<script src='http://s1.wordpress.com/wp-content/plugins/snow/snowstorm.js?ver=3' type='text/javascript'></script> Un autre aspect...: La vie est-elle sacrée ?

dimanche 20 mars 2011

La vie est-elle sacrée ?

Une parole protestante sur les questions de la bio-éthique


I

« Zéro morts »

« Zéro morts » a–t-on entendu concernant des guerres récentes (« zéro morts » de quel côté ? – en général du côté des agresseurs ! Les agressés risquant, eux, sans trop de difficulté, de devenir des « collatéraux »)... Cela au nom de ce que la vie est dite sacrée. Vie de qui, alors ?

Et puis, vie sacrée en quel état ? Beau, riche, intelligent, en bonne santé ?...

Ça c’est, pour la question bioéthique, un type de positionnement intermédiaire entre, à un bout, la nature sacralisée, donc intouchable, comme pour les stoïciens, – et à l'autre, un accueil enthousiaste des possibilités nouvelles qui s'offrent à nous.

Quid donc des « sacralisations » intermédiaires diverses ? Une vie « qui vaut la peine d’être vécue » comme on l’entend parfois ? Au risque d’en faire le critère de questions bioéthiques autour de l’euthanasie, de l’esthétique, de la pro-création assistée ou in vitro, et des nouvelles possibilités d’eugénisme qui en découlent.

Mais si la question — quelle vie « ne vaut pas la peine » ? — advient de façon bien concrète, alors ce critère commence à s’effriter, heureusement, face au concret, donc. Un type de critères — un peu grossier celui-là, si c’en est un, mais cela permet de bien repérer les problèmes — ; des critères divers que la bioéthique a pour tâche de mettre en question. La bioéthique ne se distinguant d’ailleurs pas vraiment de l’éthique en général, elle est plutôt comme un développement de type disons jurisprudentiel, en fonction des nouvelles technologies médicales.


II

Créatures

Avant d’en venir à cela, une citation d’un journal intime médical pour commencer :

« Après des jours et des nuits de labeur incroyable et de fatigue, je découvrais la cause de la génération et de la vie. Davantage : je devenais capable d’animer la matière inerte.
L’étonnement dont je fus saisi avec cette découverte fit bientôt place à l’allégresse. [...]
Lorsque je m’aperçus que je possédais un pouvoir aussi étonnant, j’hésitai longtemps sur la manière dont je l’utiliserais. J’étais donc capable d’animer la matière mais créer un organisme avec l’entrelacement de ses fibres, de ses muscles et de ses veines, voilà qui représentait un travail d’une incroyable difficulté. Et d’abord je ne savais pas si je tenterais de créer un être qui me ressemblerait ou un organisme plus simple. Mon premier succès avait à ce point exalté mon imagination que je ne doutais pas de ma capacité d’animer un animal aussi complexe et aussi merveilleux que l’homme. Les matériaux dont je disposais ne semblaient guère convenir à une entreprise aussi délicate et aussi ardue mais cela ne devait pas handicaper mon succès. J’étais préparé à affronter une multitude de revers, mes essais pouvaient sans cesse être infructueux et, en définitive, mon œuvre pouvait se révéler imparfaite. Toutefois, je n’avais qu’à considérer les progrès qui s’effectuaient tous les jours dans le domaine de la science et de la mécanique pour espérer que mes tentatives actuelles constitueraient les fondements de mon futur succès.
Dans l’ampleur et la complexité de mon plan, rien ne prouvait que ce fût impossible. Ce fut dans cet état d’esprit que j’entrepris la création d’un être humain. Les dimensions réduites de certaines parties du corps de l’homme m’empêchèrent d’avancer rapidement dans mon travail. Aussi je décidai, au rebours de ma première
intention, de mettre au point une créature de stature gigantesque : il aurait plus ou moins huit pieds de haut et sa carrure serait en proportion de sa taille. Cette décision prise, je passai plusieurs mois à rechercher et à se préparer mon matériel et je me mis au travail. »
(Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne.)

