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jeudi 24 mars 2022

"Le mal que vous avez conçu, Dieu l’a pensé en bien"




Deutéronome 7, 1-5 (BFC)
1 Le Seigneur votre Dieu va vous conduire dans le pays dont vous devez prendre possession. À votre approche, il en chassera des populations nombreuses […].
2 Il les livrera en votre pouvoir, vous les vaincrez et vous les exterminerez. Ne concluez aucun traité avec eux et n'ayez pas pitié d'eux.
3 Ne vous alliez pas à eux par des mariages : ne donnez pas vos filles à leurs fils, et ne choisissez pas parmi eux des épouses pour vos fils.
4 Sinon ces étrangers entraîneraient vos descendants à se détourner du Seigneur pour adorer d'autres dieux. Le Seigneur se mettrait en colère contre vous et vous exterminerait sans tarder.
5 Voici au contraire comment vous devez agir à l'égard de ces nations : vous démolirez leurs autels, vous briserez leurs pierres dressées, vous couperez leurs poteaux sacrés et vous brûlerez leurs idoles.

*

Un texte difficile, rebutant pour le lecteur qui l’entendrait sans qu’il soit expliqué.

Un détour est nécessaire pour l’entendre, en regard de ce que l'Écriture est sa propre interprète.

Partons donc de deux autres textes bibliques.
- Le prophète Osée, qui, à le lire (cf. ch. 1, v. 2), semble avoir reçu l’ordre divin d’épouser une prostituée qui le fera souffrir comme Dieu souffre des infidélités commises par son peuple avec ses idoles.
- L'endurcissement du cœur du Pharaon dont le livre de l’Exode (cf. Ex 10, 1) dit expressément qu’il est le fait de Dieu.

Que nous disent ces deux textes, et tant d’autres dans les Écritures ? Que rien de ce qui advient n’échappe à Dieu, pas même les œuvres mauvaises qui se font sous le soleil, pas même le mal. Le livre du prophète Ésaïe le dit en ces termes, littéralement (trad. Chouraqui) : “IHVH-Adonaï, et nul autre, le formateur de la lumière, le créateur de la ténèbre, le faiseur de la paix, le créateur du mal. Moi, IHVH-Adonaï, l’auteur de tout cela  !” (Es 45, 6-7). Non pas que Dieu fasse positivement ce qui est mal, mais que le mal-même, mystérieusement, n’échappe pas à Dieu, le Dieu créateur et bon, le Dieu amour !

En regard de cette conviction, qui est au cœur de l'enseignement biblique, nos textes, Osée 1, 2, Exode 10, 1, ou, on va le voir, Deutéronome 7 (ou le livre de Josué), parlent de vécus humains relus comme n’échappant pas à Dieu.

Inutile de voir dans le mariage d’Osée avec son épouse Gomer les conséquences d’un commandement qui lui aurait été donné par Dieu d’épouser une prostituée ! Le mariage d’Osée est un mariage raté : son épouse le trompe, peut-être même dans le cadre d’un culte idolâtre avec prostitution sacrée… Et Osée souffre, de la même souffrance qui est celle de Dieu, trompé par son peuple avec ses idoles, selon le livre du prophète. Le message du livre d’Osée peut s'illustrer par un moment célèbre de La Femme du boulanger de Jean Giono dans le film de Marcel Pagnol, où le boulanger trompé parle devant sa femme du malheur du chat Pompon trompé par la chatte Pomponette, qu’il invective à la place de sa femme.

Osée n’a pas reçu d’ordre lui demandant d’épouser une femme, Gomer, dont il soit sûr qu’elle le fera souffrir ! Mais le fait de sa souffrance est relu comme n’échappant pas à Dieu. Le livre exprime cela dans toute sa force en disant que, mystérieusement, de façon cachée, Dieu a au fond, mystérieusement, créé cette situation pour exprimer concrètement sa propre souffrance !

De même pour l'endurcissement du cœur du Pharaon : Pharaon s’est entêté tout seul dans son refus de libérer ses esclaves, de laisser aller le peuple de l’Exode, ce qui a tourné en une libération plus éclatante que ce qu’elle eût été sans son entêtement. Le livre de l’Exode en fait une relecture ancrée dans la conviction que rien de cela n’a échappé à Dieu, au point que, au vu du résultat, une libération éclatante du peuple, c’est Dieu lui-même qui a créé cet endurcissement du cœur du Pharaon, pour tourner au bout du compte cet épisode tragique en liberté plus éclatante encore. Comme à la fin du livre précédent l’Exode, la Genèse, le pardon de Joseph devenu Premier ministre d'Égypte face à la méchanceté de ses frères l’ayant vendu comme esclave ressort de sa relecture de ce qui est advenu : “‭Vous aviez médité de me faire du mal : Dieu l’a changé en bien, pour accomplir ce qui arrive aujourd’hui, pour sauver la vie à un peuple nombreux” (Gn 50, 20).

On pourrait ajouter bien des exemples, comme la guerre civile consécutive au dramatique épisode du veau d'or, relue en Exode 32, 27-28 comme ordre de Dieu : "Que chacun de vous mette son épée au côté ; traversez et parcourez le camp d’une porte à l’autre, et que chacun tue son frère, son parent" ! Pour le texte, ce qui s'est passé n'échappe pas au Dieu qui commande d'aimer son prochain comme soi-même (Lv 19, 18).

Revenons donc au Deutéronome…

Après la libération éclatante de l’Exode et après 40 ans d’errance au désert, le peuple s’apprête à entrer dans cette terre où vivait jadis leur ancêtre Abraham, occupée désormais par une population diverse. Le peuple revient, selon ce que disait la Genèse : “à la quatrième génération, ils reviendront ici ; car l'iniquité des Amoréens n'est pas encore à son comble” (Gn 15, 16).

Va commencer une conquête fondatrice, où comme pour la douleur d'une naissance, celle d’un peuple va se faire dans la violence, qui alors fait suite à la violence de la sortie du pays de l’esclavage. Il n’est dans le temps aucun peuple marquant l’histoire qui ne soit né dans la douleur, la violence et le sang. Chose atroce, mais hélas, plutôt constante. La France est née des guerres barbares des Francs conquérant par l’épée des territoires qui deviendront la France. Les empires califaux de même, à la même époque. L’Amérique moderne et libérale s’est bâtie sur une violence qui a fait disparaître quasi totalement les populations amérindiennes. Toutes ces naissances dans le sang ont été chantées dans des épopées glorieuses, la Chanson de Roland, la Sirah califale attribuant à Mahomet lui-même des combats sanglants, les westerns du XXe siècle pour l’épopée américaine. Et on pourrait multiplier les exemples, à commencer par celui de la naissance de la France moderne dans la violence de la Révolution (pour ne pas parler des guerres napoléoniennes).

La naissance de l’Israël ancien n’a pas échappé à cette réalité. L’épopée en est contée notamment dans le livre de Josué, un des livres de la Bible qui procède en outre à une relecture en regard de la conviction biblique que rien n'échappe à Dieu (on pourrait aussi parler de lecture conséquentialiste). Dans cette perspective, le texte du Deutéronome cité en entrée, relecture de ce qui va advenir inéluctablement, une conquête, avec ce que cela porte de violence, ouvre sur l’arrière-plan du changement en bien, par Dieu, de ce que font les hommes, qui reste parfaitement ambigu, pour ne pas dire mauvais.

Dans cette relecture (étymologie du mot "religion"), Dieu apparaît comme maîtrisant, créant même, ce qui est advenu dans l’histoire, ce qui y advient et y adviendra, avec tout ce que cela a eu, a, et aura d'ambigu, ou même mauvais, même si cela est perçu d’abord par les conquérants comme exprimant le souhait de Dieu, tel Abraham entendant d’abord l’élévation d’Isaac (Gn 22), comme un sacrifice littéral.

Dès lors un texte comme celui du Deutéronome cité ci-dessus peut être aussi compris comme parlant du péché originel inéluctable dans la naissance d’un peuple, appelant tout peuple, à commencer par le peuple d’Israël libéré de l’esclavage, à la plus grande humilité : vous êtes nés dans la violence, et même dans la violence que vous avez commise, même si Dieu l'a pensé en bien, s'il y ordonne ce qui advient pour y créer le bien : “Dieu a changé en bien le mal que vous avez conçu, pour accomplir ce qui arrive aujourd’hui”.

C’est de cette façon que se construit l’histoire, que se crée l’histoire dans les mains du créateur, contraignant à la plus grande humilité, et même au repentir (techouva dans l’hébreu), les acteurs de l'histoire.


RP, 24.03.22


mardi 8 mars 2022

La Trinité, d'Origène aux cathares





Origène d'Alexandrie (185 env. - 253 env.) explique, dans son Commentaire du Cantique des Cantiques : « Dieu est Amour absolu et celui qui est de Dieu est Amour absolu. Or qui est "de Dieu", sinon celui qui dit : "Moi, je suis sorti de Dieu et je suis venu en ce monde" ? Si Dieu le Père est Amour absolu, le Fils aussi est Amour absolu. Or Amour absolu et Amour absolu ne font qu'un et ne diffèrent en rien. Il s'ensuit donc que le Père et le Fils sont un et ne diffèrent en rien ». (Com. Cant. Prol 26)

Un siècle avant le Concile de Nicée (325), Origène, fidèle lecteur de l'Évangile de Jean, s’avère ainsi déjà confesser une essence unique du Père, du Fils et de l'Esprit saint (lu plus tard par Augustin comme l'Amour qui lie le Père et le Fils), selon sa lecture du Prologue de Jean — « Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu.‭ Elle était au commencement avec Dieu.‭ […] ‭En elle était la vie, et la vie était la lumière des hommes.‭ La lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point reçue. » (Jn 1, 1-2 & 4-5)

Origène commente : « La noble origine du Fils est manifestée par ces paroles : "Tu es mon Fils, aujourd'hui, je t'ai engendré", prononcées par Dieu pour qui cet aujourd'hui demeure toujours : car en Dieu, il n'y a, je pense, ni soir, ni matin. Mais le temps, si j'ose dire ; coextensif à sa vie sans principe et éternelle, est pour lui cet "aujourd'hui" où le Fils a été engendré : on ne peut donc découvrir ni le début ni le jour de sa génération ». (Com. Jean 1, 204) L'orthodoxie, au Concile de Nicée, appuyée de même sur Jean 1, ne dira pas autre chose : « Origène forge un mot qui devait devenir célèbre dans les controverses théologiques et au concile de Nicée : homoousios, de même nature, d'une substance identique. » (Extrait d'un article publié sur le site du patriarcat copte d'Alexandrie, ici)

« Engendré et non créé, il possède toutes les propriétés du Père. Tout ce qu'il y a de qualités en Dieu (Père), c'est le Christ. La Sagesse de Dieu, c'est lui ; la puissance de Dieu, c'est lui ; la justice de Dieu, c'est lui ; la sainteté, c'est lui ; la Rédemption, c'est lui. Toutes ces propriétés, il me semble, sont devenues subsistantes dans le Logos Unique Engendré. » (Fragm Éphés)

Origène est donc bien lisible de façon tout à fait consubstantialiste : essence unique du Père, du Fils et de l'Esprit saint. Arius, postérieur, pose une hiérarchie des essences là où Origène parle d'un ordre des trois personnes dans la même essence (l'orthodoxie nicéenne ne dira pas autre chose).

Aucune raison non plus de comprendre des héritiers médiévaux d’Origène, tels les cathares (*), comme ariens : le discours catholique du Moyen Âge occidental connaît des glissements tendant à confondre ordre dans la Trinité et hiérarchie de substances, regardant ipso facto l'héritage post-origénien des cathares comme arien, éventuellement par malveillance. Mais rien n'oblige à recevoir une déformation polémique comme une description juste. Au point qu’Origène est une des références d’Athanase !

Il convient d'ajouter qu’il n’est pas juste, et pour Arius et pour les trinitariens, de dire qu’Arius est “trinitaire”, sachant que le terme trinité, trias en grec, signifie littéralement 3 en 1. Or c’est précisément ce qu’Arius refuse. Il soutient au contraire qu’il fut un temps dans la préexistence où le Logos n'existait pas, où seul le Père existait. Puis, le Logos a été créé par le Père. Selon le patristicien JND Kelly, Arius réfère à Origène “spécieusement”, c’est-à-dire de façon fallacieuse. Certes, rien à voir avec les unitariens modernes, mais pas trinitaire non plus. Ça ressemble au fond, mutatis mutandis, aux Témoins de J.

