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dimanche 28 février 2021

Questions initiales





13 novembre 2008, émission de la chaîne Arte animée par Isabelle Giordano : Paris-Berlin, le débat. Entre autres invités : Rokhaya Diallo, éditorialiste et réalisatrice, Éric Zemmour, chroniqueur, Vincent Cespedes, philosophe.

À Éric Zemmour lui assénant : “j’appartiens à la race blanche, vous appartenez à la race noire” (sic !), Rokhaya Diallo répond : “Non, j’appartiens à la communauté française”. On est au débouché d’une discussion ahurissante : Zemmour, distinguant “deux métissages”, vient d'affirmer qu’à côté de ce qu’il appelle le “métissage culturel”, “il y a le métissage racial, c’est-à-dire le mélange des races, physiquement”, suscitant l'étonnement de Rokhaya Diallo (on serait étonné à moins). Et celle-ci de se voir demander : “Parce que pour vous Rokhaya, les races n’existent pas ?” Et Zemmour de développer : “à la sacralisation des races de la période nazie et précédente a succédé la négation des races. Et c’est d’après moi aussi ridicule l’une que l’autre. Qu’est-ce que ça veut dire que ça n’existe pas ? On voit bien que ça existe !” (sic !) - “Mais comment on le voit ?” demande alors Rokhaya Diallo. Et Éric Zemmour de répliquer : “Ben à la couleur de peau tout bêtement”, pour en venir à son “j’appartiens à la race blanche, vous appartenez à la race noire” !!! (Verbatim complet ici : “Éric Zemmour réhabilite les ‘races’” ; extrait vidéo ici)

Voilà donc Rokhaya Diallo - qui, dans une revendication universaliste, se réclame de la seule appartenance à la communauté française -, la voilà assignée par Éric Zemmour à une “race” imaginaire, la “race noire”, la voilà racisée donc, en fonction d’une imposition à la couleur de sa peau du qualificatif “noire”, quand il suffit de la regarder pour voir que cette couleur n’est pas plus noire que celle de la peau de Zemmour n’est blanche. Cette assignation est donc doublement fausse. La complexité de la gamme chromatique des teints de peau humains fait que les simplifier en noir et blanc est déjà en soi un problème (cf. par ex. le “one drop” américain, qui, quoiqu’on en veuille, n’est pas étranger à la France). Quant à faire de cette dualisation chromatique arbitraire le critère d’une classification en “races”, bref d’une racisation, cela nous met aux prises avec une négation de ce qui fonde l’universalisme censé être le pilier de la communauté française, dont Rokhaya Diallo rappelle qu’elle n’en revendique pas d’autre.

Depuis ce moment oublié de 2008, des “universalistes” français ont ouvert un deuxième front face à celui de Zemmour. Celles et ceux qui comme Rokhaya Diallo sont bel et bien racisés par les discours à la Zemmour, se voient reprocher de n’être pas suffisamment universalistes pour avoir osé constater être, hélas, racisés, et oser demander en conséquence que l'universalisme français ne reste pas qu'une vague abstraction qui les en exclut !

Racisation face à universalisme abstrait et excluant, question d’histoire… XVe-XXIe siècles : racisation des “Indiens”, des “noirs” et des juifs.

1492 - 1

Bartolomé de Las Casas (1474-1566) :
« L'île Espagnole (Hispaniola) est la première où les chrétiens sont entrés (au “Nouveau monde”) et où commencèrent les grands ravages et les grandes destructions de ces peuples ; la première qu'ils ont détruite et dépeuplée. Ils ont commencé par prendre aux Indiens leurs femmes et leurs enfants pour s'en servir et en faire mauvais usage, et par manger leur nourriture qui venait de leur sueur et de leur travail ; ils ne se contentaient pas de ce que les Indiens leur donnaient de bon gré, chacun suivant ses possibilités ; celles-ci sont maigres, car ils ne possèdent généralement pas plus que ce dont ils ont besoin d'ordinaire, et qu'ils produisent avec peu d'effort ; ce qui suffit à trois familles de dix personnes chacune pour un mois, un chrétien le mange et le détruit en un jour. Devant tant d'autres violences et vexations, les Indiens commencèrent à comprendre que ces hommes ne devaient pas être venus du ciel…
« Ils embrochaient sur une épée des enfants avec leurs mères et tous ceux qui se trouvaient devant eux. Ils faisaient de longues potences où les pieds touchaient presque terre et par groupes de treize, pour honorer et révérer notre Rédempteur et les douze apôtres ; ils y mettaient le feu et les brûlaient vifs. D'autres leur attachaient tout le corps dans de la paille sèche et y mettaient le feu ; c'est ainsi qu'ils les brûlaient. A d'autres et à tous ceux qu'ils voulaient prendre en vie ils coupaient les deux mains, et les mains leur pendaient ; et ils leur disaient : “Allez porter les lettres”
, ce qui signifiait d'aller porter la nouvelle à ceux qui s'étaient enfuis dans les forêts. C'est ainsi qu'ils tuaient généralement les seigneurs et les nobles ; ils faisaient un gril de baguettes sur des fourches, ils les y attachaient et mettaient dessous un feu doux, pour que peu à peu, dans les hurlements que provoquaient ces tortures horribles, ils rendent l'âme. J'ai vu une fois brûler sur les grils quatre ou cinq seigneurs importants (et je crois même qu'il y avait deux ou trois paires de grils où d'autres brûlaient). Comme ils poussaient de grands cris et qu'ils faisaient pitié au capitaine, ou bien qu'ils l'empêchaient de dormir, celui-ci ordonna de les noyer ; et l'alguazil, qui était pire que le bourreau qui les brûlait (et je sais comment il s'appelait ; j'ai même connu sa famille à Séville), n'a pas voulu les noyer ; il leur a d'abord mis de ses propres mains des morceaux de bois dans la bouche pour qu'ils ne fassent pas de bruit, puis il a attisé le feu pour qu'ils rôtissent lentement, comme il le voulait…
« Le soin qu'ils prirent des Indiens fut d'envoyer les hommes dans les mines pour en tirer de l'or, ce qui est un travail intolérable ; quant aux femmes, ils les plaçaient aux champs, dans des fermes, pour qu'elles labourent et cultivent la terre, ce qui est un travail d'hommes très solides et rudes. Ils ne donnaient à manger aux uns et aux autres que des herbes et des aliments sans consistance; le lait séchait dans les seins des femmes accouchées et tous les bébés moururent donc très vite. Comme les maris étaient éloignés et ne voyaient jamais leurs femmes, la procréation cessa. Les hommes moururent dans les mines d'épuisement et de faim, et les femmes dans les fermes pour les mêmes raisons… Dire les coups de fouet, de bâtons, les soufflets, les coups de poings, les injures et mille autres tourments que les chrétiens leur infligeaient quand ils travaillaient, il faudrait beaucoup de temps et de papier ; on n'arriverait pas à le dire et les hommes en seraient épouvantés. »

Martin Bucer - 1538 :
« On considère la découverte et la conquête de nouvelles terres et de nouvelles îles comme une grande victoire et comme le moyen d'une formidable expansion du monde chrétien. Je pense, moi, qu'elles sont de nature à susciter la colère de Dieu. Car, en réalité, il ne s'agit d'autre chose que d'arracher au pauvre peuple sa vie et ses biens, et finalement son âme, au travers de la foi pleine d'erreurs imposée par les moines.
J'ai entendu Juan Glappion, le confesseur de Sa Majesté l'Empereur, se plaindre devant un groupe d'honorables personnes que, lors de leurs récentes découvertes de territoires, les Espagnols obligeaient le pauvre peuple à leur chercher de l'or et autres choses, en les traitant fort mal. Comme ces malheureux ne supportaient ni les travaux qui leur étaient imposés, ni les tortures qu'on leur infligeait, ils étaient pratiquement voués à la mort.
En ce qui nous concerne, que résulte-t-il de tout cela ? Combien de braves gens ont été sacrifiés, dans toutes ces expéditions maritimes ! On y a gagné beaucoup, mais ce ne sont jamais que des biens matériels, acquis au prix de terribles combats. Pompe et orgueil d'un côté, oppression du pauvre peuple de l'autre. Faire des affaires pour s'emparer de toute la richesse du monde ! On traite arbitrairement ceux qui, en travaillant dur, arrivent à peine à survivre. Et c'est cela qu'on appelle étendre et renforcer la chrétienté ?
Le Seigneur veuille donner à nos princes et à nos autorités de rechercher pour cette chrétienté une croissance plus conforme à sa vraie nature ! »

Le dominicain Las Casas comme le Réformateur strasbourgeois Martin Bucer (dominicain aussi, passé pour sa part à la Réforme) sont ici les représentants réels et concrets du christianisme, eux et non pas les “officiels” qui déshonorent le nom du Christ pour avoir adhéré à l’idée de race, idée qui obère a priori le précepte de Jésus : “fais à autrui ce que tu voudrais qu’on te fasse”, écho au propos de Hillel : “ne fais pas à autrui ce que tu voudrais pas qu’on te fasse”, que le rabbin présente comme le résumé de la loi biblique. Quand, sous prétexte de “races” différentes, fatalement hiérarchisées, les autres, ici les “Indiens”, sont exclus de l’universalisme (abstrait) - chrétien avant d’être plus tard républicain -, quand leur humanité est “racialement” infériorisée, en quoi le précepte central de l'enseignement biblique, comme le rappelle Jésus : “tu aimeras pour ton prochain comme tu voudrais pour toi-même” (Lévitique 19, 18), s’applique-t-il à eux ? Réponse à Hispaniola, puis ailleurs, et de loin en loin…

Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme - 1955 :
« Chaque fois qu’il y a au Viêt-nam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et […] au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et “interrogés”, de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent.
Et alors un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets.
On s’étonne, on s’indigne. On dit : “Comme c’est curieux ! Mais, Bah ! C’est le nazisme, ça passera !” Et on attend, et on espère ; et on se tait à soi-même la vérité, que c’est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens ; que ce nazisme là, on l’a cultivé, on en est responsable, et qu’il sourd, qu’il perce, qu’il goutte, avant de l’engloutir dans ses eaux rougies de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne. […] 

Au bout de l'humanisme formel et du renoncement philosophique, il y a Hitler.
Et, dès lors, une de ses phrases s'impose à moi :
“Nous aspirons, non pas à l'égalité, mais à la domination. Le pays de race étrangère devra redevenir un pays de serfs, de journaliers agricoles ou de travailleurs industriels. Il ne s'agit pas de supprimer les inégalités parmi les hommes, mais de les amplifier et d'en faire une loi.
Cela sonne net, hautain, brutal, et nous installe en pleine sauvagerie hurlante. Mais descendons d'un degré.
Qui parle ? J'ai honte à le dire : c'est l'humaniste occidental, le philosophe idéaliste. Qu'il s'appelle Renan, c'est un hasard. […] »
(Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme)

1492 - 2

“Limpieza de sangre” (“pureté de sang”). Extrait du décret d'expulsion des juifs d'Espagne (1492) : "Les juifs essaient de soustraire les fidèles chrétiens à notre sainte foi, de les en détourner, de les dévoyer, de les attirer à leurs croyances et opinions damnées. Ils les instruisent des cérémonies et observances de leur loi, veillent à leur circoncision, eux et leurs fils, les informent des jeûnes à respecter, leur notifient l'arrivée des Pâques, leur donnent et apportent de chez eux le pain azyme et les viandes abattues rituellement, les avertissent des nourritures dont ils doivent s'abstenir et des autres interdictions et les persuadent autant qu'ils le peuvent d'observer et pratiquer la loi de Moïse, leur font comprendre qu'il n'y a d'autre loi ni d'autre vérité que celle-là."

Henri Tincq commente (article dans Le Monde) : “L'Espagne catholique s'est longtemps flattée [des] conversions [des juifs]. On voulait les convertir, maintenant ils sont partout ! Et ils investissent, avec ingéniosité, les secteurs les plus dynamiques de la société. Alors, le venin du soupçon fait son œuvre : ce sont de faux chrétiens, des chrétiens masqués. Ils menacent la foi catholique de l'Espagne, sa cohésion sociale et religieuse à peine restaurée. Chaque sujet du royaume étant officiellement catholique, comment va- t-on les distinguer ? On invente un critère imparable : celui du sang.
Dès le début du XVe siècle, un collège de l'université de Salamanque avait introduit une règle interdisant à ceux qui ne viennent pas d'un sang pur
(ex puro sanguine) d'entrer dans ses rangs. En 1440, à la suite d'émeutes anti-conversos, Tolède est la première ville à adopter le statut de limpieza de sangre - la pureté de sang - que […] le roi Philippe II, en 1543, [étendra] à toute l'Espagne.” (H. Tincq)

Bref, les juifs ont été racisés. Ils sont devenus ce qu’on appellera ultérieurement des “Sémites”. Assignés à une “race” déduite d’une religion qui laisse sa trace même après leur conversion au catholicisme. L’Inquisition occitane avait déjà conçu le concept de “genus hereticus” contre les hérétiques d’alors, les cathares. Certes, le terme “gène” n’a pas encore le sens biologique qu’il recevra plus tard. Il désigne une lignée, qui suppose une généalogie, et donc déjà, de facto, une racisation de la religion.

Assignation à une “race” ! Aussi, même si de la religion juive s’est constitué un peuple, induisant l’usage assez commun de la majuscule, “Juifs”, j’ai opté, depuis quelques décennies, pour être de ceux qui préfèrent la minuscule, “juifs”, pour ne pas perdre de vue que c’est la religion qui se déploie en peuple, et pas l’inverse, quand l’inverse risque toujours, en outre, de relever d’une assignation. Comme illustration, on pourrait, mutatis mutandis, dire la même chose de protestantismes régionaux, pensons par ex. aux Cévennes ou au Poitou, où un peuple naît de la tradition religieuse protestante, un peuple dont tous ne sont pas nécessairement croyants mais n’en revendiquent pas moins fortement leur statut de protestants (et ici, sortant du religieux pour entrer dans le sociologique, on pourrait opter pour la majuscule, oubliant que le “peuple” en question est issu d’une religion, qui comme religion ne relève pas d’une assignation, ni a fortiori d’une racisation qui pourrait en procéder - d’où ici aussi, ma préférence pour la minuscule).

Précédence de la religion que souligne la tradition biblique où se source cette religion : Abraham, figure donnée dans la Bible comme initiale, est présenté comme un Araméen, percevant une vocation religieuse, d’où naîtra un peuple, puis une nation avec Jérusalem en son coeur, puis, toujours selon le récit biblique deux nations, Israël-Ephraïm au Nord, et Juda, la Judée, au Sud.

Lorsque Jérusalem et le Temple sont détruits par Babylone, le 9 du mois d’Av 586 av. JC, selon la tradition juive, la Judée comme nation perd sa souveraineté. Le peuple se survit par sa fidélité à sa religion, reçue dans les livres qui formeront la Bible. Tradition juive et historiens s’accordent pour voir là la naissance du judaïsme proprement dit, et du vocable “juifs”, pour désigner (chose attestée à l'époque perse) les tenants de cette foi, liée historiquement à la terre de Judée qui a donné son nom à la religion. Le peuple ne subsiste que par sa religion. Ce qui se vérifie par le fait que le peuple de l’autre nation, Israël-Ephraïm, dispersé suite à la destruction de sa capitale Samarie par l’Assyrie en 722 av. JC, a disparu : en exil, le peuple du Nord n’a alors pas maintenu sa tradition religieuse, contrairement à sa sœur judéenne, qui s’est maintenue jusque dans l’exil par le judaïsme. Maintien religieux qui se reproduira, pour la Judée reconstituée, après la destruction du second Temple de Jérusalem par Rome en 70 ap. JC. La Judée perd toute souveraineté, le judaïsme se survit, jusqu'à aujourd'hui, autour de ses livres.

Pauline Bebe, rabbin, rappelle que (mieux que référer à la Judée - disparue), “le mot ‘juif’ signifie remercier, s’émerveiller.” Et elle précise : “De tout temps on a pu, quand on l’a voulu, adhérer au judaïsme et devenir juif. Si le judaïsme a subsisté, c’est parce qu’il est une philosophie de l’action, un modèle de pédagogie de l’expérience, un hymne à la vie, et également parce que tout au long de son histoire de nombreuses personnes se sont converties au judaïsme […].” (“Les dix commandements de la lutte contre l’antisémitisme”)

1492 - 3

Les racismes diffèrent les uns des autres : l’antisémitisme n’est pas la négrophobie. Frantz Fanon l’a bien mis en lumière (cf. son Peau noire et masques blancs, 1952). Mais tous les racismes procèdent d’une même attitude : l’assignation, qui passe par la mise en majuscule (cf. infra).

Si le phénomène de l’assignation précède l’assignation symbolisée par 1492 (elle est déjà nettement présente dans le statut de dhimmis en islam), 1492 symbolise un tournant vers l’universalisation de l’assignation, universalisation abstraite post-coloniale, donc, comme racisation, dont il est clair que les travaux post-coloniaux n’ont toujours pas réussi à débarrasser les inconscients, d’où la mise en place de travaux plus récents, décoloniaux, pour approfondir la question des assignations subsistantes.

Les travaux d’Albert Memmi, Aimé Césaire, Frantz Fanon ont posé des jalons qui demeurent incontournables. D’autres travaux ouvrent d’autres pistes, sur tous les continents. Pour ne donner qu’un exemple, l'excellent Frantz Fanon n'avait pas abandonné les majuscules. On peut en donner la raison, pour ne pas faire imaginer un “dépassement” ultérieur de Frantz Fanon : simplement, il prend en compte le fait de l’assignation, de la racisation que déplorent aujourd’hui les universalistes abstraits contre celles et ceux qui, contrairement à ce qui leur est asséné à qui mieux mieux, ne réintroduisent pas un racialisme, mais constatent qu’ils sont bel et bien racisés, d’une façon qui les prive de l’universalisme réel qu’ils revendiquent !

Comme le note l’écrivain américain James Baldwin (lui aussi constate l’assignation en gardant les majuscules - il n’est pas “racialiste” pour autant !) dans Chassés de la lumière (1972) : “Les étudiants blancs, dans l’ensemble, n’ont commencé que très récemment à avoir des raisons de remettre en question les structures dans lesquelles ils sont nés. La nouveauté de leur réaction, leur stupéfaction et leur ressentiment, leur impression d’avoir été trahis expliquent leurs excès romantiques ; un jeune révolutionnaire blanc reste, en général, beaucoup plus romantique qu’un noir. Car c’est une expérience très différente elle aussi, de grandir dans la nécessité de s’interroger sur tout – depuis votre propre identité jusqu’au problème brutal de votre survie, au sens littéral du mot, afin de pouvoir commencer à vivre. Qu’ils soient riches ou pauvres, les enfants blancs grandissent avec une connaissance de la réalité si réduite qu’on peut dire qu’ils s’illusionnent sur tout, sur eux-mêmes, sur le monde qui les entoure. Les Blancs ont réussi à traverser toute leur vie dans cette euphorie mais les Noirs n’ont pas eu autant de chance : un homme noir qui verrait le monde, comme John Wayne, par exemple, ne serait pas un patriote excentrique mais un fou furieux. La raison essentielle en est que la doctrine de la suprématie blanche, qui habite la plupart des Blancs, est elle-même une prodigieuse illusion : mais être né noir aux États-Unis est un défi mortel, immédiat. […] La vérité qui libère les Noirs libérera aussi les Blancs, mais ceux-ci ont du mal à l’accepter.”

