<script src="//s1.wordpress.com/wp-content/plugins/snow/snowstorm.js?ver=3" type="text/javascript"></script> Un autre aspect…

dimanche 13 juillet 2014

"Ne les craignez donc pas !"




Jérémie, 20, 7-13
10  J’entends les propos menaçants de la foule - c’est partout l’épouvante : "Dénoncez-le !" - Oui, nous le dénoncerons ! Tous mes intimes guettent mes défaillances : "Peut-être se laissera-t-il tromper dans sa naïveté, et nous arriverons à nos fins, nous prendrons notre revanche."
11  Mais le SEIGNEUR est avec moi comme un guerrier redoutable ; mes persécuteurs trébucheront et n’arriveront pas à leurs fins. Ils seront couverts de honte - ils ne réussiront pas. Déshonneur à jamais ! On ne l’oubliera pas.
12  SEIGNEUR tout-puissant, toi qui examines le juste, qui vois sentiments et pensées, je verrai ta revanche sur eux, car c’est à toi que je remets ma cause.
13  Chantez au SEIGNEUR ! Louez le SEIGNEUR ! Il délivre la vie des pauvres de la main des malfaiteurs.


Matthieu 10, 26-33
26  "Ne les craignez donc pas ! Rien n’est voilé qui ne sera dévoilé, rien n’est secret qui ne sera connu.
27  Ce que je vous dis dans l’ombre, dites-le au grand jour ; ce que vous entendez dans le creux de l’oreille, proclamez-le sur les terrasses.
28  Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme ; craignez bien plutôt celui qui peut faire périr âme et corps dans la géhenne.
29  Est-ce que l’on ne vend pas deux moineaux pour un sou ? Pourtant, pas un d’entre eux ne tombe à terre indépendamment de votre Père.
30  Quant à vous, même vos cheveux sont tous comptés.
31  Soyez donc sans crainte : vous valez mieux, vous, que tous les moineaux.
32  Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, je me déclarerai moi aussi pour lui devant mon Père qui est aux cieux ;
33  mais quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai moi aussi devant mon Père qui est aux cieux."


*

« Ne les craignez donc pas ! » — « Ne craignez pas » — « Soyez donc sans crainte » : le leitmotiv revient trois fois dans notre passage de l’Évangile de Matthieu.

Sachant la façon dont ils ont traité le maître (tel est l’arrière-plan), sachant cela :

« Ne les donc craignez pas », dit Jésus une première fois :
— Ne craignez pas de dire la parole pour laquelle vous êtes envoyés ; même si, et notamment face aux menaces, ce n’est pas facile.
Ne craignez pas, car tout sera dévoilé :
— l’enseignement d’abord confidentiel (éventuellement au désert) — est appelé à devenir culte public (dans un temple ouvert sur la ville, sans la menace de trouver une foule ennemie et hargneuse à la sortie) ;
— mais aussi, peut-être, c'est cela aussi qui sera dévoilé, le cœur des persécuteurs : la justice de Dieu est là comme instance suprême, par delà les tribunaux des persécuteurs. Dans la foi en Dieu, ne craignez pas.

« Ne craignez pas », a donc souligné Jésus, les menaces des persécuteurs, qui n’ont de pouvoir, au pire, que sur la vie terrestre.

Voilà qui est pour nous d’une actualité criante ! Nous avons besoin d’entendre ces paroles, n’est-ce pas ? Nous sommes en effet en grand danger ! Vous le savez comme moi. Nous chrétiens, protestants, en France au XXIe siècle sommes particulièrement menacés ! Menaces terribles ! Par exemple : on risque de nous trouver ringards… Peu de doute, on croit en effet de moins en moins. Oui, on risque bel et bien de nous trouver ringards… Crainte ridicule, je ne vous le fais pas dire ! Eh bien, après tout, nous avons du coup peut-être particulièrement besoin d’entendre cette parole : « ne craignez pas ».

Face à la crainte, la vraie menace est peut-être celle qui rend captives nos imaginations. Nous avons tous fait cette expérience : fermer les yeux aux moments les plus redoutables d’un film d’épouvante. La peur est pire : pouvoir terrorisant de l’imagination.

Cela vaut aussi pour la douleur, au point qu’un écrivain du XXe siècle — Emil Cioran — a pu dire que les douleurs imaginaires sont de loin les plus réelles puisqu’on en a besoin au point de les inventer. Peut-être en sommes-nous là. Gens d’une civilisation de l’image — et donc de l’imagination, bardée de peurs imaginaires. Gens d’une civilisation du virtuel au point que nous finissons par confondre virtuel et réel — à juste titre quand le virtuel devient notre seul réel. Quand le virtuel devient l’amorce de l’entrée dans le réel.

Quand le virtuel et l'imaginaire se confondent, ce qui n'est pas si faux, avec le réel. Un peu comme les guides habiles font visiter aux touristes du château d’If la cellule, présentée comme réelle, du tout imaginaire comte de Monte-Christo d’Alexandre Dumas ! Ou comme certains amateurs d’ésotérisme cherchent vraiment — comme des archéologues ! — la coupe du saint Graal, mythique symbole d’un roman médiéval…

Pour en rester à notre époque, il semble que l’absence de menace réelle, l’absence de ce piment du danger réel dans nos vies et nos fois, nous précipite dans l’imaginaire, bien plus redoutable que le réel, imaginaire où le simple risque de passer pour ringard, nous paralyse bien au-delà que la menace de la persécution réelle, qui n’a pas entravé le témoignage de nos ancêtres spirituels.

« Ne craignez pas » vaut peut-être donc à plus forte raison, en ce qui concerne les temps et lieux comme les nôtres où il n’y a pas, du moins en Occident, de menace physique, cela vaut pour les menaces des chercheurs de poux dans la tête et autres chicaneurs ou moqueurs. Qui au pire nous imposent, c'est vrai, des tracasseries administratives. Particulièrement agaçantes certes, et contre lesquelles il faut certes se faire entendre.

*

Et si, du coup, les prophètes avaient préfiguré notre situation de terreur virtuelle ? Je pense à Jérémie que nous avons lu, qui certes était aux prises, lui, avec une menace réelle, comme — menace réelle contemporaine de notre menace virtuelle — comme le sont aussi de nos jours la plupart des chrétiens de la planète, réellement persécutés.

Rien de bien nouveau hélas, me direz-vous, en matière de persécution et de violence, contre quiconque d'ailleurs, depuis les jours de la Réforme : Luther a neuf ans en 1492, l'année qui voyait l'expulsion des juifs et des musulmans d'Espagne, la découverte de l'Amérique, bientôt au grand dam des Indiens. La discrimination religieuse se répand alors en Europe, outre l'Espagne. En France, bientôt la St-Barthélémy. Discrimination religieuse. Discrimination qui se déchaînait déjà dans la persécution des cathares et qui se mue en discrimination raciale : l'Inquisition espagnole, héritière de celle de l'Occitanie du XIIIe siècle, apprend à distinguer les hérétiques comme sang-mêlé en recherchant des ancêtres juifs ou maures aux chrétiens dont le catholicisme est suspect. Au profit des colonies du Nouveau Monde, l'esclavage enseigne à distinguer entre les races, opérant la traite meurtrière que l'on sait, exil généralisé, étendu à l'échelle industrielle, frappant pour des siècles tout un continent.

Tout un cortège macabre débouchant sur le XXe siècle de l'horreur et du silence glacial qui pèse sur des déserts infernaux. Auschwitz, symbole définitif, après lequel la théologie ne sait plus que boiter. Symbole définitif au point qu'il n'a pas même la force d'être leçon définitive. Le goulag y a survécu, puis d'autres génocides. Ce XXe siècle de l'enfer méthodiquement et scientifiquement poursuivi qui débouche sur notre XXIe siècle.

Cette réalité accompagne bien aujourd'hui encore notre vécu de la foi — assez paisible nous concernant — ce vécu de la foi qui était déjà celle de nos prédécesseurs.

*

On a lu Jérémie. Déjà la menace qui pesait sur Jérémie était réelle. Mais elle s’accompagnait en outre de celle qui pesait sur son imagination d’adolescent timide terrorisé par la vocation que lui adressait Dieu de s’adresser aux grands de son monde. C’est ainsi qu’on se moque de Jérémie. Et pourtant il doit parler, il ne peut pas se taire. Et nous ?

La crainte concernant Jérémie, qui peut nous atteindre aussi, est certes plus sérieuse que celle que nous connaissons en France d'aujourd'hui. Elle n’en est pas totalement séparée : crainte de passer pour un fou alarmiste. Car aujourd’hui comme pour les contemporains de Jérémie, tout va bien n’est-ce pas ? Pas lieu de s'alarmer...

Cela me rappelle une histoire concernant un autre prophète, plus récent, Kierkegaard, qui « nous demande d'imaginer un très grand navire confortablement aménagé. C'est vers le soir. Les passagers s'amusent, tout resplendit. Ce n'est que liesse et réjouissance. Mais sur le pont, le capitaine voit un point blanc grossir à l'horizon et dit : "La nuit sera terrible". Il distribue les ordres nécessaires aux membres de l'équipage. Puis, ouvrant sa Bible, il lit juste ce passage : "Cette nuit-même, ton âme te sera redemandée". Pendant ce temps. Dans les salons on continue de festoyer. Les bouchons de champagne sautent. L’orchestre joue de plus en plus fort. On boit à la santé du capitaine. Et "La nuit sera terrible".
« Kierkegaard imagine alors une situation plus effrayante encore. Les conditions sont exactement les mêmes avec cette différence que, cette fois-ci, le capitaine est au salon, rit et danse, il est même le plus gai de tous. C'est un passager qui voit le point menaçant à l'horizon. Il fait demander au capitaine de monter un instant sur le pont. Il tarde ; enfin il arrive. Mais il ne veut rien entendre et plaisantant, il se hâte de rejoindre en bas la société bruyante et désordonnée des passagers qui boivent à sa santé dans l'allégresse générale. Et il adresse ses remerciements chaleureux".
« Le monde occidental en général et ses Églises en particulier — commente Jean Brun qui cite Kierkegaard en 1976 — ressemblent de plus en plus à ce navire que le point menaçant à l'horizon engloutira lorsqu'il deviendra typhon. Tout le monde danse dans les salons. Les capitaines sablent le champagne et maudissent les pessimistes qui scrutent l'horizon et qui n'ont confiance ni dans le dieu Progrès ni dans les capacités des Grands Timoniers qui prétendent tenir solidement la barre et diriger fermement le navire social alors qu'ils ne font que l'infléchir selon les courants définis par les sondages d'opinions, cette boussole sans Nord prise aujourd'hui comme compas suprême. » (S. Kierkegaard, Note du Journal de 1855 in L'Instant, trad. P.-H. Tisseau, Bazoges-en-Pareds 1948, p. 247 — cité par J. Brun, « Sablons le champagne », Foi et vie, Janvier-Février 1976.)

Revenons à Jérémie. Lui aussi doit annoncer ce qu’on a appelé des paroles de malheur, les menaces qui pèsent. Mais comment Jérusalem à laquelle il prêche, elle qui, comme la plupart des vivants, n'a pas perçu la source éternelle de ses joies passagères, comment pourrait-elle accueillir de telles jérémiades ? Comment pourrait-elle accepter la parole de son malheur ?

Alors tout plutôt que cela : jusqu'à payer des faux prophètes ; mais surtout faire taire ce rabat-joie. Et la suite du livre rappelle qu’on l’a bien fait : on a payé des faux prophètes pour qu’ils donnent des paroles rassurantes, séduisantes, mais creuses, fausses, pour remplacer la parole du prophète qui dérange parce qu’elle est vraie. Remarquez que lui aussi serait le premier à vouloir se taire, à voir cesser sa honte, le mépris qu’on lui porte. Car de lui, on se moque. Et c’est à cause de sa vocation qu’on le méprise. Pensez : il dit la vérité. Et nous ?

Mais comment accepter cette parole qui nous dérange tant ? On veut être flatté. Or la vérité ne sait pas flatter ! Alors, à moins de se rendre à l'acceptation de la douleur qui tenaille le prophète, on préférera s’illusionner : j'ai faim, j’ai soif, je veux des citernes crevassées, je veux courges et cailles, je préfère l'Égypte de mon esclavage, plutôt que le désert de la Vérité. Mais pour Jérémie, Dieu l'a saisi, et il ne pourra pas se taire. Et supportera la moquerie et les insultes. Et nous ?

Les exemples ne manqueraient pas, concernant cette espèce de moqueurs (il y a du monde sur leur banc — Ps 1), que sont de tous temps les spécialistes universels auto-proclamés ès vérités ; — ne craignez pas les menaces des persécuteurs et autres moqueurs, mais Dieu seul qui a pouvoir éternel sur toute vie ; et qui confère sa valeur à toute vie.

Alors, « Soyez donc sans crainte » dit Jésus une troisième fois :
— forts de la valeur éminente que vous confère votre statut de confesseurs (vous valez mieux que tous les moineaux) ;
— statut de confesseurs que la crainte pourrait vous faire perdre ! (à quoi sert un confesseur qui ne confesse pas ?)

Spécificité de tout ce qui sert Dieu (des moineaux jusqu’aux confesseurs) — spécificité (qui qualifie là ce qui est précieux) qui ne doit donc pas être annulée par un reniement, un abandon (qui la ferait perdre) : un confesseur de la foi est placé où il est pour dire ce que personne ne peut dire à sa place.

Au cœur de tout cela, être ce qu’on est, tout simplement, établis en Christ.


RP, Le Bois-Tiffrais,
Musée de la France Protestante de l'Ouest,
13.07.14


dimanche 29 juin 2014

Psaumes et liturgie





« Le livre des Psaumes a été ainsi dénommé en raison d’une traduction trop littérale du grec Biblos Psalmôn et du latin Liber Psalmorum. En grec, psalmos désigne un air joué sur l’instrument à cordes appelé psaltérion. Ainsi les versions ont-elles donné au contenu du recueil dont nous parlons un nom évoquant la manière dont ses éléments peuvent être chantés, plutôt que la nature même de ceux-ci. L’hébreu, lui, dit Tehilîm, mot qui dérive de la racine hll, louanger ; d’où le titre que nous avons adopté : Louanges, mot splendide, mot rempli d’un contenu émotionnel certain, bien fait pour désigner des poèmes tout orientés vers la louange de IHVH-Adonaï » (André Chouraqui).

Un recueil liturgique communautaire — compilant sans doute d’autres recueils —, chanté, utilisé depuis des millénaires par les juifs puis les chrétiens, même chez les plus réservés parmi ces derniers à l’égard de l’usage de la musique — les Églises latines notamment ont été d'abord très réservées. (« Comment chanterions-nous les cantiques du Seigneur sur une terre étrangère ? » / en un temps d'exil — Ps 137, 4. « Les jours viendront où l’époux leur sera enlevé, et alors ils jeûneront » — Marc 2, 20.)