Le problème des Occidentaux est très tôt un risque de modalisme. La théologie orientale, qui maintient dans la Trinité l’ordre qu'oblitère le modalisme, peut apparaître faussement comme “arienne” à un Occident qui risque de glisser au modalisme. Ainsi en a été faussement accusé Origène.

De même les débats concernant les cathares, relatés par des textes de polémistes et de l’Inquisition (taxant les hérétiques d'arianisme, accusation loin d'être aussi fréquente que l'accusation de manichéisme), ressemblent fort à des attaques calomnieuses — mécompréhension ou malveillance ?! Si les cathares savent de quoi ils parlent, il n’y a pas plus de raison d’en faire des ariens que de faire un arien d’Origène, clairement consubstantialiste (c’est-à-dire à l’opposé sur ce point de l'arianisme) ! D’autant que sachant l’hérésie condamnée chez les cathares (dualité de mondes / dualisme), ça n’avait pas grand sens d'en rajouter d'autres, en théologie trinitaire et christologie, qui n'avaient aucune utilité supplémentaire quant à la thèse centrale - à moins de prendre pour argent comptant les caricatures de leurs ennemis.

J’ai rappelé au début de mon livre La papauté, les cathares et Thomas d’Aquin que l'arianisme avait les faveurs systématiques des premiers empereurs chrétiens (et j’ajoute de leurs thuriféraires comme Eusèbe de Césarée) parce que les empereurs espéraient “en-dessous” du Dieu que tout le monde admettait, plusieurs divinités médiatrices possibles : Apollonius de Tyane, le Christ, Mithra, Orphée, les plus grands empereurs, etc. À l’époque, l’arianisme est tout simplement la théologie du pouvoir ! Plus tard, l’Occident (en risque de modalisme) cessera de comprendre la théologie trinitaire (et non-arienne !) des Églises orientales… et sans doute de même, des cathares.

RP, 8.03.22


(*) Cf. Marcel Dando (Cahiers d’Etudes cathares, IIe série n°82, été 1979, p. 20) : « L'hostilité envers Origène a fait que ceux qui se sont inspirés de ses doctrines, les ont étudiées et commentées, l'ont fait dans l'ombre, ce qui a eu pour conséquence que bien des idées qui, chez le Maître n'étaient que des suggestions, des suppositions, ont acquis force de loi et sont devenues catégoriquement hétérodoxes. Il est frappant que l'origénisme qui se retrouve dans le catharisme est à peu de choses près le même qu'aux Ve et VIe siècles. On peut en conclure que c'est le repli de l'origénisme sur lui-même, selon une tradition jalousement conservée dans une ambiance hostile, qui a mis un frein à une évolution qui autrement se serait peut-être produite. »


Articles sur les cathares ICI, ICI, et ICI.


samedi 15 janvier 2022

Providence et/ou prédestination, du côté obscur de la grâce





“La prédestination, seule idée chrétienne encore tentante,
gardait pour [Luther et Calvin] sa double face.
Pour nous, il n'y a plus d'élus.”

(Emil Cioran, Syllogismes de l’amertume, 1952, folio p. 64)


Si la notion de providence précède dans l’Antiquité les développements chrétiens, elle prendra en christianisme l'aspect d’une réparation divine miséricordieuse, par grâce, d’un monde corrompu et d’individus abîmés par une chute originelle ; apparaît en contrepartie une face sombre, terrible. C’est cette face sombre — déployée en des faces sombres, au pluriel, on va le voir (de façon non-exhaustive) — que je vous propose de considérer (sans trop nous y appesantir quand même, le Dieu à prêcher, rappelait Luther, étant celui de la grâce) ; puis nous verrons quelle sortie a pu être envisagée. Il y a du mal dans le monde, qui n’échappe toutefois pas au Dieu que la foi reçoit comme n’en étant pas la source, comme le condamnant au contraire ! Alors dans la prédestination, rien n’échappant à Dieu, la providence trouve son visage miséricordieux face à une dimension des plus sombres. Une citation pour rappeler cela :

« De même que la prédestination est une part de la providence à l’égard de ceux qui sont ordonnés par Dieu au salut éternel, la réprobation à son tour est une part de la providence à l’égard de ceux qui manquent cette fin. D’où l’on voit que la réprobation ne désigne pas une simple prescience ; elle y ajoute quelque chose selon la considération de la raison […]. Car de même que la prédestination inclut la volonté de conférer la grâce et la gloire, ainsi la réprobation inclut la volonté de permettre que tel homme tombe dans la faute, et d’infliger la peine de damnation pour cette faute. » (Thomas d’Aquin, Somme de théologie, I, qu 23, a 3, resp.)

*

La notion de prédestination est un classique, notamment en Occident où elle sera le plus développée. Elle y a été traitée aussi, c’est connu, par Calvin (au point que l’on imagine parfois faussement qu’il l’a inventée !). Calvin (1509-1564) étudie la question dans ses traités de La Congrégation sur l’élection éternelle (1551) et De la prédestination éternelle (1552) ; elle n’occupe que quatre chapitres en fin du livre III de son Institution de la religion chrétienne (IC — éd. de 1559, le thème était absent de sa 1ère édition). Place congrue, donc. Ce qui n’en fait toutefois pas une notion peu importante pour lui : elle est capitale dans les théologies de la grâce comme remède au péché, et donc dans les théologies de la Réforme. Reçue dans plusieurs textes de la Bible, elle est tenue par les Réformateurs comme le pendant inévitable de la gratuité du salut.


Un classique en Occident (chrétien et philosophique)

« Tout l’ensemble du genre humain a été condamné dans sa racine apostate par un si juste jugement divin que même si aucun homme n’en avait été délivré, personne ne pourrait à bon droit blâmer la justice de Dieu. Quant à ceux qui sont délivrés, il fallait bien qu’ils le fussent : pour démontrer, par le nombre plus grand de ceux qui ne l’ont pas été mais qui furent abandonnés dans la plus juste des damnations, ce qu’a mérité la masse entière des hommes, et à quoi aurait conduit, pour les élus eux-mêmes, le jugement de Dieu qui leur était dû, si la miséricorde de Dieu, nullement due, n’était venue à leur aide. » (Augustin, Enchiridion, ch. 99. PL 40, 278)

Lorsque l’Apôtre dit « "Ceux qui ont été appelés selon son dessein" (Ro 8, 28), il s’ensuit manifestement que les autres n’ont pas été appelés selon son dessein. En effet, le mot "dessein" signifie ici la prédestination de Dieu ou encore sa libre élection et délibération, ou son conseil ». (Luther, Commentaire de l’Épître aux Romains, L & F, T. XII, p. 144)

Luther a développé cela au plus précis dans son livre fruit de sa polémique avec Érasme, Du serf arbitre.

Érasme contournait Augustin, que reprenait Luther, en entendant retourner à Origène pour y trouver le libre arbitre mis en question par Augustin… Mais Érasme oublie que si Origène parle de libre-arbitre c’est dans le cadre de sa conception de la préexistence : ce à quoi il l'oppose, c'est au déterminisme (des gnostiques valentiniens voulant trois catégories d'hommes prédéterminés). Le libre arbitre d'Origène ne concerne pas l’humain déchu, mais son âme préexistante. Dans le monde de la chute, on n’en est plus là ! “Je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas”, écrivait Paul aux Romains (7, 19).

On est désormais en proie à la captivité du monde sensible. Est-on si loin de Spinoza écrivant que “les hommes se trompent quand ils se croient libres ; cette opinion consiste en cela seul qu'ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés” ? Est-on si loin, avec le fameux déterminisme de Spinoza, de la notion de serf arbitre ? Pas de ce déterminisme astral des valentiniens que refuse Origène, mais déterminisme psychologique. Cela dit, à la différence d’Augustin ou de Luther et Calvin, ce n’est pas la grâce souveraine qui en libère, mais, pour Spinoza, la prise conscience et la réforme morale, selon que Dieu n’est pas tant transcendant que nature et immanence : Deus sive natura. Tandis que la prédestination parle plutôt d'une libération transcendante par rapport au déterminisme (ce qui en fait un sur-déterminisme, i.e. un indéterminisme !).

Près de deux siècles après Spinoza (1632-1677), Schopenhauer (1788-1860) le cite, entre autres, dans son Essai sur le libre arbitre. Au chapitre 4, intitulé “Tous les grands penseurs se sont rangés à l’idée déterministe”, Schopenhauer énumère : le prophète Jérémie. — Luther. — Aristote. — Cicéron. — Clément d’Alexandrie. — Augustin. — Hume. — Kant. — Hobbes. — Spinoza, etc. (il y en a d’autres encore), qu’il appelle, c’est le titre de son chapitre 4, “Mes prédécesseurs”. Dans cette liste non exhaustive, la spécificité de la doctrine chrétienne, qui dès les premiers siècles, se sépare de l’idée de déterminisme astral, est résumée par le titre de l’ouvrage de Luther Du serf arbitre, titre qu’il emprunte à saint Augustin (dans son traité Contre Julien d’Eclane, un de ses adversaires pélagiens). Le terme d’Augustin repris par Luther, serf arbitre, signifie que notre libre arbitre étant captif du péché, il est au fond illusoire, le péché dont il est esclave fait que le mal-nommé libre arbitre n’est en réalité pas libre, mais serf, esclave.

Encore une fois : un classique, ô combien, on va le voir de plus près. Mais tout d’abord, pour discerner les conséquences de cela :

Un résumé de Karl Barth disant : « La réprobation éternelle de l’homme est, une fois pour toutes, la réprobation subie et par conséquent "rejetée" par Jésus-Christ, en qui Dieu s’est sacrifié lui-même. S’il en est bien ainsi, il est clair que le réprouvé existe par définition d’une manière absolument différente de l’élu. Il est l’homme que le Dieu tout-puissant, saint et miséricordieux, n’a pas voulu. Parce que Dieu est sage et patient jusque dans ce qu’il réprouve, cet homme peut encore exister tel quel, il n’est pas simplement éliminé. » (Karl Barth, Dogmatique, Vol.II, T.2, L&F 1958 liv. 8 p. 446)

Façon de relecture de Calvin (IC III, xxi, 5) : « Nous appelons prédestination le conseil éternel de Dieu par lequel il a déterminé ce qu'il voulait faire d'un chacun homme. Car il ne les crée pas tous en pareille condition, mais ordonne les uns à vie éternelle, les autres à éternelle damnation. Ainsi, selon la fin à laquelle est créé l'homme, nous disons qu'il est prédestiné à mort ou à vie. » Ce qui veut dire que le mal même n’échappe pas au Dieu éternel. Augustin n’a rien dit d’autre.

La froideur apparente du vocabulaire des auteurs que je viens de citer correspond à une mise en ordre systématique de ce qui a déjà été dit par la plupart des théologiens occidentaux, parfois d’une façon moins littérairement précise — mais pourtant déjà clairement défini par le IIe Concile d'Orange.


Le IIe Concile d’Orange (529)

Contre les disciples du moine celte Pélage, qui affirmaient après lui, et contre l’enseignement d’Augustin, que le salut dépend de la volonté et de l’action humaine et contre les « semi-pélagiens », qui tenaient qu’au moins le début de la foi relève d’un acte de la volonté — le Concile d’Orange proclame que le commencement de la foi-même — l’initium fidei — ne dépend que de la grâce.