La racisation des “non-blancs” a induit depuis les XVe-XVIIe s. la racisation des “blancs” par les “blancs”, et l'exclusion à terme de la catégorie “blancs” des juifs, des nomades, et des musulmans (c'est là la doctrine raciste, hirérarchie plaçant invariablement les “blancs” en haut, et pas réversible en tant que telle : l'usage analogique du terme et de la doctrine pour en inverser le sens est en soi douteux). Elle s’est maintenue jusqu’au XXe s. Cela dans un refus du “métissage racial et culturel” - allant, au XXe s., de la “négrification” de l’Europe “aryenne” par les “apatrides” juifs (“métissage racial”), à l’art juif “dégénéré” (“métissage culturel”).

Troublant d’entendre cela resurgir au XXIe siècle. Ainsi Éric Zemmour - tentant de raciser Rokhaya Diallo - qui parle d’un deuxième métissage, culturel, et précise, renvoyant dos-à-dos les nazis et la biologie contemporaine (Vincent Cespedes venant de lui rappeler à l’appui de Rokhaya Diallo que pour la science non plus, il n’y a pas de “races”) : “à la sacralisation des races de la période nazie et précédente a succédé la négation des races. Et c’est d’après moi aussi ridicule l’une que l’autre.” (Sic)

Voilà qui laisse songeur quand aujourd’hui l'universalisme abstrait accuse celles et ceux qui, comme Rokhaya Diallo en réclament la concrétisation, de “racialisme”. Comme si les racisés faisaient autre chose que constater ce qui leur arrive : s’il n’y a effectivement pas de “races” - précisément : s’il n’y en a qu’une - ils n’en sont pas moins sont bel et bien racisés par un discours - qu’on n'entend plus aussi explicitement que dans la bouche de Zemmour en 2008, tant de ce côté on tient à la martingale de la confusion entre le “racialisme” dont on accuse les racisés et le racisme dont leurs accusateurs se dédouanent ainsi sur leur dos.

Martingale aussi que le refus de débarrasser l’espace public de ses symboles d’oppression proposés à la vénération commune. Quand l’espace public français (à l’instar du reste du monde euro-américain) est saturé de figures et statues de grands criminels (Faidherbe, Gallieni, Bugeaud, etc.) que signifie le refus de les mettre en question sinon l'imposition du refus d’un vrai travail historique ? Quand on a - heureusement - déboulonné Pétain, Staline et autres dictateurs divers.

Les études décoloniales, au-delà des maladresses d’études nées récemment, encore tâtonnantes, relèvent tout simplement du refus de toute assignation, et des symboles d’assignation, jusque, donc, à la majuscule.

La romancière Tania de Montaigne parle pour sa part du refus d’assignation en ces termes : "Je dis que les Noirs, avec un N majuscule, n'existent pas. Ce qui est très différent du fait qu'il y ait des noirs, des blancs, des jaunes. À un moment, je n'avais pas de majuscule : j'étais noire sans majuscule. C'est-à-dire à la fois une couleur de peau et de plein d'autres choses. Et à un moment, quelque chose se fige et on décide que je suis noire avec une majuscule, c'est-à-dire que je fais des choses de Noire. Avec une majuscule."
"Quand on met une majuscule, on dit que c'est un nom et non un adjectif, poursuit Tania de Montaigne. Dès lors que c'est un nom (et cela marche pour tout : Juif, Musulman, Noir, Blanc…), on considère que l'on sait qui est une personne en fonction de ce qu'on lui attribue : sa couleur, sa religion… Et on agit en fonction de ce que l'on suppose qu'elle est. Dès lors, on lui nie la capacité d'être humain. Elle devient un objet."
(Franceinfo - 8 mai 2018)

Resterait à définir ce qu’est un “noir”, “jaune”, “blanc”, “rouge”, etc., sachant que l'éventail chromatique est tout de même un peu plus compliqué. Pour évoquer les théories coloniales et américaines, jusqu’à quelle goûte de sang (qui lui est toujours rouge), combien de générations pour atteindre la “limpieza de sangre” ?

Claude Ribbe, avant Tania de Montaigne, dans son livre Les nègres de la République, s’insurgeait contre les majuscules initiales, qui induisent en réaction le rejet de toute “blanchitude”, voire de tout “métissage” ! Il écrit en 2007. Il écrit en héritier de James Baldwin qui affirmait dans les années 1960 (à l’époque avec la majuscule) (cf. supra) : “La vérité qui libère les Noirs libérera aussi les Blancs, mais ceux-ci ont du mal à l’accepter.” Baldwin qui, aujourd’hui, risquerait d’être taxé par les “universalistes” de “racialisme” ! Les deux, à quelques décennies d'écart, portent le même refus des assignations, qui toutes se recoupent…

Ré-entendons Aimé Césaire, dans son Discours sur le colonialisme : “on se tait à soi-même la vérité, que [le nazisme] est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens”.

Où le célèbre propos suivant de Frantz Fanon vaut dans les deux sens… « […] Mon professeur de philosophie, d’origine antillaise, […] me le rappelait un jour : Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous. Et je pensais qu’il avait raison universellement, entendant par là que j’étais responsable, dans mon corps et dans mon âme, du sort réservé à mon frère. Depuis lors j’ai compris qu’il voulait tout simplement dire : un antisémite est forcément négrophobe. Et il précisait : Chacun de mes actes engage l’homme. Chacune de mes réticences, de mes lâchetés manifeste l’homme. » (Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs)

De même, France-USA : James Baldwin nous permet de percevoir que le problème de fond est le même, là où on voudrait opposer les réalités des deux rives de l’Atlantique, au nom de ce que la France serait plus universaliste, comme elle serait plus laïque, de cette laïcité dont les tenants en 1905 se faisaient traiter d' “anglo-saxons” parce que la laïcité était considérée en France par ses opposants comme américaine !

La différence c’est que la dualité citoyens-sujets a eu lieu aux USA sur le territoire américain, tandis qu’en France, cela se passait outremer, “aux colonies”. Mais les mentalités restaient (restent - cf. infra) les mêmes en métropole !

James Baldwin, donc, fait le même constat pour les USA qu’Aimé Césaire pour l’Europe, dans son livre La prochaine fois, le feu (1962) : « Toute prétention à une supériorité quelconque, sauf dans le domaine technologique, qu'ont pu entretenir les nations chrétiennes, a, en ce qui me concerne, été réduite à néant par l'existence même du IIIe Reich. Les Blancs furent et sont encore stupéfaits par l'holocauste dont l'Allemagne fut le théâtre. Ils ne savaient pas qu'ils étaient capables de choses pareilles. Mais je doute fort que les Noirs en aient été surpris ; au moins au même degré. Quant à moi, le sort des juifs et l'indifférence du monde à leur égard m'avaient rempli de frayeur. Je ne pouvais m'empêcher, pendant ces pénibles années, de penser que cette indifférence des hommes, au sujet de laquelle j'avais déjà tant appris, était ce à quoi je pouvais m'attendre le jour où les Etats-Unis décideraient d'assassiner leurs nègres systématiquement au lieu de petit à petit et à l'aveuglette. » (James Baldwin, La prochaine fois, le feu)

Les assignations se recoupent. C’est ce que veut souligner le concept, si décrié par nos “universalistes” abstraits, d’intersectionnalité (certes susceptible aussi de connaître de graves dérives). Créé à la toute fin du XXe siècle par la juriste américaine Kimberlé Crenshaw, il met en lumière que les assignations se recoupent. Une femme “noire” et pauvre “cumule” trois lieux d’assignation, par la classe sociale, par la catégorisation “raciale”, par le fait qu’elle est femme.

Kate Millett, écrivaine féministe de la deuxième moitié du XXe siècle, exposant dans son livre Sexual politics (1969) l’histoire du féminisme, rappelle opportunément qu’au XIXe siècle le combat pour l’abolition de l’esclavage et le combat féministe sont menés par les mêmes. Combats inséparables, intersectionnels déjà, ancrés dans cette conviction du protestantisme (en ses versions piétistes et puritaines - pensons au rôle des quakers) que l’image de Dieu en chacune et chacun est transcendante. Universalisme réel, qui demande dès lors à devenir concret, et qui se concrétise au plus précis dans les mouvements féministes ultérieurs.

Si ce qui fonde l’égalité de toutes et tous est indépendant du taux de mélanine, du taux hormonal ou des héritages religieux, chacune et chacun n’en est pas moins unique devant l’Unique, irréductible et irremplaçable.

C’est ce que des auteures comme Simone de Beauvoir, Andrea Dworkin ou, plus récemment Catherine Malabou font apparaître en questionnant vigoureusement les assignations phallocentriques des femmes, qui sont, au moins d'Aristote et Hippocrate à Freud et Lacan inclus, sommées de recevoir leur compréhension d’elles-mêmes à l’aune du regard masculin, cela pour s'en tenir aux philosophes et à la psychanalyse. Cela vaut aussi pour toute la littérature, jusqu’à la plus récente (par exemple, Beauvoir et Millett posent le problème de ce phallocentrisme chez un romancier comme D.H. Lawrence). Catherine Malabou ouvre la question de l’universalisme concret jusqu’à la question incontournable du fait qu’être femme inclut une génitalité non-masculine : cf. son livre Le plaisir effacé. Clitoris et pensée (2020), précisant que cela déborde même le seul être-femme. Où il s'agit de ne pas négliger non plus la distinction du biologique et du culturel. (Sans toutefois négliger non plus le risque d’oblitérer le sexe, qui demeure un fait biologique, sous le genre…)

Autant de lieux inséparables du fait que l'universalisme n’a de réalité que concrète - un universalisme qui reste abstrait pouvant se révéler comme côté pile d’une pièce dont l’assignation en fonction du taux de mélanine, hormonal ou des origines religieuses est le côté face.

