<script src='http://s1.wordpress.com/wp-content/plugins/snow/snowstorm.js?ver=3' type='text/javascript'></script> Un autre aspect...: Réception cathare de l'"Ancien Testament"

jeudi 26 juin 2014

Réception cathare de l'"Ancien Testament"



(photo ici)

Ancien Testament et cathares. Voilà qui a priori peut sembler étrange, pour ne pas dire une gageure, quand on a longtemps pensé que les cathares rejetaient l’ « Ancien Testament » — je vais revenir sur l'expression et la raison pour laquelle je l'ai mise entre guillemets, et sur le rapport entre Ancien Testament et Bible hébraïque. Ancien Testament et cathares. Gageure apparemment quand on sait par ailleurs que l'Occitanie médiévale où les cathares sont devenus célèbres du fait de la Croisade qui a été déclarée contre les terres d'Oc pour les exterminer et quand on sait qu'ils ont été l'occasion de la mise en place de l'inquisition — ; cette terre a été un temps un lieu de tolérance relative de l’hérésie, et elle a permis l’existence d'un judaïsme florissant. Voilà le nœud où je vous propose d'entrer pour voir ce qu'on peut en recevoir quant à nos rapports contemporains entre juifs et chrétiens — via la Bible. Car les cathares contrairement à ce qu'on a longtemps pensé étaient des chrétiens, dont les textes découverts depuis le XXe siècle nous informent du fait qu'ils lisaient l'Ancien Testament — et qu'ils sont des témoins d'une des formes anciennes du christianisme.


Le catharisme comme branche de l'origénisme

Les cathares sont les témoins tardifs d’une forme de christianisme ancien — des historiens ont parfois nommé leur foi un paléo-christianisme —, dont l'initiateur le plus célèbre fut le père de l’Église Origène, qui vivait en Égypte à Alexandrie aux IIe-IIIe siècles. Les cathares sont des héritiers lointains, à leur façon, de ce christianisme d'une mouvance dont Origène est une figure significative, bien que pas la seule. Il joue un rôle décisif dans l’Église ancienne, étant un des premiers théologiens chrétiens a avoir eu une influence réellement universelle. Élément essentiel pour notre sujet, Origène enseignait que nos âmes préexistaient dans le paradis céleste et que suite à un péché commis dans ce paradis, elles sont déchues dans des corps terrestres, nos corps, lieu de leur châtiment — ces corps que les cathares appelaient « tuniques d’oubli ». C'est cet enseignement, certes durci, qui fera l’essentiel de ce qu'on appelle le dualisme cathare, qu'on a cru antan être un manichéisme.

Cet enseignement de la préexistence des âmes et de leur chute dans des corps, très largement répandu dans l’Église ancienne — connu aussi dans le judaïsme —, a fini par être marginalisé, recouvert par d’autres explications chrétiennes du récit de la faute d'Adam, et notamment d’autres explications des tuniques de peau dont sont revêtus Adam et Ève suite à leur faute. L’enseignement officiel cesse bientôt de lire le texte ainsi. Mais parmi les courants chrétiens qui l’avaient fait leur, tous n’abandonnent pas cet enseignement sur les tuniques de peau de la Genèse, perçues comme tuniques d’oubli de notre éternité perdue pour les cathares. (On voit déjà qu'il est question d'Ancien Testament, ici la Genèse.)

C’est largement là que s’origine le catharisme — et son équivalent bogomile de la Bulgarie à la côte adriatique : des chrétiens attachés à un ancien enseignement. Ce qui permet de percevoir une des façons anciennes, dans le christianisme, de lire les Écritures, et les livres qui sont désormais reçus comme Ancien Testament.

Un enseignement chargé certes de potentialités dualistes (mais pas manichéennes) que dénonceront ses ennemis. Une dualité entre notre éternité perdue d'un côté et l’enfer récurrent, ou à tout le moins le purgatoire, de notre triste condition terrestre de l'autre.

Toute la question est alors : comment se libérer de cette condition, comment réintégrer la mémoire perdue de notre éternité ? La réponse des cathares : par le don du Saint Esprit, recevoir la lumière du Christ, venu vers nous depuis ce paradis céleste dont lui n’est pas déchu (de là les remarques des ennemis des cathares sur ce qui serait leur docétisme : l’idée que le Christ n’a pas revêtu, sinon en apparence, la même chair que nous).