Car (Canon 1) « Si quelqu'un dit que, par l'offense résultant de la prévarication d'Adam, l'homme n'a pas été tout entier, dans son corps et dans son âme, "changé dans un état pire", et s'il croit que le corps seul a été assujetti à la corruption cependant que la liberté de l'âme demeurait intacte, trompé par l'erreur de Pélage, il contredit l'Écriture qui dit : "l'âme qui a péché périra" Ez 18, 20 et : "Ignorez-vous que si vous vous livrez à quelqu'un comme esclave, pour lui obéir, vous êtes esclave de celui à qui vous obéissez ?" Rm 6, 16 et : "On est esclave de celui par qui on s'est laissé vaincre" 2 P 2, 19. »

Conclusion du Concile, donnée par Césaire d’Arles : « Ainsi, selon les sentences de la sainte Écriture alléguées plus haut et les définitions des anciens Pères, nous devons avec l'aide de Dieu, prêcher et croire que le péché du premier homme a tellement dévié et affaibli le libre arbitre que personne, depuis, ne peut aimer Dieu comme il faut ni croire ni faire le bien pour Dieu si la grâce de la miséricorde divine ne l'a prévenu. C'est pourquoi nous croyons qu'Abel le juste et Noé et Abraham et Isaac et Jacob et toute la multitude des saints d'autrefois, n'ont pas reçu cette admirable foi, dont saint Paul les loue dans sa prédication He 11, 1 (et sq.), par la bonté de la nature donnée primitivement à Adam, mais par la grâce de Dieu. »

Luther et Calvin, comme les Pères, les théologiens médiévaux et les autres Réformateurs et après eux nombre de philosophes et théologiens modernes, s’inscrivent tout simplement dans cet enseignement classique de l’orthodoxie chrétienne occidentale. Les précisions de l’enseignement de Calvin, et de ses successeurs, restent dans cette perspective : dans tous les cas, le mal est un scandale inexcusable, qui encourt la justice de Dieu auquel il n’échappe pas, et donc sa réprobation.

Dieu terrible ? Une alternative rationnelle serait celle d’un autre tenant de l’idée de prédestination, le théologien cathare du XIIIe siècle Jean de Lugio, faisant procéder le mal d’un mauvais principe éternel et étranger à Dieu — prédestination radicale ici : avec deux principes opposés, pour un triomphe final inéluctable du Dieu bon.

Mutatis mutandis, mais toujours dans la volonté d’atténuer le problème, au XVIIIe siècle, un John Wesley, dans le protestantisme, mettra en œuvre l’idée classique de « grâce commune », mais en un sens de préparation universelle à recevoir le salut (de façon assez proche, on trouve en catholicisme des idées similaires chez les adversaires de Pascal et des augustiniens). Cette « grâce prévenante » du méthodisme wesleyen, est différente de la grâce générale ou conservante du calvinisme — qui, elle, est équivalente à la providence qui empêche le monde de sombrer dans le chaos, mais qui n’offre pas le salut.

Toujours dans la perspective d’une alternative, on a aussi envisagé, déjà très tôt dans l’histoire, l’universalisme du salut (remis en honneur aux temps modernes et contemporains) : tout le monde sera sauvé, par grâce, sachant que nul ne peut se prévaloir d’une supériorité spirituelle ou morale sur autrui. Une option qui ne résout pas pour autant le problème de la permanence de la pratique du mal (le mal au paradis ?… Pour que ça recommence !?) — à moins que l’on n’envisage une purification finale, via par exemple des notions comme métempsycose ou purgatoire, ou une élimination finale miraculeuse du mal.


Effets pervers

L’élection qui sauve est foncièrement particulière, concernant les individus, retirés par grâce de la massa perditionis de l’humanité déchue (l'expression est de saint Augustin). Mais la notion connaît aussi, et déjà dans la Bible, une dimension générale ou collective (les bienfaits d’un peuple fidèle, élu en vue de cela, profitent à toute la nation : cf. la prière de Jérémie pour le bien de Babylone). Calvin (IC III xxi, 5-6) mentionne et développe l’idée de l’élection d’Israël, qui peut valoir par analogie pour chaque peuple. Une élection collective qui est avant tout élection à une tâche, élection qui correspond à une vocation dans l’Histoire du salut, laquelle ne dispense pas, au contraire, les individus de leur responsabilité morale. Concernant dans la Bible en premier lieu Israël, elle peut valoir par extension et par analogie pour d’autres nations — parlant alors bientôt de mission.

La question va se poser de façon nouvelle fin XVe début XVIe siècles, avec l’élargissement géographique du monde connu de l’Europe. Et bientôt la notion d’élection collective va dévoiler des effets pervers.

Commençons ce point en citant un texte qui a tout à voir avec l’élargissement du monde, la Très brève relation de la destruction des Indes (1ère publication 1552 à Séville interdite par l’Inquisition en 1659) du dominicain Bartolomé de Las Casas (1474-1566). Quelques extraits :

« L'île Espagnole (Hispaniola) est la première où les chrétiens sont entrés (au "Nouveau monde") et où commencèrent les grands ravages et les grandes destructions de ces peuples […]. Ils ont commencé par prendre aux Indiens leurs femmes et leurs enfants pour s'en servir et en faire mauvais usage, et par manger leur nourriture qui venait de leur sueur et de leur travail ; ils ne se contentaient pas de ce que les Indiens leur donnaient de bon gré, chacun suivant ses possibilités ; celles-ci sont maigres, car ils ne possèdent généralement pas plus que ce dont ils ont besoin d'ordinaire, et qu'ils produisent avec peu d'effort ; ce qui suffit à trois familles de dix personnes chacune pour un mois, un chrétien le mange et le détruit en un jour. Devant tant d'autres violences et vexations, les Indiens commencèrent à comprendre que ces hommes ne devaient pas être venus du ciel…
« Ils embrochaient sur une épée des enfants avec leurs mères et tous ceux qui se trouvaient devant eux. Ils faisaient de longues potences où les pieds touchaient presque terre et par groupes de treize, pour honorer et révérer notre Rédempteur et les douze apôtres ; ils y mettaient le feu et les brûlaient vifs […]. A d'autres et à tous ceux qu'ils voulaient prendre en vie ils coupaient les deux mains, et les mains leur pendaient ; et ils leur disaient : "Allez porter les lettres", ce qui signifiait d'aller porter la nouvelle à ceux qui s'étaient enfuis dans les forêts. […].
« Le soin qu'ils prirent des Indiens fut d'envoyer les hommes dans les mines pour en tirer de l'or, ce qui est un travail intolérable ; quant aux femmes, ils les plaçaient aux champs, dans des fermes, pour qu'elles labourent et cultivent la terre, ce qui est un travail d'hommes très solides et rudes. Ils ne donnaient à manger aux uns et aux autres que des herbes et des aliments sans consistance ; le lait séchait dans les seins des femmes accouchées et tous les bébés moururent donc très vite. Comme les maris étaient éloignés et ne voyaient jamais leurs femmes, la procréation cessa. Les hommes moururent dans les mines d'épuisement et de faim, et les femmes dans les fermes pour les mêmes raisons…
Dire les coups de fouet, de bâtons, les soufflets, les coups de poings, les injures et mille autres tourments que les chrétiens leur infligeaient quand ils travaillaient, il faudrait beaucoup de temps et de papier ; on n'arriverait pas à le dire et les hommes en seraient épouvantés. »


La raison de ce traitement des « Indiens » que dénonce Las Casas s’apparente à une idée d’élection, comme cela apparaît dans la fameuse controverse de Valladolid à laquelle il a pris part pour défendre lesdits « Indiens ». Son adversaire Sepulveda, qui a eu gain de cause, soutient que ce traitement est légitime parce que les « Indiens » ne sont pas à proprement parler des hommes ! (sic), comme le démontre leur idolâtrie (re-sic)… On est au départ d’une attitude qui légitime dès lors le racisme et les théories sur la « hiérarchie des “races” ». Après avoir exterminé les « Indiens », on déportera des Africains en esclavage à leur place, toujours à l’appui des mêmes théories sur la « hiérarchie des “races” ».

Pour en rester à l’effet pervers colonisateur et pour souligner à quel point c’est bien un effet pervers, qui n’a rien à voir avec la notion d’élection enseignée d’Augustin aux Réformateurs, je vais citer à présent un autre dominicain, le Réformateur protestant Martin Bucer (qui a les mêmes convictions que les autres Réformateurs sur la prédestination), collaborateur et maître de Calvin à Strasbourg (Calvin lui a emprunté son ecclésiologie). Bucer écrit un texte qui concerne « les Indiens » d’Amérique. Il date de 16 ans avant le récit de Las Casas. Je le cite :

« On considère la découverte et la conquête de nouvelles terres et de nouvelles îles comme une grande victoire et comme le moyen d'une formidable expansion du monde chrétien. Je pense, moi, qu'elles sont de nature à susciter la colère de Dieu. Car, en réalité, il ne s'agit d'autre chose que d'arracher au pauvre peuple sa vie et ses biens, et finalement son âme, au travers de la foi pleine d'erreurs imposée par les moines.
J'ai entendu Juan Glappion, le confesseur de Sa Majesté l'Empereur, se plaindre devant un groupe d'honorables personnes que, lors de leurs récentes découvertes de territoires, les Espagnols obligeaient le pauvre peuple à leur chercher de l'or et autres choses, en les traitant fort mal. Comme ces malheureux ne supportaient ni les travaux qui leur étaient imposés, ni les tortures qu'on leur infligeait, ils étaient pratiquement voués à la mort.
En ce qui nous concerne, que résulte-t-il de tout cela ? Combien de braves gens ont été sacrifiés, dans toutes ces expéditions maritimes ! On y a gagné beaucoup, mais ce ne sont jamais que des biens matériels, acquis au prix de terribles combats. Pompe et orgueil d'un côté, oppression du pauvre peuple de l'autre. Faire des affaires pour s'emparer de toute la richesse du monde ! On traite arbitrairement ceux qui, en travaillant dur, arrivent à peine à survivre. Et c'est cela qu'on appelle étendre et renforcer la chrétienté ? »
(Martin Bucer, 1538)

Ce qui est dénoncé dans cet ordre des choses, providence et prédestination, sous l’angle de l’idée d'une élection collective, concerne donc tous les peuples… De là à considérer que si les peuples de chrétienté sont élus, que d’autres peuples sont collectivement réprouvés et que suite à cela, s’y appuie l’idée d’une « hiérarchie des “races” », il n’y a qu’un pas que certains franchiront, l’appuyant même, au XIXe et au XXe siècles, sur les théories génétiques de Darwin (Aimé Césaire verra dans le mépris colonial une racine du nazisme) ; ou aujourd’hui, l'appuyant sur la sharia pour disqualifier qui n’est pas membre des élus collectifs, concernant le dernier génocide perpétré à ce jour, contre les Yézidis ! Et vogue la galère — où « Indiens » et autres peuples, colonisés ou autres, deviennent des réprouvés, au fond voués à disparaître devant les « races supérieures » chargées de leur apporter leur lumière (cit. Jules Ferry, digne continuateur de la chrétienté en Tintin chez les « Indiens »)… cela donnant de bons prétextes pour l’exercice du lucre et des bas instincts. On aurait pu aussi parler les millions femmes assassinées comme « sorcières », au fond du fait d’un prétendue supériorité mâle, équivalent de la prétendue supériorité des Européens chrétiens donc élus.

Si on est là totalement en dehors de ce que sont la providence et la prédestination bibliques, il fallait tout de même mentionner cet effet pervers… pour toucher du doigt ce que la remarque de Cioran — « pour nous il n’y a plus d’élus » — peut avoir de pertinent ; et pour entendre pourquoi cet effet pervers de l’élection est préalablement condamné et corrigé entre autres par Calvin pour qui l’élection est toujours en vue de la sainteté ! (IC III, xxii, 3)

*

Allons un peu plus loin. Sachant ce qu’est la prédestination, le rôle qu’elle joue pour les Réformateurs et pour Calvin, la notion pourrait, sous l’aspect négatif, celui de la réprobation, être un pilier de la condamnation des bourreaux (ou des auto-justifiés pour croire n'avoir pas eu de tels ancêtres) — la notion étant loin de justifier quiconque !


Signification de la prédestination pour la Réforme

Il n’y a de réprobation que du mal et de ses auteurs (et qui s’en dirait exempt ?) : il ne faut pas oublier que la réprobation est fonction de la justice de Dieu qui condamne le mal, la grâce étant, elle, fonction de sa seule miséricorde. Pour le christianisme, elle s’opère en Christ, c’est-à-dire en celui qui a subi la violence des hommes. Elle vaut aux élus jusqu’à la persécution a averti Jésus.