Ça, c’est le Dr Frankenstein et « sa créature »... Avec un principe d’animation extérieur aux organes recomposés, lié ici à l’énergie électrique. Simplification moderne, ou essai de mécanisation d’un principe d’animation extérieur — cet aspect me paraît essentiel pour notre sujet — ; principe d’animation mentionné antérieurement, de façon différente, dans un autre mythe... Celui du Golem.

Un ancêtre de Frankenstein ?... Le rabbin Loew et son Golem :

On dit qu’au XVIe siècle, le rabbin Loew de Prague conçut une créature d’argile à laquelle il réussit à donner l’animation : le Golem. Le Golem du rabbin Loew aurait toutefois eu des prédécesseurs au Moyen Âge, au temps des Croisades et des persécutions des juifs qui les escortaient en Europe. Car le Golem avait pour fonction de protéger les juifs de leurs persécuteurs. Le Moyen Âge était en outre le temps du développement de la Cabale, et de l’essor parallèle de la certitude que les lettres de la Torah avaient un réel pouvoir créateur, qu’avait utilisé Dieu pour faire naître le monde.

Or il y a là, dans les lettres de la Torah, et plus particulièrement dans le Nom de Dieu, le Nom imprononçable, l’élément par lequel la matière reçoit la vie.

Pour un rabbin, cela n’était-il pas confirmé par une parole des Psaumes ? Au Psaume 139 se trouve en effet un passage de la Bible où apparaît le mot Golem : “Mes os ne t'ont pas été cachés lorsque j'ai été fait dans le secret, tissé dans une terre profonde. Je n'étais qu'une ébauche et tes yeux m'ont vu. Dans ton livre ils étaient tous décrits, ces jours qui furent formés quand aucun d'eux n'existait.” (Psaume 139, 15-16.) Golem est ici traduit (dans la TOB) par “ébauche”. Apparaît aussi dans ce passage le livre de vie, écrit dans l’éternité. Or, voilà que c’est ainsi qu’a procédé Dieu avec Adam, le façonnant de la terre avant de lui donner un nom animé par le sien propre, porté dans le souffle divin...

Autant d’éléments d’une conviction qui aurait conduit le rabbin de Prague à concevoir le Golem. Car sa créature recevait la vie du Nom de Dieu que le rabbin insérait dans sa bouche.

Mais l’affaire a mal tourné : le Golem s’est déréglé, en quelque sorte. Plusieurs hypothèses sont avancées pour expliquer ce dérèglement. Depuis une volonté, dans l’entourage du rabbin, de l’employer à autre chose que ce pourquoi il avait été conçu, jusqu’à celle qui lie le dérapage du Golem à un oubli redoutable : le rabbin devait retirer le Nom divin chaque shabbat.

Un vendredi soir il oublia, et rapporte l’historien Gershom Scholem, le Golem se mit à crier avec une force extraordinaire, faisant trembler les maisons et menaçant de tout détruire. Le rabbin décida alors de lui enlever la vie définitivement, lui retira le Nom de Dieu, et le Golem tomba à terre, inanimé.

On dit qu’alors on le déposa dans les combles de la synagogue de Prague, qui existe toujours. Depuis, le rabbin Loew est mort, on connaît sa tombe. Quant au Golem, on n’entendit plus parler que de la terreur qu’inspireraient les combles de la synagogue...

« Mes os ne t'ont pas été cachés lorsque j'ai été fait dans le secret, tissé dans une terre profonde. Je n'étais qu'une ébauche (un golem) et tes yeux m'ont vu. Dans ton livre ils étaient tous décrits, ces jours qui furent formés quand aucun d'eux n'existait. » (Psaume 139, 15-16.)

Différence entre le Golem et « la créature » de Frankenstein (il est intéressant qu’on confonde parfois la créature et le créateur, appelant la créature « Frankenstein », les deux confondus dans une même monstruosité). Différence entre le Golem et « la créature », donc : le Golem est d’argile, la créature de Frankenstein est composée d’organes humains.

En commun : leur « vie » vient d’ailleurs, via l’énergie électrique pour Frankenstein, de façon plus mystérieuse — les lettres de la Torah — pour le rabbin Loew... et pour les deux, ça tourne mal... Selon une des fonctions du mythe : mettre en garde contre ce dont on pressent alors que l’on approche : ces deux mythes sont sans doute à ce point précurseurs de la bioéthique.