Parmi ces latins, Augustin relate un événement capital pour l'histoire de la musique (Confessions IX, livre VII) : Ambroise de Milan est dans une église avec ses fidèles, à la tête d’une manifestation contre la volonté impériale d’en faire un lieu de culte arien : « Le peuple plein de zèle, résolu de mourir pour son évêque, passait les nuits entières à l'église. Pour empêcher que le peuple ne s'ennuyât d'un si long et pénible travail, on ordonna qu'on chanterait des psaumes et des hymnes selon l'usage de l’Église d'Orient ». Quelques années avant, des œuvres poétiques versifiées en langue vernaculaire, pourvues d'une mélodie syllabique (une note par syllabe) identique pour toutes les strophes, les hymnes étaient utilisées à Poitiers par Hilaire, depuis son retour d'exil oriental (vers 356).

Il ne s’agit pas forcément des Psaumes uniquement. Mais, poèmes bibliques, les Psaumes finiront par convaincre les plus réservés, jusqu'à ceux qui s'y limiteront.

Les chants sont alors autant de reprises de traditions antécédentes qui (en un temps où les modifications diverses ne sont pas aussi prisées que de nos jours) permettent de considérer que le type de mélodies qui évoluent du chant grégorien aux premiers chants polyphoniques de la Renaissance ne sont peut-être pas si éloignées de ce qu’il en est dans le judaïsme antique héritier des liturgies du Premier Temple de Jérusalem…

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On retrouve la réserve d’Augustin chez Zwingli, qui se distancie de Luther — lequel opte pour l’usage des mélodies populaires pour porter la louange de Dieu. Calvin, entre les deux, est à l’origine du Psautier genevois — « les Psaumes du prophète David, comme l’écrivait Tertullien, plus sûr que les improvisations », à tout le moins extra-ecclésiales.

Des Psaumes avant tout, mais on trouve traditionnellement aussi des hymnes, dans la mesure où ils entrent dans le chant liturgique commun, étant appelés à porter la théologie ecclésiale… Perspective héritée via Luther et que l'on retrouve,de l’anglicanisme au méthodisme, grand pourvoyeur de chants s’ajoutant aux Psaumes dans nos recueils de cantiques modernes — qui sont au départ, comme une continuation du Psautier.

Les Psaumes sont à la racine de traditions qui en reviennent toujours à ce recueil de prières et de louanges inspirées, fondées au départ dans des situations historiques diverses que les exégètes modernes se sont attachés à dégager. 

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En-deçà de leur devenir comme livre de prières communes, aspect décisif, les Psaumes expriment, quant à leur contenu, le combat individuel de la prière, un combat avec Dieu, et contre le mal, qui de circonstances précises nous font déboucher sur des vérités archétypales. Par exemple, le Psaume 51, prière de repentance de David suite à son adultère doublé d’un meurtre, devenant une prière-type de confession de péché. Ou, face à l’oppression d’un ennemi du peuple ou du roi, on découvre qu’il est question de l’oppression du « mauvais », du « méchant » archétypique trouvant dans les Psaumes une expression concrète.

Autant de clefs de lecture, devant Dieu, de notre vie dans ses difficultés, via des psalmistes qui nous rejoignent, qui ont partagé des difficultés de tous ordres et dont les chants les élèvent devant Dieu dans l’attente espérée de son juste jugement, justifiant le juste face à toute oppression et tout oppresseur, Dieu seul vengeur.

« Je trouverais moi-même très difficile de me faire l’écho de pareils sentiments, écrit un commentateur. Non parce qu’ils seraient trop bas pour moi, mais bien plutôt parce qu’ils me dépassent… Je ne parviens pas à désirer le jugement divin sans une pensée vindicative ni affirmer ma propre droiture sans orgueil » (J. Stott).

Les Psaumes deviennent alors chemin de purification de nos désirs dans l’espérance de celui qui vient faire éclater la vérité, Dieu de l’univers — c’est le parcours des cinq livres des Psaumes depuis la confrontation du mal, le mal voie de perdition alternative à la voie de celui qui est heureux (Ps 1), jusqu’à la louange finale du cinquième livre, en passant par tout le cheminement de l’attente de Dieu.

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On les connaît, ces textes qui nous semblent si difficiles dans les Psaumes :

Psaume 110 :
4 Le SEIGNEUR l'a juré, il ne le regrettera pas : Tu es prêtre pour toujours, à la manière de Malki-Tsédeq.
5 Le Seigneur est à ta droite, il brise des rois au jour de sa colère.
6 Il exerce le jugement parmi les nations : tout est plein de cadavres ; il brise le chef d'un vaste pays.
7 En chemin il boit au torrent : c'est pourquoi il relève la tête.


Psaume 137 :
8 Babylone la belle, toi qui vas être ravagée, heureux qui te paiera de retour pour le mal que tu nous as fait !
9 Heureux qui saisira et dispersera ta progéniture face au roc !


Voir aussi le Psaume 68, v. 22 :
Dieu détruit la tête de ses ennemis,
le poil de celui qui vit dans ses crimes. 


On peut toutefois noter qu'on peut lire « principe » au lieu de « tête » — c'est le même mot — ; entendre par « roc » le « roc » qu'est le Dieu protecteur au lieu de « roc de pierre » — cela est tout-à-fait possible : le texte ouvre lui-même à la transposition spirituelle au-delà d'une matérialité qui peut sembler choquante. Le Mauvais n'est pas nommé personnellement. Le texte renvoie au Mauvais comme principe — comme dans le Notre Père : « délivre-nous du Mauvais », littéralement. Au fond c'est bien du satan qu'il s'agit (A. Chouraqui, « Liminaire pour Louanges », Les Psaumes, éd. du Rocher, p. 21sq.).

Cela précisé, il y a dans les Psaumes la sincérité de l’épanchement d'une prière devant Dieu ; l'épanchement de tout ce que nous sommes, jusqu’à nos désirs de vengeance les plus « imbuvables » (où le contexte guerrier, la violence des persécuteurs, ne doivent pas non plus être négligés), fait partie intégrante de l'utilité des Psaumes : nous sommes invités à la même sincérité, fût-elle choquante (éventuellement, même, efficace substitut contre le passage à l’acte !), et à recevoir l'exaucement de Dieu seul (à la fois seul vengeur et consolateur qui permet de dépasser le désir de vengeance). S'en remettre à Dieu seul en toute chose...

*

Les Psaumes étant le recueil des prières de Jésus, on peut, comme chrétiens, franchir un pas de plus avec lui en quelque sorte : Jésus priant les Psaumes récapitule l'humanité devant Dieu et ipso facto pose Israël peuple des Psaumes comme archétype de l’humanité réconciliée.

Le Christ priant les Psaumes nous rejoint au point que, lui qui n'a pas commis de péché, Paul en dira qu' « il a été fait péché pour nous » (1 Corinthiens 5, 21) ! Il nous rejoint jusqu'en ce que nous — voire nos prières — avons de plus trouble, il se repent de nos péchés ! Il se solidarise avec nous à ce point !

Voilà qui nous dit pourquoi des prières comme les Psaumes, emplies de paroles de repentance, sont vraiment et sérieusement les prières de Jésus : avec les Psaumes, Jésus, qui n'a jamais commis le péché, se repent sérieusement en solidarité avec nous : il a pris nos péchés à ce point-là !

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Les Psaumes parlent aussi d’un Dieu personnel, on y prie un Dieu personnel, qui se dessine pour David comme « archétype » parfait (cf. Psaume 110, 1) de sa propre figure messianique, imparfaite, elle, à ses propres yeux — combien de fois ne se repend-il pas ?

Apparaît donc une figure archétypique, l’image éternelle et divine de lui-même, le Seigneur personnel de sa propre existence, et de là, de toute existence, l’Ange de l’Éternel, manifestation personnelle du Dieu qui est au-delà de toute compréhension. C’est là l’image éternelle de Dieu dont les premiers disciples du Ressuscité ont reconnu l’Incarnation et l’avènement en Jésus. D’où la lecture donnée par l’Épître aux Hébreux, qui permet de reprendre non seulement toutes les applications christologiques des Psaumes, — comme le Psaume 22 (entre autres) prononcé du haut de la croix —, mais d’autres textes prophétiques où Jésus ratifie lui-même cette lecture christologique. Comme une légitimation de ce que la prière puisse lui être adressée à lui — Étienne priant : « Seigneur Jésus, reçois mon esprit » (Actes 7, 59).

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Si l’institution des chantres et le recueil des Psaumes relèvent de la royauté — les Psaumes de David, le roi David —, on se trouve avec une royauté chargée d’une visée eschatologique — messianique. Le roi est messie/oint et vise un roi à la fois juste et incontesté. Le Messie attendu. Où les Psaumes royaux sont aussi empreints de nostalgie. Apparaît un autre sens des chants guerriers, des chants de triomphe, où du cœur de la faiblesse du roi jaillit la marque nostalgique d’un autre combat, d’autres victoires que celle qui engloutit les troupes de Pharaon…

*

« Dès le début, nous sommes placés en face d'un monde qui exclut l'indifférence. Il y a deux Voies. Non pas trois ou quatre ou autant que l'on voudra. Nous sommes avertis : le monde est cassé en deux. Le choix devient nécessaire ; il est l'exigence et le risque de cette brisure. La poésie n'est que la parure de l'enseignement : la Voie des Ténèbres et la Voie de la Lumière se partagent l'universalité du réel. Nous sommes au seuil d'une science qui se sait la plus vraie et se veut la plus exhaustive. Deux voies inégales et ennemies, mais qui coexistent dans le temps et dans l'espace où elles définissent la frontière d'une guerre ; sur cette ligne s'inscrivent les déchirements de l'Histoire. La plénitude des temps, la réalisation des promesses messianiques pourront seules faire cesser le meurtrier combat dont l'innocent demeure l'otage.
« Un Écrivain sublime anime ce drame dont l'enjeu est l'accomplissement et la libération de l'Homme. Les deux acteurs de ce duel, aux frontières de la vie et de la mort et qui s'affrontent du commencement à la fin, sont l'Innocent et le Révolté. Tous deux disent non. L'un refuse la voie de la lumière ; l'autre les ténèbres. L'un dit non à l'iniquité du monde ; l'autre à l'éternité de Dieu. Ces refus se situent à la source de la tragédie. Le conflit de deux négations contradictoires, qu'une liberté permet, définit l'axe où l'horreur assaille et meurtrit la joie. » (Chouraqui, « Liminaire pour Louanges »)

*

Les cinq livres des Psaumes sont reçus dans le judaïsme comme correspondant aux cinq livres de la Torah — chacun des livres des Psaumes à un de ces livres d'enseignement de la liberté. Les Psaumes prient ainsi l'espérance de la délivrance de la captivité, de toutes les captivités, l'espérance de la Terre promise.

Le Notre Père en apparaît comme un condensé ! Comme en écho aux cinq livres de la délivrance de la captivité et de l'esclavage, et comme en écho aux cinq livres des Psaumes, il se déploie en cinq demandes (chez Luc — dont deux sont dédoublées chez Mathieu : les cinq demandes en devenant donc sept, ou cinq dont deux dédoublées).

Le Notre Père est lui aussi une demande de délivrance adressée au Dieu dont la sainteté de son Nom (1ère demande / cf. Ézéchiel 36) sera ainsi dévoilée, par la venue de son Règne (2ème demande), jusqu'à (5ème demande / 7ème chez Mathieu) la délivrance totale du mal. Voilà ce qu'est en fin de compte appelée à être la prière de l’Église, sa liturgie.


RP,
Exoudun, fête d'été du Consistoire du Poitou,
29/06/14


jeudi 26 juin 2014

Réception cathare de l'"Ancien Testament"



(photo ici)

Ancien Testament et cathares. Voilà qui a priori peut sembler étrange, pour ne pas dire une gageure, quand on a longtemps pensé que les cathares rejetaient l’ « Ancien Testament » — je vais revenir sur l'expression et la raison pour laquelle je l'ai mise entre guillemets, et sur le rapport entre Ancien Testament et Bible hébraïque. Ancien Testament et cathares. Gageure apparemment quand on sait par ailleurs que l'Occitanie médiévale où les cathares sont devenus célèbres du fait de la Croisade qui a été déclarée contre les terres d'Oc pour les exterminer et quand on sait qu'ils ont été l'occasion de la mise en place de l'inquisition — ; cette terre a été un temps un lieu de tolérance relative de l’hérésie, et elle a permis l’existence d'un judaïsme florissant. Voilà le nœud où je vous propose d'entrer pour voir ce qu'on peut en recevoir quant à nos rapports contemporains entre juifs et chrétiens — via la Bible. Car les cathares contrairement à ce qu'on a longtemps pensé étaient des chrétiens, dont les textes découverts depuis le XXe siècle nous informent du fait qu'ils lisaient l'Ancien Testament — et qu'ils sont des témoins d'une des formes anciennes du christianisme.


Le catharisme comme branche de l'origénisme

Les cathares sont les témoins tardifs d’une forme de christianisme ancien — des historiens ont parfois nommé leur foi un paléo-christianisme —, dont l'initiateur le plus célèbre fut le père de l’Église Origène, qui vivait en Égypte à Alexandrie aux IIe-IIIe siècles. Les cathares sont des héritiers lointains, à leur façon, de ce christianisme d'une mouvance dont Origène est une figure significative, bien que pas la seule. Il joue un rôle décisif dans l’Église ancienne, étant un des premiers théologiens chrétiens a avoir eu une influence réellement universelle. Élément essentiel pour notre sujet, Origène enseignait que nos âmes préexistaient dans le paradis céleste et que suite à un péché commis dans ce paradis, elles sont déchues dans des corps terrestres, nos corps, lieu de leur châtiment — ces corps que les cathares appelaient « tuniques d’oubli ». C'est cet enseignement, certes durci, qui fera l’essentiel de ce qu'on appelle le dualisme cathare, qu'on a cru antan être un manichéisme.

Cet enseignement de la préexistence des âmes et de leur chute dans des corps, très largement répandu dans l’Église ancienne — connu aussi dans le judaïsme —, a fini par être marginalisé, recouvert par d’autres explications chrétiennes du récit de la faute d'Adam, et notamment d’autres explications des tuniques de peau dont sont revêtus Adam et Ève suite à leur faute. L’enseignement officiel cesse bientôt de lire le texte ainsi. Mais parmi les courants chrétiens qui l’avaient fait leur, tous n’abandonnent pas cet enseignement sur les tuniques de peau de la Genèse, perçues comme tuniques d’oubli de notre éternité perdue pour les cathares. (On voit déjà qu'il est question d'Ancien Testament, ici la Genèse.)

C’est largement là que s’origine le catharisme — et son équivalent bogomile de la Bulgarie à la côte adriatique : des chrétiens attachés à un ancien enseignement. Ce qui permet de percevoir une des façons anciennes, dans le christianisme, de lire les Écritures, et les livres qui sont désormais reçus comme Ancien Testament.

Un enseignement chargé certes de potentialités dualistes (mais pas manichéennes) que dénonceront ses ennemis. Une dualité entre notre éternité perdue d'un côté et l’enfer récurrent, ou à tout le moins le purgatoire, de notre triste condition terrestre de l'autre.

Toute la question est alors : comment se libérer de cette condition, comment réintégrer la mémoire perdue de notre éternité ? La réponse des cathares : par le don du Saint Esprit, recevoir la lumière du Christ, venu vers nous depuis ce paradis céleste dont lui n’est pas déchu (de là les remarques des ennemis des cathares sur ce qui serait leur docétisme : l’idée que le Christ n’a pas revêtu, sinon en apparence, la même chair que nous).