Or voilà que, c’est ce qu’il faut percevoir derrière propos de Bucer que nous avons lus : pour fait de témoignage à la grâce gratuite de Dieu se sont déchaînées des persécutions, perpétrées par les mêmes qui procèdent déjà au génocide des « Indiens ». Pareillement, les persécuteurs promettent à celles et ceux qui reçoivent le message de la Réforme, taxés d’hérétiques, rien moins que l’enfer, comme aux « Indiens » déclarés idolâtres et autres « sorcières ». Eux qui, les unes comme les autres, seront persécutés aussi dans les lieux ayant reçu la Réforme !

Avant cela, les Réformateurs pensent à ceux qui sont menacés d’enfer pour cause d’hérésie protestante, et sont dès ce temps-ci privés de toute protection par l’excommunication ! Comme Luther avait été privé de protection civile après sa condamnation. (Nul n’étant parfait, ni à l’abri de ses propres travers, le même Luther deviendra, des années plus tard, peut-être après un AVC au lobe frontal, un violent accusateur des juifs !)

Pour l’heure, à l’instar des « sorcières » et des « Indiens » dénoncés et persécutés comme « idolâtres », les « hérétiques » protestants sont pourchassés. On n'est pas encore en des temps œcuméniques !

Eh bien, dans ce cadre, la prédestination calvinienne dit tout simplement : ne craignez pas ! Ne les craignez pas ! Quand bien même vous êtes excommuniés par les hommes, votre seule foi, votre seule confiance en la grâce de Dieu, qui précède tous les temps, qui précède a fortiori ceux qui vous taxent d’hérésie, cette seule confiance est pour vous le signe que de toute éternité Dieu vous tient en sa garde !

Mieux — et c’est la face dite négative, « l’horrible décret », selon le mot de Calvin, horrible non pas tant au sens d’affreux, qu’au sens selon lequel il est redoutable et propre à faire frémir — ceux qui vous tourmentent, et qui rejettent si manifestement la grâce de Dieu, sont réprouvés pour leur injustice, et ce de telle sorte que leur injustice même, leur endurcissement dans la violence, n’échappe pas au Dieu qui vous tient en sa garde, comme l’endurcissement du Pharaon devenait l’occasion pour le peuple délivré par pure grâce de voir éclater la majesté du Dieu qui, sans tenir compte du mérite, délivre « à main forte et à bras étendu ».

Dieu nous assure de son élection par la seule foi qu’il est fidèle à sa promesse (IC III, xxiv) ; cela contre le décret de réprobation, qui est mystérieux et juste, mais en impasse : en ce sens qu’annoncer à quiconque à voir un signe de réprobation dans son incroyance ou sa mal-croyance serait « maudire plutôt qu’enseigner » (IC III, xxiii, 14).

Aujourd’hui, en nos temps heureusement œcuméniques, la leçon garde son actualité morale et spirituelle : c’est en vue de la sainteté que l’on est au bénéfice de la grâce, pour intercéder devant Dieu même pour les pires persécuteurs comme l’a demandé Jésus, et pas pour se croire permis d’exercer violence et corruption. Et quoi qu’il en soit des épreuves de la vie, c’est à la grâce divine, mystérieuse, qu’il s’agit de recourir pour recommencer quand même contre tout désespoir (c’est la leçon du livre de Job).

En ce monde tragique qui est le nôtre, qui est toujours le nôtre, c'est donc essentiellement d’une doctrine de consolation qu’il est question, considérant qu’il n’y a rien en nous qui puisse acquérir le salut, lequel procède de la grâce seule. On est alors devant une miséricorde perçue comme mystère, contrepartie d’une perdition sans cela inéluctable des êtres humains, « serfs du péché » (péché qui saisit même notre mécompréhension de l’élection pour nous rendre captifs de notre perversion), vraie servitude, selon le titre du traité de Luther emprunté à saint Augustin : le serf arbitre, pendant de la sola gratia — sola fide.




samedi 4 décembre 2021

Cathares. Indices convergents d’une nostalgie d’éternité





Ceux qui ne se sont jamais donné ce nom à eux-mêmes, les cathares, n’existent plus ! Je parle du catharisme historique, disparu comme tel des terres d'Oc au XIVe siècle, quoiqu'il en soit des divers néo-catharismes contemporains. Je rejoins en ce sens René Nelli écrivant en 1968, à l'article "Réincarnation" de son Dictionnaire des hérésies méridionales, à propos de son ami Déodat Roché : "L'opinion de M. Déodat Roché, que la matière elle-même se purifie progressivement, est très séduisante, elle est peut-être vraie, mais ne figure à notre connaissance, dans aucun texte cathare […]". Sur ce point, R. Nelli ne suit donc pas D. Roché, ce qui ne l'empêche pas de lui garder son respect, son amitié, et même, peut-être, d'en être influencé… comme lorsqu'il développe à son tour une philosophie riche, revendiquée dualiste (cf. l'analyse de Michel Roquebert : “‘Introduction à une dialectique du bien et du mal’ ou comment René Nelli entra en catharisme”), philosophie profonde, mais débordant peut-être ce qu'auraient dit les cathares historiques, parlant desquels je reste en retrait de ce que R. Nelli me semble développer, et que l'on retrouve dans la présentation de cette rencontre par l'AEC / René Nelli — que je remercie vivement de m'avoir invité. Ne faisant toutefois pas mienne la réflexion proposée, par ex. sur la limitation de Dieu et la mission de l'humain, j’y vois un des témoignages (avec celui de Roché) d’une pluralité de lectures possibles. Admettre la disparition du catharisme historique induit une nécessaire humilité quant à cette diversité de lectures sur lesquelles peuvent ouvrir les sources.

Par ailleurs, les cathares historiques n'existant plus, il n'y a, en principe, plus d'enjeu actuel… Sinon le respect de leur mémoire. Leur disparition, une sortie de l’histoire en forme d’ironie tragique, scelle définitivement l’écho d’une nostalgie d’éternité… Au-delà de l’actualité de la recherche historique sur l’hérésie médiévale, recherche toujours en cours, cet écho, répercuté de siècle en siècle jusqu’à nos jours comme porte de poésie, a couru en arrière-plan des compréhensions historiennes de l’hérésie. De l’humanisme du XVIe siècle au romantisme puis au surréalisme (où l’on ne peut pas ne pas penser à René Nelli), l’intuition poétique paraît souvent rejoindre ce que l’on sait de l’ancienne hérésie… C’est ainsi qu’on pourrait presque inscrire, mutatis mutandis, Lamartine parmi les héritiers du catharisme.

« Borné dans sa nature, infini dans ses vœux,
L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux ;
Soit que déshérité de son antique gloire,
De ses destins perdus il garde la mémoire ;
Soit que de ses désirs l'immense profondeur
Lui présage de loin sa future grandeur :
Imparfait ou déchu, l'homme est le grand mystère.
Dans la prison des sens enchaîné sur la terre,
Esclave, il sent un cœur né pour la liberté ;
Malheureux, il aspire à la félicité »
.
(Alphonse de Lamartine — dans Méditations poétiques, « L’Homme »)

Voilà qui est presque cathare ! Si ce n’est que, pour les cathares, ce souvenir des cieux n’est pas spontané. Nous avons oublié le paradis céleste duquel, suite à une faute indicible, nous sommes déchus, désormais exilés dans nos « tuniques d’oubli » — c’est le nom que les cathares donnent à nos corps temporels. La mission de l’Église cathare, qui, selon sa foi, lui a été confiée par le Christ venu dans le monde sans y être déchu, fut de réactiver la mémoire perdue en communiquant le don de l’Esprit saint, par le « consolament », via l’imposition des mains des « bons-hommes », appelés aussi « parfaits », notamment par les Inquisiteurs, mais peut-être pas uniquement par eux (cf. Jean Chassanion, Histoire des Albigeois, 1595, rééd. 2019, Brenon, Jas, Poupin, éd. Ampelos, qui renvoie à Paul, par ex. 1 Co 2, 6 : « c'est une sagesse que nous prêchons parmi les parfaits »)… lesquels Inquisiteurs sont parvenus à leurs fins : les « parfaits » cathares ont été exterminés jusqu’au dernier : reste-t-il alors un salut, une consolation, une voie de retour au paradis céleste ?…

Remarquons que chez Lamartine, le souvenir perdu est imprécis. Il hésite : mémoire d’un destin perdu ? Désir en forme de présage d’une future grandeur ? Contraste en tout cas que cette nostalgie en regard de l’épreuve d’une prison des sens enchaînant l’humain sur la terre…

On a là une porte d’entrée remarquable pour parler des cathares. Cette dualité qui est entre l’intuition confuse de notre éternité et le malheur de notre esclavage corporel, sensoriel, qui accentue notre aspiration à la félicité, est l’essentiel du fameux dualisme cathare.

Que de caricatures n’en a-t-on pas fait — notamment via le non moins caricatural qualificatif : « manichéens », synonyme pour les médiévaux, et parfois les modernes, de cathares ; ou pour les deux termes, synonyme d’hérétiques, tout simplement, au Moyen Âge (et « hérétiques » est le terme le plus employé alors).

Cela sans compter que le catharisme ignore tout de la religion manichéenne, l’usage qui est fait du nom de cette religion dont les cathares ne se réclament pas est de toute façon déjà lui-même une caricature où ne se seraient pas reconnus les manichéens…

À savoir : « manichéisme » — c’est-à-dire simplisme outrancier, qui ne sait voir qu’en contraste. Doublement caricatural donc que de considérer que c’est là le dualisme cathare — puisque, sans compter que ce simplisme n’est pas la religion manichéenne, les cathares, par dessus le marché ne se réclament pas de cette religion.

Le dualisme dit « cathare » est, en ce sens seul de l'intuition d'un au-delà de nos limites (sachant que par ailleurs pour les cathares, contrairement aux romantiques, la nature relève du Mauvais), celui qui est au cœur du poème de Lamartine, entre autres romantiques — car on pourrait en citer d’autres, qui rejoindraient même plus précisément encore le fameux dualisme cathare.

Je pense à Baudelaire :

« Une Idée, une Forme, un Être
Parti de l'azur et tombé
Dans un Styx bourbeux et plombé
Où nul œil du Ciel ne pénètre ;

Un Ange, imprudent voyageur
Qu'a tenté l'amour du difforme,
Au fond d'un cauchemar énorme
Se débattant comme un nageur,

Et luttant, angoisses funèbres !
Contre un gigantesque remous
Qui va chantant comme les fous
Et pirouettant dans les ténèbres ;

Un malheureux ensorcelé
Dans ses tâtonnements futiles,
Pour fuir d'un lieu plein de reptiles,
Cherchant la lumière et la clé ;

Un damné descendant sans lampe,
Au bord d'un gouffre dont l'odeur
Trahit l'humide profondeur,
D'éternels escaliers sans rampe,

Où veillent des monstres visqueux
Dont les larges yeux de phosphore
Font une nuit plus noire encore
Et ne rendent visibles qu'eux ;

Un navire pris dans le pôle,
Comme en un piège de cristal,
Cherchant par quel détroit fatal
Il est tombé dans cette geôle ;

— Emblèmes nets, tableau parfait
D'une fortune irrémédiable,
Qui donne à penser que le Diable
Fait toujours bien tout ce qu'il fait ! »

(Dans Les fleurs du mal, « L'irrémédiable », première partie)

*

Il m’a semblé falloir partir des romantiques (on va y revenir, et dire leur intérêt) ; commencer par là pour déjouer la tentation consécutive à une approche récente, très à la mode (en tout cas jusqu’à il y a peu), réputée incontournablement universitaire — qui nous rendrait presque impossible, ne serait-ce que faute du temps pris à s’y appesantir, de parler de théologie cathare —, approche, dont il faut pourtant parler, au moins brièvement.