Pour ce qui concerne les autres êtres humains, il n'y a d'issue que de recevoir cette lumière apportée par le Christ, par le don de l’Esprit saint signifié par l’imposition des mains d’un « parfait » comme les textes d’Inquisition nomment les cathares ordonnés, d’un « bon homme », ou d’une « bonne femme » selon l’appellation que préfèrent leurs croyants.

Le rite de cette imposition des mains, signe du « baptême spirituel », est appelé le consolament en occitan, consolamentum en latin — on pourrait traduire « consolation » en français. On est dans une interprétation de la promesse de Jésus : je vous enverrai le consolateur, à savoir l’Esprit saint, de la part du Père.

Le don de l’Esprit comme baptême spirituel fait accéder au statut d'ordonné, de « parfait », appelant à vivre désormais une ascèse de type monastique. Jusque là les croyants cathares vivent comme tout un chacun.

Ce don de l’Esprit saint, ce baptême spirituel, est la seule voie du salut — jusque là nous demeurons englués dans l’oubli de notre véritable nature, jusque là nous prenons pour réalité ce qui n’est qu’illusion, création du diable : la vie terrestre, la vie de ce monde.

Le consolament est la porte de la réintégration de la mémoire perdue, la porte des cieux, la porte du paradis oublié, la porte du salut, le mariage spirituel avec notre esprit, notre esprit saint demeuré au ciel lors de notre chute — car l'Esprit saint est donné, réintégré, comme esprit personnel. Seul un « parfait » peut conférer le sacrement de ce baptême spirituel…

En tout cela, aucun rejet — j'y reviens — de l'Ancien Testament, comme on l'a souvent dit et cru, mais un type de lecture « spirituelle » que l'on peut percevoir, une lecture transposée de la lettre historique correspondant à l'histoire maléfique de ce monde, au plan céleste, celui de la préexistence et de la réintégration de cet état d’avant la chute des âmes (c'est en ce sens que l'on peut employer les guillemets : le texte pour lui-même se voit préférer une relecture parlant d'événements célestes).

L'héritage origénien déjà permet de le soupçonner, mais en outre depuis 1939 et la découverte d'un important traité cathare — Le livre des deux Principes —, on sait qu’il n'y a pas de doute : les cathares lisaient l'Ancien Testament. Mais qu'est l'Ancien Testament ? Quel rapport a-t-il avec la Bible hébraïque ? Question étrange tant on considère que ce sont là deux noms pour désigner la même chose...


Bible hébraïque et Ancien Testament

Le travail effectué à travers le dialogue judéo-chrétien nous permet de dire aujourd'hui que Bible hébraïque et Ancien Testament sont deux choses distinctes. Certes les livres sont les mêmes (en tout cas pour le canon protestant), mais ils sont compris de façon telle qu'ils désignent au fond des réalités distinctes.

Contrairement à l'Ancien Testament, qui suppose un Nouveau !, la Bible hébraïque — je ne vous apprend rien — se suffit à elle-même. La Bible hébraïque est la Bible de Jésus aussi, qui cite La Loi et les Prophètes, ou La Loi les prophètes et les Psaumes (les Psaumes qui sont le premier livre des Écrits). Bref quand Jésus cite la Bible dans les Évangiles — il suffit de les lire — il cite ce qui se résume dans l'expression le Tanakh, soit la Bible hébraïque, qu'il reçoit comme elle est donnée avec la Torah en son cœur, puis, comme en cercles concentriques, les Prophètes et les Écrits (ou selon le nom du premier livre, les Psaumes).

Le Nouveau Testament cite aussi une autre Bible, qui sera celle de l’Église primitive étendue à l'Empire romain de langue grecque, la Bible des LXX — celle de plusieurs livres du Nouveau Testament grec, une Bible traduite en grec au IIe siècle avant Jésus-Christ sous l'égide du roi grec d’Égypte Ptolémée, une Bible très importante alors pour le judaïsme de langue grecque, centré à Alexandrie. La Bible des LXX range les livres dans un autre ordre que la Bible hébraïque, et ce n'est pas indifférent — l'ordre en question, essai de rangement historique, débouche sur la conversion du roi Cyrus au monothéisme donnée dans une version grecque du livre de Daniel, plus longue que celle de Bible hébraïque.

