croyants ou pas, de vivre ensemble. Les cultes et spiritualités sont, dans cette perspective, porteurs d’un contenu : ouvrir la cité vers la vie spirituelle, vers la dimension supra-temporelle de l'être.

Devant l’amenuisement des marques du christianisme, d'aucuns s'affolent, évoquant un complot visant à un grand remplacement, et proposent comme alternative… rien. Rien que du contenant : opposer à telle ou telle religion la laïcité, qui n’est pas un contenu spirituel (dont les personnes fréquentant les cultes ont soif) ; mais un contenant que les complotistes ne proposent pas de remplir. Les plus connus des théoriciens du complot du grand remplacement, par ex. tel polémiste, ou encore tel philosophe médiatique, rêvent d’un contenant aux allures de chrétienté, mais professent ne pas croire au Christ (le contenu), dont les enseignements vont à l’encontre de leurs peurs. Contre le Christ et pour la chrétienté, on va jusqu’à professer carrément que Jésus n’aurait pas existé. Un contenant moderne, la laïcité, d’une esthétique plus ancienne, aux allures de chrétienté, avec des églises et temples vides, et pour cause, on évacue de toute force le contenu (pour paraphraser la sentence apostolique : "ayant l'apparence de la piété mais reniant ce qui en fait la force” — ‭‭2 Timothée‬ ‭3, 5‬). Un évêque a répondu récemment aux tenants menaçants de ce ressentiment amer, que si le phénomène les inquiète, ils n’ont qu’à (re)venir dans les églises.

*

La chrétienté, une civilisation, déjà disparue, n’est pas le christianisme comme culte, des cultes, toujours présents. Cela dit, une civilisation n’est pas sans lien avec les cultes qui lui donnent sa substance spirituelle. La civilisation d’Oc, dont Simone Weil évoquait l’effacement, n’est pas sans lien avec le culte cathare qui y évoluait parmi d’autres, et qui a disparu aussi, plus radicalement encore que la civilisation d’Oc, dont un accent comme le mien est la dernière trace patrimoniale provisoire.

Les civilisations sont mortelles, leur patrimoine aussi, y compris les Églises et les cultes. Une Église peut disparaître. L'Église cathare a disparu au XIVe s. Ce fut l’avenir d’un patrimoine dans le temps. Mais qu’en est-il de l’éternité ?

Quel avenir pour notre Église, qui, n’en doutons pas, est constitutive de notre patrimoine commun, le patrimoine de la France, tout en se voulant témoin de la porte de l'éternité ? Jacques Ellul annonçait en 1983 la fin de l'Église réformée comme institution dans les dix années suivantes (cité par Frédéric Rognon, Jacques Ellul : une pensée en dialogue, Labor et Fides 2013, p. 164. Cf. Jacques Ellul, "Supprimons l'institution !", Réforme, n° 2005, 17 septembre 1983, p. 12). Cela si rien ne changeait. Et rien n’a changé… Au fond, Ellul avertissait via une anticipation exagérée de ce qui à présent devient très visible, comme le réchauffement de la planète devient visible : un déclin inéluctable, qui concerne aujourd’hui, malgré quelques soubresauts ici ou là, tout l’Occident, où l’on est focalisé sur le contenant (les institutions) plutôt que sur le contenu (le message). Un patrimoine temporel en déperdition. Une étude sociologique récente montre cela pour les États-Unis, que l’on croyait épargnés : on y constate à présent un déclin des Églises, y compris de celles, évangéliques, que l’on croyait toujours en croissance (Ryan P. Burge, “Mainline Protestants Are Still Declining, But That’s Not Good News for Evangelicals”, Christianity Today, July 13, 2021).

Le Poitou : il fut jusqu’à il y a peu, il l’est encore dans une moindre mesure, un vivier du protestantisme (avec, entre autres les Cévennes, par exemple, plus connues). Le protestantisme en Poitou y est encore réel, un des lieux de notre patrimoine dans le temps, mais oh combien affaibli.

Petite histoire personnelle, concernant l’aspect de mon ascendance familiale dont mon accent ne vient pas — ascendance poitevine en l’occurrence. Il y a une quarantaine d'années, ma sœur et moi, sans que l’un ait influencé l’autre, nous sommes convertis, rejoignant le protestantisme depuis une éducation athée. Plus de quarante ans après, notre cousin germain Guy, professeur d’histoire retraité vivant dans notre village familial poitevin, La Crèche, se lance dans la généalogie et découvre que tous nos ancêtres poitevins étaient protestants, depuis le début du XVIIe siècle au moins, jusqu’à la deuxième moitié du XIXe siècle, où ils finissent par oublier jusqu’à leur passé familial protestant…

La lecture parallèle du livre de l'historien et fils de pasteur poitevin André Encrevé sur Les protestants et la vie politique française. De la révolution à nos jours, a confirmé une intuition concernant cet oubli. Voilà une famille de paysans protestants opiniâtres, résistants pour leur foi jusqu’à la Révolution, qui, la liberté de culte acquise, finissent par oublier jusqu’à leur origine familiale : la liberté acquise, ils ont dû, comme bien d’autres, considérer que le combat avait été victorieux, en parti achevé, à asseoir par l’engagement social qui sera le leur dans le mouvement socialiste. Leur foi, avant de s’effacer, aura été l'avant-garde de leur nouveau combat. Enfouie, mais active de façon souterraine, comme inconscient collectif familial, réactivé comme en réponse à une prière mystérieuse. Écho au livre du prophète Ésaïe (ch. 55, 10-11) : “comme la pluie et la neige descendent des cieux, et n’y retournent pas sans avoir arrosé, fécondé la terre, et fait germer les plantes, sans avoir donné de la semence au semeur et du pain à celui qui mange,‭ ‭ainsi en est-il de ma parole, qui sort de ma bouche : elle ne retourne point à moi sans effet”. Enfouissement d’une semence toujours à même de ressurgir.

Le livre du prophète Ésaïe a pour préoccupation initiale la puissance assyrienne qui, en 722 av. Jésus-Christ, a détruit la capitale du nord d’Israël, Samarie. Les livres bibliques, dont celui d’Ésaïe, dont la perspective est centrée sur la capitale du sud, de la Judée, Jérusalem, parlent de l’oubli, parlent de disparition des tribus du nord vaincues par l’Assyrie. Disparition par l’oubli, l’effacement d’une civilisation consécutive à l'effacement de son culte, l’oubli de la parole qui la fonde. Et Ésaïe d’inviter son peuple, celui du sud, menacé à son tour, à revenir à la parole qui le fonde, “car de Sion sortira la Torah, Et de Jérusalem la parole de l’Eternel” (Ésaïe 2, 3). Ce message d’Ésaïe suite au traumatisme de la chute de Samarie, est une origine probable de la survie du peuple de Judée, lorsqu’il sera vaincu à son tour, son temple de Jérusalem détruit par Babylone, en 586 av. JC : le peuple juif en exil se rassemble dans des synagogues, pour la lecture de la Torah, la méditation de la Parole de Dieu, fondée dans l’éternité, patrimoine d’éternité nous rejoignant dans le temps, en écho à une prière silencieuse, non dite, qui reçoit cette parole d'éternité.

Le livre d’Ésaïe illustre cela par l’annonce de son destin apparent au roi Ézéchias de Judée par le prophète Ésaïe (ch. 38, 1 sq) : « tu vas mourir, tu ne survivras pas » lui annonce le prophète. Parole de prophète, parole imparable, pourrait-on dire ! Ézéchias va sombrer dans le désespoir et mourir. Mais le texte continue : « Ézéchias tourna son visage contre le mur et pria le Seigneur. […] Ézéchias versa d’abondantes larmes. La parole du Seigneur fut adressée à Ésaïe : "Va et dis à Ézéchias : Ainsi parle le Seigneur, le Dieu de David ton père : J’ai entendu ta prière et j’ai vu tes larmes. Je vais ajouter quinze années au nombre de tes jours. » Signe que devant Dieu rien n’est figé.

‭”L’herbe sèche, la fleur tombe, Quand le vent de l’Éternel souffle dessus. — Certainement le peuple est comme l’herbe :‭ ‭L’herbe sèche, la fleur tombe ; Mais la parole de notre Dieu subsiste éternellement.” (És 40, 7-8)




samedi 18 septembre 2021

“Patrimoine pour tous”





“Patrimoine pour tous”, tel est le thème de nos journées européennes du patrimoine de cette année 2021. Je vous propose de nous arrêter au patrimoine spirituel de l’Europe et donc de la France, et particulièrement sur l’accès de tous à ce patrimoine commun que sont les Écritures bibliques et autres textes qui en sont issus. Nous sommes dans un temple protestant : on considérera le rôle de la Réforme et du protestantisme dans cette histoire patrimoniale, et, au-delà, du judaïsme, puis c'est d'un livre juif qu’il s'agit : la Bible, et du développement de cet héritage jusque bien au-delà de l’Europe.