Cette approche est basée sur de légitimes considérations de critique historique, initiées au départ par des René Nelli, Jean Duvernoy, ou encore Anne Brenon, Michel Roquebert, etc. (au bénéfice notamment de la découverte de sources provenant des cathares eux-mêmes), tous admettant la réalité de l'hérésie médiévale. Puis, depuis la toute fin des années 1990 et le début des années 2000, la critique a fini par aller parfois jusqu’à mettre en question la réalité de ladite hérésie, à commencer par son nom « cathare », en tout cas pour les terres d’Oc, célèbres pour avoir été victimes de la Croisade albigeoise. Cette récente « nouvelle critique » (qui en cela rejoint sans le savoir la conviction des anciens réformés languedociens) s'appuie sur le fait indubitable qu'on doit recevoir avec prudence ce que les ennemis d'un mouvement, religion ou secte, en ont dit. Cela vaut pour les cathares, les bogomiles, ou d'autres, quant à ce que leurs ennemis ont dit d'eux ou de leurs supposées ascendances et généalogies.

Cela admis, on doit constater que ladite nouvelle critique, revendiquée « déconstructiviste », tient peu compte du fait que l'on connaît depuis déjà plusieurs décennies des sources (publiées de 1885 à 1960) émanant des hérétiques eux-mêmes (des travaux récents, comme ceux du colloque de Carcassonne-Mazamet de 2018 l'ont reconfirmé) : un Nouveau Testament occitan (dit de Lyon), trois rituels (deux rituels occitans, un accompagnant le NT de Lyon et un le recueil de Dublin — lequel est accompagné de développements théologiques, notamment sur le Notre Père — ; et un rituel latin dit de Florence), deux traités de théologie (un de Florence, le Livre de deux Principes (LDP) — accompagné du rituel de Florence — (cf. les récents travaux critiques de David Zbiral) ; et un Traité anonyme — cf. infra). On pourrait mentionner aussi le texte bogomile Interrogatio Iohannis, (cf. les travaux d'Edina Bozoky) que René Nelli a justement placé aussi (avec ses deux versions — latines) dans ses Écritures cathares, en 1959, rééd. Anne Brenon 1995. On reviendra à ce que les textes proprement cathares permettent de percevoir de l'hérésie. La théologie similaire des deux traités, un italien, le LDP, un référant à l'Occitanie, le Traité anonyme, et la présence de trois rituels similaires accompagnant des textes de nature différente (NT, LDP, glose du Pater), permet de dégager des éléments de théologie et de pratique religieuse partagés, et donc une unité trans-régionale.

Avant d’en venir à la théologie des cathares, telle que leurs textes nous permettent de la discerner au-delà de toutes les nuances internes qui lui confèrent une pluralité, en-deçà d’une réelle, quoique plurielle, unité rituelle (dont le cœur symbolique est le consolament/um — cf. infra), nous ferons d'abord un petit détour, de quelques mots, pour signaler l’usage du terme « cathare » (par les théologiens catholiques médiévaux, cherchant plus de précision que n'en donne le seul terme hérétiques) et la référence à la chose, concernant les terres d’Oc, dès le XIIe siècle.

Cinq citations, par ordre de « préséance » : concile / pape / consultant conciliaire / deux hérésiologues médiévaux :

1) Le Concile de Latran III (1179). Il réunit environ 200 pères conciliaires. Il se tient en trois sessions, en mars 1179. Convoqué par le pape Alexandre III. Pour Rome, XIe concile œcuménique : les 200 pères viennent de toute la chrétienté occidentale (plus l’un d’eux qui est Grec) et sont co-auteurs des canons, témoins donc d’une large connaissance de ce qui y est affirmé sur l’hérésie que le concile (c. 27) nomme, entre autres, « cathare », appliquant à l'Occitanie un terme apparu une décennie et demi avant en Rhénanie sous la plume du bénédictin Eckbert de Schönau (cf. infra).
Canon 27 : « Comme dit saint Léon, bien que la discipline de l’Église devrait se suffire du jugement du prêtre et ne devrait pas causer d’effusion de sang, elle est cependant aidée par les lois des princes catholiques afin que les hommes cherchent un remède salutaire, craignant les châtiments corporels. Pour cette raison, puisque dans la Gascogne et les régions d’Albi et Toulouse et dans d’autres endroits l’infâme hérésie de ceux que certains appellent cathares, d’autres patarins, d’autres publicains et d’autres par des noms différents, a connu une croissance si forte qu’ils ne pratiquent plus leur perversité en secret, comme les autres, mais proclament publiquement leur erreur et en attirent les simples et faibles pour se joindre à eux, nous déclarons que eux et leurs défenseurs et ceux qui les reçoivent encourent la peine d'anathème, et nous interdisons, sous peine d'anathème que quiconque les protège ou les soutienne dans leurs maisons ou terres ou fasse commerce avec eux. […] »
J’ai donné la version retenue par les plus récents critiques : Norman P. Tanner (1990), Giuseppe Alberigo (1994), etc.
Une autre recension de ce canon 27, donnée par le déjà ancien Dictionnaire des Conciles de l’abbé Migne (1847), plus brève, lit : « […] nous anathématisons les hérétiques nommés cathares, patarins ou publicains, les Albigeois et autres qui enseignent publiquement leurs erreurs, et ceux qui leur donnent protection ou retraite, défendant, en cas qu'ils viennent à mourir dans leur péché, de faire des oblations pour eux, et de leur donner la sépulture entre les chrétiens. […] ».
Ici « les Albigeois et autres » résument la géographie plus détaillée des régions infestées dans le Midi occitan par l’hérésie des « cathares, patarins ou publicains »
 : plus tard, « albigeois » est devenu un qualificatif d’hérésie. La recension plus détaillée, qui mentionne donc « la Gascogne et les régions d’Albi et Toulouse et […] d’autres endroits » infestés par l’hérésie, est attestée par Alain (de Lille) de Montpellier, présent au concile (cf. infra). Dans tous les cas, et toutes les recensions, le mot « cathare » vise notamment l’Albigeois.

2) Le pape Innocent III. Il confirme cet usage du mot cathare pour les hérétiques du Midi. Le 21 avril 1198, il écrit aux archevêques d’Aix, Narbonne, Auch, Vienne, Arles, Embrun, Tarragone, Lyon, et à leurs suffragants évoquant, je cite, « ceux que dans votre province on nomme vaudois, cathares (catari), patarins… ». Texte dans Migne, Patrologie latine, t. 214, col. 82, et dans O. Hageneder et A. Haidacher, Die Register Innozens’III, vol. I, Graz/Cologne, 1964, bulle n° 94, p. 135-138 (cit. Roquebert).
(L’historienne anglaise Rebecca Rist, relevant que les papes dénoncent en conciles et synodes clairement les cathares comme infestant la région de Toulouse, Carcassonne et Albi sans instrumentaliser cette menace dans leurs autres courriers, note que s'ils avaient inventé ce groupe comme une menace, ils auraient utilisé plus fréquemment et plus grossièrement la peur de cette hérésie.)

3) Alain de Lille, ou de L'Isle (en latin : Alanus ab Insulis), ou de Montpellier (Alanus de Montepessulano). Né probablement en 1116 ou 1117 à Lille et mort entre le 14 avril 1202 et le 5 avril 1203 à l'abbaye de Cîteaux, il est un théologien français, aussi connu comme poète.
Il a assisté au IIIe Concile du Latran en 1179. Il habite ensuite Montpellier, où il vit hors de la clôture monacale, et d’où il dédicace son œuvre à Guilhem VIII, seigneur de Montpellier ; il prend finalement sa retraite à Cîteaux, où il meurt en 1202.
Cf. son De fide catholica contra hereticos (1198-1202) et son Liber Pœnitentialis (1184-1200).
« Au livre III du Liber Pœnitentialis paragraphe 29, allusion est faite à ceux qui favorisaient l'hérésie. C'est une reprise des prescriptions du 3e Concile de Latran (1179), c. 27 qui visait explicitement les Cathares, Patarins ou Poplicains, de la Gascogne, des environs d'Albi, de Toulouse, et "autres lieux". Sous les noms divers que prennent les tenants de la secte, suivant les régions semble-t-il, se cache la même hérésie : le catharisme. Qu'Alain ait jugé bon de reprendre cette prescription du concile de 1179 laisse supposer qu'il se trouvait dans une province telle que la Narbonnaise où il pouvait constater les ravages causés par l'hérésie comme aussi les complicités qu'elle rencontrait. Alain insère aussi la condamnation des Aragonais, Navarrais. Gascons et Brabançons. formulée par le même canon du Concile de Latran […] » (Cit. Jean Longère, Le Liber Pœnitentialis d’Alain de Lille, p. 217-218).
Cf. sa Somme quadripartite, Contre les hérétiques, contre les vaudois, contre les juifs, contre les payens [« quadripartite » i.e. pour Alain comme pour les autres polémistes, les cathares sont distingués des vaudois] – in Patrologie latine t. 195. Cathares = « chatistes » (Duvernoy, cf. infra) – Alain : « on les dit "cathares" de "catus", parce qu'ils embrassent le postérieur d'un chat en qui leur apparaît Lucifer ». (P. L., t. 210, c. 366).

4) Le Liber contra Manicheos (XIIIe s.). Michel Roquebert : « le "Livre contre les Manichéens" attribué à Durand de Huesca […] est la réfutation d’un ouvrage hérétique que l’auteur du Liber prend soin de recopier et de réfuter chapitre après chapitre ; l’exposé, point par point, de la thèse hérétique est donc présenté, et immédiatement suivi de la responsio de Durand. […] le treizième chapitre du Liber est tout entier consacré à la façon dont les hérétiques traduisent, dans les Écritures, le mot latin nichil (nihil en latin classique) ; les catholiques y voient une simple négation : rien ne… Ainsi le prologue de l’évangile de Jean : Sine ipso factum est nichil, "sans lui [le Verbe], rien n’a été fait". Les hérétiques, en revanche, en font un substantif et traduisent : "Sans lui a été fait le néant", c’est-à-dire la création visible, matérielle et donc périssable. […] "Certains estiment que ce mot ‘nichil’ signifie quelque chose, à savoir quelque substance corporelle et incorporelle et toutes les créatures visibles ; ainsi les manichéens, c’est-à-dire les actuels cathares qui habitent dans les diocèses d’Albi, de Toulouse et de Carcassonne… […]" » — texte édité par Christine Thouzellier, Une somme anti-cathare: le Liber contra manicheos de Durand de Huesca, Louvain, 1964, p. 217. » (L’attribution à Durand est contestée par la chercheuse A. Cazenave.)

5) « On a confirmation, précise aussi M. Roquebert, à la fois de l’emploi du mot cathare à propos des hérétiques languedociens, et de sa signification générique, puisqu’il s’adresse aussi aux cathares d’Italie et "de France", dans la Summa (1250) de Rainier Sacconi ; après avoir dénoncé les erreurs de l’Église des Cathares de Concorezzo, l’ancien dignitaire cathare repenti, entré chez les Frères Prêcheurs, titre un des derniers paragraphes de son ouvrage : Des Cathares toulousains, albigeois et carcassonnais. Il enchaîne : "Pour finir, il faut noter que les Cathares de l'Église toulousaine, de l’albigeoise et de la carcassonnaise tiennent les erreurs de Balesmanza et des vieux Albanistes" » etc. (« Ultimo notendum est quod Cathari ecclesiae tholosanae, et albigensis et carcassonensis tenent errores Belezinansae. … », Summa de Catharis, édit. Franjo Sanjek, in Archivum Fratrum Praedicatorum, n° 44, 1974.)

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Époque moderne : des albigeois aux cathares ; de la Réforme aux romantiques. Une évolution terminologique : en réflexion et revendication mémorielles (cf. les travaux de Michel Jas), les protestants, à partir du XVIe siècle, préfèrent le terme régional « albigeois », pour éviter la connotation manichéenne de « cathares » (cf. Chassanion, Histoire des albigeois, cit. supra). On pourrait noter que l'approche récente à laquelle je faisais allusion, après s’être modérée, se rapproche assez de cette première apologétique protestante qui assimilait volontiers cathares et vaudois. Jusqu’à ce que, contre les protestants revendiquant cette ascendance, l’apologétique catholique (cf. Bossuet, 1688) reprenne le médiéval « cathares » en synonyme de l’équivalent « manichéens » ; puis l’historien protestant strasbourgeois Charles Schmidt concède la réalité dualiste de l’hérésie et emploie pour sa part comme synonymes les termes « cathares ou albigeois » (1849) — le fait qu’il enseigne à Strasbourg (à la faculté de théologie protestante) a induit depuis quelques années, de façon un peu rapide, l’idée que le terme « cathares » aurait été au Moyen Âge exclusivement germanique. (Ici aussi on retrouve nos critiques contemporains ne retenant que l'ancienne apologétique protestante, attribuant à Schmidt l'origine de l'usage du mot cathares pour désigner les albigeois.)

