<script src="//s1.wordpress.com/wp-content/plugins/snow/snowstorm.js?ver=3" type="text/javascript"></script> Un autre aspect…: Calvin et l’élection : la pérennité de l’Alliance

jeudi 18 juin 2009

Calvin et l’élection : la pérennité de l’Alliance




Avant d’en venir au sujet précis de l’enseignement calvinien sur l’élection et sa signification pour le sens de l’Alliance — et des relations judéo-chrétiennes —, il me semble falloir commencer par parler de la façon dont Calvin et sa pensée ont été caricaturés, sur plusieurs points — on peut en retenir trois principaux : il aurait été un dictateur ; il serait (au mauvais sens du terme naturellement) l’inventeur du capitalisme ; et, cœur de tout cela, il aurait fait planer une vraie terreur morale avec son enseignement sur la prédestination et l’élection… Or ces caricatures sont ce qui nous empêche de voir à quel point ce dernier thème fonde de véritables ouvertures, et notamment un respect alors nouveau pour les juifs.

Pour montrer à quel point on échappe difficilement à cette culture de la caricature anti-calviniste issue de la Contre-réforme, je citerai à titre d’exemple, un manuel scolaire de classe de 5e utilisé aujourd’hui dans les écoles de la République. Une citation de Calvin, la seule qu’on trouve dans ledit manuel. Parlant du blasphème :

«Nul ne doit jurer ni blasphémer le nom de Dieu, sous peine la première fois de baiser terre, la seconde fois de baiser terre et payer trois sous, et la troisième fois d’être mis en prison trois jours. […]» D’après Calvin, Ordonnances sur les mœurs, 1539 / Manuel scolaire de 5e, Histoire-Géographie, coll. Martin Ivernel, Hatier, 2005, p. 163.

Pour placer cela dans le contexte du XVIe siècle, ce qui est le minimum en histoire, je lirai un autre texte, qui lui, n’apparaît pas dans le manuel scolaire. Il s’agit de la loi en vigueur en France à la même époque : « […] Tous ceux qui diraient paroles, injures et blasphèmes contre notre Créateur et ses œuvres, contre la glorieuse vierge Marie, sa mère bénie, ses saints et saintes, ou qui jureraient sur eux, seront mis pour la première fois, au pilori où ils demeureront de une heure jusqu’à neuf heures, on pourra leur jeter aux yeux de la boue ou autres ordures, sauf des pierres ou choses qui pourraient les blesser. Après ils demeureront un mois entier en prison au pain et à l’eau. A la seconde fois, on leur fendra la lèvre supérieure avec un fer chaud jusqu’à ce que leurs dents leur paraissent, à la troisième fois la lèvre inférieure ; et à la quatrième fois les deux joues ; et si par malheur, il leur arrivait de mal faire une cinquième fois, l’on leur coupe la langue en entier, qu’ainsi ils ne puissent plus dire de pareilles choses. […]» (Ordonnance royale, donnée par Charles VI le 7 mai 1397, renouvelée régulièrement jusqu’en juillet 1666) — http://books.google.fr/books

Et puisque, parlant de la fameuse dictature que Calvin aurait mise en place, on pense évidemment au bûcher de Michel Servet, je suggérerai, à la lecture des textes que je viens de citer, qu’à bien y regarder, la différence entre la France d’alors et Genève pourrait expliquer en grande partie pourquoi Servet a été exécuté à Genève : quoiqu’il en soit de ses intentions à ce sujet, il se trouve, de fait — on a entendu les textes —, qu’il s’est réfugié dans une des cités les plus tolérantes d’Europe !… Surprenant, non ?!… Pas suffisamment tolérante toutefois pour qu’il ait été épargné…

Servet, condamné par le tribunal d’Inquisition de Lyon où il est brûlé en effigie, se retrouve à Genève — où Calvin n’est pas citoyen, et n’a donc pas le pourvoir de le condamner, même si, en homme du XVIe siècle, il approuve la sentence qui correspond ni plus ni moins qu’à la loi de l’Empire, loi qui vient d’être renouvelée (appliquée après que Genève ait largement consulté, et reçu l’approbation générale, y compris des humanistes d’alors) : « la Carolina, ordonnance criminelle de Charles Quint (1500-1558) […] était en vigueur à Genève. [Son] l’article 106 prévoyait pour les blasphémateur une peine corporelle oui la mise à mort » (Christoph Stromm, in Hirzel & Salmman, L & F p. 272).