Une citation pour commencer, tirée de l’Introduction au Nouveau Testament de Lefèvre d'Étaples [1525] du pasteur luthérien Pierre Lovy (Nice, 2005, p. 11-12.) : « Le mot de réforme, dans le sens où nous l'entendons aujourd'hui est apparu, semble-t-il, aux États généraux de Tours, en 1484 [Luther a un an]. On y a parlé précisément de la nécessité d'une réforme de l’Église. » Et on entend en trouver le moyen dans la Bible :
« Lorsqu'on lit l’Évangile, poursuit Pierre Lovy, on y découvre un dynamisme permanent. Le royaume de Dieu est une graine semée en un champ. Que le paysan veille ou dorme, la graine germe, donne l'herbe, l'herbe le fruit. C'est une force mystérieuse, inexorable. On peut en dire autant de la parole de Dieu.
Lorsque cette parole est retrouvée dans les vieux textes hébraïques, grecs ou latins, traduite et commentée en langue vernaculaire, cette parole bouleverse peu à peu toutes les couches de la société et ses antiques habitudes. Cette parole ressemble au jeune garçon du temple, debout au milieu des vieux docteurs de la Loi. »
(Pierre Lovy, Introduction au Nouveau Testament de Lefèvre d'Étaples, Nice 1525, 2005, p. 11-12.) Etc.

Quelques années après, au XVIe siècle, les Églises protestantes, qui reçoivent cet héritage, n’ont, pas plus que Luther, l’intention de diviser, mais qu’au contraire leur intention est d’unir ce dont la division est alors connue par catholiques comme protestants (si cette distinction n’est pas alors anachronique) comme un fait avéré bien avant Luther, et dont la réparation n’est pas encore vraiment advenue.

On peut remonter à 1378, où jusqu’en 1418, la chrétienté d’Occident connaît deux papes simultanés. On croit aisément qu’à la suite du concile de Constance, tenu de 1414 à 1418, on est parvenu, après avoir transité par trois papes, à reconstituer l’unité. Sans compter qu’on a alors deux voies différentes de promouvoir l’unité, le Concile souverain ou le pape souverain, c’est oublier un peu vite que la division antécédente ne s’est pas résorbée spontanément parce qu’a été rétablie l’unicité pontificale romaine. La division de la chrétienté en nations devenue apparente quand chaque nation choisissait un des deux papes, ne s’est pas effacée pour autant. En témoigne la guerre de cent ans, qui outre un conflit dynastique, est celui qui oppose les tenants antécédents d’un pape contre ceux d’un autre. Le pouvoir royal français avait choisi celui d’Avignon, l’Angleterre celui de Rome.

En arrière plan, 1308, année où Philippe IV le Bel, roi de France, héritier des premières esquisses d’une future séparation des Églises et de l'État, dues à un philosophe arabe du XIIe siècle, Averroès, dont la pensée est reçue au XIVe s. occidental sous le nom d'averroïsme politique, Philippe IV le Bel marquait sa souveraineté politique en déplaçant la papauté à Avignon, marquant de façon définitive la souveraineté gallicane capétienne, qui ensuite, de conflit en conflit ne fera que s’accentuer, avec ses spécificités théologiques.

Le retour du pape à Rome n’y a rien changé. La France capétienne restera suspecte pour Rome en regard d’une Angleterre alors bien plus soumise. Au point qu’une Jeanne d’Arc, sans compter sa piété de la relation directe avec les voix divines, aurait fait en un autre temps… figure de protestante !

Une France qui marque sa souveraineté religieuse, tandis qu’est apparue une nouvelle puissance, bientôt La grande puissance, l’Espagne, qui veut elle aussi marquer sa souveraineté et qui l’obtient aussi, face à Rome ; mais, elle, avec l’aval de Rome qui autorise ainsi le pouvoir qui le lui demande à créer par exemple sa propre inquisition, en 1478, alors qu’auparavant c’est une institution qui ne dépend pas d’un pouvoir temporel.

Quelques années après, avec la découverte du Nouveau Monde, le pape partage entre Espagnols et Portugais les nouveaux territoires, par le Traité de Tordesillas, en 1494, excluant de fait la France trop peu fiable pour Rome. Il donne par là l’occasion, ensuite, à François Ier, qui renforce son autonomie vis-à-vis de Rome suite à sa victoire de Marignan, en 1515, de remarquer qu’il ignore la clause du Testament d’Adam qui l’exclut du partage du monde…

Bref, à l’entrée du XVIe siècle, les nations ouest-européennes sont pour plusieurs, autonomes vis-à-vis de Rome, qui doit son salut et son unité à un Concile. Les christianismes respectifs sont très divers, entre l’Espagne (très) catholique de la Reconquista, la France dont l’entourage royal promeut l’humanisme évangélique, et l’Angleterre dont bientôt le roi veut faire comme son homologue français et son premier beau-père espagnol : obtenir de la latitude vis-à-vis de Rome. Cela se fera à l’occasion de l’anecdotique affaire matrimoniale du catholique Henry VIII, ennemi théologique de la réforme luthérienne, grand soutien pour cela de Rome dont il obtient le titre de « Défenseur de la Foi ». La rupture anglicane d’avec Rome n’est d’abord rien d’autre qu’un phénomène dans le mouvement des nations. Ensuite, le fils et la deuxième fille d’Henry VIII seront protestants. La rupture d’avec Rome, elle, est catholique.

En amont lointain, un empereur unifiant la chrétienté, celui de Byzance, puis en 800 deux empereurs, dont un, Charlemagne, créé par un évêque de Rome, Léon III, devenant de facto pape unique et clef de voûte de la chrétienté latine, en concurrence avec l'empereur dont c’est jusque là le rôle; cette papauté unifiant la chrétienté d’Occident, a fini par se dédoubler jusqu’à ce qu’un concile, celui de 1418 à Constance, la réunifie ; concile dès lors en concurrence unificatrice avec Rome.

Les deux, Concile de Constance et papauté, s’accordent pour condamner, en 1415, Jan Hus en qui est apparue une troisième option unificatrice concurrente : la Bible. Si c’était là, a-t-on commencé à se demander, plutôt qu’en un Concile ou en la papauté qu’était le fondement unifiant ? Une idée qui fait son chemin…

*

Tel est le contexte, préparé sous cet angle par des noms comme celui de Hus (v. 1370-1415), donc, et déjà avant lui Wycliff (v. 1331-1384) en Angleterre ; autant de noms, parmi d’autres dans cette ligne de la réforme par la Bible — dont tous ne romprons pas avec Rome…
Je poursuis ma citation d'introduction du pasteur Pierre Lovy, concernant les suites du souhait des États généraux de Tours, de 1484, d’une réforme de l'Église sur la base des Écritures :
« Un beau jour de 1516, Didier Érasme de Rotterdam, le prince des humanistes, va publier le Nouveau Testament en grec et en latin […].
Lorsque, quelques années plus tard, le moine Luther, après sa comparution à la diète de Worms, est enfermé à la Wartburg, au printemps 1521, […] il traduit le Nouveau Testament, en langue allemande d'après l'édition d’Érasme […]. Nous sommes en 1522.
L'année suivante, en 1523 […] un autre humaniste du nom de Lefèvre, traduit le Nouveau Testament, en langue française, d'après le latin mais avec un œil sur le grec […].
Deux ans plus tard, l'Anglais William Tyndale, qui a fait le voyage à Wittenberg, traduit le Nouveau Testament en anglais. Nous sommes en 1525. »
(Pierre Lovy, Introduction au Nouveau Testament de Lefèvre d'Étaples, ibid.) Etc.

*

Luther avait été enfermé à la Wartburg en protection (par le prince de Saxe) face au risque que lui valait, suite à sa comparution devant la diète de Worms, en avril 1521, alors qu’on lui demande de se rétracter pour le contenu de ses livres où il soutient la justification par la foi seule, d’avoir tenu face à l’empereur (et roi d’Espagne) Charles Quint les fameux propos : « … À moins qu'on ne me convainque de mon erreur par des attestations de l'Écriture ou par des raisons évidentes — car je ne crois ni au pape ni aux conciles seuls puisqu'il est évident qu'ils se sont souvent trompés et contredits — je suis lié par les textes de l'Écriture que j'ai cités, et ma conscience est captive de la Parole de Dieu : je ne peux ni ne veux me rétracter en rien, car il n'est ni sûr, ni honnête d'agir contre sa propre conscience. »

L’Écriture seule comme principe propre à établir la paix, à commencer par la paix que le monde ne connaît pas (Jean 14, 27), qui n’est pas unité de structure. « Je ne crois ni au pape ni aux conciles seuls puisqu'il est évident qu'ils se sont souvent trompés et contredits. » Rappelons-nous : double papauté un siècle et demi avant, Concile de Constance un siècle avant.

Réputée fondatrice de la liberté de conscience, la réponse de Luther relève bien du principe sola Scriptura — l’Écriture seule. À commencer par la mise en question du commerce des indulgences, et à déboucher sur cette déclaration devant les Grands de l’Empire, il a posé la Parole divine qu’il reçoit dans les Écritures bibliques comme fondement libérateur de la conscience humaine, mais aussi comme principe unificateur.

