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lundi 6 juillet 2020

Les sophistes et les idoles





Le livre du prophète Ésaïe (ch. 44) ironise au sujet de l’idole en parlant du tronc d’arbre coupé en deux par l’artisan qui sculpte une statue représentant sa divinité. Il brûle la moitié de ce tronc qu’il a utilisé pour son œuvre et adore la seconde moitié, devenue statue. Symbole évidemment, que la statue ! — rétorquerait le sage artisan, plus malin que le livre d’Ésaïe. Il sait bien, lui, que son dieu n’est pas le tronc de bois ! — Il sait bien que ce tronc ne fait que symboliser son dieu. Balourd d’Ésaïe — doit-on conclure ? Que n’a-t-il pas compris cette évidence de bon sens ! À moins que le Livre d’Ésaïe n’ait justement très bien compris — ce qu’est un symbole, et que là précisément soit le problème !

En arrière-plan, la deuxième parole du Décalogue : « Tu n’auras pas d’autres dieux devant ma face. Tu ne te feras point d’image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre, pour te prosterner devant elles et pour les servir » (Exode 20, 3-5 ; Deutéronome 5, 7-9).

Notons que le texte n'a jamais demandé de s'en prendre aux idoles des autres. L'hébreu est précis : « Tu ne te feras pas d'idoles / tu ne feras pas d'idoles pour toi. » Et les premiers témoins de ces paroles, dès l’Israël ancien, ne s'en sont jamais pris aux images taillées de Babylone, de la Perse ou de la Grèce, etc., mais seulement aux leurs propres. Il ne s’agit pas de s'en prendre aux — supposées ! — « idoles » des autres (genre destruction des bouddhas de Bâmiyân) ! C'est de tes idoles qu'il est question — même si, comme l'artisan d’Ésaïe, tu n'es pas a priori conscient que ce sont des idoles. À quoi donc les reconnait-on ? À ce que quoiqu'il en soit de leur valeur morale et spirituelle réelle, on est très réticent à l'idée de voir cesser leur culte — de voir cesser le respect censé leur être dû, bref leur vénération… Ce qui nous renvoie crûment à notre actualité.

Voilà que suite à l'assassinat de George Floyd, nombreux sont ceux s'interrogent sérieusement sur le rapport entre l’inconscient collectif, pourvoyeur éventuel d’idoles collectives, et certaines figures du passé proposées depuis un peu plus d'un siècle à la vénération collective, depuis, donc, l'érection d'images taillées à leur représentation. Et voilà que de grands cris s'élèvent pour que l'on conserve ces figures de grands esclavagistes, massacreurs à grande échelle de peuples à soumettre, etc. En déboulonnant leurs images proposées à la vénération populaire, on porterait atteinte à la mémoire ; en remettant en question ceux qui furent de grands ennemis de la République égalitaire, voire de la République tout court, on porterait atteinte à… la République (sicdixit tel de ses représentants attitrés).

On nous avancera naturellement qu'il n'est question que de respect d'un passé qui au fond reste glorieux quand même. Outre que l'on doit se demander : glorieux pour qui et en quoi ? Et c'est le travail des historiens, pas des statufications, que de répondre à cette question — outre cela, on pense à la mise en doute par Calvin de la pertinence à ce sujet de la distinction entre « dulie », i.e. vénération, et « lâtrie » i.e. adoration. Distinction subtile, souligne Calvin, que celui qui est en attitude de respect ne fait peut-être pas spontanément. Au temps de Calvin, que vénérait, et qu'oubliait, celui qui levait des yeux respectueux vers une statue du roi Louis IX, par ex., canonisé en saint Louis essentiellement pour ses rapports soumis au siège canonisateur, Rome. Vénérait-il le Croisé ? Celui qui, dans sa fidélité aux recommandations du pape et du IVe concile du Latran (1215), avait fait adopter à la France la pratique des califats consistant à imposer aux juifs un signe distinctif ? Vénérait-il les deux ou celui qui rendait la justice sous un chêne ? Cette vénération rendait-elle serein le rapport à Louis IX ? De même aujourd'hui l'image taillée de Colbert devant le siège de l'Assemblée nationale (pour ne prendre que ce seul de nombreux exemples, symbole évidemment au-delà des nuances de son cas personnel sur lequel s’appesantissent les sophistes pour noyer le poisson) — propose-t-elle à la méditation populaire le grand témoin d'un pouvoir absolu, (co-)responsable d'un Code réduisant légalement les Africains des possessions coloniales françaises au statut d'esclaves, en faisant des biens meubles ? Ou vénère-t-on un grand ministre des finances ? Les deux sont-ils séparables quand on sait la base de la force économique d'alors ? Ne serait-il pas plus raisonnable de laisser ces questions aux historiens plutôt qu'aux statuficateurs ?

Distinctions subtiles entre degrés de vénération, qu'en pratique, Calvin jugeait sophistiques. De même : sophisme que le fondement des hauts cris, si l'on est attentif à la confusion entretenue entre refus de la vénération et atteinte à la mémoire ! Les premiers témoins historiques du commandement du Décalogue n'ont-ils pas été, et ne sont-ils pas, les plus vigilants acteurs de la mémoire et du travail mémoriel ? Retirer de leur piédestal de vénération Pétain, Staline, et j'en passe, a-t-il jamais porté atteinte à la mémoire (les offusqués d'aujourd'hui se sont-ils formalisés de ces déboulonnages-là ?) ?

Atteinte à la mémoire ? Au contraire ! Ce n'est donc pas le lieu d'évoquer 1984 et l'effacement de la mémoire quand il s'agit au contraire, en retirant à la vénération populaire des figures pour le moins douteuses, de les réinscrire dans une vraie mémoire (des musées aux livres ou, au moins, aux plaques explicatives, par exemple). Que de travail historique sérieux les images taillées de Colbert, de Gallieni, de Faidherbe, etc., ne rendent-elles pas tabou ! Pourquoi ces grands cris contre un déboulonnage du mensonge vénérateur, qui n'est rien d'autre qu'une définition de l’idolâtrie, sinon parce que, comme la statue de l'artisan du prophète Ésaïe, cela porte atteinte à des idoles — qui n'ont pas grand chose à faire dans un sérieux travail de mémoire qui ne soit pas pollué par un passé dont les terribles ambiguïtés traînent encore, les hauts cris en témoignent, dans l’inconscient collectif ?

RP, juin 2020

PS : commentaire/réflexion de Jean-Paul Sanfourche. À lire ICI


samedi 13 juin 2020

George Floyd et les sophistes





Les Déclarations modernes de Droit, et notamment les Déclarations américaines et françaises, Constitution, Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, etc., sont le débouché d’une vocation universaliste remontant à la Loi biblique, comme le rappelle la forme des tables de la Déclaration de 1789, universalisme qu’exprime de la façon la plus explicite leur extension dans la Déclaration universelle des Droits de Homme de 1948.

Universalisme, donc, des deux côtés de l’Atlantique. Qu’entend-on à l’heure où le meurtre de George Floyd vient de réveiller des pays ayant en commun cet héritage issu de la Bible ? — qu'il s’agit donc d'ouvrir, et pas de la brandir ! Qu'entend-on répéter ? Que, universalistes, nos institutions ne sont pas racistes ! Certes ! Mais il s'agirait peut-être plutôt de mettre en pratique ce qu’elles disent.

Que n’entend-on pas sur l’universalisme français, sur l’égalité des Droits qui y est traditionnelle, sous-entendant que ce ne serait pas le cas aux États-Unis et que cela nous protégerait de dérives similaires…

Voilà qui ressemble bien à un déni, le même que celui auquel s’en prenait le pasteur Martin Luther King, rappelant que l’égalité des Droits est certes dans les textes américains depuis longtemps, mais que pour les "noirs", cela ressemble à un chèque sans provisions ! C’est bien beau d’avoir des textes fondateurs semblables… Mais il s'agirait peut-être de vivre ce qu'ils portent.

La leçon universaliste des Droits de l’Homme est à mettre en pratique, sans quoi toutes les dérives restent possibles, des deux côtés de l'Atlantique, jusqu’à, comme on l’entend trop, inverser l’accusation de racisme à l’encontre de celles et ceux dont le cri ne parvient pas à percer la surdité de ceux qui sous prétexte d’universalisme des textes n’entendent pas que cela ne s’incarne pas concrètement, sauf à se mettre à la place de celles et ceux dont les droits ne parviennent pas au concret de leur vie. Le bel universalisme des Droits de l'Homme n’est pas là pour rester théorique.

Sans quoi, ce qui est le droit de tous, l’égalité, le respect, la dignité, risque de devenir le privilège de quelques-uns, et en l'occurrence, ne nous leurrons, des "blancs". Aussi quand on entend opposer universalisme et "privilège blanc", on est bel et bien devant un sophisme, comme si le privilège en question était d'ordre ontologique — plus beau, plus fort, etc., que n'a-t-on pas entendu de cet ordre. Le "privilège" en question relève, hélas, trop souvent d'états de fait, ce qui n'en fait pas une réalité de droit !… mais de déni de droit !

Où le sophisme devient redoutable, c'est en ce qu'il débouche sur l'idée que refuser ce déni en regrettant ce privilège de fait — privilège de ne faire qu’obtenir ses droits ! — , serait être mû par une supériorité paternaliste et condescendante à l'égard de celles et ceux à qui ces droits élémentaires en civilisation des Droits de l'Homme sont de fait refusés ! Refus dont l’héritage persiste, valant en réponse les actes visant les symboles célébrant les esclavagistes d'une époque, pas si lointaine, où on déniait à leurs victimes la légitimité de la revendication, pour eux aussi, des Droits de l'Homme, portée, par ex., pour la France, par les révoltés de Saint-Domingue, entraînant, en 1794, une première abolition de l'esclavage, rétabli par des figures célébrées, hélas, jusqu'aujourd'hui ! (Malgré, ou peut-être à cause du fait incontournable de "l'accumulation primitive du capital"…)

Le sophisme s'avère alors viser, consciemment ou inconsciemment (tant l'inconscient collectif, des deux côtés de l'Atlantique, resté engoncé dans l'héritage colonial et esclavagiste, qui persiste à être nié), à ébranler la solidarité, remarquée et louée par le militant des droits civiques, le Rev. Al Sharpton dans sa prédication lors de la cérémonie funèbre en mémoire de George Floyd, Al Sharpton se félicitant de ce qui est en train de changer vu le nombre de "blancs", de jeunes "blancs" dans les manifestations contre le racisme.

Il en est de même en France. Comme on l'a alors heureusement dit, toute la République était blessée lors des récents attentats islamistes antisémites, même celles et ceux qui, non-juifs, ne risquent pas de subir des actes antisémites ; de même celles et ceux qui ne sont pas "noirs" ne risquent pas de subir la discrimination raciste, allant jusqu'au meurtre. Dans les deux cas, c'est, hélas, un "privilège" que de n'être pas visé (pas un "privilège" de droit, évidemment, mais de fait). Dans les deux cas l’invocation de l'universalisme abstrait porte contre la solidarité avec ceux pour qui l'abstraction universaliste ne porte pas son fruit au concret de leur vie. Cette belle solidarité est au contraire à encourager !

RP


samedi 20 juillet 2019

La Shoah et le Sacré





I) Racines idéologiques de la Shoah

On peut distinguer plusieurs temps principaux de l’antisémitisme, se superposant les uns aux autres en couches, sans s’annuler — et qui ont conduit à la Shoah :
1) l’antisémitisme remontant à l’Antiquité, à la racine de tous les autres, dénoncé dès le livre biblique de l’Exode, exécrant les juifs — inassimilables comme signes de l’Autre, ultimement du Tout Autre, radicalement dérangeant ;
2) l’anti-judaïsme de la chrétienté, qui ajoute à l’antisémitisme de l’Antiquité l’idée de substitution de l’Église à Israël, et plus tard l’accusation de déicide ;
3) l’antisémitisme de la modernité qui développe dès l’Espagne de l’Inquisition et qui justifie depuis l’ère des Lumières les thèses racialistes qui déboucheront sur l’antisémitisme raciste proprement dit — envisageant une inassimilabilité biologique des juifs.

(À quoi on pourrait ajouter :
4) l’anti-judaïsme de l’islam, faisant fonctionner l’idée de substitution sur le mode de la « dhimmitude » — valant d’ailleurs aussi contre les chrétiens qui eux non plus ne s’assimilent pas —, avec ses glissements (comme l’invention de signes distinctifs que reprendra la chrétienté puis le IIIe Reich) ;
5) l’antisémitisme antisioniste, particulièrement subtil, puisque devant éviter la dénonciation d’antisémitisme postérieure à la Shoah.)


II) Sacralisation

La Shoah, phénomène historique, a de ce fait des tenants historiques. Elle ne tombe pas du ciel. Les « trois couches » de l’antisémitisme européen que je viens de mentionner font partie de ce tissu historique, dans l’héritage duquel l’horreur qui a eu lieu a été rendue possible.

La couche la plus récente a mis en place le terreau vers le basculement dans l’innommable. Cette couche est dans l’idéologie qui s’est mise en place depuis le XVe siècle, initiant l’idée d’une « hiérarchie des "races" » (i.e. l'idéologie raciste, qui place toujours, invariablement, les « blancs » « en haut »), qui deviendra un des impensés de la philosophie des Lumières, hélas ! Rappeler et affirmer cela, notamment en parlant de la philosophie des Lumières, c’est heurter de front un tabou, mettre en cause un des anciens piliers les plus « sacrés » de la civilisation européenne et moderne.

Ce fondement idéologique est celui sur lequel, en parallèle avec, et après l’abolition de l’esclavage, s’établira le système colonial, reposant à son tour sur le même mythe de la « hiérarchie des "races" » et qui n’a alors pas été remis en question.

