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mardi 9 juin 2026

"La poussière de vos pieds"





Matthieu 10.1-15
1 Ayant appelé ses douze disciples, Jésus leur donna le pouvoir de chasser les esprits impurs, et de guérir toute maladie et toute infirmité.
2-5 [Il les] envoya, après leur avoir donné les instructions suivantes : N’allez pas vers les païens, et n’entrez pas dans les villes des Samaritains ;
6 allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël.
7 Allez, prêchez, et dites : Le royaume des cieux est proche.
8 Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons. Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement.
9 Ne prenez ni or, ni argent, ni monnaie, dans vos ceintures ; 10 ni sac pour le voyage, ni deux tuniques, ni souliers, ni bâton ; car l’ouvrier mérite sa nourriture.
11 Dans quelque ville ou village que vous entriez, informez-vous s’il s’y trouve quelque homme digne de vous recevoir ; et demeurez chez lui jusqu’à ce que vous partiez.
12 En entrant dans la maison, saluez-la ;
13 et, si la maison en est digne, que votre paix vienne sur elle ; mais si elle n’en est pas digne, que votre paix retourne à vous.
14 Lorsqu’on ne vous recevra pas et qu’on n’écoutera pas vos paroles, sortez de cette maison ou de cette ville et secouez la poussière de vos pieds.
15 Je vous le dis en vérité : au jour du jugement, le pays de Sodome et de Gomorrhe sera traité moins rigoureusement que cette ville-là.

*

“Lorsqu’on ne vous recevra pas et qu’on n’écoutera pas vos paroles, sortez de cette maison ou de cette ville et secouez la poussière de vos pieds. Je vous le dis en vérité : au jour du jugement, le pays de Sodome et de Gomorrhe sera traité moins rigoureusement que cette ville-là.”

“Au jour du jugement” ! Voir Luc 9, 54-55
Lc 9, 51-56 : “51 Lorsque le temps où il devait être enlevé du monde approcha, Jésus prit la résolution de se rendre à Jérusalem.
52 Il envoya devant lui des messagers, qui se mirent en route et entrèrent dans un bourg des Samaritains, pour lui préparer un logement.
53 Mais on ne le reçut pas, parce qu'il se dirigeait sur Jérusalem.
54 Les disciples Jacques et Jean, voyant cela, dirent : Seigneur, veux-tu que nous commandions que le feu descende du ciel et les consume ?
55 Jésus se tourna vers eux, et les réprimanda, disant : Vous ne savez de quel esprit vous êtes animés.
56 Car le Fils de l'homme est venu, non pour perdre les âmes des hommes, mais pour les sauver. Et ils allèrent dans un autre bourg.”


En Mt 10, 5, on l’a lu : “N’allez pas vers les païens / i.e. nations, et n’entrez pas dans les villes des Samaritains” : c’est d’abord du relèvement du royaume d’Israël, captif d’un pouvoir soumis aux empires, à présent à Rome, qu’il est question. L’élargissement de l’Alliance aux nations (Mt 28) est consécutive à la réaffirmation de l’Alliance avec Israël : c’est bien cette alliance-là, alliance unique, qui est élargie aux nations dans l’avènement de la résurrection. D’où l’exigence et l’urgence d’accueillir le message des douze annonçant l’imminence du Royaume — avec les signes de son avènement (entrée dans un monde radicalement nouveau) : v. 1 & 8, “guérison de toute maladie et toute infirmité, résurection des morts, purification des lépreux, expulsion des démons/idoles. Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement”. D’où le fait décisif de la réception du message. Sinon, laissez-leur même leur poussière. Le jugement n’est pas à vous, ni son heure — advenue, comme Jésus l’annonçait, dans cette génération (avec la collaboration de son pouvoir illégitime avec Rome, qui y mettra fin), en 70 ap. JC.

“Au jour du jugement”, qui vient inéluctablement — Luc 21, 23-24 : “il y aura une grande détresse dans le pays, et de la colère contre ce peuple. (Jour de colère — en latin : Dies irae, titre d'un célèbre chant médiéval.)
Ils tomberont sous le tranchant de l’épée, ils seront emmenés captifs parmi toutes les nations, et Jérusalem sera foulée aux pieds par les nations, jusqu’à ce que les temps des nations soient accomplis.” (Cf. 2 P 3, 8)

L’histoire se déroule pour le pire, avec des esquisses de lumière qui percent en vue de la promesse : “Jérusalem sera foulée aux pieds par les nations, jusqu’à ce que les temps des nations soient accomplis”. Depuis 70, Jérusalem a été la proie de toutes les conquêtes, foulée aux pieds — jusqu’à nos jours. Avec des signes qui percent entre les nuages de la colère. J’en rappellerai deux : 691, 1948. Le mont du Temple est d’abord laissé comme un terrain vague, foulé aux pieds, dans un flot incessant de conquêtes. Les nations substituées au peuple de Jésus… Et pourtant, après la conquête arabe, le calife omeyyade Abd al-Malik entendant remplacer le Temple détruit par une mosquée, a peut-être donné un signe du futur accomplissement du temps des nations : la coupole bâtie sur l’emplacement du temple en 691 env. peut être aussi perçue comme un écrin sur un lieu juif, présent en son cœur : le rocher de la fondation, où, selon la littérature talmudique, a commencé la création du monde, autour duquel était bâti le Temple, est celui sur lequel l’arche d’alliance reposait ; c’est aussi le rocher sur lequel avait été lié Isaac et où Jacob avait reposé sa tête, voyant les anges monter et descendre… Le dôme du rocher devenant comme un écrin préfigurant le jour où Jérusalem sera un lieu de paix pour toutes les nations qui s’en réclament. Second signe : 1948. Dans sa préface de 1966 à la Bible française du rabbinat, le grand rabbin Jacob Kaplan, voit en ce 14 mai 1948 le signe du rétablissement annoncé dans la Bible. Comme toujours, les temps sont sombres, mais dans l’orage de l’histoire perce la lueur du jour où Jérusalem ne sera plus foulée aux pieds…

En Ac 1, 6-7, au jour de l’Ascension, on lit : “Seigneur, est-ce en ce temps que tu rétabliras le royaume d’Israël ?” — question des disciples. Réponse de Jésus (v. 7) : “Ce n’est pas à vous de connaître les temps ou les moments que le Père a fixés de sa propre autorité.”

Revenons aux douze (Mt 10, 2-5). Toujours aux jours de l’Ascension — Ac 1, 26, on assiste à l’élection de Matthias pour remplacer Judas, comme soulignement symbolique de ce que l’on a en Mt 9 dans le choix et la nomination des douze : 12 = Israël, non pas pour remplacer les 12 patriarches, mais pour être envoyés au peuple qui en est symboliquement issu.

*

Colère“il y aura une grande détresse dans le pays, et de la colère contre ce peuple”. Jésus chassant les marchands du temple et Moïse brisant les tables de la Loi. Colère. Mais attention, ce n’est pas votre rôle est-il dit aux douze. Vous, secouez la poussière vos pieds, n’invoquez pas le feu du ciel. Vous risqueriez de vous confondre vous-mêmes, vexés de votre rejet, avec celui qui est au-delà de tout ce que vous pouvez concevoir. Rappelez-vous, en effet — Jacques 1, 20, “la colère de l'homme n’accomplit pas la justice de Dieu”, même une colère au départ légitime, car à l’image de Jésus et Moïse, il y a bien une colère légitime.

“Lorsqu'elle est une réaction à une atteinte aux normes de justice, la colère devient une force de mobilisation. L’indignation face à l’injustice et la colère ne sont peut-être pas jumelles, mais elles sont sœurs. La colère est ainsi suspendue, de façon ambivalente, entre domination et morale. Elle consiste tantôt à affirmer ou défendre un statut social, tantôt à réagir à la violation d'une norme morale. C’est en raison même de sa dualité que cette émotion suprêmement morale a été considérée de façon très ambivalente. […]
S’il n’y avait pas de colère, le monde se résignerait vite à l’injustice et à l’oppression. Mais si […] nous étions tous obsédés par l’idée de réparer un tort et de nous faire justice, si notre identité tout entière se réduisait à celle de victimes animées par la colère et l’appétit de vengeance, alors le monde s’apparenterait à un univers de marionnettes agies par une force extérieure, et faites de bois à l’intérieur.”
(Eva Illouz, Explosive modernité, nrf p. 177 & 220)

Colère légitime, mais nécessairement brève (cf. 2 P 3, 9), pour qu’elle ne devienne pas injuste — selon la mise en garde du Talmud en regard de la persécution, conséquence d’une colère qui dure. Midrasch Kabileth, chap. XLV : “quand un méchant persécute un juste, Dieu est du côté du persécuté. Quand un méchant persécute un méchant, Dieu est du côté du persécuté. Quand un juste persécute un juste, Dieu est du côté du persécuté. Quand un juste persécute un méchant, Dieu est du côté du persécuté.”

La colère est légitime… pour un temps : Ps 4, 5, “Mettez-vous en colère ; mais gardez-vous de pécher : soyez touchés de componction dans le repos de vos lits” — cité par Ep 4, 26-27 “mettez vous en colère, mais ne péchez point ; que le soleil ne se couche pas sur votre colère, et ne donnez pas accès au diable.”

*

Colère — Un contemporain du Nouveau Testament, précepteur de Néron, Sénèque, philosophe de l’école stoïcienne — bien placé comme précepteur de cet empereur capricieux et donc sujet à la colère, Sénèque a écrit un ouvrage Sur la colère (De Ira). Je le cite :

“L’homme en proie à la colère, écrit-il (De Ira, Livre I) n’a plus toute sa raison. Certains la nomment courte folie (brevis furor). On ne peut la cacher : elle se donne à voir et éclate à découvert.
Jamais aucun fléau n’a coûté à l’humanité plus que la colère. Ses effets ont été dévastateurs, aussi bien à l’échelle individuelle qu’à l’échelle collective. […]
Et il est plus facile d’étouffer la colère dans son germe que de la contrôler, car une fois ébranlée, l’âme se laisse emporter par la passion. Elle s’installe comme un droit et ne suit plus que ses caprices. L’âme s’identifie alors à cette passion et la raison ne peut plus se relever. Même ceux qui semblent contenir la colère le font au risque de ne pouvoir exercer l’usage de la raison, là où elle aurait suffit pour arriver à ses fins. […] La raison n’a point besoin d’une aveugle auxiliaire. Modérer la colère ne revient qu’à obtenir un mal modéré. La colère n’a rien d’utile. La vertu n’a pas besoin de faire appel au vice.
[…] La colère ne veut pas être éclairée ; la vérité, en fait, l’indigne, à la différence de la raison…”


Pour Sénèque, la colère est donc un vice. Plus nuancé, et plus proche de la Bible, me semble-t-il, quelques siècles auparavant, le précepteur d’un autre empereur, Grec celui-là, Alexandre, son précepteur, le philosophe Aristote, disait aussi que la colère est irraisonnée. Désir de vengeance, elle est le contraire du calme. Mais elle peut se comprendre. Le calme sera un retour de l’âme à l’état normal et un apaisement de la colère. Elle peut et doit retomber. Et, dit-il, ce qui fait tomber la colère est l’acte de repentance, d’humiliation. On devient calme après avoir épuisé sa colère contre un autre. La colère peut guérir avec le temps. La repentance est un précédent nécessaire, car, note-t-il, il y a de l’assurance dans le sentiment de la colère, du fait de l’impression de subir une injustice (impression éventuellement justifiée — cf. le célèbre pamphlet de Stéphane Hessel, Indignez-vous, auquel il manque peut-être la suite : indignez-vous, mais “que le soleil ne se couche pas sur votre indignation”). Pour que le monde soit et continue d’être, la colère devra laisser place… au pardon ! (Gn 50).

C’est que la colère de l’homme (qui, rappelle Jacques 1, 20, “n’accomplit pas la justice de Dieu” ! // Mt 10, 15) ; la colère des hommes relève donc de l’abdication de la raison. C’est ainsi que ce qu’on appelle, peut-être imprudemment, la colère de Jésus chassant les marchands du Temple ne le laisse à aucun moment abdiquer sa raison, “que le soleil ne se couche pas sur votre colère”. La force d’indignation de ce genre de colère-là (qui est positive, selon plusieurs penseurs, le même Aristote, ou après lui, Thomas d'Aquin) ; cette indignation-là ne le fait pas basculer hors de lui-même ! (Et, toujours selon Thomas d'Aquin, à l’inverse de Sénèque, ce serait même “un vice de ne pas ressentir la colère qui résulte du jugement de la raison” contre l’injustice ! — 2a 2ae, qu. 158, a. 8 resp., citant Chrysostome.)