Où, parlant d'assignation religieuse, il convient de s’interroger aussi sur les termes "islamophobie", "islamo-gauchisme" et sur ce en quoi ils participent de la racisation des musulmans.

La racisation des musulmans s’ancre, pour le plus récent, dans ce qu’il faut bien nommer dualisme colonial. La chose a été remarquablement présentée dans les ouvrages de Pascal Blanchard, Françoise Vergès et Nicolas Bancel, notamment La République coloniale. Les “Européens”, citoyens, se voient opposés aux “Indigènes”, non citoyens. Pour le Maghreb, “Européens” s’oppose à “Musulmans” (à lire avec majuscule, même lorsque la majuscule a fini par tomber !).

Moment surréaliste tout récent où Pascal Bruckner, totalement sourd à ce que dit Rokhaya Diallo, franchit un pas de plus que Zemmour en l’assignant, outre la couleur décrétée de sa peau (“noire”) à sa supposée religion (si elle en a une) en fonction de son origine : “musulmane”. Assignation comme racisation. Personne n’assigne Bruckner à sa supposée religion (chrétienne ?), s’il en a une, en fonction de son origine. Mais peut-il comprendre, quand l’assignation comme femme, “noire” et “musulmane” suffit pour Bruckner à considérer Rokhaya Diallo comme “privilégiée” (sic !!! Incapable de percevoir qu’être “blanc” et homme facilite la vie en France - logement, travail, promenades nocturnes) et à lui attribuer une responsabilité dans les attentats contre Charlie Hebdo de 2015 en regard de prises de position critiques sur le journal tenues en 2011 (Arte, émission “28 minutes”, 21 octobre 2020).

Elle a en effet mis en garde contre l’ “islamophobie”, à une époque où l'ambiguïté du vocable alors relativement nouveau n’est pas encore aussi bien perçue qu'aujourd'hui…

Aujourd’hui, il est devenu clair qu’ “islamophobie”, ou “islamo-gauchisme”, sont des mots confus.

Qu’entend-on quand on les utilise ? Il y a des noms et des origines qui valent assignation, racisation (c’est un fait) : vise-t-on cela, ou vise-t-on les risques induits par l'usage que font les islamistes de certains textes de la tradition musulmane (textes des hadiths et Sira datant de deux siècles env. après l’Hégire) ? Deux exemples : le mariage qui aurait été celui de Mahomet et de Aïcha, les violences guerrières et antijuives attribuées par les mêmes textes au même Mahomet. (À quoi on pourrait ajouter la légitimation par ces textes du rôle historique des civilisations arabo-musulmanes dans le développement de l’esclavage des Africains, avec le racisme anti-“noirs” qui l’accompagne. Ici civilisations et “universalismes” “occidentaux” et arabo-musulmans ont les uns comme autres à balayer devant leur porte ! Cf. le livre récent et complet de Catherine Coquery-Vidrovitch, Les routes de l’esclavage, 2018).

Le mariage Mahomet-Aïcha selon le Sahih de Bukhari (810 - 870) Volume 7, Livre 62, 88 : “'Ursa a rapporté : ‘Le prophète écrivit le (contrat de mariage) avec 'Aisha quand elle était âgée de six ans et consomma son mariage avec elle quand elle était âgée de neuf ans’”.
Ou encore : “'Aïcha a rapporté (ibid. 64 et 65) ‘que le prophète l'a épousée quand elle avait six ans et qu'il consomma son mariage quand elle avait neuf ans […]’.” Cf. Sahih de Muslim (env. 821 - 875) Livre 8, 3310. Cf. Sira de Ibn Hisham (mort vers 834), etc.

Pour faire (trop) simple : 

- l’islam sunnite considère que ce mariage et sa consommation ont vraiment eu lieu ;
- l’islamisme enseigne qu’il est légal de faire pareil ;
- d’autres musulman.e.s pensent que cela relève de légendes traditionnelles issues des milieux califaux, sans que ça n’ait de réalité historique (la tradition mystique, autre que celle écrite sous le contrôle des califes, tradition mystique initiée par Rabia al Adawiya, qui vivait avant la mise par écrit des textes califaux traditionnels peut aller jusqu’à permettre de mettre en doute que Mahomet ait été polygame, et qu’il ait été guerrier) ;
- et nombre de celles et ceux qui sont originaires de pays de tradition musulmane (communément racisés comme “musulman.e.s”) se moquent de savoir si cela a eu lieu ou pas et considèrent cela comme insupportablement archaïque. Racisés, ceux-là, celles-là risquent cependant toujours d'être victimes, en fonction de leur patronyme et/ou de leur origine, d’ “islamophobie”, qui consiste ici à discriminer celles et ceux qui, d’origine musulmane, sont considérés, qu’ils le soient ou pas, comme musulmans.
Concernant les premiers, qui estiment que ce mariage et sa consommation ont bien eu lieu ou, comme les islamistes, qui pensent que cela vaut imitation, il y a bien lieu de craindre leurs croyances, de concevoir à l’égard de ces croyances là de l’ “islamophobie” !

On peut dire la même chose en regard des textes guerriers de la tradition califale, hadiths et Sira, qui attribuent à Mahomet des violences inouïes, notamment contre les juifs. Ibn Hisham fait le récit suivant, dans la Sirat Rassoul Allah (La biographie du prophète Mahomet - trad. fr. Fayard 2004) : “Le Prophète recommanda à ses compagnons : Tout juif qui vous tombe sous la main, tuez-le. Le Prophète ordonna de faire descendre de leurs fortins les Banû Quraydha [tribu juive de Médine] et de les enfermer dans la maison de Bint al-Hârith. Il alla ensuite sur la place du marché de Médine et y fit creuser des fossés. Puis il fit venir les Banû Qurayza par petits groupes et leur coupa la gorge sur le bord des fossés. Ils étaient six à sept cents hommes. On dit huit cents et même neuf cents. Le Prophète ne cessa de les égorger jusqu’à leur extermination totale. Le Prophète fit ensuite le partage des femmes, des enfants et des biens des Banû Qurayza entre les musulmans. Le Prophète envoya dans la région de Najd (en Arabie) une partie des captives juives des Qurayza en échange desquelles il acheta des chevaux et des armes. Parmi les captives des Banû Qurayzaa, le Prophète avait choisi pour lui-même (pour son plaisir) une femme appelée Rayhâna, qui resta chez lui, en sa possession, jusqu’à sa mort.”

Il y a ceux qui croient ces textes, parmi lesquels ceux (islamistes) qui veulent les appliquer aujourd’hui et parfois le font, il y a ceux qui y voient des créations apocryphes califales visant à justifier ces pratiques des pouvoirs ultérieurs mais qui n'étaient pas celles de Mahomet, et ceux qui jugent que quoiqu'il en soit, on est dans un archaïsme intenable. Qui, des tenants de ces quatre approches, vise le vocable “islamophobie” ?

Un mot confus, donc, à double ou triple sens au moins, selon les cas : à éviter, donc. Cette confusion, induite par un terme confus est une des entrées vers une autre confusion terminologique, qui est dans le terme “islamo-gauchisme”. Puisque la confusion relevant du terme “islamophobie” débouche dans des manifestations où les uns dénoncent légitimement la discrimination de personnes racisées en fonction de leur patronyme et/ou de leur origine ; quand les autres espèrent une promotion d’une compréhension islamiste du monde, compréhension insupportable aux premiers en regard, entre autres, de l’antémitisme de certains slogans et du refus de revendications féministes (jugées “immorales” en regard de l’islam), voire pour les plus extrêmes une compréhension pour d’insupportables actes de violences (voire la pratique de menaces, via internet ou autres et le refus de condamner le terrorisme).

Où le vocable “islamo-gauchisme” souffre du même problème que le mot “islamophobie”, en pire : qu'entend-on par “islamo” ? Problème auquel s'ajoute le problème : qu'entend-on par “gauchisme” ? L’ “ultra-gauche” ? Ou un spectre d’opinions rassemblant tout ce qui n’est pas droite, voire droite extrême ou extrême-droite ? Et à quoi les “gauchistes” en question s’allient-ils dans cet “islamo” ? Entendent-ils simplement mettre en garde contre les discriminations à l’égard de celles et de ceux qui n’ont d’ “islamo” que leur patronyme ? Auquel cas il serait souhaitable qu’il existât aussi un “islamo-droitisme”. Ou s'allient-il avec des islamistes antisémites, esclavagistes et misogynes ? Je doute qu’il y ait beaucoup d’ “islamo-gauchistes” de cette catégorie-là, d’autant plus qu’on accuse les mêmes supposés “islamo-gauchistes” d’être proches des mouvements intersectionnels, forcément insupportables aux islamistes ! Ou sont-ils des indécrottables naïfs, qui ne voient pas la nature de l’islamisme ? Bref, des autruches, hypothèse qui a été avancée, qui peut sembler séduisante, mais qui ne tient pas longtemps, surtout parlant d'universitaires parfois spécialisés sur le sujet de l’islam, difficilement soupçonnables de ne pas savoir ou d’être des islamistes déguisés !