Or, c’est cette même mythologie qui fondera le nazisme, nazisme qui en importera les effets au cœur de l’Europe. Aimé Césaire l’a montré de façon très forte dans un passage remarquable de son Discours sur le colonialisme.

Le mépris des « races inférieures » y bascule en folie exterminatrice. Où la Shoah porte sa spécificité irréductible, radicalement irréductible, pas même comparable à l’horreur des déportations esclavagistes. Quelque chose d’unique a eu lieu, un basculement radical : la volonté et la mise en place des moyens de la destruction systématique et totale d’un peuple — désormais dévoilés : d'où l'importance symbolique de la date du 27 janvier 1945, celle de la découverte du camp d'Auschwitz au jour de sa libération. Cela n’avait pas eu lieu de telle sorte avant.

Cette irréductibilité relève de la métaphysique (on a parlé de mal absolu). Ce constat conduit hélas souvent à une dérive : celle qui va de l’irréductibilité métaphysique indubitable à l’idée qui y serait liée, d’inaccessibilité quasi-totale à l’investigation historique. Cela renvoie naturellement à la dimension sacrée — ce sacré inversé en forme de « plus jamais ça » qui est devenu un des fondements centraux de l’Europe — de l’abîme du mal dévoilé par la Shoah, quand aucun autre sacré ne tient plus. N’oublions pas que cela a obligé l’Europe à refonder la philosophie, et même la théologie : qui ne sait pas qu’il y a un autre concept de Dieu après Auschwitz, selon le titre du livre de Hans Jonas ?

C’est là que se glisse l’élément qui fonde les dérapages vers les débats sur l’idée d’une « concurrence des mémoires » : le sacré, et ce sacré-là aussi, a tendance à déborder sur l’histoire — on parle bien d’une autre façon de l’ « histoire sainte » — bloquant donc, ou mettant de… sacrés obstacles à l’investigation historique. Cela d’autant plus qu’on redoute à juste titre les pseudo-historiens qui, sous prétexte d’accessibilité à l’investigation historique, se font fort de nier les faits historiques et les sources qui les attestent : j’ai nommé le courant qui prétendant procéder à une révision de l’Histoire a été intitulé révisionniste, et n’est que négationniste.

Ce sacré nouveau, paradoxalement, n’exclut pas l’anti-sémitisme, puisqu’il crée une catégorie abstraite de juifs qui relègue les juifs réels qui n’y correspondent pas à la nudité de leur humanité — dont on risque en permanence de se venger puisqu’ils ne correspondent pas à l’abstraction sacrale qu’on voudrait projeter sur eux. Se met en place quelque chose qui ressemble à une sorte d’assomption de la Shoah dans une sphère j’allais dire « extra-terrestre », en ce sens que l’irréductibilité métaphysique rejoignant une indicibilité historique, on se rend incapable de déceler les racines qui ont conduit à cet abîme.

Or les racines immédiates sont bel et bien celles-là mêmes qui ont fondé idéologiquement l’esclavage moderne et la colonisation, à savoir le mythe de la « hiérarchie des "races" ». Il n’y a qu’à comparer, puisque c’est la même langue, le vocabulaire de l’Allemagne de la Shoah avec celui du 1er génocide reconnu du XXe siècle (depuis 2004 — avant c’était celui des Arméniens), celui des Hereros dans la colonie allemande de Namibie.

Ce mythe s’enracine dans la péninsule ibérique du XVe siècle, qui doutait de l’humanité des « Indiens » et se voyait autoriser (jusque par la voix du pape — Nicolas V) l’esclavage des noirs en fonction de la couleur de leur peau au moment où l’Inquisition « racialisait » l’anti-sémitisme (la limpieza de la sangre — la pureté du sang).

Où le révisionnisme aussi plonge ses racines dans un passé plus ancien que prévu.

Le mythe de la « hiérarchie des "races" » a été détruit en principe en 1945 avec l’abattement du nazisme, mais ses reliquats n’ont nullement disparu comme fondement métaphysique y compris de la civilisation des vainqueurs. Pensez que l’Afrique du Sud de l’apartheid est parmi les vainqueurs. Mais sans aller jusqu’à s’arrêter à ce cas extrême et trop facile, puisqu’il dédouane les autres, il n’est aucun des pays qui ait conservé des colonies après 1945, France incluse évidemment, qui n’ait conservé ce fondement de son Empire, fondement qui venait d’être abattu en Europe suite au dévoilement de son aboutissement innommable.

Nous voilà donc au cœur de la contradiction qui rend si complexes les crises euro-africaines : l’Europe a désormais comme fondement sacral essentiel ce « sacré » négatif, la Shoah, métaphysiquement irréductible, comme radical « plus jamais ça ». Or la Shoah est l’aboutissement, basculement en mal absolu, d’une idéologie qui est au cœur d’un des piliers, et même du pilier essentiel — ce fondement sacral antérieur, la pensée des Lumières — de l’universalisme européen, et particulièrement français.

Nous voilà donc avec un « plus jamais ça » comme notre « nouvelle » sacralité fondatrice !


III) Purgation

Sur cette base, on glisse à un phénomène de nouvelle inquisition : poursuivre quiconque aurait attenté ou serait soupçonné d’avoir attenté à ce sacré-là, à seule fin de garantir la propre pureté de la société inquisitrice !

Je prendrai l’exemple de l’attaque post-mortem du philosophe Cioran. On a découvert qu’il avait un passé fasciste. Qu’importe qu’il ait exécré ce passé dans toute son œuvre française, qu’importe que son œuvre française soit même bâtie contre ce passé…

Cioran mort est désormais suspect. Se met alors en place une façon, contre ce Cioran post mortem, de persister dans la suspicion sur ce qui serait une perpétuation voilée de son passé. Et pour certains peut-être de se prévenir ainsi eux-mêmes en contrepartie de toute potentielle mauvaise fréquentation. Chose d'autant remarquable que c'est précisément cette volonté d'occultation quasi totale d'un fondement repoussoir qui fait que la révélation post mortem ne grève nullement la lecture de Cioran.

Au contraire, comme le montrait déjà en 1996 le texte édité par A. Finkielkraut dans Le Messager européen, Cioran dès la fin des années 1940 ou le début des années 1950, se reniant catégoriquement — ce reniement fût-il grevé d'omissions —, fonde son œuvre ultérieure contre ce en quoi il refuse de se reconnaître. C'est son livre La Tentation d'exister qui, en 1956, signe littérairement avec le plus de rigueur son opposition à ce qu'il fut, « pensant contre soi » son abjection de ce qu'il fut, et notamment de ce qui fut son antisémitisme. C'est La Tentation d'exister qui donne ce texte « sur les juifs » rejetant la haine qu'il leur voua, cette haine qui fut telle qu'il n'ose même plus avouer à quel point elle exista. Rétrospection honteuse, exempte des déclamations complaisantes possibles encore seulement sur des fautes assumables, plutôt que perpétuation d'un antisémitisme, qu'absent ici du propos de Cioran, on chercherait volontiers dans quelque ambiguïté, dans quelque recoin inconscient le retenant encore de se renier. Ou en suspectant cette confession honteuse de motifs uniquement opportunistes en un temps où le fascisme n'est plus de mise. L'admirateur des cathares — qui n'étaient pas fascistes ! — qu’est Cioran est alors à son tour victime, comme un étrange marrane ! d'inquisiteurs vigilants sur la pureté de sa conversion. Certes en ce qui le concerne la faute passée est réelle et grave. Raison de plus pour que l'on guette le relaps. Ce faisant, on se purge soi-même ! — sauf de la tentation de la fabrication délatrice de suspects à laquelle incitent en tout temps les inquisiteurs.


IV) Instrumentalisation

Si l’exécration d’un suspect peut valoir purgation de quiconque sacrifie à l’esprit d’inquisition contre ledit suspect, le pas est aisément franchi vers l’instrumentalisation de la Shoah pour discréditer un ennemi ou simplement un adversaire politique ou intellectuel. La foule des anonymes, campée sur cette nouvelle sacralité, fera corps contre l’adversaire désigné en proie pour avoir touché au sacré non dévoilé…

La chose peut servir dans les domaines les plus inattendus : quel meilleur moyen de discréditer un adversaire que de le faire soupçonner de toucher le « sacré », et de le disqualifier ainsi en scellant son supposé discrédit dans celui, pire que tout autre puisque moral : attenter à la Shoah !

Or la mise en sacralité de la Shoah accentue en permanence ce risque. Pour une raison simple : ce qui est placé, puis cantonné, dans le domaine du sacré, glisse par là-même à un rapprochement avec les mythes. La mise en sacralisation de la Shoah contribue ainsi à sa mise hors l’histoire, et donc conforte le révisionnisme. Sous la forme de la question insidieuse ainsi induite : un tel événement, d’ordre métaphysique, a-t-il pu avoir lieu dans l’histoire ?

Une telle question rejoint le malaise de quiconque se sent visé par ce fait insupportable : les bourreaux sont faits de la même humanité que moi. Et ici apparaît tout l’ « intérêt » de cantonner la Shoah au sacré, si proche voisin du mythe. Les auteurs de la Shoah rejoignent ainsi les monstres des mythes et nous en deviennent d’autant étrangers. Et au fond, eux-mêmes, comme monstres, sont-ils autre chose que des projections de nos cauchemars ?

Et pendant ce temps, dans l’histoire non-sacrée, dans l’histoire profane, la menace réelle persiste, reprend et s’accentue, ne pouvant avoir aucun rapport avec ce que l’on a sorti de l’histoire — malgré le fait que des survivants, toujours parmi nous, se souviennent bel et bien !

Une menace qui passe aisément par la manipulation de ce qui glisse au sacré, si proche du mythe…

<div style="text-align: justify;">Si l&#8217;exécration d&#8217;un suspect peut valoir purgation de quiconque sacrifie à l&#8217;esprit d&#8217;inquisition contre ledit suspect, le pas est aisément franchi vers l&#8217;instrumentalisation de la Shoah pour discréditer un ennemi ou simplement un adversaire politique ou intellectuel. La foule des anonymes, campée sur cette nouvelle sacralité, fera corps contre l&#8217;adversaire désigné en proie pour avoir touché au sacré non dévoilé.</div><br /> <div style="text-align: justify;">Pour avoir simplement &#171; touché &#187; le &#171; sacré &#187; !&#8230;</div><br /> <div style="text-align: justify;">La chose peut servir dans les domaines les plus inattendus. Je donnerai comme exemple, un incident vécu suite à un débat sur l&#8217;histoire des cathares (aucun rapport avec la Shoah, on le voit !). Le débat tournait autour de l&#8217;application aux études cathares de la méthode dite &#171; déconstructionniste &#187;, revendiquée par les &#171; révisionnismes &#187; (au sens large) historiens en général. Faurisson ayant été mentionné (forcément dans un débat parlant de révisionnisme) j&#8217;intervenais en mettant en garde contre un des risques du rapprochement de l&#8217;usage du &#171; déconstrutionnisme &#187; dans les études cathares avec le révisionnisme concernant le génocide des juifs : attention, &#171; grâce à Dieu les juifs sont toujours là, les cathares, ce n&#8217;est pas le cas : on ne risque pas de les persécuter à nouveau &#187; (<a href="http://rolpoup.hautetfort.com/archive/2005/12/02/les-cathares-devant-l-histoire.html" target="_blank"><em>Les cathares devant l&#8217;histoire</em></a>, p. 99). Pas question directement de la Shoah ici, mais mise en garde contre ce révisionnisme auquel on ne peut que penser en nommant Faurisson : le négationnisme du génocide nazi &#8212; compte de tenu de l&#8217;enjeu : un risque permanent de voir réitérer, sous une forme ou sous une autre, l&#8217;horreur passée, en la relativisant.</div><br /> <div style="text-align: justify;">Quelle ne sera pas ma surprise de découvrir, dans une attaque du livre par un tenant de la thèse &#171;&nbsp;déconstructionniste &#187; appliquée aux études cathares, une reprise de mon propos, me faisant dire exactement le contraire de ce que je disais : je ferais &#171; explicitement le rapprochement [concernant la démarche à propos du catharisme dite "déconstructionniste"] avec la négation du génocide des juifs &#187; (<em>sic</em>&nbsp;!)&#8230;</div><br /> <div style="text-align: justify;">L&#8217;attaque, intitulée &#171; Les "cathares" une histoire qui blesse &#187; est publiée dans le magazine <em>Midi Pyrénées Patrimoine</em>, n&#176;3, sous la signature de Julien Théry, un jeune historien, que je n'avais pas cité mais qui semble s&#8217;être senti visé par les débats ! Et voilà donc qu&#8217;il &#171; contre-attaque &#187; en cherchant le meilleur moyen de discréditer ses adversaires historiens (cf. les droits de réponse publiés par <a href="http://rolpoup.files.wordpress.com/2012/08/cathares-histoire-droit-de-reponse-mpp-n-4.pdf" target="_blank"><em>Midi Pyrénées Patrimoine</em>, n&#176;4</a> - et <a href="http://rolpoup.files.wordpress.com/2012/08/a-midi-pyrenees-patrimoine-a-propos-de-larticle-de-j-thery.pdf" target="_blank">mon droit de réponse <em>in extenso</em></a> ainsi que celui adressé <a href="http://rolpoup.files.wordpress.com/2012/08/les-cathares-et-les-blessures-de-lhistoire-a-hal-shs.pdf" target="_blank">au site Hal-shs</a>). Quel moyen plus efficace que de les accuser de porter atteinte à ce qu&#8217;il y a d&#8217;intouchable dans la Shoah. Et comme il ne trouve pas ce rapprochement dans le livre incriminé, il va le chercher &#8212; au prix de quel contresens ! &#8212;, dans ma mise en garde contre ce rapprochement ! Et Julien Théry d&#8217;&#8230; &#171;&nbsp;étayer &#187; &#8212; si l&#8217;on peut dire &#8212; sa lecture en contresens de mon avertissement contre la mise en équivalence des révisionnismes (p. 99), par un autre contresens ! Il ouvre trois guillemets pour réarranger six mots de <a href="http://rolpoup1.blogspot.fr/2012/07/points-de-repere-dune-histoire-des.html" target="_blank">mon intervention d'introduction</a> qui n&#8217;avait aucun rapport avec le propos de la p. 99 : je parlais alors, à la p. 70, des anciens textes qui faisaient l&#8217; &#171;&nbsp;apologie non pas de la secte persécutée, mais de ses bourreaux. &#187; Aucun rapport, même lointain, avec la Shoah !</div><br /> <div style="text-align: justify;">Quel meilleur moyen de discréditer une école adverse (ici, celle des historiens m&#8217;ayant invité à participer à leur colloque) que de la soupçonner de toucher le &#171; sacré &#187; ! C&#8217;est ainsi que M. Théry tire de son attaque l&#8217;exclamation suivante : &#171; faut-il que les défenseurs du "catharisme" se sentent aux abois pour en arriver à de pareilles extrémités !&#8230; &#187;. Où, ayant qualifié ses collègues historiens de &#171; défenseurs du "catharisme" &#187;, c&#8217;est-à-dire leur déniant l&#8217;objectivité dont lui ferait preuve, il donne l&#8217;estocade en scellant ce discrédit dans celui, bien pire puisque moral : attenter à la Shoah !</div><br /> <div style="text-align: justify;">Que dire alors de l&#8217;usage de la Shoah dans des domaines où les enjeux sont autrement sérieux et périlleux que les querelles dans les milieux historiens.</div><br /> <div style="text-align: justify;">Plus loin dans <a href="http://rolpoup1.blogspot.fr/2012/07/de-la-jerusalem-celeste-babylone.html" target="_blank">le même livre (p. 441)</a>, j&#8217;évoque le &#171; cortège macabre débouchant sur le XXe siècle de l'horreur et du silence glacial qui pèse sur des déserts infernaux. Auschwitz, symbole définitif, après lequel la théologie ne sait plus que boiter. Symbole définitif au point qu'il n'a pas même la force d'être leçon définitive. Le goulag y a survécu, puis d'autres génocides. &#187;</div><br /> <div style="text-align: justify;">Voilà le véritable risque que porte le révisionnisme appliqué au génocide des juifs, à la Shoah.</div><br /> <div style="text-align: justify;">Or la mise en sacralité de la Shoah accentue en permanence ce risque. Pour une raison simple : ce qui est placé, puis cantonné, dans le domaine du sacré, glisse par là-même à un rapprochement avec les mythes. La mise en sacralisation de la Shoah contribue ainsi à sa mise hors l&#8217;histoire, et donc conforte le révisionnisme. Sous la forme de la question insidieuse ainsi induite : un tel événement, d&#8217;ordre métaphysique, a-t-il pu avoir lieu dans l&#8217;histoire ?</div><br /> <div style="text-align: justify;">Une telle question rejoint le malaise de quiconque se sent visé par ce fait insupportable : les bourreaux sont faits de la même humanité que moi. Et ici apparaît tout l&#8217; &#171; intérêt &#187; de cantonner la Shoah au sacré, si proche voisin du mythe. Les auteurs de la Shoah rejoignent ainsi les monstres des mythes et nous en deviennent d&#8217;autant étrangers. Et au fond, eux-mêmes, comme monstres, sont-ils autre chose que des projections de nos cauchemars ?</div><br /> <div style="text-align: justify;">Et pendant ce temps, dans l&#8217;histoire non-sacrée, dans l&#8217;histoire profane, la menace réelle persiste, reprend et s&#8217;accentue, ne pouvant avoir aucun rapport avec ce que l&#8217;on a sorti de l&#8217;histoire &#8212; malgré le fait que des survivants, toujours parmi nous, se souviennent bel et bien !</div><br /> <div style="text-align: justify;">Une menace qui passe aisément par la manipulation de ce qui glisse au sacré, si proche du mythe&#8230;</div><div style="text-align: justify;"><div style="text-align: -webkit-auto;"><br /> </div></div>
V) Manipulation

