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mardi 14 avril 2026

Le 7-octobre - parcours historique sur le long terme



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Bernanos : “Hitler a déshonoré l'antisémitisme” (sic)


Question : Pourquoi le 7-octobre a, de fait, déchaîné mondialement l’antisémitisme — avant toute réplique d’Israël à Gaza ? (Cf. Eva Illouz, Le 8-Octobre. Généalogie d'une haine vertueuse, Tracts Gallimard n°60)

En “réponse”, les “antisionistes” revendiqués jugent couramment “légère” la réception traumatisée du 7-octobre, en renvoyant à un passé remontant à 1948, qui expliquerait la violence inouïe du 7-octobre : “il faut voir la violence d’aujourd'hui dans un contexte plus large”, entend-on asséner. À y regarder de plus près, à mieux élargir le contexte en remontant plus haut dans l’histoire, il apparaît que le compliment peut être retourné, comme peut être retournée la précédence dans le rapport de l’antisémitisme à l’antisionisme : il y a continuité historique et chevauchement systématique entre — dans ce sens — antisionisme, antijudaïsme et antisémitisme ; antisionisme et antijudaïsme se concrétisant en antisémitisme.

C’est Georges Bernanos qui nous permettra d’introduire notre réflexion à ce sujet. Je le cite : « Il y a une question juive. Ce n’est pas moi qui le dis, les faits le prouvent, écrit-il. Il explique : Qu’après deux millénaires le sentiment raciste et nationaliste juif soit si évident pour tout le monde que personne n’ait paru trouver extraordinaire qu’en 1918 les alliés victorieux aient songé à leur restituer une patrie, cela ne démontre-t-il pas que la prise de Jérusalem par Titus n’a pas résolu le problème ? Ceux qui parlent ainsi se font traiter d’antisémites. Ce mot me fait de plus en plus horreur, Hitler l’a déshonoré à jamais. » (Bernanos, 24 mai 1944 dans O Jornal, presse brésilienne, reproduit dans Le Chemin de la Croix-des-Âmes, 1948, Gallimard, p. 421-422.) Précision : Bernanos faisait sienne la distinction utilisée dans les hautes sphères catholiques de l’époque entre “bon antisémitisme”, catholique, et voulu “non-violent”, et “mauvais antisémitisme”, païen et violent (cf. David Kertzer, Le Vatican contre les juifs, Le rôle de la papauté dans l’émergence de l’antisémitisme moderne, éd. Robert Laffont, 2003 / The Pope against the Jews, New York, 2001).

Bernanos exprimait dès les années 1930 un fort regret concernant l’échec de Titus à anéantir le peuple juif, dans son pamphlet de 1931, La Grande Peur des bien-pensants (dans un passage où Bernanos soutient l’œuvre d’Édouard Drumont La France juive et dénonce violemment l’influence qu’il juge corruptrice des juifs sur la société française et l’esprit chrétien) : « Il y a des jours où je regrette que Titus n’ait pas mis le couteau à la gorge du dernier juif, car ce que nous payons aujourd’hui, ce n’est pas le crime d’un peuple, mais le crime de n’avoir pas été jusqu’au bout du crime. »

Le regret de Bernanos face à l’échec de Titus à mener un génocide total ne signifie pas qu’il souhaitait la mort des juifs par haine “raciale”, mais il exprime une vision eschatologique — concernant la fin des temps et le destin des juifs dans l’histoire :
Pour Bernanos, l’échec de Titus est une tragédie car cela a permis au peuple juif de survivre pour continuer à jouer un rôle perturbateur dans l’histoire européenne et chrétienne, un rôle qu’il percevait comme spirituellement subversif. Dans la vision chrétienne conservatrice de Bernanos à cette époque, le destin des juifs était d’être dispersés (diaspora) en punition pour la non-reconnaissance du Christ. La survivance et la persistance de l’identité juive active étaient perçues comme une négation de l’ordre divin et historique.
Le désir de la souveraineté totale et exclusive d’une civilisation (la Chrétienté/l’Europe) exigeait, dans son esprit, l’annihilation de toute autre revendication identitaire forte (le judaïsme, perçu comme “étranger” et “inassimilable”).

Pour Bernanos (et la tradition catholique qu’il défend), la “vocation” du peuple juif était purement spirituelle et universelle, destinée à enfanter le Messie.
Le mouvement de résistance juive et l’aspiration à une terre (la cité de Jérusalem/Sion, comme symbole de la résistance juive du Ier siècle) sont perçus comme un renoncement à la vocation spirituelle au profit d’une ambition politique et militaire. (C’est ici que Bernanos est vraisemblablement une source de la position similaire de Simone Weil et de son incompréhension du judaïsme.)

Sans le mot “antisionisme” (le mot, à la différence de la chose, est apparu ultérieurement), ce rejet de la confusion entre le royaume de Dieu céleste et un royaume messianique concret est bien une forme d’antisionisme théologique qui précède l’ère chrétienne. Bernanos voyait la destruction de Jérusalem par les Romains sous Titus (70 ap. J.-C.) non pas comme une punition “raciale”, mais comme le signe de l’échec d’une vocation : le choix du judaïsme historique plutôt que l’esprit universel chrétien.

Bernanos se bat contre la version moderne de l’antisémitisme comme racisme (l’antisémitisme historique étant bien un racisme — certes spécifique, mais comme tout racisme est spécifique : la négrophobie, par ex., n’est pas l’antisémitisme, mais ce sont deux racismes — cf. Frantz Fanon). Dans Les Grands Cimetières sous la lune (1938), Bernanos dénonce avec ferveur la haine raciale (dans la ligne catholique d’alors distinguant le “bon” et le “mauvais” antisémitisme). Sa critique du “sionisme” historique est religieuse et mystique, non raciale. S’y fonde une infériorisation spirituelle.
Pour lui, la faute (l’attachement à la terre) entraîne un antisionisme spirituel, qui a précédé l’antijudaïsme historique puis sa conséquence / l’antisémitisme (le racisme antisémite).

C’est systématique : le statut d’infériorisation, chrétien puis musulman — le statut de dhimmis en islam (pour juifs et chrétiens), son équivalent comme protection tolérante (pour les juifs) en chrétienté, ouvre à terme sur la persécution (lorsque la tolérance atteint ses limites). Cela se signifie par les signes distinctifs introduits en islam en 717 sous le calife omeyyade Omar II, durcis par le calife abbasside Al-Mutawakkil en 750, adoptés en Espagne musulmane avant d’être repris en chrétienté latine sous le pape Innocent III lors du concile de Latran IV (1215), et systematisés, pour la France, par Louis IX / saint Louis (sous forme de la rouelle jaune), pour finir, après avoir été désaffectés, puis abandonnés (fin XVIIIe pour l’Occident, mi-XIXe pour l’Empire ottoman), par être repris au XXe s., en regard de la racisation des juifs lorsque l’identité majoritaire en vient à exclure — fruit de la racisation des minorités, prélude à la mise à mort : cf. le génocide contre les chrétiens (arméniens en tête, en Turquie), et bien sûr, contre les juifs : le nazisme en Allemagne. Dans les deux cas, on est passé de l’infériorisation tolérante à la racisation. Concernant les juifs, de l’antijudaïme à l’antisémitisme, les deux étant précédés historiquement par l’antisionisme, bien que le terme-même soit ultérieur : postérieur au projet de la création de l’État d’Israël moderne, ou projet sioniste. De facto, un tel projet rejoint un passé historique, déploré par Bernanos.

En clair, pour Bernanos, le “mauvais” antisémitisme est une horreur raciste, mais il trouve sa racine théologique dans l’erreur spirituelle de l’attachement juif à la terre (attachement qui est au cœur de la liturgie juive : Pessah et “l’an prochain à Jérusalem”).
Pour Bernanos cela est lié au refus de la foi juive d’être transcendée dans un royaume spirituel chrétien (l’antisémitisme est la faute des juifs — c’est une constante, aujourd’hui c’est la faute des “sionistes”). C’est un aspect essentiel pour comprendre la nature de son antijudaïsme catholique (au fond, classique). Pour Bernanos, une forme réelle d’antisionisme (entendu comme l’opposition spirituelle à la revendication juive de la terre, avec la dimension de fort symbole de Jérusalem / “l’an prochain à Jérusalem”) précède l’antisémitisme dans le temps historique, mais surtout dans l’ordre théologique et moral.

C’est ce qui est perdu de vue dans le discours contemporain, qui fait précéder l’antisémitisme par rapport à l’antisionisme. Et même si les développements récents laissent croire l’inverse — du fait que le mot antisionisme, lui, est récent. Pas l’idée.

La réflexion prophétique, en 1965, de Vladimir Jankélévitch relève de ce constat, comme une forme de réponse à Bernanos parlant d’antisémitisme déshonoré. Un autre mot toujours pas déshonoré à ce jour !, “antisionisme”, est forgé : “L’antisionisme est l’antisémitisme justifié, mis enfin à la portée de tous. Il est la permission d’être démocratiquement antisémite. Et si les Juifs étaient eux-mêmes des nazis ? Ce serait merveilleux. Il ne serait plus nécessaire de les plaindre ; ils auraient mérité leur sort” (Jankélévitch, L’Imprescriptible). Cela, de facto, comme le dévoilent les réflexions de Bernanos, par un retour aux sources de l’antisémitisme, ancré dans l’antisionisme spirituel, opposant la Jérusalem historique à la Jérusalem “céleste” chrétienne perçue comme terme de la Jérusalem terrestre juive, là où cette dernière est, dans la spiritualité juive, le symbole du Nom (Ha Chem) demeurant au milieu de peuple (Ex 25, 8).

Ne perdons pas de vue que Bernanos, disant cela, n’est pas original : on est au cœur de la théologie de la substitution qui a fondé la reprise chrétienne de la mise à l’écart des juifs en Palestine et de la destruction du symbole du Temple — sans compter l’extinction de la dynastie saducéenne, qui rend impossible la réinstauration de sacrifices, consacrant la tradition rabbinique qui met classiquement en avant la Torah par rapport au Temple. Depuis 70 le judaïsme n’attend pas de réinstauration cultuelle du Temple : cela relève de l’ère messianique sous une forme qu’il appartient à Dieu seul d’instaurer.

Cela n’empêche pas pour autant la centralité symbolique de Jérusalem, qui légitime le symbole permanent de la Terre : “l’an prochain à Jérusalem”. Écho à Ésaïe (2, 3) : “La Torah sortira de Sion, et de Jérusalem, la parole du Seigneur.” (Le refus de cela derrière la déclaration récente de certains dignitaires chrétiens de Jérusalem contre le “sionisme chrétien” correspond à une expression chrétienne substitutionniste, manifestement toujours pas disparue.)

Or la Torah a pour visée d’être observée sincèrement, c’est-à-dire depuis le fond du cœur (c’est tout le développement, parfaitement juif, du Sermon sur la montagne dans l’évangile de Matthieu). La Torah ne saurait s’imposer de l’extérieur. Et surtout pas par un pouvoir politique. La fin de ce pouvoir-là a été scellée par les deux destructions du Temple : en 586 av. J.-C. a pris fin la dynastie royale légitime. En 70 ap. J.-C. a pris fin la dynastie sacerdotale et son pouvoir, qui était devenu politique.

Pour donner un parallèle : « Si le spirituel est investi par le politique, il est perdu », dit le meilleur connaisseur de l’islam au XXe s. qu’est Henry Corbin (Entretiens avec Philippe Nemo). Il dit cela en 1978 à propos de la Révolution islamique iranienne qui se prépare. Henry Corbin en pleure. Quelques décennies après, sa mise en garde est, hélas, vérifiée. Dans les massacres de ces dernières semaines en Iran, celui de ces enfants assassinés, torturés par les fanatiques qui dirigent leur pays en ayant prétendu instaurer politiquement la loi — en l’occurrence islamique. En se prétendant témoins de la loi religieuse, ils la ruinent, en assassinant avec leurs enfants, sa dimension spirituelle.