Principe sola Scriptura, qui verra la parole ainsi semée porter des fruits imprévus par Luther. Libérer l’Écriture, comme il l’a fait, vaut libérer sa lecture. Avec Luther, voire malgré lui s’il le faut : ainsi l’attitude insoutenable du Luther vieux envers les juifs, est liée à ce que, opposant Loi et Évangile, il met au second plan de ce fait, malgré tout, la Bible hébraïque en soi : il en a enseigné des livres — les Psaumes ont été décisifs — ; mais sa lecture en est christocentrique : « Si je veux trouver Dieu, je vais le chercher dans l’humanité du Christ », dit-il. Mais, homme de son temps, Luther croit de là devoir délégitimer finalement toute autre lecture.

Or, laisser parler la Bible ouvre aussi sur le principe sur lequel insistera Calvin : « Scriptura sui ipsius interpres », « l’Écriture est sa propre interprète », ce qui permet à Calvin de constater au-delà du christocentrisme de Luther, la non-abrogation de l’Alliance du Sinaï : reposant sur la fidélité de Dieu, elle ne peut être abrogée. Plusieurs conceptions de la notion d’Alliance, donc.

… Mais aussi, plusieurs compréhensions de la présence du Christ à la Sainte Cène, du baptême, etc., ce qui fonde plusieurs Églises protestantes, à une époque où il y a plusieurs traditions catholiques, on l’a vu…

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Lorsque l’ancienne rupture en nations divisées par référent religieux, remontant au bas mot à 1378, est scellée, en 1555, avec la paix d'Augsbourg qui pose le principe « cujus regio, ejus religio » — « tel roi, telle religion », une brèche a été ouverte vers les guerres civiles européennes par lesquelles la dynastie des Habsbourg tente de réunifier religieusement son Empire (autre principe d’unité échoué : l’Empire). Car le principe adopté lors de la paix d'Augsbourg n'empêche pas la guerre.

En France, la guerre civile fait suite à l'échec du Colloque de Poissy — conférence tenue du 9 au 26 septembre 1561, convoquée par Catherine de Médicis en vue de maintenir la paix religieuse en France (ce qui me semble la disculper du massacre de la St-Barthélémy). La reine-mère tentait par ce colloque d’effectuer un rapprochement, en réunissant quarante-six prélats catholiques, douze ministres du culte protestant et une quarantaine de théologiens. On a failli s'accorder sur la Confession luthérienne d'Augsbourg, qui serait devenue la confession de foi d'une Église gallicane unie ! Mais, on ne refait pas l'histoire : le Colloque échoue. Et, quelques mois après, le 1er mars 1562 est perpétré le massacre de Wassy, en plein culte, qui marque le début de la première guerre de religion en France.

Compte tenu du débouché européen et mondial de ces guerres civiles religieuses, il est imprudent — c’est jouer contre le christianisme — de glorifier de nos jours les martyrs d’un camp contre l’autre : il y en a des milliers dans chaque camp, pour rappeler, hélas, la responsabilité chrétienne des deux camps pour ce qui est advenu. À l’échelle européenne, c’est la Guerre de Trente ans, par laquelle l’empereur espère réunifier les territoires germaniques, mais qui débouche sur la disparition du tiers à la moitié de la population de l’Empire, guerre close par les traités de Westphalie, le 24 octobre 1648, date qui marque aussi la fin de la chrétienté, échouée — remplacée par la civilisation actuelle, notre civilisation libérale, reçue trois mois après en Angleterre, créant la première république moderne lors de la Révolution protestante dite puritaine, reprise aux États-Unis avec la Déclaration d'indépendance en référant à la Bible et en France avec la Révolution française et les Droits de l’Homme gravés sur les tables bibliques reprises du Décalogue puis la séparation des Églises et de l’État, reconnaissant la pluralité des cultes…


RP, Poitiers, Journées européennes du patrimoine, 18.09.2021 (PDF)


samedi 21 septembre 2019

Arts et divertissements, perspective protestante





Journées européennes du du patrimoine 2019 (PDF ici)


Le Décalogue — Exode 20, 4-5 : « Tu ne te feras point d’image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, en bas sur la terre, et dans les eaux plus bas que la terre — pour te prosterner devant elles ; tu ne les serviras point ».

Exode 20, 18 : « Tout le peuple voyait les voix » — formule étrange, qui, pour plusieurs commentateurs juifs, renvoie à l’Écriture, où en quelque sorte, on voit la voix de Dieu.


Le temple comme expression de la Renaissance humaniste et de la sola scriptura

L’Écriture : lieu d’unification, selon la Réforme, suite aux divisions issues du Moyen Âge. Car la rupture de l’unité de la chrétienté latine date, non pas du XVIe siècle, mais du XIVe, avec la division de la papauté-même (en 1378). Depuis, plusieurs mouvances tentent la réunification, une réunification qui ne soit pas de surface, mais vraie et profonde. Les tentatives médiévales de promouvoir l’unité ont échoué, que ce soit le Concile souverain (réuni à Constance de 1414 à 1418) ou le pape souverain. La division ne s’est pas résorbée quand a été rétablie l’unicité pontificale romaine (1418). La division de la chrétienté est restée concrétisée par la division en nations diverses contre un Empire impuissant à unifier.

La Réforme entre dans une des tentatives de réunification. Est apparue en effet une autre option unificatrice concurrente, outre le Concile, le pape, et l’empereur : la Bible. Une idée qui fait son chemin dans la mouvance de la Renaissance humaniste qui prône un retour aux textes de l’Antiquité, les humanités. Retour aux textes bibliques aussi. On sait que toutes les tentatives d’unification ont échoué. La division, remontant donc au XIVe siècle, sera entérinée par l’échec de la dernière tentative de réunification, impériale, qui étend les guerres civiles-religieuses à tout le continent, et consacre la division, au XVIIe siècle.

Quant à la Réforme, avec son principe Sola scriptura, elle participe à plein de la Renaissance, et à sa volonté unificatrice, ainsi qu'à ses incidences sur la conception de l'art. Le mot même de « temple » pour désigner l’église comme bâtiment relève du vocabulaire de la Renaissance.

Un exemple de cette proximité d’avec la Renaissance : Calvin fait jouer l’anagramme de son nom avec celui d’Alcuin, figure centrale du renouveau culturel de époque carolingienne.

La Renaissance, et avec elle la Réforme, entérine la distinction du cultuel et de la nature, dont témoigne en architecture le dépouillement du temple. Un dépouillement qui concerne le temple et le culte, comme un arc-boutant où viennent se transfigurer, se résoudre en parole inaccessible, selon que « Dieu habite une lumière inaccessible » (1 Timothée 6, 16) — Parole pourtant donnée comme Parole révélée —, où viennent se résoudre les arts — tous les arts sont légitimés — qui conduisent à ramener toute chose au Christ (2 Co 10, 4-5).

Exemple — légitimité des arts visuels (cf. infra, œuvre de Yu Inho, peignant la lumière, témoin de la lumière inaccessible). Calvin : « … je ne suis pas tant scrupuleux de juger qu’on ne doive endurer ni souffrir nulle image : mais, d'autant que l'art de peindre et de tailler sont des dons de Dieu, je requiers que l’usage en soit gardé pur et légitime, afin que ce que Dieu a donné aux hommes pour Sa gloire et pour leur bien ne soit perverti et pollu par abus désordonné, et non seulement cela : mais aussi tourné pour notre ruine… (Lettres, 1/11/2)
« Si on voulait conclure qu'il n'est point licite de faire aucune peinture, ce serait mal approprier le témoignage de Moïse. Il y en a qui sont trop simples et qui diront : "Il n'est point licite de faire image." C'est-à-dire de peindre nulle image, de ne faire aucun portrait ; or l’Écriture Sainte ne tend pas là, quand il est dit qu’il n’est point licite de figurer Dieu, pource qu'il n'a aucun corps ; or des hommes c'est autre chose, ce que nous voyons pourra se représenter par peinture… (Opera, 26/156)
« Il reste qu’on ne peigne et qu’on ne taille sinon les choses qu'on voit à l’œil. Par ainsi que la Majesté de Dieu, qui est trop haute pour la vue humaine, ne soit point corrompue par fantômes qui n'ont nulle convenance avec Elle. Quant à ce qui est licite de graver ou de peindre, il y a histoires pour en avoir mémorial ou bien figure ou médaille de bête, de ville ou de pays. Les histoires peuvent profiter de quelque avertissement ou souvenance qu'on en prend, touchant du reste, je ne vois à quoi il sert, sinon à plaisir… (Ibid.,1/391). In A.M. Schmidt, Jean Calvin et la tradition calvinienne, Seuil, coll. Maîtres spirituels, 1957, p. 142-143.


La Réforme entre Parole et musique

La Réforme protestante s’inscrit dans cette idée d’unification par un retour à la prédication d’une parole donné dans la langue du peuple, à partir des Écritures, et d’un culte clair qui en procède. Luther et les autres réformateurs revendiquent ainsi une sobriété esthétique, où tout s’axe pour le service d’une parole compréhensible, avec donc suspicion vis-à-vis de la musique cultuelle, y compris les instruments dont l’orgue en premier lieu, dans la mesure où il risque d’oblitérer la clarté du message (on est dans la lignée classique issue de saint Augustin), suspicion forte, mais très vite moins prononcée chez Luther.