Je citerai le cas du Président iranien Ahmadinejad, typique comme quintessence du passage de l’instrumentalisation à la manipulation.

Cela pour cette raison qu’Ahmadinejad a parfaitement compris que la Shoah a commencé à jouer ce rôle sacral pour les Européens. C’est cette compréhension qui est la sienne qui explique les éléments de sa manipulation, qui sans cela sont contradictoires…

Voilà que des journaux européens ont publié des caricatures de Mahomet, provoquant dans le monde musulman des réactions qualifiées d’irrationnelles. La qualification, connotée péjorativement dans le monde occidental qui s’y auto-satisfait ainsi de sa rationalité — la qualification est cependant exacte : irrationnelles, les réactions montrent qu’on a touché à ce qui pour le monde musulman relève du sacré.

Pour le Président iranien, cela ne fait aucun doute : on a touché au sacré. Quelle sera donc sa contre-attaque ? S’en prendre au sacré occidental. Mais quel est-il ce « sacré » ? Qu’est ce que l’on ne touche pas depuis que tout autre sacré a disparu ? Ce sur quoi Ahmadinejad va appuyer en mettant en place son concours de caricatures de la Shoah !

Où les contradictions d’Ahmadinejad s’avèrent n’en être pas ! Comment se concilient son négationnisme et son discours voulant que l’on eût dû créer l’État d’Israël en Europe en compensation de la Shoah comme crime européen ? La Shoah a-t-elle eu lieu en Europe ou est-elle imaginaire ?

La résolution de cette contradiction est en ce que la Shoah ne l’intéresse pas comme réalité historique ! Mais en tant que participant pour les Européens d’un domaine inaccessible — ce qui s’apparente fort à la sacralité du prophète caricaturé.

Reléguée ainsi hors du domaine historique, la Shoah peut à la fois être contestée (comme on conteste une idée), utilisée (comme on utilise une idée), etc. Dans un cas comme dans l’autre, cela n’a plus rien à voir avec l’histoire, mais relève de la seule métaphysique : on est dès lors, pour Ahmadinejad, dans un conflit des sacralités, dans un conflit des fondements imaginaux des civilisations.

Où, sur cette base il peut mettre en service ces autres éléments de l’antijudaïsme dans le monde musulman, que j’ai cités en entrée : outre l’antisémitisme remontant à l’Antiquité, à la racine de tous les autres, dénoncé dès le livre biblique de l’Exode, exécrant les juifs — inassimilables comme signes de l’Autre ; 1) l’anti-judaïsme qui dans l’islam, fait fonctionner l’idée (auparavant chrétienne) de substitution sur le mode de la « dhimmitude » ; 2) l’antisémitisme antisioniste, particulièrement subtil, puisque devant éviter la dénonciation d’antisémitisme postérieure à la Shoah.

Avec ce deuxième pilier, il a un point d’appui au cœur même de l’Occident, Occident d’autant plus fragilisé qu’il a lui-même relégué la Shoah dans le « sacré », autant dire dans une forme du mythe, ce qu’Ahmadinejad manipule à merveille ; accentuant par là-même la tentation révisionniste déjà prégnante par le fait que ce récent basculement dans le mal radical n’est pas sorti de l’incompréhension, ayant laissé pantoise l’Europe entière…

… Où il s’agit de se regarder en face : oui cela a eu lieu dans le réel, cela a été le fait d’hommes comme nous ; cela a été possible parce que le sacré avait été évacué du cœur de la pensée qui a commis cela — à savoir : plus d’image de Dieu en l’homme, plus de dignité infinie en l’homme, plus de ce mystère sacré au cœur et à la pointe de la Création divine…




samedi 1 septembre 2018

"Étrangers et pèlerins sur la terre"





« Étrangers et pèlerins sur la terre ». Au delà de cette citation de 1 Pierre (2, 11), la réserve classique du protestantisme à l’égard des pèlerinages est liée à ce qu’à l’époque de la Réforme, les pèlerinages étaient essentiellement devenus pénitentiels et méritoires en vue du salut des âmes. Sachant que la Réforme est née de la proclamation de la gratuité du salut, dans un refus de sa commercialisation par la pratique et la vente des « indulgences », et sachant que les pèlerinages entraient alors dans la sphère de ce commerce, on comprend qu'elle les ait tenus en suspicion. Rien de plus opposé dans le contexte de l’émergence de la Réforme que cette pratique pénitentielle et méritoire et les principes protestants sola gratia, sola fide : la grâce seule, par la foi seule.

Cela dit, la Réforme fonde son principe sola fide dans l’Écriture, sola scriptura, où l’on trouve un enseignement clair sur les Montées à Jérusalem, des… pèlerinages, relus comme signes de la reconnaissance de la source symbolique de l’effusion de la parole du salut donné par Dieu, parole qui sourd de Jérusalem (Ésaïe 2, 3-4).

À côté de cela, il n’est pas inutile de remarquer que l'origine historique du tourisme, et de nos vacances en général ! se trouve dans les pèlerinages, où il s'agissait d'aller au loin, souvent, donc, en « pénitence », notamment à Rome, mais aussi jusqu’à Jérusalem, ce qui était d'un grand péril ! Le trajet passant souvent par des lieux riches d’art, des esprits cultivés, notamment au XIXe siècle, y ont trouvé un grand intérêt historique et patrimonial. Est né le tourisme, selon ce mot issu du vocabulaire anglais pour désigner ces « tours » — à l’origine du mot : « tourisme » — culturels parfois longs que devaient avoir connus ceux qui pouvaient se les offrir. C'est ainsi que ces privilèges ont acquis un intérêt qui à terme se devait d'être partagé par le plus grand nombre : à l'horizon, pour la France, les congés payés octroyés en 1936 par le Front populaire de Léon Blum : le tourisme pour tous. Souvent vers cette Provence, par où transitaient antan les pèlerins, et où dès la fin du Moyen-Age apparaissent les prémisses de ce qui deviendra l’intérêt esthétique des futurs touristes culturels. Déjà le poète Pétrarque témoigne au XIVe siècle cet intérêt esthétique dans l’ascension du Mont Ventoux. Il en sera de même de tout le trajet des pèlerinages d’antan, jusqu’à Jérusalem, où l’esthétique concerne l’émotion de se retrouver en ces lieux foulés par tant de figures bibliques, par le Christ lui-même.

Cela dit, autre réserve du protestantisme, l’émotion ne va pas jusqu’à sacraliser les lieux, pas même le lieu de la mort du Christ : « il n’est pas ici, il est ressuscité », insiste, selon la parole donnée au dimanche de Pâques (Mt 28, 7 ; Mc 16, 6 ; Lc 24, 6), la tradition protestante qui côté réformé / calvinien, quand elle a fini par concéder la présence d’une croix dans les temples, n’a pas cessé d’insister pour qu’elle reste vide : « il n’est pas ici ». Le temple, selon ce mot qui veut, dans l’héritage de la Renaissance, distinguer le bâtiment et le peuple, qui est, lui, l’Église, le temple est vide aussi, chargé juste de faire retentir la parole de Dieu, et dont les murs reçoivent, en signe de cela, des inscriptions de textes bibliques chargés de la porter.

Où, pour les plus ancrés dans la tradition biblique, on retrouve l’enseignement sur les Montées / pèlerinages à Jérusalem, car c’est de Jérusalem, outre le Sinaï, que sort la parole de Dieu (Ésaïe 2, 3-4).

Concernant la foi chrétienne, on trouve en son cœur l’affirmation de l'accès ouvert à la grâce de Dieu, accès désigné symboliquement comme accès au lieu très saint céleste (Exode 25, 40), symbolisé par le lieu très saint du Temple de Jérusalem : la mémoire juive concernant le Mont du Temple est dès lors le référent symbolique qui fonde la mémoire chrétienne concernant Jérusalem.

Ce référent qui fonde la mémoire chrétienne renvoie à propos de Jérusalem à des textes comme l’Évangile de Jean, ch. 4 — parlant de culte non pas attaché à tel lieu, pour les chrétiens, mais n'en transposant pas moins un culte « en Esprit et en vérité » de ce lieu-là ! Tout comme l’Épître au Hébreux, parlant de rideau du temple déchiré (de ce Temple-là). C'est une approche en déplacement symbolique que nous donne l’Épître aux Hébreux, comme Jean 4 où Jésus annonce dans une discussion sur quel temple prime, le judéen ou le samaritain, que « le salut vient des Judéens / des juifs », pour ipso facto transposer de ce fondement symbolique la grâce ouverte « en Esprit et en vérité ». Ce référent se retrouve dans l'attitude de l'Apôtre Paul, invitant à plusieurs reprises selon le Nouveau Testament au respect de la signification mémorielle des rites juifs, tout en croyant comme Jean 4 la grâce ouverte au-delà des rites. C'est pourquoi c'est évidemment à tort qu'il est accusé d'avoir négligé les règles d'accès au temple, dont il n'a cessé au contraire de respecter la signification symbolique. En arrière-plan, le texte de l’Exode (25, 40), repris par l’épître aux Hébreux (8, 5), parlant de tabernacle céleste comme modèle du tabernacle / temple terrestre.

Car c'est bien de symbolique qu'il s'agit ici et évidemment pas de simples pierres ! Une archéologie mémorielle et symbolique ancrée en des lieux, et des pierres, investis de mémoire — mémoire juive en premier lieu, ouverte à toutes les nations via un déplacement symbolique, dont le cœur est la figure géographique de Jérusalem, promis pour ouverture à toutes les nations (Zach 14), mais dont le cœur juif est le témoin premier et permanent : le christianisme s’ancre sur le vis-à-vis d’un judaïsme vivant, avec tout ce qui en signifie la mémoire vivante.