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Jérusalem, lieu symbole du Dieu unique, vaut comme telle jusqu’en diaspora — et ce symbole suscite le trouble, dérange, comme signe de l’Autre, ou du Dieu autre —, avant même le christianisme (Titus n'était pas chrétien !). Au cœur du problème : le refus de l’altérité symbolisé par ce Temple à un Dieu irreprésentable et innommable. On en a la trace aussi en diaspora de l’époque dans le motif des violences anti-juives en diaspora avant 70, comme à Alexandrie (premier pogrom repéré par les historiens modernes, sans compter les menaces et violences mentionnées dans la Bible : livres de l’Exode et d’Esther) :
Concernant l’Alexandrie grecque, dans la cité (la polis) grecque-romaine, être citoyen impliquait en principe la participation aux rites publics et aux cultes de la cité. L’appartenance à la communauté était à la fois civique et religieuse.
Les juifs, tout en vivant à Alexandrie depuis des siècles et parlant le grec, refusaient catégoriquement de participer au culte des dieux grecs ou égyptiens et, plus tard, au culte impérial romain (qui divinisait l’empereur). Marque radicale d’altérité.
Sous les Achéménides perses, monothéistes (zoroastriens), les Ptolémées grecs, puis les Romains, avec la politique tolérante d’Auguste, les juifs avaient obtenu le droit de vivre selon leurs propres lois (la Loi de Moïse / nomos, terme par lequel le grec des LXX et du Nouveau Testament traduit Torah). Ces privilèges étaient parfois perçus par les populations comme une exemption intolérable de la vie civique “normale”.
Le refus juif de se fondre dans le creuset religieux et civique a nourri les accusations d’athéisme (puisqu’ils refusaient les dieux locaux) et de misanthropie (puisqu’ils se séparaient des autres communautés par leurs lois et leur régime alimentaire). Plusieurs considéraient donc que ceux qui refusaient les dieux de la cité ne pouvaient pas être de fidèles citoyens de la cité. Le symbole aigu de ce refus se trouve cependant à Jérusalem… qui finira par être détruite, par Titus — ne résolvant pas le problème, selon Bernanos.

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Outre la diaspora, et même après 70 et 134 (après la révolte de Bar Kokhba, suivie du changement de l’ancienne Judée en Palestine — le terme est choisi par les Romains pour légitimer leur colonisation : le mot réfère aux envahisseurs anciens qu’étaient les Philistins, i.e. “peuples de la mer”, d’où viennent aussi les Romains / les Kittim de Daniel 11) ; malgré cela des communautés juives ont persisté en Galilée, dans le Néguev et le long de la côte, notamment autour de villes comme Tibériade (où fut rédigé le Talmud de Jérusalem) et Safed. Ces régions sont restées des centres de vie religieuse et d’érudition, même sous la domination byzantine puis musulmane, cela jusqu’à aujourd’hui (cf. annexe 1).

Après la destruction du Second Temple en 70 ap. J.-C., les empereurs romains, surtout après la conversion de l’Empire au christianisme, à l’exception notable de Julien dit “l’Apostat” (361-363 ap. J.-C.), refusèrent toute reconstruction du Temple. Julien, hostile au christianisme qu’il considérait comme une trahison des dieux romains, permit aux juifs de commencer la reconstruction pour prouver l’échec de “la prophétie chrétienne” (ou supposée “prophétie”, non-négligeable dans les dénonciations chrétiennes du sionisme chrétien). Le projet de Julien fut abandonné à la suite de sa mort et d’un incendie.

Sous l’Empire byzantin chrétien, le Mont du Temple était délaissé ou utilisé comme décharge, par hostilité théologique envers l’existence du culte juif après le Christ, considérant la destruction de 70 comme une punition divine (selon la doctrine de la substitution, que l’on retrouve chez Bernanos, et dans la dénonciation récente du “sionisme chrétien”).

Cela jusqu’au tournant du sionisme protestant apparu au XVIIe s., qui consiste juste à constater la valeur symbolique de Jérusalem pour le culte juif — les glissements récents donnés sous le terme “sionisme chrétien” ne correspondent pas à l’origine : le sionisme chrétien initial est aussi ce qui a mis fin en Angleterre du XVIIe s. à l’antisémitisme commun de l’Occident d’alors : retour des juifs expulsés, première étape vers l’égalité citoyenne, avec absence de signes distinctifs.

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Quant au monde musulman, après la conquête de Jérusalem par le Calife Omar (637 ap. J.-C.), le Mont du Temple a été nettoyé et transformé en lieu de culte musulman. En deux Mosquées :
— Le Dôme du Rocher (Qubbat al-Sakhra), construit en 691-692 par le Calife Abd al-Malik. C’est le bâtiment avec la coupole dorée.
— La Mosquée al-Aqsa, construite peu après, au sud du Dôme du Rocher. C’est la mosquée où les fidèles prient. Al-Aqsa désigne à l’origine le tout de l’esplanade.

On sait que selon la tradition juive, le rocher est celui à partir duquel le monde a été créé et c’est là que l’Arche d’Alliance reposait dans le Premier Temple. Le Rocher n’est pas directement mentionné dans les textes décrivant le Lieu Très Saint dans la Bible hébraïque. Il l’est dans une tradition rabbinique et talmudique : le Talmud (Yoma 53b) fait référence à la Pierre de fondation (Even ha-Shetiyah) qui serait le lieu où l’Arche d’Alliance était posée, et après sa disparition, le lieu où le Grand Prêtre offrait le sacrifice du Yom Kippour.

Le Dôme du Rocher est une œuvre architecturale et religieuse qui vise à affirmer la supériorité de l’islam et sa place centrale dans la révélation abrahamique, en particulier face au christianisme byzantin.
S’il ne relève pas aussi directement d’une vision substitutionniste de que la théologie chrétienne l’a été, cependant, son érection sur le site le plus sacré du judaïsme est un acte d’appropriation symbolique et une affirmation de la fin de l’ère des prophètes précédents, plaçant l’islam comme l’achèvement de la révélation — substitution encore, donc. C’est une affirmation de la nouvelle ère de l’islam à l’endroit le plus sensible du monothéisme précédent.

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“Que personne n’ait paru trouver extraordinaire qu’en 1918 les alliés victorieux aient songé à leur restituer une patrie, cela ne démontre-t-il pas que la prise de Jérusalem par Titus n’a pas résolu le problème ?”, écrit Bernanos.

En arrière-plan de son propos, le mandat britannique sur la Palestine et la déclaration Balfour de 1916.

En arrière-plan historique antérieur, 1885, la conférence de Berlin…

Le 26 février 1885 se termine à Berlin une conférence célèbre (1884-1885), où les nations du “Nord” se sont partagé le monde.
Les nations connues comme coloniales (France, Grande-Bretagne, Portugal, Espagne, etc.) ; et celles qu’on ignore en général, d’autres nations alors coloniales, comme l’Allemagne et la Turquie (Empire ottoman), présentes à la conférence, mais qui ont ensuite perdu leurs colonies suite à leur défaite de 1918. Sont aussi présentes la Russie (dont on oublie la réalité coloniale de l’Empire devenu ensuite Union soviétique), l’Italie ou les États-Unis. Toutes les puissances, de toutes les confessions, ont participé aux dominations coloniales, jusqu’en leurs pratiques esclavagistes communes. (Ici aussi, toutes confessions confondues. Nul n’est exempt !) Cela induisant une dévalorisation des “dominés” ou “colonisés” remarquablement analysée par Aimé Césaire comme rejaillissant sur les juifs au cœur des pays colonisateurs. Cf. annexe 2.

Concernant le Proche-Orient, le monde arabe est alors colonisé par l’Empire ottoman. Le processus de décolonisation dans la péninsule arabique est devenu célèbre grâce à un de ses acteurs, le Britannique Lawrence d’Arabie.

Pour la zone Syrie-Palestine, sa décolonisation de la puissance turque/ottomane passe par l’attribution des mandats français et britannique, respectivement pour Syrie-Liban et pour la Palestine. (On pourrait remonter plus haut pour percevoir la succession des colonisations de l’ancienne Judée, Galilée, etc., devenue Palestine sur décision de l’Empire romain revendiquant sa possession : pour faire bref, romaine, byzantine, arabe, latine, turque, anglaise, avec des conversions religieuses successives des populations locales.)

La décision de l’Onu de 1948 concernant la Palestine correspond donc à un processus de décolonisation, en l’occurrence une double décolonisation des populations locales, juives et arabes (chrétiennes et musulmanes). La dimension de décolonisation juive est alors admise sans difficulté — cf. le journal L’Humanité (cf. les éditions de mai et juin 1948), qui présente le refus arabe comme un refus colonialiste organisé par les Anglo-Américains (cf. aussi The Economist, oct. 1948). Cette décolonisation juive a rallié le projet sioniste de Herzl, sur une terre devenue une terre de refuge des juifs rescapés de la Shoah et des juifs persécutés dans les pays arabes, et chassés du monde arabe.

Cela dans le cadre d’une filiation des décolonisations des années 1945-1960 (incluant celle de 1948 pour Israël/Palestine) et de l’histoire du judaïsme décimé en Europe. C’est ce qui apparaît nettement chez des auteurs comme Aimé Césaire ou Frantz Fanon (qui sont utilisés hélas parfois pour nourrir une concurrence des mémoires dans les “deux camps” créés artificiellement et au prix de contresens ! — cf. annexe 2)

La décolonisation juive de 1948 a initié un refus (un front du refus), lié à l’idée persistante dans le monde arabe, musulman mais aussi chrétien (sauf les protestants sionistes), que la souveraineté juive est en soi, “théologiquement” insupportable, d’où le refus de la décolonisation juive (cf. supra, le statut de dhimmis, qui s’applique à l’État d’Israël : un État juif souverain est inconcevable, et donc à détruire comme tel. Avec glissement possible en regard de textes comme la Sira de Ibn Hisham, inspirée de hadiths — cf. annexe 3). Malgré le Coran, qui attribue cette terre aux enfants d’Israël (5,21 ; 7,137 ; 10,93 ; 17,104 ; 26,57-59 — cf. Eliézer Cherki)… Cf. le parallèle des textes bibliques : cf. annexe 4.

Le refus de la décolonisation juive postule qu’avant la colonisation arabe de ladite terre au VIIe siècle, colonisation arabe qui faisait elle-même suite à la colonisation romaine puis byzantine, il n’y aurait rien eu : la destruction des symboles juifs, à commencer par le Temple en 70, aurait vu disparaître la population juive : sa soumission par Rome puis par les Arabes aurait impliqué qu’il n’y avait plus de juifs — en fait il y en a toujours eu, leurs descendants fussent-il parfois, pour certains, pas pour tous (cf. annexe 1), convertis au christianisme sous la colonisation byzantine ou à l’islam sous la colonisation arabe, puis turque. (Cf. “Après le 7 octobre”)

Tout cela est oublié, jusqu’en haut lieu. Par ex. l’Unesco suivait, en 2016, la thèse de l’occultation totale du fait qu’il y avait là d’abord un temple, thèse qui se traduisait par la disparition du nom “Mont du Temple” pour ne retenir que celui de sa reconstruction ultérieure en Al-Aqsa Mosque/Al-Haram Al Sharif… (Rêvons que le lieu et ses constructions actuelles deviennent un lieu-symbole interreligieux et mémoriel partagé…)

En attendant, derrière tout cela, on trouve toujours l’anti-sionisme” qui (sans le mot) animait déjà Titus, comme le notait Bernanos — témoin de la position catholique de son temps…


* * *


Annexe 1 : Karl Marx dans le New-York Herald Tribune, 1854, Sur l'histoire de la question d'Orient. https://www.marxists.org/archive/marx/works/1854/03/28.htm Sur Jérusalem : « […] il convient de rappeler que […] la population sédentaire de Jérusalem comptait [au temps de Marx] environ 15 500 âmes, dont 4 000 musulmans et 8 000 juifs. Les musulmans, qui représentaient environ un quart de la population totale et étaient composés de Turcs, d’Arabes et de Maures, étaient, bien entendu, maîtres en tous points, n’étant nullement affectés par la faiblesse de leur gouvernement à Constantinople. Rien n’égale la misère et les souffrances des Juifs de Jérusalem, habitant le quartier le plus insalubre de la ville, appelé Hareth el-Yahoud, le quartier de la saleté, entre Sion et Moriah, où se trouvent leurs synagogues – victimes constantes de l’oppression et de l’intolérance musulmanes, insultés par les Grecs, persécutés par les Latins, et ne survivant que des maigres aumônes transmises par leurs frères européens […]. »