Ainsi, à la différence des réformateurs suisses et notamment Zwingli, Luther (et le luthéranisme en général) admet rapidement la polyphonie, et les instruments, garde le vocable « messe » et même, outre la prédication nécessairement en langue vernaculaire, l’usage du latin en parallèle avec l’allemand, non pour la prédication, mais pour les sections classiques des « messes ». Zwingli préfère qu’au temple, on ne chante pas, qu’on on écoute la Parole de Dieu donnée dans la prédication des Écritures. Calvin admet le chant, des Psaumes, mais a capella de de façon monophonique. La musique n’est pas du tout prohibée, mais ne relève pas de la fonction du culte et du temple.

C’est par le luthérien Bach (il n’est pas seul, il a des précurseurs) que sera introduite l’abstraction musicale au cœur du culte — la musique relevant pourtant plus classiquement en protestantisme de l’art comme « divertissement » (selon le deuxième terme du programme de ces journées 2019 du patrimoine). On est, là aussi, dans l’héritage de la Renaissance. La Réforme participe d’une conception de l’art qui ne lui est pas exclusive.


Arts et abstraction du Moyen Âge à la Renaissance et à nos jours

Renaissance qui, le « dépassant », hérite du Moyen Âge des arts libéraux (ou francs, libres, c’est-à-dire concernant l’intellect) : le trivium : rhétorique, grammaire et dialectique (langage) et le quadrivium : arithmétique, géométrie, astronomie et musique (les sciences des nombres).
… En vis-à-vis des arts mécaniques (concernant la mise en œuvre de ce qui est pensé).

On ne connaît alors pas encore la classification moderne (datant des XIXe et XXe s. — on va y revenir, cf. infra) : 1. l’architecture ; 2. la sculpture ; 3. la peinture ; 4. la musique ; 5. la poésie ; 6. les « arts de la scène » ; 7. le cinéma ; 8. les « arts médiatiques », qui regroupent la radio, la télévision et la photographie ; 9. la bande dessinée ; 10. le jeu vidéo et le multimédia.
À quoi on pourrait ajouter (en 11e) l’art des parfums et l’art culinaire — odorat et goût (outre vue / architecture, sculpture, peinture ; toucher / sculpture ; ouïe / paroles et musique), puisque l’art concerne nos cinq sens.


Cinq sens

En tout cela, il est question de transfiguration de la nature dans l’art — on s’est arrêté sur la vue et l’ouïe —, dont le point culminant est dans la sobriété et le silence du temple, où, dans l’écoute d’une parole donnée à voir et dont la source nous transcende, se résolvent les aspirations de nos sens, nos cinq sens, avec ce qu’ils ont de connexe, en lien entre eux.

Où l’on retrouve l’Exode nous parlant de « voir les voix » — écho chez Baudelaire et ses « Correspondances » :

« La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. »


Sens connexes, d’où il est question d’abstraire pour la faire pressentir l’intuition d’une vérité éternelle ; entre matière et esprit — et retour : appliquer : transformer la matière et soi-même : de la matière à la parole et au silence et retour. Façon de participation de l’humain à la création en marche, voire à la réparation d’un monde abîmé. Réparation du monde, tikkun ‘olam, selon la formule hébraïque du judaïsme, qui correspond (et pour cause : c’est issu de la même Bible) à la conception calvinienne de responsabilité, dont l’art est l’expression qui aboutit dans le retour vers Dieu de toutes choses au jour mis à part de la rencontre de Dieu, jour symbolisé au temple.

Jusque là, il s’agit de participer à l’œuvre créatrice, dans tous les domaines, chose perçue déjà dans l’Antiquité, revivifiée par la Renaissance, l’Antiquité qui donnait à l’art ses fameuses neuf Muses :

Calliope : poésie épique ; Clio : histoire ; Érato : poésie érotique et lyrique ; Euterpe : musique ; Melpomène : tragédie ; Polymnie : pantomime, rhétorique et chants religieux ; Terpsichore : danse et chant choral ; Thalie : comédie ; Uranie : astronomie et géométrie.

… Muses qui nous orientent déjà vers les classifications des arts que nous connaissons, comme la classification contemporaine rappelée précédemment.


Classifications modernes

Kant — luthérien. Risquons une hypothèse : héritier en cela de Bach, puisque issu des mêmes traditions du luthéranisme. Il classe l’art en trois domaines :
1. arts visuels (architecture, sculpture, peinture) ; 2. arts de la parole (poésie, etc.) ; 3. arts de la sensation (musique, couleurs. Cf. Rimbaud : « A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles »).

Hegel — luthérien aussi ; et qui privilégie la parole par rapport à la musique, dans une gradation allant du matériel à l’expressif :
1. l’architecture ; 2. la sculpture ; 3. la peinture ; 4. la musique ; 5. la poésie.

Schopenhauer — se réclamant de Kant et le suivant quant à la primauté de la musique, de la façon la plus radicale puisque non seulement il met la musique au somment des arts, mais il la sort des classifications, en faisant l’expression même de la volonté créatrice à l’origine du monde. Son influence sur Wagner (mais aussi Mahler, etc.) est connue, comme celle de son « disciple » dissident Nietzsche sur Richard Strauss (Ainsi parlait Zarathoustra). Dans tous les cas, on est ici passé dans un au-delà des mots qui est très marquant aujourd’hui, et qui n’est sans doute pas étranger non plus au jazz et au rock, via une rejonction de l’art africain.

Dans tous les cas, on retrouve cette ascèse qui produit la simplification de l’abstraction, dans l’architecture du temple, dans la sobriété, jusqu’à l’abstraction dans les arts visuels (ici aussi dans une rejonction de l’art africain) ; abstraction qui via l’énonciation d’une parole que l’on voit débouche dans un silence dont la musique est la paradoxale expression sonore.


Conclusion : entre Parole « vue », musique et silence, « ramener tout au Christ »…


Dans un effort intellectuel, un combat spirituel, comme une prière de tous les sens, ainsi se présente l’art — 2 Corinthiens 10, 4-5 : « Car les armes avec lesquelles nous combattons ne sont pas charnelles ; mais elles sont puissantes, par la vertu de Dieu, pour renverser des forteresses. Nous renversons les raisonnements et toute hauteur qui s'élève contre la connaissance de Dieu, et nous amenons toute pensée captive à l'obéissance de Christ. »


RP, Journées européennes du du patrimoine, Poitiers, 21/09/2019


Yu Inho (peintre coréen) : « Je veux dessiner une image de la source d'inspiration avec la lumière.
En introduisant l'éclat de la vérité, une autre respiration qui respire et revitalise notre vie quotidienne, nous avons voulu exprimer les émotions du moment dans le sens de la vie, telles que "sens" et "relation". Je ne repose pas mon pinceau pour inviter la lumière, le "toit en ciel", à embrasser tant de vies avec amour.
J'espère que la lumière de la guérison brillera dans mon travail et qu'elle portera comme fruit "qu'il y avait de la lumière". »



samedi 19 septembre 2015

La Parole, une mémoire d'avenir





« Une histoire d'avenir », annonce le programme de ces Journées européennes du patrimoine 2015 : mais y a-t-il un avenir ? Peut-être pas ! En tout cas pas « écrit » au sens où on pourrait en connaître quelque chose. L'avenir, s'il doit y en avoir un, est ce que, avec crainte ou espérance, l'on envisage au présent ! L'avenir n'existe pas, ou pas encore – s'il doit jamais exister ! L'avenir n'est qu'hypothétique, de même que le passé n'existe pas, ou n'existe qu'au présent, comme mémoire.

Mémoire comme enracinant un avenir possible. Mémoire où une parole d'avenir s'enracine au fond de nous-mêmes comme parole... prophétique – « prophétie » qui n'est jamais divination (rappelons-nous : rien n'est écrit de lisible) ; mais lieu d'enracinement de l'avenir jusqu'en l'inconscient. Comme « Les rêves [qui] peuvent quelquefois annoncer certaines situations bien avant qu'elles ne se produisent. Ce n'est pas nécessairement un miracle, ou une prophétie. Beaucoup de crises, dans notre vie, ont une longue histoire inconsciente. Nous nous acheminons vers elles pas à pas, sans nous rendre compte du danger qui s'accumule. Mais ce qui échappe à notre conscience est souvent perçu par notre inconscient, qui peut nous transmettre l'information au moyen du rêve. » (C.G. Jung, L'homme et ses symboles)

« Patrimoine du XXIe siècle », précise le thème de ces journées 2015. Un élément de patrimoine du XXIe siècle en ce début de ce siècle : la mémoire de ce qui va de 2001 à 2015, qui offre déjà quelque chose de ce siècle à sa lecture, sa relecture, selon cette étymologie de religion : relecture. En religion protestante, en relecture protestante (particulièrement, et à l'instar des religions juive et chrétienne en général), la « méthode » de lecture, de relecture, de remémoration donc, se situe en regard de la Bible – de la Parole biblique qui s'ouvre par la révélation de la création comme effet d'une Parole, la Parole créatrice, avec une injonction à notre mémoire : notre avenir se source comme parole qui nous fait être et comme mémoire de cette parole où il s'enracine comme avenir possible.