Pour ce qui concerne les autres êtres humains, il n'y a d'issue que de recevoir cette lumière apportée par le Christ, par le don de l’Esprit saint signifié par l’imposition des mains d’un « parfait » comme les textes d’Inquisition nomment les cathares ordonnés, d’un « bon homme », ou d’une « bonne femme » selon l’appellation que préfèrent leurs croyants.

Le rite de cette imposition des mains, signe du « baptême spirituel », est appelé le consolament en occitan, consolamentum en latin — on pourrait traduire « consolation » en français. On est dans une interprétation de la promesse de Jésus : je vous enverrai le consolateur, à savoir l’Esprit saint, de la part du Père.

Le don de l’Esprit comme baptême spirituel fait accéder au statut d'ordonné, de « parfait », appelant à vivre désormais une ascèse de type monastique. Jusque là les croyants cathares vivent comme tout un chacun.

Ce don de l’Esprit saint, ce baptême spirituel, est la seule voie du salut — jusque là nous demeurons englués dans l’oubli de notre véritable nature, jusque là nous prenons pour réalité ce qui n’est qu’illusion, création du diable : la vie terrestre, la vie de ce monde.

Le consolament est la porte de la réintégration de la mémoire perdue, la porte des cieux, la porte du paradis oublié, la porte du salut, le mariage spirituel avec notre esprit, notre esprit saint demeuré au ciel lors de notre chute — car l'Esprit saint est donné, réintégré, comme esprit personnel. Seul un « parfait » peut conférer le sacrement de ce baptême spirituel…

En tout cela, aucun rejet — j'y reviens — de l'Ancien Testament, comme on l'a souvent dit et cru, mais un type de lecture « spirituelle » que l'on peut percevoir, une lecture transposée de la lettre historique correspondant à l'histoire maléfique de ce monde, au plan céleste, celui de la préexistence et de la réintégration de cet état d’avant la chute des âmes (c'est en ce sens que l'on peut employer les guillemets : le texte pour lui-même se voit préférer une relecture parlant d'événements célestes).

L'héritage origénien déjà permet de le soupçonner, mais en outre depuis 1939 et la découverte d'un important traité cathare — Le livre des deux Principes —, on sait qu’il n'y a pas de doute : les cathares lisaient l'Ancien Testament. Mais qu'est l'Ancien Testament ? Quel rapport a-t-il avec la Bible hébraïque ? Question étrange tant on considère que ce sont là deux noms pour désigner la même chose...


Bible hébraïque et Ancien Testament

Le travail effectué à travers le dialogue judéo-chrétien nous permet de dire aujourd'hui que Bible hébraïque et Ancien Testament sont deux choses distinctes. Certes les livres sont les mêmes (en tout cas pour le canon protestant), mais ils sont compris de façon telle qu'ils désignent au fond des réalités distinctes.

Contrairement à l'Ancien Testament, qui suppose un Nouveau !, la Bible hébraïque — je ne vous apprend rien — se suffit à elle-même. La Bible hébraïque est la Bible de Jésus aussi, qui cite La Loi et les Prophètes, ou La Loi les prophètes et les Psaumes (les Psaumes qui sont le premier livre des Écrits). Bref quand Jésus cite la Bible dans les Évangiles — il suffit de les lire — il cite ce qui se résume dans l'expression le Tanakh, soit la Bible hébraïque, qu'il reçoit comme elle est donnée avec la Torah en son cœur, puis, comme en cercles concentriques, les Prophètes et les Écrits (ou selon le nom du premier livre, les Psaumes).

Le Nouveau Testament cite aussi une autre Bible, qui sera celle de l’Église primitive étendue à l'Empire romain de langue grecque, la Bible des LXX — celle de plusieurs livres du Nouveau Testament grec, une Bible traduite en grec au IIe siècle avant Jésus-Christ sous l'égide du roi grec d’Égypte Ptolémée, une Bible très importante alors pour le judaïsme de langue grecque, centré à Alexandrie. La Bible des LXX range les livres dans un autre ordre que la Bible hébraïque, et ce n'est pas indifférent — l'ordre en question, essai de rangement historique, débouche sur la conversion du roi Cyrus au monothéisme donnée dans une version grecque du livre de Daniel, plus longue que celle de Bible hébraïque.

La LXX contient en plus des livres de la Bible hébraïque des livres qui ont été retenus par les Églises orthodoxes qui les intitulent « autorisés à la lecture ». (L’Église éthiopienne en a quelques autres en plus de ceux de la LXX.) Certains des livres de la LXX ont été retenus par l’Église catholique qui les a canonisés au XVIe siècle au Concile de Trente et les a donc intitulés « deutérocanoniques ». Elle hérite du retour relatif à la Bible hébraïque consécutive au travail de saint Jérôme (Ve siècle) et de la traduction latine, la Vulgate. Les protestants n'ont retenu que les livres de la Bible hébraïque.

Mais les uns comme les autres offrent un autre ordre de classement des livres, ordre inspiré en partie de la LXX, mais qui débouche sur l'idée que les livres de la Bible hébraïque ouvrent sur l’attente du Nouveau Testament : c'est cela l’Ancien Testament : la reprise des livres de la Bible hébraïque (plus quelques autres pour les non-protestants) avec le Prophète Malachie en dernier, perçu comme annonçant Jean le Baptiste qui ouvre le Nouveau Testament. (L'ordre hébraïque a été repris seulement dans la deuxième moitié du XXe siècle dans des traductions comme la TOB.)

Ces quelques éléments d’histoire des livres permettent de comprendre que la Bible hébraïque et l'Ancien Testament sont deux réalités distinctes, à savoir deux types de perception des mêmes livres (à quelques livres près si l'on considère la version des LXX).

Le Nouveau Testament ne connaît pas encore d'Ancien Testament proprement dit. On n'y trouve que la Bible hébraïque sous les mots de Jésus, et la Bible des LXX, citée dans quelques livres. Et on y trouve les racines exégétiques qui verront la Bible hébraïque et la LXX devenir l’Ancien Testament des chrétiens, ce qui suppose nécessairement un Nouveau par rapport auquel il est Ancien. La notion d'Ancien Testament relève d'un type chrétien d’exégèse, de lecture de la Bible, dont les cathares sont des témoins, spécifiques certes, mais fort utiles pour comprendre la façon chrétienne traditionnelle en général de recevoir les textes bibliques. C'est dans cette mouvance que se situent les cathares qui lisent l'Ancien Testament dans la version latine d'alors.


L’œuvre d'Origène et les cathares

Il s'agit d'une exégèse dite spirituelle spécifique, distincte, quoique parfois proche, des lectures spirituelles du judaïsme. Une exégèse sous plusieurs angles classique en christianisme. L'exégèse spirituelle en question dans le christianisme réfère à Jésus-Christ bien sûr, Jésus-Christ perçu comme clé de Bible, inaugurant un monde nouveau, et de ce fait, cette lecture entre dans les composantes du dualisme entre les deux mondes, celui d'ici bas et celui d'en haut que Jésus inaugure ici-bas. On perçoit ici deux niveaux de sens des Écritures, au-delà du sens naturel un sens spirituel spécifique. On verra qu'il faudra dire en fait trois (naturel, psychique et spirituel), puis, plus tard, quatre. Cela dit, ce type de lecture rejoint un classique dès le judaïsme hellénistique, depuis Philon d'Alexandrie notamment — figure clé de ce judaïsme du monde grec d'alors, vivant au premier siècle de notre ère, contemporain de Jésus —, jusque dans la future orthodoxie chrétienne ancienne, héritière d'Origène d’Alexandrie, en passant par les diverses gnoses.

Philon déjà, outre le sens naturel ou historique, discerne deux autres sens de l’Écriture, un sens moral et un sens spirituel. Les trois sens correspondent à la tripartition de l'homme comme corps, âme, esprit, fondant respectivement les sens naturel, psychique, spirituel.

Chez Philon, le sens psychique et le sens spirituel que l'intellect discerne sous le sens naturel et sous son expression rituelle, ne les nient pas. C'est le cas aussi de l'Épître aux Hébreux, d'une pensée de la mouvance de Philon, qui elle, y prend cependant l'occasion de relativiser par anticipation l'importance du rite juif, vu sa foi en l’imminence de l'avènement du Royaume, ceci en commun avec le courant majoritaire du christianisme primitif. Cette attitude qui permet l'intégration des païens, est encore celle d’Origène bien qu'alors, la relativisation du rite et de la lettre qui le portait se soit accentuée.

Déjà la distance s'était creusée entre d'une part le spiritualisme de Philon et du Nouveau Testament, et d'autre part son débouché en une relativisation de la valeur de la lettre. C'est là un point de contact avec les gnoses pour lesquelles relativisation du sens naturel devient attribution de la création de ce monde à un démiurge inférieur. Puisque les trois sens recoupent aussi trois puissances à l’œuvre dans la création, ce que l'on trouve chez Philon : le logos, la puissance poétique et la puissance royale, cette dernière recoupant le démiurge des gnostiques, ce créateur de notre monde inférieur.

La réaction anti-gnostique que l'on trouve dans une lignée des Pères de l'Église qui va de Justin Martyr à Irénée tient à souligner la continuité historique entre l'Ancien et le Nouveau Testaments : apparemment positive, cette lignée est assez ambiguë puisqu'elle est liée à la théologie de la substitution : la continuité historique devenant aisément en soi substitution !

À côté de cela, reste toutefois la dualité entre le sens historique et les autres sens : c'est là la certitude de toute exégèse chrétienne ancienne dont Origène reste le grand Maître.

Origène est un grand bibliste. On connaît ses Hexaples, une vaste synopse où il met en parallèle les six grandes versions de la Bible alors connues, de la Bible hébraïque à la LXX. On connaît son œuvre immense d'exégèse et de commentaires.

Si Origène lui-même ne nie pas la valeur historique du texte, il n'en reste pas moins que son legs de la pratique systématique du dualisme exégétique au très grand profit du sens spirituel, porte la question de la valeur — nécessairement moindre — du sens naturel et du monde physique et historique qui lui correspondent.

Cette pratique de la Bible se généralise dans le christianisme ancien, pratique d'héritage origénien en grande partie donc, qui lorsque l'origénisme est condamné en 553, n'a pas pour autant spontanément disparu. Une forte influence qui marque aussi l'Occident.

Cette influence de la tradition du maître alexandrin ne doit pas être perçue comme une fidélité scrupuleuse à une synthèse dogmatique, mais comme libre spéculation sur un mode théologique dont il est une figure marquante — et cela en héritier lui-même (on a parlé de Philon, on pourrait aussi parler de Paul). Origène représente éminemment une tradition qui n'a rien d'isolée.

Une tradition qui est ancrée dans relativisation progressive du rite juif par le christianisme primitif — mais qui n'est pas substitution. Relativisation lente et progressive. Ainsi l'Épître aux Hébreux, relativisant la nécessité de l'expression littérale du cérémonial mosaïque — le Royaume de Dieu s'étant approché — n'entend probablement pas remplacer ce rituel — qui est sien, les éléments particulier du culte chrétien primitif n'ayant de sens que par rapport au rite hébraïque — par un autre cérémonial similaire. Et toutefois le christianisme y viendra, parallèlement à sa perte du sens l'imminence de la Parousie et de l'avènement déjà quasi-actuel de la fin du vieux monde.

Bientôt l'attente accentue sa verticalité : l'attente de l'instauration du Royaume s'estompe pour être après le IVe siècle, généralement abandonnée. À cette époque la dimension horizontale de l'attente est d'une certaine façon réalisée dans la Pax christiana romana de l’Empire converti, qui déçoit forcément ! Place alors à la dimension verticale de l'espérance.

*

Le système théologique d'Origène fournit des éléments importants à cette espérance verticale. Son système est développé dans un ouvrage dont nous est restée la version latine : De Principiis, d'un écrit grec — Peri Archon (i.e. Des Principes). Un ouvrage important basé sur une exégèse spirituelle de la Bible, où l'on voit l'héritage d'Origène chez les cathares. Origène enseigne que l'Histoire du salut est celle du retour de nos âmes déchues à leur état céleste originel. On peut reconnaître dans cet enseignement d'Origène plusieurs éléments présents aussi parfois dans le judaïsme. Origène ne crée pas son système de toute pièce...

Origène enseigne que Dieu a créé un nombre déterminé d'âmes, les nôtres, qui suite a un péché commis au ciel, ou à une imprudence au temps heureux de cette préexistence, ont été précipitées, en punition, au statut de démon pour les pires, dans des « tuniques de peau » que sont nos corps, pour les moins fautives. C'est ainsi qu'Origène interprète, à la suite de nombreux exégètes juifs, le texte de la Genèse sur les tuniques de peaux : « Dieu vit que l'homme et la femme étaient nus, et qu'ils en avaient honte, et leur fit des tuniques de peau ». Origène avait la sagesse de refuser d'imaginer que les tuniques en question avaient été cousues par Dieu après qu'il eut égorgé quelque animal. Origène y voyait tout simplement nos corps, retenant l'idée rabbinique que nos corps originels, avant cette chute, étaient des corps de lumière, des corps célestes, tels que Paul les promet aux Corinthiens pour la résurrection (1 Corinthiens 15). À l'inverse, la faute nous avait vu déchoir dans des tuniques de peau, corps lourds, charnels, corruptibles, mortels, tragiques, en proie à d'épouvantables maladies, des corps reçus, certes de la charité de Dieu, mais en conséquence d'une faute indicible. Une faute céleste indicible dont l'initiateur, le plus coupable de tous, le père du mensonge, du péché, est devenu le diable, selon la lecture allégorique qu'Origène fait d'Ésaïe 14 : astre brillant, lumière du matin — ce qui est traduit par « Lucifer » en latin —, qui as voulu t'égaler à Dieu, tu as été précipité... la chute.

Tous les esprits célestes n'ont pas péché : ceux qui n'ont pas péché sont les bons anges, auxquels sont semblables les fils de la résurrection selon Luc. À la tête de ceux qui n'ont pas péché, Jésus, Fils éternel de Dieu, uni à sa Parole. C'est lui que Dieu envoie pour racheter, pour ramener à son Royaume céleste ceux qui sont déchus.

Tel est globalement le système d'Origène, en partie abandonné, ou redit en d'autres termes dans le christianisme catholique du Moyen Âge, mais développé et accentué chez les cathares. Par exemple, pour les catholiques, on ne parle plus de préexistence, mais on continue à croire à la chute de Lucifer. Pour les cathares, on maintient globalement le système, mais on précise, par exemple, ce qu'Origène ne faisait pas, que le monde mauvais dans lequel nous sommes déchus ne peut pas être tel qu'il est l’œuvre du Dieu bon : c'est dans un monde tellement diabolique que nous avons été précipités que le diable doit d'une façon ou d'une autre y avoir mis la main à la pâte. C'est là une pâle imitation du monde céleste promis d'où nous sommes déchus.

*

En Occitanie médiévale. Le moment cathare : de mi-XIe et racines jusqu'à début XIVe

Le catharisme, qui n'est pas uniquement occitan, loin s'en faut, n’apparaît pas en Occident avant l’an mil — et même avant le milieu du XIIe siècle pour le catharisme proprement dit.