Annexe 2 : Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs (1952) : « De prime abord, il peut sembler étonnant que l’attitude de l’antisémite s’apparente à celle du négrophobe. C’est mon professeur de philosophie, d’origine antillaise, qui me le rappelait un jour : “Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous.” Et je pensais qu’il avait raison universellement, entendant par-là que j’étais responsable dans mon corps et dans mon âme, du sort réservé à mon frère. Depuis lors, j’ai compris qu’il voulait tout simplement dire : “un antisémite est forcément négrophobe.” »

Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme (1955) : « Chaque fois qu’il y a au Viêt-nam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et […] au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et “interrogés”, de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent. Et alors un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets. On s’étonne, on s’indigne. On dit : “Comme c’est curieux ! Mais, Bah ! C’est le nazisme, ça passera !” Et on attend, et on espère ; et on se tait à soi-même la vérité, que c’est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens ; que ce nazisme là, on l’a cultivé, on en est responsable, et qu’il sourd, qu’il perce, qu’il goutte, avant de l’engloutir dans ses eaux rougies de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne. »

Annexe 3 : La Sira de Ibn Hisham (extraits) : « […] le Prophète ordonna de tuer tous les hommes [de la tribu juive] des Banu Quraydha, et même les jeunes […].
Le Prophète ordonna de faire descendre de leurs fortins les Banû Quraydha et de les enfermer dans la maison de Bint al-Hârith. […] Puis il fit venir les Banû Quraydha par petits groupes et leur coupa la gorge sur le bord des fossés […]. Ils étaient six cents à sept cents hommes. On dit huit cents et même neuf cents. Pendant qu’ils étaient amenés sur la place par petits groupes, certains juifs demandèrent à Ka’b, le chef de leur clan :
— Que va-t-on donc faire de nous ?
— Est-ce-que cette fois vous n’allez pas finir par comprendre ? Ne voyez-vous pas que le crieur qui fait l’appel ne bronche pas et que ceux qui sont partis ne reviennent pas ? C'est évidemment la tête tranchée ! Le Prophète ne cessa de les égorger jusqu’à leur extermination totale. »

(Ibn Hichâm, Sira, trad. Wahib Atallah, La biographie du Prophète Mahomet, éd. Fayard p. 277, chapitre « Le “jihad” contre les juifs… » — Sira, II, 240-241.)

Autre tribu juive, les Banû Nadîr, demeurant, toujours selon la Sira, dans l’oasis de Khaybar (expliquant le cri “Khaybar”, dans les manifestations parisiennes en soutien aux ennemis d’Israël et des juifs). Je cite :

« On amena auprès du Prophète Kinâna ibn Rabî’ [l’un des chefs de la tribu juive et] le mari de Çafiyya, qui détenait le trésor des Banû Nadîr. […] Vois-tu, Kinâna, lui dit le Prophète, si nous trouvons le trésor chez toi, je te tuerai.
Tu me tueras, mais je n’en sais rien […]. On […] trouva une partie du trésor. Où est le reste du trésor ? demanda le Prophète. Je ne sais pas, répondit Kinâna.
Le Prophète ordonna alors […] de le torturer jusqu’à ce qu’il livre son secret. [On] lui brûlait sans cesse la poitrine avec la mèche d’un briquet, mais en vain. Voyant qu’il était à bout de souffle, le Prophète livra Kinâna à Muhammad ibn Maslama, qui lui trancha la tête. »
(Sira, ibid., II, 336-337.)

Plus loin, concernant Çafiyya :
« Les captives de Khaybar furent largement réparties entre les musulmans. Le Prophète eut en partage Çafiyya […] et deux de ses cousines. Il garda pour lui Çafiyya et donna les deux cousines à l’un de ses compagnons de combat, Dihya ibn Khalifa, qui avait pourtant souhaité avoir Çafiyya. Bilâl, le muezzin, l’avait ramenée avec l'une de ses compagnes. Il passa avec les deux captives au milieu des cadavres des juifs tués au combat. À cette vue, la compagne de Çafiyya éclata en sanglots, se déchirant le visage et couvrant de terre ses cheveux. La voyant dans cet état, le Prophète dit : “Éloignez de moi cette furie satanique !” Et il fit venir Çafiyya, la fit asseoir derrière lui et jeta sur elle son manteau : les musulmans comprirent que le Prophète se la réservait. […]
Çafiyya fut peignée, maquillée et préparée pour le Prophète par Umm Anas ibn Mâlik. Il passa sa première nuit avec elle sous une tente ronde. »
(Sîra, ibid., II, 636.)

Annexe 4 : Abraham et descendants — Genèse 15,18 : de l’Euphrate au Nil, concernant Ismaël (Arabes) et Isaac : Esaü/Edom (= Jordanie actuelle, cf. Deutéronome 2,5) et Jacob/Israël : Genèse 28,13 (le texte parle d’une zone — sans plus de précision — entre Jourdain et Méditerranée, pas plus !) // Nombres 34, Ézéchiel 47.
Cf. Hakim El Karoui, Israël-Palestine, une idée de paix, éd. de l'Observatoire.
PS : À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, plusieurs intellectuels et leaders sionistes ne voyaient pas les populations locales comme des “étrangers”, mais littéralement comme des cousins éloignés ayant la même origine biologique que le peuple juif.
Parmi les pères fondateurs du sionisme, David Ben Gourion et Yitzhak Ben-Zvi (qui deviendront respectivement le premier Premier ministre et le deuxième président d’Israël), ont soutenu que les paysans arabes de Palestine étaient les descendants des anciens Judéens.
Leur raisonnement reposait sur plusieurs piliers à commencer par l’attachement à la terre, considérant qu’une population ne quitte jamais totalement son territoire. Selon eux, après la destruction du Second Temple, les paysans pauvres seraient restés sur place, se convertissant plus tard au christianisme suite à la colonisation romaine puis byzantine, et à l’islam suite à la conolnisation arabe — par nécessité fiscale ou sociale —, tout en gardant des racines hébraïques. Ils notaient des similitudes entre les noms de villages arabes et les noms bibliques, ainsi que des pratiques agricoles qu’ils jugeaient inchangées depuis l'Antiquité.
Cette vision n’était pas seulement historique, elle était politique. En considérant les Palestiniens comme des “Judéens arabisés” ils retrouvaient l’idée que le retour des juifs d’Europe et du monde arabe était une réunion de famille plutôt qu’une colonisation étrangère. Ben Gourion espérait initialement que ces “frères” se ré-identifieraient à leur héritage juif une fois que le mouvement sioniste aurait modernisé le pays. En 1918, Ben Gourion et Ben-Zvi ont co-écrit un livre en yiddish intitulé Eretz Israel dans le passé et le présent, où ils affirmaient explicitement que les fellahs étaient d’origine juive.
Parmi les facteurs qui ont conduit à l’abandon de cette vision de la “famille commune”, le nationalisme arabe : L’émergence d’une identité nationale palestinienne distincte et l’opposition au projet sioniste ont créé une rupture politique jusqu’à présent irréconciliable. Les violences intercommunautaires ont enterré l’idée d’une fusion fraternelle au profit d’une logique de séparation. Suite à quoi le sionisme s’est déplacé vers une nécessité de majorité juive démographique, rendant l’idée de “retrouver” la population locale moins pertinente et plus complexe.
Il est intéressant de noter que les études génétiques contemporaines donnent, dans une certaine mesure, raison à ces pionniers. De nombreuses recherches montrent que les populations juives et palestiniennes partagent une ascendance génétique commune très significative remontant à l’âge du Bronze au Levant. Bien que les trajectoires culturelles et religieuses aient divergé, le “sang” est effectivement très proche.




dimanche 22 juin 2025

Après le 7 octobre





Introduction

Le développement suivant est une contribution en quelques éléments de réflexion historique sur ce qui a conduit au pogrom du 7 octobre 2023, en trois points, présentés dans un ordre chronologique inversé, comme une remontée dans l'histoire :
1) 1948 comme double décolonisation ;
2) l'inversion victimaire ou l’antisionisme nouvelle version de l'antisémitisme comme théorie du bouc émissaire via l'inversion victimaire ;
3) l’État de droit comme République des Hébreux.


1) Colonisations et décolonisations (1948)

Le 26 février 1885 se termine à Berlin une conférence célèbre (1884-1885), où les nations du Nord se sont partagé le monde. Les nations connues comme coloniales (France, Grande-Bretagne, Portugal, Espagne, etc.) ; et celles qu’on ignore en général, d’autres nations alors coloniales, comme l’Allemagne et la Turquie (Empire ottoman), présentes à la conférence, mais qui ont ensuite perdu leurs colonies suite à leur défaite de 1918. Sont aussi présentes la Russie (dont on oublie la réalité coloniale de l’Empire devenu ensuite Union soviétique), l’Italie ou les États-Unis. Toutes les puissances, de toutes les confessions, ont participé aux dominations coloniales, jusqu’en leurs pratiques esclavagistes communes. (Ici aussi, toutes confessions confondues. Nul n’est exempt !)

Concernant le Proche-Orient, le monde arabe est alors colonisé par l’Empire ottoman. Le processus de décolonisation dans la péninsule arabique est devenu célèbre grâce à un de ses acteurs, le Britannique Lawrence d’Arabie.

Pour la zone Syrie-Palestine, sa décolonisation de la puissance turque/ottomane passe par l'attribution des mandats français et britannique, respectivement pour Syrie-Liban et pour la Palestine. (On pourrait remonter plus haut pour percevoir la succession des colonisations de l’ancienne Judée, Galilée, etc., devenue Palestine sur décision de l’Empire romain revendiquant sa possession : pour faire bref, romaine, byzantine, arabe, latine, turque, anglaise, avec des conversions religieuses successives des populations locales.)

La décision de l’Onu de 1948 concernant la Palestine correspond donc à un processus de décolonisation, en l’occurrence une double décolonisation des populations locales, juives et arabes (chrétiennes et musulmanes). La dimension de décolonisation juive est alors admise sans difficulté — cf. le journal L’Humanité (éditions de mai-juin 1948), qui présente le refus arabe comme un refus colonialiste organisé par les Anglo-Américains (1). Cette décolonisation juive a rallié le projet sioniste, sur une terre devenue une terre de refuge des juifs rescapés de la Shoah et persécutés du monde arabe.

Où il apparaît que c’est rendre un très mauvais service à Israël que d’en faire un État européen ou euro-américain colonisateur ! quand il est en fait issu de la double décolonisation de 1948 (2).

*

Car il y a bien une filiation des décolonisations des années 1945-1960 (y compris celle de 1948 pour Israël/Palestine) et de l’histoire du judaïsme décimé en Europe. C’est ce qui apparaît nettement chez quelques auteurs que je vais citer (et qui sont utilisés parfois pour nourrir une concurrence des mémoires dans les “deux camps” créés artificiellement et au prix de contresens !)

Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme (1955) :
« Chaque fois qu’il y a au Viêt-nam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et […] au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et “interrogés”, de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent. Et alors un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets. On s’étonne, on s’indigne. On dit : “Comme c’est curieux ! Mais, Bah ! C’est le nazisme, ça passera !” Et on attend, et on espère ; et on se tait à soi-même la vérité, que c’est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens ; que ce nazisme là, on l’a cultivé, on en est responsable, et qu’il sourd, qu’il perce, qu’il goutte, avant de l’engloutir dans ses eaux rougies de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne. » (3)

On le voit, ce qui apparaît chez Césaire, c'est qu’avec la découverte de la Shoah a commencé la prise de conscience par les Européens de la nature de ce qui s’est passé aux colonies ; que la Shoah est le fruit de l'importation sur le continent de la violence exercée ailleurs, importation que Césaire appelle “l’ensauvagement du continent” européen. Cela pour l’Europe. Mais cela vaut aussi aux États-Unis…

Cf. James Baldwin, La prochaine fois, le feu (1963) :
« Les Blancs furent et sont encore stupéfaits par l’holocauste dont l’Allemagne fut le théâtre. Ils ne savaient pas qu’ils étaient capables de choses pareilles. Mais je doute fort que les Noirs en aient été surpris ; au moins au même degré. Quant à moi, le sort des juifs et l’indifférence du monde à leur égard m’avaient rempli de frayeur. Je ne pouvais m’empêcher, pendant ces pénibles années, de penser que cette indifférence des hommes, au sujet de laquelle j’avais déjà tant appris, était ce à quoi je pouvais m’attendre le jour où les États-Unis décideraient d’assassiner leurs nègres systématiquement au lieu de petit à petit et à l’aveuglette. » (4)

De l’inanité de la “concurrence des mémoires”, le résumé avait déjà été donné en 1952…

Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs (1952) :
« C’est au nom de la tradition que les antisémites valorisent leur “point de vue”. C’est au nom de la tradition, de ce long passé d’histoire, de cette parenté sanguine avec Pascal et Descartes, qu’on dit aux Juifs : vous ne sauriez trouver place dans la communauté. Dernièrement, un de ces bons Français déclarait, dans un train où j’avais pris place : “Que les vertus vraiment françaises subsistent, et la race est sauvée ! À l’heure actuelle, il faut réaliser l’Union nationale. Plus de luttes intestines ! Face aux étrangers (et, se tournant vers mon coin), quels qu’ils soient.” […] Le Juif et moi : non content de me racialiser, par un coup heureux du sort, je m’humanisais. Je rejoignais le Juif, frères de malheur. […]
De prime abord, il peut sembler étonnant que l’attitude de l’antisémite s’apparente à celle du négrophobe. C’est mon professeur de philosophie, d’origine antillaise, qui me le rappelait un jour : “Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous.” Et je pensais qu’il avait raison universellement, entendant par-là que j’étais responsable dans mon corps et dans mon âme, du sort réservé à mon frère. Depuis lors, j’ai compris qu’il voulait tout simplement dire : “un antisémite est forcément négrophobe.” »
(5)

Cf. Adler Camilus, enseignant-chercheur à l’Université d’État d’Haïti, à propos de Fanon (6) :
Parlant des Damnés de la terre et de la violence qui menace de la part des colonisés, violence exaltée par la préface de Sartre, Adler Camilus, contre l'interprétation de Sartre, évoque René Girard en ces termes : “Il faut transformer cette violence, lit-il chez Fanon, en quelque chose qui relève du commun, de l'universel, c'est une manière de faire communauté. (…) Dans les dispositifs mis en place par une société pour s'instituer comme société (dans l'action, dans le faire, dans les narrations, dans les dispositifs d'habiter, dans les dispositifs d'être ensemble, de faire communauté ensemble) quelque chose se transforme et la violence ici peut devenir autre chose qu'elle-même. C'est pourquoi l'idée d'assurer une plateforme pacifique à la violence est quelque chose qui pointe l'universel à venir, l'horizon de l'universel qui est ouvert, qui ne doit pas être obstrué. (…) Si on jouit de la mort du maître, on n'est plus dans cette plateforme pacifique.”


2) Victimisation et inversion victimaire

Or la théorie de René Girard que mentionne Adler Camilus, théorie visant une attitude qui veut briser le cycle de la violence mimétique en déplaçant cette violence contre un bouc émissaire, connaît une subversion que Girard avait sans doute pressentie (cf. son Achever Clausewitz (7)), une inversion victimaire — via laquelle inversion une supériorité militaire, une victoire militaire, débouche sur une défaite médiatique.

(Avant d’aller plus loin, je précise que le phénomène de la violence mimétique entraînant son détournement vers un bouc émissaire, mis en exergue dans la philosophie de René Girard ne dit rien de l'identité juive, mais dit quelque chose de l’antisémistisme, notamment sous sa forme antisioniste où Israël est devenu le bouc émissaire de la culpabilité coloniale commune ; cela ne dit rien du judaïsme de même que Sartre, malgré le titre de son essai, ne dit rien de l’identité juive, mais lui aussi dit quelque chose, autre chose, de l’antisémistisme.)

Selon Girard, une fois que le phénomène du bouc émissaire a été dévoilé — puis subverti —, tout devient extrêmement périlleux.

Cela à l’appui, pour Girard, de l'Épître aux Hébreux, ch. 10, v. 26 (“si nous péchons volontairement après avoir reçu la connaissance de la vérité, il ne reste plus de sacrifice pour les péchés”) renvoyant à Lévitique 4 et Nombres 15 (à savoir qu’on ne peut pas jouer avec le “sacrifice” cultuel comme s’il permettait du coup de se laisser aller).
Or ce moment périlleux correspond à notre situation historique, le péril étant radicalement redoublé par le fait que la montée aux extrêmes (cf. Achever Clausewitz) des guerres modernes peut, à l’ère nucléaire, conduire à notre destruction. Mais avant cela, d'autant plus que le dévoilement du processus ouvre la porte à l'inversion victimaire utilisée par le Hamas et l’islam politique… aussi bien que dans le trumpisme, malgré René Girard ! par ceux qui s’en réclament : cf. JD Vance et les chiens et chats que mangeraient les Haïtiens ! devenus boucs émissaires… puisque, concernant cette inversion victimaire (utilisée donc par le Hamas et ceux qui le soutiennent en l’identifiant aux Palestiniens — tout comme elle est utilisée par ceux qui ici sembleraient soutenir Israël), JD Vance, s’appuyant sur son maître à penser, le girardien Peter Thiel, présente les trumpistes comme victimes (des démocrates ou des Haïtiens supposés manger les chiens les chats) ! (8)

À l'origine, le texte d’Ésaïe, ch. 53, où la victime opte résolument pour la non-violence — je précise que le texte ne parle pas de Jésus (il n'était pas né !), mais Jésus l’a médité, et y a fondé son attitude.
Aujourd'hui, on est loin de cette attitude, avec l'inversion victimaire.
Les juifs ont très souvent dans l'histoire subi la violence évoquée dans Ésaïe, transformés en “boucs émissaires”, victimes du déchargement de la violence d’empires ennemis plus puissants et de leurs populations, dès l’Antiquité. Sans parler de toutes les situations données dans la Bible, mentionnons le 1er pogrom rapporté par les historiens modernes, dans l’Égypte païenne du 1er s. ap. JC ; puis, ensuite, la sédimentation chrétienne, puis musulmane, puis moderne et raciste (l’antisémitisme est bien un racisme, spécifique, comme les autres racismes, négrophobe, arabophobe, etc, tous spécifiques comme le montre bien Frantz Fanon, mais tous des racismes : le cas culminant, le nazisme, se voulait bien raciste. Il faudrait aussi parler, concernant l’antijudaïsme du christianisme et de l’islam, du déni de leur dette à l’égard de l’héritage juif : du Dieu unique au référentiel des figures reprises, d’Adam aux prophètes, tous des noms issus de la Bible juive).
Et voilà que depuis quelques années, on assiste à un processus d'inversion victimaire. Les victimes des siècles passés sont présentées comme bourreaux actuels !… via la mise à profit de ce que le processus victimaire a été dévoilé… Et que la victime ou revendiquée telle se donne le beau rôle !

Dans le cas des ennemis d’Israël (et de l’État d’Israël), l'inversion victimaire permet de faire oublier l’antijudaïsme et l’antisémitisme séculier qui a toujours refusé à sa victime ses droits pleins et entiers ; pour le Hamas, l’antijudaïsme (exprimé dans la dhimitude) de l’islam politique et son antisémitisme dès ses fondements, devenu “antisionisme”, agissant déjà dans le refus de la décolonisation juive de 1948 (un État juif souverain étant inconcevable). Je vais citer quelques textes qui font, hélas, autorité dans l’islam politique du Hamas, mais sont masqués médiatiquement par l’inversion victimaire.

Il suffit de les lire, en se demandant pourquoi des manifestations parisiennes voient clamer le terme de “Khaybar”, nom d’une oasis où vivaient des juifs d’Arabie du VIIe s. Cf. la Sira (Biographie du Prophète) de Ibn Hichâm — bâtie sur des hadiths et reprenant une Sira antécédente (celle de Ibn Ishaq, perdue) ; le tout, hadiths et Sira, datant de l’époque abbasside, donc de deux siècles après l’Hégire, soit pas fiables historiquement, mais trop souvent admis comme fiables en islam, particulièrement par l’islam politique (ces textes suffiraient à expliquer le monstreux pogrom du 7 octobre, si on se donnait la peine de les entendre, sachant qu’ils font autorité dans l’islam politique) (9).
Si ces textes, datant du temps du califat abbasside, relevant de l’épopée, font donc hélas autorité dans l’islam politique, c'est en oblitérant une autre tradition, plus ancienne, initiée par la figure de Rabia de Bassora, elle-même disciple de Hassan de Bassora (al-Basri), né dix ans seulement après la mort de Mahomet. On connaît Rabia par Attar, qui, lui, écrivait fin XIIe-début XIIIe s. Le fait qu’à cette époque tardive, où c’est devenu inconcevable, il présente Rabia comme une moniale, avec célibat consacré, témoigne en faveur de l'authenticité de la vie consacrée de celle qui veut imiter son prophète, qui n’a donc rien d’un guerrier ni d’un calife avec harem, contrairement aux califes qui feront appuyer leurs pratiques en les faisant attribuer à un prophète guerrier donné en des textes écrits à leur époque (deux siècles après l’Hégire)…

Je cite la Sira de Ibn Hisham :
« […] le Prophète ordonna de tuer tous les hommes des Banu Quraydha [tribu juive], et même les jeunes […].
Le Prophète ordonna de faire descendre de leurs fortins les Banû Quraydha et de les enfermer dans la maison de Bint al-Hârith. Il alla ensuite sur la place du marché de Médine, la même que celle d'aujourd'hui (du temps d'Ibn Hichâm), et y fit creuser des fossés. Puis il fit venir les Banû Quraydha par petits groupes et leur coupa la gorge sur le bord des fossés. Parmi eux, il y avait Huyayy ibn Akhtab, l'ennemi de Dieu, et Ka'b ibn Asad, le chef des Quraydha. Ils étaient six cents à sept cents hommes. On dit huit cents et même neuf cents. Pendant qu'ils étaient amenés sur la place par petits groupes, certains juifs demandèrent à Ka'b, le chef de leur clan :
— Que va-t-on donc faire de nous ?
— Est-ce-que cette fois vous n'allez pas finir par comprendre ? Ne voyez-vous pas que le crieur qui fait l'appel ne bronche pas et que ceux qui sont partis ne reviennent pas ? C'est évidemment la tête tranchée ! Le Prophète ne cessa de les égorger jusqu'à leur extermination totale. »
(10)

Je cite encore, l’histoire de Çafiyya, femme juive (Sîra, II, 636) :
« Les captives de Khaybar furent largement réparties entre les musulmans. Le Prophète eut en partage Çafiyya, fille de Huyayy ibn Akhtab (l'un des chefs des Banû Nadir [juifs] exilés de Médine à Khaybar) et deux de ses cousines. Il garda pour lui Çafiyya et donna les deux cousines à l'un de ses compagnons de combat, Dihya ibn Khalifa, qui avait pourtant souhaité avoir Çafiyya. Bilâl, le muezzin, l'avait ramenée avec l'une de ses compagnes. Il passa avec les deux captives au milieu des cadavres des juifs tués au combat. À cette vue, la compagne de Çafiyya éclata en sanglots, se déchirant le visage et couvrant de terre ses cheveux. La voyant dans cet état, le Prophète dit : “Éloignez de moi cette furie satanique !” Et il fit venir Çafiyya, la fit asseoir derrière lui et jeta sur elle son manteau : les musulmans comprirent que le Prophète se la réservait. […]
Çafiyya fut peignée, maquillée et préparée pour le Prophète par Umm Anas ibn Mâlik. Il passa sa première nuit avec elle sous une tente ronde.
Abû Ayyûb, un compagnon du Prophète, passa la nuit, le sabre à la taille, à monter la garde autour de la tente. Le lendemain matin, à son réveil, le Prophète le vit rôder autour de sa tente :
Que fais-tu ici ? lui demanda-t-il.
Envoyé de Dieu, cette femme a suscité en moi des craintes pour ta vie. Tu as déjà tué son père, son mari et sa famille. Sa conversion à l'islam est toute récente et cela m'a inquiété pour toi.
Seigneur Dieu, protège Abû Ayyûb, comme il a passé la nuit à me protéger. »


Auparavant, concernant le mari de Çafiyya : Hudaybiyya ou la trêve…
Le trésor des Banû Nadîr (Sira, II, 336-337) :
« On amena auprès du Prophète Kinâna ibn Rabî', le mari de Çafiyya, qui détenait le trésor des Banû Nadîr. Le Prophète lui demanda de révéler où était le trésor. Kinâna affirma n'en rien savoir. Un juif s'approcha et le dénonça au Prophète : J'ai vu Kinâna rôder tous les matins autour de cette maison en ruine.
Vois-tu, Kinâna, lui dit le Prophète, si nous trouvons le trésor chez toi, je te tuerai.
Tu me tueras, mais je n'en sais rien.
Puis le Prophète ordonna de creuser la terre dans la maison en ruine. On y trouva une partie du trésor. Où est le reste du trésor ? demanda le Prophète. Je ne sais pas, répondit Kinâna.
Le Prophète ordonna alors à Zubayr ibn al-'Awwâm de le torturer jusqu'à ce qu'il livre son secret. Zubayr lui brûlait sans cesse la poitrine avec la mèche d'un briquet, mais en vain. Voyant qu'il était à bout de souffle, le Prophète livra Kinâna à Muhammad ibn Maslama, qui lui trancha la tête. »
 (11)

Redisons-le, l'authenticité de ces textes est plus que douteuse, mais, hélas, pas pour l’islam politique (qui, quant à la lecture et à la foi en ces textes, ont, hélas, très peu de contradicteurs) !