Pour illustrer cela, parlant de mémoire, on se souvient de la série télévisée « Mission Impossible » et de son invariable introduction : « Bonjour, Monsieur Phelps. Votre mission, si toutefois vous l'acceptez... ». Etc. Introduction qui, après la description de ladite mission, se terminait par ces mots : « Ce message s’autodétruira dans cinq secondes ».

*

Le silence (message autodétruit), écho silencieux au silence d'avant le message, d'avant la mission... Puis la parole, qui crée et confie la mission – l'avenir donc – via son acceptation, acceptation qui pour chacun de nous a eu lieu : nous avons accepté : la preuve, nous sommes ici !, en ce monde – car notre mission est portée en ce que nous sommes – qui marque le fait que nous l'avons acceptée.

Nous n'avons pas demandé à naître ?, croyons-nous communément. Erreur de perspective. Non seulement nous en fûmes d'accord, nous en sommes d'accord, mais nous fûmes même d’accord avec ce que nous sommes individuellement – jusqu'à nos appartenances civilisationnelles, religieuses, etc. Autant d’aspects de ce qui est notre mission – mission choisie – mission « toutefois acceptée », malgré la rouspétance selon que lorsqu'une âme est envoyée en ce monde, elle rechigne, comme le rapporte une tradition du judaïsme. Puis (gardant toutefois des traces rouspétancières de cette rechignance), elle oublie...

Car cela s'ancre avant même notre naissance. Avant le passage à l’être. Le désir d’être qui débouche sur la conception, la croissance du fétus puis la naissance, via les contractions de la mère. Françoise Dolto nous enseigne que l’enfant est le produit de trois volontés. Celle du père et de la mère, certes, mais aussi la sienne propre. Il ne viendrait pas à l’être sans son désir propre de devenir !

*

Par analogie, il est possible de dire que la Création est advenue parce qu’elle l’a bien voulu ; nous l’avons bien voulu ! Avant même d’être. Prière silencieuse, comme volonté d'advenir, de la création non encore advenue, prière qui a été émise et exaucée. La question face au mal est de savoir si l’on a bien fait ! Quoiqu’il en soit, c’est fait : le monde est là.

Prière comme volonté d'advenir / d'avenir, prière dans le silence à laquelle répond une parole...

Ainsi le Prologue de l’Évangile de Jean enseigne qu' « au commencement était la Parole », en écho au livre de la Genèse où la création procède dans la Parole créatrice : « Dieu dit » et la chose fut... Et la Parole est devenue chair poursuit l’Évangile de Jean – comme accomplissement d'une espérance (l'Évangile de Jean parle de la venue du Christ). Ce faisant on demeure, plus que jamais, au cœur de la parole performative, créant ce qu'elle dit, ouvrant donc un avenir potentiel, ouvrant sur son actualisation, sa réalisation.

Prière silencieuse, prière dans le silence, prière d'être à laquelle répond une parole qui fait être : Dieu dit « Que cela soit », et cela est.

Le cœur de cela est exprimé dans le mythe juif du Tsimtsoum - ou contraction - (du rabbin Isaac Luria) :
« C'est en concevant le vide en soi pour accueillir l'altérité du monde, c'est en se retirant de lui-même en lui-même que Dieu créa le monde. De ce vide de Dieu, surgit le monde. La création de l'espace vide rend possible l'altérité à partir de la séparation. » (Marc-Alain Ouaknin, Concerto pour quatre consonnes).
« Né à Jérusalem en 1534 et mort à Safed en 1572 à l'âge de 38 ans, Isaac Louria a enseigné à un moment clef de l'histoire d'Israël, quand elle s'est trouvée confrontée à l'expulsion des juifs d'Espagne (1492) et à l'émergence de la pensée moderne. […] La Cabale de Rabbi Isaac Louria […] distingue trois temps dans la création.
[Tsimtsoum / retrait – Chevirat / brisure – Tiqoun / réparation]
Tsimtsoum : Retrait. Dieu ne commence pas par se révéler à l'extérieur de lui-même, mais par se retirer de lui-même, en lui-même. Par cet acte, il laisse au vide une place en son sein. Il se retire […], il crée un espace pour le monde à venir. […] Pour se manifester, il aura fallu qu'au préalable il se retire, qu'il laisse place à un néant à partir duquel la création est possible. »
(Marc-Alain Ouaknin, Tsimtsoum, Introduction à la méditation hébraïque, Albin Michel, 1992, p. 31)

Extrait du livre "L'Arbre de Vie" du Cabaliste le ARI (Isaac Luria) - traduction Nelly Baron © :
« Sache qu'avant la création, seule existait la lumière supérieure
qui, simple et infinie,
emplissait l'univers dans son moindre espace.
Il n'y avait ni premier ni dernier, ni commencement, ni fin,
Tout était douce lumière harmonieusement et uniformément équilibrée
En une apparence et une affinité parfaites,
Quand par Sa volonté furent créés le monde et Ses créatures,
Dévoilant ainsi Sa perfection,
- source de la création du monde -,
Voici qu'Il se contracta en Son point central,
Il y eut alors restriction et retrait de la lumière,
Laissant autour du point central entouré de lumière
Un espace vide formé de cercles.
Après cette restriction, d’En-haut vers En-bas
Un rayon s'est étiré de la lumière infinie
Puis est descendu graduellement par évolution dans l'espace vide.
Épousant le rayon, la lumière infinie dans l'espace vide est alors descendue,
Et tous les mondes parfaits furent émanés.
Avant les mondes, il n'y avait que Lui,
Dans une Unité d'une telle perfection,
Que les créatures ne peuvent pas en saisir la beauté,
- car aucune intelligence ne peut Le concevoir,
Car en aucun lieu Il ne réside, Il est infini, Il a été, Il est et Il sera.
Et le rayon de lumière est descendu
Dans les mondes, dans la noire vacuité,
Chacun de ces mondes étant d'autant plus important
Qu'il est proche de la lumière,
Jusqu'à notre monde de matière, au centre situé,
A l'intérieur de tous les cercles, au centre de la vacuité scintillante,
Bien loin de Celui qui est Un, bien plus loin que tous les autres mondes,
Alourdi à l'extrême par sa matière,
Car à l'intérieur des cercles il est,
Au centre même de la vacuité scintillante... »


Silence / prière puis parole / promesse dans un amour souffrant. Car la réponse à la prière de la création demandant silencieusement d'advenir, la réponse qui lui ouvre l'avenir est souffrante comme toute réponse d'amour. Car c'est une réponse d'amour que cette réponse, chargée de « malgré », car l'avenir sera aussi chargé de souffrance – faisant dire à L’Ecclésiaste que le plus heureux est encore celui qui n'est pas né, qui n'a pas vu le mal qui se fait sous le soleil. Mais la réponse est offerte pourtant, souffrante comme tout don d'amour. Je crois que c'est ce que la première épître de Jean a lu de la crucifixion : signe d'un amour souffrant depuis l’origine du monde. C'est dans cette épître en effet que l'on trouve la fameuse formule, « Dieu est amour », qui fonde l'autre formule de la seule même épître : « Dieu est lumière ». Car ce mystère originel donne son sens, sa lumière, au monde. L'avenir porté dans cette parole comme réponse est un risque perçu ipso facto, celui de l’exaucement de cette prière silencieuse, exaucée quand même, par amour, amour souffrant ipso facto.

Parole créatrice : c'est ce qu’en donne le récit biblique : récit / promesse et ouverture, un récit qui donne depuis ce 14 septembre 2015 la date symbolique de 5776 années depuis cette ouverture, au récit de la création du monde vers un avenir pas écrit. Ouvert comme possibilité de parole / de réponse, qui, en réponse au silence, fonde l'avenir éventuel dans la mémoire enfouie de cette parole / promesse. Une Parole comme mémoire d'avenir...


Journées européennes du patrimoine 2015
"Le patrimoine du XXIᵉ siècle, une histoire d’avenir"
RP, Poitiers 19/09/15





samedi 14 septembre 2013

Une parole protectrice qui traverse l’Histoire





Un symbole pour commencer : du temple de la rue des Écossais détruit en 1945 lors des bombardements alliés de la deuxième guerre mondiale — le temple situé entre la gare et le siège de la Gestapo, qui se trouvait rue des Écossais, était forcément exposé —, du temple détruit ne fut épargnée que la table sainte et la Bible posée dessus…

Cette Bible a depuis disparu, volée. Disparue, comme les Tables de la Loi, cœur du temple de Jérusalem, disparues depuis la destruction du temple par les Babyloniens, en 586 av. JC. Et déjà auparavant, on n’y trouvait pas l’original, détruit par Moïse dans sa colère suite à l’épisode du veau d’or. Il était dès lors marqué que le texte gravé, puis le texte écrit, renvoie à un au-delà de lui-même.