Tout en demandant (en vain) que la sentence soit adoucie (qu’il ne soit pas brûlé vif), Calvin donc a approuvé l’exécution, qui aura lieu le 27 octobre 1553. Les historiens ont noté plusieurs raisons à cette approbation : — inimitié théologique personnelle entre les deux hommes ; — refus de passer pour un anti-trinitaire (ce dont on l’accuse) en montrant de l’indulgence pour l’anti-trinitaire qu’est Servet ; — choix politique ; — l’ordre civil du XVIe siècle, incluant la peine de mort, y compris pour des opinions (ce n’est pas un cas unique d’exécutions de ce type à Genève non plus, où elles toutefois bien moins fréquentes qu’ailleurs, et notamment en France, à la même époque).

Cela dit, il est remarquable que ce soit autour de Calvin que le débat contre les exécutions pour opinion ait eu lieu, déjà de son vivant avec son collègue Castellion. Le débat n’a pas eu lieu ailleurs où pourtant la violence est sans réserve. Ce qui permet de dire que ce débat, ultérieurement généralisé à ce sujet, est dû en grande partie à l’héritage de Calvin justement !… Auquel du coup, on fait simplement grief d’avoir vécu au XVIe siècle ! Ce qui, certes, n’excuse rien !

Quelques exemples toutefois de ce qui se passe à la même époque, pour en finir (certes provisoirement !) avec les caricatures :

On sait que Calvin s’est échappé de France suite à l’affaire des « Placards » de 1534, des affiches contre la messe, dont une est trouvée jusque sur la porte de la chambre du roi François Ier, ce qui déclenchera sa colère.

À l’époque, selon les historiens, « on dépensa des trésors d’ingéniosité pour faire bellement souffrir les hérétiques; [… de] percer les langues au fer chaud, d’arracher les joues par des crochets, de couper les poings, de brûler vif. On perfectionna un supplice […] qui consistait en une utilisation astucieuse de l’estrapade : le condamné était suspendu à une potence au-dessus des flammes et plongé à plusieurs reprises dans le bûcher de façon que sa mort ne fût pas trop rapide. Excellent moyen de prouver la supériorité de la "religion chrestienne" sur les autres, et d’instruire efficacement badauds et belles dames, friands de ce spectacle de choix, sur le sort qui les attendait s’ils avaient la velléité de quitter le giron de l’Église. » (Robert Hari, «Les Placards de 1534» dans Aspects de la propagande religieuse. Genève, Droz., 1957, p. 98) ».

Calvin, suivant lui-même le conseil qu’il donne, s’exile — à Bâle, avant de se retrouver à Genève. Dix ans après, dans le Royaume de France, c’est au tour des Vaudois du Luberon, qui ont rejoint la Réforme calviniste en 1532 de subir les foudres anti-hérétiques :

« En avril 1545, la persécution commence […] sous la direction du premier président du Parlement d’Aix, Jean Maynier baron d’Oppède. Les villages vaudois sont pillés, les hommes massacrés ou envoyés aux galères, les femmes violées avant d’être tuées. Certains sont vendus en esclavage. Les terres sont confisquées. Les biens pillés sont bradés au dixième de leur prix, pour payer les soldats. Les violences débordent, les villages alentour les subissent aussi. Le chef de la résistance vaudoise Eustache Marron a son fief à Cabrières (actuel Cabrières-d'Avignon)... C'est pourquoi le village sera détruit le 19 avril, tout comme 23 autres villages vaudois du Luberon, massacrés par l'armée du baron, qui a exterminé 3000 personnes en cinq jours et envoyé aux galères 670 hommes, des deux côtés de la montagne du Luberon. De plus, le passage des soldats empêche les cultures, les troupeaux sont tués, et un nombre indéterminé de paysans meurent de faim. » —
http://fr.wikipedia.org/wiki/Vaudois_du_Luberon