L’islam politique a reçu un coup fatal, malgré les apparences, le 11 septembre 2001, confirmé le 7 octobre 2023. Un coup fatal en ce sens que cela a ouvert sur le dévoilement de ces éléments jusque là ignorés de la plupart à propos de l’islam politique et de ses sources.
L’islam politique est voué à apparaître comme une impasse, violente et tragique.
J’y vois un parallèle avec la fin de la Chrétienté comme réalité politique, mutatis mutandis (aucun texte de la tradition de la Chrétienté ne présente de figure fondatrice violente ou guerrière). Le 24 octobre 1648, avec les traités de Westphalie signant la fin de la guerre de Trente ans, prend fin symboliquement la Chrétienté politique : les conflits de la Chrétienté ont débouché sur rien d'autre qu’un bain de sang sans issue (les historiens parlent d’un tiers à la moitié de la population du St-Empire romain germanique tués au cours du conflit). Tel est le constat des traités de Westphalie, après quoi va se mettre en place la civilisation libérale de l’État de droit. Premier moment, la Révolution protestante puritaine anglaise…


3) État de droit et République des Hébreux

De Calvin et la théologie de l’Alliance aux révolutions puritaines prend place l’idée que la loi est au-dessus des rois et des cultes. En cela est posé l’État de droit moderne. Pour la France, cela se traduit dans la revendication de la liberté de culte par le pasteur Rabaut St-Etienne, en 1789, et pour l’universalisation du processus, par sa reprise par Toussaint Louverture. C’est ce que l‘on considèrera à présent.

Au fondement de l’État de droit, la Révolution protestante anglaise du XVIIe s., qui a été appelée puritaine, la première de trois Révolutions (anglaise, américaine, française) — pose ce point commun au trois Révolutions, que j’appelle donc système puritain : la loi au-dessus des pouvoirs. Là s’origine la liberté des cultes, au-delà du christianisme alors commun (i.e. liberté y compris pour le judaisme, et au-delà potentiellement) — système qui débouche aussi, nécessairement, sur l’abolition de l’esclavage et l’égalité des sexes, via la mise en vis-à-vis de l’image de Dieu en l’humain située au-delà de la couleur de peau, du sexe, etc., comme la loi est au-delà des institutions (cf., comme précurseurs, les quakers, puis les méthodistes). Une figure importante dans l’universalisation du processus : Toussaint Louverture (cf. Aimé Césaire (12)). En arrière plan, la référence à l’Exode et au Sinaï (une loi au-dessus des pouvoirs).

La première mouture de la civilisation libérale qui naît alors en Angleterre et initie l’État de droit, se réclame de la “République des Hébreux” comme modèle analogique, référant à la Loi biblique donnée dans la Torah.

L'Exode biblique d’Israël s'ancre et débouche sur une conception inédite des relations avec le divin : le divin est irreprésentable, sans garant humain de sa présence contrairement à ce qu’est alors le monarque — qui n'est dès lors pas non plus source de la loi.

Voilà une loi, exprimée dans la Torah, qui n'a pas d'auteur qui en serait le garant, qui y serait donc potentiellement ou actuellement supérieur. Moïse n'est pas donné comme un nouveau Pharaon ou un nouvel Hammourabi. La loi dont il témoigne ne procède pas de lui : il y est lui-même soumis ! Cela restera vrai même après l'institution de la monarchie, avec la dynastie davidique qui se caractérise par l'exigence de soumission du roi à la loi.

C'est à cette tradition que se réfèrent les révolutionnaires puritains anglais posant la supériorité de la loi par rapport à tous : personnes privées, rois, et même Églises et cultes ; la loi reçue dans une convention (Covenant) de tous, en analogie avec la loi biblique. C'est, mutatis mutandis, ce modèle que reprendront les révolutions américaine et française. Pour la révolution américaine, voir aussi l’anticipation dès les années 1630 au Rhode Island fondé par le pasteur Roger Williams.

Jusque là, la Chrétienté parle de tolérance, pouvant certes inclure protection, mais protection toujours à la merci des protecteurs, qui a été remise en question dès lesdites révolutions puritaines, d’inspiration en large part calvinienne, avec la nécessité de contre-pouvoirs (posée pour la France par le Réformateur et son successeur Théodore de Bèze, et stipulée dans la Confession de foi de La Rochelle). Ce système doté de contre-pouvoirs s'actualise d'abord dans les pays anglo-saxons, puis par la Révolution française, quand le pasteur Rabaut Saint-Étienne, présidant l’Assemblée constituante de 1789, réclamait en France, pour les protestants et les juifs, la liberté et pas seulement la tolérance. Là où l’on doit la liberté, la tolérance est une faute.

Toussaint Louverture symbolisera l’universalisation de la Déclaration de droit faite sur cette base en 1789 (cf. Aimé Césaire (12)).

Or c’est là la vocation d’Israël comme témoin de la République des Hébreux reprise à l'ère moderne : État de droit et universalisme de la Parole du Sinaï.

Cf. Vincent Peillon (13) : “[Joseph Salvador (1796-1873)] défend une identité forte et formule une véritable apologie du judaïsme. Ce dernier, restitué à sa fierté, fournit un modèle et une inspiration pour la politique démocratique, républicaine, libérale, socialiste, cosmopolitique qui se cherche depuis les Révolutions d’Angleterre, d’Amérique et de France. Pour s’accomplir, la modernité doit donc retourner à ses sources juives, à la religion mère des monothéismes chrétien et musulman, à La Loi de Moïse et à la République des Hébreux.”

C’est la vocation de l’Israël moderne et de l’espérance sioniste alliée à la décolonisation juive ; suite à l’héritage de deux dates : 586 av JC / 70 ap. JC. Deux destructions de deux temples accompagnées de deux fins : celle de la dynastie légitime (royale : davidique) et celle du sacerdoce (hasmonéen et sadducéen) ; posant la future nécessité d’un État forcément séculier — reprenant la vocation initiale, du Sinaï au livre des Juges — 1 Samuel 8, 7 : “L’Éternel dit à Samuel : Écoute la voix du peuple dans tout ce qu’il te dira ; car ce n’est pas toi qu’ils rejettent, c’est moi qu’ils rejettent, afin que je ne règne plus sur eux.‭” Ce que veut le peuple c’est un roi, désir concédé, selon la Bible, par Dieu, pourvu, concrètement, que le roi soit soumis à la loi (ce que réalise la dynastie davidique après l’échec de cet aspect sous le roi Saül — 1 Samuel 13, 14 : Saül se prend pour le Grand-Prêtre, i.e. il se “prend” pour le roi au-dessus de la loi portée par la parole prophétique). David — puis sa dynastie — apparaît comme une préfiguration des modernes monarchies constitutionnelles, une préfiguration lointaine de l’État de droit moderne, contesté aujourd'hui par les nombreux illibéralismes, qui tentent aujourd'hui les démocraties. Vocation scripturaire qui fait qu’aucun “sionisme religieux” n'est fondé bibliquement, suite à la disparition des dynasties antiques : qui aurait l'autorité divine de les réinstaurer ? Tentation fortement contestée malgré tout en de nombreux lieux et religions, quand la réinstauration de systèmes politico-religieux se fait jour, alors qu’ils ont été ébranlés, pour Israël par la seconde destruction du Temple, pour la Chrétienté par la guerre de Trente ans et sa fin, pour l’Islam par le 11 septembre 2001 et le 7 octobre 2023.


RP, La Rochelle, AG de l’AJCF, 22 juin 2025
“Dialogue entre juifs et chrétiens à l’épreuve du 7 octobre”

Complément ici…
Voir aussi ici et



Notes

(1) Citations du journal L’Humanité, mai-juin 1948 : « La “Légion” transjordanienne. "contrôlée par les Anglais, attaque les villages juifs et démontre à Kvar-Izion que l'armée juive (la Haganah) n'est pas encore prête pour faire face effectivement aux forces mécanisées commandées par des officiers anglais. Il est clair, d'après la déclaration anglaise d'hier, qu'ayant introduit la Légion en Palestine, l'Angleterre renie sa promesse d'évacuer le pays. La Légion restera comme l'avant-garde de l'impérialisme britannique contre Israël. » (L'Humanité, 15 mai 1948, p. 3)
Le journal parle de « la lutte héroïque du peuple juif pour son indépendance et par l'aide de l'Union Soviétique et de toutes les forces démocratiques du monde. Mais cette lutte pour l'indépendance n'est pas encore terminée. Les armées anglaises restent sur le sol d'Israël et la Légion arabe attaque. Il nous faut mobiliser toutes les forces du peuple juif pour la lutte en faveur de sa liberté. » (L'Humanité, 15 mai 1948, p. 3)
« Les armées arabes ont attaqué l'État d'Israël dès son établissement, […] en dépit du fait qu'il a été créé sur la base des décisions prises par les Nations-Unies dont font partie plusieurs États arabes. L'action des États arabes ne saura être considérée autrement que comme une agression non provoquée, une atteinte aux droits légaux du peuple juif et une violation des principes mêmes de la Charte des Nations Unies. » (L'Humanité, 15 mai 1948, p. 3)
« Tel-Aviv, 22 mai. Les forces de la Haganah, encerclées dans le quartier juif de la vieille cité de Jérusalem, maintiennent leurs positions. Elles luttent dans des conditions très dures, sous le martèlement continu de l'artillerie [britannique] de Glubb Pacha. En raison de ces bombardements, qui affectent également la ville moderne, de nombreux quartiers de Jérusalem sont entièrement détruits. En plusieurs points, les unités juives, qui se trouvent dans la ville moderne, ont lancé des offensives visant à joindre les assiégés. Des combats se déroulent à proximité des portes de Damas et de Sion. […] Tel-Aviv a connu aujourd'hui cinq alertes et deux bombardements par les Spitfire égyptiens » (L'Humanité, 23 mai 1948, p. 3, titre : “Glubb Pacha s'acharne sur Jérusalem”)
« Si le sang continue de couler en Palestine, il est clair que Londres et Washington en portent la lourde responsabilité. » (L'Humanité, 27 mai 1948, p. 3 - signé René L'Hermitte)
« Tel-Aviv, 29 mai. - Un communiqué de la Haganah, publié hier soir, a annoncé qu'après de longs combats le quartier juif de la ville, la ville de Jérusalem avait été occupée par la Légion “arabe”. Mettant en action des blindés, les forces d'Israël, en provenance de Tel-Aviv, s'efforcent de délivrer les éléments encerclés dans la partie moderne de Jérusalem, elles se heurtent à une vive opposition de la part des troupes égyptiennes et iraniennes qui se sont installées à Latroun. Les troupes irakiennes auraient lancé une offensive en direction de la mer afin de couper Tel-Aviv de Haifa. » (L'Humanité, 29 mai 1948, p. 3)
« La création d'Israël a été réalisée en dépit de l'opposition acharnée de Londres et de Washington, Ce changement est le fruit de la lutte opiniâtre du peuple palestinien [i.e. juif] lui-même. Jamais le peuple ne fut plus ardemment épris de l'indépendance et plus résolu à vaincre. Mais il est également certain que beaucoup ici ne comprennent pas les graves difficultés de l'heure. » (L'Humanité, 1er juin 1948, p. 3)
« Les positions de la Légion arabe qui représente la force d'invasion la plus dangereuse parce la mieux équipée et la mieux commandée, sont devenues depuis hier plus vulnérables, en particulier dans le triangle Tulkarem-Jenin-Naplouse, où la Haganah s'est emparée de Zarin et d'autres points fortifiés commandant la route de Jenin. » (L'Humanité, 3 juin 1948, p. 3)

(2) Cf. Eva Illouz, Le 8-Octobre, généalogie d'une haine vertueuse, tracts Gallimard, 2024 ; Georges Bensoussan, Les Origines du conflit israélo-arabe (1870-1950), Que sais-je, 2023.