Où il faut mentionner un autre point commun : l’analogie argile/Golem – corps/Frankenstein : l’usage du Ps 139 qui parle du corps n’est pas indifférent, avec en arrière-plan la Genèse et l’argile, la poussière, de nos corps : la dimension de l’animation qui fait de la matière un corps, ce corps, en écho d’arrière plan...

Ce faisant, on s’approche sans doute, au XVIe siècle pour le Golem, de la conception qui sera celle de Descartes, sans parler du XIXe de Frankenstein où on en hérite. Cette approche, venue de Descartes, distingue nettement la pensée et l’étendue (ce sont les termes de Descartes), pour notre sujet l’âme et le corps.

La médecine moderne, et jusqu’à celle qui pose des problèmes de bioéthique, doit sans doute quelque chose à Descartes, y compris quand elle se heurte aux limites de cette approche des choses. Mais le corps, autant de pompes et de tuyaux, est-il si exempt d’âme, ne serait-ce que sous forme de mémoire sensorielle, ou sous cette forme que traduit la nécessité de médicaments anti-rejet dans les greffes ?

Cette difficulté concernant les relations de la matière et de la vie du corps, de son animation, du fait qu’il est vivant, est une question qui occupe l’humanité depuis très haute époque.


III

Anthropologies diverses

L’histoire de l’Église témoigne à son tour de cette préoccupation, transmise au christianisme. On a quatre types d'approche discernables dans l'histoire de l'Église, qui correspondent globalement aux approches classiques en dehors du christianisme :

- Type platonicien : l'âme préexiste au corps, subsiste par elle-même. Elle descend dans un corps, généralement par punition d'une faute antérieure, éventuellement en mission. Le moment de l'animation du corps (fœtal) est nécessairement vague. Cette position a eu une grande importance dans l'Église primitive, notamment à Alexandrie.

- Type stoïcien : l'âme est immanente, substance universelle dans la nature. Concernant la vie humaine, elle est transmise par analogie à la génération, dans ce qui a été nommé « traducianisme », et est donc présente au corps de la conception à la mort. Éventuellement professée parallèlement avec la doctrine platonicienne, cette conception stoïcienne était celle de courants importants de l'Église primitive. C'est la position d'un Père comme Tertullien. Supposant l'animation immédiate, dès la conception, et en l'absence de textes bibliques décisifs, cette position n'est peut-être pas sans rapport avec la sévérité de la discipline ecclésiale ancienne contre l'avortement.

- Type aristotélicien : l'âme est la structure du corps. Cette position a fini par l'emporter dans l'Église médiévale. Elle est devenue incontournable, nettement précisée, suite à l’œuvre de Thomas d'Aquin. Elle admet une relative distance entre l'âme et le corps, l'un n'existant pourtant normalement pas sans l'autre. Leurs modes de production sont toutefois nettement distingués : le corps est le fruit de l'union sexuelle des géniteurs humains, l'âme est créée directement par Dieu. Contrairement au traducianisme, dans cette perspective, dite « créatianiste », l'animation est généralement médiate, l'âme n'étant créée par Dieu que pour un corps suffisamment développé (selon Aristote et Thomas d'Aquin, 40 jours pour les garçons, 80 jours pour les filles). D'où la tolérance de l'avortement précoce par l'Église catholique au XIIIe siècle.

- Approche relationnelle : cette nouvelle approche a vu son crédit croître depuis le siècle dernier. Ici, on distingue la notion de vie humaine de la notion de personne, seule dotée de tous les droits — droits de l'homme par exemple. Cette approche se démarque de la charge « ontologique » et « biologique » des autres approches, connotées par la philosophie grecque de l’être, où l’âme apparaît aisément comme une sorte de substance parallèle. Ici en revanche, l’ « âme » s’écrit mieux entre guillemets, désignant selon l’étymologie le simple fait que l’être « animé » est animé, « vivant », donc. Ici, l'élément de l'accueil et de la relation, par et avec Dieu, ou par et avec autrui, est constitutif de l'accession de la vie humaine au statut de personne humaine et de la dignité qui l'accompagne. Cette approche recoupe aussi l'analogie biblique du souffle : la statue d'argile de la Genèse ne devient « âme vivante » que par le don de l'élément relationnel qu'est le souffle, qui suppose une autonomie respiratoire.