Où l’attribution à Dieu, seul sage, de façon imagée, de la colère, ne nous dit pas qu’il perd la raison ! — mais nous permet de comprendre, comme en image, à quel degré de dégradation est tombée l’humanité censée être à son image ! Devenue injuste. Et dès lors la perspective de la colère de Dieu nous invite à veiller contre la nôtre ! Puisque cela nous conduit au Gethsémané, où la colère du jugement tombe sur Jésus, accomplissant sa propre prophétie : “il y aura une grande détresse dans le pays, et de la colère contre ce peuple”, reprenant celle d’Ésaïe, ch. 53 : cette détresse tombant sur le serviteur souffrant ; reprise au moment où Jésus invite les siens à veiller. Cette vigilance dont Pierre va bientôt manquer en cédant à la colère qui le verra blesser gravement le soldat venu arrêter Jésus. Pierre qui n’a pas compris alors que la colère de l’homme n’accomplit pas la justice de Dieu. Pierre qui auparavant s’est fait traiter pour cela même de satan : ce n’est pas la colère de l’homme qui accomplit la justice de Dieu (qu’évoque ce qu’en image on appelle sa “colère”), ce n’est pas la colère de l’homme qui accomplit la justice, mais la croix, que la colère de Pierre voudrait éviter à Jésus !

RP



Sergei Rachmaninov - L'île des morts - Poème symphonique, op. 29 | Andrew Davis Tableau (à la base de l'œuvre de Rachmaninov) : Arnold Böcklin - L'île des morts


“Le dénominateur commun entre nous tous, êtres humains, c'est la mort. Et ça devrait être une raison suffisante, en tous les cas, pour qu'on ne se tue pas. On va tous mourir, même celui qu'on déteste, à un moment, il va casser la pipe.” (Marjane Satrapi sur France Musique)


dimanche 19 mars 2023

Lunatique





Matthieu 17, 14-21
Lorsqu’ils furent arrivés près de la foule, un homme vint se jeter à genoux devant Jésus, et dit :‭
‭Seigneur, aie pitié de mon fils, qui est lunatique, et qui souffre cruellement ; il tombe souvent dans le feu, et souvent dans l’eau.‭
‭Je l’ai amené à tes disciples, et ils n’ont pas pu le guérir.‭
Engeance incrédule et perverse, répondit Jésus, jusques à quand serai-je avec vous ? jusques à quand vous supporterai-je ? Amenez-le-moi ici.‭
‭Jésus parla sévèrement au démon, qui sortit de lui, et l’enfant fut guéri à l’heure même.‭
‭Alors les disciples s’approchèrent de Jésus, et lui dirent en particulier : Pourquoi n’avons-nous pu chasser ce démon ?
‭C’est à cause de votre incrédulité, leur dit Jésus. Je vous le dis en vérité, si vous aviez de la foi comme un grain de sénevé, vous diriez à cette montagne : Transporte-toi d’ici là, et elle se transporterait ; rien ne vous serait impossible.‭
‭Mais cette sorte de démon ne sort que par la prière et par le jeûne.‭

*

“Un épileptique, semble-t-il”, commente une note de la TOB, précisant : “On crut longtemps, presque jusqu'à l’époque moderne, en Occident aussi, que les accès d’épilepsie étaient liés aux phases de la lune”.

Or, le texte de l’évangile, lui, nous dit : “‭Jésus parla sévèrement au démon” (v. 18). Pour Jésus, selon Matthieu, il ne s’agit pas seulement d’un phénomène astral — “les phases de la lune” — ; s’il est bien question de la lune, il ne s’agit pas seulement du disque lunaire : le démon du v. 18 est clairement sous-entendu au v. 15 : “mon fils, qui est lunatique”, littéralement, selon le grec, “seleniazomai”, “sélénisé”, c’est-à-dire la même formule que lorsqu'il est question de “démonisés”. Séléné, en grec, n’est pas seulement le disque lunaire, mais avant tout la divinité que signifie le disque lunaire, un daïmon, donc, “démon” dans le Nouveau Testament, qui correspond au sens du mot à l’époque : les divinités inférieures du panthéon païen — équivalent des Baals dans l'Ancien Testament (dans lequel on ne trouve donc pas le mot “démon”). Le mot, chez les Grecs, n’est en général pas négatif. Il ne l’est pas non plus dans le judaïsme hellénistique, où il est l'équivalent d’”ange”.

Séléné, la lune, comme “démon”, ce que l’on retrouve chez Baudelaire :
« La Lune, qui est le caprice même, regarda par la fenêtre pendant que tu dormais dans ton berceau, et se dit : “Cette enfant me plaît.”
Et elle descendit moelleusement son escalier de nuages et passa sans bruit à travers les vitres. Puis elle s’étendit sur toi avec la tendresse souple d’une mère, et elle déposa ses couleurs sur ta face. Tes prunelles en sont restées vertes, et tes joues extraordinairement pâles. C’est en contemplant cette visiteuse que tes yeux se sont si bizarrement agrandis ; et elle t’a si tendrement serrée à la gorge que tu en as gardé pour toujours l’envie de pleurer.
Cependant, dans l’expansion de sa joie, la Lune remplissait toute la chambre comme une atmosphère phosphorique, comme un poison lumineux ; et toute cette lumière vivante pensait et disait : “Tu subiras éternellement l’influence de mon baiser. Tu seras belle à ma manière. Tu aimeras ce que j’aime et ce qui m’aime : l’eau, les nuages, le silence et la nuit ; la mer immense et verte ; l’eau uniforme et multiforme ; le lieu où tu ne seras pas ; l’amant que tu ne connaîtras pas ; les fleurs monstrueuses ; les parfums qui font délirer ; les chats qui se pâment sur les pianos et qui gémissent comme les femmes, d’une voix rauque et douce !
“Et tu seras aimée de mes amants, courtisée par mes courtisans. Tu seras la reine des hommes aux yeux verts dont j’ai serré aussi la gorge dans mes caresses nocturnes ; de ceux-là qui aiment la mer, la mer immense, tumultueuse et verte, l’eau informe et multiforme, le lieu où ils ne sont pas, la femme qu’ils ne connaissent pas, les fleurs sinistres qui ressemblent aux encensoirs d’une religion inconnue, les parfums qui troublent la volonté, et les animaux sauvages et voluptueux qui sont les emblèmes de leur folie.”
Et c’est pour cela, maudite chère enfant gâtée, que je suis maintenant couché à tes pieds, cherchant dans toute ta personne le reflet de la redoutable Divinité, de la fatidique marraine, de la nourrice empoisonneuse de tous les lunatiques. »

(Charles Baudelaire, “Les Bienfaits de la lune”, recueil Le Spleen de Paris)

Superbe transfiguration en beauté poétique, écho à ce que, d'une autre façon, on lit dans la Bible, Ancien Testament, évoqué sous l’angle d’une promesse face à la menace de la souffrance lunaire que l'on retrouve dans le récit de l'évangile — être délivré de la fatidique figure, “le reflet de la redoutable Divinité” (Ps 121, v. 6) :

Psaume 121
Je lève mes yeux vers les montagnes… D’où me viendra le secours ?‭
‭Le secours me vient de l’Éternel, qui a fait les cieux et la terre.‭
‭Il ne permettra point que ton pied chancelle ; Celui qui te garde ne sommeillera point.
‭Voici, il ne sommeille ni ne dort, Celui qui garde Israël.‭
‭L’Éternel est celui qui te garde, l’Éternel est ton ombre à ta main droite.‭
‭Pendant le jour le soleil ne te frappera point, ni la lune pendant la nuit.‭
‭L’Éternel te gardera de tout mal, Il gardera ton âme ;
‭L’Éternel gardera ton départ et ton arrivée, dès maintenant et à jamais.

Voilà donc dans le texte de Matthieu une figure “démoniaque”, Séléné, qui fait souffrir l’enfant, et que, donc, Jésus “fait sortir” (v. 18 et 21).

Rien à craindre des divinités menaçantes quelles qu'elles soient, qui rendent captif de ce qu’on a fait ou pas fait. On est appelé à être libéré de tout ce qui peut rendre captif et faire souffrir. Cela s’opère par la foi au Dieu de l’impossible (selon la formule rhétorique “déplacer les montagnes”, qui n’est pas un appel à faire d’absurdes choses spectaculaires, ce que Jésus a toujours refusé !) ; foi seulement, reçue dans la plus radicale humilité au contraire : “la prière et le jeûne” (v. 21) — marques de l’humilité qui, dans la foi, s’en remet avec le Psalmiste à l’Éternel seul, “l’auteur des cieux et de la terre” : “Je lève mes yeux vers les montagnes… D’où me viendra le secours ?”

”‭L’Éternel te gardera de tout mal, Il gardera ton âme ;‭ ‭L’Éternel gardera ton départ et ton arrivée, dès maintenant et à jamais.”


RP, texte du jour FPF, CP Châtellerault, 11.03.23


mercredi 15 mars 2023

70 fois 7 fois





Matthieu 18, 21-35
Alors Pierre s’approcha de Jésus, et dit : Seigneur, combien de fois pardonnerai-je à mon frère, lorsqu’il péchera contre moi ? Sera-ce jusqu’à sept fois ?‭
‭Jésus lui dit : Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois.‭
‭C’est pourquoi, le royaume des cieux est semblable à un roi qui voulut faire rendre compte à ses serviteurs.‭
‭Quand il se mit à compter, on lui en amena un qui devait dix mille talents.‭
‭Comme il n’avait pas de quoi payer, son maître ordonna qu’il fût vendu, lui, sa femme, ses enfants, et tout ce qu’il avait, et que la dette fût acquittée.‭
‭Le serviteur, se jetant à terre, se prosterna devant lui, et dit : Seigneur, aie patience envers moi, et je te paierai tout.‭
‭Emu de compassion, le maître de ce serviteur le laissa aller, et lui remit la dette.‭
‭Après qu’il fut sorti, ce serviteur rencontra un de ses compagnons qui lui devait cent deniers. Il le saisit et l’étranglait, en disant : Paie ce que tu me dois.‭
‭Son compagnon, se jetant à terre, le suppliait, disant : Aie patience envers moi, et je te paierai.‭
‭Mais l’autre ne voulut pas, et il alla le jeter en prison, jusqu’à ce qu’il eût payé ce qu’il devait.‭
‭Ses compagnons, ayant vu ce qui était arrivé, furent profondément attristés, et ils allèrent raconter à leur maître tout ce qui s’était passé.‭
‭Alors le maître fit appeler ce serviteur, et lui dit : Méchant serviteur, je t’avais remis en entier ta dette, parce que tu m’en avais supplié ;‭
‭ne devais-tu pas aussi avoir pitié de ton compagnon, comme j’ai eu pitié de toi ?‭
‭Et son maître, irrité, le livra aux bourreaux, jusqu’à ce qu’il eût payé tout ce qu’il devait.‭
‭C’est ainsi que mon Père céleste vous traitera, si chacun de vous ne pardonne à son frère de tout son cœur.

*

70 fois 7 = 490. Je n’ignore pas qu’on fait de ces 70 fois 7 un symbole de l’infini… Mais est-ce si sûr ? 490, c’est le chiffre que donne le livre de Daniel (ch. 9) relisant Jérémie 25 et comptant 70 fois 7 pour le sursis du royaume de Juda avant l’exil. 490 ans correspondent à la période où 70 années sabbatiques n'ont pas été observées — cela débouchant sur l’exil. Or, les années sabbatiques sont des années de remise des dettes, donc de pardon (le Notre Père dans Matthieu parle de dettes, celui dans Luc parle de péchés, dettes morales et spirituelles).

C’est bien de cela qu’il est question dans le propos de Jésus qui entraîne la question de Pierre. “Si ton frère a péché, reprends-le seul à seul, puis… à deux ou trois, puis devant l'Église, avant de ne plus lui parler, sachant que là où deux ou trois sont ensemble en mon nom, je suis au milieu d’eux” (Mt 18, 15-20). Alors Pierre pose sa question : pardonner jusqu'à combien de fois ? En regard de Daniel 9 et de la parabole qui suit et que nous avons lue, il semble qu’il y ait peut-être des limites, contrairement à ce qu’on dit, lisant cette parabole qui semble des plus faciles à comprendre : pardonne de tout ton cœur pour être pardonné… Voilà qui, du coup, n’est peut-être, dans cette parabole, pas si simple et rassurant : qui d’entre nous pardonne vraiment de tout son cœur ? Ne glissons-nous pas, avec nos certitudes quant à un pardon infini et inconditionnel, à la “grâce à bon marché”, dénoncée par Bonhöffer, lisant Matthieu justement ? Y a-t-il encore une ouverture positive, ou sommes-nous arrivés au terme des 490 ans de Daniel, débouchant sur l'exil ?