La LXX contient en plus des livres de la Bible hébraïque des livres qui ont été retenus par les Églises orthodoxes qui les intitulent « autorisés à la lecture ». (L’Église éthiopienne en a quelques autres en plus de ceux de la LXX.) Certains des livres de la LXX ont été retenus par l’Église catholique qui les a canonisés au XVIe siècle au Concile de Trente et les a donc intitulés « deutérocanoniques ». Elle hérite du retour relatif à la Bible hébraïque consécutive au travail de saint Jérôme (Ve siècle) et de la traduction latine, la Vulgate. Les protestants n'ont retenu que les livres de la Bible hébraïque.

Mais les uns comme les autres offrent un autre ordre de classement des livres, ordre inspiré en partie de la LXX, mais qui débouche sur l'idée que les livres de la Bible hébraïque ouvrent sur l’attente du Nouveau Testament : c'est cela l’Ancien Testament : la reprise des livres de la Bible hébraïque (plus quelques autres pour les non-protestants) avec le Prophète Malachie en dernier, perçu comme annonçant Jean le Baptiste qui ouvre le Nouveau Testament. (L'ordre hébraïque a été repris seulement dans la deuxième moitié du XXe siècle dans des traductions comme la TOB.)

Ces quelques éléments d’histoire des livres permettent de comprendre que la Bible hébraïque et l'Ancien Testament sont deux réalités distinctes, à savoir deux types de perception des mêmes livres (à quelques livres près si l'on considère la version des LXX).

Le Nouveau Testament ne connaît pas encore d'Ancien Testament proprement dit. On n'y trouve que la Bible hébraïque sous les mots de Jésus, et la Bible des LXX, citée dans quelques livres. Et on y trouve les racines exégétiques qui verront la Bible hébraïque et la LXX devenir l’Ancien Testament des chrétiens, ce qui suppose nécessairement un Nouveau par rapport auquel il est Ancien. La notion d'Ancien Testament relève d'un type chrétien d’exégèse, de lecture de la Bible, dont les cathares sont des témoins, spécifiques certes, mais fort utiles pour comprendre la façon chrétienne traditionnelle en général de recevoir les textes bibliques. C'est dans cette mouvance que se situent les cathares qui lisent l'Ancien Testament dans la version latine d'alors.


L’œuvre d'Origène et les cathares

Il s'agit d'une exégèse dite spirituelle spécifique, distincte, quoique parfois proche, des lectures spirituelles du judaïsme. Une exégèse sous plusieurs angles classique en christianisme. L'exégèse spirituelle en question dans le christianisme réfère à Jésus-Christ bien sûr, Jésus-Christ perçu comme clé de Bible, inaugurant un monde nouveau, et de ce fait, cette lecture entre dans les composantes du dualisme entre les deux mondes, celui d'ici bas et celui d'en haut que Jésus inaugure ici-bas. On perçoit ici deux niveaux de sens des Écritures, au-delà du sens naturel un sens spirituel spécifique. On verra qu'il faudra dire en fait trois (naturel, psychique et spirituel), puis, plus tard, quatre. Cela dit, ce type de lecture rejoint un classique dès le judaïsme hellénistique, depuis Philon d'Alexandrie notamment — figure clé de ce judaïsme du monde grec d'alors, vivant au premier siècle de notre ère, contemporain de Jésus —, jusque dans la future orthodoxie chrétienne ancienne, héritière d'Origène d’Alexandrie, en passant par les diverses gnoses.

Philon déjà, outre le sens naturel ou historique, discerne deux autres sens de l’Écriture, un sens moral et un sens spirituel. Les trois sens correspondent à la tripartition de l'homme comme corps, âme, esprit, fondant respectivement les sens naturel, psychique, spirituel.

Chez Philon, le sens psychique et le sens spirituel que l'intellect discerne sous le sens naturel et sous son expression rituelle, ne les nient pas. C'est le cas aussi de l'Épître aux Hébreux, d'une pensée de la mouvance de Philon, qui elle, y prend cependant l'occasion de relativiser par anticipation l'importance du rite juif, vu sa foi en l’imminence de l'avènement du Royaume, ceci en commun avec le courant majoritaire du christianisme primitif. Cette attitude qui permet l'intégration des païens, est encore celle d’Origène bien qu'alors, la relativisation du rite et de la lettre qui le portait se soit accentuée.