Où l’on rejoint le souffle qui fait que la matière, l’ébauche (le golem), est animée, selon le Ps 139 et selon la Genèse. Ce à quoi fait écho le Nouveau Testament concernant la participation à la mort et la vie de résurrection du Christ : « Votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu » (Colossiens 3, 4).

De toute façon, une vie dont la source est au-delà de la matière où elle advient, et où seulement elle advient. Ma vie ne m’appartient pas, cela alors même qu’elle advient dans cette matière que j’appelle mon corps ! Le souffle de vie qui m’anime scelle sa relation incontournable avec le souffle primordial, la source première de l’appel de Dieu. Relation avec un autre ultime... et qui se présente à moi dans la présence d’autrui, concret.

L’idée est au fond très traditionnelle. On la trouve dans le concept de philosophie zoulou umuntu ngumuntu ngabantu : "Je suis ce que je suis parce que vous êtes ce que vous êtes" ou encore : "Nous sommes faits de l’humanité des autres" (concept repris par l’évêque Desmond Tutu).

Qu’est-ce que l’homme, qu’est ce que la vie, ce sont les questions que j’ai essayé de poser à travers ces mythes et ces éléments d’histoire pour en venir à ces autres questions, d’éthique, que posent les techniques que ces mythes modernes ont déjà interrogées à leur façon.


IV

Principes et définitions bioéthiques

- On sait que le terme « bioéthique » est composé de deux mot grecs signifiant : vie, et éthique (soit à peu près morale, ou comportement), d'où littéralement, à peu près : « comportement moral relatif à ce qui concerne la vie ».

- Selon le Comité Consultatif d'Éthique, la bioéthique concerne « les problèmes moraux qui sont soulevés par la recherche dans les domaines de la biologie, de la médecine ou de la santé. »

Quatre principes généraux concernant la façon dont les choix sont opérés en bioéthique :

- Autonomie : le patient est considéré comme capable de prendre les décisions en ce qui le concerne, par exemple en matière d'euthanasie. C'est de sa santé, de son bien-être, qu'il s'agit. Cela peut toutefois se nuancer par l'autonomie du médecin.

- Non maleficentia : déjà présent dans le serment d'Hippocrate (IVe s. av. J.C.), « avant tout ne pas nuire ». Principe qui peut sembler relativisé aujourd'hui par le principe d'autonomie du patient.

- Beneficentia : présent aussi chez Hippocrate sous les termes « le salut du malade est le sommet de la loi ». Se distingue de la non maleficentia par exemple au plan du droit par la condamnation de la « non-assistance à personne en danger », qui exige outre ne pas faire de mal, de faire du bien. Cela concerne aussi la nécessité de prévenir le mal.

- Justice : concerne par exemple la question de la répartition équitable des moyens rares : disons que la Sécurité Sociale en procède. Ce principe pose aussi la question des priorités dans la recherche en fonction des moyens. Il pose de même la question du fossé, de l'abîme, entre le Nord et le Sud de la planète concernant l'accès au soin, voire plus crucial encore. J’y reviens...

À ce point se pose la question : qui est responsable de dire l’éthique ? Chacun et tous, on le comprend, on le pressent. Si ce n’est pas la tâche spécifique d’un clergé, d’Église, d’Université (corps de philosophes, ou que sais-je), ce n’est pas non plus spécifiquement celle du corps médical, au risque de le voir devenir un nouvel corps de spécialistes exclusifs, un nouveau corps clérical. Le psychiatre Roland Jaccard dénonce ce qu’il appelle un nouvel ordre thérapeutique substitué à l’ancien ordre clérical, mais qui ne l’est pas moins !

Voilà qui complique encore les choses. Où ce n’est pas en tant que corps médical, mais en tant qu’être humains, tout simplement que ces questions se posent au corps médical comme à tout un chacun.


V

Hiérarchie des vies !!!