Voilà quel est le contexte. Dernière précision concernant la France de l’époque :

« Henri II avait institué en 1547 au Parlement de Paris la "chambre ardente" qui, en quatre ans, envoya au bûcher plus de 600 évangéliques, des "luthériens" comme on les appelait alors » (Nathanaël Weiss, La chambre ardente, Paris 1889, cit. par Cadier, Calvin, p. 112).

Voilà qui remet un peu les choses en perspective ! C’est dans ce monde que l’on vit quand Servet est brûlé, en 1553, année où sont aussi brûlés à Lyon cinq étudiants de Calvin…

On mesure à quel point le procès qui est fait à Calvin jusqu’à aujourd’hui relève de l’héritage de la propagande d’alors, en l’occurrence propagande de la Contre-réforme — ce qui explique pourquoi ces caricatures se sont perpétuées dans les pays de la Contre-réforme précisément, ancrées au point d’être répercutées jusque par le despotisme éclairé, et reprises aux temps des Lumières, particulièrement dans ces deux pays de Contre-réforme et de despotisme éclairé que sont la France et l’Autriche, cela jusqu’aux romanciers, comme Balzac ou, dernière mouture célèbre des caricatures anti-calvinistes, Stefan Zweig.

C’est dans cette atmosphère que l’on reprendra aussi l’idée selon laquelle Calvin serait le fondateur du capitalisme… en lui en faisant grief, bien sûr. Caricature ambivalente du coup, puisque pouvant être positive en temps prospère — elle reste négative en temps de crise. Une caricature sur laquelle je ne m’étendrai pas. À ce sujet comme à d’autre, « pour bien des choses on a pu dire que "c’est la faute à Calvin", plus encore qu’à Descartes ou Rousseau. On lui attribue tout et son contraire, de l’individualisme bourgeois au collectivisme révolutionnaire », écrit Olivier Abel, Études, Mai 2009.

J’en viens donc à la question de la prédestination, fondement de l’idée d’élection, sachant que la façon dont elle a été caricaturée elle aussi, participe largement de la même propagande. Quelques mots donc, pour expliquer d’abord brièvement ce qu’est ce thème classique du christianisme occidental.

L’enseignement de la prédestination est un classique en christianisme occidental depuis le IIe Concile d’Orange — tenu en 529.

Contre les disciples du moine celte Pélage, qui affirmaient après lui que le salut dépend de la volonté et de l’action humaine et contre les « semi-pélagiens », qui tenaient qu’au moins de début de la foi relève d’un acte de la volonté — le Concile d’Orange proclame en 529 que le commencement de la foi-même — l’initium fidei — ne dépend que de la grâce.

Je cite son canon 1, qui en expose l’idée : « Si quelqu'un dit que, par l'offense résultant de la prévarication d'Adam, l'homme n'a pas été tout entier, dans son corps et dans son âme, "changé dans un état pire", et s'il croit que le corps seul a été assujetti à la corruption cependant que la liberté de l'âme demeurait intacte, trompé par l'erreur de Pélage, il contredit l'Écriture qui dit : "l'âme qui a péché périra", Ez 18,20 et : "Ignorez-vous que si vous vous livrez à quelqu'un comme esclave, pour lui obéir, vous êtes esclave de celui à qui vous obéissez ?", Rm 6,16 et : "On est esclave de celui par qui on s'est laissé vaincre", 2P 2,19. »