« La prédestination, seule idée chrétienne encore tentante, gardait pour [Luther et Calvin] sa double face. Pour nous, il n'y a plus d'élus. » (Emil Cioran, Syllogismes de l’amertume, folio p. 64)

En guise d’illustration du propos de Cioran : « à côté de témoignages mentionnant l’espérance d’un salut universel, on trouve parmi les cathares ceux qui affirment qu’ “aucune âme ne sera sauvée si elle n’accède pas à un corps de Parfait” : les cathares n’étaient pas unanimes pour savoir si toutes les âmes seraient sauvées ou si certaines n’échapperaient pas au chaos diabolique de ce monde. Notre présence ici, sept cents ans après la mort du dernier Parfait, semble donner raison à cette seconde position : toute possibilité de salut s’est retirée de ce monde alors que l’âme du dernier Parfait s’élevait des flammes de son bûcher : ne reste ici bas — fût-ce sous la forme de cette transmigration des âmes qui n’apparaît que dans le catharisme occidental de deuxième période, mais qui ne débouche aujourd’hui plus sur rien puisque sa fonction était de conduire l’âme à sauver aux mains d’un Parfait, et il n’y en a plus — ; ne reste donc ici-bas que ses cendres… et qu’un enfer récurrent et définitif auquel nous sommes tous condamnés d’une façon apparemment sans issue. Cioran s’en veut le témoin : y a-t-il d’ailleurs jamais eu autre chose que cela ? » (RP)

*

Pour poser la question dans un sens qui n’est ni celui et d’une inconditionnalité ni celui d’une conditionnalité (à condition que vous pardonniez, alors vous serez pardonnés) — peut-être, à y regarder de près, la parabole dit-elle : le pardon que vous octroyez est la mesure de celui que vous avez reçu. Après tout l’homme impitoyable de cette histoire, bien conscient de la dette de son prochain, s’avère ne pas avoir perçu la gravité de sa dette à lui — rendant difficilement évitable le constat de Cioran et le symbole de la disparition du dernier Parfait.

La question de la parabole devient alors celle d’une alternative possible, via notre perception de notre dette : celle de notre reconnaissance pour le pardon que nous avons reçu, pardon qui, bien mesuré, si c’est possible, rend ridicule toute rancune contre qui nous a offensés. Mais, pour reprendre une question que l’on trouve chez Luc (18, 8) : le Fils de l'Homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur terre ? — la foi qui permet d’entendre la question de la parabole, qui est celle de la prière que Jésus nous a enseignée : pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi…


RP, texte du jour FPF, CP Poitiers, 13.03.23


mardi 24 janvier 2023

Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire...





Matthieu 25, 31-46
31 Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, accompagné de tous les anges, alors il siégera sur son trône de gloire.
32 Devant lui seront rassemblées toutes les nations, et il séparera les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des boucs.
33 Il placera les brebis à sa droite et les boucs à sa gauche.
34 Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite : Venez, les bénis de mon Père, recevez en partage le Royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde.
35 Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger et vous m’avez recueilli ;
36 nu, et vous m’avez vêtu ; malade, et vous m’avez visité ; en prison, et vous êtes venus à moi.
37 Alors les justes lui répondront : Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te donner à boire ?
38 Quand nous est-il arrivé de te voir étranger et de te recueillir, nu et de te vêtir ?
39 Quand nous est-il arrivé de te voir malade ou en prison, et de venir à toi ?
40 Et le roi leur répondra : En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait !
41 Alors il dira à ceux qui seront à sa gauche : Allez-vous-en loin de moi, maudits, au feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges.
42 Car j’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’ai eu soif et vous ne m’avez pas donné à boire ;
43 j’étais un étranger et vous ne m’avez pas recueilli ; nu, et vous ne m’avez pas vêtu ; malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité.
44 Alors eux aussi répondront : Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé ou assoiffé, étranger ou nu, malade ou en prison, sans venir t’assister ?
45 Alors il leur répondra : En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, à moi non plus vous ne l’avez pas fait.
46 Et ils s’en iront, ceux-ci au châtiment éternel, et les justes à la vie éternelle.

*

Derrière cette parabole très connue, il y a la mémoire de d’exil et de la façon dont les choses se passent tandis que Dieu ramène à lui ses brebis exilées, humiliées, maltraitées.

Les deux réalités : le départ pour l’exil (exil historique après les invasions des Empires de l'Antiquité, mais par dessus tout exil spirituel, loin de Dieu), puis le retour — c’est-à-dire le repentir —, donnent les deux faces d’un jugement, d’une séparation. C’est ce que souligne notre parabole qui retient cette dimension spirituelle : exil loin de Dieu — et qui l’étend aux nations. L’exil a dévoilé qu’il y a des enfants d’Israël dispersés et cachés dans toutes les nations — déjà avec l’exil des dix tribus, selon la Bible dissoutes, invisibles parmi les nations, suite à la chute de Samarie en 722 av. JC, exil auquel renvoie le texte d'Ésaïe 1 proposé à nos lectures d'aujourd'hui.

Là où les anciens prophètes parlaient de l’Israël historique, Jésus parle à présent des nations, pour dire la venue du règne de Dieu sur l’univers, sur toutes les nations.

*

L’appel, concernant toutes les nations, vaut aussi pour tous les temps. Où l’on retrouve le « veillez », donné quelques versets avant (v. 13), concernant alors non seulement le temps (« vous ne savez ni le jour ni l’heure » - v. 13), mais concernant aussi le « comment ? » : sous quelle forme ? — : sous quelle figure le Fils de l’Homme se présente-t-il avant de se dévoiler ?

Nous ne savions pas que c’était sous cette figure-là, diront les justes ! On pense à Martin, devenu ermite de Ligugé, puis plus tard Martin de Tours, qui encore soldat ne savait pas qu’il partageait son manteau avec le Christ lorsqu’il le partageait avec un misérable (cela lui est révélé après).

« Venez, les bénis de mon Père, recevez en partage le Royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde ». Dans l’immédiat, ce Christ caché, le Fils de l’Homme, peut l’être dans les premiers disciples persécutés, les témoins du Christ, porteurs du Christ dispersés, cachés et persécutés parmi les nations. Mais l’ignorance d’avoir accueilli Jésus (qui s’adresse ici à des croyants) nous contraint à entendre cela de façon plus large. Il est vraiment caché. Frappante, cette ignorance !

Le service du Christ caché peut être rendu par quiconque, comme l’induit le texte, même non-croyant — mieux : les justes ne sont pas conscients de l’être.

Où la spécificité des lecteurs de ce texte que nous sommes, spécificité remarquable ! — : nous sommes avertis, nous savons où peut se cacher le Fils de l’Homme — a des allures de privilège, certes, mais a aussi quelque chose de redoutable, sachant que ce qui caractérise le juste est précisément de ne pas savoir l’être ! « Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te donner à boire ?, etc. » (v. 37-39).

*

Allons donc un peu plus loin. Parce que jusque là, tout cela reste à la fois théorique et, au fond, culpabilisant. Théorique parce que l’on ne perçoit pas forcément jusqu’où mène cet accueil de quiconque en qui se cache le Christ. Culpabilisant parce qu’on perçoit vite, pour ne pas dire immédiatement, qu’on n’en a évidemment pas fait assez !

La progression dans le propos de Jésus le laisse bien apparaître : « j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger et vous m’avez recueilli ; nu, et vous m’avez vêtu ; malade, et vous m’avez visité ; en prison, et vous êtes venus à moi. »

On passe d’un besoin élémentaire : un sandwich (j'ai eu faim), à des zones autrement inquiétantes. Et on comprend que ce n’est pas seulement de quelques euros, ni de nourriture, vêtements, abri, ou visite qu’il est question. Voilà une exigence divine d’empathie qui risque d’engager finalement tout l’être ! L’empathie exige de nous une sorte d’au-delà du raisonnable, dans un engagement entier (comme l’exil, souligné par l’exil géographique, est une réalité bien plus profonde, un désert intérieur).

Quand on sait que le signe énorme qui est dans le « c’est à moi que vous l’avez fait » est l’établissement en dignité absolue, l’établissement du prochain au statut de fils ou fille de Dieu (la tradition juive a une histoire parallèle concernant les femmes, à accueillir toutes comme la mère possible du Messie)… Quand on sait que c’est de cette dignité-là qu’il est question, s’est creusée une vaste question !… Qui ressemble fort à un jugement des nations !

* * *

Où il apparaît que les paroles qui suivent : « c’est à moi que vous ne l’avez pas fait », portent aussi — avec ce qu’elles exigent — la marque de l'inaccomplissement de ces exigences ; et c’est terrible. C’est ici que doit d’abord nous conduire ce texte, sous peine d’être ou un passage vers une fausse bonne conscience de qui penserait avoir assez fait (*), celle d’un orgueil inconscient ; ou au contraire un vrai poids : « Malheur à moi car je suis perdu : j’ai vu les exigences de Dieu, et je n’y ai pas satisfait. » Vous avez reconnu l'allusion au prophète Ésaïe (ch. 6).

Si on en est là, le texte a déjà accompli un de ses offices : nous conduire à la grâce. Ésaïe poursuit : alors l’ange prit une braise sur l’autel, « il m’en toucha la bouche et dit : "dès lors que ceci a touché tes lèvres, ta faute est écartée, ton péché est effacé" » ; une grâce qui n’est pas à bon marché, une grâce qui engage ; qui engage les nations, dont la nôtre, à faire ce que jusque là nous n'avons pas fait, ou mal fait, recourant pour cela encore à la grâce. Quand on en est là, on n’a bien sûr pas résolu la question humaine concrète sur laquelle débouche ce texte.

Pas plus que vous, je n’ai de recette, mais force est de constater que l’heure est là, tout proche, redoutable, l’heure de hurler notre impuissance devant Dieu. Où l’on entend tout à nouveau ces Psaumes chargés d’imprécations, tournant contre nous (comme ici en Mt 25, v. 46, parlant de châtiment éternel !), qui troublent tant notre paix et que le Christ a pourtant priés — c’était ses prières !

Car avec son exigence de dignité, d’élévation au statut d’enfant de Dieu de quiconque, en qui se cache le Christ, notre texte a posé l’espérance urgente d’un autre monde, avec pour fondement l’amour, concret, du prochain, victime de toutes les violences et oppressions — « j’ai entendu la voix des opprimés » dit Dieu au livre de l’Exode ; où l’exigence d’une Cité nouvelle, déjà, en signe, se dessine pour les disciples (cf. Ps 33).

Que nous dit alors l’Évangile de cette semaine de l'Unité ? Il nous dit que si, certes, « vous aurez toujours les pauvres avec vous » (Mc 14, 7), tous les humiliés, toutes les victimes du racisme et de tous les mépris, et on en voit tous les jours tout le tragique, ce dont il s’agit, c’est au fond d’une dignité perdue par tous, perdue déjà, sans doute, aux portes de l’Éden, premier exil, portes fermées par l’Ange à l’épée flamboyante, dignité rétablie pleinement dans le Christ ressuscité (1 Corinthiens 15, 20-28)… Cachée en chacun des plus petits de ses frères et sœurs, en chacune et chacun de nous, de vous, de celles et ceux que nous côtoyons, quelle que soit son Église, son culte, ou absence de culte — est sa présence aimante, propre à engloutir nos peurs, en son temps, ce temps tout proche, déjà là : « n’ayez crainte, je suis tout proche ».