Un exemple concret :
Le Sida et l’Afrique : Les cobayes de l'industrie pharmaceutique au Cameroun, au Ghana, au Nigeria, au Malawi, au Botswana…

C’est le titre d’une émission de télévision, «Complément d’Enquête» présentée par Benoît Duquesne le lundi 17 janvier 2005 très tard le soir. Il est presque minuit quand passe ce reportage hallucinant sur la chaîne de télévision française France2. L’heure tardive n’a pas empêché un flot d’indignations en écho à ce reportage relatant les tests sur des prostituées camerounaises d’une thérapie contre le Sida, l’antirétroviral et préventif Ténofovir.

Le reportage dévoile le cynisme du laboratoire Gilead, dénoncé à Douala : des milliers de pauvres des pays ravagés par la misère qui sont les victimes des pratiques productivistes et mercantiles d’une des industries les plus lucratives et les plus influentes du monde. Les essais humains en Afrique ont une longue, trop longue histoire et le nécessaire recul à prendre par rapport aux révélations au minimum partielles d’une émission de télévision publique française ne dispenseront pas d’un état des lieux global sur les tests et le statut international de l’humain en Afrique.

Les détails :
Depuis le mois de Septembre 2004 ce laboratoire pharmaceutique, Gilead, s’est implanté au Cameroun à Douala pour (officiellement) tester un médicament ‘préventif’ du nom de VIREAD sur des jeunes camerounaises séronégatives !

A raison de 4 Euros par mois + des examens médicaux gratuits et une promesse de prise en charge en cas de contamination, les filles sont encouragées à n’avoir que des rapports sexuels non protégés avec des partenaires multiples. On leur ment que ce fameux VIREAD les protège, que c’est un vaccin et qu’elles ne pourront plus jamais être contaminées. En plus, elles auront contribué au progrès de la science !

Le but (toujours officiel) de cet essai est justement de voir si le fameux VIREAD protège. Donc après avoir absorbé cette pilule sans du tout savoir ce qu’elle contient, les filles sont livrées à la nature et reçoivent 4 Euros par mois lorsqu’elles viennent se faire tester mensuellement pour le Sida et pas pour les autres MST tout aussi graves comme les hépatites et autres maladies virales...

(Officiellement), 400 filles volontaires qui ne sont pas informées du tout ont ainsi été recrutées [...]. Beaucoup de ces filles ayant déjà été contaminées, ont été purement et simplement abandonnées dans la nature (témoignage à l’appui). [...]

Un responsable du ministère de la santé déclare sans aucune crainte de choquer que son poste a été crée après l’implantation de ce laboratoire. Donc il n’a pas pu empêcher cela et il ne peut interdire ce test.

De tels tests se passent actuellement (en 2005, mais rien ne permet de dire que ça a changé) dans plusieurs pays pauvres tels que Haïti, Jamaïque, République Dominicaine, Cambodge et d’autres pays africains, nous avons vu la République centrafricaine par exemple… On a parlé de 10 pays sans les citer tous explicitement [...]. (Dr Judith Kareine Dubois, M.D ; Dr Abbé, Pharmacologue.)

*

Voilà qui pose à nouveau de façon radicale la question troublante posée d’entrée : qu’est-ce qu’on entend par « la vie est sacrée » ? Celle des prostituées des pays pauvres « embauchées » par les laboratoires des pays riches serait-elle moins « sacrée » ?

Nous voilà à mon sens au cœur de la question bioéthique.


VI

Sacré et don

À ce point on peut inverser la problématique du « sacré ». Et déjà abonder dans le sens de l’exclusion radicale de toute insertion financière, de tout parasitage financier : on est dans l’hors de prix.

L’exemple que met en exergue le reportage sur les prostituées cobayes rejoint celui des achats d’organes (et déjà de l’achat de sang), achat d’organes répandus dans les pays pauvres, notamment de reins (mais pas uniquement), scandale qui pose la « sacralité » de la vie dans une hiérarchie avec les pauvres en bas, les riches en haut. Quid à ce point de la justice comme règle en bioéthique ?

La même hiérarchisation rejoint la question de la possibilité des choix possibles comme à un bout de l’échelle hiérarchique celui du sexe des enfants, choix qui ira toujours dans le même sens si une fille risque de devenir une charge, à l’autre bout le choix des caractéristiques eugéniques.