Aux alentours de l’an mil, on a les premiers bûchers d’hérétiques, que les textes appellent volontiers « manichéens ». Puis les traces de l’hérésie disparaissent pour un siècle — tout au long de la réforme dite grégorienne durant laquelle la papauté et notamment le pape Grégoire VII qui donnera son nom à la réforme, reprend les revendications, les exigences de plus de pureté de l’Église, qui sont celles des hérétiques. Plusieurs historiens y ont vu un rapport avec la disparition momentanée de l’hérésie.

Au XIIe siècle, le catharisme proprement dit apparaît dans les textes, selon ce nom — cathares — jamais revendiqué par les hérétiques, mais que leur donne en premier un clerc allemand, abbé prémontré, Eckbert de Schönau en 1163.

Les hérétiques en question sont combattus alors principalement par les cisterciens, avec Bernard de Clairvaux : on les trouve sous sa plume dès 1145.

Les hérétiques en question connaissent un lien ecclésial attesté avec l’hérésie bogomile qui va de la Bulgarie à Constantinople et jusqu’à la côte adriatique, notamment la Bosnie. On date parfois ce lien de 1167, la date, selon un document (intitulé la charte de Nicétas) toutefois parfois contesté, d’un « concile » cathare réuni à St-Félix dans le Lauragais près de Toulouse en présence d’un évêque bogomile, Nicétas. En sa présence et avec son aval sont organisés, selon le document, les évêchés cathares occidentaux. Quoiqu'il en soit de ce document, le lien avec les Bogomiles est largement attesté par ailleurs.

L’hérésie bogomile était signalée, elle, en Orient chrétien depuis le milieu du Xe siècle, soit un siècle avant les premiers bûchers en Occident et plus de deux siècles avant que la rencontre bogomilo-cathare soit attestée.

L’importance de l’hérésie cathare en Occident est devenue telle que Rome juge bientôt nécessaire de déclencher une Croisade, en 1209, contre les terres de Toulouse et Carcassonne où l’hérésie est prospère et où elle est de fait tolérée. Croisade déclenchée au motif officiel de l’assassinat sur les terres d’Oc du légat pontifical, Pierre de Castelnau.

Auparavant la prédication anti-cathare s’est développée, d’abord de la part des cisterciens, mais elle n’a pas eu le succès escompté. Puis un ordre a été créé à ce propos : les dominicains. Parmi les mouvements prédicateurs anti-cathares ou concurrents, mentionnons aussi les vaudois et les franciscains. De ce côté (parfois côté franciscains spirituels), surtout côté vaudois, qui seront interdits et connaîtront la persécution à leur tour, on assiste par la suite à un rapprochement d’avec les cathares (ce qu’on a appelé la solidarité hérétique).

La croisade, à laquelle dans un premier temps, la royauté française ne se joint pas très volontiers — avec Philippe Auguste qui traîne les pieds ; seuls des vassaux s’engagent —, la croisade prospère dans un bain de sang.

Le massacre de Béziers est resté célèbre avec son fameux « tuez-les tous Dieu reconnaîtra les siens » prononcé par le nouveau légat du pape, le cistercien Arnaud Amaury. On a glosé sur l’authenticité de la déclaration, pour l’admettre finalement : c’est bien dans des textes catholiques qui en font la louange qu’on la trouve.

Le comte de Toulouse finira par être destitué au profit du croisé Simon de Montfort. Le transfert d’autorité est entériné par le IVe concile de Latran, en 1215. Mais le comte jusque là légitime, de la dynastie des Raimond, ne l’entend pas de cette oreille. Raimond VII réintégrera son titre au traité de Paris après la croisade royale lancée en 1226 par Louis VIII. Le traité de Paris, ou de Meaux, ou Meaux-Paris, passé sous Louis IX (saint Louis), scellera les conditions de la défaite et de la réintégration de Raimond VII de Toulouse. Cela débouchera sur le rattachement, ou faut-il dire l’annexion, l’intégration en tout cas, du comté de Toulouse au Royaume de France via mariage : il est prévu par le traité qu’Alphonse de Poitiers, le frère du roi de France Louis IX, épouse la fille et seule héritière du comte de Toulouse Raimond VII, Jeanne de Toulouse. À la mort d’Alphonse, en 1271, les terres de Toulouse entrent définitivement dans le domaine royal français. Et Avignon ira à la Papauté.

Les cathares, eux n’ont pas disparu pour autant, et se sont organisés, dès 1229 avec la capitulation de Raimond VII, en Église clandestine ayant son siège sur la butte de Montségur, qui sera défaite en 1244 au prix du bûcher, devenu célèbre, des 225 « parfaits » qui y sont réfugiés.

Auparavant, puisque la croisade, qui a abattu Toulouse, n’est pas pour autant venue à bout de l’hérésie, on a organisé la répression. Moment significatif : la création de l’Inquisition pontificale, en 1233, par le pape Grégoire IX. Sa gestion est confiée aux dominicains (Dominique n’en est évidemment pas le créateur : il est alors déjà mort ! — depuis 1221).

L’Inquisition, au prix d’un « travail » redoutable, véritable prodrome des totalitarismes modernes, instaurant la suspicion et la délation, viendra à bout du catharisme, malgré la persévérance d’une hérésie qui parvient même à se revivifier sous l’impulsion et avec la prédication des frères Authié. Mais en 1321, avec le bûcher du dernier parfait, c’en est fini de l’hérésie, même s’il reste encore des croyants — même si une Église se survit encore en Bosnie jusqu’au XVe siècle, où elle sera engloutie dans les conquêtes turco-musulmanes.


Cathares : exégèse chrétienne classique et spécifique à la fois. Les quatre sens de l’Écriture

Revenons à la question des Écritures. Le Moyen Âge propose plusieurs option de subdivision des sens des Écritures. Le P. Henri de Lubac, dans son livre Exégèse médiévale, les quatre sens de l’Écriture, décrit le processus historique de cette approche : « Les uns à la suite d'Origène et de Jérôme, retiennent la trichotomie : histoire, morale ou tropologie, mystique ou allégorie ; les autres exploitent la quadruple distinction de Cassien et Augustin, reprise par Bède et Raban Maur : histoire, allégorie, tropologie, anagogie. » Il s’agit d'un dédoublement du troisième sens, pour en faire un quatrième. C'est, précise De Lubac, Bède le Vénérable (672-735) qui « en a frappé la formule définitive ». Notons qu'en perspective chrétienne, trois ou quatre sens reviennent fondamentalement à deux : la lettre d'un côté, le sens historique ; l'esprit de l'autre, les deux ou trois autres sens... correspondant finalement grosso modo aux deux Testaments. La différence entre allégorie et anagogie est que si celle-là concerne l’Église, cette dernière concerne le monde à venir, la Jérusalem céleste.

« Tout vient du hiatus qu'il a bien fallu constater dès le premier jour entre les deux avènements du Christ. Étant donné ce hiatus, le sens spirituel de la Bible, qui était un sens eschatologique, devait nécessaire se subdiviser en trois » — ce qui, avec le sens naturel fait quatre : sens naturel ou historique, sens moral, sens allégorique, sens anagogique. C'est ce quatrième sens qui sera retenu et privilégié par les cathares, les trois autres concernant d'une façon ou d'une autre la création diabolique, l'enfer de ce bas monde où nous sommes déchus, monde façonné d'une manière ou d'une autre par le diable — la violence persécutrice en apporte, si besoin était, une preuve supplémentaire.

Comme tout ce qui touche au monde de la chair est frappé de la griffe diabolique, tout ce qui y réfère dans les Écritures en est touché aussi. Cela ne concerne pas seulement l'Ancien Testament, mais aussi le Nouveau. Cela concerne les trois premiers sens, le sens naturel ou historique, qui concerne ce monde déchu, le sens moral qui enseigne comment y vivre, le sens allégorique, qui revient à l'histoire du monde déchu puisque Jérusalem y devient l’Église historique, substituée à Israël — on voit qu'une théologie de la substitution n'est pas tant le fait des cathares que de leurs ennemis. Seule la dimension radicalement spirituelle portée par le sens anagogique relève du Dieu bon. Les cathares sont plutôt dans une théologie et une exégèse de la transposition : l'héritage historique ne les intéresse pas. C'est ainsi qu'on peut voir qu'il y a une autre lignée de lecture chrétienne de l'Ancien Testament, remontant aux origines chrétiennes, et qui n'est pas en soi de l'ordre de la substitution, mais d'un choix de lecture spirituelle parmi celles que pratiquait à l'époque le judaïsme.

La Bible est donc lue par les cathares en regard de la chute initiale dans ce monde infernal. Et tout y est référable. Lire la Bible comme processus historique en ce temps avec ces violences relève certes de l’inspiration diabolique, une lecture qui ne délivre pas de ce monde, mais y laisse captif celui qui ne perçoit pas la dimension spirituelle. Mais une autre lecture est possible, une lecture strictement spirituelle, selon le sens anagogique : les appels à la délivrance dans les Psaumes sont appels à la délivrance de la captivité dans la chair, Babylone est ce bas monde, que ce soit chez les Prophètes ou dans le livre de l'Apocalypse. L'Exode est lue comme délivrance de ce monde de péché, toujours compris comme expression de la chute en ce monde. Une lecture de la Bible en vue de libérer les âmes de ce monde, telle est la lecture cathare, qui concerne l'Ancien Testament comme le Nouveau.


RP,
Réception de l'"Ancien Testament"
en Occitanie médiévale : le moment cathare

AJC Antibes, 26/06/14



mardi 17 juin 2014

Le départ du Christ et le don de l'Esprit





Si Dieu est présent partout, et si le Christ ressuscité est lui-même présent, il est aussi depuis l'Ascension, comme le Père, absent, caché.

« Vous ne me verrez plus », disait Jésus de sa mort, puis « encore un peu de temps et vous me verrez », disait-il de sa résurrection (Jean 16, 16). L'Ascension, comme la mort, est tout d'abord la marque d'une absence : « Vous ne me verrez plus » : « une nuée le déroba à leurs yeux » (Actes 1, 9) ; « puis vous me verrez encore » : bientôt la venue en gloire.

Dans le départ du Christ, c'est une réalité essentielle de la vie de Dieu avec le monde qui est exprimée : son retrait, son absence.

Mais le départ de Jésus, avec l'absence qui s'en suit, est en relation précise avec la venue de l'Esprit : « si je ne m'en vais pas, disait Jésus avant sa crucifixion, l’Esprit Saint ne viendra pas » (Jean 16, 7). C'est que le don de l'Esprit est présence de l'Absent, présence dans l'absence, par l'absence, et partage de sa vie.

Jésus présent, Jésus dans ce monde, est celui qu’on voulait fixer sur un trône palpable, lors des Rameaux, il est celui qu'on croyait fixer, par la crucifixion ; ou celui dont on voudrait se faire un Dieu commode, saisissable, visible, en somme. Or Jésus manifeste le Dieu insaisissable, invisible, celui qui nous échappe, qui échappe à nos désirs de nous en fixer la forme, d'en faire une idole ! Dès qu’il échappe aux hommes, ils lui en veulent. C’est là l’Esprit du monde.

L’Esprit saint est celui qui nous communique cette impalpable, imperceptible présence de l'Absent, nous place dans l'intimité de l'insaisissable. C'est pourquoi sa venue est liée au départ de Jésus... Qui fait écho au retrait de Dieu dans son repos à la fin du récit de la création : Dieu créant le monde s'est retiré pour laisser la place au monde, pour que le monde puisse advenir. Et on lit dans la Genèse que Dieu est entré dans son repos. Dieu s'est retiré pour que nous puissions être, comme le Christ s'en va pour que vienne l'Esprit qui nous fasse advenir, devenir nous-mêmes en Dieu. Avec un risque terrible : Dieu retiré du monde y laisse de la place aussi au risque du mal.

Le mal dont Jésus subira les assauts : le départ du Christ, avant l'Ascension, est d'abord sa crucifixion. Parti, mais dès lors, nous laissant la place, il nous permet de devenir par l'Esprit saint ce à quoi Dieu nous destine, ce pourquoi il nous a créés.

C'est en quelque sorte l'étape ultime de la création qui se met en place. Le jour est venu de son entrée dans le repos de Dieu. En se retirant, ultime humilité à l'image de Dieu, le Christ, Dieu créant le monde, nous laisse la place pour qu'en nous retirant à notre tour de nous-mêmes, nous devenions, par l'Esprit, par son souffle mystérieux, ce que nous sommes de façon cachée.


lundi 19 mai 2014

Aspects d'une spiritualité protestante





Je ne dirai pas tout de ce qui fait à mes yeux une spiritualité protestante, qui me semble condensé dans la formule de la Réforme « coram Deo sola fide vivere » — « vivre devant Dieu par la foi seule » —, mais on peut en approcher en en considérant certains aspects.

Je me contenterai donc de tenter de dire certains aspects d'une spiritualité protestante, « une » spiritualité, à savoir la mienne ! Vivre devant Dieu par la foi seule implique quelque chose d'extrêmement subjectif, qui signifie le cœur d'un vécu (vivre devant Dieu), cœur sans lequel tout n'est que dispersion — le cœur d'un vécu que l'on peut donc appeler, faute de mieux, « spiritualité » : il n'y a de vécu protestant que comme déploiement d'un vis-à-vis (ultimement « devant Dieu ») qui peut être appelé spiritualité.

Je ne peux donc que parler de moi, au fond, via le détour par un récit, donnant éventuellement des figures historiques, des grands repères, tels que je les perçois, et qui n'ont rien d'exhaustifs, loin s'en faut. Une perception donc extrêmement subjective de toute façon, sans quoi ce serait d'ailleurs au fond sans intérêt, de ce qu'est un vécu protestant, déploiement d'une spiritualité protestante qui en est au cœur.

« Vivre devant Dieu par la foi seule ». On se trouve ipso facto avec cette formule où se reconnaissent communément ceux qui se réclament de la Réforme : sola fide — par la foi seule. Et un vis-à-vis de ce sola fide : coram Deo, « devant Dieu » — qui concrètement se retrouve dans l'autre grand terme de la Réforme : sola sriptura, l’Écriture seule, par laquelle m'advient la Parole qui me dit Dieu, via l'écho de sa lecture, de l'héritage de ses lectures, ce qui est au fond la religion, selon celle de ses étymologies qui la rattache à : relire.

Le Dieu devant lequel je vis par la foi seule est celui dont la reconnaissance se fait dans les Écritures, qui sont d'abord celles d'Israël qui reçoit comme Révélation l'intuition d’Abraham comme figure fondatrice — cela à travers l’histoire de ses relectures — religions. Un vis-à-vis fondamental : sola fide et sola scriptura. Et c'est au cœur des Écritures que l'on trouve le sola fide : livre du prophète Habacuc, ch. 2, v. 4, relu par l’Apôtre Paul (Romains 1, 17) puis par Martin Luther : « le juste vivra par la foi ».

Ce vis-à-vis fondamental sola fide / sola scriptura est au cœur d'une spiritualité, d'une religiosité toujours en vis-à-vis, pour d’autres vis-à-vis. Une réalité, ce vis-à-vis, qui recevra ensuite des noms, comme celui de « dialectique ».