La conclusion revient à Césaire d’Arles, qui préside le concile : « Ainsi, dit-il, selon les sentences de la sainte Écriture alléguées plus haut et les définitions des anciens Pères, nous devons avec l'aide de Dieu, prêcher et croire que le péché du premier homme a tellement dévié et affaibli le libre-arbitre que personne, depuis, ne peut aimer Dieu comme il faut ni croire ni faire le bien pour Dieu si la grâce de la miséricorde divine ne l'a prévenu. C'est pourquoi nous croyons qu'Abel le juste et Noé et Abraham et Isaac et Jacob et toute la multitude des saints d'autrefois, n'ont pas reçu cette admirable foi, dont saint Paul les loue dans sa prédication, He 11,1 (et ss), par la bonté de la nature donnée primitivement à Adam, mais par la grâce de Dieu. »

Le Concile d’Orange s’inscrit dans une tradition remontant en Occident à saint Augustin d’Hippone :

« Tout l’ensemble du genre humain, écrivait-il, a été condamné dans sa racine apostate par un si juste jugement divin que même si aucun homme n’en avait été délivré, personne ne pourrait à bon droit blâmer la justice de Dieu. Quant à ceux qui sont délivrés, il fallait bien qu’ils le fussent : pour démontrer […] ce qu’a mérité la masse entière des hommes, et à quoi aurait conduit, pour les élus eux-mêmes, le jugement de Dieu qui leur était dû, si la miséricorde de Dieu, nullement due, n’était venue à leur aide. » (Augustin, Enchiridion, ch. 99. PL 40, 278)

C’est encore la position de Thomas d’Aquin, docteur devenu quasi-officiel de l’enseignement de l’Église d’Occident :

« De même que la prédestination inclut la volonté de conférer la grâce et la gloire, ainsi la réprobation inclut la volonté de permettre que tel homme tombe dans la faute, et d’infliger la peine de damnation pour cette faute. » (Thomas d’Aquin, ST, I qu 23, a3, resp.)

Précisons que dans tous les cas, l’élection n’est pas parallèle à la réprobation. L’idée, classique en christianisme occidental depuis Augustin, et s’enracinant chez Paul (Épître aux Romains) est que le péché originel rend la grâce indispensable. C’est un dogme en Occident, depuis le IIe Concile d’Orange. Calvin, tout comme Luther, ne dit pas autre chose… Seule la grâce nous permet d’être sauvés.

Mais Calvin en tire des conséquences :
— en termes d’apaisement des croyants persécutés ;
— et en terme d’indéfectibilité de l’Alliance.

Car ce que Calvin en souligne, c’est la certitude de la fidélité de Dieu, pour quiconque se confie en lui, confiance fondée sur la conviction que Dieu est fidèle à son propre engagement dans l’Alliance de grâce qu’il a scellée avec Abraham et ses héritiers.

Pour les protestants persécutés — on a vu de quelle façon —, qui, en un temps où l’Église romaine est détentrice des clefs du paradis, sont menacés au delà de leur supplice en ce monde, de rien moins que de l’enfer, c’est un ancrage d’une immense valeur : c’est Dieu seul et sa promesse qui est leur assurance : l’Alliance en effet, écrit Calvin, « n'a pas été fondée sur [les] mérites [des Pères] mais sur la seule miséricorde de Dieu. »

Il n’est pas loin, le temps où les rois craignent l’excommunication romaine, et l’interdit qui verrait leurs peuples se lever contre eux, rois, par l’excommunication desquels leur peuple se voyait privé du paradis ! Eh bien, la prédestination et l’élection selon la Réforme, et particulièrement selon Calvin, leur dit tout simplement : ne craignez pas ! Quand bien même vous êtes excommuniés par la puissance terrestre qu’est l’Église romaine, votre seule foi, votre seule confiance en la grâce de Dieu, qui précède tous les temps, qui précède l’Église romaine et les princes qui vous persécutent, cette seule confiance est le signe que de toute éternité Dieu vous tient en sa garde !