Dans la Bible retentit une parole d’au-delà des mots, une parole donnée comme promesse de présence — Exode 3, 14, « Dieu dit à Moïse : Je serai qui je serai. Et il ajouta : C'est ainsi que tu répondras aux Israélites : “‘Je serai’ m'a envoyé vers vous.” » Je serai avec vous. Promesse d’une protection autre que ce que nous en concevrions, protection silencieuse, même quand tout est détruit.

« Cent ans de protection du patrimoine / 1913-1013 », selon le thème de cette année de nos journées européennes du patrimoine, cent ans auxquels fait écho l’éternité de la promesse de protection, symbolisée la subsistance du Livre sur la table sainte, lui-même écho, dès qu’on l’ouvre, de la parole qui subsiste éternellement (Es 40).

*

Dès les origines, il est question de cette parole, de la parole qui précède et fonde le monde quand elle est énoncée. « Au commencement était la parole » dit Jean 1, 1 en écho à la Genèse où Dieu parle et la chose advient : « Dieu dit que la lumière soit et la lumière fut ». Dès avant même la création de l’oreille… Parlant d’une parole qui précède tout son. La parole précède le son et précède l’ouïe qui la reçoit !

L’ouïe la reçoit comme en écho : « écoute Israël », écho primordial.

Cela est « caché aux sages et aux gens intelligents, mais révélé aux tout-petits » (Mt 11, 25).

« Les cieux racontent la gloire de Dieu, et l’étendue manifeste l’œuvre de ses mains. Le jour en instruit un autre jour, la nuit en donne connaissance à une autre nuit. Ce n’est pas un langage, ce ne sont pas des paroles dont le son ne soit point entendu » dit le Psaume (19, 1-3).

Car « qui entendra si personne n’énonce la parole » qui fait écho à la parole éternelle ? — un écho qui résonne à nos oreilles quand la parole est proclamée.

Une parole qui est infiniment au-delà des mots qui en énoncent l’écho dans le temps.

Cela parce que la parole dont il est question est non seulement un écho de la parole éternelle, mais parce que cette parole éternelle précisément est au-delà de ce qu’on entend : elle crée. En termes psychologiques, on dirait qu’elle est performative.

La parole crée ce qu’elle prononce. La parole éternelle est reçue quand elle est obéie. Dieu dit, et la chose advient. Au point que le mot pour parole en hébreu, désigne aussi la chose.

L’écoute n’est donc pas une chose vaine, qui passe par une oreille et ressort par l’autre, mais elle crée ce qu’elle annonce. Et en premier lieu, elle crée la liberté en faisant venir à l’être qui la reçoit en obéissance.

Mais cela ne se peut que dans une énonciation compréhensible — c’est la proclamation intelligible, claire, qui est dans l’annonce dont parle Paul concernant l’Évangile, en écho au prophète Joël : « Quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé ». Comment entendront-ils si personne ne proclame, de façon intelligible cette parole ? — écho d’une parole éternelle qui est au-delà de toute compréhension, au point que le nom qui est porté dans la parole prononcée… est imprononçable !

Il se traduit en obéissance à une parole, obéissance dont le premier écho est la louange. Cela pour un hommage à la parole qui est au-delà même des mots qui la portent. Et donc, au bout du compte, une louange digne de la parole à laquelle elle fait écho — un écho porté à nos sens, à notre sens auditif, à notre ouïe —, qui nous porte au delà des mots, nous ramène au-delà des mots.

Cet écho qui ramène au-delà des mots pour dire la louange d’une parole qui est au-delà des mots, c’est là la musique. Hommage sonore à une parole qui précède le son !

« La véritable musique est le silence et toutes les notes ne font qu’encadrer ce silence », a dit le musicien de jazz Miles Davis.

Bel hommage à la parole éternelle qui résonne dans le silence et dont notre proclamation ne fait que dire l’écho sans lequel cette parole ne sera pas entendue. Réponse en louange dans des sons qui ont l’humilité de reconnaître qu’ils ne font qu’encadrer ce silence, musique primordiale dans laquelle retentit la parole qui précède tout son.

Voilà qui donne un rythme dont le premier temps précède le temps : la parole qui est avant le son, avant le monde, avant les mots : la parole créatrice.

Le deuxième temps est l’écho qui lui est fait dans la proclamation de la bonne nouvelle : cette parole est venue jusqu’à nous, jusqu’à nos sens, elle résonne à notre ouïe, à notre sens auditif.

Le troisième temps est cet autre écho que donne la louange. L’œuvre d’harmonisation, dans une abstraction logique et chiffrée que traduisent les notes est tension et prière qui désigne celui que l’on n’atteint pas, celui dont le nom est au-dessus de tout nom. Maître d’œuvre de cet ouvrage de l’Esprit : Bach, bien sûr, dont le philosophe Cioran, dans un des ces élans d’enthousiasme qui cinglent nos désespoirs qu’il sait si bien traduire, a dit que « Dieu lui doit tout » ! (In Syllogismes de l’amertume, p. 120) — sa musique devenant même pour Cioran la seule preuve de l’existence de Dieu ! (In Aveux et Anathèmes, p. 37.) Façon de souligner combien ses mises en son des chiffres de la création ont su merveilleusement rendre hommage à la parole issue du silence qu’ils ont pour tâche d’encadrer…

Ce rythme en trois temps donné à notre sens auditif nous conduit alors au cœur de la louange du Père qui du cœur du silence émet la parole créatrice dont le Fils est le dévoilement à nos sens de sorte que l’Esprit puisse lui ramener l’écho de nos louanges…

*

C’est ce que nous dit déjà l’Exode chapitre 3, donnant le nom de Dieu, nom plein de la promesse que nous avons évoqué — nom ultimement imprononçable :

Exode 3, 1-15 :
1 Moïse faisait paître le petit bétail de Jéthro, son beau-père, qui était prêtre de Madiân ; il mena le troupeau au-delà du désert et arriva à la montagne de Dieu, à l'Horeb.
2 Le messager du SEIGNEUR lui apparut dans un feu flamboyant, du milieu d'un buisson. Moïse vit que le buisson était en feu, mais que le buisson ne se consumait pas.
3 Moïse dit : Je vais faire un détour pour voir ce phénomène extraordinaire : pourquoi le buisson ne brûle-t-il pas ?
4 Le SEIGNEUR vit qu'il faisait un détour pour voir ; alors Dieu l'appela du milieu du buisson : Moïse ! Moïse ! Il répondit : Je suis là !
5 Dieu dit : N'approche pas d'ici ; ôte tes sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens est une terre sacrée.
6 Il ajouta : Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob. Moïse se détourna, car il avait peur de diriger ses regards vers Dieu.
7 Le SEIGNEUR dit : J'ai bien vu l'affliction de mon peuple qui est en Egypte, et j'ai entendu les cris que lui font pousser ses tyrans ; je connais ses douleurs.
8 Je suis descendu pour le délivrer de la main des Egyptiens et pour le faire monter de ce pays vers un bon et vaste pays, un pays ruisselant de lait et de miel […].
9 Maintenant, les cris des Israélites sont venus jusqu'à moi, et j'ai vu l'oppression que les Egyptiens leur font subir.
10 Maintenant, va, je t'envoie auprès du pharaon ; fais sortir d'Egypte mon peuple, les Israélites !
11 Moïse dit à Dieu : Qui suis-je pour aller auprès du pharaon et pour faire sortir d'Egypte les Israélites ?
12 Dieu dit : Je serai avec toi ; et voici quel sera pour toi le signe que c'est moi qui t'envoie : quand tu auras fait sortir d'Egypte le peuple, vous servirez Dieu sur cette montagne.
13 Moïse dit à Dieu : Supposons que j'aille vers les Israélites et que je leur dise : « Le Dieu de vos pères m'a envoyé vers vous. » S'ils me demandent quel est son nom, que leur répondrai-je ?
14 Dieu dit à Moïse : Je serai qui je serai. Et il ajouta : C'est ainsi que tu répondras aux Israélites : « “Je serai” m'a envoyé vers vous. »
15 Dieu dit encore à Moïse : Tu diras aux Israélites : « C'est le SEIGNEUR (YHWH), le Dieu de vos pères, le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob, qui m'a envoyé vers vous. » C'est là mon nom pour toujours, c'est mon nom tel qu'on l'évoquera de génération en génération.

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Un nom bien mystérieux ! Un nom dans lequel se fonde l’interdit et l’impossibilité de représenter Dieu. Un nom que l’on ne possède pas, un nom dont on ne peut que dire : qu’il soit sanctifié ! Un nom qui fonde une exigence, un effort, un détour, comme celui de Moïse contournant le buisson annonçant ce nom insaisissable.

Un détour qui ouvre vers des libérations inattendues, à commencer par celle que Moïse portera au peuple captif auprès de Pharaon.