(3) Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, 1955, éd. Présence Africaine, 2004, p. 12-13.

(4) James Baldwin, La prochaine fois, le feu, 1963, éd. folio, p. 77

(5) Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, 1952, Points Seuil 2015 p. 118-119

(6) Cf. France-culture, Avec philosophie, série « Cent ans de Frantz Fanon : panser les plaies coloniales », épisode 3/4 : La violence : détruire la maison du maître (à 31 mn)

(7) René Girard, Achever Clausewitz (2007), Le livre de Poche, 2024

(8) La subversion/trahison de René Girard est remarquablement mise en lumière par l'article de Paul Leslie (“From Philosophy to Power: The Misuse of René Girard by Peter Thiel, J.D. Vance and the American Right”), ainsi que la subversion de nombreux autres philosophes, de Hobbes à Strauss. Dans tous les cas, tout est utilisé pour refuser les contre-pouvoirs. Typique, la subversion du “calvinisme” par le “méthodiste-calviniste” Hamerton-Kelly. Le péché originel (qui n’est pas une spécificité calvinienne) est utilisé pour refuser les contre-pouvoirs. Or, en calvinisme, il fonde au contraire la nécessité de contre-pouvoirs. La formule proposée à ce sujet par l’orthodoxie calvinienne des XVIe-XVIIe s. est “corruption totale extensive, mais non intensive”, ce qui signifie que tout ce qui fait l’humain est atteint par la corruption, mais que la corruption n’a en aucun cas tout détruit de quelque partie de que ce soit. Comment se corrige le problème en politique ? — par la mise en place systématique de contre-pouvoirs, ce que précisément refuse (comme le remarque justement Leslie) la galaxie Thiel / Hamerton-Kelly / Vance, qui suppose/sous-entend que le péché n’a pas atteint l’”élite” qui doit se substituer aux contre-pouvoirs libéraux de l’État de droit — "élite", à commencer par Carl Schmitt, et à continuer par Thiel / Vance.

(9) Cf. aussi, contre les positions islamistes actuelles dans le conflit avec Israël, Eliezer Cherki, "Pour résoudre ce conflit, il faut comprendre l'islam" — citant le Coran :
Dans la sourate Al-A'raf 7:137, concernant les enfants d’Israël : « Et les gens qui étaient opprimés (ou "considérés comme faibles", selon Ibn Kathir), Nous les avons fait hériter les contrées orientales et occidentales de la terre que Nous avons bénies [correspondant à la terre d'Israël]. Et la très belle promesse de ton Seigneur sur les enfants d'Israël s'accomplit pour prix de leur endurance. Et Nous avons détruit ce que faisaient Pharaon et son peuple, ainsi que ce qu'ils construisaient. »
Dans la sourate Al-Ma'ida 5:21, Moïse dit : « Ô mon peuple, entre dans la terre sainte [correspondant à la terre d'Israël] qu'Allah a décrété pour toi, et ne te rebelle pas à moins que tu ne deviennes perdant ». Mais Allah leur interdit ce pays pendant quarante ans « durant lesquels ils erreront sur la terre »
Dans la sourate Les poètes (verset 26:57-59), après que les enfants d'Israël sortirent d'Égypte, Allah leur donna en héritage « des jardins, des sources, des trésors et d'un lieu de séjour agréable » en terre d'Israël.
Dans la sourate Le voyage nocturne 17:104 « Et après lui, Nous dîmes aux fils d’Israël : Habitez la terre [correspondant à la terre d'Israël] et lorsque s’accomplira la promesse de la vie future, Nous vous ferons revenir en foule ».
Dans la sourate Yunus 10:93 « Certes, Nous avons établi les Enfants d'Israël dans un endroit honorable [correspondant à la terre d'Israël], et leur avons attribué comme nourriture de bons aliments. Par la suite, ils n'ont divergé qu'au moment où leur vint la science. Ton Seigneur décidera entre eux, au Jour de la Résurrection sur ce qui les divisait ».
Les exégèses (Tafsir) définissent la terre appartenant aux enfants d’Israël comme étant la région de la Palestine, comprenant parfois la Jordanie ainsi que parfois la région de Syrie en fonction des moufassirs.

(10) Ibn Hichâm, Sira, trad. Wahib Atallah, La biographie du Prophète Mahomet, éd. Fayard p. 277, chapitre « Le “jihad” contre les juifs… » — Sira, II, 240-241

(11) Ibn Hishâm, Sira, ibid., p. 315-317

(12) Aimé Césaire, Toussaint Louverture, La révolution Française et le problème colonial, Présence africaine, 1962

(13) Vincent Peillon, Jérusalem n'est pas perdue. La philosophie juive de Joseph Salvador et le judéo-républicanisme français, éd. du Bord de l'eau — citation sur France-culture, Talmudiques.


mardi 17 décembre 2024

L’État, le judaïsme et la Chrétienté





"Là s'assembleront les aigles" (Mt 24, 28)


Introduction : Signes des temps et civilisation moderne

Permanent signe des temps, démultiplié et devenu pluriel, l'idée de bouc émissaire a traversé l’histoire que l’on va visiter. Cette idée évoque un rite décrit dans le livre biblique du Lévitique (ch. 16, v. 20-22) : le grand desservant du Tabernacle, puis du Temple, par une imposition des mains symbolique, fait reposer sur un bouc (l’animal) tous les péchés du peuple. Chassé dans le désert, le bouc les y emporte. Le rite permet en principe d’éviter au peuple de persécuter un individu ou un groupe minoritaire en faisant reposer sur lui sa culpabilité. Le phénomène a été mis en lumière par René Girard, écrivant qu’à défaut de la compréhension du rite, les sociétés font communément reposer leur culpabilité sur une minorité, le plus souvent les juifs (notons cependant que Guillaume Erner — cf. son livre Judéobsessions, éd. Flammarion 2025 — considère que la théorie du bouc émissaire est insuffisante pour expliquer la spécificité de l'antisémitisme)… Le premier pogrom antijuif signalé par les historiens a eu lieu dans l’Égypte païenne du 1er siècle, le dernier à ce jour a eu lieu le 7 octobre 2023. À y être attentif, le 7 octobre et ses suites en Occident comme dans le monde arabo-musulman, marquent un apogée de l'antisionisme, qui le fait apparaître comme révélant l’essence de l’antisémitisme : à savoir le judaïsme comme bouc émissaire de la culpabilité des sociétés religieuses (Chrétienté comme Islam) ou laïques : la civilisation moderne et contemporaine — puisque l’on va parler de la Chrétienté et de son effondrement.

Moment significatif de la Chrétienté occidentale : la canonisation d’un roi, Louis IX, mieux connu comme Saint Louis ; canonisé pour sa fidélité à la papauté et à la théologie de la croix qui apparaît alors ; et parce que comme roi, il combat les “ennemis de la croix” : les musulmans, en participant à la huitième croisade, les hérétiques en achevant la croisade contre les cathares en Albigeois, les juifs en limitant leur impact par l’imposition de la rouelle jaune, reprise au monde musulman selon les décisions du pape Innocent III et du IVe concile du Latran, cela accompagné du brûlement de Talmuds à Paris en place de Grève. Dès son vivant il est populaire. La théologie de la croix le conduit à l'achat très onéreux de reliques comme celle de “la vraie croix”, ou de la couronne d'épines, pour Notre Dame et la sainte Chapelle. La croix sauve, mais culpabilise aussi : on a tué le Fils de Dieu. Aussi les départs en Croisade contre les “ennemis de la croix” se sont accompagnés de pogroms contre les juifs, réputés “déicides”, “ennemis du crucifié” par excellence… On se décharge sur eux de la culpabilité…

La Chrétienté s'effondrera, remplacée par la civilisation moderne. Le phénomène va-t-il cesser ? Pas du tout : la civilisation moderne, libérale, est largement redevable à l’usage de la Bible hébraïque par ceux, protestants, qui la mettent en place. Or, le libéralisme politique est accompagné par le libéralisme économique, avec ses effets pervers en matière d'écarts de richesse. Bible hébraïque ? Juifs donc, qui deviendront les boucs émissaires recevant la culpabilité des effets pervers du libéralisme économique. Par la gauche, avec les philosophes des Lumières, de Voltaire à l’hégélianisme et au marxisme, en passant par Proudhon, qui dénonceront le refus des juifs de s’assimiler et leur “cosmopolitisme”. Par la droite, nostalgique de l'Ancien Régime, qui leur reproche et leur rôle dans l’avènement de la civilisation libérale, et leur rôle dans la critique socialiste des effets pervers du capitalisme. On reconnait les années 1930, avec le nazisme qui reproche aux juifs un “cosmopolitisme” à la fois capitaliste et bolchevique.

La gauche n’est toujours pas en reste : un des effets pervers les plus évidents du capitalisme est le colonialisme qu’elle a promu !, suscitant donc un sentiment de culpabilité, qu’elle fera reposer, bouc émissaire, sur les juifs, devenus, en Israël, le type de l’homme colonialiste. Où l’antisionisme révèle bien cette essence de l’antisémitisme, où la gauche occidentale rejoint l’Islam politique pour lequel, comme pour la Chrétienté (mais sans théologie de la croix, évidemment), les juifs — et les autres minorités “du Livre” (cf. Les Arméniens chrétiens et leur génocide par les Turcs) —, sont “protégés” de façon arbitraire comme dhimmis, “protection” qui les laisse en proie à la menace de violences chaque fois qu’il faut se purger de ses propres échecs et de la culpabilité de ces échecs.

La culpabilité d’un monde issu de la Chrétienté (des USA à la Russie incluse) où l’on se renvoie la faute coloniale les uns aux autres, porte désormais contre les juifs et rejoint dans l’antisionisme par lequel il se déploie l’antisémitisme arabo-musulman, appuyé sur des textes tardifs, comme la Sira d'Ibn Hisham reprenant certains hadiths. Conjonction des culpabilités qui se rejoignent dans l’antisionisme continuant à faire des juifs les boucs émissaires de ces culpabilités.


1. De 1378 à 1648

En arrière-plan du trajet qui débouchera sur la fin de la Chrétienté occidentale (i.e. christianisme politique), à laquelle a été assimilée l’Église, il y a sa division après son apogée au XIIIe s. On peut faire remonter cette division à 1378, où, jusqu’en 1418, la Chrétienté d’Occident connaît deux papes simultanés. On croit aisément qu’à la suite du concile de Constance, tenu de 1414 à 1418, on est parvenu, après avoir transité par trois papes, à reconstituer l’unité. Sans compter qu’on a alors deux voies différentes pour promouvoir l’unité, le Concile souverain ou le pape souverain, c’est oublier un peu vite que la division antécédente ne s’est pas résorbée spontanément parce qu’a été rétablie l’unicité pontificale romaine. Apparaîtront quatre options d’unification : par le pape ; par le Concile ; par la Bible (idée présente au XIVe s. chez Wycliff, puis chez Jean Huss condamné au bûcher en 1415 aux jours du concile) ; puis par l’Empire.

