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lundi 2 mars 2020

Sacré : du terrible aux rites et retour…





Parasha Tetsave - תצווה — Exode 27, 20 à 30, 10

Pourquoi tous ces détails, cette organisation stricte de la mise en place du sacerdoce, de ses dignitaires attitrés, de ses rites ?

On est face au divin, au « numineux » pour le dire comme les historiens des religions, face au sacré, à quelque chose de terrible, tremendus en latin, qui fait trembler ! « Nul ne peut voir Dieu et vivre ».

La fonction de la religion est alors là, dans tout le détail de la description du rite et de ses officiants : autant de règles d’approche, pas par n’importe qui, désignant le sacré pour le rencontrer sans le profaner. Des règles à observer minutieusement — ici par les Lévites uniquement, et selon les règles ! (cf. ci-dessous : Nadab et Abihu ainsi qu’Uzza sont Lévites) — sous peine de voir le sacré déborder dans le recouvrement de son déferlement et de son danger.

Lévitique 10 :
1 Les fils d’Aaron, Nadab et Abihu, prirent chacun un brasier, y mirent du feu, et posèrent du parfum dessus ; ils apportèrent devant l’Éternel du feu étranger, ce qu’il ne leur avait point ordonné.
2 Alors le feu sortit de devant l’Éternel, et les consuma : ils moururent devant l’Éternel.
2 samuel 6 :
1 David rassembla encore toute l’élite d’Israël, au nombre de trente mille hommes.
2 Et David, avec tout le peuple qui était auprès de lui, se mit en marche depuis Baalé-Juda, pour faire monter de là l’arche de Dieu, devant laquelle est invoqué le nom de l’Éternel des armées qui réside entre les chérubins au-dessus de l’arche.
3 Ils mirent sur un char neuf l’arche de Dieu, et l’emportèrent de la maison d’Abinadab sur la colline ; Uzza et Achjo, fils d’Abinadab, conduisaient le char neuf.
4 Ils l’emportèrent donc de la maison d’Abinadab sur la colline ; Uzza marchait à côté de l’arche de Dieu, et Achjo allait devant l’arche.
5 David et toute la maison d’Israël jouaient devant l’Éternel de toutes sortes d’instruments de bois de cyprès, des harpes, des luths, des tambourins, des sistres et des cymbales.
6 Lorsqu’ils furent arrivés à l’aire de Nacon, Uzza étendit la main vers l’arche de Dieu et la saisit, parce que les bœufs la faisaient pencher.
7 La colère de l’Éternel s’enflamma contre Uzza, et Dieu le frappa sur place à cause de sa faute. Uzza mourut là, près de l’arche de Dieu.

Signe que la terreur est présente, à moins que…

Mis en ordre dans la religion, le sacré perd ipso facto quelque chose quelque chose de sa puissance. S’il est institutionnalisé, domestiqué donc, il est moins imprévisible, moins terrible, déjà en marche vers sa profanation et son remplacement. Et on ne profane collectivement que ce qui n’est déjà plus sacré, ou qui est le sacré d’autrui — que ce soit moquerie sur une religion, ses symboles ou ses clercs, ou une institution d’État ou autre personnage royal.

Tel est le paradoxe du rite qui dessine le sacré, l’espace sacré, le temps sacré, le personnage sacré. Mais en lui faisant perdre son trop grand danger, la religion est déjà, comme telle, en route vers sa propre profanation. S’il n’y a plus lieu de trembler, s’il n’y a là, à terme, plus rien de « tremendus », de terrifiant, il n’y a là bientôt plus rien de particulièrement sacré… Au risque de voir la violence rejaillir par un autre biais, décuplée…

C’est la violence qui est à la racine de nos êtres qui est dévoilée dans la violence du sacré, et dans son lien avec le sacrifice. Cette violence qui se déploie par le mimétisme selon la théorie de René Girard, l’imitation du désir des uns par les autres, violence qui débouche sur la guerre de tous contre tous, et qui est évacuée par le sacrifice, la désignation d’un « bouc émissaire », puis l’organisation d’un rituel autour de ce « bouc émissaire », jusqu’au sacrifice animal en lieu et place du sacrifice humain.

La sacrifice humain interdit par la Bible (cf. l’épisode de la ligature d’Isaac) ouvre sur l’institution des Lévites, consacrés en lieu de place des premiers nés (v.11 & 12) qu’il est illégitime de sacrifier ! Les Lévites sont alors consacrés au rituel sacrificiel d’évacuation de la violence au cœur de nos êtres, au cœur du sacré, contact terrible avec l’ultime.

Au fond, nul ne peut voir Dieu et vivre

Relecture chrétienne : « Personne n’a jamais vu Dieu ; le Fils unique, qui est dans le sein du Père, nous l’a raconté. » (Jn 1, 18). La mort du Christ devient dans cette perspective notre mort par laquelle on rencontre Dieu dans sa résurrection, notre résurrection… Vous être morts avec lui, et ressuscités avec lui, écrit Paul à plusieurs reprises.