Le coeur de la difficulté est probablement dans les rapprochements antisionistes, puisque c’est sans doute essentiellement par ce biais-là que des militants de l’ultra-gauche et des islamistes se sont retrouvés dans les mêmes manifestations, via une défiance commune à l’égard de l’État d’israël, de sa politique actuelle à un pôle, de son existence à un autre, avec tout un éventail entre les deux, pouvant aller jusqu’à l’antisémitisme, voire se fonder dans l’antisémitisme.

Où il faut avoir la lucidité de pointer l’illégitimité de l’antisionisme, en tant qu’antécédemment aux dérives sur l'interprétation de ce terme, et à la politique de tel ou tel dirigeant de l’État d’Israël, il finit par viser tout simplement une revendication symbolique inhérente au judaïsme : la terre liturgiquement constitutive de la judéité. Je cite à nouveau le rabbin Pauline Bebe (ibid.) : “Israël, le pays, la terre, est l’objet d’un attachement plusieurs fois millénaire des juifs. Non pas comme simple refuge pour les juifs après la seconde guerre mondiale, mais comme terre foulée par les pieds de nos ancêtres, décor de notre histoire, lieu de renaissance de l’hébreu, la langue du judaïsme, lieu de vie du judaïsme comme la diaspora, lieu de renouvellement d’interprétation et d’inspiration. Il ne s’agit pas de politique mais l’âme juive trouve des racines, un de ses foyers sur cette terre mentionnée quotidiennement dans nos prières.”

Où l’antisionisme apparaît comme élément contemporain de la racisation d’autrui. Via l’antisionisme, apparaît une nouvelle espèce de la racisation des juifs, à l’instar de la racisation des non-“blancs”, les privant du privilège indubitable d’être un homme “blanc”. Cf. Mr. Klein, film de Joseph Losey (1976), qui fait remarquablement apparaître ce qu’est le privilège “blanc”, privilège d’aller et venir sans s’interroger sur soi, sur le risque que l’on prend en sortant de chez soi, bref privilège de l’homme “blanc” d’âge moyen, privilège qu'en 1942, le catholique Robert Klein perd depuis qu’il est soupçonné d’être juif, finalement racisé comme juif. Cf. sur le film la conclusion de l'article de Christine Fillette : "Comme Losey dans ce film, Lévinas s’est interrogé sur comment avons-nous pu arriver à ce génocide ? Comment une telle indifférence a-t-elle pu être possible. Ces questions l’ont entraîné à réfléchir sur la pensée occidentale qui dans son effort à vouloir comprendre l’Autre en général, n’a fait que l’assimiler, le ramener à soi. Le contraire de l’altérité. Car la véritable altérité nous dira Lévinas, se découvre dans la séparation, l’incompréhensible, quand le Visage est ce qui m’échappe. N’est-ce pas sur ce chemin de liberté que se trouve entraîné Robert presque malgré lui appelé à découvrir que Je est un autre, et que le même, celui qui m’est proche, est tout Autre."


RP, 27.02.2021


mardi 25 octobre 2016

Une archéologie mémorielle et symbolique





Sur une résolution de l'Unesco concernant Jérusalem...
Réflexion personnelle


Le 18 octobre 2016 l'Unesco a approuvé une résolution sur les problèmes Israël-Palestine et notamment sur la question du Mont du Temple / Al-Aqsa Mosque/Al-Haram Al Sharif. Après son adoption jeudi 13 octobre en commission (avec 24 votes pour, 6 contre et 26 absentions), le texte a été validé par les 58 États membres du Conseil exécutif de l’Unesco réunis en assemblée plénière au siège de l’organisation à Paris.

On ne relève dans ce texte qu'une seule évocation – implicite – du fait qu'il y eut un Temple à Jérusalem, doté donc de murs, dont un « mur occidental » : la « Place du mur occidental » prend des guillemets après avoir été désignée, sans guillemets, sous son nom de Place Al-Buraq. Le Mont du Temple n'est jamais nommé, mais le lieu est évoqué dix-huit fois dans les termes – légitimes aussi – de Al-Aqsa Mosque/Al-Haram Al Sharif. On est donc censé ignorer l'archéologie symbolique et spirituelle d'où ressort que ce lieu appelé communément « saint » l'est précisément parce qu'il est chargé d'une portée symbolique du fait même de cette archéologie mémorielle – passée sous silence ! La directrice générale de l'Unesco a mis en garde quant aux tensions que pouvait attiser un tel texte.

Voilà qui est troublant en effet dans une résolution de l'Unesco, dont le sigle porte les mots science, culture, éducation. Qu'est-ce en effet qu'une science historique qui ignore les faits historiques ? Qu'est-ce qu'une culture, censée être histoire et mémoire, qui porte l'amnésie mémorielle et culturelle ? Qu'est-ce enfin qu'une éducation qui établit un silence qui ne concède que des guillemets à une mémoire ignorée ?

À ce point, un chrétien du XXIe siècle s'interroge sur la mémoire de l'Unesco concernant le tournant marquant de la deuxième moitié du XXe siècle initiant la cessation de « l'enseignement du mépris » (en l'occurrence mépris du fait juif) réclamée par l'historien Jules Isaac, originant l'Amitié Judéo-chrétienne de France. Espérance d'une éducation où se substituerait enfin à un séculaire enseignement du mépris un enseignement de l'estime. Estime et respect en l’occurrence du judaïsme, de sa mémoire, et des juifs que le christianisme avait pris l'habitude d'enfouir dans le sépulcre d’un silence mémoriel où le mur occidental du Temple de Jérusalem n'était plus que lieu de lamentations d'un judaïsme s'obstinant à refuser de se voir substituer un christianisme détenteur unique d'une vérité amnésique. Une ignorance de l'histoire qui, face l'innommable qui se préparait dans la première moitié du XXe siècle européen, a émoussé l'efficacité de la résistance du christianisme. Efficacité nécessairement fondée en culture ; mais tout un pan de culture historique du fait juif faisait défaut au christianisme depuis des siècles…

*

Le texte de l'Unesco, texte politique, est entièrement bâti sur l'a priori théologique dont le refus est au cœur du dialogue judéo-chrétien en particulier, interreligieux en général ! À savoir la théologie de la substitution (en l'occurrence de l’Église à Israël). Une théologie qui avait débouché à terme en Europe du XXe siècle sur l'incapacité de résister efficacement au projet politique dont on sait le débouché. Quelques moments isolés comme le synode de Barmen par lequel l’Église confessante en Allemagne du XXe siècle répondait dès 1934, ou en France la Déclaration de Pomeyrol de 1941, par des textes strictement et exclusivement théologiques à des positions et des actes politiques qui heurtaient ceux qui s'y opposaient – dans leurs convictions théologiques. Sans comparer les situations, l'exemple ne laisse d'interroger : projet politique qui réfère à un soubassement théologique et symbolique. Le christianisme commence à peine de sortir, avec des reculs, de la théologie de la substitution. Il me semble opportun de mettre en garde contre ces retours d'une attitude, substitutionniste, qui grève encore souvent les relations judéo-chrétiennes, attitude qui reste hélas prégnante en islam. Attitude que cautionne largement la résolution de l'Unesco.

C'est aussi pourquoi aussi j'estime délibérément n'avoir pas à pas entrer dans la question proprement politique de ce texte – outre le fait que je ne parle pas en politique ! Quel que soit le point de vue que l'on adopte à ce plan, le texte de l'Unesco dessert par son présupposé théologique substitutionniste la cause qu'il entend défendre. Le problème du Mont du Temple / Al Haram – Al Sharif ne pourra se régler que si on commence par ne pas nier l'investissement religieux de tous. Tout commence par ne pas nier la foi des autres, i.e. ne pas prétendre substituer son sacré à celui de l'autre. Or c'est ce que fait le texte de l'Unesco du début à la fin : cautionner le substitutionnisme, probablement en son cœur symbolique qui plus est. On a là presque une explication de l'insolubilité du conflit, que donc l'Unesco contribue ici à rendre insoluble !

*

Troublant de trouver une telle amnésie silencieuse dans un texte de l'Unesco ! La réalité est pourtant bien simple : la mémoire du Temple de Jérusalem est le lieu symbolique où s'enracine la vie religieuse et liturgique du judaïsme vivant aujourd'hui : « l'an prochain à Jérusalem ».

Cette mémoire juive concernant le Mont du Temple est le référent symbolique qui fonde les mémoires chrétiennes et musulmanes concernant Jérusalem. Pour ne donner qu'un exemple, concernant le christianisme : au cœur de la foi chrétienne est l’affirmation de l'accès ouvert à la grâce de Dieu, accès désigné symboliquement comme accès au lieu très saint céleste, symbolisé par le lieu très saint du Temple de Jérusalem ! La symbolique mémorielle juive fonde bien la symbolique centrale de la foi chrétienne !

Mais n'en est-il pas de même pour la symbolique mémorielle musulmane ? Le texte de l'Unesco rappelle, à juste titre, la sainteté du lieu pour les musulmans, évoquant le Miraj/Ascension du Prophète sur Al-Buraq (dont le parvis du mur occidental porte à présent aussi le nom) depuis ce lieu. Mais pourquoi depuis ce lieu sinon du fait de sa sainteté, précisément ? Quelle sainteté sinon celle qui lui est, à l'époque du Prophète de l'islam, conférée par la mémoire juive ?