Au XXe siècle, la norme universitaire (héritée de Bossuet et Schmidt) incontestée jusqu'à sa mise en question (dans les années 1960-1970) par Nelli et Duvernoy et dans leur lignée, est que les cathares sont une secte importée d'Orient, remontant (via des généalogies précises tracées par les ennemis des hérétiques, et donc à recevoir avec prudence), aux manichéens, ou à la gnose, ou au marcionisme passant par les pauliciens d'Arménie, etc. S’imposent alors à nouveau les termes « cathares », voire parfois simplement « manichéens » (Runciman) (ces termes sont par ailleurs revendiqués par les néo-cathares) ; cela jusque dans les années 1980-1990, où réapparaît le terme désignant souvent les cathares d’Oc au Moyen Âge : « hérésie » (cf. la revue Heresis), terme qui tend à s’imposer en parallèle avec un retour d’ « albigeois ». Les deux dernières décennies renouent avec le mot cathares, fût-ce, mettant en cause leur existence, en usant de guillemets. Auparavant, le pasteur Napoléon Peyrat (proche des romantiques pour sa part) avait repris le terme « albigeois » (1870), tout en ouvrant à la revendication romantique de cathares « johanniques », voire « manichéens ».

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Revendication romantique. Revenons donc à nos romantiques. Nous rapprochant un peu plus que Lamartine des cathares, Baudelaire ajoute à celui-là cette conviction concernant notre sens de notre déchéance, de notre exil dans le temps : cette « fortune irrémédiable, qui donne à penser que le Diable fait toujours bien tout ce qu'il fait ! » C’est que donc, pour Baudelaire, comme pour les cathares, la main du diable y est pour quelque chose. Le diable est pour quelque chose dans notre engloutissement dans l’oubli de notre éternité. Avec un Néant qui n’est autre que Mal, comme le disaient déjà les cathares.

La mémoire de notre éternité est alors devenue tourment — « la conscience dans le Mal », dit Baudelaire en fin de son poème. Le tourment comme dernier signe d’un souvenir perdu, comme englouti dans le fleuve « bourbeux et plombé où nul œil du Ciel ne pénètre » (Baudelaire, ibid.)… Où les témoins de cette mémoire perdue furent voués, sont voués, à leur engloutissement dans l’oubli, devenu l’oubli même de la mémoire de leur existence, allant aujourd’hui parfois jusqu’à la négation de leur existence, phénomène qui a pris récemment cette ampleur nouvelle, écho à une tentation récurrente qui faisait déjà dire à E. Delaruelle dans les années 1960 : « il n’y a jamais eu de bûcher à Montségur » ! Effet de la volonté de leurs bourreaux d’éradiquer jusqu’à la mémoire des cathares, ne laissant que leur propre lecture de la foi de leurs victimes, anticipant un doute portant jusqu’à leur existence ! Or l’ironie veut que cette tentation reprenne l’affirmation tragique qui est au cœur de la pensée cathare ! La mémoire perdue, au point de n’être plus conçue. Où la conviction cathare nous apparaît comme moins étrangère que prévu. On en retrouve l’équivalent, en des aspects significatifs, au cœur du romantisme.

Mais laissons encore un instant les romantiques, ou plutôt constatons qu’ils sont les témoins modernes d’une autre mémoire perdue — celle, ignorée plus que jamais dans la mise en doute en cours, de tout un aspect du christianisme antique, dont les cathares sont comme une dernière trace… Pour des traits durcis, certes, mais qui n’en correspondent pas moins à quelque chose d'un christianisme universel des origines, sous l’angle d’une autre compréhension de la chute, d’un sens de la chute que nous avons perdu.

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L’hérésie n’est pas dénoncée en Occident avant l’an mil
— et même avant le milieu du XIIe siècle pour le catharisme proprement dit (sous ce nom repris depuis le Concile de Latran III).

Aux alentours de l’an mil, on a les premiers bûchers d’hérétiques, que les textes appellent volontiers manichéens. Puis les traces de l’hérésie disparaissent pour un siècle — tout au long de la réforme dite grégorienne durant laquelle la papauté et notamment le pape Grégoire VII qui donnera son nom à la réforme, reprend les revendications, les exigences de plus de pureté de l’Église, qui sont celles des hérétiques. Plusieurs historiens y ont vu un rapport avec la disparition momentanée de l’hérésie.

Au XIIe siècle, les cathares apparaissent dans les textes, selon ce nom jamais revendiqué par les hérétiques, mais que leur donne en 1163 un clerc allemand, l’abbé Eckbert de Schönau. Selon Duvernoy, ce nom de « cathare », donné en Rhénanie aux hérétiques vers 1150 (selon la précision chronologique donnée par Ch. Thouzellier) et mentionné peu après par Eckhert de Schönau, aurait pour origine le mot allemand Ketter, Ketzer, Katze, le chat (un article ultérieur, de Laurence Moulinier — « Le chat des cathares de Mayence », in Retour aux sources, Picard, 2004 —, donne, à nouveau, raison à Duvernoy). Étymologie germanique que connaît Alain de Lille (P.L. 210, 366), et qu’il traduit pour le Midi languedocien. On l’a cité : « on les dit “cathares”, de catus, parce qu'ils embrassent le postérieur d'un chat en qui leur apparaît Lucifer ». Pour Duvernoy, ces hérétiques « ne sont autres que les gens du Chat, les “chatistes”, dirions-nous » (Annales du Midi, 87, n° 123, 1975, p. 344 ; La religion…, p. 303). Où il apparaît que le terme le plus fréquent pour le Midi occitan, « hérétiques », est bien un équivalent du stigmatisant « cathares », parallèle à l’équivalent germanique « ketzer » (hérétique) qu’Eckbert s’efforce de rattacher à un courant manichéen dénoncé par saint Augustin comme « cathariste », en référence au grec « catharos » / purs (on pourrait aussi parler de l’assonance avec l’italien « gazzari », ou avec « patarins » et « pataria », laquelle à Milan fut un temps alliée de Grégoire VII !).

Les hérétiques en question sont combattus alors principalement par les cisterciens, avec Bernard de Clairvaux : on les trouve sous sa plume dès 1145.

Plusieurs textes indiquent que les hérétiques en question en Occident connaissent au moins dès la seconde moitié du XIIe siècle un lien ecclésial avec l’hérésie bogomile qui va de la Bulgarie à Constantinople et jusqu’à la côte adriatique, notamment la Bosnie. Un de ces textes évoque un « concile » cathare réuni en 1167 à St-Félix dans le Lauragais près de Toulouse en présence d’un évêque bogomile, Nicétas — il s’agit de la Charte de Niquinta, à l’authenticité régulièrement contestée depuis 1967 puis tout aussi régulièrement réhabilitée (dernier cas : colloque de Nice, 1996, Inventer l’hérésie ?, actes en 1998, et réhabilitation par J. Dalarun et D. Muzerelle, L'histoire du catharisme en discussion, 2001). Selon ce document, en présence de Nicétas et avec son aval sont délimités des évêchés cathares occidentaux. D’autres traces du lien bogomilo-cathare existent, notamment en Italie, lieu refuge des persécutés occitans (cf. supra, Rainier Sacconi).

L’hérésie bogomile était signalée, elle, en Orient chrétien depuis le milieu du Xe siècle, soit un siècle avant les premiers bûchers en Occident et plus de deux siècles avant la rencontre de St-Félix.

L’importance — et l’irréconciliabilité avec Rome — de l’hérésie cathare, en Occident, est devenue telle que Rome juge bientôt nécessaire de déclencher une Croisade, en 1209, contre les terres de Toulouse et Carcassonne où l’hérésie est devenue la plus prospère, y étant, de fait, tolérée. Croisade déclenchée au motif officiel de l’assassinat sur les terres d’Oc, du légat pontifical, Pierre de Castelnau.

Auparavant la prédication anti-cathare s’est développée, d’abord de la part des cisterciens, mais elle n’a pas eu le succès escompté. Puis un ordre a été créé à ce propos : les dominicains, que rejoindra Thomas d'Aquin, préoccupé par l'hérésie au point de fonder, via des emprunts aux philosophes arabes, une nouvelle philosophie chrétienne de la création. Parmi les mouvements prédicateurs anti-cathares ou concurrents, mentionnons aussi les vaudois et les franciscains.

De ce côté (parfois côté franciscains spirituels), surtout côté vaudois, qui seront interdits et connaîtront la persécution à leur tour, on assiste par la suite à un rapprochement d’avec les cathares (dans ce qu’on a appelé solidarité hérétique).

La croisade, à laquelle dans un premier temps la royauté française ne se joint pas — avec un Philippe Auguste qui, c’est le moins qu’on puisse dire, traîne les pieds ; seuls des vassaux s’engagent —, déclenchée par le pape Innocent III, signe le fait que l’hérésie trouve une obédience non-papale, alternative, témoin supplémentaire de la référence bogomilo-orientale : l’hérésie, dans une perspective héritée de la réforme grégorienne, consistant à s’écarter de la soumission à Rome (cf. a contrario les tentatives diplomatiques d’Innocent III vers les dirigeants de la Bosnie bogomile !).

La croisade prospère dans un bain de sang. Le massacre de Béziers est resté célèbre avec son fameux « tuez-les tous Dieu reconnaîtra les siens » prononcé par le nouveau légat du pape, le cistercien Arnaud Amaury. On a glosé sur l’authenticité de la déclaration, pour l’admettre finalement, au moins en substance : c’est bien dans les textes cisterciens qui en font la louange qu’on la trouve (cf. Jacques Berlioz, Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens, Toulouse, Loubatières, 1994).

Raimond VI, comte de Toulouse (dont la dynastie est suspecte pour Rome depuis la 1ère Croisade) finira par être destitué au profit du croisé Simon de Montfort. Le transfert d’autorité est entériné par le IVe concile de Latran, en 1215. Mais le comte jusque là légitime, de la dynastie des Raimond, ne l’entend pas de cette oreille. Le fils de Raimond VI, Raimond VII réintégrera son titre au traité de Paris après la croisade royale lancée en 1226 par Louis VIII. Le traité de Paris, ou de Meaux, ou Meaux-Paris, passé sous Louis IX (saint Louis), scellera les conditions de la défaite et de la réintégration de Raimond VII de Toulouse.

Cela débouchera sur le rattachement, ou faut-il dire l’annexion, l’intégration en tout cas, du comté de Toulouse au Royaume de France, via mariage : il est prévu par le traité qu’Alphonse de Poitiers, le frère du roi de France Louis IX, épouse la fille et seule héritière du comte de Toulouse Raimond VII, Jeanne de Toulouse. À la mort d’Alphonse, en 1271, Toulouse entre définitivement dans le domaine royal.

Les cathares, eux, n’ont pas disparu pour autant, et se sont réorganisés, dès la capitulation de Raimond VII en 1229, en Église clandestine ayant son siège sur la butte de Montségur, qui sera défaite en 1244 au prix du bûcher, devenu célèbre, des 225 « parfaits » qui y sont réfugiés.

Auparavant, puisque la croisade, qui a abattu Toulouse, n’est pas pour autant venue à bout de l’hérésie, on a organisé la répression. Moment significatif : la création de l’Inquisition pontificale, en 1233, par le pape Grégoire IX. Sa gestion est confiée principalement (mais pas uniquement) aux dominicains (Dominique n’en est évidemment pas le créateur : il est alors déjà mort ! — depuis 1221).

L’Inquisition, au prix d’un « travail » redoutable, véritable prodrome des totalitarismes modernes, instaurant la suspicion et la délation, viendra à bout du catharisme, malgré la persévérance d’une hérésie qui parvient même à se revivifier sous l’impulsion notamment et avec la prédication des frères Authié. Mais en 1321, avec le bûcher du dernier parfait, c’en est fini de l’hérésie, même s’il reste encore des croyants — même si une Église se survit encore en Bosnie jusqu’au XVe siècle, où elle sera engloutie dans les conquêtes turco-musulmanes.