Où on a nommé une des figures connues de cet avènement de la conscience de cette caractéristique d'une spiritualité protestante : celle de ce luthérien exigeant du XIXe siècle qu'est Søren Kierkegaard. Vivre devant Dieu par la foi seule apparaît chez lui comme révélation de son unicité devant Dieu, de l'unicité devant Dieu de chacun, à l'image du Christ, tel qu'il est donné dans les Écritures, et dans le Nouveau Testament. D'une orthodoxie protestante imperturbable — adhérant sans réserve aux faits chrétiens reçus du Nouveau Testament, fussent-ils des plus scandaleux pour la raison, Kierkegaard y fonde paradoxalement sa conception de la subjectivité de la vérité.

Un donné hérité, l'enseignement chrétien via l’Écriture, pour un vécu, une spiritualité, d'une subjectivité qui seule en fait la vérité.

*

Il me semble donc qu'au cœur d'une spiritualité protestante quelle qu'elle soit se trouve nécessairement la conscience, ou au moins l'intuition, d'être en vis-à-vis. Cette conscience, cette intuition en vient à revêtir plusieurs aspects.

Le protestantisme est issu d'une spiritualité, d'une expérience spirituelle, advenue en vis-à-vis : l'expérience de Martin Luther, au XVIe siècle, en vis-à-vis d'un christianisme qui restera le sien, celui de l’Église qui était la sienne.

Puis d’autres vis-à-vis vont naître, entre autres du recentrement biblique occasionné par la Réforme protestante. Ainsi Jean Calvin repense l'héritage chrétien en vis-à-vis de la Bible hébraïque et donc de la foi d'Israël.

Une troisième figure importante de l'histoire protestante, John Wesley, au XVIIIe siècle, déploie une spiritualité ancrée dans le vis-à-vis de l’Église anglicane et de son protestantisme épiscopal.

Des vis-à-vis pour un vécu qui n'a de sens que comme spiritualité, comme relevant de ce qui sera appelé ensuite existentiel et dialectique.

Le protestantisme est très vite devenu aussi diverses structures religieuses — et étatiques, historiques et identitaires. Autant de faits qui demeurent seconds en perspective protestante (qui appelle cela adiaphora — mot grec pour dire « choses indifférentes »). Des faits pas nécessairement secondaires, mais seconds, l'ancrage comme spiritualité étant lui ce qui fait le christianisme protestant. Un christianisme en vis-à-vis, ses différents déploiements religieux et rituels étant des déploiements d'emprunt, essentiellement à la tradition chrétienne antécédente et à la tradition hébraïque.

Ces deux vis-à-vis donnent les colorations de deux lignées de la religion, des religions protestantes — deux esthétiques : la lignée globalement épiscopale, et la lignée qui sera appelée « puritaine », et qui est à l'origine des démocraties modernes.

Mais ces deux types de coloration sont seconds, sont à leur tour autant de vis-à-vis de ce qui est au cœur et qui permet au protestantisme de se diversifier (selon que « tout scribe instruit de ce qui regarde le royaume des cieux est semblable à un maître de maison qui tire de son trésor des choses nouvelles et des choses anciennes » — Matthieu 13:52). Dans les deux cas cependant, une esthétique de l'élagage, puisque cela reste second, et à même de voiler (indûment) ce qui est premier. D'où cette sobriété reçue comme caractéristique.

En son cœur, le protestantisme ne montre aucune crainte à emprunter ici ou là quand cela conduit au cœur, et enrichit ce qui est un vécu de disciple du Christ (colorant la première esthétique, ici plus de chrétienté) et d'un Christ juif (la seconde esthétique, plus biblique).

Les diverses esthétiques, donc, demeurent secondes : ce qui est essentiel relève du religieux (au sens de reliant avec Dieu via une relecture permanente d'expérience de la foi), se déployant aussi en éthique — pour reprendre les trois stades de Kierkegaard : esthétique, éthique, religieux. Avec Kierkegaard, je l'ai dit, on est dans la conscience de ce qui fait une spiritualité protestante, toujours dialectique et existentielle — et avec lui on trouve les mots qui la disent, mais qui correspondent à un vécu qui les précède (via des mots qui précèdent leur qualification : Kierkegaard est redevable pour son usage du mot « dialectique » au protestant Hegel.

*

Cette intuition d'être en vis-à-vis s'étend à la perception de toute compréhension de soi et du monde comme en relevant. On pense « de quelque part ». Là, on pense depuis une foi incontournablement en vis-à-vis.

En ressort une relecture (religion) de toutes choses comme en vis-à-vis, à savoir dialectique. Le christianisme protestant en vis-à-vis du reste du christianisme et en vis-à-vis du judaïsme.

Le christianisme en général dans ce même vis-à-vis est donc incompréhensible sans le judaïsme. Le judaïsme en vis-à-vis des traditions dans lesquelles il s'est déployé. Elles-mêmes en lien avec les traditions antécédentes jusqu'à l'humanité en relation de vis-à-vis d'une nature qui en devient ipso facto lecture qu'en font les hommes, et donc elle-même culture, et dans les relectures des traditions d'Abraham, Création.

Et au fond, plus fondamental, le vis-à-vis qui est au cœur de l'humain.

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Il importe de dire que le protestantisme est aussi un héritage, qu'il n'est pas né ex nihilo au XVIe siècle. Il est d'abord un christianisme et en tant que tel un héritier et un vis-à-vis des traditions hébraïque et juive.

Et en tant que réalité institutionnelle sans quoi il n'eut pas été une ou des religions, le protestantisme est héritier d'un processus historique qui s'enracine dans les dissidences et hérésies médiévales — depuis le début du deuxième millénaire après Jésus-Christ, dans la sphère de la chrétienté latine.

Les hérésies et dissidences médiévales (à ne pas confondre avec celles de l’Église du premier millénaire, visées par les grands Conciles) n'ont cessé de prendre de l’importance face à la prise de pouvoir total de l’Église romaine suite à la réforme grégorienne. Lorsqu'à partir de la progressive prise de pouvoir à la suite du pape Grégoire VII des alternatives tentent de se mettre en place, elles sont d'abord réprimées sévèrement, sous divers motifs, dont leur classification dans l'hérésie... Hérésie qui va s'avérer recouvrir en dernière instance la réticence par rapport à la soumission à ce pouvoir romain total.

On a nommé bien sûr les cathares, mais aussi les vaudois, puis les mouvements de John Wicliff, puis Jan Huss pour les plus connus. Où apparaît qu'au fur et à mesure que se diversifie et croît cette résistance, elle révèle sa dimension politique : le valdo-hussisme débouche sur la révolution tchèque, dotée de son appui politique, qui apparaît comme précurseur de l'appui politique des Réformateurs du XVIe sans lequel la Réforme eût pu être étouffée. Ambiguïté de toute réussite temporelle, qui conditionne la possibilité d'une spiritualité qui en tant que telle est étrangère, voire en son cœur en opposition radicale à la compromission qui permet son existence ! Pensons à la forte opposition de Kierkegaard à la compromission de l’Église qui reste la sienne, à ses liens avec l’État sans lesquels elle n'eût pas été...

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C'est dans le cadre de ce déploiement dans le temps que le protestantisme va se concrétiser jusqu'au XXIe siècle en six grandes branches principales, elles-mêmes subdivisées presqu'à l'infini... Luthéranisme (d'abord Europe du Nord), calvinisme / réformés (d'abord Europe du Sud, Pays-Bas, Nord de la grande-Bretagne / Écosse, etc.), anglicanisme, baptisme, méthodisme (autan d'aspect qui font apparaître et le vis-à-vis et le lien avec les question de la vie de la Cité), et depuis le XXe siècle, cette autre branche issue du méthodisme, le pentecôtisme.

Ça me semble être les six grandes branches principales, toujours mouvantes, au gré des subdivisions ou, actuellement, des unifications (comme en France celle des luthériens et des réformés).

Six branches traversées par trois grands courants, orthodoxie, libéralisme, piétisme...

En commun, me semble-t-il, même si cela se déploie de façons souvent très différentes, même si la conscience n'en est pas toujours nette, cette spiritualité du vis-à-vis, dont les deux axes centraux sont le sola fide et le sola scriptura. Ce qui produit dans tous les cas cette esthétique de l' « élagage », cette fameuse « sobriété protestante », où effectivement on ne trouve pas aisément de culte des saints, par exemple, ni beaucoup d'images — ce qui concrétise une volonté de s'en tenir au combat biblique contre les idoles exprimé dans le commandement contre les représentations. Et qui suppose une lutte constante jusqu’au cœur de soi-même.

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Car au fond, ce vis-à-vis est au cœur de l'être humain. Dans la dualité féminin / masculin. Dans la dialectique rigueur / tolérance, etc.

Chez Luther ce couple duel apparaissait dans son nominalisme face son ancrage mystique. Le nominalisme, selon sa formation philosophique, qui fait apparaître un Dieu de rigueur, relégué dans un absolu et dans un arbitraire qui laisse un fidèle à l'âme sensible dans l'incertitude la plus totale quant à la satisfaction, ou pas, de Dieu à son égard. Face à cela, la mystique de Luther, de tradition rhénane, qui ouvre à l’union intérieure du fidèle à Dieu est un enracinement théologique de ce qui deviendra le sola fide, et la justification par la foi.

On pourrait le dire de la plupart des figures marquantes de l'histoire protestante, et bien sûr, pour la modernité, de Kierkegaard, on l'a vu, où face à l'éthique qui concerne le général et non le particulier, Kierkegaard affirme en strict luthérien que c'est le subjectif, toujours exceptionnel, qui est le lieu du vrai, faisant de chacun, à l'image du Christ, un unique devant Dieu.

On pourrait donner un troisième exemple, avec La dialectique du moi et de l’inconscient selon le titre du livre de ce fis de pasteur qu'est C.-G. Jung, une relecture en psychologie des profondeurs de ce même thème, qui se déploie à l'aune d'une lecture de l'anima, l'âme, comme figure féminine, se révélant éventuellement à l'occasion d'une figure féminine concrète. Dès lors, on le voit, ce thème fondamental déborde le cadre originel d'une spiritualité protestante.

Où, sous cet aspect d'une spiritualité protestante, on se trouve finalement tout simplement au cœur de l'humain ; le protestantisme, s'il est en quelque sorte contraint par sa relativité historique à une spiritualité du vis-à-vis, n'en étant ni le dépositaire, surtout pas exclusif, ni l'inventeur.


RP, Poitiers, 19 mai 2014


samedi 17 mai 2014

"Marie-Madeleine" et Jésus : bénir ?





On ne sait pas toujours qu’à l’arrière plan du mythe « Marie-Madeleine » épouse Jésus, et du Da Vinci Code qui l’a initié, se trouve un roman, intitulé L’or de Rennes (Julliard, 1967), écrit par Gérard de Sède, mettant en scène autour d’un « mystérieux » abbé Bérenger Saunière, un non moins « mystérieux » manuscrit.

L’abbé Saunière, lui, a existé — né en 1852, mort en 1917 —, curé, à partir de 1885, de Rennes-le-Château dans le sud de la France, département de l’Aude. L’abbé est devenu célèbre pour s’être suffisamment enrichi pour entreprendre des travaux de construction dans et autour de son église. Et on ne sait pas trop comment il a réalisé sa petite fortune. D’où les spéculations sur un trésor, qu’il aurait trouvé — trésor d’abord matériel et financier ; puis (c’est souvent le destin des trésors, surtout en ces terres mystérieuses qui ont connu les cathares) le trésor a glissé au trésor mystique, avec manuscrit secret dont l’imagination de chacun amplifie le contenu fantastique.

L’affaire est expliquée dans un article de Jean-Jacques Bédu, reproduit dans les actes d’un colloque de 1994 : Catharisme : l’édifice imaginaire, actes édités à Carcassonne en 1998. Dans cet article, intitulé « La création d’un mythe, le trésor de Rennes-le-Château », J.-J. Bédu donne des précisions, p. 404, sur ce manuscrit « laissant entendre qu'il demeure en ce monde un roi perdu, issu d'une lignée qui remonterait jusqu'à Jésus en passant par les mérovingiens et parvenant jusqu'à nous au travers des membres d'une mystérieuse organisation secrète : Le prieuré de Sion. Nous sommes en plein délire politico-mystique ! En réalité, cette énigme des parchemins est une gigantesque farce, puisque la version qui a servi de base de travail à Gérard de Sède, et surtout aux auteurs de L'Énigme Sacrée, a été fabriquée de toutes pièces pour l'émission de Francis Blanche, «Signé Furax». Ce qui fit dire à leur auteur (le marquis de Cherisey) [dépêché donc pour ce faire par le célèbre humoriste Francis Blanche] : "J'ai profité de l'occasion pour inventer que le maire s'était fait délivrer un calque des parchemins découverts par l'abbé. Alors sur une idée de Francis Blanche, je me suis mis en devoir de composer un calque codé sur des passages d'évangiles et de décoder moi-même ce que j'avais codé. Enfin, par voie détournée, je faisais parvenir à Gérard de Sède le fruit de mes veilles. Cela a marché au-delà de mes espoirs. Ces parchemins ont été fabriqués par moi, dont j'ai pris le texte antique en onciale, à la bibliothèque nationale sur l'ouvrage de Dom Cabrol" [à savoir un Dictionnaire d'archéologie chrétienne]. »

Le texte de Bédu ci-dessus date de 1994, soit près de dix ans avant le roman de Dan Brown ! — et relate une histoire datant des années 1950-1960 (époque de l’émission de Francis Blanche). C’est ce que Dan Brown — sans le dire, lui — met en scène en 2003, dans un roman où l’on trouve un certain… Saunière (Jacques celui-là — on trouve aussi dans le roman un commissaire, non pas exactement Bédu, mais Bézu ; nom correspondant en outre à un site près de Rennes-le-Château, Le Bézu, où il y eut des Templiers — cf. l'article de Georges Passerat, « Cathares et Templiers  », dans le même volume, L'édifice imaginaire, op. cit., p. 192) !… Sans compter le « Prieuré de Sion ». Ce qui laisserait à penser que Dan Brown est lui aussi un farceur qui se garde bien de le laisser paraître aux yeux de ceux dont il se joue — le grand public mondial, et aussi les cinéastes qui l’ont repris : Howard, puis Cameron).

Entre temps, avant Dan Brown, le mythe monté via le « manuscrit » confectionné pour Francis Blanche s’est amplifié. Entre autres exemples, un Jean Markale (dans son livre Montségur et l'énigme Cathare, de 1997) y a donné un rôle aux cathares, en faisant un lieu de passage d’un « secret mérovingien », entre autres sur Jésus et « Marie-Madeleine » — ce personnage composite de la piété médiévale, élaboré sur le nom de Marie de Magdala à partir de plusieurs personnages féminins du Nouveau Testament, parmi lesquels — ni dans le Nouveau Testament, ni au Moyen Âge — aucune « épouse de Jésus » !… Jusqu'à aujourd'hui, où on nous donne via des textes gnostiques parlant d'un Jésus au corps purement spirituel, une affaire matrimoniale dans des baisers à Marie de Magdala donnée comme sa femme ! On sait que c'est au goût de notre temps, quand la compréhension gnostique des corps spirituels est devenu totalement incompréhensible à la plupart…

Reste qu'il y a donc peu de doutes que le romancier Dan Brown est malgré lui l’avant-dernière étape (les cinéastes Ron Howard/Da Vinci Code et Cameron/Talpiot en étant, en 2006 et 2007, les dernières — on ne dira pas victimes : ça leur a bien rapporté…) d’une farce qui ignore désormais qu’elle s’origine, non pas dans quelque mystérieuse tradition, mais dans une plaisanterie de l'humoriste Francis Blanche ! Et que nous ressert à sa façon, donc, en 2007, le cinéaste Cameron mettant en scène un ossuaire de « Marie-Madeleine » qu’il déclare épouse de Jésus à côté d’un ossuaire décrété ossuaire de son divin époux ! (sic !)