Déjà la distance s'était creusée entre d'une part le spiritualisme de Philon et du Nouveau Testament, et d'autre part son débouché en une relativisation de la valeur de la lettre. C'est là un point de contact avec les gnoses pour lesquelles relativisation du sens naturel devient attribution de la création de ce monde à un démiurge inférieur. Puisque les trois sens recoupent aussi trois puissances à l’œuvre dans la création, ce que l'on trouve chez Philon : le logos, la puissance poétique et la puissance royale, cette dernière recoupant le démiurge des gnostiques, ce créateur de notre monde inférieur.

La réaction anti-gnostique que l'on trouve dans une lignée des Pères de l'Église qui va de Justin Martyr à Irénée tient à souligner la continuité historique entre l'Ancien et le Nouveau Testaments : apparemment positive, cette lignée est assez ambiguë puisqu'elle est liée à la théologie de la substitution : la continuité historique devenant aisément en soi substitution !

À côté de cela, reste toutefois la dualité entre le sens historique et les autres sens : c'est là la certitude de toute exégèse chrétienne ancienne dont Origène reste le grand Maître.

Origène est un grand bibliste. On connaît ses Hexaples, une vaste synopse où il met en parallèle les six grandes versions de la Bible alors connues, de la Bible hébraïque à la LXX. On connaît son œuvre immense d'exégèse et de commentaires.

Si Origène lui-même ne nie pas la valeur historique du texte, il n'en reste pas moins que son legs de la pratique systématique du dualisme exégétique au très grand profit du sens spirituel, porte la question de la valeur — nécessairement moindre — du sens naturel et du monde physique et historique qui lui correspondent.

Cette pratique de la Bible se généralise dans le christianisme ancien, pratique d'héritage origénien en grande partie donc, qui lorsque l'origénisme est condamné en 553, n'a pas pour autant spontanément disparu. Une forte influence qui marque aussi l'Occident.

Cette influence de la tradition du maître alexandrin ne doit pas être perçue comme une fidélité scrupuleuse à une synthèse dogmatique, mais comme libre spéculation sur un mode théologique dont il est une figure marquante — et cela en héritier lui-même (on a parlé de Philon, on pourrait aussi parler de Paul). Origène représente éminemment une tradition qui n'a rien d'isolée.

Une tradition qui est ancrée dans relativisation progressive du rite juif par le christianisme primitif — mais qui n'est pas substitution. Relativisation lente et progressive. Ainsi l'Épître aux Hébreux, relativisant la nécessité de l'expression littérale du cérémonial mosaïque — le Royaume de Dieu s'étant approché — n'entend probablement pas remplacer ce rituel — qui est sien, les éléments particulier du culte chrétien primitif n'ayant de sens que par rapport au rite hébraïque — par un autre cérémonial similaire. Et toutefois le christianisme y viendra, parallèlement à sa perte du sens l'imminence de la Parousie et de l'avènement déjà quasi-actuel de la fin du vieux monde.

Bientôt l'attente accentue sa verticalité : l'attente de l'instauration du Royaume s'estompe pour être après le IVe siècle, généralement abandonnée. À cette époque la dimension horizontale de l'attente est d'une certaine façon réalisée dans la Pax christiana romana de l’Empire converti, qui déçoit forcément ! Place alors à la dimension verticale de l'espérance.

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Le système théologique d'Origène fournit des éléments importants à cette espérance verticale. Son système est développé dans un ouvrage dont nous est restée la version latine : De Principiis, d'un écrit grec — Peri Archon (i.e. Des Principes). Un ouvrage important basé sur une exégèse spirituelle de la Bible, où l'on voit l'héritage d'Origène chez les cathares. Origène enseigne que l'Histoire du salut est celle du retour de nos âmes déchues à leur état céleste originel. On peut reconnaître dans cet enseignement d'Origène plusieurs éléments présents aussi parfois dans le judaïsme. Origène ne crée pas son système de toute pièce...