*

Le symbole de la mort du dernier parfait vaut qu’on s’y arrête.

En citant les poètes romantiques, j’ai signalé cet aspect important de l’hérésie qui est dans cette notion de mémoire perdue — quand leurs ennemis ont voué les cathares à une disparition telle qu’elle atteint jusqu’à la mémoire de leur existence ! (La créativité poétique qui permet de pressentir, chez un Peyrat par ex., des fulgurances insoupçonnées de l’hérésie, est aussi celle de René Nelli, qui lui, était proche des surréalistes, proximité qui a contribué à faire sortir les études cathares « officielles » de l’impasse universitaire d’alors, qui figeait l’hérésie médiévale dans une stricte filiation de type manichéen).

Distordus par des caricatures floutant la réalité, les cathares furent pour une bonne part témoins d’un christianisme ancien, disparu. La figure la plus célèbre en est Origène, qui vivait en Égypte à Alexandrie aux IIe-IIIe siècles, premier théologien chrétien à avoir eu une influence universelle. Origène enseignait, comme plus tard les cathares, que nos âmes préexistaient dans le paradis céleste et que suite à un péché, commis dans ce paradis, elles sont déchues dans des corps terrestres, nos corps, lieu de leur châtiment.

Cet enseignement, très largement répandu dans l’Église ancienne, a fini par être marginalisé, et même condamné (officiellement en 553, 5e Concile œcuménique — Constantinople II) puis recouvert par d’autres explications du récit de la chute, et notamment d’autres explications des tuniques de peau dont sont revêtus Adam et Ève suite à leur faute. L’enseignement officiel cesse bientôt d’y voir nos corps temporels. Mais parmi les courants chrétiens qui l’avaient fait leur, tous n’abandonnent pas l’enseignement sur les tuniques de peau, ces tuniques d’oubli de notre éternité perdue (selon une lignée de lecture de la Genèse que l'on trouve déjà dans l’enseignement rabbinique et midrashique). — Voir sur la filiation « typologique » (Duvernoy) origénienne, les travaux de Dando et Duvernoy.

C’est probablement là qu’il faut chercher l’origine du catharisme — et de son équivalent bogomile de la Bulgarie à la côte adriatique : des chrétiens attachés à un ancien enseignement.

Un enseignement chargé de potentialités dualistes (mais pas manichéennes proprement dites pour autant) que dénonceront ses ennemis. Une dualité entre notre éternité perdue et l’enfer récurrent, ou à tout le moins le purgatoire de notre ici-bas, de notre triste condition terrestre.

Toute la question est alors : comment s’en libérer, comment réintégrer la mémoire perdue de notre éternité ? La réponse des cathares : par le don du Saint Esprit qui nous fait partager la lumière du Christ, venu vers nous depuis ce paradis céleste dont lui n’est pas déchu (de là les remarques des ennemis des cathares sur ce qui serait leur « docétisme » : l’idée que le Christ n’ait pas revêtu, sinon en apparence, la même chair que nous — qu’on peut aussi entendre simplement comme christologie haute, de fait privilégiée en Orient chrétien).

Pour ce qui nous concerne, nous recevons donc cette lumière apportée par le Christ, par le don de l’Esprit saint. Ce don est signifié par l’imposition des mains d’un « parfait » — d’un « bon-homme », ou d’une « bonne-dame », comme les appellent leurs croyants (parler d’ « hérésie des bons-hommes » pourrait donc sembler pertinent, mais reste insuffisant, puisque tous les hérétiques ne sont pas « parfaits »).

Le rite de cette imposition des mains, signe du baptême spirituel, on l'a évoqué, est appelé le consolament en occitan, consolamentum en latin — on pourrait traduire « consolation » en français (c’est le centre symbolique qui identifie le catharisme dans son unité rituelle). Interprétation de la promesse de Jésus : je vous enverrai le consolateur, à savoir l’Esprit saint, de la part du Père.

Le don de l’Esprit comme baptême spirituel, fait accéder au statut de « parfait », appelant à vivre désormais une ascèse de type monastique. Jusque là les croyants cathares vivent comme tout un chacun.

Ce don de l’Esprit saint, ce baptême spirituel, est la seule voie du salut — jusque là nous demeurons englués dans l’oubli de notre véritable nature, jusque là nous prenons pour réalité ce qui n’est qu’illusion, création du diable menteur : la vie terrestre, la vie de ce monde.

Le consolament est la porte de la réintégration de la mémoire perdue, la porte des cieux, la porte du paradis oublié, la porte du salut. Si seul un « parfait » peut conférer le sacrement de ce baptême spirituel… on mesure les conséquences tragiques de la mort du dernier parfait d’Occitanie connu, Bélibaste, brûlé en 1321. Plus de catharisme possible dès lors… et si les cathares avaient raison, plus de salut possible non plus !…

Ne serait-ce pas ce qu’ont dit nos poètes ?

Je reprendrai ici L’Irrémédiable de Baudelaire, en sa deuxième partie :

« Tête-à-tête sombre et limpide
Qu’un cœur devenu son miroir !
Puits de Vérité, clair et noir,
Où tremble une étoile livide,

Un phare ironique, infernal,
Flambeau des grâces sataniques,
Soulagement et gloire uniques
— La conscience dans le Mal ! »


R.P., Niort, Association Guillaume Budé, 12 février 2020,
Carcassonne, Association d'Études du Catharisme / René Nelli,
4 décembre 2021 (version imprimable)
(Reprise et développement d'une intervention du 12.02.2020)


Articles sur les cathares ICI, ICI, et ICI.


vendredi 19 novembre 2021

Cathares. Des réformés du XVIe s. à l’école "déconstructiviste"





Synodes réformés de la fin du XVIe s.

Dès la deuxième moitié du XVIe s., les synodes réformés de Nîmes, en 1572, et de Montauban, en 1595, considèrent la question albigeoise d’une façon qui rejette la dénonciation catholique faisant des albigeois des manichéens, des cathares. Aucune raison pour nos synodes d’accorder un crédit démesuré aux descriptions qu’en donne une Église qui les persécutait, et qui persécute les réformés à leur tour. En ce sens précurseurs ignorés du courant dit déconstructiviste du XXIe s., les réformés du XVIe s. ne vont pourtant pas jusqu’à considérer que la faible fiabilité à leurs yeux du discours catholique implique, comme pour les « déconstructivistes » d’aujourd’hui, une mise en doute de l’existence même de ceux que Rome considère comme ayant été hérétiques.

Il ne s’agit pas pour nos réformés languedociens d’apologétique « occitaniste », ni même simplement « occitane ». Les réformés d’alors, dans la ligne de Calvin et Théodore de Bèze, ont clairement fait le choix du français et des capétiens. Il ne s’agit pas non plus de se chercher de glorieux ancêtres martyrs. Ils connaissent des martyrs, et en grand nombre, parmi leurs contemporains. En outre, concernant les références médiévales, nous sommes, en cette deuxième moitié du XVIe s., en pleine époque orthodoxe du calvinisme, choix très clairs pour les premiers pasteurs, formés à Genève : les références médiévales sont à chercher plutôt du côté de la théologie catholique médiévale que de l’hérésie : Calvin, dont l’Institution de la religion chrétienne dédicacée à François Ier existe en français mais pas en occitan, y rejette explicitement l’hérésie des cathares et cite abondamment comme référence leur ennemi Bernard de Clairvaux. Le tout avec une mise en valeur de la Création qui inscrit la théologie de Genève dans la suite de l’aristotélisme médiéval, aristotélisme très net chez Théodore de Bèze, qui le rapproche plus de Thomas d’Aquin que des cathares ! Ce sont là les maîtres des pasteurs comme Chassanion, qui optant pour le titre « albigeois », évitent ainsi la stigmatisation comme cathares de ceux chez qui ils voient l’équivalent des vaudois.

Car cependant, les décisions synodales réformées languedociennes sont empreintes de la conviction qu’il y avait antan une réelle Église valdo-albigeoise, les réformés du XVIe s. assimilant vaudois et albigeois comme deux branches du même mouvement. Or ils n’ignorent pas que leurs coreligionnaires réformés de Provence de d’Italie sont issus de l’Église vaudoise, ralliée, selon des décisions prises par leurs prédicateurs, les « barbes », à l’Église réformée. Ce sont pour eux juste des faits qui viennent appuyer leur conviction : une mémoire vive même si en partie oubliée, déformée, etc. Faits : ralliement des vaudois par le biais de leurs « barbes », constat de points communs avec le discours réformé : par ex. rejet de la transsubstantiation, de la revendication catholique d’être l’ « Église sainte », etc. Fait contemporain du ralliement des vaudois et mémoire orale et textes aujourd'hui perdus (outre des textes occitans comme la Canso, qui nous sont parvenus) qui renforcent cette conviction — voir les références au colloque de Montréal, à la chronique de Guillaume de Puylaurens (cf. ici les travaux de Michel Jas, Anne Brenon, etc.).

Bref, il y eut bien, elle s’est intégrée à l’Église réformée côté est du Rhône, une structure ecclésiale réelle, même si elle fut différente. Et de préférence, fin XVIe et XVIIe, pas épiscopale (ce qui en passant constitue un indice en faveur de l’authenticité de la Charte de Niquinta : jamais au XVIIe s. des réformés français n’auraient légitimé leur Église en inventant des ordinations d’évêques, comme les catholiques !). Pour les réformés du XVIe et XVIIe s., ceux qu’ils perçoivent comme une antécédence médiévale de leur foi ne sont pas des hérétiques cathares, mais des chrétiens albigeois : ils rejettent a priori le qualificatif général d’hérétiques (c'est-à-dire qui diverge de ce que l'autorité romaine détermine — et donc vocable des procès d'Inquisition) utilisé préférentiellement pour désigner les albigeois par les catholiques médiévaux, et donc ils rejettent le terme de manichéens, de toute façon trop précis pour les catholiques eux-mêmes, raison probable de l'émergence du terme intermédiaire « cathares », ni trop vague comme « hérétiques », ni trop précis comme « manichéens », pour désigner quand même ce qui caractérise le manichéisme, le dualisme.

Discours polémique que les réformés rejettent, discours qui vient trop évidemment d’une Église persécutrice. Ici aussi, les « déconstructivistes » contemporains rejoignent sans vraiment le savoir les anciens réformés, mais allant un pas plus loin, puisque pour eux l’Église catholique persécutrice ajoute à la violence la perversion d’inventer une hérésie pour persécuter une population qui n’avait rien d’hérétique !

Si les anciens réformés avaient été jusqu’à croire à une telle perversion, on est fondé à penser que l’œcuménisme contemporain n’en serait pas où il en est ! Pour les premiers réformés, peu suspects de philo-catholicisme, ralliement des vaudois, textes à présent perdus et mémoire orale assoient leur double conviction : le discours catholique est calomnieux, les anciens albigeois ont réellement existé. Voir au sujet de la mémoire orale les travaux de Michel Jas. Nier sa validité quand l’essentiel des textes écrits vient des vainqueurs revient, en les privilégiant, à appuyer une histoire des puissants. Phénomène similaire pour l’Afrique, où les tenants de l’histoire écrite par les colonisateurs débouchent sur l’affirmation que « l’Afrique n’a pas d’histoire » qui ne relève de l'invention en miroir d’une réalité due aux seuls vainqueurs. (L’intéressant site « Le catharisme : une historiographie difficile » consacré à la controverse historiographique se trompe quand on y lit que ceux qui ne rallient pas les thèses « déconstructivistes » risquent « de donner raison à l’adage "L’Histoire est écrite par les vainqueurs" » : c’est l’inverse qui est vrai !)


L’évêque Bossuet

Bossuet, en regard du matériau polémique et inquisitorial médiéval dont il dispose, entreprend de réfuter la conviction protestante selon laquelle les albigeois n’étaient pas cathares, mais plutôt une aile, du côté ouest du Rhône, globalement similaire à celle nommée vaudoise du côté est, Provence et Italie du Nord. Pour Bossuet, l’idée d’une même réalité valdo-albigeoise est erronée.