(*) Ésaïe 1, 12-18
Quand vous venez vous présenter devant moi, Qui vous demande de souiller mes parvis ?‭
‭Cessez d’apporter de vaines offrandes : J’ai en horreur l’encens, Les nouvelles lunes, les solennités et les assemblées ; Je ne puis voir le crime s’associer aux solennités.‭
‭Mon âme hait vos nouvelles lunes et vos fêtes ; Elles me sont à charge ; Je suis las de les supporter.‭
‭Quand vous étendez vos mains, je détourne de vous mes yeux ; Quand vous multipliez les prières, je n’écoute pas : Vos mains sont pleines de sang.‭
‭Lavez-vous, purifiez-vous, Ôtez de devant mes yeux la méchanceté de vos actions ; Cessez de faire le mal.‭
‭Apprenez à faire le bien, recherchez la justice, Protégez l’opprimé ; Faites droit à l’orphelin, Défendez la veuve.‭
‭Venez et plaidons ! dit l’Éternel. Si vos péchés sont comme le cramoisi, ils deviendront blancs comme la neige ; S’ils sont rouges comme la pourpre, ils deviendront comme la laine.‭



samedi 1 février 2020

Venu pour accomplir





Les textes de l’Évangile pour les dimanches de ce mois de février nous conduisent dans le Sermon sur la Montagne. « Ne croyez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes ; je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir » (Matthieu 5, 17) — « accomplir », c’est-à-dire « mettre en pratique », et non pas « mettre un terme à », ce qui reviendrait de facto à une sorte d’abolition. Il n’est qu’à lire le développement qui suit pour voir que cette affirmation de Jésus est comme le programme dont il donne ensuite un résumé en quelques points ; de sorte que « mais moi je vous dis » ne consiste en aucun cas en opposition à la Tora, ou « dépassement » de la Tora, mais à sa prise à la lettre, qui atteigne jusqu’aux racines de nos êtres, dans la droite ligne pharisienne, et sans évitement de quelque implication que ce soit. Cela en regard des Béatitudes reprenant dès l’entrée l’invite du Psaume 1 : heureux qui enracine sa vie dans l’enseignement de l’Écriture, comme un arbre enraciné près des cours d’eaux, en-deçà de ce qui se voit – pour que cela transparaisse comme lumière sur la montagne, ou comme quelques grains de sel assaisonnant le monde en le préservant de sa corruption.


RP, Billet PO février 2020, n° 442


dimanche 4 février 2018

La tentation au désert





« L’homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » (Matthieu 4, 4).

« Ne me donne ni pauvreté, ni richesse, accorde-moi le pain qui m’est nécessaire ; de peur que, dans l’abondance, je ne te renie et ne dise : Qui est l’Éternel ? Ou que, dans la pauvreté, je ne dérobe, et ne m’attaque au nom de mon Dieu. » (Proverbes 30, 8-9)

La mise en garde du Proverbe est la leçon que n’ont pas prise les pèlerins du désert lors de l’Exode : la manne devenue fade à leur goût… Les cailles, plus goûteuses, finiront par les gaver !

« Si tu trouves du miel, n’en mange que ce qui te suffit, de peur que tu n’en sois rassasié et que tu ne le vomisses. » (Proverbes 25, 16)

Avec le pain, la manne comme don du ciel, c’est la question de la prière et de ce que nous demandons qui est posée : la prière comme découverte que ce que l’on demandait ne correspondait pas à notre vrai désir !

« Fais de l’Éternel tes délices, Et il te donnera ce que ton cœur désire. » (Ps 37, 4)


RP, Billet PO févr. 2018, n° 422


dimanche 11 décembre 2016

Trésors de lumière





Matthieu 2, 1-11
1 Jésus étant né à Bethléhem en Judée, au temps du roi Hérode, voici des mages d’Orient arrivèrent à Jérusalem,
2 et dirent : Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? car nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus pour l’adorer.
3 Le roi Hérode, ayant appris cela, fut troublé, et tout Jérusalem avec lui.
4 Il assembla tous les principaux sacrificateurs et les scribes du peuple, et il s’informa auprès d’eux où devait naître le Christ.
5 Ils lui dirent : A Bethléhem en Judée ; car voici ce qui a été écrit par le prophète:
6 Et toi, Bethléhem, terre de Juda, Tu n’es certes pas la moindre entre les principales villes de Juda, Car de toi sortira un chef Qui paîtra Israël, mon peuple.
7 Alors Hérode fit appeler en secret les mages, et s’enquit soigneusement auprès d’eux depuis combien de temps l’étoile brillait.
8 Puis il les envoya à Bethléhem, en disant : Allez, et prenez des informations exactes sur le petit enfant ; quand vous l’aurez trouvé, faites-le-moi savoir, afin que j’aille aussi moi-même l’adorer.
9 Après avoir entendu le roi, ils partirent. Et voici, l’étoile qu’ils avaient vue en Orient marchait devant eux jusqu’à ce qu’étant arrivée au-dessus du lieu où était le petit enfant, elle s’arrêta.
10 Quand ils aperçurent l’étoile, ils furent saisis d’une très grande joie.
11 Ils entrèrent dans la maison, virent le petit enfant avec Marie, sa mère, se prosternèrent et l’adorèrent ; ils ouvrirent ensuite leurs trésors, et lui offrirent en présent de l’or, de l’encens et de la myrrhe.

*

Lumière : « Les Mages se mirent en route ; et voici que l'astre, qu'ils avaient vu à l'Orient, avançait devant eux jusqu'à ce qu'il vînt s'arrêter au-dessus de l'endroit où était l'enfant. » Une prophétie de l'Avesta, le livre saint des Mages, prêtres de Ahura Mazda – selon le nom du Dieu unique dans la religion de la Perse, de l'Iran d'alors, d'où viennent les Mages ; « À la fin des siècles, Ahura Mazda [Dieu] engagera une lutte décisive contre Ahriman [Le Mal] et l'emportera grâce à l'archange Sraoscha (l'obéissant), vainqueur du démon Ashéma. Une Vierge concevra alors un Messie, le Victorieux, [...] qui fera ressusciter les morts ». En regard de cette prophétie, les Mages d'Iran oriental se recueillaient trois jours par an sur une montagne y guettant « l'étoile du grand roi », devant initier la nouvelle ère, ère de paix pour l'humanité et la création.

Et voilà qu'ils ont perçu cette lumière… Matthieu fait bien référence à cette prophétie ! On voit les Mages, hauts dignitaires religieux de la Perse, se rendant au palais d'Hérode, roi de Judée. On peut les imaginer entre temps s'attendant d'abord à une naissance au palais royal de la Perse et ne trouvant rien de ce côté : pas d'héritier royal né en ce temps-là...

Or, depuis plusieurs siècles, leurs pères et eux partagent leurs connaissances avec un autre peuple, les Juifs, qui comme eux attendent une ère de paix… Voilà rompues les frontières : c'est ce qui est au cœur de ce récit : rompues jusqu'aux frontières du prestige de ces hauts dignitaires – qui se retrouvent, non pas chez Hérode, mais agenouillés devant un enfant pauvre, porteur de la paix espérée. À ce point, c’est à nous d’emboîter leur pas. Voilà des Mages venus avec leurs trésors spirituels, symbolisés par leurs cadeaux, or, encens, parfum. Portés par leur langue propre, eux nomment Dieu Ahura Mazda, nous le nommons de diverses langues, Adonaï, Allah, God, etc., autant de noms et de langues qui nous disent une vérité au-dessus de tout nom.

Comme pour nous aujourd'hui, les trésors spirituels de nos traditions diverses dont nous avons entendus des extraits. Comme le nombre de trois Mages, absent dans l'évangile, mais correspondant aux trois cadeaux, viendra ensuite symboliser les « trois continents » connus alors, Afrique, Asie, Europe... Au-delà des frontières.

Grands dignitaires religieux, au cœur d'un des deux Empires ennemis, avec Rome, les plus puissants de l'époque : la Perse ; et que font les Mages, ces grands prêtres prestigieux ? – ils se courbent, car un enfant est tout petit. Eh bien c'est ce que nous sommes tous appelés à faire : « Ne faites rien par esprit de rivalité ou par désir inutile de briller, mais, avec humilité, considérez les autres comme supérieurs à vous-mêmes », lit-on dans la Bible (Philippiens 2, 3).

Écho en ces paroles que nous avons entendues : « Le plus noble d'entre vous, auprès de Dieu, est le plus pieux » (Coran 49, 13), à savoir selon la découverte des Mages, le plus humble… Fût-ce blessant pour nos tentations de nous croire supérieurs aux autres de par notre religion, ou notre incroyance, ou notre origine nationale, etc. Blessant pour nos prétentions ? – Oui : « La blessure est l'endroit où la Lumière entre en nous : Là il y a l'espoir d'un trésor. » (Rumi). C'est là, et là seulement que « la ténèbre s'enfuit » (Ibn 'Arabi) – là où chacun sait se plier comme les Mages de l’Évangile devant l'humilité d'un enfant et de même accueillir autrui comme plus important que lui-même. C'est là seulement que jaillit la lumière du monde, la lumière pour le monde. Les Mages venus à Bethléhem ont trouvé le trésor qui répond aux leurs : quitter toutes nos prétentions à une supériorité sur autrui : « Ne faites rien par esprit de rivalité ou par désir inutile de briller, mais, avec humilité, considérez les autres comme supérieurs à vous-mêmes. » Alors cette lumière, portée depuis Bethléhem, devient paix pour le monde, brisant toutes les armes. « La beauté est un doux murmure. Elle parle en notre esprit. Sa voix cède à nos silences comme une faible lumière qui tremble de peur devant l'ombre. » (Khalil Gibran). Fragile, oui, cette lumière, mais plus forte que tout.


RP, Lumières de Bethléhem, Poitiers, Ste Radegonde, 11/12/ 2016


samedi 23 janvier 2016

"Sel et lumière de la terre"




« Proclamer les hauts faits de Dieu » (1 Pierre 2), 
devenir « sel et lumière de la terre » (Matt. 5).

Ésaïe 55,1-3 ; Psaumes 145,8-9.15-16.17-18 ; 1 Pierre 2,9-10 ; Matthieu 5,1-16

Matthieu 5, 13-16
13 « Vous êtes le sel de la terre. Si le sel perd sa saveur, comment redeviendra-t-il du sel ? Il ne vaut plus rien; on le jette dehors et il est foulé aux pieds par les hommes.
14 « Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une hauteur ne peut être cachée.
15 Quand on allume une lampe, ce n’est pas pour la mettre sous le boisseau, mais sur son support, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison.
16 De même, que votre lumière brille aux yeux des hommes, pour qu’en voyant vos bonnes actions ils rendent gloire à votre Père qui est aux cieux. »

*

« Proclamer les hauts faits de Dieu ». Mais comment ? « Que votre lumière brille devant les humains afin qu’ils voient vos œuvres bonnes ». Bien, Mais quid du rapport entre cette parole de Jésus et celle qu’il donne quelques versets plus loin (ch. 6, v. 1 sq.) : « gardez-vous de pratiquer votre justice devant les hommes, pour en être vus » ?

Dans l’une, Jésus invite ses disciples au secret ! « Gardez-vous de pratiquer votre justice pour être vus » — dans l'autre : « Que votre lumière brille devant tous »… Y aurait-il contradiction ? En fait, il faut plutôt voir que les deux paroles s'expliquent l'une par l'autre.

Dans les deux cas Jésus invite à prendre au sérieux le message de la Bible. En commençant par ce que dit le Psaume 119, v. 11 : « Je serre ta promesse / ta parole dans mon cœur afin de ne pas pécher contre toi ». Et alors seulement ce qu’il attend de nous se produira, et se verra, sans qu’on le sache ou qu’on le veuille.

Autrement dit, il ne s’agit pas de faire voir une pratique religieuse particulière, qui au fond ne change rien à la situation du monde. Là s'explique la question du sel qui perd sa saveur, en fait qui est « devenu fou », dans le texte grec — et la question de la lampe cachée.

La lampe et le sel sont deux illustrations que donne Jésus pour expliquer ce qu’il veut dire : une lampe est faite pour éclairer. Le sel pour empêcher la corruption, la décomposition (en un temps où on ne pratique pas la réfrigération) et pour donner du goût…

Une lampe est faite pour éclairer, la chose est claire. On ne la cache pas. Et la lumière vient de l’intérieur du dispositif de la lampe. Comme la lumière de la parole de Dieu rayonne depuis le cœur qui la reçoit : « Je serre ta parole dans mon cœur ».