Cela correspond, en protestantisme, notamment réformé / calvinien, à l’affirmation qu’il y a une seule alliance, celle passée déjà avec Abraham : « l’Alliance faite avec les Pères anciens est si semblable à la nôtre, qu’on la peut dire une même avec elle. Seulement elle diffère en l’ordre d’être dispensée » — Calvin, Institution de la religion chrétienne, II, x, 2.

Cela ancré dans la conviction que « Dieu nous assure de son élection par la seule foi qu’il est fidèle à sa promesse » — ce sur quoi insiste Calvin, par ex. Institution de la religion chrétienne, III, xxiv : « Il nous a signifié sa garde en scellant alliance avec nous ». Et cette Alliance nous précède, remontant avant la fondation du monde dans la promesse du Dieu éternel, et scellée dans le temps bien avant nous.

Sans la pérennité de l’alliance avec Israël, la fidélité de Dieu ne vaut pas non plus pour les chrétiens. Cette alliance, scellée déjà par Dieu avec Abraham, Isaac et Jacob, avec Moïse et le peuple au Sinaï, n’est pas résiliable. Dieu-même s’est engagé ! L’alliance conclue par Dieu avec les Pères n’ayant « pas été fondée sur leurs mérites mais sur sa seule miséricorde » (Calvin, ibid., II, x, 2).

Dieu s’est engagé de façon irrévocable. Une révocation serait même contradictoire en christianisme, puisque la « nouvelle » Alliance — « nouvelle » non pas parce qu’elle serait autre, mais en tant qu’Alliance unique renouvelée (cf. Jérémie 32) — ; la « nouvelle » Alliance-même, donc, repose sur cette même fidélité de Dieu !

Une nouvelle Alliance ne saurait donc qu’être une Alliance renouvelée, l’Alliance déployant ses effets. C’est pourquoi les formes que prend cette unique Alliance sont secondes par rapport au lien qui se scelle en la promesse de Dieu, en sa parole-même, qui transcende les signes où elle nous est annoncée, que ce soit les signes propres au judaïsme, ou ceux du christianisme. La réalité essentielle nous transcende. Elle est fondée dans l’éternité de Dieu, signifiée dans le temps à Abraham et aux patriarches, et, pour la foi chrétienne « déployée en Jésus-Christ » (Calvin, ibid.).

Dès lors la transposition vers le tabernacle céleste vaut aussi pour la foi chrétienne en l’incarnation de la parole de Dieu en Jésus-Christ, incarnation en cet individu, de cette nation, de religion juive. Les lieux de son incarnation, dans lesquels on ressent légitimement une émotion particulière, tout particulièrement pour ceux qui se réclament de Jésus, renvoient à sa présence qui déborde infiniment ces lieux — de la parole du dimanche de Pâques : « il n’est pas ici, il est ressuscité », au signe de son retrait lors de l’Ascension.

Ici, l’idée de pèlerinage elle-même est appelée au même déplacement, vous êtes « étrangers et voyageurs sur la terre » (1 Pierre 2, 11). Cf. aussi Hébreux 11, où il est question de patrie céleste, rejoignant la promesse prophétique d’une Jérusalem céleste — selon une lecture de la forme duelle de Yerushalaïm, ici et au-delà. Où le déplacement dans le temps devient pèlerinage de ce temps vers le Temps du Royaume messianique — à venir selon la foi juive, et toujours à venir mais déjà manifesté dans la résurrection du Christ selon la foi chrétienne.

S’il y a une espérance commune, c’est d’être appelés à être comme coopérateurs de Dieu pour faire advenir le jour où selon la promesse d’Ésaïe (2, 3-4) — conformément à ce que « de Sion sortira la loi, de Jérusalem la parole du Seigneur » — « il sera juge entre les nations, l’arbitre d’une multitude de peuples. De leurs épées ils forgeront des socs, de leurs lances des serpes : une nation ne lèvera plus l’épée contre une autre, et on n’apprendra plus la guerre. »


R. Poupin, Paris, 22.06.17,
Rencontre Onit, « religions et terre sainte »,
perspective protestante
Ligugé, 01.09.18


mardi 25 octobre 2016

Une archéologie mémorielle et symbolique





Sur une résolution de l'Unesco concernant Jérusalem...
Réflexion personnelle


Le 18 octobre 2016 l'Unesco a approuvé une résolution sur les problèmes Israël-Palestine et notamment sur la question du Mont du Temple / Al-Aqsa Mosque/Al-Haram Al Sharif. Après son adoption jeudi 13 octobre en commission (avec 24 votes pour, 6 contre et 26 absentions), le texte a été validé par les 58 États membres du Conseil exécutif de l’Unesco réunis en assemblée plénière au siège de l’organisation à Paris.

On ne relève dans ce texte qu'une seule évocation – implicite – du fait qu'il y eut un Temple à Jérusalem, doté donc de murs, dont un « mur occidental » : la « Place du mur occidental » prend des guillemets après avoir été désignée, sans guillemets, sous son nom de Place Al-Buraq. Le Mont du Temple n'est jamais nommé, mais le lieu est évoqué dix-huit fois dans les termes – légitimes aussi – de Al-Aqsa Mosque/Al-Haram Al Sharif. On est donc censé ignorer l'archéologie symbolique et spirituelle d'où ressort que ce lieu appelé communément « saint » l'est précisément parce qu'il est chargé d'une portée symbolique du fait même de cette archéologie mémorielle – passée sous silence ! La directrice générale de l'Unesco a mis en garde quant aux tensions que pouvait attiser un tel texte.

Voilà qui est troublant en effet dans une résolution de l'Unesco, dont le sigle porte les mots science, culture, éducation. Qu'est-ce en effet qu'une science historique qui ignore les faits historiques ? Qu'est-ce qu'une culture, censée être histoire et mémoire, qui porte l'amnésie mémorielle et culturelle ? Qu'est-ce enfin qu'une éducation qui établit un silence qui ne concède que des guillemets à une mémoire ignorée ?

À ce point, un chrétien du XXIe siècle s'interroge sur la mémoire de l'Unesco concernant le tournant marquant de la deuxième moitié du XXe siècle initiant la cessation de « l'enseignement du mépris » (en l'occurrence mépris du fait juif) réclamée par l'historien Jules Isaac, originant l'Amitié Judéo-chrétienne de France. Espérance d'une éducation où se substituerait enfin à un séculaire enseignement du mépris un enseignement de l'estime. Estime et respect en l’occurrence du judaïsme, de sa mémoire, et des juifs que le christianisme avait pris l'habitude d'enfouir dans le sépulcre d’un silence mémoriel où le mur occidental du Temple de Jérusalem n'était plus que lieu de lamentations d'un judaïsme s'obstinant à refuser de se voir substituer un christianisme détenteur unique d'une vérité amnésique. Une ignorance de l'histoire qui, face l'innommable qui se préparait dans la première moitié du XXe siècle européen, a émoussé l'efficacité de la résistance du christianisme. Efficacité nécessairement fondée en culture ; mais tout un pan de culture historique du fait juif faisait défaut au christianisme depuis des siècles…

*

Le texte de l'Unesco, texte politique, est entièrement bâti sur l'a priori théologique dont le refus est au cœur du dialogue judéo-chrétien en particulier, interreligieux en général ! À savoir la théologie de la substitution (en l'occurrence de l’Église à Israël). Une théologie qui avait débouché à terme en Europe du XXe siècle sur l'incapacité de résister efficacement au projet politique dont on sait le débouché. Quelques moments isolés comme le synode de Barmen par lequel l’Église confessante en Allemagne du XXe siècle répondait dès 1934, ou en France la Déclaration de Pomeyrol de 1941, par des textes strictement et exclusivement théologiques à des positions et des actes politiques qui heurtaient ceux qui s'y opposaient – dans leurs convictions théologiques. Sans comparer les situations, l'exemple ne laisse d'interroger : projet politique qui réfère à un soubassement théologique et symbolique. Le christianisme commence à peine de sortir, avec des reculs, de la théologie de la substitution. Il me semble opportun de mettre en garde contre ces retours d'une attitude, substitutionniste, qui grève encore souvent les relations judéo-chrétiennes, attitude qui reste hélas prégnante en islam. Attitude que cautionne largement la résolution de l'Unesco.

C'est aussi pourquoi aussi j'estime délibérément n'avoir pas à pas entrer dans la question proprement politique de ce texte – outre le fait que je ne parle pas en politique ! Quel que soit le point de vue que l'on adopte à ce plan, le texte de l'Unesco dessert par son présupposé théologique substitutionniste la cause qu'il entend défendre. Le problème du Mont du Temple / Al Haram – Al Sharif ne pourra se régler que si on commence par ne pas nier l'investissement religieux de tous. Tout commence par ne pas nier la foi des autres, i.e. ne pas prétendre substituer son sacré à celui de l'autre. Or c'est ce que fait le texte de l'Unesco du début à la fin : cautionner le substitutionnisme, probablement en son cœur symbolique qui plus est. On a là presque une explication de l'insolubilité du conflit, que donc l'Unesco contribue ici à rendre insoluble !

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Troublant de trouver une telle amnésie silencieuse dans un texte de l'Unesco ! La réalité est pourtant bien simple : la mémoire du Temple de Jérusalem est le lieu symbolique où s'enracine la vie religieuse et liturgique du judaïsme vivant aujourd'hui : « l'an prochain à Jérusalem ».

Cette mémoire juive concernant le Mont du Temple est le référent symbolique qui fonde les mémoires chrétiennes et musulmanes concernant Jérusalem. Pour ne donner qu'un exemple, concernant le christianisme : au cœur de la foi chrétienne est l’affirmation de l'accès ouvert à la grâce de Dieu, accès désigné symboliquement comme accès au lieu très saint céleste, symbolisé par le lieu très saint du Temple de Jérusalem ! La symbolique mémorielle juive fonde bien la symbolique centrale de la foi chrétienne !

Mais n'en est-il pas de même pour la symbolique mémorielle musulmane ? Le texte de l'Unesco rappelle, à juste titre, la sainteté du lieu pour les musulmans, évoquant le Miraj/Ascension du Prophète sur Al-Buraq (dont le parvis du mur occidental porte à présent aussi le nom) depuis ce lieu. Mais pourquoi depuis ce lieu sinon du fait de sa sainteté, précisément ? Quelle sainteté sinon celle qui lui est, à l'époque du Prophète de l'islam, conférée par la mémoire juive ?

Froissant mémoire et culture, le texte de l'Unesco court le risque de desservir la cause de la paix que l'Unesco se veut pourtant pour vocation de favoriser. Sur la mémoire ignorée, on ne bâtit pas la paix. Sur la mémoire symbolique ignorée, on paralyse la fonction réconciliatrice du religieux, porteur de la symbolique mémorielle en toutes les profondeurs de son archéologie spirituelle. Il en va même de la possibilité de la confiance et de son enracinement spirituel. Précurseur lointain de la cessation de l'enfouissement chrétien de la mémoire juive, Calvin rappelait au XVIe siècle que l'Alliance avec Israël ne peut être abrogée, sous peine de rendre vaine la confiance chrétienne en Dieu : que serait la fiabilité d'un Dieu qui ne tiendrait pas inconditionnellement ses engagements, ceux qu'il a pris en scellant l'Alliance avec Abraham puis avec le peuple du Sinaï ? Près de cinq siècles après le propos de Calvin, l’Église catholique avec Nostra Aetate affirme à son tour que l'Alliance avec Israël n'a pas été abrogée (l'année 2016, où l'Unesco émet sa résolution, marque aussi le cinquantenaire de Nostra Aetate). Ce qui vaut pour le christianisme vaut bien sûr aussi pour l'islam. Le Dieu d'Abraham est inconditionnellement fidèle à sa promesse – affirmation qui fonde la confiance inaltérable en Dieu qui permet l’établissement de la confiance entre les humains.

L'épaisseur de la mémoire que le texte de l'Unesco semble ignorer, fondée pour musulmans et chrétiens dans l'antécédence mémorielle juive, n'est pas une réalité facultative : il en va de la possibilité de l'enracinement en profondeur de la paix. Il en va du sens des traditions religieuses et culturelles respectives des uns et des autres.

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Concernant la mémoire chrétienne, le référent symbolique qui la fonde renvoie à propos de Jérusalem à des textes comme l’Évangile de Jean, ch. 4 – parlant de culte non pas attaché à tel lieu, pour les chrétiens, mais n'en transposant pas moins un culte « en Esprit et en vérité » de ce lieu-là ! Tout comme l’Épître au Hébreux, parlant de rideau du temple déchiré (de ce Temple-là). C'est une approche en déplacement symbolique que nous donne l’Épître aux Hébreux comme Jean 4, Jésus annonçant dans une discussion sur quel temple prime, le judéen ou le samaritain, que « le salut vient des Judéens / des juifs », pour ipso facto transposer de ce fondement symbolique la grâce ouverte « en Esprit et en vérité ». Car c'est bien de symbolique qu'il s'agit ici et évidemment pas de simples pierres ! Une archéologie mémorielle et symbolique, qui, l'histoire nous l'a montré cent et mille fois, si elle est négligée, débouche invariablement sur des effusions de sang.

Là est bien le cœur du problème : des mots, de la symbolique, problème redoutable. Pour ne donner qu'un exemple (il y en aurait mille), y avait-il autre chose que des mots dans les querelles sur le mode de présence du Christ à la sainte Cène entre catholiques et protestants aux XVIe et XVIIe siècles. Or ces mots, cette rhétorique, et surtout la négation de la valeur et du sens de la rhétorique des camps adverses, a débouché sur la violence inouïe et les milliers de morts des guerres de religion.

Quand la résolution adoptée aujourd'hui par l'Unesco, référant constamment à une rhétorique proprement théologique sur l’investissement symbolique d'un lieu, ignore l’investissement symbolique qui en fait le substrat ; l'Unesco et les pays qui ont proposé ce texte ainsi que ceux qui l'ont signé – et je postule leur ignorance de cela, refusant tout procès d'intention – élèvent des obstacles redoutables sur le chemin de la paix, qui passera nécessairement par la réconciliation mémorielle, comme dans tout conflit.