Avec Bossuet, est clairement confirmé le fait que les controverses historiographiques modernes autour de la question albigeoise-cathare relèvent du conflit catholiques-protestants. C’est bien dans son Histoire des variations des Églises protestantes (1688) que l’on trouve ce point sur ceux qui sont bien, pour lui, des cathares : le but de son ouvrage est de montrer que la diversité protestante est signe d’erreur, la vérité étant pour lui dans la fixité permanente d’une Église catholique romaine, qui, pense-t-il, n’a jamais varié ni évolué (l’idée actuelle d’un développement dogmatique du catholicisme est due à Newman, au XIXe s.)

Avec la malveillance du polémiste, Bossuet s’appuie sur le fait que les protestants considèrent les albigeois comme entrant dans une pré-réforme du même type que celle dans laquelle ils placent les vaudois, pour considérer, ce que ne faisaient pas les protestants, que parmi les doctrines protestantes, se trouve donc aussi le manichéisme qu’il prête aux hérétiques médiévaux : les albigeois dont se réclament les protestants réformés français étaient bien, soutient-il, des manichéens, c’est-à-dire des cathares (il emploie les deux termes, privilégiant le premier, soulignant mieux le dualisme qu’il leur prête).


Charles Schmidt

Les protestants s’en tiennent à leur position jusqu’à Charles Schmidt, luthérien, professeur d’histoire à la faculté de théologie protestante de l’Université de Strasbourg. Il est le premier protestant à concéder aux catholiques, dans la ligne de Bossuet, que les albigeois, tout en représentant, comme le disaient les réformés d’alors, une protestation morale à l’instar des vaudois, étaient aussi cathares, c’est-à-dire dualistes, « manichéens ». Le titre de son livre le dit : Histoire et doctrine de la secte des cathares ou albigeois (1849). Façon de coup de tonnerre chez les protestants, occasion de triomphe pour les catholiques !

Contrairement à ce qui se répète et se colporte de nos jours dans la plus récente école historiographique (cf. infra), ce n’est pas Schmidt qui a inventé l’application d’un terme germanique, « cathares », aux albigeois. Ce terme, évoquant le dualisme, a toujours affleuré, comme soupçon (malveillant selon les protestants avant Schmidt), puis comme affirmation (Bossuet).


Néo-manichéens

Après Schmidt, il devient difficile aux protestants de soutenir encore que les albigeois n’étaient pas cathares. Mais on n’est plus, comme aux XVIe et XVIIe siècles, à l’époque de l’orthodoxie réformée. Apparaissent dans le cadre d’un protestantisme romantique et d’un libéralisme en plein développement, des défenseurs d’un albigéisme éventuellement « manichéen », c’est-à-dire cathare. Le mot n’est pas nouveau, mais ne fait plus peur. Le terme albigeois reste préféré : ainsi L’histoire des albigeois (1870) du pasteur Napoléon Peyrat — qui ouvre la possibilité de compréhension de l’albigéisme comme johannique, avec tout ce que, pour lui, le terme porte d’ouverture gnostique, et donc de type éventuellement manichéen.

Sur cette base, apparaîtra une lignée de néo-cathares, de mouvances diverses, souvent maçonniques — jusqu’au XXe s., avec entre autres, Antonin Gadal, et surtout, figure importante dans cette lignée, Déodat Roché, se réclamant d’un néo-manichéisme qu’il trouve dans la pensée anthroposophique de Rudolf Steiner. Apparaîtra plus tard (fin XXe) un néo-manichéisme néo-marcionite, avec Yves Maris (et aujourd’hui Éric Delmas — qui est loin d’être la seule figure néo-cathare contrairement à ce que semble dire le site controverses-minesparistech.fr).

On l’a compris, dans cette ligne-là, on est sorti du protestantisme…


Universitaires classiques

La perspective de Bossuet, confortée par les travaux de Schmidt, s’impose comme discours universitaire « officiel ». Mais la nouvelle école (cf. infra) se trompe : tout ne vient pas de Schmidt, on vient de le voir. Mais à partir de lui, d’où cette erreur à son sujet, le catharisme est manichéen, persécuté trop violemment certes, mais pas indûment. C’est là le discours normatif, conforté par les découvertes de sources nouvelles au XXe s. (notamment par Antoine Dondaine, o.p.), qui vaut jusqu’à la fin du XXe s. — avec une propension à tracer une généalogie faisant remonter les cathares à autant de mouvements dualistes antiques et orientaux, faisant oublier ce que Schmidt maintenait encore, et que l’historien italien Raffaelo Morghen soulignera à nouveau dans les années 1950 : le catharisme est aussi, pour lui, avant tout, une protestation morale autochtone. On est à l’époque où même le monde anglo-saxon, dont le protestantisme a souvent maintenu, jusqu’à récemment, la thèse classique réformée, privilégiant le vocable « albigeois », n’hésite plus à parler de Manichéens médiévaux, selon le titre du livre (1947) de l’historien Steven Runciman.


Perspective critique, deuxième moitié du XXe s.

Un courant critique à l'égard de ce discours universitaire devenu « officiel » apparaît dans les années 1960-1970, issu au départ des réflexions et études menées autour de Déodat Roché, prenant au sérieux, dans une perspective philosophique et poétique, via la lignée surréaliste, la thématique dualiste, ainsi René Nelli. Contrairement au discours universitaire « officiel », des plus négatifs à l’égard de la pensée dualiste attribuée aux cathares, on considère ici qu’une telle philosophie ne vaut pas disqualification.

Une approche qui libère dès lors les possibilités de critique du discours officiel d’alors, sans pour autant emboîter pleinement le pas aux études qui ont rendu cette critique possible. Une figure centrale se dégage : Jean Duvernoy. Il faut aussi nommer ici Michel Roquebert et la chartiste Anne Brenon, sans compter bien d’autres encore travaillant selon cette perspective.

Duvernoy effectue dès les années 1970 une synthèse et un développement de ces nouvelles perspectives et des remises en question de l’école universitaire « officielle » d’alors… ce que plusieurs de ses représentants vont très mal recevoir.

Duvernoy pose dès les années 1970 des points essentiels, admis par tous depuis, sans que son dû lui soit rendu : les cathares, nommés ainsi par leur ennemis, sont bien chrétiens, et ne se veulent que chrétiens. Il soutient que le terme savant cathare apparaît pour la première fois en Rhénanie (en 1165, sous la plume de l’abbé Eckbert de Schönau). Ce qui vaut à Duvernoy des attaques vigoureuses de la part des universitaires d’alors. Il se fait régulièrement taxer d’historien régionaliste amateur (il est en effet juriste de formation, docteur en droit et habitait… Toulouse. La chercheuse honoraire au CNRS Annie Cazenave rappelle aujourd’hui qu’un juriste n’est pas si mal placé pour étudier des textes juridiques comme les procès d’Inquisition…)


École « déconstructiviste »


Sans toujours le reconnaître, ni peut-être même le savoir, le courant récent dit « déconstructiviste » reprend depuis la toute fin du XXe siècle des points essentiels de Duvernoy : les hérétiques sont chrétiens et le mot « cathare » pour les désigner est apparu en Rhénanie (son extension n’étant pas pour autant due à Schmidt, quoiqu’en dise le « déconstructivisme ». Elle est déjà médiévale). Cela dit, cette nouvelle école va beaucoup plus loin, reprenant le doute des premiers réformés quant à la fiabilité du discours catholique sur les « dissidents », mais poussant le doute jusqu’à l’hypercritique, allant jusqu’à considérer que l’hérésie a été finalement « inventée » par l’Église catholique (allant donc aussi bien plus loin que les réformés du XVIe s.).

Cela dit, au-delà des points communs avec la première perspective critique à l'égard du discours universitaire majoritaire antécédent (poussés cependant bien plus loin), ce récent courant universitaire, « déconstrutiviste », conserve des points communs avec les « classiques » universitaires.

Par exemple les attaques de la nouvelle école universitaire contre les travaux de Duvernoy et de la mouvance qui en est issue, autour des travaux promus par Anne Brenon ou les recherches de Michel Roquebert, ces attaques sont les mêmes que celles de l’ancien discours universitaire : ils sont considérés comme historiens amateurs régionalistes. Mais là où pour l’ancienne école, Duvernoy était un historien amateur régionaliste parce qu’il mettait en question la certitude d’alors selon laquelle les cathares étaient manichéens, les « modernes déconstructivistes » les considèrent comme historiens amateurs régionalistes parce qu’ils critiquent l’ancienne école, mais sans aller jusqu’à nier l’existence de leur objet commun d’étude. Bref côté universitaires « classiques », l’amateurisme consistait à critiquer leur conviction que les cathares existaient vraiment, comme manichéens, côté universitaires « modernes déconstructivistes », l’amateurisme consiste à n’aller pas assez loin dans la critique de la vision « classique », ou « traditionnelle » (ce qui conduit le site controverses-minesparistech.fr à considérer à tort Duvernoy, Roquebert, Brenon comme « historiens traditionnels » !).

La « nouvelle école » universitaire fait un pas de plus que les universitaires « classiques » toutefois : elle affirme régulièrement que ce sont les critiques de ceux qu’ils classent à tort dans « l’ancienne école » qui les attaquent « de façon indigne » : en bref les « modernes déconstructivistes » se disent accusés de nier la violence catholique, bien qu’ils n’indiquent jamais précisément où ils sont accusés, sauf citations tronquées ou erronées, et surtout ne répondent pas sur le fond. Remarquons qu’une telle attaque de la part des critiques « non-déconstructivistes » serait non seulement un contresens, mais un contresens contre-productif : le « déconstructivisme » non seulement ne nie pas la violence catholique, mais sa logique, au contraire, l’accentue !

Au-delà des points communs avec les premiers réformés et avec les travaux de Duvernoy, Roquebert, Brenon, etc., le courant « déconstructiviste », sur la base d’un a priori hypercritique, déborde donc les démarches de ses prédécesseurs. Cela en se basant sur le fait que la plupart des documents qui nous sont parvenus viennent de l’Inquisition et des polémistes catholiques. Quid toutefois des textes venus hors du cadre catholique ? Par exemple le rituel cathare de Dublin, recueilli dans une collection de textes vaudoise, équivalent et du rituel de Lyon accompagnant un Nouveau Testament occitan, et du rituel de Florence, trouvé celui-ci dans un cadre catholique et accompagnant un traité cathare, le Livre des deux Principes.

Un tel traité, le Livre des deux Principes, si évidemment cathare mais retrouvé (par le P. Dondaine) dans une bibliothèque catholique (dominicaine), de même que, entre autres, le Traité anonyme inséré dans un Contra Manicheos où le polémiste s’efforce de réfuter le traité qu’il nomme manichéen ou aussi cathare, posent la question du visage de l’Église véhiculé par le courant « déconstructiviste ». Apparaît une Église catholique bien plus perverse que ce qu’ont jamais pu concevoir les premiers réformés. Les textes de théologie cathare en question, ont, dans une perspective « déconstructiviste »,
- soit été forgés par des théologiens catholiques « inventant l’hérésie » pour mieux persécuter,
- soit sont issus, comme en miroir, de la violence catholique qui aurait fini par faire naître une hérésie de gens croyant ce qu’on leur imputait et le développant théologiquement !

À moins d’admettre que les textes catholiques, moins pervers tout de même que dans l’idée d’une telle invention, digne des pires dystopies totalitaires (on trouve cela dans le roman 1984 de George Orwell !), n’allaient pas aussi loin dans la paranoïa et visaient une hérésie existant bel et bien avant qu’ils ne l’inventent… Une hérésie ayant une théologie dont ils ont gardé des traités, et qu’ils ont appelée manichéenne ou cathare. Le concile de Latran III, pour classifier ladite hérésie, comme concile œcuménique pour Rome, étendrait à la chrétienté entière ce vocable issu des travaux d’Eckbert de Schönau, sur la base éventuellement d’un vocable évoquant le chat (cf. Duvernoy) : « cathares »… Sauf, évidemment, si Eckbert lui-même fait partie du « complot », forgeant à partir d’écrits des Pères de l’Église une hérésie inexistante auparavant…


RP, 31.08.2020


Articles sur les cathares ICI, ICI, et ICI.