Ceux qui vous tourmentent, ceux qui dédaignent ainsi la grâce de Dieu, ignorent que leur injustice même, leur endurcissement dans la violence, n’échappe pas au Dieu qui vous tient en sa garde, comme l’endurcissement du Pharaon devenait l’occasion pour le peuple délivré de voir éclater la majesté de la délivrance et du Dieu qui l’opère « à main forte et à bras étendu ».

C’est Dieu qui vous assure de son élection par la seule foi qu’il est fidèle à sa promesse — Institution de la religion chrétienne (IC), III, xxiv. Dieu vous a signifié sa garde en scellant alliance avec vous. Et cette Alliance vous précède, remontant de toute façon avant la fondation du monde dans la promesse du Dieu éternel, et scellée de même dans le temps bien avant vous. Scellée avec Abraham.

Car c’est de cette Alliance-là qu’il s’agit : il y a une seule alliance, celle passée déjà avec Abraham : « l’Alliance faite avec les Pères anciens est si semblable à la nôtre, qu'on la peut dire une même avec elle. Seulement elle diffère en l'ordre d'être dispensée » —, IC II, X, 2.

Car Calvin établit la théologie sur la Bible entière, pas seulement sur le Nouveau Testament. Voilà qui porte des conséquences considérables — et notamment sur la considération de l’Alliance avec Israël, et de sa pérennité, sans laquelle l’Alliance ne vaut pas non plus pour les chrétiens.

Cette Alliance, scellé déjà par Dieu avec Abraham, Isaac et Jacob, avec Moïse et le peuple au Sinaï, n’est pas résiliable. Dieu-même s’est engagé ! L’Alliance conclue par Dieu avec les Pères n'ayant « pas été fondée sur leurs mérites mais sur sa seule miséricorde ».

Dieu s’est engagé de façon irrévocable. Une révocation serait même contradictoire en christianisme, puisque la « nouvelle » Alliance — « nouvelle » non pas parce qu’elle serait autre, mais en tant qu’Alliance unique renouvelée — ; la « nouvelle » Alliance-même, donc, repose sur cette même fidélité de Dieu ! À nouveau, « L’Alliance faite avec les Pères anciens est si semblable à la nôtre, qu'on la peut dire une même avec elle. Seulement elle diffère en l'ordre d'être dispensée » — IC II, X, 2.

Dès lors la promesse rappelée par Paul à Timothée ne vaut pour les chrétiens que si elle vaut pour les juifs : « si nous sommes infidèles, Dieu demeure fidèle car il ne peut se renier lui-même ».

Aussi, incontestablement, « la grâce de Dieu ne laisse point de persévérer en ce peuple (les juifs), afin que la vérité de l’alliance demeurât » (Commentaire de l’Épître aux Romains).

C’est au point, même, que de toute façon, l’être humain n’a pas le pouvoir de défaire ce que Dieu a fait : « Le révoltement d’aucun n’empêche point que l’alliance demeure ferme et stable » (id.).

Calvin ne laisse pas de penser, certes — il est chrétien ! —, que le Christ réalise ce qu’annonce la Torah. Mais la non-venue d’Israël au Christ ne change rien à la fidélité de Dieu. Nos propos et comportements ne peuvent mener Dieu au parjure ! C’est au point que Calvin relit dans un tout autre sens que comme malédiction le fameux texte de Mt 27 : « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants ». Pour Calvin, cela doit s’interpréter en fonction de la pérennité de l’Alliance : « afin de donner à connaître que ce n’est pas en vain qu’il a contracté alliance avec Abraham, ceux qu’il a élu gratuitement, il les exempte de cette damnation universelle ».

Si l’Alliance scellée avec Israël est effectivement non résiliable, une conséquence décisive est que tous les éléments pour la fin de la théologie de la substitution — en l’occurrence substitution de l’Église à Israël — sont en place.