À ce point la bioéthique s’inscrit dans un problème global de gestion du déséquilibre du monde : si l’on veut sérieusement évacuer la question financière des questions de bioéthique (et c’est indispensable), il faut s’attaquer de front à la celle de l’abîme de l’écart des richesses, sauf à créer un monde monstrueux, où Frankenstein fera figure d’amateur.

Car il ne faut pas se leurrer : tout ce dont on est techniquement capable se fera, se fait souvent déjà, et se fera dans l’horreur si on ne règle pas cette question clef.

Où, à l’aune des techniques les plus sophistiquées, notre monde plonge dans les conceptions les plus archaïques du sacré — étymologiquement lié au sacrifice, et précisément au sacrifice humain.

Ici, celui qui est au bas de la hiérarchie est celui que l’on sacrifie.

Dans les sociétés antiques, on a appris à gérer le phénomène du bouc émissaire, que l’on tuait pour le maintien de la cohésion / de la santé de la société dominante, en l’institutionnalisant via la capture d’un prisonnier (au plus bas de la hiérarchie) que l’on préparait à son futur sacrifice — prisonnier plus tard remplacé par un animal domestiqué en vue du sacrifice.

Vous avez reconnu la théorie de René Girard (l'auteur de, entre autres, « La violence et le sacré »), qui décrit l’origine probable du phénomène, le désir mimétique, la convoitise de la même chose par plusieurs, voire par tous :

Si deux individus désirent la même chose, dit-il — et qu’est-ce qui est plus « mimétiquement » désirable que la « santé » esthétique, par ex., selon les normes médiatiques (outre la richesse, l’intelligence, la « jeunesse », etc.) ? — ; si deux individus désirent la même chose, il y en aura bientôt un troisième, un quatrième. Le processus fait facilement boule de neige. Et on reconnaît là le point de départ de toute querelle — ce qui fait que le fautif n'est pas celui qui commence (en fait on ne sait jamais qui c'est), mais celui et ceux qui continuent.

L’objet de la querelle est vite oublié, tandis que les rivalités se propagent, et le conflit se transforme en antagonisme généralisé : le chaos, « la guerre de tous contre tous » (ce que Girard appelle la "crise mimétique").

Comment cette crise peut-elle se résoudre, comment la paix peut-elle revenir ? Ici, les hommes ont trouvé « l'idée » d'un « bouc émissaire » (le terme fait référence à l'animal expulsé au désert chargé symboliquement des péchés du peuple selon la Bible).

La santé sociale est en cause, à laquelle va être sacrifiée une victime. Cas très connu : la peste au Moyen Âge. Moins connu, mais quand même, les stigmatisations modernes concernant le Sida (l’exemple des prostituées camerounaises ne nous mène pas loin de cela).

C’est ainsi, précisément, qu'au paroxysme de la crise de tous contre intervient ce « mécanisme salvateur » : le tous contre tous violent se transforme en un tous contre un (ou une minorité), qui n'a d'ailleurs même pas, en général, de rapport avec le problème de départ ! Si le report sur un « bouc émissaire » ne se déclenche pas, c'est la destruction du groupe, de la santé commune. Pourquoi « mécanisme » ? C'est que sa mise en marche ne dépend de personne mais découle du phénomène lui-même. Plus les rivalités pour le même objet — la santé perdue dans la cas de la peste — s'exaspèrent, plus les rivaux tendent à oublier ce qui en fut l'origine, plus ils sont fascinés les uns par les autres.

À ce stade de fascination haineuse la sélection d’antagonistes va se faire de plus en plus instable, changeante, et il se pourra alors qu'un individu (ou une minorité) polarise alors l'appétit de violence. Que cette polarisation s'amorce, et par un effet boule de neige elle s'emballe : la communauté tout entière (unanime !) se trouve alors rassemblée contre un individu unique (ou une minorité).

La violence à son paroxysme aura tendance à se focaliser sur une victime et l’unanimité à se faire contre elle. L’élimination de la victime fait tomber brutalement l’appétit de violence dont chacun était possédé l’instant d’avant et laisse le groupe subitement apaisé et hébété. La victime gît devant le groupe, apparaissant tout à la fois comme l’origine de la crise et la responsable de ce miracle de la paix retrouvée – par une sorte de « plus jamais ça ». Elle devient sacrée, c'est-à-dire porteuse du pouvoir prodigieux de déchaîner la crise comme de ramener la paix, la santé, dans la cité.