Quant au «mystérieux» manuscrit à l’origine de tout cela, il est du même tonneau que le sketch du « Sar Rabindranath Duval » où Francis Blanche ironisait via ce personnage sur les supercheries mystico-ésotériques diverses…

Une autre étude, de Philippe Marlin (auteur du livre Comment fabriquer un mythe ?, éd. L’œil du Sphinx, 2004), confirme et donne des précisions supplémentaires fournies par des témoins de la mise en place de la supercherie :

« […] C’est Gérard de Sède qui dans L’Or de Rennes (Julliard, 1967) va donner toute sa dimension à ces documents, en en proposant une reproduction, et en précisant qu’ils ont été soumis à un expert militaire du chiffre. Mais sans en donner à ce moment, suspense oblige, le décryptage. Et l’auteur du reste d’enrichir la collection par un troisième document, dit "manuscrit du Sôt Pêcheur", qui fera le bonheur des exégètes de tous poils !
Inutile de dire que personne n’a jamais vu les originaux de ces documents… Encore que le journaliste Jean-Luc Chaumeil exhibe volontiers les "grand et petit parchemins" [de l’abbé Saunière], en expliquant que ce sont des faux fabriqués par Philippe de Cherisey, personnage haut en couleur. Il affirme de surcroît avoir la copie d’un manuscrit de ce dernier, Pierre et Papier, dans lequel le mystificateur explique comment il a fabriqué et codé ces pièces. Le chercheur Jean Robin, dans La Colline Envoûtée (Trédaniel 1982), retrace avec beaucoup d’humour les propos de notre farceur érudit :

"M'étant rendu à Rennes les Bains en 1961 et ayant appris qu’après la mort de l'abbé la mairie de Rennes-le-Château avait brûlé (avec ses archives), j'ai profité de l'occasion pour inventer que le maire s'était fait délivrer un calque des Parchemins découverts par l'abbé. Alors sur l'idée de Francis Blanche, je me suis mis en devoir de composer un calque codé sur des passages d'évangiles et de décoder moi-même ce que j'avais codé. Enfin par voie détournée je faisais parvenir à Gérard de Sède le fruit de mes veilles. Cela a marché au-delà de mes espoir." En effet…
Comme nos lecteurs seront peut-être surpris par cette apparition inattendue du fantaisiste Francis Blanche, nous nous en voudrions de ne pas leur citer le récit que fit le marquis de Chérisey - journaliste puis acteur - de sa rencontre avec l'immortel auteur de
Signé Furax : "Je l'ai rencontré pour la première fois dans un night-club proche de la place Saint Georges à Paris. Il jouait à faire peur et y réussissait".
"Il a joué un grand rôle dans ma vie d'acteur à Bruxelles en 1961, à l'occasion du tournage de Vive le Duc, un film belge dont le moins on dira, mieux vaudra [sic]. Ensuite nous nous sommes rencontrés chez Cornehs, un spécialiste des marionnettes puis encore dans un night-club de la gare du Nord, aujourd'hui aboli. Il me fit raconter mes histoires de trésor, celle des rouleaux de bois d'où l'abbé Bérenger Saunière avait sorti des Parchemins qui depuis s'étaient éclipsés Pour rejoindre les coffres d'une banque anglaise.
Fabrique-moi ça. Je suis preneur…
Fabriquer quoi ?
Des parchemins. Torche-moi cette farce et adresse-la chez Arnaud de Chassipoulet. Elle paraîtra dans mon feuilleton radiophonique.
‘Signé Furax’ était le nom de ce feuilleton radiophonique qui a laissé quelques traces dans la mémoire des auditeurs. Croirait-on pourtant que Pierre-Arnaud de Chassipoulet (avec un nom pareil) existât vraiment ? J'ai rencontré ce monsieur qui avait un magasin de magnétophones près de la rue de la Boëtie, mais sans rien lui remettre. Les pseudo-parchemins avaient occupé une part si importante de mes activités, que leur histoire dépassait le cadre d'un feuilleton".
Telle est donc la genèse des célèbres Parchemins de l'abbé Saunière »
, conclut Philippe Marlin.

Voilà donc la genèse du Da Vinci Code, des lectures « matrimoniales » des manuscrits gnostiques, et du couple du caveau de Talpiot : Jésus et « Marie-Madeleine » avec leur fils Judas (sic). Où un mythe bâti sur une farce tente de devenir histoire et archéologie !


R.P. (reprise d'un texte de 2007)


samedi 10 mai 2014

Les cathares, la réincarnation et le fer à cheval



(photo ici)


« Il y avait une fois un homme très méchant, un meurtrier, dont l'esprit, quand il mourut, entra dans le corps d'un bœuf. Ce bœuf eut un maître très dur qui le nourrissait mal, et le traitait à grands coups d'aiguillon. L'esprit de ce bœuf se rappelait qu'il avait été un homme, et quand le bœuf mourut, il entra dans le corps d'un cheval. Ce cheval appartint à un grand seigneur qui le nourrissait bien, mais une nuit les ennemis de ce seigneur vinrent l'attaquer, et il monta sur son cheval et le poussa à travers les rochers et les lieux escarpés. Le cheval mit le pied entre deux rochers, et ne put l'en extraire qu'avec grande difficulté, et son fer y demeura pris. Son maître le monta encore le reste de la nuit. (Et l'esprit du cheval se rappelait qu'il avait été un homme.) Ce cheval mort, son esprit entra dans le corps d'une femme enceinte, et s'incorpora dans l'enfant que cette femme portait dans le ventre. Cet enfant grandit et vint à l'entendement du Bien, puis il fut fait bon chrétien [c'est-à-dire parfait cathare]. Et comme il passait un jour avec son compagnon à l'endroit où le cheval avait été déferré, cet homme dont l'esprit avait été dans le cheval dit à son compagnon : "Quand j'étais un cheval, je perdis une nuit un fer entre ces deux rochers, et j'allai ensuite pendant toute la nuit déferré". Ils se mirent tous deux à chercher ce fer et ils le trouvèrent entre les deux rochers et le conservèrent. »

Ce texte est, selon Arnaud Sicre [1] déposant devant l'Inquisition, la version de Bélibaste, dernier parfait d'Occitanie, de ce qu'on appelle la « légende du fer à cheval ».

Après cela, si l'on demande : les cathares croyaient-ils à la réincarnation ? — nombreux répondent sans hésiter : oui évidemment ! Ignorant la fonction mythique de tels récits, où « il était une fois »... l'esprit des bœufs et des chevaux se souvenaient de leur humanité.

À partir de là on peut épiloguer, soit pour faire de la réincarnation la clé du christianisme cathare, soit pour ouvrir avec cette clé supposée des parallèles avec les religions orientales censées y croire, et dont du coup, pourquoi pas, le catharisme serait l'héritier, et pourquoi pas encore via le manichéisme, entre autres « chaînons manquants ».

En réalité, en affirmant sans autre que les cathares croyaient à la réincarnation, on fait l'impasse sur deux questions essentielles :

— Premièrement. Les témoignages relatant la croyance à la transmigration des âmes devant l'Inquisition, comme celui cité en entrée, et les dires à ce propos des controversistes catholiques, sont tardifs — XIIIe et surtout XIVe siècles. Ces témoignages n'apparaissent pas pour ce qui concerne le catharisme plus ancien, malgré le fait qu'une telle croyance semble quand même frappante dans un cadre chrétien médiéval. Et elle est inconnue du bogomilisme du début jusqu'à la fin ; le bogomilisme qui, en chrétienté orientale, partage la même structure d'Église épiscopale avec le catharisme. Mais après tout, on pourrait s'arranger avec cette apparition tardive...

— Mais (et surtout), deuxièmement, autre point sur lequel on fait l'impasse et sur lequel il faut s'arrêter un moment ; c'est le terme même de réincarnation. Car si l'on demande à présent ce qu'est la réincarnation, l'on recueille comme réponse la plus courante que c'est une doctrine qui veut que notre âme individuelle ou quelque chose d'équivalent, quelque chose qui constitue notre identité se trouve dans un corps provisoire après en avoir habité un ou plusieurs autres en attendant d'en habiter un ou plusieurs autres.

Concernant le mythe cathare tardif, précisons qu’il ne s’agit évidemment pas de nier le discours concernant la circulation d’âme en divers corps, voire avec la crainte populaire de se retrouver à l’état d’un vil animal, et l’espérance inverse de transmigrer vers quelque meilleur lot corporel, pour une sorte de progrès individuel. Il ne s’agit pas de nier ces éléments, mais de remettre en cause le système que l’on voudrait en tirer, système réincarnationiste, système anachronique au Moyen Age.

Remarquons en passant qu'on a utilisé un mot : le mot progrès, qui est essentiel dans la forme de croyance à la réincarnation que l’on a évoquée. Essentiel dans la croyance à la réincarnation qui veut qu'en s'incarnant dans plusieurs corps successifs les âmes individuelles marchent sur un chemin de perfectionnement spirituel général, analogue à l'évolution procédant du néant antécédent au big-bang via l’amibe et en passant par Toumaï et Lucy jusqu’à l’homme moderne en attendant mieux.

Cette croyance est toute récente. Et c'est essentiellement sur cela que l'on fait l'impasse en attribuant aux cathares la croyance à la réincarnation. Elle n'existait pas au Moyen Âge, non plus, d'ailleurs, que dans l'Antiquité. Il est important de le savoir pour pouvoir approcher plus ou moins ce que pouvaient croire les cathares à ce sujet.

D'une autre façon aussi, et notamment concernant ce que l'on imagine sur l'Antiquité, pour comprendre que les adeptes contemporains de cette croyance sont très loin, d'une autre façon, du bouddhisme par exemple, dont ils croient pourtant pouvoir se réclamer. À l'appui parfois de témoignages sur les enfants réincarnations de lamas tibétains qui essaiment actuellement en Europe et en Amérique, de l'acteur Keanu Reeves en Little Buddha de Bertolucci à toute une littérature.

Quoiqu'il en soit, ce qui est totalement étranger à l'Antiquité, grecque, indienne, ou autre, c'est cette notion moderne si importante dans la croyance actuelle à la réincarnation, celle du progrès perçu comme une valeur positive, l'idée que demain sera meilleur, plus éclairé, etc., mieux qu'hier. L'Antiquité et le Moyen Âge, la Renaissance, aussi, comme son nom l'indique (re-naissance, c'est-à-dire retour, en l'occurrence à l'Antiquité gréco-latine) ; ces époques précédentes ont la certitude inverse : demain sera pire, ou pour le dire en termes moins pessimistes, hier était mieux : mieux éclairé, plus fort, vigoureux, plein de cette vie qui s'étiole. Et avant-hier était l'Âge d'or, ou le Paradis terrestre dont nous avons été chassés, et d'où le temps dérive irrémédiablement.

Le temps nous éloigne irrémédiablement de ce mieux, sauf lors de quelques sursauts, retours en arrière, que sont les renaissances, ou autre terme du même ordre, les révolutions, selon ce mot qui signifiait aussi retour avant de devenir depuis un ou deux siècles, synonyme de... progrès.

Et pour l'âme, il en est de même. De plus, sachons aussi qu'indépendamment de la catastrophe qu'est le corps, rien ne garantit alors que cette âme soit individuelle, et moins encore que l'individualité soit un bien. Elle est au contraire perte malheureuse de la totalité, de la plénitude l'être. Elle est division d'avec le fondement de son être (individualité malheureuse donc, à ne pas confondre non plus avec l'individuation chez Jung qui est, elle, au contraire, notion positive en tant qu'elle désigne la réintégration par l'individu de la totalité de son être).

L'Antiquité comme le Moyen Âge avaient une autre perspective. La seule espérance alors dans la dégradation irrémédiable est l'irruption du salut, l'intervention divine instaurant le Royaume de Dieu, cela pour la perspective hébraïque, fût-ce, en christianisme, et pour les plus... optimistes, par le ministère de l'Église. Et quand les faits, comme la violence et la corruption, contraignent à ne plus trop y croire, on s'en tient à un salut personnel, fût-ce au prix du passage en purgatoire, ce que les historiens ont appelé, parlant du XIVe siècle, la « nouvelle eschatologie ».

Ici, on est en parallèle relatif avec l'espérance des religions philosophiques, que ce soit le platonisme, l'hindouisme ou le bouddhisme, ou avec des approches psychologiques contemporaines (on a nommé Jung), où il s'agit aussi d'accéder à la totalité de son être. Parallèle, car ici il s'agit d'une espérance personnelle de sortie d'une situation, la nôtre, qui n'est pas réjouissante. Parallèle relatif, car avec la métempsycose on est dans un cycle indéfini, sans Royaume faisant irruption à la fin, un cycle indéfini malheureux dont il s'agit, chacun par son ascèse, sa sagesse ou sa découverte du juste milieu, de sortir.

On mesure qu'on est très loin d'une réincarnation progressiste des âmes individuelles, heureuses pour ce faire d'être des « moi » dans des corps. Captivité malheureuse et récurrente, au contraire, que la perspective de la métempsycose, et dont il s'agit d'être libérés.

L'idée de progrès qui fonde la foi à la réincarnation date des XIXe et XXe siècles. L'homme qui a mis la touche presque finale à cette doctrine est Rudolf Steiner, fondateur du mouvement dit « anthroposophique ». Et lui-même affirme appliquer le darwinisme au monde spirituel. Le darwinisme, on le sait, est la doctrine de Charles Darwin concernant l'évolution des espèces, qui se traduit dans sa version populaire par l'idée qu'au Paradis perdu ou à l'Âge d'or, se sont substitués des ancêtres lointains vivant dans la terreur des forces naturelles.

Mais Darwin et ses émules plus ou moins fidèles ne sont pas les seuls à penser le progrès comme une notion positive ; cela est assez commun depuis le XIXe siècle. Et aujourd'hui tout le monde se réclame du progrès.

C'est extrêmement récent. C'était faux au Moyen Âge, y compris au plan spirituel. Il n'est pas indifférent de savoir que Rudolf Steiner est un jalon décisif, le jalon décisif sans doute. Ce n'est pas indifférent pour notre sujet : en effet, le chef de file du néo-catharisme, Déodat Roché, se voulait explicitement disciple de Steiner, y compris dans son élaboration du néo-catharisme. Ce qui est tout à fait son droit, qui fait du néo-catharisme quelque chose qui est ce qu'il est, intéressant sans doute, qui de plus a contribué positivement à marquer une étape, décisive, vers la sortie de l'ornière qui consistait à ressasser l'anti-catharisme inquisitorial. Intéressant de toute façon, mais qui, forcément, ne correspond pas — René Nelli le remarquait déjà [2] — au catharisme historique, lequel, on doit le dire, a irrémédiablement et définitivement disparu.