En effet, écrit Calvin (IC), « le peuple d’Israël est pareil et égal à nous en la grâce de l’alliance ».

La théologie de l’Alliance est alors une alternative à la théologie de la substitution. À terme, on ne peut pas logiquement tenir l’une et l’autre. Jésus-Christ « est descendu en terre, écrit-il, non pour amoindrir la grâce de Dieu son Père, mais pour épandre l’alliance de salut par tout le monde » — in La forme d’administrer le Baptême, 1542.

Loin d’être remplacée, l’Alliance scellée avec Abraham, est « déployée en Jésus-Christ », précise-t-il.

Cela en sachant en outre que « l'Alliance que Dieu fait avec son peuple n'est pas limitée aux choses terrestres, mais a aussi compris les promesses certaines de la vie spirituelle et éternelle (...) car Jésus-Christ ne promet point aujourd'hui d'autre Royaume des cieux à ses fidèles que celui dans lequel ils reposeront avec Abraham, Isaac et Jacob (Matt 8, 11) » — IC II, x, 23.

Avec le Christ et les chrétiens, « Abraham a commencé d’avoir une race qu’il n’a pas procréé de son propre corps mais qui lui a été adjointe de toutes les régions du monde ». L’Alliance n’est donc pas remise en cause, mais « pleinement confirmée » par le Christ. Calvin raisonne en terme d’adjonction, pas de substitution.

Ce qui implique aussi la pérennité de la valeur de la Loi, y compris pour le christianisme. D’où le fameux troisième usage de la Loi, le principal selon Calvin, l’usage normatif qui veut que les injonctions de la Loi biblique soient reçues comme structure concrétisant la libération ouverte par l’Évangile — un usage de la Loi qui est la part de l’homme ; la part de Dieu — en quelque sorte — étant sa promesse et sa fidélité.

C’est ainsi au cœur de sa foi chrétienne qu’est la conviction de Calvin que si les juifs n’ont pas adhéré à Jésus Christ, pour autant « Dieu n’a point mis en oubli l’alliance qu’il a contractée avec leurs Pères et par laquelle il a témoigné qu’en son Conseil éternel, il avait embrassé de son amour cette nation ».

Dès lors, le débat judéo-chrétien peut s’établir sur de tout autres bases que celles qui prévalaient depuis des siècles. C’est un débat interne à une lignée de traditions fondées sur la même Alliance, celle passée avec « les enfants premiers-nés dans la maison du Seigneur ». (IC IV, xvi, 14).

S’ouvrira alors en Europe la perspective de la liberté de culte pour les juifs, qui commencera à advenir chez les puritains.

Calvin a opéré, au nom de ses convictions bibliques concernant l’Alliance, des ouvertures qui ne cesseront de se confirmer. Dans un écrit de jeunesse, il adressait — je cite — « à notre allié et confédéré, le peuple de l’Alliance de Sinaï, salut! ». Les juifs sont « nos prochains conjoints à nous en Dieu » (cit. in V. Schmid).

Une attitude qui portera ses fruits dans la révolution puritaine de Cromwell, révolution qui se réclame de cette approche calvinienne — puisque, je le rappelle, « puritains » ne veut rien dire d’autre que purement protestants, sobriquet dont on taxe les calvinistes en Angleterre du XVI et XVIIe siècles.