Origène enseigne que Dieu a créé un nombre déterminé d'âmes, les nôtres, qui suite a un péché commis au ciel, ou à une imprudence au temps heureux de cette préexistence, ont été précipitées, en punition, au statut de démon pour les pires, dans des « tuniques de peau » que sont nos corps, pour les moins fautives. C'est ainsi qu'Origène interprète, à la suite de nombreux exégètes juifs, le texte de la Genèse sur les tuniques de peaux : « Dieu vit que l'homme et la femme étaient nus, et qu'ils en avaient honte, et leur fit des tuniques de peau ». Origène avait la sagesse de refuser d'imaginer que les tuniques en question avaient été cousues par Dieu après qu'il eut égorgé quelque animal. Origène y voyait tout simplement nos corps, retenant l'idée rabbinique que nos corps originels, avant cette chute, étaient des corps de lumière, des corps célestes, tels que Paul les promet aux Corinthiens pour la résurrection (1 Corinthiens 15). À l'inverse, la faute nous avait vu déchoir dans des tuniques de peau, corps lourds, charnels, corruptibles, mortels, tragiques, en proie à d'épouvantables maladies, des corps reçus, certes de la charité de Dieu, mais en conséquence d'une faute indicible. Une faute céleste indicible dont l'initiateur, le plus coupable de tous, le père du mensonge, du péché, est devenu le diable, selon la lecture allégorique qu'Origène fait d'Ésaïe 14 : astre brillant, lumière du matin — ce qui est traduit par « Lucifer » en latin —, qui as voulu t'égaler à Dieu, tu as été précipité... la chute.

Tous les esprits célestes n'ont pas péché : ceux qui n'ont pas péché sont les bons anges, auxquels sont semblables les fils de la résurrection selon Luc. À la tête de ceux qui n'ont pas péché, Jésus, Fils éternel de Dieu, uni à sa Parole. C'est lui que Dieu envoie pour racheter, pour ramener à son Royaume céleste ceux qui sont déchus.

Tel est globalement le système d'Origène, en partie abandonné, ou redit en d'autres termes dans le christianisme catholique du Moyen Âge, mais développé et accentué chez les cathares. Par exemple, pour les catholiques, on ne parle plus de préexistence, mais on continue à croire à la chute de Lucifer. Pour les cathares, on maintient globalement le système, mais on précise, par exemple, ce qu'Origène ne faisait pas, que le monde mauvais dans lequel nous sommes déchus ne peut pas être tel qu'il est l’œuvre du Dieu bon : c'est dans un monde tellement diabolique que nous avons été précipités que le diable doit d'une façon ou d'une autre y avoir mis la main à la pâte. C'est là une pâle imitation du monde céleste promis d'où nous sommes déchus.

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En Occitanie médiévale. Le moment cathare : de mi-XIe et racines jusqu'à début XIVe

Le catharisme, qui n'est pas uniquement occitan, loin s'en faut, n’apparaît pas en Occident avant l’an mil — et même avant le milieu du XIIe siècle pour le catharisme proprement dit.

Aux alentours de l’an mil, on a les premiers bûchers d’hérétiques, que les textes appellent volontiers « manichéens ». Puis les traces de l’hérésie disparaissent pour un siècle — tout au long de la réforme dite grégorienne durant laquelle la papauté et notamment le pape Grégoire VII qui donnera son nom à la réforme, reprend les revendications, les exigences de plus de pureté de l’Église, qui sont celles des hérétiques. Plusieurs historiens y ont vu un rapport avec la disparition momentanée de l’hérésie.

Au XIIe siècle, le catharisme proprement dit apparaît dans les textes, selon ce nom — cathares — jamais revendiqué par les hérétiques, mais que leur donne en premier un clerc allemand, abbé prémontré, Eckbert de Schönau en 1163.

Les hérétiques en question sont combattus alors principalement par les cisterciens, avec Bernard de Clairvaux : on les trouve sous sa plume dès 1145.

Les hérétiques en question connaissent un lien ecclésial attesté avec l’hérésie bogomile qui va de la Bulgarie à Constantinople et jusqu’à la côte adriatique, notamment la Bosnie. On date parfois ce lien de 1167, la date, selon un document (intitulé la charte de Nicétas) toutefois parfois contesté, d’un « concile » cathare réuni à St-Félix dans le Lauragais près de Toulouse en présence d’un évêque bogomile, Nicétas. En sa présence et avec son aval sont organisés, selon le document, les évêchés cathares occidentaux. Quoiqu'il en soit de ce document, le lien avec les Bogomiles est largement attesté par ailleurs.

L’hérésie bogomile était signalée, elle, en Orient chrétien depuis le milieu du Xe siècle, soit un siècle avant les premiers bûchers en Occident et plus de deux siècles avant que la rencontre bogomilo-cathare soit attestée.