Froissant mémoire et culture, le texte de l'Unesco court le risque de desservir la cause de la paix que l'Unesco se veut pourtant pour vocation de favoriser. Sur la mémoire ignorée, on ne bâtit pas la paix. Sur la mémoire symbolique ignorée, on paralyse la fonction réconciliatrice du religieux, porteur de la symbolique mémorielle en toutes les profondeurs de son archéologie spirituelle. Il en va même de la possibilité de la confiance et de son enracinement spirituel. Précurseur lointain de la cessation de l'enfouissement chrétien de la mémoire juive, Calvin rappelait au XVIe siècle que l'Alliance avec Israël ne peut être abrogée, sous peine de rendre vaine la confiance chrétienne en Dieu : que serait la fiabilité d'un Dieu qui ne tiendrait pas inconditionnellement ses engagements, ceux qu'il a pris en scellant l'Alliance avec Abraham puis avec le peuple du Sinaï ? Près de cinq siècles après le propos de Calvin, l’Église catholique avec Nostra Aetate affirme à son tour que l'Alliance avec Israël n'a pas été abrogée (l'année 2016, où l'Unesco émet sa résolution, marque aussi le cinquantenaire de Nostra Aetate). Ce qui vaut pour le christianisme vaut bien sûr aussi pour l'islam. Le Dieu d'Abraham est inconditionnellement fidèle à sa promesse – affirmation qui fonde la confiance inaltérable en Dieu qui permet l’établissement de la confiance entre les humains.

L'épaisseur de la mémoire que le texte de l'Unesco semble ignorer, fondée pour musulmans et chrétiens dans l'antécédence mémorielle juive, n'est pas une réalité facultative : il en va de la possibilité de l'enracinement en profondeur de la paix. Il en va du sens des traditions religieuses et culturelles respectives des uns et des autres.

*

Concernant la mémoire chrétienne, le référent symbolique qui la fonde renvoie à propos de Jérusalem à des textes comme l’Évangile de Jean, ch. 4 – parlant de culte non pas attaché à tel lieu, pour les chrétiens, mais n'en transposant pas moins un culte « en Esprit et en vérité » de ce lieu-là ! Tout comme l’Épître au Hébreux, parlant de rideau du temple déchiré (de ce Temple-là). C'est une approche en déplacement symbolique que nous donne l’Épître aux Hébreux comme Jean 4, Jésus annonçant dans une discussion sur quel temple prime, le judéen ou le samaritain, que « le salut vient des Judéens / des juifs », pour ipso facto transposer de ce fondement symbolique la grâce ouverte « en Esprit et en vérité ». Car c'est bien de symbolique qu'il s'agit ici et évidemment pas de simples pierres ! Une archéologie mémorielle et symbolique, qui, l'histoire nous l'a montré cent et mille fois, si elle est négligée, débouche invariablement sur des effusions de sang.

Là est bien le cœur du problème : des mots, de la symbolique, problème redoutable. Pour ne donner qu'un exemple (il y en aurait mille), y avait-il autre chose que des mots dans les querelles sur le mode de présence du Christ à la sainte Cène entre catholiques et protestants aux XVIe et XVIIe siècles. Or ces mots, cette rhétorique, et surtout la négation de la valeur et du sens de la rhétorique des camps adverses, a débouché sur la violence inouïe et les milliers de morts des guerres de religion.

Quand la résolution adoptée aujourd'hui par l'Unesco, référant constamment à une rhétorique proprement théologique sur l’investissement symbolique d'un lieu, ignore l’investissement symbolique qui en fait le substrat ; l'Unesco et les pays qui ont proposé ce texte ainsi que ceux qui l'ont signé – et je postule leur ignorance de cela, refusant tout procès d'intention – élèvent des obstacles redoutables sur le chemin de la paix, qui passera nécessairement par la réconciliation mémorielle, comme dans tout conflit.

C'est d’autant plus… ahurissant (et c'est une des raisons pour lesquelles je préfère postuler la bonne foi et éviter tout procès d’intention) que l'histoire de l’islam connaît quantité d'exemples d'une attitude qui va à l'inverse de la lecture de l'islam qui est en arrière-plan de la rhétorique théologique du texte de l'Unesco – influencé en cela (je postule : sans le savoir) par le pire des visages de l'islam, qui a actuellement le vent en poupe et que ce texte cautionne ainsi. Les exemples historiques où l'islam allait en sens inverse sont foison ! Depuis la considération de ce lieu du Miraj du Prophète comme étant en lien avait la sainteté antécédente et toujours actuelle du lieu pour les juifs ; jusqu'à la demande du sultan Al Kamil du silence des muezzin pour toute la journée de l’intronisation de Frédéric II au trône de Jérusalem suite à leur pacte politique ; en passant par le refus du calife 'Omar de prier au Saint-sépulcre de peur de le voir transformer en mosquée. Et on pourrait multiplier les exemples. Attitudes qui s'inscrivent au fond dans celle de Paul invitant à plusieurs reprises au respect de la signification symbolique des rites, tout en croyant comme Jean 4 la grâce ouverte pour un culte en Esprit et en vérité. C'est pourquoi c'est évidemment à tort qu'il est accusé d'avoir fait entrer un non-juif dans le Temple, symbole de respect pour lequel on doit comprendre le refus de certains de monter sur l'esplanade du Temple / Al-Haram – Al-Sharif. On est toujours dans la symbolique, avec tout ce qu'elle a de décisif. Il n'y a qu'à voir la levée de boucliers chez les juifs et dans les milieux de l'amitié judéo-chrétienne face au texte de l'Unesco pour n'en pas douter.

J'ai voulu personnellement, et je m'y tiens, ne pas entrer ici dans la question politique. Que l'on tienne tel positionnement sur le conflit israélo-palestinien ou tel autre, que l'on tienne celui de l'Unesco ou un autre n'y change rien. L’investissement symbolique est incontournable. Il est à la racine de possibles nouvelles effusions de sang. C'est pourquoi quelle que soit sur ce plan la position de l'Unesco au plan politique, par son texte, elle hypothèque (je postule : sans le savoir) la résolution du conflit du fait même de son investissement symbolique (le texte de l'Unesco en est en soi une preuve !).

C'est pourquoi il me semble falloir mettre en garde, indépendamment de quelque positionnement politique que ce soit, devant la dimension explosive d'un investissement symbolique nié ou au moins ignoré… Alors qu'il est possible pour tous de reconnaître la légitimité de tous les investissements symboliques, de toutes les couches mémorielles investies en ce lieu central au plan symbolique.


R. Poupin
(Texte résumé ici)


vendredi 25 septembre 2015

Culture une et universelle





Culture une et universelle – via le cas de l'Europe
de l'Ouest avant son expansion mondiale


Vocables et typologie


Culture / civilisations

À travers le cas de l'Europe de l'Ouest considérée en soi (antécédemment à son expansion mondiale relativement récente), je me propose de poser l'idée que la culture est une et universelle. Les civilisations sont plurielles, la culture a certes plusieurs entrées, mais elle est une, et universelle, la même en quelque sorte pour tous, de quelque continent, tradition, ou civilisation que l'on parle. Il n'y a pas de frontières aux idées, aux héritages symboliques, aux acquis, de telle sorte qu'on a d'autant plus de culture que l'on déborde, ou que l'on va plus loin que son entrée initiale dans la culture. Est plus cultivé, a donc plus de culture, celui ou celle qui, de tel pays (d'Europe ou d'ailleurs) qui l'a vu naître et grandir a étendu sa curiosité aux autres pays, continents, traditions, etc. Bref quelle que soit notre entrée dans la culture – et il n'y a aucune hiérarchie d'une entrée à une autre – la culture est, elle a toujours été, je vais essayer de dire en quoi via le cas européen de l'Ouest, une, et en ce sens la même pour toute l'humanité, et donc universelle.

Pour entendre cela, et pour notre voyage à travers une brève histoire de l’Europe occidentale, je vous demanderai un déplacement imaginaire, un déplacement hors de nos habitudes cartographiques, un déplacement qui consiste en une réorientation. Nos cartes sont représentées avec le nord en haut, le sud en bas, l'ouest à gauche, l'est à droite. Ce qui conditionne notre vision du monde. Cette vision est datée, en rapport avec la découverte du nord magnétique et l’invention des boussoles magnétiques et des globes de bureau tournant sur leur axe nord-sud.
Cette vision est relativement récente. Auparavant, la vision du monde était orientée, c'est-à-dire tournée vers l'orient, avec donc l'est en haut ou devant, l'ouest en bas ou derrière, le sud à droite, et le nord à gauche (le mot nord venant d'ailleurs d'un terme de vieux germanique signifiant « gauche »). Dans cette perspective, je vous propose, dans ce déplacement de notre imaginaire géographique, d’abandonner certains termes, comme par exemple le terme subsaharien pour désigner ce que l'UPACEB intitule « civilisations ébènes » et d'adopter le terme sud-saharien : cette part de l’Afrique est au sud du Sahara, aucun doute, mais elle n'est « en dessous » du Sahara que dans un imaginaire cartographique qui place le nord en haut... Pour parler de l'Europe, je vous propose donc de vous tourner imaginairement vers l'est, de vous orienter, et de concevoir l'océan atlantique comme étant derrière, et les vagues successives civilisationnelles, et l'enrichissement culturel progressif comme venant de devant. C'est ainsi que les premiers européens auraient vu les choses, situant le nord à gauche, selon leurs termes.


Religieux / religions – cultes – traditions

La culture est une, les civilisations sont plurielles ; il en est de même du religieux, constituant incontournable de la culture, qui est un, je vais dire en quoi, tandis que les religions sont plurielles, comme le sont les cultes et les traditions qui leurs sont afférents.