Ainsi — alors que les juifs sont bannis d’Angleterre depuis le XIIe siècle —, en 1652 « Oliver Cromwell, protecteur d’Angleterre, invite Manassé Ben Israël à lui rendre visite. Manassé Ben Israël porte à l’Angleterre un grand intérêt. Pour lui, c’est une des dernières parcelles de sol sur terre sur laquelle il n’y a pas de Juifs. Ils en ont en effet été chassé en 1190 et n’y ont jamais été réadmis ». Le 1er septembre 1655 a lieu l’ « ouverture en Angleterre d’une conférence sur la réadmission des Juifs en Angleterre, sous l’égide d’Oliver Cromwell. Manassé Ben Israël est invité en Angleterre et est reçu avec tous les honneurs. La conférence qui s’ouvre commence par affirmer qu’il n’existe pas d’obstacle juridique à la réadmission des Juifs en Angleterre. L’on discute ensuite de l’opportunité d’une telle réadmission. […] La réunion tourne rapidement à une controverse dont Cromwell ne veut pas être la victime. Il disperse donc la conférence sans qu’aucune décision n’y ait été prise. Seule restera l’affirmation sur la validité juridique de la réadmission des Juifs. […] Cependant, l’œuvre de Ben Israël concernant les Juifs d’Angleterre aura été un succès. Les Juifs seront réadmis de manière officieuse mais ouverte. Les quelques marranes qui vivaient leur judaïsme caché y reviennent ouvertement et fondent une synagogue. […] » (Henri Graetz, Histoire des Juifs.)

Cromwell, à la tête des héritiers de la tradition calvinienne, a permis là un tournant qui débouchera sur la liberté de culte pour les juifs, bientôt incontestée chez les héritiers américains des puritains anglais…

La conviction calvinienne concernant la pérennité de l’Alliance deviendra même un lieu commun chez les héritiers des puritains. Au point qu’un des thèmes principaux de débat dans les développements internes du protestantisme issu du puritanisme concernera la relation entre l’Alliance et ses dispensations. J’ai signalé que l’Alliance est une dans sa substance, mais « diffère dans l’ordre d’être dispensée ». En d’autres termes, rites et cérémonies ne sont pas les mêmes (ce n’est pas un scoop).

Calvin insiste sur l’unité, l’unicité de l’Alliance. L’histoire de ses héritiers en verra quelques-uns s’arrêter sur la différence des rites, les façons diverses dont l’Alliance est dispensée, au point de souligner l’importance des « dispensations » pour revenir à une apparence de multiplicité des alliances. Une attitude que l’on pourrait dire phénoménologique : ce qui apparaît est une multiplicité de rites auxquels on va s’arrêter. Ce qui n’empêche pas, pour les tenants de cette position, développée surtout depuis le XIXe siècle et le début du XXe dans le monde anglo-saxon, et que l’on nomme communément « dispensationalistes », de considérer que l’Alliance du Sinaï, qui pour eux est différente de l’Alliance chrétienne, est de toute façon irrévocable. On voit l’effet du calvinisme, dont les tenants plus classiques n’ont pourtant pas fait leur cette nouvelle approche, préférant s’en tenir à l’idée d’une Alliance unique, de toute façon irrévocable. Irrévocable : c’est le point commun…

« Dieu a voulu que la Loi fut écrite et qu’elle demeurât afin qu’elle ne servit point seulement pour un âge mais que jusqu’à la fin du monde elle eût sa vigueur et son autorité ».

*

Non dite, l’influence de ce tournant amorcé par Calvin n’en est pas moins réelle au-delà du calvinisme.

Calvin est rejoint jusque par le Concile du Vatican II. Je cite la fameuse déclaration Nostra Aetate :

« Scrutant le mystère de l'Église, le Concile rappelle le lien qui relie spirituellement le peuple du Nouveau Testament avec la lignée Abraham.
L'Église du Christ, en effet, reconnaît que les prémices de sa foi et de son élection se trouvent, selon le mystère divin du salut, dans les patriarches, Moïse et les prophètes. Elle confesse que tous les fidèles du Christ, fils d'Abraham selon la foi, sont inclus dans la vocation de ce patriarche et que le salut de l'Église est mystérieusement préfiguré dans la sortie du peuple élu hors de la terre de servitude. » — http://www.vatican.va/archive/hist_councils

L’Abbé Alain René Arbez, responsable catholique des relations avec le judaïsme en Suisse, fait le constat qui s’impose. Cela vient de Calvin ! « Il n'est pas anodin, écrit-il, de relever le fait que lors de son voyage à Mayence en 1980, le pape Jean-Paul II a provoqué la surprise en citant pratiquement Calvin : "l'alliance avec Israël n'a jamais été révoquée par Dieu !" » (« Calvin, théologien de l’Alliance » in Un écho d’Israël, 8 février 2009).