C'est d’autant plus… ahurissant (et c'est une des raisons pour lesquelles je préfère postuler la bonne foi et éviter tout procès d’intention) que l'histoire de l’islam connaît quantité d'exemples d'une attitude qui va à l'inverse de la lecture de l'islam qui est en arrière-plan de la rhétorique théologique du texte de l'Unesco – influencé en cela (je postule : sans le savoir) par le pire des visages de l'islam, qui a actuellement le vent en poupe et que ce texte cautionne ainsi. Les exemples historiques où l'islam allait en sens inverse sont foison ! Depuis la considération de ce lieu du Miraj du Prophète comme étant en lien avait la sainteté antécédente et toujours actuelle du lieu pour les juifs ; jusqu'à la demande du sultan Al Kamil du silence des muezzin pour toute la journée de l’intronisation de Frédéric II au trône de Jérusalem suite à leur pacte politique ; en passant par le refus du calife 'Omar de prier au Saint-sépulcre de peur de le voir transformer en mosquée. Et on pourrait multiplier les exemples. Attitudes qui s'inscrivent au fond dans celle de Paul invitant à plusieurs reprises au respect de la signification symbolique des rites, tout en croyant comme Jean 4 la grâce ouverte pour un culte en Esprit et en vérité. C'est pourquoi c'est évidemment à tort qu'il est accusé d'avoir fait entrer un non-juif dans le Temple, symbole de respect pour lequel on doit comprendre le refus de certains de monter sur l'esplanade du Temple / Al-Haram – Al-Sharif. On est toujours dans la symbolique, avec tout ce qu'elle a de décisif. Il n'y a qu'à voir la levée de boucliers chez les juifs et dans les milieux de l'amitié judéo-chrétienne face au texte de l'Unesco pour n'en pas douter.

J'ai voulu personnellement, et je m'y tiens, ne pas entrer ici dans la question politique. Que l'on tienne tel positionnement sur le conflit israélo-palestinien ou tel autre, que l'on tienne celui de l'Unesco ou un autre n'y change rien. L’investissement symbolique est incontournable. Il est à la racine de possibles nouvelles effusions de sang. C'est pourquoi quelle que soit sur ce plan la position de l'Unesco au plan politique, par son texte, elle hypothèque (je postule : sans le savoir) la résolution du conflit du fait même de son investissement symbolique (le texte de l'Unesco en est en soi une preuve !).

C'est pourquoi il me semble falloir mettre en garde, indépendamment de quelque positionnement politique que ce soit, devant la dimension explosive d'un investissement symbolique nié ou au moins ignoré… Alors qu'il est possible pour tous de reconnaître la légitimité de tous les investissements symboliques, de toutes les couches mémorielles investies en ce lieu central au plan symbolique.


R. Poupin
(Texte résumé ici)


samedi 19 septembre 2015

La Parole, une mémoire d'avenir





« Une histoire d'avenir », annonce le programme de ces Journées européennes du patrimoine 2015 : mais y a-t-il un avenir ? Peut-être pas ! En tout cas pas « écrit » au sens où on pourrait en connaître quelque chose. L'avenir, s'il doit y en avoir un, est ce que, avec crainte ou espérance, l'on envisage au présent ! L'avenir n'existe pas, ou pas encore – s'il doit jamais exister ! L'avenir n'est qu'hypothétique, de même que le passé n'existe pas, ou n'existe qu'au présent, comme mémoire.

Mémoire comme enracinant un avenir possible. Mémoire où une parole d'avenir s'enracine au fond de nous-mêmes comme parole... prophétique – « prophétie » qui n'est jamais divination (rappelons-nous : rien n'est écrit de lisible) ; mais lieu d'enracinement de l'avenir jusqu'en l'inconscient. Comme « Les rêves [qui] peuvent quelquefois annoncer certaines situations bien avant qu'elles ne se produisent. Ce n'est pas nécessairement un miracle, ou une prophétie. Beaucoup de crises, dans notre vie, ont une longue histoire inconsciente. Nous nous acheminons vers elles pas à pas, sans nous rendre compte du danger qui s'accumule. Mais ce qui échappe à notre conscience est souvent perçu par notre inconscient, qui peut nous transmettre l'information au moyen du rêve. » (C.G. Jung, L'homme et ses symboles)

« Patrimoine du XXIe siècle », précise le thème de ces journées 2015. Un élément de patrimoine du XXIe siècle en ce début de ce siècle : la mémoire de ce qui va de 2001 à 2015, qui offre déjà quelque chose de ce siècle à sa lecture, sa relecture, selon cette étymologie de religion : relecture. En religion protestante, en relecture protestante (particulièrement, et à l'instar des religions juive et chrétienne en général), la « méthode » de lecture, de relecture, de remémoration donc, se situe en regard de la Bible – de la Parole biblique qui s'ouvre par la révélation de la création comme effet d'une Parole, la Parole créatrice, avec une injonction à notre mémoire : notre avenir se source comme parole qui nous fait être et comme mémoire de cette parole où il s'enracine comme avenir possible.

Pour illustrer cela, parlant de mémoire, on se souvient de la série télévisée « Mission Impossible » et de son invariable introduction : « Bonjour, Monsieur Phelps. Votre mission, si toutefois vous l'acceptez... ». Etc. Introduction qui, après la description de ladite mission, se terminait par ces mots : « Ce message s’autodétruira dans cinq secondes ».

*

Le silence (message autodétruit), écho silencieux au silence d'avant le message, d'avant la mission... Puis la parole, qui crée et confie la mission – l'avenir donc – via son acceptation, acceptation qui pour chacun de nous a eu lieu : nous avons accepté : la preuve, nous sommes ici !, en ce monde – car notre mission est portée en ce que nous sommes – qui marque le fait que nous l'avons acceptée.

Nous n'avons pas demandé à naître ?, croyons-nous communément. Erreur de perspective. Non seulement nous en fûmes d'accord, nous en sommes d'accord, mais nous fûmes même d’accord avec ce que nous sommes individuellement – jusqu'à nos appartenances civilisationnelles, religieuses, etc. Autant d’aspects de ce qui est notre mission – mission choisie – mission « toutefois acceptée », malgré la rouspétance selon que lorsqu'une âme est envoyée en ce monde, elle rechigne, comme le rapporte une tradition du judaïsme. Puis (gardant toutefois des traces rouspétancières de cette rechignance), elle oublie...

Car cela s'ancre avant même notre naissance. Avant le passage à l’être. Le désir d’être qui débouche sur la conception, la croissance du fétus puis la naissance, via les contractions de la mère. Françoise Dolto nous enseigne que l’enfant est le produit de trois volontés. Celle du père et de la mère, certes, mais aussi la sienne propre. Il ne viendrait pas à l’être sans son désir propre de devenir !

*

Par analogie, il est possible de dire que la Création est advenue parce qu’elle l’a bien voulu ; nous l’avons bien voulu ! Avant même d’être. Prière silencieuse, comme volonté d'advenir, de la création non encore advenue, prière qui a été émise et exaucée. La question face au mal est de savoir si l’on a bien fait ! Quoiqu’il en soit, c’est fait : le monde est là.

Prière comme volonté d'advenir / d'avenir, prière dans le silence à laquelle répond une parole...

Ainsi le Prologue de l’Évangile de Jean enseigne qu' « au commencement était la Parole », en écho au livre de la Genèse où la création procède dans la Parole créatrice : « Dieu dit » et la chose fut... Et la Parole est devenue chair poursuit l’Évangile de Jean – comme accomplissement d'une espérance (l'Évangile de Jean parle de la venue du Christ). Ce faisant on demeure, plus que jamais, au cœur de la parole performative, créant ce qu'elle dit, ouvrant donc un avenir potentiel, ouvrant sur son actualisation, sa réalisation.

Prière silencieuse, prière dans le silence, prière d'être à laquelle répond une parole qui fait être : Dieu dit « Que cela soit », et cela est.

Le cœur de cela est exprimé dans le mythe juif du Tsimtsoum - ou contraction - (du rabbin Isaac Luria) :
« C'est en concevant le vide en soi pour accueillir l'altérité du monde, c'est en se retirant de lui-même en lui-même que Dieu créa le monde. De ce vide de Dieu, surgit le monde. La création de l'espace vide rend possible l'altérité à partir de la séparation. » (Marc-Alain Ouaknin, Concerto pour quatre consonnes).
« Né à Jérusalem en 1534 et mort à Safed en 1572 à l'âge de 38 ans, Isaac Louria a enseigné à un moment clef de l'histoire d'Israël, quand elle s'est trouvée confrontée à l'expulsion des juifs d'Espagne (1492) et à l'émergence de la pensée moderne. […] La Cabale de Rabbi Isaac Louria […] distingue trois temps dans la création.
[Tsimtsoum / retrait – Chevirat / brisure – Tiqoun / réparation]
Tsimtsoum : Retrait. Dieu ne commence pas par se révéler à l'extérieur de lui-même, mais par se retirer de lui-même, en lui-même. Par cet acte, il laisse au vide une place en son sein. Il se retire […], il crée un espace pour le monde à venir. […] Pour se manifester, il aura fallu qu'au préalable il se retire, qu'il laisse place à un néant à partir duquel la création est possible. »
(Marc-Alain Ouaknin, Tsimtsoum, Introduction à la méditation hébraïque, Albin Michel, 1992, p. 31)

Extrait du livre "L'Arbre de Vie" du Cabaliste le ARI (Isaac Luria) - traduction Nelly Baron © :
« Sache qu'avant la création, seule existait la lumière supérieure
qui, simple et infinie,
emplissait l'univers dans son moindre espace.
Il n'y avait ni premier ni dernier, ni commencement, ni fin,
Tout était douce lumière harmonieusement et uniformément équilibrée
En une apparence et une affinité parfaites,
Quand par Sa volonté furent créés le monde et Ses créatures,
Dévoilant ainsi Sa perfection,
- source de la création du monde -,
Voici qu'Il se contracta en Son point central,
Il y eut alors restriction et retrait de la lumière,
Laissant autour du point central entouré de lumière
Un espace vide formé de cercles.
Après cette restriction, d’En-haut vers En-bas
Un rayon s'est étiré de la lumière infinie
Puis est descendu graduellement par évolution dans l'espace vide.
Épousant le rayon, la lumière infinie dans l'espace vide est alors descendue,
Et tous les mondes parfaits furent émanés.
Avant les mondes, il n'y avait que Lui,
Dans une Unité d'une telle perfection,
Que les créatures ne peuvent pas en saisir la beauté,
- car aucune intelligence ne peut Le concevoir,
Car en aucun lieu Il ne réside, Il est infini, Il a été, Il est et Il sera.
Et le rayon de lumière est descendu
Dans les mondes, dans la noire vacuité,
Chacun de ces mondes étant d'autant plus important
Qu'il est proche de la lumière,
Jusqu'à notre monde de matière, au centre situé,
A l'intérieur de tous les cercles, au centre de la vacuité scintillante,
Bien loin de Celui qui est Un, bien plus loin que tous les autres mondes,
Alourdi à l'extrême par sa matière,
Car à l'intérieur des cercles il est,
Au centre même de la vacuité scintillante... »


Silence / prière puis parole / promesse dans un amour souffrant. Car la réponse à la prière de la création demandant silencieusement d'advenir, la réponse qui lui ouvre l'avenir est souffrante comme toute réponse d'amour. Car c'est une réponse d'amour que cette réponse, chargée de « malgré », car l'avenir sera aussi chargé de souffrance – faisant dire à L’Ecclésiaste que le plus heureux est encore celui qui n'est pas né, qui n'a pas vu le mal qui se fait sous le soleil. Mais la réponse est offerte pourtant, souffrante comme tout don d'amour. Je crois que c'est ce que la première épître de Jean a lu de la crucifixion : signe d'un amour souffrant depuis l’origine du monde. C'est dans cette épître en effet que l'on trouve la fameuse formule, « Dieu est amour », qui fonde l'autre formule de la seule même épître : « Dieu est lumière ». Car ce mystère originel donne son sens, sa lumière, au monde. L'avenir porté dans cette parole comme réponse est un risque perçu ipso facto, celui de l’exaucement de cette prière silencieuse, exaucée quand même, par amour, amour souffrant ipso facto.

Parole créatrice : c'est ce qu’en donne le récit biblique : récit / promesse et ouverture, un récit qui donne depuis ce 14 septembre 2015 la date symbolique de 5776 années depuis cette ouverture, au récit de la création du monde vers un avenir pas écrit. Ouvert comme possibilité de parole / de réponse, qui, en réponse au silence, fonde l'avenir éventuel dans la mémoire enfouie de cette parole / promesse. Une Parole comme mémoire d'avenir...


Journées européennes du patrimoine 2015
"Le patrimoine du XXIᵉ siècle, une histoire d’avenir"
RP, Poitiers 19/09/15





samedi 28 mars 2015

"La mémoire est l’avenir du passé"





« Quête d'avenir », dit le thème qui est proposé à notre réflexion pour cette rencontre : « Croyants dans un monde en quête d'avenir ». J'avoue être toujours pris d'une certaine perplexité lorsque l'avenir semble être perçu comme une réalité à saisir – comme s'il n'allait pas nous advenir de toute façon, sauf à ce qu'un événement brutal (éventuellement cosmique : chute d'une météorite !) ne nous enlève tout avenir commun !

Étrange comme lorsqu'au tournant du vingt-et-unième siècle, des hommes politiques (entre autres) nous exhortaient à entrer dans le troisième millénaire… comme si nous n'y étions pas entrés de toute façon, selon le décompte commun du temps.