La libération est présente dans ce nom même et dans son inaccessibilité, dans l’exigence de sa sanctification, dont le contournement du buisson, « pour voir »… — pour voir qu’on ne verra rien ! — est déjà le signe : le signe et le fondement de l’art et de la culture issus de cette révélation biblique. Un Dieu qu’on ne voit pas, et donc qu’on ne peint pas, qu’on ne sculpte pas, ou que l’art visuel ne dit qu’en détours, autant d’abstractions partant des traces, que celui qui a promis sa présence protectrice laisse comme simples traces. Plus tard Moïse s’entendra dire : tu me verras par derrière, tu ne verras donc que les traces que je laisse.

Un art et une culture du dépouillement, de l’abstraction, en naîtront, concernant le sens visuel comme tous les autres sens, tactile, gustatif et olfactif, lors de nos cérémonies symboliques, et auditif, pour une musique visant à l’essentiel, au dépouillement des formes, à l’abstraction — dont une forme accomplie est sans doute celle développée par Bach / Soli Deo Gloria ; mais aussi par ces envolées priantes des spirituals tendant vers l’inaccessible, encore le détour de Moïse vers celui qui promet sa présence qui ouvre à ses traces. Des traces induites par la parole de l’inaccessible. Des traces comme carrefour entre la parole biblique et le monde — laïque — où elle fait retentir ses échos.

*

C’est un lieu commun de dire que dans la société laïque, laïque est généralement compris comme ce qui relève du domaine public, à côté du religieux compris souvent comme affaire « privée » — selon cette distinction relativement simple, apparemment fonctionnelle… mais qui demande quelques précisions, notamment des distinctions au sein des deux domaines, public et privé.

On peut ainsi distinguer, dans le domaine privé, deux pôles : le privé partagé et l’intime.

L’intime est ultimement inaccessible au partage. Le privé partagé relève d’espaces qui ne sont pas publics. En terme de propriétés (privées), il peut être marqué par des panneaux « privé ». Il peut cependant être accessible, avec l’accord des propriétaires. Ce qui n’est pas le cas des espaces privés intimes. Notons qu’il y a des degrés d’accès du privé à l’intime : l’intime au sens strict est le religieux — « Deus intimior intimo meo » selon la formule de saint Augustin : « Dieu m’est plus intime que ce qui m’est intime ». Inaccessible comme le nom qui retentit depuis le buisson ardent. Entre le privé partagé et l’intime, il y a donc une série de degrés, allant jusqu’au plus intime, comme l’intériorité religieuse, qui n'est connue que du croyant et de son Dieu.

Dans le domaine public, on peut de même distinguer deux pôles : d'un côté le domaine public commun est celui où la règle est la laïcité, sphère dans laquelle aucune religion ni philosophie ne sont fondées à imposer leurs rites et pratiques. Cela ne veut pas dire pour autant que les organismes des religions et philosophies soient cantonnés au domaine strictement privé. L’exercice du culte est public !

Il l’est sous peine de relever de volontés sectaires. C’est ainsi qu’il me semble falloir parler d’un second pôle : celui des « domaines publics communautaires », avec des rites communautaires. Si le religieux proprement dit relève non seulement du privé, mais même de l’intime, les célébrations, l’enseignement et la culture qui en procèdent, débouchent dans la sphère publique, sans qu’il ne s’agisse de la sphère commune, laïque, pour autant.

Les rites communs, comme les célébrations qui marquent l’unité d’une nation (par exemple le 14 juillet pour la France), sont distincts des rites publics communautaires. Mais il y a des recoupements : par exemple Noël qui est à la fois fête publique communautaire chrétienne, et fête commune, jour officiellement chômé en France. On n’est ni dans le privé, ni a fortiori dans l’intime, mais dans un des lieux carrefours que sont l’art et la culture.

*

Le temple, expression architecturale de l'art et de la culture, est un de ces lieux d’articulation, espace commun ouvert sur la Cité.

Où la dimension architecturale de la culture rejoint parfaitement ses autres dimensions. Le fait que le temple, espace intermédiaire, espace public où résonne une parole structurant la vie intérieure, intime, soit à même d’accueillir la vie culturelle dans la Cité — relève de l’expression concrète de cette dimension intermédiaire que représente le temple.

Nous voilà au cœur de cette distinction entre l’espace intérieur et l’espace public et de son articulation. La parole énoncée en ce lieu est donc vouée à structurer nos vies intérieures en faisant écho public (c’est aussi en ce sens que le temple est un lieu de carrefour) — écho public à une Parole, la parole de Dieu, qui déborde infiniment son énonciation et a fortiori l’espace où elle retentit. Et laisse ses traces et échos en art — et ici, on a débordé du strictement cultuel, on est dans le culturel, dans le patrimoine commun.

Le temple porte l’écho de la parole qui structure notre vie intérieure. Parole de la foi qui produit ses échos et ses traces dans une vie artistique et culturelle spécifique et ouverte. Voilà comment une parole de liberté don d’un Dieu que nul n’a jamais vu, est appelée a retentir dans ce temple aussi comme traces d’art et de culture au cœur d’une Cité appelée ainsi toujours à nouveau à la liberté… en écho d’autant de traces de ce qui nous atteignant dans notre intimité la plus intime demeure indicible, ne se dit que comme promesse : « je serai », signifiée dans les traces laissées comme culture et comme art.


RP,
Poitiers,
Journées européennes du Patrimoine,
14.09.13


samedi 15 septembre 2012

Un enracinement secret : le patrimoine dans le ciel



Patrimoine caché. Vous avez dit « patrimoine ». Et quid du « matrimoine » ? Si je dis « patrimonial », on sait tous à quoi cela renvoie — au patrimoine. Si maintenant je dis « matrimonial »… on sait aussi à quoi cela renvoie : au mariage — plus qu’à un enracinement ou à un héritage de quelque nature soit-il. Et pourtant…

Voilà qui me semble être une belle illustration de ce que peut être un patrimoine caché, caché au cœur de même de nos mots, mots parfois enfouis sous l’histoire et sa violence…


J’ai donc dit « matrimonial » : au temps où le protestantisme était clandestin en France, et où les actes pastoraux des Églises de la Réforme n’étaient pas reconnus, il fallait pour être à « l’état civil » (ou ce qui ne l’était pas encore), en passer par les rites célébrés par les ministres de l’Église catholique romaine, seule reconnue par l’État d’alors. Les couples protestants voyaient leur mariage non reconnu s’il n’était célébré par un prêtre…

Voilà une « matrimonialité » — secrète en quelque sorte —… qui pouvait valoir de… « petites vengeances » dans les registres de baptêmes.

Un des fidèles de ma paroisse précédente m’a transmis les actes de baptême de ses ancêtres, qui valent de brève citations… À titre de… matrimoine caché…

Par exemple (cf. illustration) : « L’an mil sept cent cinquante, et le vingt neuvième de janvier, a été baptisé Louis Fraysse fils bâtard de Louis Fraysse et de Thérese Montez, religionaires calvinistes vivant en concubinage scandaleux, pour avoir refusé être instruits des principes de la religion catholique, apostolique et romaine, ni en faire profession, habitants la ville de Saint Rome du Tarn, né le vingt septième dudit mois de la susdite année, son parrain a été Louis Blaquier, tailleur, et la marraine, Françoise Baleous, illettrés présents. […] » Etc.
Suit la signature du curé.

Autre formulation lors d’un baptême précédent dans la même famille : « L’an mil sept cent quarante huit et le vingt six décembre, par Maître Louyde Jean-Pierre de Lescure prêtre, notre vicaire soussigné, a été baptisé Pierre Jean Teyssier fils bâtard de Pierre Teyssier et de Marie Fraysse, hérétiques calvinistes, vivant en concubinage scandaleux dans la ville de Saint Rome du Tarn, née le 25 du mois de la présente année […]. »

Etc.

C’était un exemple — via une famille, en l’occurrence dans le Tarn — de ce qu’a connu aussi le Poitou protestant pour se maintenir durant des décennies, deux siècles, sans jamais user de violence pour se révolter, comme cela fut à un moment le cas dans les Cévennes. Une réalité oubliée, issue de la brutalité de l’histoire, et qui cache une part de patrimoine, quasi secret — une part de richesse pour tous, déposée comme un trésor caché, pour le bénéfice de tous.

Un trésor qui nous parvient à tous, quelle que soit notre tradition religieuse, du temps où on ne négligeait rien pour réduire ses témoins à l’ordre régnant, depuis, dès 1681, les fameuses dragonnades (loger des soldats — les dragons — qui avaient pour tâche tacite de perpétrer dans les familles logeuses exactions et pillages divers, jusqu’à ce que la famille renonce à sa foi) — débouchant sur l’illusoire affirmation de la fin de l’existence des protestants, et en conséquence la révocation en 1685 de l’Edit de tolérance signé par Henry IV, jusqu’à l’exil forcé des pasteurs, sous peine de mort, cela accompagné de l’interdiction de l’exil des non-pasteurs (raisons économiques obligent) — cela contre des peines comme les galères.

Certains ont réussi à s’exiler (voir le journal de l’instituteur Jean Migault), ou à exiler leurs enfants pour les scolariser dans des pays où la foi était libre. On a même bien sûr, parlant d’instituteur, interdit le travail d’enseignement aux « hérétiques ».