C’est la genèse du religieux selon Girard, du sacrifice rituel comme répétition de l’événement violent fondateur.

Le sacrifice rituel se retrouve dans toutes les communautés humaines et les innombrables mythes les expliquant qui ont été recueillis chez les peuples les plus divers. Avec toujours une sélection victimaire (par exemple une infirmité, faiblesse, pauvreté ?), victime qui est à l’origine de l’engendrement de l’ordre rétabli qui régit le groupe, et lui fait réintégrer la santé.

C’est au point que René Girard y voit la caractéristique essentielle de l’hominisation. Ce basculement vers la sacralisation de la vie via la sacralisation du sacrifié... Car le sacrifié focalise le sacré, ambivalent, donc. La querelle mimétique et sa résolution sacrificielle s’institutionnalise.

Où en bioéthique, l’affirmation répandue « la vie et sacrée » prend une tournure autrement inquiétante, dans cette relation ambivalente, jusqu’au monstrueux, entre sacré et sacrifié.

La sacralisation de la vie heureuse au prix éventuel du sacrifice de celui, de ceux, qui permettent le maintien de la société en l’Etat — en l’occurrence la société monstrueuse qui est celle d’un monde globalisé à la façon du nôtre.

Selon René Girard, le Christ mourant a opéré définitivement le dévoilement de ce phénomène et de sa monstruosité, puisqu’il désigne totalement cette façon de s’être octroyé le droit d’avoir pompé la vie de celui, qui n’est nullement coupable, nullement passible du châtiment qu’on lui a infligé, mais qu’il a subi quand même, et par lequel la société s’octroie la sacralité de sa vie.

La bioéthique face aux conditions de confort d’une vie « digne d’être vécue », c’est-à-dire avec ses possibilités optimum de richesse, de beauté, d’intelligence et de bonne santé est confrontée à cette question parfaitement archaïque au cœur de ses capacités techniques.


VII

Reconnaissance / umuntu ngumuntu ngabantu, autre ultime

Où l’on revient au principe selon lequel la source de la vie qui advient via un organisme, n’en demeure pas moins extérieur à cet organisme.

Le souffle de vie de la Genèse auquel fait écho pour la vie nouvelle la parole de l’épître aux Colossiens : « Votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu » (Colossiens 3, 4).

Puisqu’on a en sous-titre de notre rencontre « une parole protestante », c’est le moment de rappeler que c’est là un des principes fondateurs de la Réforme, ce qu’on a appelé le « forensisme », à savoir : la grâce, qui fonde le salut, est « forensique », elle m’est étrangère (du mot latin « forens », qui a donné « forain », étranger).

Je ne suis pas la source de ma vie, je n’en suis donc en aucun cas « propriétaire » — ce qui correspond à une devise classique de la Réforme : « coram Deo sola fide vivere », vivre devant Dieu par la foi seule.

Dans le cadre d’un vie communautaire désormais mondiale, ce vis-à-vis ultime et inaccessible : « nul n’a jamais vu Dieu, il se dévoile sous figure humaine » (Jean 1, 18) pose la question clef, me semble-t—il, de la bioéthique : comment vivra-t-on ensemble – puisqu’on vivra de toute façon ensemble en regard des possibilités ouvertes par les nouvelles technologies médicales ?

"Je suis ce que je suis parce que vous êtes ce que vous êtes" ou encore : "Nous sommes faits de l’humanité des autres" — umuntu ngumuntu ngabantu. Une relation de reconnaissance.

Ce vis-à-vis n’en sera un que s’il renonce radicalement à toute hiérarchie qui en ferait une dualité d’esclaves sacrifiés et de matériau au service des riches, beaux, intelligents et en bonne santé.

Un monde de cauchemar qui doit être ciblé et dénoncé à l’avance pour que ce monde soit celui où ma dignité aura pour fondement la reconnaissance pour la dignité de ceux en solidarité desquels je suis : "Je suis ce que je suis parce que vous êtes ce que vous êtes."

RP, Ajaccio, 19.03.11
La vie est-elle sacrée ?
Une parole protestante
sur les questions de la bio-éthique



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