L’importance de l’hérésie cathare en Occident est devenue telle que Rome juge bientôt nécessaire de déclencher une Croisade, en 1209, contre les terres de Toulouse et Carcassonne où l’hérésie est prospère et où elle est de fait tolérée. Croisade déclenchée au motif officiel de l’assassinat sur les terres d’Oc du légat pontifical, Pierre de Castelnau.

Auparavant la prédication anti-cathare s’est développée, d’abord de la part des cisterciens, mais elle n’a pas eu le succès escompté. Puis un ordre a été créé à ce propos : les dominicains. Parmi les mouvements prédicateurs anti-cathares ou concurrents, mentionnons aussi les vaudois et les franciscains. De ce côté (parfois côté franciscains spirituels), surtout côté vaudois, qui seront interdits et connaîtront la persécution à leur tour, on assiste par la suite à un rapprochement d’avec les cathares (ce qu’on a appelé la solidarité hérétique).

La croisade, à laquelle dans un premier temps, la royauté française ne se joint pas très volontiers — avec Philippe Auguste qui traîne les pieds ; seuls des vassaux s’engagent —, la croisade prospère dans un bain de sang.

Le massacre de Béziers est resté célèbre avec son fameux « tuez-les tous Dieu reconnaîtra les siens » prononcé par le nouveau légat du pape, le cistercien Arnaud Amaury. On a glosé sur l’authenticité de la déclaration, pour l’admettre finalement : c’est bien dans des textes catholiques qui en font la louange qu’on la trouve.

Le comte de Toulouse finira par être destitué au profit du croisé Simon de Montfort. Le transfert d’autorité est entériné par le IVe concile de Latran, en 1215. Mais le comte jusque là légitime, de la dynastie des Raimond, ne l’entend pas de cette oreille. Raimond VII réintégrera son titre au traité de Paris après la croisade royale lancée en 1226 par Louis VIII. Le traité de Paris, ou de Meaux, ou Meaux-Paris, passé sous Louis IX (saint Louis), scellera les conditions de la défaite et de la réintégration de Raimond VII de Toulouse. Cela débouchera sur le rattachement, ou faut-il dire l’annexion, l’intégration en tout cas, du comté de Toulouse au Royaume de France via mariage : il est prévu par le traité qu’Alphonse de Poitiers, le frère du roi de France Louis IX, épouse la fille et seule héritière du comte de Toulouse Raimond VII, Jeanne de Toulouse. À la mort d’Alphonse, en 1271, les terres de Toulouse entrent définitivement dans le domaine royal français. Et Avignon ira à la Papauté.

Les cathares, eux n’ont pas disparu pour autant, et se sont organisés, dès 1229 avec la capitulation de Raimond VII, en Église clandestine ayant son siège sur la butte de Montségur, qui sera défaite en 1244 au prix du bûcher, devenu célèbre, des 225 « parfaits » qui y sont réfugiés.

Auparavant, puisque la croisade, qui a abattu Toulouse, n’est pas pour autant venue à bout de l’hérésie, on a organisé la répression. Moment significatif : la création de l’Inquisition pontificale, en 1233, par le pape Grégoire IX. Sa gestion est confiée aux dominicains (Dominique n’en est évidemment pas le créateur : il est alors déjà mort ! — depuis 1221).

L’Inquisition, au prix d’un « travail » redoutable, véritable prodrome des totalitarismes modernes, instaurant la suspicion et la délation, viendra à bout du catharisme, malgré la persévérance d’une hérésie qui parvient même à se revivifier sous l’impulsion et avec la prédication des frères Authié. Mais en 1321, avec le bûcher du dernier parfait, c’en est fini de l’hérésie, même s’il reste encore des croyants — même si une Église se survit encore en Bosnie jusqu’au XVe siècle, où elle sera engloutie dans les conquêtes turco-musulmanes.