Quant au sel, il ne sert pas s’il est « devenu fou », littéralement : qu’est-ce à dire ? — « devenu fou » ? Je vois une seule façon pour le sel de « devenir fou » : se prendre pour une fin en soi. Cela peut se faire de deux façons : soit le sel s’imagine qu’il est le plat à lui tout seul, la chose la plus importante, et que du coup, pour ne pas perdre le goût, il faut en mettre beaucoup (ce qui, en fait, gâte le plat), soit s’imaginant toujours qu’il est une fin en soi, il s’imagine qu’il n’a qu’à rester dans la salière pour servir par exemple, tout seul, à être goûté en entrée ou au dessert…

Dans les deux cas le sel est devenu fou parce qu’il se prend pour autre chose que du sel. Il n’a pas perdu de goût au sens littéral comme on pourrait le penser un peu vite (le sel ne perd pas son goût !). Mais il s’est... pris la tête dans la salière.

*

En fait le sel est peu de chose (et à l’époque en Israël, il ne coûtait pas très cher — pensez : la mer morte est à côté), mais il a une fonction bien précise : assaisonner le reste de la nourriture : c’est tout et c’est essentiel, outre son usage anti-corruption, anti-décomposition. C’est le rôle de Jérusalem, c’est le rôle des disciples, notre rôle si nous avons entendu cet appel. Et c’est de la sorte que nous serons lumière du monde. C’est ainsi que le rôle de Jérusalem, ville sur la montagne, ou bien de l’Église, est d'être comme un grain de sel dans les rouages du monde, qui tourne trop bien, mais de travers.

Le contexte de cette célébration, qui nous est rappelé, donné comme aspect du thème — le drame des réfugiés, donne alors tout un sens actuel au sel empêchant le monde de se décomposer…

*

Il est ici question de vivre la foi, il est question d’une nourriture de l'être intérieur par les exigences d'une Loi divine qui dérange visiblement — et point d'une pratique qui s’affiche et dont personne n'a que faire ; où tout semble aller bien, où personne ne dérange. Où chacun se fait remarquer au plus par telle ou telle pratique traditionnelle. Oui, tout le monde a certes bien repéré qui est qui. Mais ce n’est pas là ce que Jésus nous demande ici.

Vous, dit-il « gardez-vous de pratiquer votre justice devant les hommes, pour en être vus » — de sorte que votre lumière, dont vous n'êtes pas la source, brille devant tous.

Il attend simplement de nous que nous écoutions sa Parole, ses commandements, ses promesses, pour que l’image du Christ, la Lumière du monde et le sel de la terre, apparaisse en nous, qu’une vraie différence se fasse jour.

Le disciple du Christ ne se différencie pas par ses rites ou pratiques diverses — Jésus avait les mêmes que tout un chacun en Israël de son temps —, il se différencie par son écoute de la Parole de Dieu et tout ce qui en découle. « Que votre lumière brille aux yeux des hommes, pour qu’en voyant vos bonnes actions ils rendent gloire à votre Père qui est aux cieux. »


RP, Poitiers, célébration œcuménique, semaine de l'Unité, 23.01.16


dimanche 13 juillet 2014

"Ne les craignez donc pas !"




Jérémie, 20, 7-13
10  J’entends les propos menaçants de la foule - c’est partout l’épouvante : "Dénoncez-le !" - Oui, nous le dénoncerons ! Tous mes intimes guettent mes défaillances : "Peut-être se laissera-t-il tromper dans sa naïveté, et nous arriverons à nos fins, nous prendrons notre revanche."
11  Mais le SEIGNEUR est avec moi comme un guerrier redoutable ; mes persécuteurs trébucheront et n’arriveront pas à leurs fins. Ils seront couverts de honte - ils ne réussiront pas. Déshonneur à jamais ! On ne l’oubliera pas.
12  SEIGNEUR tout-puissant, toi qui examines le juste, qui vois sentiments et pensées, je verrai ta revanche sur eux, car c’est à toi que je remets ma cause.
13  Chantez au SEIGNEUR ! Louez le SEIGNEUR ! Il délivre la vie des pauvres de la main des malfaiteurs.


Matthieu 10, 26-33
26  "Ne les craignez donc pas ! Rien n’est voilé qui ne sera dévoilé, rien n’est secret qui ne sera connu.
27  Ce que je vous dis dans l’ombre, dites-le au grand jour ; ce que vous entendez dans le creux de l’oreille, proclamez-le sur les terrasses.
28  Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme ; craignez bien plutôt celui qui peut faire périr âme et corps dans la géhenne.
29  Est-ce que l’on ne vend pas deux moineaux pour un sou ? Pourtant, pas un d’entre eux ne tombe à terre indépendamment de votre Père.
30  Quant à vous, même vos cheveux sont tous comptés.
31  Soyez donc sans crainte : vous valez mieux, vous, que tous les moineaux.
32  Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, je me déclarerai moi aussi pour lui devant mon Père qui est aux cieux ;
33  mais quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai moi aussi devant mon Père qui est aux cieux."


*

« Ne les craignez donc pas ! » — « Ne craignez pas » — « Soyez donc sans crainte » : le leitmotiv revient trois fois dans notre passage de l’Évangile de Matthieu.

Sachant la façon dont ils ont traité le maître (tel est l’arrière-plan), sachant cela :

« Ne les donc craignez pas », dit Jésus une première fois :
— Ne craignez pas de dire la parole pour laquelle vous êtes envoyés ; même si, et notamment face aux menaces, ce n’est pas facile.
Ne craignez pas, car tout sera dévoilé :
— l’enseignement d’abord confidentiel (éventuellement au désert) — est appelé à devenir culte public (dans un temple ouvert sur la ville, sans la menace de trouver une foule ennemie et hargneuse à la sortie) ;
— mais aussi, peut-être, c'est cela aussi qui sera dévoilé, le cœur des persécuteurs : la justice de Dieu est là comme instance suprême, par delà les tribunaux des persécuteurs. Dans la foi en Dieu, ne craignez pas.

« Ne craignez pas », a donc souligné Jésus, les menaces des persécuteurs, qui n’ont de pouvoir, au pire, que sur la vie terrestre.

Voilà qui est pour nous d’une actualité criante ! Nous avons besoin d’entendre ces paroles, n’est-ce pas ? Nous sommes en effet en grand danger ! Vous le savez comme moi. Nous chrétiens, protestants, en France au XXIe siècle sommes particulièrement menacés ! Menaces terribles ! Par exemple : on risque de nous trouver ringards… Peu de doute, on croit en effet de moins en moins. Oui, on risque bel et bien de nous trouver ringards… Crainte ridicule, je ne vous le fais pas dire ! Eh bien, après tout, nous avons du coup peut-être particulièrement besoin d’entendre cette parole : « ne craignez pas ».

Face à la crainte, la vraie menace est peut-être celle qui rend captives nos imaginations. Nous avons tous fait cette expérience : fermer les yeux aux moments les plus redoutables d’un film d’épouvante. La peur est pire : pouvoir terrorisant de l’imagination.

Cela vaut aussi pour la douleur, au point qu’un écrivain du XXe siècle — Emil Cioran — a pu dire que les douleurs imaginaires sont de loin les plus réelles puisqu’on en a besoin au point de les inventer. Peut-être en sommes-nous là. Gens d’une civilisation de l’image — et donc de l’imagination, bardée de peurs imaginaires. Gens d’une civilisation du virtuel au point que nous finissons par confondre virtuel et réel — à juste titre quand le virtuel devient notre seul réel. Quand le virtuel devient l’amorce de l’entrée dans le réel.

Quand le virtuel et l'imaginaire se confondent, ce qui n'est pas si faux, avec le réel. Un peu comme les guides habiles font visiter aux touristes du château d’If la cellule, présentée comme réelle, du tout imaginaire comte de Monte-Christo d’Alexandre Dumas ! Ou comme certains amateurs d’ésotérisme cherchent vraiment — comme des archéologues ! — la coupe du saint Graal, mythique symbole d’un roman médiéval…

Pour en rester à notre époque, il semble que l’absence de menace réelle, l’absence de ce piment du danger réel dans nos vies et nos fois, nous précipite dans l’imaginaire, bien plus redoutable que le réel, imaginaire où le simple risque de passer pour ringard, nous paralyse bien au-delà que la menace de la persécution réelle, qui n’a pas entravé le témoignage de nos ancêtres spirituels.

« Ne craignez pas » vaut peut-être donc à plus forte raison, en ce qui concerne les temps et lieux comme les nôtres où il n’y a pas, du moins en Occident, de menace physique, cela vaut pour les menaces des chercheurs de poux dans la tête et autres chicaneurs ou moqueurs. Qui au pire nous imposent, c'est vrai, des tracasseries administratives. Particulièrement agaçantes certes, et contre lesquelles il faut certes se faire entendre.

*

Et si, du coup, les prophètes avaient préfiguré notre situation de terreur virtuelle ? Je pense à Jérémie que nous avons lu, qui certes était aux prises, lui, avec une menace réelle, comme — menace réelle contemporaine de notre menace virtuelle — comme le sont aussi de nos jours la plupart des chrétiens de la planète, réellement persécutés.

Rien de bien nouveau hélas, me direz-vous, en matière de persécution et de violence, contre quiconque d'ailleurs, depuis les jours de la Réforme : Luther a neuf ans en 1492, l'année qui voyait l'expulsion des juifs et des musulmans d'Espagne, la découverte de l'Amérique, bientôt au grand dam des Indiens. La discrimination religieuse se répand alors en Europe, outre l'Espagne. En France, bientôt la St-Barthélémy. Discrimination religieuse. Discrimination qui se déchaînait déjà dans la persécution des cathares et qui se mue en discrimination raciale : l'Inquisition espagnole, héritière de celle de l'Occitanie du XIIIe siècle, apprend à distinguer les hérétiques comme sang-mêlé en recherchant des ancêtres juifs ou maures aux chrétiens dont le catholicisme est suspect. Au profit des colonies du Nouveau Monde, l'esclavage enseigne à distinguer entre les races, opérant la traite meurtrière que l'on sait, exil généralisé, étendu à l'échelle industrielle, frappant pour des siècles tout un continent.

Tout un cortège macabre débouchant sur le XXe siècle de l'horreur et du silence glacial qui pèse sur des déserts infernaux. Auschwitz, symbole définitif, après lequel la théologie ne sait plus que boiter. Symbole définitif au point qu'il n'a pas même la force d'être leçon définitive. Le goulag y a survécu, puis d'autres génocides. Ce XXe siècle de l'enfer méthodiquement et scientifiquement poursuivi qui débouche sur notre XXIe siècle.

Cette réalité accompagne bien aujourd'hui encore notre vécu de la foi — assez paisible nous concernant — ce vécu de la foi qui était déjà celle de nos prédécesseurs.

*

On a lu Jérémie. Déjà la menace qui pesait sur Jérémie était réelle. Mais elle s’accompagnait en outre de celle qui pesait sur son imagination d’adolescent timide terrorisé par la vocation que lui adressait Dieu de s’adresser aux grands de son monde. C’est ainsi qu’on se moque de Jérémie. Et pourtant il doit parler, il ne peut pas se taire. Et nous ?

La crainte concernant Jérémie, qui peut nous atteindre aussi, est certes plus sérieuse que celle que nous connaissons en France d'aujourd'hui. Elle n’en est pas totalement séparée : crainte de passer pour un fou alarmiste. Car aujourd’hui comme pour les contemporains de Jérémie, tout va bien n’est-ce pas ? Pas lieu de s'alarmer...

Cela me rappelle une histoire concernant un autre prophète, plus récent, Kierkegaard, qui « nous demande d'imaginer un très grand navire confortablement aménagé. C'est vers le soir. Les passagers s'amusent, tout resplendit. Ce n'est que liesse et réjouissance. Mais sur le pont, le capitaine voit un point blanc grossir à l'horizon et dit : "La nuit sera terrible". Il distribue les ordres nécessaires aux membres de l'équipage. Puis, ouvrant sa Bible, il lit juste ce passage : "Cette nuit-même, ton âme te sera redemandée". Pendant ce temps. Dans les salons on continue de festoyer. Les bouchons de champagne sautent. L’orchestre joue de plus en plus fort. On boit à la santé du capitaine. Et "La nuit sera terrible".
« Kierkegaard imagine alors une situation plus effrayante encore. Les conditions sont exactement les mêmes avec cette différence que, cette fois-ci, le capitaine est au salon, rit et danse, il est même le plus gai de tous. C'est un passager qui voit le point menaçant à l'horizon. Il fait demander au capitaine de monter un instant sur le pont. Il tarde ; enfin il arrive. Mais il ne veut rien entendre et plaisantant, il se hâte de rejoindre en bas la société bruyante et désordonnée des passagers qui boivent à sa santé dans l'allégresse générale. Et il adresse ses remerciements chaleureux".
« Le monde occidental en général et ses Églises en particulier — commente Jean Brun qui cite Kierkegaard en 1976 — ressemblent de plus en plus à ce navire que le point menaçant à l'horizon engloutira lorsqu'il deviendra typhon. Tout le monde danse dans les salons. Les capitaines sablent le champagne et maudissent les pessimistes qui scrutent l'horizon et qui n'ont confiance ni dans le dieu Progrès ni dans les capacités des Grands Timoniers qui prétendent tenir solidement la barre et diriger fermement le navire social alors qu'ils ne font que l'infléchir selon les courants définis par les sondages d'opinions, cette boussole sans Nord prise aujourd'hui comme compas suprême. » (S. Kierkegaard, Note du Journal de 1855 in L'Instant, trad. P.-H. Tisseau, Bazoges-en-Pareds 1948, p. 247 — cité par J. Brun, « Sablons le champagne », Foi et vie, Janvier-Février 1976.)