Cela sans négliger le fait que c'est dans notre présent d'alors que nous étions entrés, décompté désormais en nombres supérieurs à 2001 ; tout comme aujourd'hui, ce qui était perçu alors comme avenir un tant soit peu lointain n'est toujours que notre présent. Car, à bien y regarder, l'avenir n’existe pas : il est ce que, avec crainte ou espérance, l'on envisage au présent ! L'avenir n'existe pas, ou pas encore – s'il doit jamais exister (un événement comme l'actualité nous en fournit régulièrement : accident d'avion, attentats, etc., sans compter la maladie, et tant d’autres causes. Un attentat ici pourrait nous priver ensemble d'avenir) !

L'avenir n'est qu'hypothétique, de même que le passé n'existe pas, ou n'existe qu'au présent, comme mémoire, ce qui n'a rien d'objectif ! « Quête d'avenir », disions-nous, peut-être, au sens où comme le dit le poète Louis Aragon, « la femme est l'avenir de l'homme » ? En attendant, objectivement, pas d'avenir, pas de passé non plus, passé qui ne nous advient que comme substrat subjectif du présent – subjectivité individuelle ou collective.

Aussi, il m'a semblé convenable de donner la parole d'ouverture de ma réflexion à un autre poète, Paul Valéry, écrivant : « La mémoire est l’avenir du passé. » (Cahiers I, Mémoire)

L'avenir, dont notre avenir commun, qui n'existe pas encore, n'adviendra que via notre mémoire qui seule nous dit un passé, ce passé qui n'est que le substrat mémoriel de notre présent par lequel se dessine notre avenir. « La mémoire est l’avenir du passé. »

Notre avenir se fonde donc sur notre relecture mémorielle d'un passé qui n'existe pas, ou n'existe plus en soi – qui ne nous advient que par la relecture que nous en faisons. Et là nous sommes avec une étymologie du mot « religion », celle de Cicéron (1er siècle av. J.C.) : la religion consistant selon lui à une relecture, du verbe « relire », « relegere » en latin, une relecture communautaire ou individuelle. Relecture dans une cité commune, se particularisant dans des cultes communautaires, mais toujours reliés, selon l'autre étymologie de « religion », celle de Lactance (IVe siècle ap. J.C.), qui rattache le mot au verbe « religare », « relier ».

Eh bien, on a là l'essentiel de ce qui ouvre notre avenir commun : une relecture du passé qui redise des blessures qui nous opposent et nous ont opposés, parfois violemment, ou une relecture qui nous relie, pour un avenir pacifié…

Le passé n'a aucune existence objective, hors des faits, mais qui ne nous adviennent que par les récits que nous en faisons, les récits par lesquels nous relions ces faits à l'aune des relectures que nous en donnons, que nous nous en donnons.

Il s'agit, ensemble, de panser nos mémoires blessées par les lectures partiales de notre passé.

Pour donner des exemples, des aperçus concrets de ce qui peut se faire, je pense au stage que j'ai eu le privilège d’effectuer à Strasbourg l'an dernier : un stage de pasteurs français et allemands pour le centenaire de la guerre de 14, où, petits enfants de ceux qui s'étaient entre-tués il y a un siècle en regard de lectures opposées de l'histoire de l'Europe, nous apprenions à découvrir que l'on peut faire une lecture commune, une lecture pacifiée pour une mémoire commune – au point que nous étions tous en accord avec ceux, alors minoritaires, qui avait en leur temps refusé ces inimitiés dévastatrices. Rien ne nous empêchait, un siècle après, d'être simplement amis…

Autre exemple, nous célébrerons en 2017 le cinquième centenaire de la Réforme protestante. Mais, chose inouïe il y a peu, nous pourrons pour la première fois la célébrer ensemble, catholiques est protestants. Un travail de mémoire commune a été effectué (par la commission internationale de dialogue luthéro-catholique) – un livre en est sorti : Du Conflit à la communion, éd. Olivétan. Une mémoire commune, pacifiée, en train de se tisser.

Et on pourrait multiplier les exemples. C'est dans cet état d'esprit que Jules Isaac, au sortir de la Deuxième guerre mondiale, donnait comme élément fondateur de l'Amitié judéo-chrétienne le refus de « l’enseignement du mépris ». Les chrétiens avaient appris jusque là à lire l'existence d'un judaïsme après Jésus-Christ comme fruit d'une infidélité des juifs à l'égard de leurs propres livres. Un travail sérieux de mémoire nous a fourni un autre passé commun : il n'y a pas d'infidélité des juifs à l'égard de leurs livres, comme il n'y a pas d'infidélité des chrétiens à l’égard des leurs : il y a deux fidélités, qui méritent chacune respect, et intérêt. Et on pourrait étendre ce travail de guérison des mémoires au dialogue islamo-judéo-chrétien : personne n'est à considérer comme infidèle à ce qu'il a reçu, mais une mémoire commune d'un passé qui ne nous advient que par la mémoire que nous nous en faisons doit être tissée. Nous sommes appelés à une guérison des mémoires pour que l'avenir de notre passé soit un avenir pacifié.

Et enfin, pour tout cela, il est important de recevoir chacun la guérison personnelle de notre mémoire. Cela nous ramène au sens de religion comme ce qui nous relie – en l'occurrence, qui nous relie à l'ultime, à ce qu'il y a de plus intime en nous, aux profondeurs de notre inconscient personnel qui émerge dans notre mémoire personnelle, au point de jonction avec l’inconscient collectif d'une communauté ou d'un peuple qui émerge dans la mémoire collective.

Nous avons tous des blessures, parfois profondes. Leur guérison relève d'un contact intime, au plus profond de nous, plus profond que nos blessures, avec une parole d'amour qui nous rejoint inconditionnellement, nous touche plus profondément que nos blessures, une parole comme celle qui nous est donnée au livre du prophète Esaïe : « Je t'aime d'un amour éternel », dit Dieu à chacun de nous, individuellement, et par nous à chacune de nos communautés : « je t'aime d'un amour éternel et je te garde ma miséricorde. »


RP, rencontre interreligieuse
« Croyants dans un monde en quête d'avenir »,
Poitiers, 28 mars 2015


lundi 30 juillet 2012

L’exil et la nostalgie


Entre la pourriture de l'avenir et le mensonge de la mémoire




Une thématique de l’exil


Le sentiment de l'exil

Le fait de l'exil s'exprime par un sentiment plus ou moins diffus de perte, la mémoire d'un temps passé et meilleur.

Ce sentiment peut être accru consécutivement à un échec, une perte d'emploi, un divorce, un déplacement géographique - exil proprement dit -, un deuil finalement.

Autant d'accroissements d'un sentiment qui dévoilent une réalité qui les précède, et un sentiment qui les ne les requiert pas forcément. Le sentiment de la perte irrémédiable nous atteint de toute façon tous dans le fait que nous vieillissons, et donc que nous allons mourir.

Il n'est pas jusqu'aux réalités positives de notre vie qui ne nous le signalent. Ainsi, dans la vie, on apprend - du moins l'espère-t-on ! Et on apprend de façon "existentielle" - c'est-à-dire que l'on mûrit, donc. Or, mûrir, c'est pourrir un peu. Cela on ne peut s'empêcher de le ressentir. Notre avenir est la pourriture.

C'est là un sentiment qui se nourrit de cette réalité, la nostalgie, tel un champignon - qui pousse comme un rappel du passé, de l'heureuse enfance, de l'heureux temps d'avant l'échec, le déplacement, le chômage, le divorce, le deuil. Et là, il ment déjà. L'avant, l'enfance, étaient-ils si heureux ? Ne serait-ce que pour cette simple raison : n'étaient-ils pas déjà chargés de leur avenir ?

"Se pencher sur son passé c'est risquer de tomber dans l'oubli", dit Coluche. Car il n'est de passé que chargé d'avenir. C'est pourtant là notre situation, tragique, d'autant plus tragique que justement une bonne partie de nos soucis est l'oubli de cet exil, dans la fuite en avant, chargée de la certitude que décidément non, l'avenir est glorieux ; ou dans la culture du mensonge de la mémoire d'un temps passé où il faudrait revenir, où tout était si doux.

L'exil et la nostalgie, la nostalgie comme sentiment de l'exil, telle est notre situation : errants et voyageurs sur la terre : "vous n'êtes pas de ce monde", croyant ou pas, le sachant clairement ou pas. Cf. Calvin, Institution de la Religion Chrétienne, III, ix.


L'expression théologique de l'exil

Parmi les anciennes expressions théologiques de l'exil sont les méditations bibliques et prophétiques sur la destruction du Temple de Jérusalem. Le premier Temple, cf. Ezéchiel 36.

Puis le second Temple, pour le Nouveau Testament.

Suite à la destruction du second Temple, déplacée en milieu romain hostile, l'Eglise développe ce que l'on a appelé l'apologétique - "la défense de la foi", expression significative d'une théologie de l'exil.

En effet défendre la foi suppose qu'elle n'est pas évidente, suppose que le monde est étranger à ses assertions. Ici, l'exil se montre particulièrement radical. Finalement, il est au cœur de nos êtres. Et la démarche apologétique-même revient à admettre que pour notre raison, les choses ne sont pas évidentes, voire pour tel courant de l'apologétique, que la réalité toute droite nous est inaccessible sans une révélation surnaturelle.

Ici, l'exil, évidemment, n'est ni simplement géographique, ni même peut-être seulement éthique, conséquence d'une chute morale. Il peut se révéler être bel et bien ontologique. Et la démarche apologétique chrétienne rejoint alors, et dépasse même, Platon et son mythe de la chute.

Cela s’est développé en christianisme notamment dans la lignée de Tertullien puis d’Augustin, puis dans le calvinisme.

On a ici une exigence d'humilité ; selon que c'est une situation toute humble que celle de l'exil.



Le terreau du lendemain


L'espoir de nouveaux jours

Le malaise qui nous habite nous fait espérer un temps où tout ira mieux. On ne rattrapera pas le passé. Alors bâtissons un avenir qui, au moins par le bonheur, lui ressemble.

Préparons-nous au moins une retraite heureuse.

Mais, mieux que cela, une société sans classe, une Oumma, un Royaume idéal.

L'exemple constantinien. A partir du second exil, en 70, avec la destruction du Temple, et ses suites débouchant à partir de 313 sur la "conversion" de l'Empire romain.


La poursuite d'un mieux

Mais l'échec semble patent.

Alors on se tourne vers un mieux plus humble, on en revient à la retraite : il n’est rien de meilleur que de voir les jours de sa courte vie sous le soleil, mangeant son pain buvant son vin avec la femme que l'on aime, dit l'Ecclésiaste.

Et puis après, chez les morts.

Avant cela, la tentation nous aura taraudés d'en rester à la culture du passé pour une nostalgie en dérive, n'ayant pas perçu son véritable objet - son inaccessible objet.

En attendant, on mendie même, ce mieux plus humble.



Les dérives de la nostalgie


Notre passé historique

Le premier lieu vers où dérive notre nostalgie est le passé censé être meilleur quand s'avère trop patente la pourriture de l'avenir. On passe de l'espérance à son refus : en politique, à la "réaction".

Ici, on est persuadé que la modernité, avec toutes ses connotations, cette modernité qui a si évidemment trahi toutes ses promesses, est la cause de tous nos maux.

On dénoncera ici l'Empire romain converti au temps de Constantin, comme si la croissance numérique du christianisme pouvait déboucher sur autre chose ! Loin de porter un regard intelligemment critique sur un tournant inéluctable, loin d'en analyser de façon critique les dérives, on jette le bébé avec l'eau du bain, pour se préparer à reproduite à l'infini les mêmes erreurs, sous une espèce certes éventuellement différente. Ainsi nombre d'anti-constantiniens ne sont-ils pas fervents partisans de la "moral majority" - ce constantinisme, qui, comme le Canada Dry a l’allure de l’alcool, a le goût de la démocratie ?

Là, on dénoncera la démocratie et l'esprit des Lumières, au nom de ce qu'il a débouché sur la Terreur et les systèmes totalitaires modernes, cela pour prôner un retour à une sorte de chrétienté dont on fait mine d'ignorer que la douceur n'était pas non plus son apanage — la chrétienté, ou l'Oumma médiévale, cela dépend de quel intégrisme on parle.

Ailleurs, on mettra tout dans le même sac, la chrétienté, l'humanisme et l'esprit des Droits de l'Homme, pour prôner un retour au sang pur de la nation. A ce stade la dérive historicisante débouche sur le comble de l'absurde, à son degré suicidaire. Et on a nommé l'extrême droite, qui veut tôt ou tard retrouver les sources païennes du peuple, du sang, de la race. Mussolini, lui, voulait revenir à la gloire impériale et romaine de l'Italie, Hitler exaltait le pur esprit de la mythologie germanique. On sait où débouchent de telles invraisemblances : la volonté d'élimination de l'impur, le juif pour Hitler, l'immigré venu des ex-colonies pour les idéologies d’un type similaire – mutatis mutandis - des pays ex-colonisateurs en général, etc.

Ici, inutile de montrer, cela s'est démontré tout seul par l'absurde, à quel point il est évident que la nostalgie ment. Mentent de la même façon la nostalgie anti-constantinienne, la nostalgie anti-humaniste, la nostalgie anticommuniste, etc.


Le sein maternel

Au fond dans ces dérives-là, et dans leur débouché absurde, se dévoile un problème qui s'avère finalement décryptable comme étant d'un ordre que l'on pourrait qualifier de psychanalytique : un narcissisme exacerbé, le regret du sein maternel.

Alors il apparaît aussi que la tentation d'une telle dérive est au fond de chacun de nous.

Cette dérive est cachée au cœur de notre perception de l'inconvénient d'être né. Cette malédiction de ce triste jour de notre naissance qui perce du tréfonds de nos douleurs les plus intenses. Cette malédiction que prononcent Baudelaire, Cioran, Job, ou Jérémie (Jérémie 20).