Cathares : exégèse chrétienne classique et spécifique à la fois. Les quatre sens de l’Écriture

Revenons à la question des Écritures. Le Moyen Âge propose plusieurs option de subdivision des sens des Écritures. Le P. Henri de Lubac, dans son livre Exégèse médiévale, les quatre sens de l’Écriture, décrit le processus historique de cette approche : « Les uns à la suite d'Origène et de Jérôme, retiennent la trichotomie : histoire, morale ou tropologie, mystique ou allégorie ; les autres exploitent la quadruple distinction de Cassien et Augustin, reprise par Bède et Raban Maur : histoire, allégorie, tropologie, anagogie. » Il s’agit d'un dédoublement du troisième sens, pour en faire un quatrième. C'est, précise De Lubac, Bède le Vénérable (672-735) qui « en a frappé la formule définitive ». Notons qu'en perspective chrétienne, trois ou quatre sens reviennent fondamentalement à deux : la lettre d'un côté, le sens historique ; l'esprit de l'autre, les deux ou trois autres sens... correspondant finalement grosso modo aux deux Testaments. La différence entre allégorie et anagogie est que si celle-là concerne l’Église, cette dernière concerne le monde à venir, la Jérusalem céleste.

« Tout vient du hiatus qu'il a bien fallu constater dès le premier jour entre les deux avènements du Christ. Étant donné ce hiatus, le sens spirituel de la Bible, qui était un sens eschatologique, devait nécessaire se subdiviser en trois » — ce qui, avec le sens naturel fait quatre : sens naturel ou historique, sens moral, sens allégorique, sens anagogique. C'est ce quatrième sens qui sera retenu et privilégié par les cathares, les trois autres concernant d'une façon ou d'une autre la création diabolique, l'enfer de ce bas monde où nous sommes déchus, monde façonné d'une manière ou d'une autre par le diable — la violence persécutrice en apporte, si besoin était, une preuve supplémentaire.

Comme tout ce qui touche au monde de la chair est frappé de la griffe diabolique, tout ce qui y réfère dans les Écritures en est touché aussi. Cela ne concerne pas seulement l'Ancien Testament, mais aussi le Nouveau. Cela concerne les trois premiers sens, le sens naturel ou historique, qui concerne ce monde déchu, le sens moral qui enseigne comment y vivre, le sens allégorique, qui revient à l'histoire du monde déchu puisque Jérusalem y devient l’Église historique, substituée à Israël — on voit qu'une théologie de la substitution n'est pas tant le fait des cathares que de leurs ennemis. Seule la dimension radicalement spirituelle portée par le sens anagogique relève du Dieu bon. Les cathares sont plutôt dans une théologie et une exégèse de la transposition : l'héritage historique ne les intéresse pas. C'est ainsi qu'on peut voir qu'il y a une autre lignée de lecture chrétienne de l'Ancien Testament, remontant aux origines chrétiennes, et qui n'est pas en soi de l'ordre de la substitution, mais d'un choix de lecture spirituelle parmi celles que pratiquait à l'époque le judaïsme.

La Bible est donc lue par les cathares en regard de la chute initiale dans ce monde infernal. Et tout y est référable. Lire la Bible comme processus historique en ce temps avec ces violences relève certes de l’inspiration diabolique, une lecture qui ne délivre pas de ce monde, mais y laisse captif celui qui ne perçoit pas la dimension spirituelle. Mais une autre lecture est possible, une lecture strictement spirituelle, selon le sens anagogique : les appels à la délivrance dans les Psaumes sont appels à la délivrance de la captivité dans la chair, Babylone est ce bas monde, que ce soit chez les Prophètes ou dans le livre de l'Apocalypse. L'Exode est lue comme délivrance de ce monde de péché, toujours compris comme expression de la chute en ce monde. Une lecture de la Bible en vue de libérer les âmes de ce monde, telle est la lecture cathare, qui concerne l'Ancien Testament comme le Nouveau.


RP,
Réception de l'"Ancien Testament"
en Occitanie médiévale : le moment cathare

AJC Antibes, 26/06/14



4 commentaires :