Il est ici question de la Chrétienté occidentale, déjà divisée auparavant d’avec Constantinople — en trois temps, trois étapes : 800 et le coup d’État instituant l’Empire carolingien ; 1054 et l'excommunication réciproque des patriarches et Constantinople et Rome ; et surtout 1204 voyant les latins de la IVe croisade saccager Constantinople, le pape d’Occident Innocent III y créant suite à cela un patriarche latin.

La division de la Chrétienté occidentale, un siècle et demi plus tard env., en nations, devenue apparente quand chaque nation choisissait un des deux papes d’Occident, ne s’est pas effacée avec le retour à un pape unique. En témoigne la guerre de cent ans, qui outre un conflit dynastique, est celui qui oppose les tenants antécédents d’un pape contre ceux d’un autre. Le pouvoir royal français avait choisi celui d’Avignon, l’Angleterre celui de Rome.

En arrière-plan, 1308, année où Philippe IV le Bel, roi de France, déplaçait la papauté à Avignon, après avoir expulsé les juifs (1306), suivant en cela la même démarche que son homologue anglais (qui les avait expulsés en 1290). (Saint) Louis IX, grand-père de Philippe le Bel, on l’a vu, avait déjà pris des mesures contre les juifs, comme des brûlements de Talmuds. La rouelle jaune qu’il leur impose conformément à la décision du concile de Latran IV, et, suite à sa Croisade anti-cathares en terres d’Oc, du pape Innocent III, reprenant la mesure des signes distinctifs aux califats musulmans — marque en Chrétienté l’équivalent du statut de dhimmi. Se pose la même question, qui valait aussi dans l’Empire constantinien : comment gérer les minorités ? Comment un État gère-t-il ses minorités ?

Le déplacement de la papauté à Avignon, marquant de façon définitive la souveraineté gallicane capétienne, ne fera ensuite, de conflit et conflit, que l’accentuer. Le retour du pape à Rome n’y a rien changé. La France capétienne restera suspecte pour Rome en regard d’une Angleterre alors bien plus soumise. Au point qu’une Jeanne d’Arc, sans compter sa piété de la relation directe avec les voix divines, aurait fait en un autre temps… figure de protestante !

Une France qui marque sa souveraineté religieuse, tandis qu’est apparue une nouvelle puissance, bientôt La grande puissance, l’Espagne, qui veut elle aussi marquer sa souveraineté et qui l’obtient aussi, face à Rome ; mais, elle, avec l’aval de Rome qui autorise ainsi le pouvoir qui le lui demande à créer par exemple sa propre inquisition (de sombre mémoire pour les juifs), en 1478, alors qu’auparavant c’est une institution qui ne dépend que du pouvoir papal.

Quelques années après, découverte du Nouveau Monde, le pape partage entre Espagnols et Portugais les nouveaux territoires, par le Traité de Tordesillas, en 1494, excluant de fait la France trop peu fiable pour Rome. Il donne par là l’occasion, ensuite, à François Ier, qui renforce son autonomie vis-à-vis de Rome suite à sa victoire sur le pape et l'Espagne à Marignan, en 1515, de remarquer qu’il ignore la clause du Testament d’Adam qui l’exclut du partage du monde…

À l’entrée du XVIe siècle, les nations ouest-européennes sont, pour plusieurs, relativement autonomes vis-à-vis de Rome. Les christianismes respectifs sont très divers, entre l’Espagne (très) catholique de la Reconquista, la France dont l’entourage royal promeut l’humanisme évangélique, et l’Angleterre dont bientôt le roi veut faire comme son homologue français et son premier beau-père espagnol : obtenir de la latitude vis-à-vis de Rome. Cela se fera à l’occasion de l’anecdotique affaire matrimoniale du catholique Henry VIII, ennemi théologique de la réforme luthérienne, grand soutien pour cela de Rome dont il obtient le titre de « Défenseur de la Foi ». La rupture anglicane d’avec Rome n’est d’abord rien d’autre qu’un phénomène dans le mouvement des nations. Ensuite, le fils et la deuxième fille d’Henry VIII seront protestants. La rupture d’avec Rome, elle, est catholique (Henry VIII est resté catholique).

Lorsque l’ancienne rupture en nations divisées par référent religieux, remontant au bas mot à 1378, est scellée, en 1555, avec la paix d'Augsbourg qui pose le principe « cujus regio, ejus religio » — « tel roi, telle religion », une brèche a été ouverte vers les guerres civiles européennes par lesquelles la dynastie des Habsbourg tente de réunifier religieusement son Empire. Car le principe adopté lors de la paix d'Augsbourg n'empêche pas la guerre. Parmi ceux qui ont tenté la réunification, Luther, inscrit dans la lignée humaniste. Concernant les juifs, on sait qu’il a été épouvantable, et peu original en son temps, en-deçà de ses outrances.


2. La Réformation

Luther

Luther revendique lui aussi vouloir réunifier l'Église. Et il est d'abord ouvert aux juifs. Je le cite : « Nous ne devrions pas traiter les juifs aussi inamicalement, car il y a parmi eux des chrétiens à venir et il y en a qui le deviennent chaque jour […]. [Étrange motif, évidemment ! Je poursuis :] Si nous vivions chrétiennement et si nous les amenions au Christ avec bienveillance, ce serait sans doute la bonne manière de faire. Qui aimerait devenir chrétien quand il voit les chrétiens se conduire si peu chrétiennement à l'égard des gens ? Non, chers chrétiens, pas ainsi ! Qu'on leur dise la vérité avec bienveillance ; et s'ils refusent, qu'on les laisse aller. Combien de chrétiens méprisent le Christ, n'écoutent pas ses paroles et sont bien pire que des païens et des juifs, et pourtant nous les laissons aller en paix. » (Commentaire du Magnificat, 1521).

« Si j'avais été un Juif, et avais vu de tels balourds et de tels crétins gouverner et professer la foi chrétienne, je serais plutôt devenu un cochon qu'un chrétien. Ils se sont conduits avec les Juifs comme s'ils étaient des chiens et non des êtres vivants ; ils n'ont fait guère plus que de les bafouer et saisir leurs biens. Quand ils les baptisent, ils ne leur montrent rien de la doctrine et de la vie chrétiennes, mais ne les soumettent qu'à des papisteries et des moineries […]. Si les apôtres, qui aussi étaient juifs, s'étaient comportés avec nous, Gentils, comme nous Gentils nous nous comportons avec les Juifs, il n'y aurait eu aucun chrétien parmi les Gentils… Quand nous sommes enclins à nous vanter de notre situation de chrétiens, nous devons nous souvenir que nous ne sommes que des Gentils, alors que les Juifs sont de la lignée du Christ. Nous sommes des étrangers et de la famille par alliance ; ils sont de la famille par le sang, des cousins et des frères de notre Seigneur. En conséquence, si on doit se vanter de la chair et du sang, les Juifs sont actuellement plus près du Christ que nous-mêmes… Si nous voulons réellement les aider, nous devons être guidés dans notre approche vers eux non par la loi papale, mais par la loi de l'amour chrétien. Nous devons les recevoir cordialement et leur permettre de commercer et de travailler avec nous, de façon qu'ils aient l'occasion et l'opportunité de s'associer à nous, d'apprendre notre enseignement chrétien et d'être témoins de notre vie chrétienne. Si certains d'entre eux se comportent de façon entêtée, où est le problème ? Après tout, nous-mêmes, nous ne sommes pas tous de bons chrétiens. » (Que Jésus-Christ est né juif, 1523, traduction Walter I. Brandt.)

Que s’est-il passé pour que Luther devienne l’atroce ennemi des juifs qu’il est devenu ? L’historien Thomas Kaufmann (Les juifs de Luther, L & F), le résume en une phrase (p. 79) : « L'hostilité du Luther de la maturité a ses racines dans "l'amabilité" conditionnelle du Luther du début des années 1520. »

Sans compter la possibilité d’un AVC affectant la zone frontale de son cerveau, accentuant la grossièreté de cette hostilité…

Calvin

Auparavant Luther avait comparu devant l'Empereur, disant :

« … À moins qu'on ne me convainque de mon erreur par des attestations de l'Écriture ou par des raisons évidentes […], je suis lié par les textes de l'Écriture que j'ai cités, et ma conscience est captive de la Parole de Dieu : je ne peux ni ne veux me rétracter en rien, car il n'est ni sûr, ni honnête d'agir contre sa propre conscience. » Sola fide, par la foi seule, basée sur la seule Écriture, sola scriptura… L'Écriture, que Luther traduit pour la mettre à portée de tous.

Or, laisser parler la Bible, et la Bible entière (pas seulement le Nouveau Testament) ouvre aussi sur le principe sur lequel insistera Calvin : « Scriptura sui ipsius interpres », « l’Écriture est sa propre interprète », ce qui permet à Calvin de constater au-delà du christocentrisme de Luther, la non-abrogation de l’alliance du Sinaï : reposant sur la fidélité de Dieu, elle ne peut être abrogée.

Pour Calvin, il y a une seule alliance, celle passée déjà avec Abraham : « l’Alliance faite avec les Pères anciens est si semblable à la nôtre, qu’on la peut dire une même avec elle. Seulement elle diffère en l’ordre d’être dispensée » (IRC II, X, 2).

Lefèvre d’Étaples et la France

Pour tous les Réformateurs, la volonté est commune d’un recours à la Bible, pour unifier la Chrétienté contre la division initiée en 1378…

Je cite le pasteur luthérien niçois Pierre Lovy dans son Introduction au Nouveau Testament de Lefèvre d'Étaples : « Le mot de réforme, dans le sens où nous l'entendons aujourd'hui est apparu, semble-t-il, aux États généraux de Tours, en 1484 [Luther a un an]. On y a parlé précisément de la nécessité d'une réforme de l’Église.
Lorsqu'on lit l’Évangile, on y découvre un dynamisme permanent. Le royaume de Dieu est une graine semée en un champ. Que le paysan veille ou dorme, la graine germe, donne l'herbe, l'herbe le fruit. C'est une force mystérieuse, inexorable. On peut en dire autant de la parole de Dieu.
Lorsque cette parole est retrouvée dans les vieux textes hébraïques, grecs ou latins, traduite et commentée en langue vernaculaire, cette parole bouleverse peu à peu toutes les couches de la société et ses antiques habitudes. Cette parole ressemble au jeune garçon du temple, debout au milieu des vieux docteurs de la Loi. Un beau jour de 1516, Didier Érasme de Rotterdam, le prince des humanistes, va publier le Nouveau Testament en grec et en latin, chez Froben, à Bâle.
Lorsque, quelques années plus tard, le moine Luther, après sa comparution à la diète de Worms, est enfermé à la Wartburg, au printemps 1521, […] il traduit le Nouveau Testament, en langue allemande d'après l'édition d’Érasme […]. Nous sommes en 1522. […]. »
(Pierre Lovy, Introduction au Nouveau Testament de Lefèvre d'Étaples, Nice 1525, 2005, p. 11-12.) Etc.

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En France, les tensions entre les deux courants, humaniste et réformé d’un côté contre catholiques intransigeants (qui posent face au recours à la Bible le pape et l’Espagne) de l’autre, débouchent sur la guerre civile, qui fait suite à l'échec du Colloque de Poissy — conférence tenue du 9 au 26 septembre 1561, convoquée par Catherine de Médicis en vue de maintenir la paix religieuse en France. Constatant l’échec de la répression des protestants, la reine-mère Catherine de Médicis tentait par là d’effectuer un rapprochement, en réunissant quarante-six prélats catholiques, douze ministres du culte protestant et une quarantaine de théologiens. On a failli s'accorder sur la Confession luthérienne d'Augsbourg, qui serait devenue la confession de foi d'une Église gallicane unie ! Mais, on ne refait pas l'histoire : le Colloque échoue. Et, quelques mois après, le 1er mars 1562 est perpétré le massacre de Wassy, en plein culte, qui marque le début de la première guerre de religion en France — qui trouve son terme, un quart de siècle après le massacre de la Saint-Barthélémy (1572), avec le pis-aller qu’est l’Édit de Nantes (1598), où la clé de voûte de la Cité reste la religion du roi, catholique gallicane en l’occurrence.