C'est là une réalité qu'il s'agit de mettre à jour en nous : nous sommes alors au cœur de la douleur de l'exil. Il s'agit de la mettre à jour en chacun de nous, en sorte que ses potentialités terroristes et suicidaires ne portent pas leur fruit pourri dans l'histoire.

Ici se dévoile la frontière entre l'exil éthique et l'exil ontologique ou métaphysique. L'exil éthique, produit de ce que la théologie appelle le péché originel, consiste justement à un refus de l'exil ontologique, à un refus de la finitude. Ici l'exil éthique et l'exil ontologique se mêlent en tentant de s'opposer.

La nostalgie du sein maternel recoupe la nostalgie du Paradis, puis en amont, la nostalgie du non-être, la nostalgie de l'infinitude - le refus d'exister, et donc d'être limité. D'où, la volonté d'éliminer, sous prétexte de toute-puissance, tout ce qui est différent, c'est-à-dire tout ce qui est vie, jusqu'à sa vie propre, dernier signe de finitude - voir Hitler dans son bunker.



Des mythes de l'exil à l'entrée dans le présent


Du châtiment à l'épreuve

Le thème de l'exil s'exprime, historiquement, en premier lieu en mythes.

Le mythe de l'exil le plus influent est issu du platonisme. Mythe d'une chute des âmes depuis leur origine céleste jusqu'à l'ici-bas de nos réalités. En christianisme, il est le mieux connu sous son espèce origénienne : Origène l'hérite sans doute de l'alexandrinisme juif, notamment de Philon. Mais aussi, il le fait dériver du Nouveau Testament, se réclamant avant tout de Paul.

Son mythe procède d'une lecture allégorique de la Genèse et d'Esaïe 14.

Ce mythe persiste jusqu'au plein Moyen Age, comme en témoigne le fait qu'il est au cœur de la théologie cathare. On en trouve trace chez des médiévaux non-cathares, comme Bernard de Clairvaux (reprenant comme tant d'autres le thème de la chute du diable selon Origène pour le voir piégé par le Christ) et chez Anselme de Canterbury (lisant la chute des étoiles d'Apocalypse 12).

L'orthodoxie a gardé de ces développements le mythe de la chute de Lucifer.

L'autre thème mythique important concernant l'exil et l'interprétation de la Genèse est celui de la Cabale de Luria, datant du XVIe siècle - mais ses racines sont plus anciennes.

Ici l'exil est plus épreuve, voire mission, que châtiment. Il est question au sens strict d'exil métaphysique de Dieu même. Le "retrait de Dieu", le "tsimtsoum", est à l'origine de la création. On peut mentionner une autre approche mythique du mal, développée dans l’évolutionnisme.

Parlant d’évolutionnisme comme d'un mythe, je précise que je n'entends pas nier la théorie de l'évolution sous angle paléontologique ou biologique en lui opposant une Genèse qui serait perçue comme une alternative scientifique à la théorie de l'évolution, au mépris de son genre littéraire.

Le thème cabalistique influence directement, ou indirectement, en parallèle son équivalent chez le mystique luthérien Jacob Böhme, la philosophie évolutionniste moderne (pour Jacob Böhme, il est plutôt question de désir de Dieu à l'origine de la création, désir d'un mieux).

Dans l’évolutionnisme, ce thème d'un passage vers le mieux, s'exprime dans tout le devenir du monde.

Chez Hegel ce devenir est aussi un devenir de Dieu.

Ici l'exil prend une allure positive. Il devient en fait Exode, comme chez un Teilhard de Chardin.


De la mission au quotidien

Pour revenir à la Cabale de Luria proprement dite, elle consiste à nous proposer une interprétation du problème du mal, comme exil géographique du peuple juif chassé d'Espagne.

Dieu y exprime la réconciliation dans l'histoire du monde, où l'exil devient donc mission.

Le mythe a fonction alors de discours de consolation. Où l'on rejoint l'Epître aux Hébreux.

Consolation pour continuer à vivre, pour continuer un chemin difficile, un chemin douloureux, que Dieu a voulu tel, un chemin vers la résolution ultime, au jour où "Dieu sera tout en tous".

C'est alors, en regard de la résolution utime, que ce chemin du provisoire se donne à apparaître comme chemin d'écoliers au long duquel se cueillent les fruits passagers du bonheur, toujours provoire, "usant du monde comme n'en usant pas" (1 Corinthiens 7).


R.P.
Aix / FLTR 1995
Sophia-Antipolis / Philo-Sophia 2005-2006


La pulsion et la nostalgie





Au fond, l’amour est-il autre chose que l’expression d’une pulsion, et des plus « ventresques » ? Celle de la sourde aspiration qui est le propre de toute espèce : se reproduire. Fraîcheur d’un visage, harmonie d’une courbe ? Rien d’autre sous cet angle que la promesse d’une matrice en parfaite condition de porter un avenir qui n’a d’autre fin que de pulluler. Mâle vigueur d’un corps dans la force de l’âge ? Garantie d’une protection au mieux assurée pour que d’autres prédateurs ne viennent pas gâcher la promesse du bouillon de culture humaine en pleine multiplication.

En tout cela, tant qu’à faire : rafler le bénéfice, quant aux gènes mais pas uniquement, en s’encombrant le moins possible du devoir collectif de l’espèce. La poésie serait-elle autre chose qu’une telle école ? N’est-ce pas ce que nous dévoilent confusément les manuels médiatiques censément grivois nous expliquant tout de la mécanique du plus fructueux chemin vers la jouissance ? Où, sous les corps télévisuels des naïades, hachés par le rythme de leur promesse visant à maintenir la contemplation en haleine, tout un chacun, concernant l’amour, a réalisé par avance, en court-circuit, le débouché en chambre — froide — annoncé par Cioran : « commencer en poète et finir en gynécologue ».

Faudra-t-il en rester là, comme les temps nous y pressent, ou la nostalgie sauvera-t-elle encore quelques bribes de l’autre ciel ?

Mais pour cela n’aurait-il pas fallu en savoir moins en matière de mécanique de nos chimies ? L’ « espèce », alors, survivra-t-elle à une amnésie rendue irrémédiable par son savoir ?



1. On peut considérer l’amour sous plusieurs angles. Parmi ceux qu’il ne faut pas négliger, est celui que proposent les psychologues / ou biologistes évolutionnistes, pour qui il se résume à une volonté de perpétuation de ses gènes — non sans la visée stratégique, existant en parallèle, du moindre encombrement possible. Commençons par une citation (David Geary [1]) :

« Chez le mâle éléphant de mer, les succès d'accouplement et de reproduction sont largement dépendants de l'établissement de la dominance sociale et du maintien d'un harem. Une stratégie d'accouplement alternative, utilisée par quelques subordonnés, est de s'introduire discrètement dans les harems et de tenter de copuler avec les femelles. Comme chez l'éléphant de mer, les stratégies d'accouplement alternatives sont fréquentes chez de nombreuses espèces de primates. Dans certains cas, comme chez l'éléphant de mer, ces stratégies alternatives sont en quelque sorte imposées aux subordonnés du fait de la monopolisation des femelles par les mâles dominants. Dans ces situations, les stratégies utilisées par les dominants offrent un meilleur résultat reproductif que les alternatives des subordonnés. Dans d'autres cas cependant, les stratégies d'accouplement alternatives sont réellement des stratégies, c'est-à-dire qu'elles sont relativement efficaces. »


2. Mais voyons tout d’abord l’en deçà de toute éventuelle stratégie d'accouplement alternative : souvenez-vous, de temps en temps les journaux annonçaient le mariage d'une belle actrice, chanteuse ou top model avec un prince, ou un célèbre homme d'affaires ou de pouvoir.

Ce que je veux dire concerne bien d’autres évidemment. Célèbres ou moins célèbres : cela vaut au niveau d’un village, d’une entreprise, etc.

Superbe histoire d’amour que la leur ; dans les chaumières, on essuie une larme avant qu’elle ne tombe dans la soupe qu’agrémente le journal télévisé au moment où le présentateur précise par exemple les noms tendres que dans l’intimité se donnent les nouveaux mariés.

Histoires émouvantes, « romantiques » (selon l’usage courant du terme) à souhaits, dignes de Sissi version Romy Schneider.

Sans rien ôter à la pureté des tourtereaux, on ne peut s’empêcher, quand on lit en parallèle un ouvrage de psychologie évolutionniste, d’appliquer les comparaisons que nous propose ladite école néo-darwinienne. En société d’économie libérale, le beau mari a tout de ce que nos biologistes appellent concernant les sociétés des primates et pré-hominiens, un « mâle dominant ».

Beau, télégénique, riche, titré… Bref, un bon parti. Un bon morceau auraient pensé les pré-hominiennes.

Quant à la jeune célébrité, les choses sont plus compliquées et aussi simples à la fois. Belle et jeune, de toute façon : ici la lecture évolutionniste est aisée : prometteuse en matière de procréation. Des héritiers potentiels pour le mâle dominant. Les choses se compliquent concernant sa célébrité, globalement inutile en la matière (des femmes inconnues auraient le même potentiel — cf. Sissi, justement, ou Cendrillon). Nos biologistes permettent cependant de combler ce vide d’explication apparent : le phénomène du mimétisme dans la poursuite des femmes (ou des hommes), observé chez un petit poisson d’aquarium, le guppy (Geary p. 52). La valeur biologique de reproductrice de l’actrice en question est mise en exergue par rapport à ses congénères par sa célébrité.

Autre aspect concernant la femme, mis en lumière aussi par les observations de nos chercheurs ; contrairement à ce que l’on a pensé par le passé, elle est totalement active dans le choix de son partenaire, au point que les mâles dominants emportent presque toutes les femelles, non pas par viol, mais parce qu’elles les préfèrent (promesse de meilleurs gènes).

Belle célébrité d’un côté, mâle dominant en contexte d’économie libérale de l’autre. On peut, à ce point, revenir à la larme écrasée avant qu’elle ne tombe dans la soupe : devant la lourdeur du quotidien matrimonial, le rêve jet-set a de quoi susciter des envies.

Où l’on retrouve la concurrence chez les primates, et ceux d’entre eux qui ne font pas partie des dominants — en termes « humains » modernes : les frustrés.

Tout cela correspond à ce que déjà au XIXème siècle, un philosophe qui n’était pas évolutionniste, Schopenhauer, avait attribué tout simplement au vouloir-vivre, force obscure moteur de l’être.

Tout est le fruit, non pas de la claire intelligence en route vers son dévoilement — comme pour les optimistes, notamment Hegel et son école auxquels Schopenhauer s’oppose — ; mais tout procède d’une volonté obscure, le sombre et tragique vouloir-vivre, qui fait émerger l’être, malheureux, du bienheureux néant.

Duquel néant il aurait sans doute mieux valu ne jamais sortir : en ce sens que si certes, concernant le malheur, on ne fait pas d’omelettes sans casser d’œufs ; au regard de ce qu’est l’omelette en question, il n’est pas si sûr que cela valait bien le coup de casser les œufs. Au point que pour le dire comme l’Ecclésiaste, « l’avorton est finalement le plus heureux ». Il faudra revenir à la critique du vouloir vivre qui procède de cette perspective.

Mais bref, pour l’instant l’avorton est né. Et n’est pas forcément un mâle dominant. Et sa critique du vouloir vivre pourrait bien procéder de son ressentiment de perdant de la meute (pour reprendre la mise en garde de Nietzsche concernant la critique du vouloir vivre).

En attendant de sombrer dans la dépression du vaincu, il reste au mâle non-dominant le recours à diverses stratégies, allant de la ruse au coup-fourré, parmi lesquelles — puisqu’il s’agit quand même, ne l’oublions, d’un combat pour chacun, en vue de la reproduction, de la perpétuation de ses gènes, et donc d’une concurrence pour la possession des femelles — ; parmi lesquelles stratégies sont celles qui ont donc été appelées « les stratégies d’accouplement alternatives ».


3. Mais, me direz-vous peut-être à ce point, entend-on vraiment, comme humains civilisés, s’embarrasser des inconvénients de la reproduction.

Ce à quoi le biologiste évolutionniste répondrait probablement que les primates en général aussi préfèrent en éviter les inconvénients, en en conservant les seuls avantages ; c’est-à-dire essentiellement la perpétuation de leurs gènes. Ce qui ne répugne pas à l’idée avantageuse de voir d’autres élever leur progéniture. C’est le fonctionnement du coucou — mais cet oiseau-là n’est pas un primate. La pratique, de fait, est très peu en cours chez la plupart des primates, lesquels veillent attentivement et militairement à se donner le plus de garanties quant au fait que leurs reproductrices attitrées leur sont bien exclusivement réservées.

Concernant les humains, les choses se compliquent encore un peu plus, en ce qu’apparemment, la reproduction elle-même semble apparaître parfois comme un inconvénient. Pensons à la contraception, bien sûr, qui semble effectivement en contradiction avec la visée reproductrice. L’être humain semble avoir développé le concept étrange en regard de la biologie, selon lequel le bénéfice essentiel de l’accouplement est non pas la reproduction, mais la jouissance qui accompagne l’acte d’accouplement.

À ce point, chacun de nous se retrouve en paysage familier, puisqu’on est là face à ce qui est devenu un acquis, sinon un lieu commun. Telle est en effet la fonction communément reçue de la sexualité : essentiellement procurer plaisir partagé et plénitude d’accomplissement indépendamment de cet autre aspect, la reproduction, devenue accessoire, voire superflue.