Revenons à Jérémie. Lui aussi doit annoncer ce qu’on a appelé des paroles de malheur, les menaces qui pèsent. Mais comment Jérusalem à laquelle il prêche, elle qui, comme la plupart des vivants, n'a pas perçu la source éternelle de ses joies passagères, comment pourrait-elle accueillir de telles jérémiades ? Comment pourrait-elle accepter la parole de son malheur ?

Alors tout plutôt que cela : jusqu'à payer des faux prophètes ; mais surtout faire taire ce rabat-joie. Et la suite du livre rappelle qu’on l’a bien fait : on a payé des faux prophètes pour qu’ils donnent des paroles rassurantes, séduisantes, mais creuses, fausses, pour remplacer la parole du prophète qui dérange parce qu’elle est vraie. Remarquez que lui aussi serait le premier à vouloir se taire, à voir cesser sa honte, le mépris qu’on lui porte. Car de lui, on se moque. Et c’est à cause de sa vocation qu’on le méprise. Pensez : il dit la vérité. Et nous ?

Mais comment accepter cette parole qui nous dérange tant ? On veut être flatté. Or la vérité ne sait pas flatter ! Alors, à moins de se rendre à l'acceptation de la douleur qui tenaille le prophète, on préférera s’illusionner : j'ai faim, j’ai soif, je veux des citernes crevassées, je veux courges et cailles, je préfère l'Égypte de mon esclavage, plutôt que le désert de la Vérité. Mais pour Jérémie, Dieu l'a saisi, et il ne pourra pas se taire. Et supportera la moquerie et les insultes. Et nous ?

Les exemples ne manqueraient pas, concernant cette espèce de moqueurs (il y a du monde sur leur banc — Ps 1), que sont de tous temps les spécialistes universels auto-proclamés ès vérités ; — ne craignez pas les menaces des persécuteurs et autres moqueurs, mais Dieu seul qui a pouvoir éternel sur toute vie ; et qui confère sa valeur à toute vie.

Alors, « Soyez donc sans crainte » dit Jésus une troisième fois :
— forts de la valeur éminente que vous confère votre statut de confesseurs (vous valez mieux que tous les moineaux) ;
— statut de confesseurs que la crainte pourrait vous faire perdre ! (à quoi sert un confesseur qui ne confesse pas ?)

Spécificité de tout ce qui sert Dieu (des moineaux jusqu’aux confesseurs) — spécificité (qui qualifie là ce qui est précieux) qui ne doit donc pas être annulée par un reniement, un abandon (qui la ferait perdre) : un confesseur de la foi est placé où il est pour dire ce que personne ne peut dire à sa place.

Au cœur de tout cela, être ce qu’on est, tout simplement, établis en Christ.


RP, Le Bois-Tiffrais,
Musée de la France Protestante de l'Ouest,
13.07.14


jeudi 28 novembre 2013

Dieu ?





Un Concept ?

Dieu est-il une sorte de super-théière céleste ?

« Si je suggérais qu'entre la Terre et Mars se trouve une théière de porcelaine en orbite elliptique autour du Soleil, personne ne serait capable de prouver le contraire pour peu que j'aie pris la précaution de préciser que la théière est trop petite pour être détectée par nos plus puissants télescopes. » (Bertrand Russell, Is There a God? — cité par Richard Dawkins, Pour en finir avec Dieu, éd, Robert Laffont, 2008, p. 60-61.)

« Mais si j'affirmais, poursuit Russell, que, comme ma proposition ne peut être réfutée, il n'est pas tolérable pour la raison humaine d'en douter, on me considérerait aussitôt comme un illuminé. » À juste titre, me semble-t-il, de même qu'il ne serait pas très sérieux de renvoyer dos à dos les croyants et les sceptiques sous prétexte que si on ne peut pas prouver l'existence de ladite théière on ne peut pas non plus prouver le contraire, puisqu’elle est indétectable ! Faut-il préciser que dans ce cas de figure — Dieu comme super-créature —, je me range avec ardeur du côté des sceptiques ?…

Problème : les choses ne se posent pas en ces termes.

Sauf à donner raison à Woody Allen, disant : « Non seulement Dieu n’existe pas mais en plus il est impossible de trouver un plombier le dimanche. »


L'Ecclésiaste

La mise en question de Dieu comme super-théière céleste ou comme plombier du dimanche est déjà le fait du livre de l'Ecclésiaste, où « Dieu » désigne et rassemble la globalité des aspects (non-exhaustifs) de l'idée que ce qui nous advient ne dépend, ultimement, pas de nous.

Il s'agit d'une prise de conscience suite à une réflexion sur ce qu'enseigne ce concept — « Dieu » —, prise de conscience propre à fonder le bonheur, puisque pour l'Ecclésiaste c'est de cela qu'il s'agit : le fait que tout soit « don de Dieu » — nom qui symbolise le fait que nous ne maîtrisons pas ce qui nous advient — invite à « la crainte », qui est en quelque sorte le versant négatif de l'admission de la possibilité que ce qui est don ne soit pas — ou n'ait pas été — octroyé, ou n'ait pas été reçu (car le bonheur — de manger et boire par ex. pour l'Ecclésiaste — suppose le don de ce qui le rend possible, les récoltes par ex., et la capacité d'en recevoir le produit pour le mieux, cela allant jusqu'à des dispositions digestives favorables ! Autant de choses qui au bout du compte, nous dépassent — un dépassement, une série de dépassements que rassemble le concept de Dieu). Crainte quant au versant négatif, donc — et en son versant positif, la reconnaissance, tout simplement, la reconnaissance de ce que la matérialité de la condition du bonheur, jusqu'à la disposition pour le recevoir, ne viennent, ultimement, pas de nous.

Notons qu'il n'est point en tout cela question de foi, mais d'un concept, qui ne désigne pas un objet, mais vise d'abord le fait que ce qui nous advient ne dépend au bout du compte, pas de nous… Notion — qu'on pourrait éventuellement décliner autrement que comme « Dieu » —, concept relevant de la raison, pas de la foi. Concept qui en hébreu se conjugue au singulier mais se décline au pluriel ! — : le livre de l'Ecclésiaste utilise le mot pluriel Elohim, qui pourrait se traduire par « les puissances », ou, pour rendre le singulier : « lui, les puissances » !

Précisons en outre que pour l'Ecclésiaste, la référence à Dieu n'a pas de rapport avec un prolongement post-mortem de l'existence. Précision utile en notre temps, où l'on lie automatiquement le concept de Dieu et une vie post-mortem. Ce que ne fait en aucun cas l'Ecclésiaste : pour lui notre vie est limitée au temps qui nous est donné « sous le soleil ».

De cette vie qui nous est donnée, nous ne sommes ni la source, ni le garant du bonheur que nous pourrions y cueillir : cela nous échappe largement, cela vient des puissances qui nous échappent et se résument à un nom, un concept : « Dieu » : la part qui ne nous échappe pas est celle que l'Ecclésiaste nous invite à mettre en œuvre : un respect reconnaissant, une loyauté aussi : « crains Dieu et observe ses préceptes » (en vue d'un vivre-ensemble éthique, voire cérémoniel, via des règles dont la source, ici aussi, nous excède)… Et tout ce que ta main trouve à faire, fais-le. Cueille le bonheur où il t'est donné : bois de bon cœur ton vin et jouis de la vie avec la femme que tu aimes. Tout cela est don de Elohim, « Dieu » en français.

La conjugaison au singulier vise à ne pas faire de tel ou tel aspect de l'origine indiscernable de ce qui nous advient, un objet de culte particulier — une idole. Au fond, l'origine indiscernable est irreprésentable, sous quelque figure que ce soit. C'est ce que le français a traduit par « Dieu ».


« Dieu »

Le mot français vient du mot « Zeus », « Dju » en latin, que l'on trouve dans « Dju-piter », proche de Dieu-père — père, à savoir origine. La prononciation latine, « Diou » est conservée dans les langues occitanes. Le monde germanique, avec Gott, ou God, s'inscrit dans la tradition du panthéon germanique (cf. Wotan). On pourrait multiplier les exemples et les choix traditionnels qui se sont imposés. Le grec de la Bible des LXX ou du Nouveau Testament donne Theos, nom générique au fond, qui désignait « le divin », rassemblant en un nom au singulier tout le panthéon (pléonasme puisque panthéon désigne le tout des / de la divinité/s) — toute la déité. « Theos », « Zeus », « Dieu », des mots qui connotent tous jour, ciel, ou encore souffle, esprit

Le choix du singulier « Theos » en grec pour traduire l'hébreu rejoint le fait que l'hébreu conjugue le pluriel Elohim au singulier : une insistance sur l'indiscernable ultime des sources de ce qui nous advient.

Jusqu'ici, on n'a pas parlé de foi. Jusqu'à l'athéisme contemporain et sa radicale mise en question d'un concept devenu un peu trop évident, on est devant un lieu commun : il y a du divin, il y a de la déité, ce qui nous échappe.

Même les plus athées, par rapport aux dieux nommés et repérés que sont les figures des dieux représentés, à savoir les épicuriens, les bouddhistes, ou les juifs puis les chrétiens, taxés d'athées par leurs contemporains, ne remettent pas en question, dans l'Antiquité, la légitimité d'un tel concept. Les épicuriens ne rejettent même pas l'existence « des dieux » : Lucrèce invoque Vénus en entrée de son poème philosophique « De natura rerum » — « De la nature des choses ». Simplement les dieux ne se mêlent pas des nos affaires — ne relevant d’ailleurs peut-être que nos — légitimes — imaginations. On sait que le bouddhisme a une attitude similaire.

Le judaïsme et le christianisme sont plus radicaux : leurs contemporains le remarquent et le leur reprochent en les taxant d'athées : la radicalité en question se traduit dans un refus intransigeant de toute représentation, qui va jusqu'au refus de nommer Dieu — tel qu'il se présente dans l'héritage hébraïque.

Un refus des idoles que l'on retrouve dans l’Épître aux Romains, laquelle, admettant l'idée d'un accès rationnel théorique à la divinité, constate ipso facto que cela se traduit pratiquement en représentations idolâtres : « Les perfections invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité, se voient comme à l’œil, depuis la création du monde, quand on les considère dans ses ouvrages. Ils sont donc inexcusables, puisque ayant connu Dieu, ils ne l’ont point glorifié comme Dieu, et ne lui ont point rendu grâces ; mais ils se sont égarés dans leurs pensées, et leur cœur sans intelligence a été plongé dans les ténèbres. Se vantant d’être sages, ils sont devenus fous ; et ils ont changé la gloire du Dieu incorruptible en images représentant l’homme corruptible, des oiseaux, des quadrupèdes, et des reptiles. » (Ro 1, 20-23)

Notons que certains penseurs de l'histoire du christianisme ont vu en ce texte un appui à l'idée d'un accès rationnel à Dieu, comme Thomas d'Aquin, lequel rejoint en cela son prédécesseur juif Moïse Maimonide, avec qui il considère que la notion aristotélicienne de causalité permet d'induire l'existence d'un Dieu, sans permettre pour autant d'y voir le Dieu de la Bible. D'autres en revanche, notamment chez les Réformateurs protestants, soulignent de ce fait que ce texte (Romains 1) apparaît comme une voie sans issue puisqu'elle débouche non sur Dieu, mais sur des figures d'idole…

*

« Incarnation »

En effet, « nul n'a jamais vu Dieu » — il est donc non-figurable, pas même, faut-il le préciser, en celui, « Fils unique, qui l'a fait connaître » ! (Jean 1, 18).