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Dire que les cathares croyaient à la réincarnation, c'est donc faire l'impasse sur le fait que la croyance à la réincarnation est récente, doctrine chargée de foi au progrès, issue du XIXe siècle. Elle ne pouvait exister au Moyen Âge, ni dans l'Antiquité. Sauf à la confondre avec celle de la métempsycose, qui n'est pas la même chose, et qui, elle, est ancienne. La réincarnation moderne a toutefois en commun avec l'antique métempsycose le mythe qui illustre souvent cette dernière : la transmigration des âmes, précisément, que l'on trouve, en Occitanie, dans le catharisme tardif.

J'ai parlé de métempsycose, qui elle, existait dans l'Antiquité, en Grèce, et qui avait son équivalent en Inde, le samsâra. Précisons que ce n'est pas qu'une question de mots, et qu'au prix d'un changement de vocabulaire, on pourrait renouer avec les idées réincarnationistes concernant le catharisme.

Il ne s'agit pas que d'une question de vocabulaire. Il y a des différences essentielles et qui ne se limitent pas à celles qu'on admet parfois, voulant par exemple que la réincarnation ne s'effectue que dans des corps humains tandis que la métempsycose concernerait aussi des corps d'animaux. La différence est beaucoup plus fondamentale que cela : la métempsycose, selon ce terme de l'Antiquité grecque — mais le mot samsâra, pour l'Inde, recoupe une idée équivalente — ; le mot métempsycose, veut dire littéralement « changement en âme ». Il n'y est pas du tout question d'incarnation, comme pour « réincarnation », pas question donc de changement de corps, qui serait en grec « métensomatose » au lieu de « métempsycose ». Il ne s'agit pas dans la métempsycose d'âme individuelle qui changerait de corps pour se perfectionner. Il est question d'âme subissant des changements, pas d'âme changeant de corps. D'âme universelle unique et commune subissant des changements, et dont le moi, individuel, n'est que l'expression dégradée. Ces changements sont vécus comme dégradation, atteinte à la stabilité, à l'ataraxie, c'est-à-dire au bonheur philosophique consistant justement à ne pas subir de changement — contrairement à l'idéologie du progrès où le changement est une bonne chose. Le changement catastrophique qui est la métempsycose consiste à revêtir l'individualité, consiste donc à revêtir la vie corporelle où se réalise l'individualité. L'individualité est pour la métempsycose, et le samsâra, une catastrophe, un attentat contre l'âme universelle commune, ou l'atman en Inde, pour autant d'ailleurs que l'on admette son existence.

Car pour d'autres, comme dans le bouddhisme par exemple, et d'une certaine façon aussi pour la doctrine grecque d'Héraclite, elle n'existe pas, cette âme. Ici la métempsycose n'est donc même pas ce processus de dégradation de l'âme universelle, mais le simple malheur d'être la proie de ce flux permanent et vide de sens, vide donc du coup, évidemment, d'orientation vers un mieux : on est loin de l'idéologie moderne et contemporaine du progrès. Ni âme universelle, ni à plus forte raison d'âme individuelle qui en est la dégradation. Et donc, évidemment, pas d'âme individuelle progressant.

Pour le bouddhisme, il n'y a rien qui transmigre. C'est ainsi qu'au delà de l'illustration transmigratoire, le bouddhisme parle de renaissance sans transmigration. Ce sont les intentions qui conditionnent la prochaine existence. Je cite Hans Wolfgang Schumann, auteur d'études très abouties sur la philosophie bouddhiste ; il écrit — au sujet de ce qu'il nomme donc renaissance sans transmigration : « Les intentions d'agir transmettent leur qualité éthique à la conscience. La conscience ainsi qualitativement colorée est [...] le facteur qui établit le contact conditionnel avec la prochaine forme d'existence. [Comparable à une] étincelle qui allume la vie [, elle] est présente dans la flamme qu'elle conditionne, non pas comme quelque chose de substantiel mais simplement comme condition [...]. En cours de développement l'enfant élabore sa propre conscience, qui n'est pas identique à la conscience qui en est l'instigatrice [3] ».

On doit admettre que la doctrine n'est pas exactement simple à saisir ; d'où sans doute les développements populaires sur le mode transmigratoire. Il reste que les renaissances sont ici l'expression d'une captivité récurrente, sans âme, dans le samsâra, ce qui n'a rien de réjouissant. Frédéric Lenoir, auteur d'ouvrages sur les rapports du bouddhisme et de l'Occident, le dit en ces termes : parlant de deux malentendus principaux entre bouddhisme et Occident, sur la réincarnation, justement et sur l'âme, il écrit : « sur la réincarnation, [...] nos compatriotes font fausse route. Ils y voient une possibilité de renaître indéfiniment, une forme d'immortalité. Or un bouddhiste digne de ce nom tend à échapper au cycle éternel du samsara, afin d'atteindre le nirvana, c'est-à-dire l'arrêt des renaissances, la paix définitive. [...] Deuxième malentendu, [...] le bouddhisme [...] ne croit pas en l'existence de l'âme [...]. Ce qui se réincarne, ce n'est pas du tout moi, ni vous, mais le karma, une sorte de loi de causalité aveugle, la loi d'airain de la dette créée par toute action. Or l'immense majorité des gens touchés par le bouddhisme disent y trouver le moyen de développer leur potentiel individuel. Cet avènement du sujet est une idée ultra-occidentale. [4] » J'ajoute personnellement, comme je l'ai déjà dit : occidentale, et moderne. Ce qui fait que le malentendu en question concerne aussi notre rapport aux cathares, chez qui le thème de la transmigration n'est toutefois pas similaire, bien sûr, aux renaissances du bouddhisme.

Pour terminer avec les doctrines antiques, avec celles qui croient quand même à cette âme universelle, platonisme et hindouisme, ne négligeons pas que la métempsycose y est tout aussi catastrophique, puisqu'elle est la perte de l'unité de l'âme universelle, sa chute dans les individualités, dans le malheur, donc.

Telle est, en résumé, à l'opposé de celle de la réincarnation, la doctrine qui existait dans l'Antiquité sous différentes formes, et dont on trouve la trace, sous d'autres formes, au Moyen Âge.

On trouve notamment la trace de l'âme universelle, commune à toute l'humanité, chez ce disciple arabe du philosophe grec Aristote, qu'est Averroès. C'est une part essentielle de ce que lui reprochent ses adversaires, musulmans comme chrétiens, qui selon la tradition biblique et coranique, et notamment la tradition de la création par Dieu, croient à l'importance de l'individualité pour le salut, et donc à celle du corps : résurrection de la chair, puisqu'elle est créée par Dieu.

La doctrine d'Averroès selon laquelle il y aurait une âme commune à l'humanité, et pour qui le salut consiste à se dépouiller de son individualité pour rejoindre cette âme universelle ; cette idée qu'il y a une âme commune, est condamnée alors par l'Église latine chez les disciples d'Averroès sous le nom de « monopsychisme ».

On a ici en tout cas une trace de l'existence de cette idée au Moyen Âge. Ce qui toutefois n'empêche pas Averroès, suite à son maître Aristote, de ne pas croire à la transmigration des âmes. Comme quoi ce qui s'apparente à la métempsycose n'implique pas nécessairement transmigration des âmes. Mais la transmigration des âmes devient souvent une illustration, un mythe permettant de faire percevoir la doctrine, tout de même compliquée, de la métempsycose. Ce mythe, cette illustration en quelque sorte, a d'ailleurs pu servir de fondement vers le développement de la croyance moderne à la réincarnation, simplement par sa prise à la lettre.

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Avant d'aller plus loin, il faut encore éclairer un point concernant quelques légendes qui ressortent régulièrement sur l'idée que puisque la métempsycose existait dans l'Antiquité — on peut dire (toujours au prix de la confusion de cette doctrine avec celle de la réincarnation) que le christianisme primitif l'aurait faite sienne jusqu'à ce que l'Église occulte, pour des raisons plus ou moins obscures, ce supposé sien enseignement originel. C'est évidemment faux, et il est facile de montrer pourquoi.

Certes des groupes gnostiques de l'Église ancienne ont fait leur l'enseignement de la métempsycose, qui encore une fois n'est pas la réincarnation, et l'ont illustré parfois par le mythe de la transmigration. On sait cela concernant quelques groupes par les textes de leurs adversaires les combattant. Ce qui permet de dire en passant puisque ces adversaires sont principalement Irénée de Lyon et Origène, que dans la Grande Église qu'ils représentent, de la Gaule à l'Égypte, à la fin du IIe siècle où ils écrivent, on n'adhère pas à cette doctrine. Toutefois, donc, des groupes plus marginaux qu'ils combattent l'enseignent.

Et on voit qu'ils entendent utiliser entre autres des textes du Nouveau Testament, les mêmes que ceux que nous connaissons aujourd'hui, à l'appui de leur croyance. Usage des textes, que les théologiens de la Grande Église réfutent. Par exemple les textes identifiant tel ancien prophète à Jean Baptiste, ou l'un d'eux ou Jean-Baptiste lui-même, à Jésus, croyant que les uns sont revenus en Jean ou Jésus. Ou que Jean est revenu en Jésus. Mais il est mort quand Jésus avait la trentaine : c'est donc à la résurrection, croyance attestée elle, qu'il est fait allusion remarque un Origène (sans quoi n'aurait-il pas eu d'esprit avant la mort de Jean ?). Ou le récit de l'aveugle-né, à l'occasion duquel on se demande si c'est lui ou ses parents qui ont péché pour qu'il soit né aveugle. Je le cite : « Jésus vit un homme aveugle de naissance. Ses disciples lui posèrent cette question : "Rabbi, qui a péché pour qu'il soit né aveugle, lui ou ses parents ?" Jésus répondit : "Ni lui, ni ses parents. Mais c'est pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui !" » (Jean 9, 1-3). Remarquons en passant que Jésus refuse toute loi de cause à effet qui expliquerait ce qui est le seul fait d'un malheur inexplicable.

On trouve ici cependant l'allusion à une sorte de loi du karma que Jésus toutefois, ne reprend pas. Ce texte reflète sans doute une allusion à la croyance à la préexistence, que certains courants du judaïsme de l'époque faisaient leur en effet et qu'Origène fera sienne, et plus tard les cathares. Mais pas de transmigration des âmes, et évidemment pas de croyance à la moderne réincarnation.

On a utilisé parfois le témoignage de Paul disant : « Jadis, en l'absence de loi, je vivais. Mais le commandement est venu, le péché a pris vie, et moi je suis mort » (Ro 7, 9-10). En fait l'usage d'un tel texte en faveur de la transmigration indique seulement qu'on a oublié tout lien avec le judaïsme, ce qui aurait fait comprendre que Paul ne parle pas d'une vie antérieure, mais fait simplement allusion à sa bar-mitsvah (ou son équivalent de l'époque), où l'enfant juif, qu'il était, reçoit la Loi, à l'adolescence. « Saisissant l'occasion, écrit Paul, le péché a produit en moi toutes sortes de convoitises par le moyen du commandement. Car, sans loi, le péché est chose morte. Jadis, en l'absence de loi, je vivais. Mais le commandement est venu, le péché a pris vie, et moi je suis mort: le commandement qui doit mener à la vie s'est trouvé pour moi mener à la mort. Car le péché, saisissant l'occasion, m'a séduit par le moyen du commandement et, par lui, m'a donné la mort. Ainsi donc, la loi est sainte et le commandement saint, juste et bon. » (Ro 7, 8-12). Paul n'a rien voulu dire d'autre : la Loi est sainte, et comme telle elle dévoile le péché, qui produit la mort, la mort spirituelle à laquelle il est fait allusion ici, c'est-à-dire la vie sans l'esprit, avant la mort physique. Remarquons de toute façon que les cathares n'ont jamais utilisé cette référence, ni aucune autre d'ailleurs, en faveur de la transmigration des âmes.

Et on ne trouve jamais, tant dans l'Antiquité qu'au Moyen Âge, l'usage fait parfois aujourd'hui du texte de Jean 3 sur la nouvelle naissance, qui, tout le monde à l'époque le sait, se produit dans cette vie, et est la naissance à la vie de l'esprit, une conversion à la vie spirituelle.

Inutile de s'arrêter longtemps donc, sur ce que l'on entend aussi parfois, voulant voir tel ou tel Concile de l'Église ancienne décréter l'abandon de la supposée croyance antécédente, allant parfois jusqu'à lui faire décréter le traficotage de textes d'un Nouveau Testament antécédent. L'histoire des manuscrits suffit à condamner à l'absurde une telle hypothèse, sans compter l'absence de trace de tels décrets dans les minutes des Conciles notés minutieusement justement.

Pour la petite histoire les Conciles incriminés sont en premier lieu Nicée, tenu en 325, et qui aurait selon les versions occulté ou au contraire proclamé la « réincarnation ». Je me suis demandé pourquoi une telle volonté de trouver cela à Nicée. Et j'ai fini par me demander si ce n'est pas tout simplement le fruit d'une imprécision théologique d'aujourd'hui faisant confondre incarnation et réincarnation. Nicée a effectivement proclamé le dogme de l'Incarnation, c'est-à-dire : en Jésus-Christ, la parole de Dieu s'est incarnée, a été faite chair. Ça c'est l'Incarnation. C'est, dans le cadre de mon ministère pastoral, un jeune couple, au cours d'une préparation au mariage qui m'a mis la puce à l'oreille. L'un d'eux me disait croire à l'incarnation, et de m'expliquer ce qu'il entendait par là : tout bonnement la réincarnation. J'ai soupçonné depuis que la confusion des termes avait pu entraîner ce pataquès autour des lectures modernes du Concile de Nicée, où il ne s'est évidemment rien passé de tout cela.

Et j'ai entendu évoquer aussi le second Concile de Constantinople, tenu en 553, convoqué par l'empereur Justinien. Inutile de dire qu'à plus forte raison qu'à Nicée, il n'y a pas eu de traficotage de textes du Nouveau Testament. C'était alors définitivement impossible. Mais en revanche, effectivement, il y a bien eu à ce Concile de Constantinople, condamnation de la métempsycose, et des illustrations transmigratoires éventuelles qu'auraient développées certains moines disciples d'Origène sur la base de ce que le maître croyait à la préexistence des âmes. On a vu ce qu'Origène pensait de la transmigration des âmes : il la refusait. Mais il enseignait effectivement la préexistence des âmes, et c'est cela qui a été condamné à Constantinople.

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Ayant posé cela et les distinctions qu'il faut faire entre réincarnation et métempsycose d'une part, et ces deux doctrines et transmigration de l'autre, il devient possible de voir ce que la transmigration signifiait dans ce catharisme tardif qui en parle.

Les cathares croyaient à la préexistence des âmes, déchues dans la matière, dans l'exil tragique d'un monde de douleurs et de persécutions. Le mythe de la transmigration devient l'illustration de cette catastrophe, portant en contrepartie l'espérance de la possibilité de la remontée de l'âme aux cieux, de sphère céleste en sphère céleste (selon la configuration des cieux médiévaux), jusqu'à la spiritualité où les parfaits, par le Consolamentum, unique sacrement cathare, ont rejoint en esprit les frontières du Paradis perdu.