Prenons le cas de la France autour du tournant religieux de 1789. Jusque là, les choses sont relativement simples : une religion est ce qui fait clef de voûte pour un pays, pour la France la forme de catholicisme qui est la sienne, comme avec d'autres religions pour les autres pays. 1789 a amorcé un tournant, qui a influencé bien d'autres pays. Depuis lors pour la France, de plus en plus, progressivement la religion qui fait clef de voûte n'a plus été le catholicisme, même s'il est resté alors la religion de la majorité des Français. Le catholicisme devenant un culte, selon de vocabulaire consacré, à l'instar des autres cultes, mais n'étant plus de la façon de l'Ancien Régime, la clef de voûte symbolique de la cité, ce qui relie une cité, un pays donnés, selon une des étymologies du mot religion, « ce qui relie ». Le catholicisme ne joue plus de la même façon, en France, ce rôle qui y est dévolu désormais à la symbolique révolutionnaire : table des droits de l'Homme, drapeau, devise, etc. Ce n'est pas le cas de tous les pays d'Europe tout aussi attachés aux droits humains, prenons l'Angleterre, ou l'anglicanisme est toujours la clef de voûte symbolique, ce qui relie, donc.
Autant de traditions et de religions, au fond, une par pays pour faire simple. À l'intérieur de ces pays peuvent se déployer d’autres traditions religieuses, divers cultes. Une structure symbolique unifiante par pays, qui antan était sa religion, plusieurs cultes.

Au-delà de cette pluralité complexifiée est le religieux proprement dit, qui lui, est un, en deçà des structures qu'il peut prendre, et qui, on l'a dit, sont plurielles : religions, cultes et traditions diverses. Le religieux en ce sens est ce qui relie à tout un au-delà, ou à des profondeurs, de façon symbolique, relier selon une étymologie (celle de Lactance – IVe s. ap. JC), relire selon une autre, plus ancienne (celle de Cicéron – Ier s. av. JC), relire sa vie, le monde, l'histoire selon une aspiration unifiante.


Trois pôles de la culture : archétypal – prophétique – philosophique

Je vous propose à présent de penser la culture selon trois pôles – cela vaut pour toutes les traditions et civilisations du monde.

Je nommerai ces trois pôles : archétypal – prophétique – philosophique. Ils concernent la culture commune de l'humanité, ils en concernent toutes les traditions, religions et civilisations.

Le pôle archétypal est le pôle qui se rapproche le plus de ce qui concerne l'autochtonie du religieux, on va voir en quoi, sans être étanche, loin s'en faut, aux apports non-autochtones.
J’emprunte le vocable, renvoyant aux archétypes, à C.G Jung, qui lui-même emprunte le terme à Platon. Lesdits archétypes présentés par Jung relèvent de la structure fondamentale des êtres humains, étant inscrits dans l'inconscient, et dans l'inconscient collectif. Ils prennent des figures diverses selon les lieux et civilisations, mais ils ont quelque chose de fondamentalement commun sous ces figures diverses. Ils se déploient dans le rêve et dans les mythes. Ce pôle, archétypal, correspond donc simplement à ce qu'on appelle les religions traditionnelles – je dirais plutôt l'aspect traditionnel du religieux – qui existe sur tous les continents, et qui a sur tous les continents une coloration autochtone, tout en n'étant pas limité à l’autochtonie. Des recoupements d'un pays à l'autre, d'une tradition à l'autre, sont possibles. Ainsi d'Osiris identifié à Dionysos par les Grecs.
C'est ainsi que d'Hérodote (Ve s. av. JC) à Jules César (Ier s. av. JC), on a reconnu sous les figures des dieux et sous les légendes et mythes, l'équivalent d'un pays à l'autre. C’est en ce sens que le pôle archétypal est bien universel. Du chamanisme aux traditions africaines et aux mythes européens, on a affaire à des déploiements divers de la structure archétypale inconsciente des êtres humains, inconscient personnel et collectif. Je vais donner des exemples concrets concernant l’Europe.

Une autre pôle est celui que j'ai appelé le pôle prophétique. Prophétique en ce sens qu'il porte une interrogation permanente sur le pôle archétypal, de l'ordre d'un approfondissement intuitif. Ce pôle est très prégnant dans les traditions se réclamant de la figure biblique d'Abraham, et de ce qu'André Chouraqui a appelé son intuition assumée comme révélation, concernant sa vocation par le Dieu Un, unifié, à un déplacement radical, à quitter ce en quoi il se reconnaît, ou croit se reconnaître pour « aller vers », « aller pour », « aller pour lui ». Les remises en question prophétiques portées à ce pôle ne valent pas négation du pôle archétypal (bien qu'elles connaissent ce risque), ni a fortiori destruction de celui-ci, mais valent en regard des déploiements archétypaux dont le pôle prophétique participe aussi.
Ainsi, ce pôle s'impose de lui-même largement, voire universellement, au-delà de sa sphère d’émission première. Très prégnant dans les traditions se réclamant du personnage d'Abraham, ce pôle est repérable aussi ailleurs. Pour l'Antiquité, on a souvent parlé du zoroastrisme persan, peut-être aussi chez Akhenaton en Égypte, que je situe pour ma part plutôt dans le 3e pôle, le pôle philosophique.

Le pôle philosophique relève, à partir des pôles archétypal et prophétique, d'un processus d'abstraction, d'un dégagement de principes. Avec le risque de perdre de vue l'enracinement archétypal et prophétique de ce travail d'abstraction, voire la négation de leur légitimité. Sous cet angle, l’histoire de l'Europe laisse apparaître que les ruptures entre les trois pôles correspondent à des moments de désintégration dangereux.
Comme figures connues de ce travail religieux de dégagement de principes, je citerai bien sûr Platon et Bouddha, où sur la base de mythes ou d'ascèse religieuse, et par un travail philosophique, se dégage une relecture unifiante du religieux. C'est, me semble-t-il, aussi l'effort de la réforme d'Akhenaton, dont l'échec peut s'expliquer par une insuffisante prise en compte du pôle archétypal, qui est donc revenu avec son successeur comme retour du refoulé.
Je précise que personnellement, la lecture de l'hymne à Aton (parlant par exemple d'Aton faisant croître les fœtus dans les ventres des femmes – auquel le pharaon avait bien remarqué que le soleil n'a pas accès !) m'a convaincu qu'Akhenaton n'est pas un adorateur du soleil, mais que le disque solaire symbolise pour lui le Dieu unique.
On trouve aussi le processus d'abstraction philosophique dans l'art. On peut penser à la statuaire grecque à la recherche de l'archétype de la Beauté. On peut penser aussi aux représentations et à la statuaire de l'art africain, ou aux masques, qui relèvent du travail d'abstraction.

Ce sont donc ces trois pôles que j'aurai en vue dans la lecture du cas européen que je vous propose pour dire que la culture est une et universelle.



Les polarités dans l'univers européen


L'Europe et le pôle archétypal

L'Europe connaît, à l'instar des autres continents, des mythes, enracinés dans un inconscient collectif plongeant en des temps immémoriaux, mais qui n'en sont pas moins toujours présents et actifs. Des mythes, qui selon la caractéristique de ce pôle-là du religieux, ont cette universalité qui les fait se reconnaître dans des mythes d’autres espaces, d’autres provenances, tout en gardant leur coloration autochtone. Ainsi Hérodote, l'historien grec, affirme que si les divinités grecques ont leur origine propre, leurs noms leur viennent d’Égypte, dont elles ont donc reçu l'influence dans l'imaginaire, qui ne les a pas empêchées d'être ancrées aussi dans l’imaginaire autochtone. On sait aussi que les dieux grecs ont leur exact équivalent latin – et là on passe à l'Europe occidentale, qui dans l'Antiquité et au Moyen Âge se distingue par ce que le latin y est la langue véhiculaire. Et l'on retrouve cette caractéristique du religieux archétypal lorsque Jules César dans sa Guerre des Gaules, où il relate sa conquête, fait se recouper les dieux celtes et leurs équivalents romains, qu'il reconnaît sans peine. On voit donc une ligne d'équivalence des divinités, qui va de l’Égypte, et plus haut de l’Éthiopie (comme pour l’Éthiopienne Andromède), à la Gaule et au monde celte, puis germanique. Le tout selon des traditions d'abord orales.
D'où des variantes importantes entre Homère et Hésiode (tous deux du VIIIe S. av. JC), pour les Grecs, puis Ovide (Ier s. av. JC – Ier s. après) pour les Latins. L'oralité est première, et dans un premier temps sans doute primordiale, pour laisser la tradition vivante. C'est ainsi qu'on connaît le cultuel celte surtout par ce qu'en a écrit Jules César : chez les Celtes, il était interdit d'écrire les mystères du religieux oral sous peine de mort – non pas qu'il ne savaient pas écrire !, mais pour garder la tradition vivante.
L'écrit vient ici aussi probablement d’Égypte, réservé aux initiés, dans les hiéroglyphes, de même que les représentations, qui sont à l’origine une forme d'écriture, sacrée comme le nom de hiéroglyphe l'indique. Puis l’Écriture sacrée est devenue livre(s) dans l'héritage juif en premier lieu.

En tout cela, on a une dimension proche du rêve, lieu de la prophétie, qui en Europe occidentale, prend donc ses caractéristiques propres, qui survivent jusqu'aujourd'hui dans des légendes diverses.


Rome face aux Barbares et le pôle philosophique

De longue date, il s'est agi aussi de repenser ce fond archétypal commun au-delà de ses caractéristiques diverses. Cela dans un travail de réflexion et d'abstraction, qui là aussi s'origine, selon les Grecs, en Égypte, à travers l'orphisme et le pythagorisme, reliés aux mystères d'Isis et d'Osiris. Le pythagorisme est l'arrière-plan mystérique des développements de Platon, qui seront décisifs dans la suite des temps, et notamment pour l'Europe occidentale. On pense à Cicéron (Ier s. av. JC) bien sûr, pour le néoplatonisme, mais autres écoles latines, on peut penser à Lucrèce et l'épicurisme, école grecque, comme à Sénèque et au stoïcisme, école grecque aussi, initiée par Zénon de Citium (fin IVe s. av. JC), que les textes d'alors présentent comme un phénicien noir, d’origine égyptienne.
Ce sont là les fondements philosophiques anciens de l'Europe de l’Ouest, à partir desquels l’expansion impériale romaine opère une unification philosophique des traditions diverses et une intégration de celles des Barbares (à savoir ceux dont la langue n'est pas le latin), principalement celtes puis germaniques.
Rome reste la clef de voûte d'une unification opérée dans une violence militaire souvent terrible, qui n'empêche pas les Barbares de finir par s'y reconnaître, à l'appui de l’application politique du travail philosophique de synthèse des traditions archétypales.