À noter que la leçon pourrait être reçue plus largement qu’au sein des relations judéo-chrétiennes.

La leçon porte contre toute théologie de la substitution, du fait de la simple observance de ce précepte de la Loi qui n’a jamais été révoquée : tu honoreras père et père, qui pour Calvin vaut aussi au plan spirituel. La théologie de la substitution est une forme de sa transgression aux conséquences funestes — et je ne résiste pas à citer cette parole de Daniel Sibony : « l’origine de la haine, c’est la haine de l’origine ». Or qu’est-ce que nier la présence permanente de l’héritage de l’origine ? Toute théologie ou tradition religieuse qui considèrerait être le remplacement d’une tradition antérieure est par la même source potentielle de haine, par la transgression de la parole d’Alliance qui porte en soi la garantie que Dieu n’abroge pas la parole qu’il a donnée.

Une nouvelle Alliance ne saurait donc qu’être une Alliance renouvelée, l’Alliance déployant ses effets.

Nous voilà donc au cœur de l’enseignement de Calvin reconnaissant une seule Alliance, scellée avec Abraham, et « déployée en Jésus-Christ ». C’est pourquoi les formes que prend cette unique Alliance sont secondes par rapport au lien qui se scelle en la promesse de Dieu, en sa parole-même, qui transcende les signes où elle nous est annoncée, que ce soit les signes propres au judaïsme, ou ceux du christianisme. Ainsi Calvin parle-t-il, comme il parle du sacrement du baptême, du sacrement de la circoncision, forme visible de la grâce invisible de l’Alliance fondée sur l’engagement de Dieu.

La réalité essentielle nous transcende. Elle est fondée dans l’éternité de Dieu, signifiée dans le temps à Abraham et aux patriarches, et « déployée en Jésus-Christ ».

Ici se noue le lien entre la conviction chrétienne de Calvin — concernant Jésus en qui se déploie l’Alliance — et le fait que l’Alliance avec Israël ne soit en aucun cas rompue. C’est la même que celle qui se déploie en Jésus-Christ — ce qui fait que Calvin n’est pas juif mais chrétien —, qui veut que l’Alliance avec Israël ne puisse être caduque, quand bien même Calvin ne doute pas qu’elle soit déployée en Jésus-Christ, et qu’en elle se signifie, se dévoile comme dimension intérieure, spéciale (concernant l’Église invisible), l’élection générale scellée avec Abraham.

C’est bien dans l’ordre de cette élection générale que se constitue l’Église comme peuple élargi aux nations pour une vocation qui rejoint celle adressée à Abraham et à Israël. Car, ayant parlé longuement d’élection, il convient de préciser qu’il s’agit là avant tout essentiellement d’une vocation à porter une parole et pas d’un privilège en forme de mol oreiller.

S’il y a un privilège, certes, c’est celui d’être appelés à être comme coopérateurs de Dieu pour faire advenir le jour où selon la promesse d’Ésaïe (2, 3-4) — conformément à ce que « de Sion sortira la loi, de Jérusalem la parole du Seigneur » — « il sera juge entre les nations, l'arbitre d'une multitude de peuples. De leurs épées ils forgeront des socs de charrue, de leurs lances des serpes : une nation ne lèvera plus l'épée contre une autre, et on n'apprendra plus la guerre. »

Telle est la promesse qui est au cœur de l’élection, comme vocation scellée dans l’Alliance irrévocable.


RP
AJC Antibes – Juan-les-Pins 18.06.09


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