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Avant de détailler cela, il faut noter un parallèle au catharisme, sur ce plan, en Occident, au XIIIe siècle : c'est le judaïsme cabalistique. Il convient cependant de remarquer avec Gershom Scholem, spécialiste fameux de la mystique juive, que les deux versions de la transmigration des âmes, cathare et cabalistique, sont très différentes. Reste ce point commun : la notion de l'exil, de Jérusalem à Babylone, qui sert aux deux théologies pour signifier l'exil dans la chair, le péché, la mort, la douleur.

Un texte du livre de Job sert de référence biblique, unique, pour le judaïsme cabalistique affirmant depuis le Moyen Âge, environ au XIIIe siècle, mais pas avant, et surtout, plus tard depuis le XVIe siècle, une certaine forme de la métempsycose. La croyance à la transmigration des âmes y reçoit le nom hébreu de « gilgul » qui signifie « roulement », « faire rouler », et entend s'autoriser du texte de Job en question (Job 33, 28-30) : « "Il a racheté mon existence au bord de la fosse et ma vie contemplera la lumière !" Vois, tout cela Dieu l'accomplit, deux fois, trois fois pour l'homme, pour retirer son existence de la fosse, pour l'illuminer de la lumière des vivants ». « Dieu retire l'homme de la fosse », André Chouraqui traduit : fait « retourner son être du pourrissoir » ; cela « deux fois, trois fois » — selon le texte, d'où la croyance dans la Cabale que l'homme a droit à trois vies. Mais cette croyance, donc, ne remonte pas au-delà du Moyen Age. Ce texte de Job n'apparaît pas dans le catharisme. Il faut peut-être toutefois ne pas négliger cet enseignement du judaïsme cabalistique, malgré la prudence à laquelle nous invite à juste titre Gershom Scholem. Toutefois, la Cabale étant apparue en Occitanie et Provence...

S'il y avait influence de l'un sur l'autre, je pencherais personnellement plutôt pour une influence du judaïsme sur le catharisme que l'inverse, notamment à cause de cette référence biblique juive, absente chez les cathares. On est en un temps où l'appui scripturaire est très important pour fonder une doctrine. et sur ce point précis, il manque en catharisme, on va le voir : ce qui n'est pas sans significations importantes.

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C'est en tout cas en Occident, et précisément en Occitanie, que l'on trouvera des éléments de croyance à la transmigration dans le catharisme, mais uniquement dans les rapports de l'Inquisition et dans les comptes rendus de prédications et de discours populaires, ou, à partir du XIIIe siècle, chez quelques controversistes catholiques [5].

La doctrine est, redisons-le, ignorée chez les bogomiles. La raison théologique en est simple. J'ai rappelé que les cathares croyaient à la préexistence des âmes, préexistence conçue communément comme distincte pour toutes les âmes, ce qui rend le mythe tout à fait envisageable logiquement : chaque âme déchue tombe dans un corps — : pourquoi pas dans plusieurs ?

Mais les bogomiles, eux croyaient que l'âme se transmet comme par génération, depuis les parents. La préexistence est ici collective, en Adam. La transmigration devient donc extrêmement difficile à imaginer. C'est sans doute pourquoi les bogomiles n'ont vraisemblablement pas imaginé ce mythe.

Les cathares eux l'ont fait, à un niveau populaire, avec fonction d'illustration de leur espérance. Le mythe est en effet absent dans les textes « officiels » ou savants des cathares ; comme il est absent dans les rituels. Tout porte donc à penser que ce ne serait pas une doctrine savante, ésotérique, de la théologie cathare.

C'est bien cette absence de la doctrine dans les textes théologiques en pendant de sa présence dans les témoignages populaires qui fait question. S'il y avait eu dans la transmigration quelque enseignement ésotérique réservé aux savants, on aurait le phénomène inverse : présence dans les textes savants, absence ou hésitation dans les témoignages populaires. C'est une constante —, on trouve les doctrines précises d'un théologien dans les textes destinés à ses pairs, sa prédication en restant à des illustrations propres à être comprises de tous.

À y regarder de près, ces témoignages populaires vont dans le même sens : on est en présence d'une image, glissant vers la croyance à la transmigration, mais visant à enseigner autre chose : sans doute la métempsycose, c'est-à-dire la dégradation de l'esprit dans la matière et la possibilité de son retour à son état initial.

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Ce qui s'illustre aussi par les chiffres désignant le nombre de vies à envisager et la relative variabilité de ce nombre [6]. Déjà si le nombre est variable, cela suggère qu'il a une fonction symbolique.

Mais de plus, si les commentateurs médiévaux catholiques semblent hésitants, les témoins populaires interrogés par l'Inquisition le sont beaucoup moins : le nombre ne varie pas n'importe comment : les témoignages semblent préférer presque invariablement nous donner neuf vies — parfois sept — ou pour des personnages particuliers, comme Paul, un plus grand nombre — fonction d'une autre symbolique.

Sachant l'aboutissement céleste de ces transmigrations, ce nombre de neuf n'est pas indifférent, surtout s'il lui advient d'alterner avec sept. L'aboutissement invariable l'indique, il s'agit de la remontée de l'âme aux cieux. La tradition classique comptait sept cieux. Le nombre de sept apparaît donc comme parfaitement naturel. Mais alors, au sens strict, il ne s'agit pas de passage de vie en ce monde en vie en ce monde, mais de passage de monde inférieur en monde supérieur, angélique. On comprend pourquoi le bogomilisme, traducianiste, ignore la transmigration ; il s'agit plutôt d'ascension de sphère en sphère, aisément imaginable dans un système préexistentialiste, où l'âme est déchue de sphère en sphère.

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Et c'est ici qu'on a pu en venir à un déplacement transmigratoire légendaire, sachant que les parfaits, « concitoyens des saints », comme on le lit dans l’Épître aux Éphésiens (Ep 2, 19), demeurent au sommet de la hiérarchie céleste. Certes pour le Nouveau Testament l'adresse concerne tous les croyants, mais sachant que le catharisme réserve aux parfaits le titre de « chrétiens », « bons chrétiens », « vrais chrétiens »..., la lecture de textes semblables, à l'appui d'autres propos apostoliques, comme par exemple : « il nous a ressuscités et fait asseoir ensemble dans les lieux célestes en Christ-Jésus » (Ep 2, 6) — plaçait les dits parfaits, déjà ici-bas, dans les lieux les plus élevés de la hiérarchie spirituelle et donc céleste.

Et on en vient au fameux nombre neuf. Car c'est dans le cas de l'accession au statut de « bon chrétien » qu'elle permet éventuellement, que la neuvième vie est salvifique. Ainsi, au témoignage par exemple de Béatrice de Planissoles, « si dans ces neuf corps, il ne se trouve pas le corps d'un bon chrétien, l'âme est damnée. Si, au contraire, il s'y trouve le corps d'un bon chrétien, l'âme est sauvée » [7].

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Alors, avec le nombre de neuf, on est passé — avec ces prédicateurs cathares pyrénéens que sont les Authié par exemple, qui voyagent d'Italie aux Pyrénées — en Occident où depuis le XIIIe, domine la cosmologie aristotélicienne arabe, avec ses dix cieux (on consultera par exemple, la Divine comédie de Dante). Le dixième ciel est le « ciel empyrée », le domaine céleste des bienheureux, celui que les parfaits ont déjà potentiellement réintégré, en attendant de quitter leur tunique de chair, quand ils verront cette potentialité s'actualiser. Le dixième ciel étant celui de la réintégration céleste, les neuf autres sont les neuf sphères de la chute — qui, selon une prédication de Bélibaste, a duré justement (et ce n'est pas indifférent) neuf jours et neuf nuits — et les mêmes neuf sphères de la remontée (symbolisée par les neuf vies).

Car ce nombre des sphères célestes se trouve correspondre en outre avec les neuf ordres de la hiérarchie angélique attribuée à Denys l'Aréopagite, chez lequel ils signifient les degrés de la descente et de la remontée angélique — selon la tradition de l'échelle de Jacob. Pour le texte de Denys, La hiérarchie céleste, apocryphe du Ve siècle qui faisait alors autorité, il y a neuf ordres d'anges signifiant la descente de l'esprit vers la matière ; le parallèle avec la chute des esprits dans le catharisme était inévitablement perçu, d'où la nécessité d'une remontée des neuf sphères — correspondant aux neuf cieux précédant le ciel empyrée, le Paradis — neuf sphères de la déchéance vers la chair, ou neuf vies, pas nécessairement dans l'histoire de ce bas monde, mais plutôt, dans la hiérarchie des mondes supérieurs. Ce que la prédication de Bélibaste rend, à suivre le témoignage d'Arnaud Sicre, par l'image des « neuf jours et neuf nuits » durant lesquels... « les esprits ne cessèrent pas de tomber [...] plus menu et plus dru du ciel que la pluie ne tombe sur la terre » [8]... Il s'agit ici, dans cette pluie de neuf jours et neuf nuits, de la chute des esprits par le trou céleste qui a permis à Satan d'introduire auprès des esprits la femme par laquelle il s'appliquait à les séduire.

Autre exemple, il en est de même chez les prédicateurs Raimond Roussel et Pierre Clergue [9], selon ce que rapporte Béatrice de Planissoles. Elle retient de leur prédication le nombre des neuf corps possibles jusqu'au statut de parfait [10].

La transmigration successive fonctionne alors comme image populaire — interprétée plus ou moins à la lettre — de l'idée que les parfaits vivent dans la familiarité céleste, à la frontière du dixième ciel. Ainsi peut s'expliquer l'absence de cette idée dans les textes théologiques, ainsi que son apparition tardive : glissement d'un mythe à fonction pédagogique, vers une prise à la lettre de ce mythe.

Dans ce christianisme qui n'admet pas la doctrine du purgatoire — il n'est pas le seul à rejeter cet enseignement dont il n'y a pas de trace dans la Bible : pour cette raison, les vaudois le rejettent aussi — à une époque où le purgatoire prend pourtant une importance démesurée, le mythe de la transmigration joue alors un rôle alternatif à cette façon de se permettre de mourir en état de péché relatif. Ce qui sert la réputation de bons chrétiens des parfaits. L'éthique éventuellement moyenne autorisée aux clercs catholiques du fait du purgatoire est interdite aux clercs cathares. Le peuple croyant d'un côté comme de l'autre se voit octroyé plus de souplesse.

Le mythe à fonction pédagogique en est donc venu à être pris au pied de la lettre. On peut ainsi remarquer le glissement parallèle quant à l'explication du végétarisme : raison d'ascèse, à peu près similaire à celle des moines catholiques au XIIe siècle, d'après Bernard de Clairvaux [11]. Le cistercien remarque que l'hérétique s'abstient de viande « parce que cela procède de la procréation » — à la différence du catholique, « parce que cela y pousse ». Pas de transmigration remarquée donc, au XIIe siècle. Mais les mêmes interdits alimentaires trouvent chez les cathares une raison métempsycotique par la suite, comme chez Bélibaste : on ne mange que du poisson « car les esprits ne s'incorporent pas dans les poissons [...] qui naissent dans l'eau » [12]. N'oublions pas que l'esprit, le souffle, relève de l'éther, ou bien de l'air, mais pas de l'eau, selon l'analogie respiratoire.

On assiste aussi au développement d'images populaires, comme la fameuse légende du fer à cheval que j'ai citée en introduction, dont on comprend alors mieux la fonction.

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Bélibaste, dont j'ai mentionné plusieurs fois les prédications, est mort, en 1321, sur le bûcher ; dernier parfait d'Occitanie. Le catharisme a ensuite survécu en Italie du Nord où il a fini par se fondre dans d'autres groupes chrétiens et surtout en Bosnie où il a fini par se fondre dans l'islam. 1321 reste alors une date marquante. Celle par laquelle se symbolise la fin d'une religion.

Il nous appartient dès lors de laisser le catharisme reposer en paix. Avec la mort du dernier parfait, selon la croyance cathare, l'espoir d'une consolation, d'un nouveau Consolament, s'est éteint, et donc, s'est éteint le catharisme. Une religion chrétienne est morte, qui selon ce qu'elle était, ne pourra pas renaître, n'y ayant plus de parfaits. Il ne peut pas y avoir de néo-catharisme qui soit encore du catharisme. On peut le déplorer, mais c'est comme ça.

Hélas peut-être, mais rien à tirer, donc, à partir du catharisme, concernant la croyance moderne à la réincarnation.

On peut alors, pour dire cela d'une autre façon, utiliser une dernière fois le mythe du catharisme tardif sur la transmigration des âmes. Puisque la transmigration amenait les âmes au dernier parfait, dernier espoir de salut, lorsqu'il est mort, plus de possibilité de cette alternative au purgatoire, la transmigration a fini sa fonction. Soit elle a cessé à ce moment-là, soit elle se poursuit sans but, cycle absurde qui ne mène nulle part. Dans un cas comme dans l'autre, selon la théologie cathare, ne subsiste aujourd'hui ici-bas qu'un enfer récurrent et sans issue !




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[1] Dans la traduction de Jean DUVERNOY, Le registre d'Inquisition de Jacques Fournier, t. III, Paris-La Haye, Mouton, 1978, p. 764 ; Inquisition à Pamiers, Toulouse, Privat, 1966, p. 175-1.
[2] René NELLI, Dictionnaire du catharisme et des hérésies médiévales, (art. « Réincarnation »), Toulouse, Privat, 1994, p.251.
[3] Hans Wolfgang SCHUMANN, Le Bouddha historique, Vannes (56), Sully, 1999, pp.165-166.
[4] Frédéric LENOIR, interviewé par Ursula GAUTHIER dans Le Nouvel Observateur, n° 1865 — 3-9 août 2000, p.11. Cf. ses livres La rencontre du bouddhisme et de l'Occident, et Le bouddhisme en France, Paris, Fayard, 1999.
[5] Comme Alain de Lille ou Pierre des Vaux de Cernay. Cf. DUVERNOY, Le catharisme : la religion des cathares, Toulouse, Privat, 1976, p.93.
[6] Cf. DUVERNOY, op. cit., p.93-97, différents témoignages, tant sur le nombre de vies proposées que sur sa relative variabilité.
[7] In DUVERNOY, Inquisition à Pamiers, Toulouse, Privat, 1966, p.52.
[8] In DUVERNOY, Inquisition à Pamiers, p.172 (Le registre d'Inquisition de Jacques Fournier, t. III, p. 762). Présent ici, le nombre neuf semble par ailleurs, à en croire le témoignage d'Arnaud Sicre, absent de la prédication de Bélibaste sur la chute des esprits. Il semble, ailleurs, parler de sept cieux (ibid. p.194). Les sept cieux sont un antique classique de la cosmologie judéo-chrétienne, dont un des témoins est un apocryphe du IIe siècle, L'ascension d’Isaïe, canonisé par l'Église éthiopienne, qui n’est donc pas spécifiquement cathare, même s’il apparaît dans les documents tardifs du catharisme occitan (cf. Michel ROQUEBERT, La religion cathare, Perrin, 2001, p. 50 sq.).
[9] Ibid., p.52, 60-61.
[10] Ibid. Cela n'exclut pas les cas possible de damnation immédiate, comme par exemple Judas (ibid. p.60-61).
[11] In Cant., Serm. 66, P.L., 183.
[12] In DUVERNOY, Inquisition à Pamiers, op. cit., p.174.