La société laïque actuelle pose comme clef de voûte de la Cité des principes qui font qu'aucune des religions qui ont traditionnellement pu structurer la Cité n'y exerce ce rôle. Idée qui s’origine dans la Révolution puritaine anglaise, et sa notion de république des Hébreux. On pourrait noter que cela déplace le sens que nous continuons pourtant de donner au mot religion. Si au plan de la cité le terme suppose faire lien commun (selon une des étymologies — relier — du mot religion), aucune religion ne joue plus ce rôle désormais.

*

À l’échelle européenne, c’est la Guerre de Trente ans, par laquelle l’empereur, de la dynastie catholique des Habsbourg, espère réunifier les territoires germaniques, mais qui débouche sur la disparition du tiers à la moitié de la population de l’Empire, guerre close par les traités de Wesphalie, le 24 octobre 1648, date qui marque aussi la fin de la Chrétienté (l’Église et le christianisme comme clef de voûte politique de la Cité), échouée — remplacée par la civilisation actuelle, la civilisation libérale…


3. La République des Hébreux et la Civilisation libérale

Un an après, en 1649, apparaît la première mouture de la civilisation libérale, avec la révolution anglaise que l’historien écossais du XIXe siècle, Thomas Carlyle, appellera Révolution puritaine. Avec pour modèle analogique, la Loi biblique donnée dans le livre de l’Exode. (Voir aussi le Traité théologico-politique de Spinoza ou même, en arrière-plan lointain : Maïmonide, en regard d’Averroès d’un côté, Thomas d’Aquin de l’autre.)

L'Exode d’Israël s'ancre et débouche sur une conception inédite des relations avec le divin : le divin est irreprésentable, sans garant humain de sa présence comme l'est alors le monarque — qui n'est dès lors pas source de la loi.

Voilà une loi, exprimée dans la Torah, qui n'a pas d'auteur qui en serait le garant, qui y serait donc potentiellement ou actuellement supérieur. Moïse n'est pas donné comme un nouveau Pharaon ou un nouvel Hammourabi. La loi dont il témoigne ne procède pas de lui : il y est lui-même soumis ! Cela restera vrai même après l'institution de la monarchie, avec la dynastie davidique qui se caractérise par l'exigence de soumission du roi à la loi.

La spécificité de la loi biblique donnée lors de l’Exode est que le législateur n’est pas la source de la loi. Voilà une loi, dont Moïse est le médiateur, mais dont il n’est ni l’auteur, selon la tradition biblique, ni le garant. C’est au point que cette loi, donnée pour gérer la vie d’une cité en gestation, à mettre en place en terre promise, ne prévoit pas de dirigeant, pas de roi. La loi seule doit régir la vie du peuple.

C’est le système qui traverse le livre des Juges, au point qu’au bout du compte, selon le leitmotive du livre, « il n’y avait pas de roi en Israël, chacun faisait ce qu’il voulait »…

Où le problème finit par se poser : et si on instaurait quand même une royauté ?, cela au grand dam du prophète Samuel, qui voit dans cette idée une trahison du projet divin. Samuel finit par céder, comme Dieu lui-même le lui conseille, dit le texte.

Il concède donc au peuple l’intronisation d’un roi, Saül, qui finit par être rejeté, car comme Samuel avait prévenu, roi, Saül finit par se prendre pour le roi. Il est remplacé par David, qui lui, bien que roi aussi, reconnaît la suzeraineté de la loi, dont il n’est pas la source — cela apparaît dans l'épisode Bathsheba : David commet un adultère doublé de la mort du mari causée par David. Or que fait David lorsque le prophète Nathan lui met le nez dans sa faute ? Va-t-il dire : je suis le roi, cette femme me plait, je fais ce qui me plait ? Non : il se repent, reconnaissant qu’il y a une loi au-dessus de lui et qu’elle le concerne aussi. Ce sera la marque de sa dynastie, monarchie constitutionnelle, donc, en quelque sorte, instaurée dès lors sur cette base, la loi souveraine — le successeur de David est le fruit de cet adultère : Salomon. La loi souveraine sera la base — que cette dynastie en viendra certes elle-même à trahir…

C'est à cette tradition qui va du Sinaï à David que se réfèrent les révolutionnaires puritains anglais posant la supériorité de la loi par rapport à tous : personnes privées, rois, et même Églises ; la loi reçue dans une convention (Covenant) de tous, en analogie avec la loi biblique. Pour la première fois Europe, la liberté, et pas seulement la tolérance, est reconnue aux juifs — tous égaux sous une même loi (cela envisagé même pour les “Turcs”, i.e. musulmans). C'est, mutatis mutandis, ce modèle que reprendra la Révolution américaine (qui l’étend même, ce que n’ont pas pu faire leurs prédécesseurs anglais, aux catholiques reconnaissant désormais l’égalité des cultes et condamnés pour cela par Rome pour “hérésie américaniste”). C'est toujours ce modèle que reprend la Révolution française (malgré la vive opposition romaine). Pour la Révolution américaine, voir aussi l’anticipation dès les années 1630 au Rhode Island fondé par le pasteur baptiste Roger Williams (cf. Jean Baubérot, « Les protestants ont-ils inventé la laïcité ? », in L’Obs, oct. 2017) — on pourrait préciser : les protestants et les juifs.

En commun, une idée que l'on retrouve en arrière-plan dans la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789, ou plus tard dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948.

C’est le pasteur Rabaut St-Étienne, alors président de la Constituante, qui au nom des mêmes principes puritains, exige pour les protestants et les juifs la liberté et non la tolérance. Il est ami de Lafayette, avec l’appui duquel il avait obtenu l'insuffisant édit de tolérance de 1787. Le parallèle américain de la Révolution est connu — et apparaît dans la reprise de la Cocarde américaine comme symbole, origine la plus probable du drapeau tricolore. C’est encore à Rabaut St-Etienne que l’on doit l’incise “même religieuses” dans l’article X de la Déclaration de 1789.


4. Eschatologies

La lecture en termes eschatologiques de la Révolution française et de la civilisation libérale, fait en premier lieu de Hegel, plonge ses racines jusqu’au XIIe siècle, dans les écrits d’un abbé cistercien, Joachim de Flore. Ses développements ont eu une telle importance qu’il vaut de les mentionner. Il annonce ce qu’il appelle l’ère de l’Esprit, qui succédera aux ères du Père, correspondant à l’Ancien Testament, et du Fils, ère de l’Église institutionnelle. Dès les XIIe et XIIIe siècles, certains voient les signes de l’accomplissement de sa thèse, avec notamment la fondation des ordres mendiants. L’espérance de Joachim ne s’éteindra plus, jusqu’à nos jours, même s’il sera lui-même très peu nommé. Joachim espère un règne de Dieu par son Esprit, et qui soit terrestre.

Une espérance similaire va renaître après l’effondrement de la chrétienté institutionnelle, en 1648, et l’émergence de la civilisation libérale qui connaît un début de concrétisation dès l’année suivante, 1649, avec la révolution puritaine anglaise, et une universalisation radicale avec la Révolution française. Hegel en fait une lecture inscrite dans une eschatologie immanentiste — post-galiléenne / 1609 : de 1609 à 1648, une quarantaine d’année qui voient naître, suite aux observations de Galilée, la philosophie moderne, et suite au débouché de la guerre de Trente ans, la civilisation moderne. C’est un processus historique rationnel débouchant sur la liberté dont il s'agit, selon la relecture qu’en fait Hegel.

Lecture eschatologique… Or, on trouve aussi une lecture eschatologique, très différente, des événements révolutionnaires dans l’Angleterre et les États-Unis puritains, qui y lisent un tournant eschatologique, doublé de la lecture dans les Écritures du lien de l'alliance scellée avec Israël et de la Terre promise. En commun à tous ces courants apparus après la Révolution, l’idée d’une ère heureuse terrestre, règne messianique dans ce cas, ère de la liberté pour Hegel.

Pour Hegel il est question de l’avènement dans l’État moderne démocratique de la raison devenant réalité concrète via un processus qui permet à l’Idée absolue de se réaliser, via son incarnation dans la matière, comme esprit — un parallèle qui peut paraître étonnant, avec la lecture de l’Apocalypse par Joachim de Flore, pour discret, est pourtant perceptible.

Pour le pôle socialiste, celui des jeunes hégéliens, dont le plus connu est Marx, le renversement du système hégélien (l’Idée absolue étant abandonnée comme inutile) voit le processus historique déboucher sur l’avènement de la société sans classe — dans un système qui, en tant que système hégélien « remis à l’endroit », s’avère lui aussi en analogie avec le joachimisme.

On est aux prises avec une vision de l’histoire comme processus évolutif immanent, qui s’avère très défavorables aux juifs, considérés, dans la ligne de Voltaire, comme relevant d’un passé qui devrait passer. Ils restent tenants d’un rituel dépassé par la modernité, malgré les efforts de la Haskala en vue de l’assimilation.


5. Eschatologies entre immanence et transcendance

Le système hégélien marque un point d’orgue dans la relecture, que l’on peut dire post-galiléenne rationnelle, immanente des événements. L'événement “lunette de Galilée” (1609) marque le tournant vers le développement de la philosophie moderne : il s’agit de repenser le monde autrement que sur la cosmogonie qui vient de s’effondrer sous la “lunette de Galilée”. C’est en arrière-plan du trajet qui va de Descartes, à Kant puis Hegel, en passant par les philosophes anglais et Spinoza.

Hegel est celui qui, sur cette base moderne, relit le tournant révolutionnaire comme inéluctable tournant historique. Trois critiques principales de Hegel suivront très rapidement, inscrites malgré tout, et malgré leurs tenants, dans sa lignée : Marx (qui relit le processus comme processus matériel), Schopenhauer (qui, du vivant de Hegel, refuse la rationalité du processus), Kierkegaard. Ce dernier, critiquant Hegel en référant à la dimension transcendante du religieux, offre en cela une position potentiellement bien plus favorable aux juifs, signes de l’autre, comme l’est l’existence individuelle inassimilable dans le système hégélien.

Autre approche de la nouveauté radicale post-révolutionnaire, le XIXe siècle américain tente d’en comprendre le tournant en regard des prophéties bibliques, fait de divers groupes anglo-américains. La source de la lecture des événements, la prophétie biblique, est donnée comme transcendante. Deux cas significatifs, parmi d'autres, sont l'adventisme et le darbysme. Concernant les juifs, on a dans ce dernier cas une reprise de la question de l’alliance indéfectible, relue dans le cadre d’une succession de dispensations non-abrogées. Héritier anglican, dissident, des réflexions des calvinistes du XVIIe s. aux Pays-bas sur l’indéfectibilité de l’Alliance avec Israël — de Pierre Poiret à Cocceius, il se sépare de Calvin qui considère qu’il n’y a qu’une seule alliance (malgré la pluralité historique des rites), scellée avec Abraham, et élargie aux nations. Dans le darbysme, il y en a sept, dont la 5e est l’alliance mosaïque avec Israël et la 6e, l’Église. Aucune des deux n’est abrogée, mais l’Église a toutefois, quoique provisoirement, pris la place d'Israël (on est encore dans une théologie de la substitution). Provisoirement car dans ce courant on attend ce qu’on appelle l' “enlèvement de l’Église”, après lequel Israël retrouve toute sa place. Cela n’est pas anecdotique puisque cette théologie est devenue numériquement très importante principalement aux États-Unis, soutenue par une traduction de la Bible très populaire, dotée de commentaires dans cette ligne, la Bible de Scofield — théologie qui explique en grande partie le soutien à l’État d’Israël comme accomplissement des prophéties bibliques. Demeure l'ambiguïté issue — en tout cas similaire à celle — de Luther, envisageant une future conversion des juifs. Cela dit, ladite conversion, massive, aura lieu ici après le retour du Christ venu enlever l’Église, ce qui n’empêche pas la perpétuation de l’élection d'Israël, d’où beaucoup d’attitudes favorables, depuis l'accueil des juifs par des cévenols calviniens alors influencés, entre autres, par le darbysme, jusqu’à une forte sympathie pour l’État d'Israël. Dans tous les cas, on aura de la peine à comprendre ces réalités politiques si l’on ne tient pas compte de ces théologies (et quand on sait le rôle équivalent de la théologie en islam, on serait bien inspiré de ne pas se contenter d’une lecture seulement immanente de l’histoire, qui ne serait qu’économie et conflits d’intérêts)…


R. Poupin, Arcachon, AJC 15 octobre 2024
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