  1. Je suis de nuance théologique plutôt protestante libérale et depuis quelque temps, j'ai le sentiment de me détacher de l'Ancien testament. Les sections qui cependant restent importantes pour moi seraient les passages annonçant et prophétisant la venue du Messie ou Christ en Jésus de Nazareth. Certains Psaumes ou Proverbes, de même que les textes comme Michée 6:8 ou ceux conduisant particulièrement vers le bien et le Dieu Unique de paix demeurent nécessaires. Quant aux diverses prescriptions ou guerres au nom de Dieu, tout cela, je l'élimine sans complexe de ma méditation. A mon avis, sans l'Ancien Testament, en conservant le Nouveau Testament sous sa forme habituelle (et surtout les Evangiles) les Eglises classiques pourraient exister. Il suffirait de notes explicatives et de références pour que le chrétien puisse pleinement vivre sa foi. En fait un canon biblique exclusivement limité ou peu sans faut au NT suffirait. Mon attitude ne recèle aucun antisémitisme, mais tout simplement un libre choix théologique parmi les livres appelés couramment la Parole de Dieu. De très nombreux textes de l'AT, tout en demeurant patrimoine de la littérature religieuse mondiale, ne sont rien d'autre que la compilation textuelle d'un peuple proche oriental parmi d'autres. Des récits de haine et de destruction, de rites à accomplir ou non, même en leur attribuant la valeur et le titre de ""religieux"" ou de ""sacré"" ne font pas partie des Ecritures auxquelles il est utile de se référer.

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    1. Quelques éléments de réponse :
      – la seule Bible des premiers chrétiens, ceux d’avant la rédaction du Nouveau Testament, est l’Ancien Testament,
      – pas un seul trait de lettre de la Loi et des Prophètes (l’AT) ne passera / je ne suis pas venu pour abolir (Jésus dans Matthieu 5, 17-18)
      – la Loi / Torah est sainte (Paul aux Romains 7, 12),
      – l’interprétation habituelle, que l’on retrouve chez les cathares, des passages difficiles, guerriers ou autres, est depuis longtemps de type transpositionnel, en son sens de combat spirituel.

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    2. Oui, rolpoup, votre remarque est judicieuse en ce qui concerne l'analyse à caractère transpositionel et en direction d'une optique de combat spirituel. Si ces combats sont l'image de nos propres vies, aucun problème. Je crois entre autre que l'Eglise Swedenborgienne partage plus ou moins à ce jour cette idée. Par contre, il est craindre qu'en ce qui concerne certains passages de l'AT, cette interprétation se trouve quelque peu difficile à soutenir. Mais c'est seulement mon point de vue! En notre époque au 21ème siècle, alors que le canon du NT est depuis longtemps fixé, tout en gardant à l'esprit l'appartenance de l'Eglise à ses racines et à son héritage hébraïques, les textes néo-testamentaires s'avéreraient suffisants. L'AT, de son côté vue la valeur indéniable de nombreux passages pourrait bénéficier du statut d'ouvrage deutérocanonique.

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  2. Bonjour,
    Permettez quelques mots sur les Cathares. Merci.
    LES CATHARES (Les Purs)
    La doctrine professée par les Cathares, dans les anciennes provinces de Macédoine et de Thrace, avait été importée par les Pauliciens, Manichéens venus de l’Asie Mineure.
    Ces sectaires firent leur apparition en France au commencement du deuxième millénaire et bientôt se répandirent dans toutes les directions. On les trouve en Aquitaine dès l’an 1010 ; en 1023, on en brûlait 11 à Orléans ; vers 1035, on en trouva une petite communauté à Montfort ; on les brûla. Cent ans plus tard, on en trouvait partout.
    On leur donnait différents noms. Un de leurs principaux centre était Albi ; on les appela Albigeois. Ils furent impitoyablement poursuivis de 1210 à 1228.
    ...
    Après la défaite des Albigeois en France s'élèvent les Vaudois dans les vallées. Ils ont, dit-on, conservé la doctrine qui leur a été apportée par un missionnaire du temps du premier Christianisme.
    Leur nom de Vaudois (de Vaud ou Vaux) indique la vallée ; on dit encore « par monts et par Vaux ». Vers 1100, leur mouvement coïncide avec la renaissance de la Chevalerie.
    Les Vaudois et les Pastoureaux donnèrent une grande inquiétude aux moines catholiques, qui connaissaient leurs sentiments généreux. Les Johannites étaient des audacieux qui rêvaient une société idéale, débarrassée des lois de l'homme et basée sur les lois de la Nature. Ils rejetaient la morale masculine et la fausse hiérarchie sociale ; C'était la réalisation de l'Évangile de Jean.
    Je me permets, en toute humilité, de vous transmettre l'adresse de l'article de mon blog consacré aux Cathares, au cas où vous souhaiteriez, en prenant un peu de votre précieux temps, y consacrer quelques secondes.
    Lien : https://livresdefemmeslivresdeverites.blogspot.com/2017/06/les-cathares.html
    Cordialement.

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