Philosophie commune reliée à ce que la Raison nous a rendus capables depuis longtemps d’opérer un certain nombre de distinctions auxquelles n’avaient évidemment pas accès nos lointains ancêtres, au premier rang desquelles la distinction qui est entre le plaisir du spasme, premier bénéfice individuel, et le bénéfice collectif, celui de l’espèce, dans les résultats de l’accouplement. Et puis sur la base de cette distinction, nous nous sommes donnés les moyens techniques, aujourd’hui efficaces, de séparer matériellement les choses : j’ai donc nommé les techniques contraceptives : s’est dès lors développée, — a explosé pour mieux dire, toute une floraison réputée esthétique vantant la magnificence du spasme, prétendant en poétiser l’espérance, permettant au passage aux promoteurs de cette « poésie » d’engranger de tout-autres bénéfices, sonnants et trébuchants ceux-là, sous les applaudissements enthousiastes ce ceux qui gravitent autour du spectacle fascinant octroyé par ces nouveaux mâles dominants.

Pointe réputée érotique, pointe de sein pour être concret, dans le moindre des téléfilms populaires, à regarder en famille, chose banalisée depuis longtemps ; nombril attendrissant et endiamanté sur ventre ferme et hanches harmonieuses, que n’aurait peut-être pas dédaignées un pré-hominien, dans la moindre émission de variété, autant de choses qui rapportent (aux mâles dominants) et qui du coup, bien sûr, deviennent la clef de l’esthétique publicitaire. Réalité réputée poétique contre laquelle ne se dressent plus guère que quelques féministes fatiguées par un combat apparemment perdu, fatiguées mais taxées d’ « effarouchées » par les mâles dominants qui auraient tout à perdre à voir leur crédit se renflouer. Elles sont donc réduites à laisser les images inaccessibles des sirènes retouchées à l’ordinateur condamner à leur statut de « Bobonne » toutes les femmes réelles déchues du ciel des idées télégéniques.

Il ne reste alors à la majorité du troupeau qu’à s’extasier des exploits des dominants ou à sombrer dans la mélancolie d’un ressentiment dénonçant le vouloir-vivre ; cette mélancolie prendrait-elle la figure et le titre d’un romantisme de fin d’époque qui ne dérange pas plus aujourd’hui, que les vaincus du combat pour les femelles se retirant tristement sous un arbre ne dérangeaient antan les dominants.

Lesquels parfois éventuellement, en viennent à partager la fatigue commune, aujourd’hui sous la figure d’hommes mûrs désabusés qui regardent s’agiter les innocents romantiques en quête d’éternité, devenus, par ressentiment, alliés des bourreaux du XXème siècle qui ont précipité l’érotique dans un à côté de tout projet. Je fais allusion aux personnages de Milan Kundera, le jeune homme passionné et maladroit d’un côté, redoutable, et de l'autre l’homme mûr ayant basculé dans la phase décrochage de son horloge érotique et qui bénéficie méthodiquement et sans illusion de son expérience en se faisant ce « collectionneur » empreint d’une tristesse que ne console que la certitude dérisoire d’avoir perdu tout « pucelage », pour employer le vocabulaire kunderien. [2]

Bref si c’est le désir que la civilisation post-néandertalienne a voulu exalter, on se demande s’il est vraiment gagnant… Reste d’ailleurs aussi à savoir, sous cet angle, si l’occultation du moteur premier du vouloir-vivre procréateur a laissé le désir intact…


4. Le seul fruit critique subsistant risque d’être la mésestime de celle qui sera devenue « Bobonne » après quelques nuits de constat des effets corporels des souffrances qui l’ont forgée, tics disgracieux, ride, courbe affaissée.

Ou pour Monsieur, les poils dans les oreilles, la brioche, l’absence persistante de titre princier, de promotion en entreprise, ou de porte-feuille administratif (sans compter éventuellement le fait incontournable de l’aplatissement progressif du porte-feuille des promesses d’antan).

Bref, et que sais-je encore concernant Monsieur ou Madame. Tout cela, sous le couvert du mot « amour ».

Comme pasteur, je rencontre des jeunes couples pour des préparations au mariage. Naturellement la première question que je leur pose, c’est : pourquoi veulent-ils se marier ? Réponse spontanée la plupart du temps : parce qu’on s’aime ! Certes, je n’en imaginais pas moins. Cela dit, au risque de vous surprendre : ce n’est pas une raison !

Le mariage prend place en regard d’un fait : l’homme et la femme sont trop étrangers l’un à l’autre pour vivre ensemble. Ce paradoxe est aussi ce que dévoile la passion courtoise au-delà de sa dimension biochimique — le choc amoureux comme déclenchement hormonal : irréalité d’une rencontre, aiguisement du désir, impossibilité de vivre ensemble. Entre l’invraisemblance de ne pas vivre ensemble et l’impossibilité de vivre ensemble, le pacte matrimonial apparaît au fond comme compromis envisageable — ne faut-il pas, même, oser dire le seul ?!

Bref, l'amour, autrement, dans sa première acception, en tout cas contemporaine, est-il autre que quelque chose de vaguement sentimentaliste ? J'aime par ce que je le sens. C'est comme ça. Et puisqu'on aime comme on sent, on aime qui on sent quand on le sent jusqu’à ce qu’on ne le sente plus. Cela ne fonde pas une union dans la durée.


5. Mais au-delà de nos dégringolades réputées érotiques (d’après le mot grec pour désir), se trouve non pas tant la joie de l’accouplement, mais celle qui le précède, celle du désir… et pas de son affaissement dans le biologique fonctionnel des seules fins spasmodiques.

Au-delà, et au cœur de la réalité incontournable de la dimension pulsionnelle de l’amour, se cache une nostalgie, que l’on aurait pu voir transparaître en filigrane dans le tragique de la pulsion qui s’échoue aux signes de souffrance des corps, ces signes que le temps fait ressortir avec cette cruauté que masquent mal, malgré leur tendresse, les surnoms intimes — que masquent plus mal encore les professions supposées galantes autour de l’idée généreuse concernant la beauté du mûrissement (malgré l’autre tendresse, réputée désabusée, des hommes mûrs de Kundera). Comme si les mûrissants et ceux qui croient les flatter — parfois avec succès, remarquez ! — ; comme si, pourtant, ils ne savaient pas, au fond, que mûrir, c’est pourrir un peu.

Or ici, précisément, si l’on ne se voile pas la face, apparaît une figure de la nostalgie.

… Que l’on peut illustrer à travers quelques mythes : Tristan et Iseult, Mâjnun et Layla, etc..

Considérons par exemple la lecture soufie (en mystique musulmane) d’un thème issu de la Bible, telle que relue par la tradition juive apocryphe et talmudique et qu’héritée dans le Coran.

Il s’agit des tiraillements — disons — amoureux, de celle qui est dans la Bible Mme Putiphar, à l’égard de l’Hébreu Joseph. La Bible ne la nomme pas. La mystique arabe l’appelle Zoleïkha. Dans la Bible, cette dame, épouse du maître de Joseph devenu esclave, se met à le désirer, au point que pour ne pas succomber à ses avances, Joseph est contraint d’abandonner sa chemise entre les mains de la dame brûlant de désir. Joseph entend en effet rester loyal à l’égard de son maître.

L’épisode, dans un premier temps, ne vise peut-être qu’à souligner que c’est malgré sa loyauté que Joseph se retrouvera emprisonné suite à la colère d’un maître ne considérant que la preuve que lui apporte sa femme, désormais animée d’un désir de vengeance envers celui qui l’a éconduite. Preuve irréfutable : elle a gardé sa chemise.

Mais très tôt le thème a retenu les développements de toute une tradition concernant le désir de la dame. Ce donc, dès les commentaires juifs. C’est cela que reprend l’islam, et notamment les courants qui ont développé la mystique amoureuse et la réflexion sur la mystique amoureuse.


6. Un commentateur du mythe, Christian Jambet[3], explique le roman, qu’à partir du thème de Yusûf et Zoleikhâ, développe le mystique Abd Ar-Rahmân Jâmî au XVème siècle.

Un des intérêts plus particuliers en est que la protagoniste est une femme, désormais nommée : Zoleikhâ, donc ; indiquant par là, s’il le fallait encore, que la recherche de l’ultime via l’amour risque de mener bien au-delà des zones où nous ont conduits jusqu’à présent les pulsions conquérantes de l’obscure volonté de l’espèce.

C’est, en effet, que Zoleikhâ bénéficie des faveurs d’un dominant incontestable, qui peut même lui payer le luxe de l’achat d’esclaves, dont le bel adolescent Joseph — Yusûf. Ici, le mimétisme observé chez les poissons guppies ne joue pas. Esclave, Yusûf ne brille pas par son statut ! Meilleurs gènes pressentis peut-être, désir de nouveauté, voire de vigueur, admettons, en alternative à un mari chez qui l’âge et la lassitude rendent « la sauterelle pesante et la câpre laborieuse » (pour le dire dans les termes de l’Ecclésiaste — ch. 11). On sait que c’est un service qui était parfois demandé aux esclaves ; et que Joseph, dans la Bible, refuse par loyauté, mais aussi par un sens aigu de sa dignité — conviction récurrente dans le cycle biblique le concernant.

Mais rien de tout cela dans le mythe musulman que développe Jâmî. Ici c’est en songe que Yusûf est apparu à Zoleikhâ, bien avant qu’il ne soit vendu comme esclave par ses frères. C’est en songe qu’il se présente alors à elle comme Premier ministre, ce qu’il deviendra, selon la Bible, mais bien plus tard. C’est sur la base de cette confusion que Zoleikhâ épouse son mari, alors effectivement Premier ministre. On reconnaît dans ces confusions oniriques, une thématique proche de celle de Tristan et Iseult. Comme pour les amants celtiques, l’amour pour le beau jeune homme a un fondement dans l’éternité que sa beauté signifie avant même qu’elle ne soit enfouie dans — j’allais dire — le lieu corporel qu’illustre sa descente dans la fameuse fosse où le déposent ses frères et qui annonce ses enfouissements ultérieurs dans l’esclavage et la prison.

C’est ce signe d’éternité préalable qu’a perçu Zoleikhâ. Et lorsqu’elle s’aperçoit que le Premier ministre qu’elle a épousé n’est pas le bel adolescent de son rêve prophétique, elle commence à dépérir : « sa beauté se fane, son âme tombe dans le désespoir, elle maigrit, sa taille est près de se briser », comme l’écrit Jambet (p. 105). Bref, elle vieillit. Où l’on perçoit bien, ici, l’insuffisance de la lecture triviale qui lui ferait préférer le jeune Yusûf à un mari vieillissant. C’est sa beauté à elle qui s’estompe, pour une raison qu’ignore évidemment son raisonnable de mari (qui n’a donc, lui, aucune raison de perdre sa santé) ; sa beauté s’estompe parce qu’elle a perdu la source de cette beauté telle qu’elle en a eu la vision en songe : Yusûf comme signe de Dieu.

Voilà qui nous transporte vers de tout autres interprétations possibles du pouvoir de fascination des jeunes naïades publicitaires et télévisées. Fascination comme fruit d’une nostalgie d’une Beauté idéelle demeurée au ciel des Idées et perdue aux corps des naïades et des Joseph qui déjà donnent les signes du flétrissement annonciateur des maisons de retraite. Le beau fruit en plein mûrissement. Il mûrit, pourrit et tombe.

Et « Zoleikhâ retrouve sa beauté, sa jeunesse, sa joie de vivre, au moment précis où elle pense succomber à la mort » nous dit Christian Jambet (p. 105), qui poursuit : « En l’union extatique, elle s’identifie à Joseph […]. On ne sait plus qui est Joseph, qui est Zoleikhâ, comme si c’était Joseph qui se sauvait lui-même dans l’épreuve de Zoleikhâ, et dans l’identité d’amour de l’amante et de l’aimé ». Où l’on rejoint le soufi andalou du XIIème siècle, Ibn ‘Arabi, qui dans la lignée des fidèles d’Amour proclame qu’ « avant que le monde soit, Dieu est l’Amour, l’Amant et l’Aimé. » Mais qui a saisi ce dévoilement, dont la beauté de la jeunesse est le signe, ne s’arrêtera pas au fruit mûrissant, pourrissant déjà, qui en a recueilli les traces. La résurrection de Zoleikhâ n’est évidemment pas sans le dépouillement de ses oripeaux corporels.

La nostalgie de la splendeur perdue dont Joseph donnait le signe et dont le temps de l’oubli avait trempé ses oripeaux alors nouveaux, illustrés par sa chemise abandonnée, a vu cette chemise dégoûter lentement de la Beauté qui l’imprégnait antan, la constituait. Pour qui s’attache à la chemise, les lendemains déchantent, déchanteront toujours.


7. Sous peine de n’être que larmes, la nostalgie devient alors signe. Aussi la nostalgie en question ne renvoie pas, faut-il le préciser ? — à un temps jadis de fraîcheur des chairs juvéniles, mais à un outre-temps, en constante déperdition en ce temps-ci. Dans les interstices du flétrissement promis vers lequel nous sommes plongés dès la précipitation de la naissance, prend place ce discernement qui renaît du regard d‘amour — à même de concevoir le paradoxe du pacte du quotidien !

Quelque chose de la Beauté perdue qui l’a fondée demeure au cœur de l’être de Zoleikhâ ; comme de Joseph.

Dans le miroir du regard de l’un vers l’autre — l’œil fenêtre de l’âme — a émergé irréfutablement quelque chose qui va bien au-delà des formes généreuses et des courbes harmonieuses d’antan, quelque chose qui demeure au-delà de l’oubli.


R. P.
Carcassonne, colloque Fin’amor et romantisme
organisé par « les compagnons de Paratge », 11 octobre 2003




[1] David C. GEARY, Hommes, Femmes : L'évolution des différences sexuelles humaines De Boeck Université - Coll. Neurosciences & Cognition - 2003.
[2] François RICARD, Le dernier après-midi d’Agnès, Essai sur l’œuvre de Milan Kundera, Paris, Gallimard, 2003.
[3] Christian JAMBET, Le caché et l’apparent, Paris, L’Herne, 2003, p. 101-122.