Rome et le christianisme (oriental) et le pôle prophétique

Outre ces deux pôles, l'archétypal, autochtone, mais ouvert aux autres influences, et le philosophique qui pour l'Occident s'origine à l’étranger, à l'Est du bassin méditerranéen, en Grèce avec en arrière-plan l’Égypte, un troisième pôle est constituant de l'Europe occidentale, le pôle que j'ai appelé prophétique, ici sous la forme du christianisme, religion orientale, que l'Empire romain adopte au IVe siècle, non sans réticences antécédentes !
Le christianisme y prend sa coloration propre, notamment sous l'angle de la langue véhiculaire latine, alors que le christianisme originel est araméen, et liturgiquement hébraïque, avant de se répandre et de s'écrire dans cette langue universelle des juifs de la diaspora d'alors, le grec. En Occident, ce sera le latin, qui deviendra la langue liturgique après avoir été la langue véhiculaire. La langue de la culture aussi, et de la philosophie occidentale. Figure célèbre, bien sûr, le nord-africain chrétien Augustin, philosophe latin dont la pensée est un pilier essentiel de la pensée occidentale.

Tel est le monde romain, monde impérial qui est la racine de l'Europe de l’Ouest : un empire romain d'origine orientale, grecque, dans sa philosophie, malgré sa capitale en Occident, un empire dont le pilier symbolique et prophétique est le christianisme, religion orientale, qui s'enracine dans le terreau d'un inconscient collectif émergeant dans les mythes et les légendes qui en colorent la spécificité.

La synthèse, l’intégration de ces trois pôles ne se fera pas sans difficultés, conflits et violence.



Conflictualité et processus d'intégration


Prophétique (mission – Martin, Boniface, etc.)

Le pôle prophétique reçu de l'Orient par l'Empire romain d'Occident s'impose certes par sa force propre, en lien avec la profondeur archétypale de l'intuition qui le fonde.
Il n'en reçoit pas moins, après la conversion au christianisme de l'empereur Constantin en 312, et surtout après qu'il soit devenu la religion officielle de l'Empire, en 381, sous Théodose, l'appui de la force, étant devenu la clef de voûte symbolique de la cité, qui donne à terme son soutien aux missionnaires, lesquels ont cependant commencé à œuvrer avec la conversion de l'Empire, avant son appui.
L'identité romaine du christianisme devient rapidement un acquis, au point qu'un père de l’Église comme Orose semble identifier, face aux Barbares, romain, chrétien et homme.
Lorsque Clovis, roi franc, passe au christianisme orthodoxe, en 498, dans une conversion qui ressemble fort à celle de Constantin, il devient ipso facto vassal de l’empereur de Constantinople, avec le titre de « Patrice de Romains » dont l’empereur oriental est alors la figure centrale.

Parallèlement les valeurs humaines du christianisme jouent un rôle certain dans son expansion.
Ainsi, la figure de saint Martin de Tours est remarquable, significative et de la force de ces valeurs, et de sa romanité personnelle. Martin est en effet d'abord soldat romain. C'est comme tel qu'il va offrir, l'image est célèbre, la moitié de son manteau à un pauvre. Comme soldat romain, il est propriétaire de la moitié de son manteau, l'armée détenant l'autre. Il offre donc au pauvre la moitié qui lui appartient.
L'appui du pouvoir civil se confirme plus tard lors de l’Alliance des carolingiens, héritiers de l'Empire, avec les moines anglo-saxons convertis au christianisme romain, qui évangélisent le monde germanique, avec des figures comme saint Boniface. Un christianisme impérial et papal, romain en ce sens désormais, s’opposant aussi bien aux religions archétypales antécédentes, qu'au christianisme peu romanisé des Celtes, des îles britanniques et de la Bretagne.

Il apparaît ainsi que le pôle prophétique est devenu la clef de voûte symbolique de l'architecture civilisationnelle de l’Europe de l'Ouest issue de l'Empire romain. On perçoit aussi que les conflits sont latents avec le pôle archétypal antécédent, qui va bientôt nourrir l’imaginaire d’opposition à la sorcellerie, lieu de survivance des cultes archétypaux pré-chrétiens. Opposition aussi avec le pôle philosophique, la philosophie étant devenue « la servante de la théologie » selon la formule célèbre de saint Augustin.


Philosophique (Antiquité et Moyen Âge – d'Augustin à l'Aristote arabe)

Augustin (Ve s.), évêque d'Hippone, en Algérie actuelle, est un pilier essentiel non seulement de la théologie, mais de toute la philosophie occidentale.
C'est de lui que se réclament tous les penseurs d'Europe de l'Ouest depuis le Haut-Moyen jusqu'aux Réformateurs du XVIe s. inclus, de même que l'âge classique.
Cela vaut, au Moyen Âge, jusqu'à l’organisation de la Cité, au prix de diverses interprétations de son œuvre La Cité de Dieu, interprétations dont certaines fondent ce qu'on a appelé l'augustinisme politique. Quoiqu’en eût pensé Augustin lui-même, on s'est appuyé sur son œuvre pour fonder le pouvoir politique de l’Église romaine.
Et c'est encore en regard de sa pensée que ce pouvoir politique sera vivement contesté au Moyen Âge par les mouvements dissidents divers, dont le plus connu, le mouvement cathare, avec une autre hiérarchie que celle de l’Église catholique romaine, subira des persécutions allant de la Croisade contre les terres d'Oc à la mise en place de l'Inquisition.
L’Église romaine comme ceux qui contestent son pouvoir s'appuient sur la conviction commune que le monde naturel est irrémédiablement corrompu – il est la cité terrestre où, selon la formule d’Augustin, règne l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu, contre la Cité de Dieu où règne l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi. Ce qu'on a qualifié de platonisme chrétien.
Pensée issue de Platon, privilégiant de monde céleste des Idées, Platon dont le disciple dissident Aristote posait que lesdites Idées étaient essentiellement structure de la nature. Nature, c'est-à-dire physique selon le grec. Or le monde latin ignore alors les textes d’Aristote sur la Physique et la Métaphysique, non traduits. Or ils ont été traduits en arabe. Et voilà qu'au XIIIe siècle, alors qu'un dialogue s'est instauré entre le monde latin et le monde arabe, la philosophie d'Aristote et ses commentaires arabes – notamment ceux d'Averroès – sont traduits de l'arabe en latin, inaugurant une véritablement révolution de la pensée, posant une nouvelle perception de la nature, qui débouchera en Occident sur ce qui a été appelé averroïsme politique : si une nature en soi positive existe, peut s'y fonder une réalité politique qui ne dépende pas de l’Église. Ce sont là les premiers linéaments de ce qui deviendra bien plus tard la laïcité... Où le pôle philosophique de la culture acquiert une nouvelle prise de conscience de lui-même, au prix peut-être, à l'appui du pôle prophétique, d'une oblitération du pôle archétypal.


Archétypal (cycle arthurien / « sorcellerie » et psychologie)

Le pôle archétypal renvoie en effet au zones non-rationnelles de nos âmes, à l'inconscient. Et si dans un premier temps se vit une véritable synthèse entre les trois pôles, achevée au XIIe s., cette synthèse va se dissoudre à partir du XIVe s. avant de nouvelles synthèses.
Le XIIe siècle est l'époque de la mise en écrit du cycle arthurien, qui réfère nettement au pôle archétypal. Ce sont, dans le cycle arthurien et la quête du Graal, des éléments importants de la mythologie indo-européenne (Henry Corbin a montré les enracinements jusqu'en Iran du mythe du Graal) – ici sous leur espèce celte –, qui sont relus dans une perspective chrétienne. Où le Graal mythologique devient la coupe recueillant le sang du Christ.
Ce moment de synthèse se dissoudra par la suite, lorsque les survivances mythologiques archétypales deviendront suspectes, poursuivies bientôt au titre d'hérésie – hérésie de sorcellerie en l’occurrence. C'est le moment de la chasse aux sorcières, qui débute au XVe siècle et qui culmine au XVIIe s.
Ce pôle, archétypal, se survivra cependant, à travers un discours symbolique reçu à la Renaissance notamment via la mythologie alchimique, que la psychologie des profondeurs au XXe s., avec C.G. Jung principalement, relira comme expression symbolique, à l'instar du rêve et de la mythologie en général, de l'inconscient, et de l'inconscient collectif.

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Au terme de ce parcours en Europe de l'Ouest, on peut dire que la culture que l'on considérerait comme autochtone y est, comme partout ailleurs, une réalité universelle, les éléments autochtones, expression archétypale relativement spécifique aux différentes traditions ancestrales étant eux-mêmes en participation de cette universalité, évidente dans l'héritage philosophique comme dans les questionnements prophétiques.
C'est bien d'une synthèse qu'il s'agit, via une entrée particulière dans la culture universelle, une synthèse qui est la culture, une synthèse dont, pour l'Europe de l’Ouest, l’œuvre de Dante, au XIVe s., par exemple, œuvre pétrie de christianisme (d'origine orientale), de philosophie aristotélicienne (venue du monde arabe), et de mythologie archétypale, nous donne une superbe expression poétique.


RP,
Colloque de l'UPACEB, Paris, CNAM, 25 septembre 2015