Car la manifestation du Christ s'aborde dans le Nouveau Testament non comme représentation de Dieu, mais telle que résumée à partir par exemple de Philippiens 2, 5-8 : « Jésus-Christ, existant en forme de Dieu, n’a point regardé comme une proie à arracher d’être égal avec Dieu, mais s’est dépouillé lui-même, en prenant une forme de serviteur, en devenant semblable aux hommes ; et ayant paru comme un simple homme, il s’est humilié lui-même, se rendant obéissant jusqu’à la mort, même jusqu’à la mort de la croix. » Ainsi — cf. 1 Corinthiens 1, 17-2, 9 — Paul écrit (1 Co 2, 2) : « je n’ai pas eu la pensée de savoir parmi vous autre chose que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié. »

L’Incarnation (selon ce vocable issu de Jean 1, 14) apparaît alors comme humilité radicale : au moment où la Parole créatrice s’incarne dans l’humilité radicale de Jésus, menée jusqu’à la crucifixion, cette humilité-même dévoile l’infinie distance de celui dont elle dit la proximité ! Le Crucifié dévoilant Dieu (1 Co 1, 23) — c'est à dire où il n'y plus rien de divin à voir ! Qu'il ne soit d’autre présence de Dieu qu’en vis-à-vis de l’humilité de ses témoins est une constante de la Bible hébraïque : celle de notre dépendance absolue à l’égard de ce qui nous échappe, et qui se trouve ici en quelque sorte récapitulée dans l’humilité radicale — assumée par Jésus.

Plus que jamais, Dieu ne saurait être figuré, ni même nommé.

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Le Tétragramme — ou : au-delà du concept ?

Où l'on rejoint un acquis de la tradition juive concernant ce Nom particulier du Dieu ultime, le fameux Tétragramme Yod Hé Wav Hé — YHWH — quatre consonnes données à Moïse dans le livre de l'Exode, et dont on n'emploie pas les voyelles…

Le texte est connu — Exode 3, 1-15 :

1 Moïse faisait paître le troupeau de son beau-père Jéthro, prêtre de Madiân. Il mena le troupeau au-delà du désert et parvint à la montagne de Dieu, à l’Horeb.
2 L’ange du SEIGNEUR lui apparut dans une flamme de feu, du milieu du buisson. Il regarda : le buisson était en feu et le buisson n’était pas dévoré.
3 Moïse dit : Je veux me détourner pour voir quelle est cette grande vision, et pourquoi le buisson ne se consume point.
4 Le SEIGNEUR vit qu’il se détournait pour voir ; et Dieu l’appela du milieu du buisson, et dit : Moïse ! Moïse ! Et il répondit : Me voici !
5 Dieu dit : N’approche pas d’ici, ôte tes souliers de tes pieds, car le lieu sur lequel tu te tiens est une terre sainte.
6 Et il ajouta : Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob. Moïse se cacha le visage, car il craignait de regarder Dieu.
7 Le SEIGNEUR dit : J’ai vu la souffrance de mon peuple qui est en Egypte, et j’ai entendu les cris que lui font pousser ses oppresseurs, car je connais ses douleurs.
8 Je suis descendu pour le délivrer […] et pour le faire monter de ce pays dans un bon et vaste pays, dans un pays où coulent le lait et le miel, […]
9 Voici, les cris d’Israël sont venus jusqu’à moi, […]
10 Maintenant, va, je t’enverrai auprès de Pharaon, et tu feras sortir d’Egypte mon peuple, les enfants d’Israël.
11 Moïse dit à Dieu : Qui suis-je, pour aller vers Pharaon, et pour faire sortir d’Egypte les enfants d’Israël ?
12 Dieu dit : Je serai avec toi ; et ceci sera pour toi le signe que c’est moi qui t’envoie : quand tu auras fait sortir d’Egypte le peuple, vous servirez Dieu sur cette montagne.
13 Moïse dit à Dieu : J’irai donc vers les enfants d’Israël, et je leur dirai : Le Dieu de vos pères m’envoie vers vous. Mais, s’ils me demandent quel est son nom, que leur répondrai-je ?
14 Dieu dit à Moïse : Je suis celui qui serai. Et il ajouta : C’est ainsi que tu répondras aux enfants d’Israël : Celui qui s’appelle "je suis" m’a envoyé vers vous.
15 Dieu dit encore à Moïse : Tu parleras ainsi aux enfants d’Israël : Le SEIGNEUR, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob, m’envoie vers vous. Voilà mon nom pour l’éternité, voilà mon nom de génération en génération.

Un Nom que l'on ne prononce pas, sauf à en faire… un nom, précisément, un concept : c'est la raison fondamentale pour laquelle on ne prononce pas ce nom, plutôt que parce qu'on aurait perdu les voyelles — ce pourquoi on lit « mon Seigneur », Adonaï, Kyrios en grec, un titre qui nous met en relation avec l'ultime dont relève ce qui nous advient comme ne dépendant pas de nous : mon seigneur, une relation existentielle plutôt qu'une description, ou la captation d'être qui est dans la nomination qui fournit toujours quelque chose de l'ordre du concept, de l'idée, de l'image que l'on s'en fait. Un nom n'épuise pas ce qu'est celui qui le porte — a fortiori la divinité dont on n'a aucune approche suffisante, sauf à la réduire à un aspect, une idole.

On perçoit pourtant bien quelque chose, mais de façon non-exhaustive, de ce que peut signifier le nom déployé dans ce texte, composant le mot être à tous les temps — de telle façon qu'il est difficile à traduire : depuis le concept d'être, précisément, « celui qui est », se conjuguant comme « celui qui est, qui était et qui vient », ce qu'a retenu le grec, avec le mot « ôn » : avec le risque d'en faire le concept d'être, ce qui est encore un concept là où le texte hébreu accentue l'aspect de la promesse : je serai avec toi, où nous sommes conduits à la question de la foi, où le concept de la précédence dans ce qui nous advient comme ne dépendant au fond pas de nous est perçu comme favorable : là apparaît la question de la foi ! — « je serai avec toi », promesse donnée à croire.


La question de la foi

Hé 11, 6 : « il faut que celui qui s’approche de Dieu aie foi que Dieu est, et qu’il est le rémunérateur de ceux qui le cherchent. » Là apparaît la « pichenette » qui fait la différence entre le concept de Dieu et la foi par laquelle on le postule comme favorable. La « pichenette » qui fait la différence entre « Celui qui est » — « l'Être suprême » — et « Celui qui sera avec toi » — « je serai avec toi » : un Dieu favorable, « rémunérateur », source du bonheur de quiconque le cherche. Voilà qui du coup n'est pas évident. Rien, ou presque, ne semble devoir nous conduire à affirmer que Dieu est un créateur favorable à ses créatures — sauf à poser un acte de foi préalable en Dieu comme Dieu qui promet et qui tient. En premier lieu la délivrance dont Moïse va être le porte-parole pour la libération du peuple captif. Délivrance relue comme acte d'un Dieu favorable, libérateur de sa créature.

Paul aux Romains (8, 18-22) : « J’estime que les souffrances du temps présent ne sauraient être comparées à la gloire à venir qui sera révélée pour nous. Aussi la création attend-elle avec un ardent désir la révélation des enfants de Dieu. [… sachant] que, jusqu’à ce jour, la création tout entière soupire et souffre les douleurs de l’enfantement. »

Nous voilà donc aux prises avec ce que nous savons, ce que nous voyons, constatons : le monde, la nature, est la proie du mal, un mal trop souvent insupportable — ce qui fait qu’appeler la nature création est déjà un acte de foi — en un Créateur, Dieu Créateur. Un tel acte de foi n'a a priori rien d'évident quand on voit le mal de ce monde. Acte de foi qui pose que la souffrance en cours peut être comparée à celle d'un enfantement, pour un arrachement de la création à la souffrance qui la taraude — mystérieusement si on croit avec Paul la création destinée à la gloire de la résurrection.

Un acte de foi donc — qui contredit en quelque sorte ce que l'on constate : le mal dans le monde et dans la nature. Juste un exemple de ce mal dans la nature, que j'emprunterai à Théodore Monod : « lorsque je commençais à m'intéresser à l'histoire naturelle, j'ai rencontré en Normandie un malheureux crapaud, dont le visage, la face était partiellement détruite par la croissance d'une larve de diptère. Certaines pondent dans les fosses nasale des crapauds ; la larve, en se développant, détruit une partie de la tête de ce malheureux animal. Songeons aussi aux parasites ! […] Les parasites composent un monde incroyable. Il s'en trouve partout. Il n'est pas une espèce animale qui ne connaisse ses parasites externes ou internes. Ces derniers peuvent causer des ravages physiques considérables, provoquant des souffrances qui ne le sont pas moins. Imaginer que tout provient de la volonté d'un Dieu miséricordieux, compatissant à l'égard de ses créatures, voilà qui paraît difficile à admettre, quand on contemple la vérité physique de l'affreux spectacle de la nature. Pour aborder de tels problèmes, peut-être faudrait-il posséder des connaissances, dont ne disposent pas la plupart d'entre nous. » (Th. Monod, Terre et Ciel, p. 238)

La puissance de production du monde, qu'on peut désigner — entre autres vocables — par le concept de « Dieu » semble n'être qu'une source aveugle d'un monde qui pour déboucher sur l'intelligence humaine qui en lit le processus n'implique pas forcément en être dotée elle-même au départ ! Sauf à être maligne — ou souffrante elle-même ! Selon que — comme dit l'Ecclésiaste (1, 18) — « avec beaucoup de sagesse on a beaucoup de chagrin, et celui qui augmente sa science augmente sa douleur. »

La même foi qui reçoit Dieu comme favorable, comme étant à l'initiative — intelligente et bonne — du monde, le reçoit alors comme tout proche, nous accompagnant au cœur de nos souffrances, celles de l'esclavage où il est avec le peuple qu'il libère, celles de nos blessures les plus intenses, les plus intimes, les plus atroces — jusqu'à celles qui nous demeurent, peut-être à jamais, incompréhensibles : de la perte prématurée de proches jusqu'à la souffrance animale et à la violence de la nature — c'est au fond la parole de l'Incarnation : « je vous ai rejoints jusqu'à la souffrance et à la mort » — cela en vue de la vie de résurrection dévoilée par le Christ à la foi de ses disciples.

C'est là le Dieu, qui demeurant au-delà de nos mots, de nos concepts, est donné à notre seule foi.


Deux citations pour terminer

Aux Psaumes 14 & 53, on trouve cette affirmation (v. 1) : « L’insensé dit en son cœur : Il n’y a point de Dieu ! » C'est là ce qui concerne le concept, accessible, pour les auteurs bibliques, à la raison : quelqu'un qui s'imagine que tout dépend de lui est insensé, au point d'en venir à ne pas concevoir de limite à son propre pouvoir. D'où le constat qui suit dans le même texte : « Ils se sont corrompus, ils ont commis des actions abominables ; Il n’en est aucun qui fasse le bien. Le Seigneur, du haut des cieux, regarde les fils de l’homme, Pour voir s’il y a quelqu’un qui soit intelligent, Qui cherche Dieu. Tous sont égarés, tous sont pervertis ; Il n’en est aucun qui fasse le bien, Pas même un seul. » (v, 1-3) Ici, la notion de Dieu, qui n'est pas nécessairement une question de foi, est perçue comme incitation à l'humilité : vous n'êtes pas tout-puissants, pas grand-chose de ce qui vous advient ne dépend de vous.

Et puis, il y a la question de la foi, qui postule, éventuellement contre ce qui semblerait des évidences, que Dieu est favorable. Ainsi dans Mt 6, 31-33 : «  Ne vous inquiétez donc point, et ne dites pas : Que mangerons-nous ? que boirons-nous ? de quoi serons-nous vêtus ? Car toutes ces choses, que les nations recherchent, votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Cherchez premièrement le royaume et la justice de Dieu ; et toutes ces choses vous seront données par-dessus. »


RP, Aumônerie universitaire EPUdF
Poitiers
/ Beaulieu — 28/11/13


jeudi 14 juin 2012

Quelle observance chrétienne de la Loi de Moïse ?





I – Observance chrétienne ?