On est allé jusqu’à tenter la séduction financière : on finançait les passages à la « bonne religion ». On n’a réussi à séduire que quelques escrocs se convertissant éventuellement plusieurs fois pour toucher plusieurs fois la prime !

Bref, rien n’y a fait, au fond, malgré les quelques succès réels, mais essentiellement amers… qui ont réussi à inspirer à plusieurs les voies du dégoût, précédant la déchristianisation.

Mais on a aussi renforcé la solidarité : des catholiques protégeaient les hérétiques, les avertissant, par exemple, de l’arrivée des troupes.

Mais faire lâcher ceux qu’on nommait les opiniâtres, non. De l’humiliation quotidienne à la menace, terrible, en passant par tous les autres procédés imaginables, rien n’y a fait. On a refusé le geste pourtant simple qui consistait à passer à une foi dont on se dit que tout de même, elle n’était apparemment pas si différente de l’autre que cela.

Rien n’y a fait. Les « hérétiques » calvinistes sont allés pour maintenir droite et sauve leur conscience jusqu’à préférer — sans compter la mort — perdre tous leurs biens matériels, patrimoine et héritage à transmettre, qui pouvaient être et ont été saisis.

Mais contre quels autres biens ?

Interdits de culte, ils ont maintenu un culte secret, au désert, ou familial, ici souvent de l’ordre du « matrimoine », tant les mères ont joué un rôle décisif dans la transmission d’une foi interdite de catéchisme.

Quel est donc le bien qui valait tant pour n’être point lâché, quel patrimoine caché, quel secret — parfois caché sous une conversion factice, pour avoir la paix —, quel enracinement secret qui vaut à ce trésor mystérieux d’être préféré à tous les enracinements ?

*

Leur secret, celui qu’ils nous ont légué, est dans ce qu’en dit Jésus : ils y ont trouvé ce qui leur a donné cette force. Un exemple de ce qu’il dit de ce patrimoine caché — Matthieu 13, 44-48 :
44 "Le Royaume des cieux est comparable à un trésor qui était caché dans un champ et qu’un homme a découvert : il le cache à nouveau et, dans sa joie, il s’en va, met en vente tout ce qu’il a et il achète ce champ.
45 Le Royaume des cieux est encore comparable à un marchand qui cherchait des perles fines.
46 Ayant trouvé une perle de grand prix, il s’en est allé vendre tout ce qu’il avait et il l’a achetée.
47 "Le Royaume des cieux est encore comparable à un filet qu’on jette en mer et qui ramène toutes sortes de poissons.
48 Quand il est plein, on le tire sur le rivage, puis on s’assied, on ramasse dans des paniers ce qui est bon et l’on rejette ce qui est sans intérêt."


*

Voilà une série de brèves paraboles qui nous disent que le Règne de Dieu a quelque chose de caché. Voilà donc en effet que le Royaume des cieux est comme un trésor — comme un patrimoine précieux — que l’on cache dans un champ ; et c’est le champ que l’on achète, c’est pour acheter le champ que l’on vend tout. Et mieux que cela, on y cache le trésor. Et si on ne procède pas ainsi, le trésor sera perdu.

Certes ce qui intéresse l’acheteur, c’est le trésor, et pas le champ, mais pour avoir le trésor, il faut bien acheter le champ. Certes c’est le trésor qui est intéressant, la seconde parabole, celle de la perle de grand prix le rappelle : c’est pour elle qu’on vend tout.

Le Royaume des cieux est donc comparable à un filet qui ramasse tout, dit la troisième parabole. Le texte ne dit même pas toute sorte de poissons ; il dit : des choses de tout genre ! Je suis tenté de dire : des bons poissons, et aussi des rascasses, et même des vieux pneus et des boîtes de conserves ! Le tri, on le fait après.

Jusque là, on ne peut, et ne doit, que tout ramasser, même si ce qui nous intéresse, ce sont les bons poissons — comme l’acheteur du champ, qui ne produit peut-être que des ronces, est intéressé par le trésor. Mais c’est pour acheter le champ qu’il vend tous ses biens : « là où est ton trésor, là sera ton cœur » enseigne aussi Jésus…

*

Mais les « toutes sortes de choses » prises dans le filet y sont donc comme ensemble, cela vaut jusqu’à à l’intérieur de soi. Le trésor est bien un trésor caché. Et jusqu’en notre intimité, une séparation devra donc se faire, en nous. Comme le précise Jésus ailleurs, ici, à l’intérieur de soi : « jugez-vous vous-mêmes afin de n’être pas jugés ». Le jugement étant aussi séparation, il s’agit d’une séparation d’avec le mal qu’il faudra donc lâcher.

Or c’est cette connaissance que n’avaient pas les persécuteurs, qui voulant séparer les rascasses, pneus, et autres hérétiques d’avec les bons poissons, gardaient le mal en eux, le mal persécuteur. On sait ce que cette attitude a donné, on sait ce que cela continue de donner ; aujourd’hui, fous sanglants contre bombardements aveugles de guerres prétendues justes ou préventives.

Le Talmud avertissait : « quand un méchant persécute un juste, Dieu est du côté du juste contre le méchant, quand un méchant persécute un méchant, Dieu est du côté du méchant persécuté contre le méchant persécuteur, quand un juste persécute un méchant, Dieu est du côté du méchant persécuté contre le juste persécuteur ».

Tenter de faire venir le Règne de Dieu comme si nous avions en la matière plus de pouvoir que Dieu, c’est faire venir en lieu et place du Paradis espéré, un enfer !

Dieu a envisagé les choses autrement. Que nous disent au fond ces paraboles ? Que le Royaume des cieux « ne vient pas de façon à frapper les regards », qu’on ne fait pas avancer le Règne de Dieu à force de forcer les choses. C’est de cela qu’on été témoins les opiniâtres persécutés. Un seul refuge, secret : la conscience — patrimoine essentiel.

Ce qui nous conduit au cœur de l’Évangile de la foi qui en a habité ses témoins persécutés, celui de la confiance seule. Le Royaume des cieux est de l’ordre de la semence à recevoir de la seule écoute de la Parole de Dieu — et il caché jusqu’au Royaume espéré dont l’instauration n’est pas de notre compétence — et c’est très bien ainsi. L’inutilité sanglante, des pleurs et de la violence le montrent.

Être de l’ordre de la semence, c’est la nature du trésor qui est au cœur du Royaume.

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Un trésor inépuisable : « tout scribe instruit du Royaume des cieux est comparable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et du vieux », poursuit Jésus après cette série de brèves paraboles — de ce trésor intérieur et extérieur : on en tire de façon inépuisable, toute sorte de choses : « du neuf et du vieux ».

On peut rattacher ce « neuf et vieux » aux « toutes sortes de choses » prises au filet. Pour dire qu’il n’est vraiment pas de notre bénéfice de faire le tri en mettant dehors ce que nous jugerions indésirable : j’ai parlé des rascasses comme de mauvais poissons — mais attendez, et la bouillabaisse ! Voilà donc qu’on aurait eu tort de jeter la rascasse ! Les vieux pneus, donc — quoique ! Tel pêcheur bricoleur qui trouve ça dans son filet en ferait bien une balançoire pour ses enfants…

Qui sait si le Royaume de la promesse est sans balançoires faites avec des vieux pneus ? Il y a bien selon Ésaïe, des charrues faites avec des vieilles épées !

Eh bien il s’agit de tout vendre, et donc de tout se laisser arracher éventuellement, pour ce champ-là. Voilà le patrimoine secret, l’enracinement céleste qui a guidé ce qui ont choisi de tenir ferme. Jésus leur avait dit, au creux de leur conscience, quel précieux trésor y est caché : c’est le Royaume des cieux — et il n’est pas ailleurs : il est là, dans le remerciement pour ce que Dieu nous donne à y voir.

Le ciel dans tout ça ? J’ai parlé de patrimoine dans le ciel. Ce n’est pas le ciel atmosphérique, ou interplanétaire, ou galactique !

C’est le vrai secret de ceux qui ont mené la liberté de leur conscience jusqu’à nous — « quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme ta porte, et prie ton Père qui est là dans le lieu secret ; et ton Père céleste, qui voit dans le secret, te le rendra. » (Matthieu 6, 6).

C’est là le patrimoine dans le ciel — le ciel comme lieu le plus secret de nous-même, lieu de la rencontre du Père céleste : une conscience libérée. « Ma conscience est liée par la Parole de Dieu disait Luther à ceux qui voulaient le voir se rétracter de sa foi : il n’est pas bon d’aller contre sa conscience ».

C’est le patrimoine caché que nous ont transmis ceux qui ont refusé de faire taire leur conscience pour lui préférer l’aisance apparente : ce patrimoine là est un trésor plus précieux que les apparences et le transitoire ; trésor plus précieux que le champ qui le contient — ou tout autre richesse devient simplement un écrin pour ce patrimoine-là, trésor intime, secret spirituel ; « tout près de toi, dans tes mots et dans ton cœur ».

RP
Poitiers, Patrimoine caché - Journées européennes du patrimoine,
15.09.2012