1) Matthieu 5, 18-19 : « je vous le dis en vérité, tant que le ciel et la terre ne passeront point, il ne disparaîtra pas de la loi un seul iota ou un seul trait de lettre, jusqu’à ce que tout soit arrivé. — Celui donc qui supprimera l’un de ces plus petits commandements, et qui enseignera aux hommes à faire de même, sera appelé le plus petit dans le royaume des cieux ; mais celui qui les observera, et qui enseignera à les observer, celui-là sera appelé grand dans le royaume des cieux. »

C’est ce qui suit le propos de Jésus disant « ne croyez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes ; je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir » (Matthieu 5, 17).

Où il apparaît qu’accomplir la Loi ne l’abolit pas ! Contrairement à la tentation commune qui revient à considérer que Jésus ayant accompli la Loi, il n’y aurait plus à l’observer ! Si l’on ne réintroduit pas subrepticement l’idée d’abolition de fait sous le terme d’accomplissement, si donc on lit le propos jusqu’au bout, la question reste entière : « Quid de l’observance chrétienne de la Loi de Moïse ? »


2) La réponse la plus connue passe par le Décalogue, qui semble conservé, via une lecture de la Bible hébraïque orientée vers la venue du Christ. « Schématiquement, la lecture chrétienne traditionnelle de l’Ancien Testament […] prend une forme linéaire. On lit l’Ancien Testament en partant de la création et en passant par la "chute", en direction de la naissance du Messie, de Jésus. L’Ancien Testament relate l’histoire de Dieu et de sa créature, laquelle débouche sur la venue du Sauveur. Tout aussi schématiquement, la lecture juive de la Bible hébraïque s’organise de façon concentrique : au centre se trouve la loi ; le corpus prophétique [qui comprend une partie des livres historiques des chrétiens] commente la loi ; et les écrits tels les Psaumes s’orientent eux aussi sur la loi, quoique de façon moins immédiate. La Bible hébraïque, dans cette approche, ne mène pas vers autre chose, ne débouche pas sur une réalité qui est en dehors d’elle […]. Là où le judaïsme reconnaît le centre de l’écriture, il n’y a qu’un blanc pour le christianisme. Tout au plus reconnaît-on l’existence des dix commandements, qu’on neutralise toutefois en les assimilant à une sorte de loi naturelle. » (Jan Joosten, professeur d'Ancien Testament à la Faculté de théologie protestante de Strasbourg — in Actes du colloque « Foi protestante et judaïsme », organisé par la FPF à Paris les 1er et 2 octobre 2010. Cf. Foi et Vie déc. 2011, p. 9.)

Vraiment observés ces « dix commandements, qu’on neutralise toutefois en les assimilant à une sorte de loi naturelle » ? Où ils cessent d’ouvrir une porte sur les 613 commandements, passés dès lors, eux, pour une large part, à la trappe.


3) L’observance chrétienne du Décalogue en soi s’avère problématique dès qu’on l’aborde façon concrète. Quid d’une observance chrétienne du Shabbath, par exemple ?

La difficulté apparaît à travers le débat qui s’est levé dans certains courants du protestantisme anglo-saxon, où l’on s’est attaché à observer le dimanche comme un Shabbath, ce que le dimanche n’est pas. Le débat a débouché pour certains sur la décision d’observer vraiment le Shabbath, et cela le jour du Shabbath, le samedi. Ceux-là sont appelés parfois « sabbatistes ». Les plus connus en France de ce courant sont les adventistes du 7e jour, aujourd’hui membres de la Fédération protestante de France.

L’option « sabbatiste » ne l’a cependant pas majoritairement emporté. L’approche la plus commune consistant à retenir l’aspect moral et social du Shabbath — qui existe aussi, souligné par le Deutéronome (5, 14-15), mais qui ne résume pas tout le commandement et sa dimension cérémonielle, soulignée par l’Exode (20, 11), de signe de Dieu.

On pourrait aussi mentionner le commandement sur les représentations (« tu ne te feras pas d’images cultuelles »), que plusieurs courants du christianisme historique (courants majoritaires) estiment ne pas concerner les chrétiens et leurs images du Christ et des personnages historiques de la tradition.

Quid donc de l’observance du Décalogue, en tout cas en son aspect cérémoniel. — Je fais par ce mot allusion à des distinctions qui vont apparaître (je vais y venir) entre différents plans (moral et judiciaire) de signification des commandements, outre leur plan cérémoniel, proprement religieux, qui manifestement est peu retenu par le christianisme.



II – Options chrétiennes


4) La loi de Noé : la question de l’observance de la Loi, au-delà de l’injonction de Jésus, que l’on retrouve dans l’envoi des disciples (Mt 28) aux nations s’est posée concrètement lors de la confrontation aux nations, voyant une entrée en masse de non-juifs dans l’Eglise d’abord juive des Apôtres. Cette question a été résolue dans un premier temps en requerrant des païens qu’ils observent la loi noachide — loi de Noé —, une option classique pour les païens s’approchant du judaïsme.

Actes 15, 19-21 : « je suis d’avis, dit Jacques, qu’on ne crée pas des difficultés à ceux des païens qui se convertissent à Dieu, mais qu’on leur écrive de s’abstenir des souillures des idoles, de l’impudicité, des animaux étouffés et du sang. Car, depuis bien des générations, Moïse a dans chaque ville des gens qui le prêchent, puisqu’on le lit tous les jours de sabbat dans les synagogues. » — Une Église juive accueillant des « craignant Dieu » non-juifs appelés à observer la loi noachide, loi de Noé, relevant de la judaïté, puisque la loi de Noé est dans la Bible juive (Genèse 9).

C’est aussi la position de Paul, malgré les nuances qu’il introduit. Mais dès lors apparaît la distance qui va se creuser entre les chrétiens issus des nations et la Loi de Moïse — question qui va devenir le porte-à-faux que j’ai évoqué au jour où l’Église va, de plus en plus, estimer avoir remplacé Israël, et va donc juger observer la Loi sous la forme du Décalogue (d’une façon dont a vu la complexité de sa compréhension).


5) On est alors passé à une universalité chrétienne « autonome ». Séparée d’Israël et du cérémonial hébraïque. De nouvelles cérémonies se mettent en place, un cycle liturgique axé sur la vie du Christ, avec des changements de calendrier par rapport à Israël, variables selon les Églises et les lieux de leur développement.

C’est un fruit de la mission parmi les nations. La nation dominante dans la sphère méditerranéenne est Rome et son Empire. Les rites romains domineront le christianisme, qui ensuite se diversifiera encore, réformera ses rites, parfois à l’aune de la Bible hébraïque.

On est de toute façon dans une autre perspective religieuse. Le rapport à la Bible est largement de l’ordre de la transposition. Le texte biblique renvoie à une réalité éternelle, ce qui est dans le texte lui-même — cf. Exode 25, 40 : « Regarde, et fais d’après le modèle qui t’est montré sur la montagne ». Cf. la lecture qu’en fait l’Épître parlant du culte biblique comme « image et ombre des choses célestes, selon que Moïse en fut divinement averti lorsqu’il allait construire le tabernacle : Aie soin, lui fut-il dit, de faire tout d’après le modèle qui t’a été montré sur la montagne. » (Hébreux 8, 5)

Le sens de la lecture de l’Épître aux Hébreux — inspirée par Philon d’Alexandrie, théologien juif contemporain de Jésus, qui souligne pour son dialogue avec les Grecs la signification spirituelle des rites juifs — peut ouvrir sur la possibilité d’expressions cérémonielles diverses (allant au-delà de Philon) ; on le mènera souvent plus loin encore, donnant le rituel chrétien comme l’expression adéquate de la réalité céleste (ce que l’Épître ne dit pas).


6) La question de l’observance de la Loi demeure, qui a débouché sur une distinction, formalisée par Calvin et dans sa lignée, en trois aspects de la Loi : l’aspect moral, l’aspect cérémoniel et l’aspect judiciaire.

L’aspect judiciaire est cet aspect de la Loi qui, selon sa primauté par rapport aux pouvoirs, se concrétise dans une vie de la Cité gérée de façon jurisprudentielle, donc souple. Il en ressort que cet aspect est perçu, quant à la lettre de la Loi, comme correspondant à des temps et à une culture donnée : par exemple les formes de gouvernements, qui sont variables selon les lieux.

On en dira la même chose quant à l’aspect cérémoniel (les cérémonies religieuses de la Loi) perçu lui aussi, quant à sa lettre, comme correspondant à un temps et à une culture donnée. Dans cette perspective la pratique varie selon les lieux, les temps et les circonstances. Ainsi, quant à l’aspect cérémoniel, on ne pratique pas aujourd’hui de sacrifices d’animaux dans le Temple de Jérusalem — de toute façon détruit (sacrifices correspondant pourtant à des mitsvoth cérémonielles). Une perspective calviniste considère que cela vaut pour tout commandement en son aspect cérémoniel — lié à des temps, des lieux, des cultures. À l’instar de l’aspect judiciaire.

En revanche l’aspect moral, comme norme idéale, comme visée de perfection, n’est pas sujet aux variations culturelles, même si son application s’adapte aux circonstances. L’aspect moral peut être considéré comme se déployant en vertus.

Je reviendrai sur tout cela, notamment pour dire que ces distinctions n’entraînent l’abolition d’aucun des aspects, d’autant que les trois sont strictement imbriqués, pouvant se retrouver dans le même commandement : on a vu que le Shabbath est en soi cérémoniel. Mais il comporte aussi une dimension sociale (relevant de l’aspect judiciaire) et une dimension morale (comme respect d’autrui, qui a droit au repos). L’aspect cérémoniel n’en reste pas moins premier, ce qui, on va le voir, implique la pérennité d’Israël.



III – Universalisme éthique et fondement cérémoniel


7) La dimension morale de la Loi se déploie dans le christianisme tout simplement en vertus, rejoignant la morale naturelle et contribuant à l’établissement d’une morale universelle commune, une éthique partagée par juifs et nations. Une seule citation pour illustrer cela : Paul aux Galates (5, 22) : « le fruit de l’Esprit, c’est l’amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la bénignité, la fidélité », écrit-il. Voilà tout simplement des vertus commune, que l’on retrouve chez les stoïciens, les aristotéliciens, etc. comme vertus dites naturelles — avec cependant cette caractéristique, dans la perspective chrétienne, qui est d’être enracinées dans une nature perçue, en regard de la Torah, comme création, qui trouve écho jusque dans le Décalogue sous son angle cérémoniel : « en six jours le Seigneur a fait les cieux, la terre et la mer, et tout ce qui y est contenu, et il s’est reposé le septième jour : c’est pourquoi le Seigneur a béni le jour du repos et l’a sanctifié » (Exode 20, 11).

La loi naturelle est « corrigée » — en regard de la Loi biblique : Ainsi, pour Thomas d’Aquin, grand théoricien de la philosophie des vertus, les vertus humaines s'enracinent dans les vertus théologales (foi, espérance et charité — 1 Corinthiens 13), qui, pour lui, les parfont : les trois vertus théologales complètent le groupe de quatre vertus cardinales (prudence, tempérance, force, justice), naturelles. Et toutes se déploient dans les vertus les plus diverses, toutes étant connexes.

Mais qu’est-ce qui dessine cet espace théologal sinon la dimension cérémonielle, puisque les vertus théologales, selon le même Thomas, « disposent l'homme à vivre en relation avec Dieu ». Or, nous voilà au cœur du cérémonial juif — nous venons de lire Exode 20, 11 — que les chrétiens n’observent pas.


8) Ce qui nous conduit — ce sera mon dernier point — à postuler la nécessité de la pérennité d’Israël pour que l’Église, les Églises, ne soient pas bancales !

L’aspect cérémoniel de la Loi s’avère en effet premier, comme fondement céleste. C’est le sens du culte : dessiner la dimension verticale de nos vies, la dimension de la relation avec Dieu, qui occupe fortement les quatre premières paroles du Décalogue. Car la dimension verticale de nos vies se dessine pour nous via des rites et des cérémonies, que ces rites soient chrétiens, juifs, ou autres. Il se trouve que pour Jésus, ce sont des rites juifs, ceux de la Torah. C’est aussi le cas pour le Nouveau Testament et le rituel chrétien qui en est issu.

Alors quid ? Eh bien, l’observance de la Loi de Moïse pour les chrétiens est le fait d’Israël ! Quelle observance chrétienne de la Loi de Moïse ? L’observance juive vivante. Le christianisme des nations sans Israël est tout simplement bancal. Cela nous conduit à réaliser la nature relationnelle du christianisme : sa nature est d’être en relation, en vis-à-vis d’Israël.


RP
AJC Antibes, 14.06.12