RP


lundi 4 novembre 2019

Dieu des vivants





Exode 3, 13-15a
13 Moïse dit à Dieu : « Voici ! Je vais aller vers les fils d’Israël et je leur dirai : Le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous. S’ils me disent : Quel est son nom ? – que leur dirai-je ? »
14 Dieu dit à Moïse : Je serai qui je serai. Et il ajouta : C'est ainsi que tu répondras aux Israélites : « “Je serai” m'a envoyé vers vous. »
15 Dieu dit encore à Moïse : Tu diras aux Israélites : « C'est le Seigneur (YHWH), le Dieu de vos pères, le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob, qui m'a envoyé vers vous. »

Luc 20, 37-38
37 Et que les morts doivent ressusciter, Moïse lui-même l'a indiqué dans le récit du buisson ardent, quand il appelle le Seigneur le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob.
38 Dieu n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants, car tous sont vivants pour lui. »

*

Par ces mots, Jésus reprend à son compte l’argument lisant la résurrection dans les mots de l'Exode, lecture dont on sait qu’elle est aussi celle de la tradition juive : on la retrouve dans le Talmud. S'y résume la certitude que tout repose sur la réalité efficace de la Parole de Dieu, la force créatrice de sa Parole, qui « ne retourne pas à lui sans effet ». La Torah est reçue comme Parole de Dieu. Dieu y nomme les patriarches. Ainsi lorsqu’il nomme Abraham, Isaac et Jacob, qui plus est en les liant à sa présence« Je serai » —, il les situe dans sa propre éternité ; sa Parole éternelle sur eux les place au-dessus de leur quotidien, elle les place d’emblée dans l’éternité de Dieu : Dieu est éternel, en les nommant, ils les a nommés dans l’éternité, ils sont donc eux aussi dans l’éternité.

« Je serai » a dit le Dieu d'éternité, qui se présente comme le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob. À Moïse lui demandant son nom, il le dévoile comme promesse : « Je serai », quoiqu'il arrive. Écho dans les mots du Ressuscité à chacun de nous : « Je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du temps » (Mt 28, 20b).

*

Notre vie éternelle est fondée dans la Parole par laquelle Dieu nous nomme, dans regard qu'il porte sur nous, et qui nous arrache aux méandres d'un quotidien grisâtre. Promesse d'amour d'un Dieu révélé déjà comme amour au buisson ardent, c'est là son être-même, promesse redonnée par Jésus, « car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle » (Jn 3, 16). Je serai avec toi comme parole devenue chair pour toi, quoiqu'il arrive. Même si mon souvenir se perd dans la brume de ta mémoire, de ton esprit, de tes mots en défaut, moi, Dieu d'éternité, je me souviens (c'est au cœur du passage de l'Exode). Dieu d'éternité, Je serai avec toi.

C'est pourquoi « ceux qui ont part au monde à venir… ne peuvent plus mourir », vient de dire Jésus juste avant (Lc 20, 35-36). Et ce dès aujourd'hui : car ces mots de Jésus dans Luc, rendus souvent au futur en français, sont au présent : « les fils — et filles — de la résurrection sont semblables aux anges, ne se marient pas, et ne peuvent pas mourir ». Étrange, pourra-t-on dire : le célibat serait-il la condition de la résurrection ? Voire que ceux qui s’y conforment ne mourront pas ?

La réponse est celle qu'on retrouve chez Paul lorsqu’il dit : que ceux qui se marient soient comme s’ils ne l’étaient pas, ceux qui pleurent comme s’ils ne pleuraient pas — il s’agit aussi des pleurs du deuil, de la mort. Voilà ce qu'il en est de la vie chrétienne. Elle situe ceux qui sont en Christ au-delà de réalités auxquelles ils ont pourtant part ; au-delà des réjouissances et des biens ; même, pour ceux qui y ont part, au-delà des réalités matrimoniales, signe d'amour, remarquable, signe seulement, pourtant, de l'amour éternel qui promet : Je serai avec toi, au-delà des réjouissances, donc ; au-delà aussi de la douleur de la mort — au-delà d’un monde qui passe (cf. 1 Co 7, 29-31). Parce que la vie de résurrection a pris place dès aujourd’hui, nous sommes appelés à entrer dès aujourd’hui dans la vie de l’éternité.

C’est là une consolation d’autant plus considérable que nos soucis sont nombreux. Une part de nous-mêmes, le cœur de nos êtres en fait, est appelée à s’en détacher, ce qui ne les élimine pas, bien sûr, mais qui permet de savoir que l’on ne se confond pas avec ses soucis, ses chagrins, ses douleurs.

*

C'est pourquoi, en tout cela, promet Jésus, « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Je ne vous donne pas comme le monde donne. Que votre cœur ne se trouble point, et ne s’alarme point » (Jn 14, 27). Notre vraie réalité est cachée en Dieu, sa promesse est toujours là, notre vie devant Dieu y reçoit toute sa valeur, cachée aux yeux du monde, mais infinie, éternelle, indestructible.

Cela dès aujourd'hui. Car la résurrection n'est nullement une négation de la vie de ce bas monde au profit d'un monde à venir qui n'en serait que la prolongation et le substitut, voire facilement un prétexte à ne pas vivre pleinement ici-bas.

Les fils — et filles — de la résurrection ne se marient pas (au présent). Sachant par ailleurs que Jésus n'interdit pas le mariage, on découvre que l'on est ici fort proche du message de l'Ecclésiaste, en ce qui concerne la vie en ce monde. C'est l'Apôtre Paul, dans le passage de 1 Corinthiens que nous avons considéré, qui nous a fourni cette lumière. Vivant dans la réalité de la résurrection où nous sommes dégagés des lourdeurs du quotidien, il s’agit de vivre ce quotidien comme y étant étrangers : « accomplis dans la certitude que cela est passager, ce qui ne se fait que de ce côté-ci du ciel, sous le soleil ». Car la résurrection n'est pas un retour de notre vie passagère, mais un passage dans une ouverture qui en nous dégage en lui donnant sa plénitude, dès aujourd'hui.

C'est de la sorte que la perspective de la résurrection nous délivre des filets de la mort, dès aujourd'hui : car Dieu est le Dieu des vivants, dans la promesse de la résurrection dès notre aujourd'hui qui se rachète au présent de la vie éternelle.


R.P., 4/11/19


samedi 27 janvier 2018

Ta droite, Seigneur, éclatante de puissance (Exode 15, 6)





Chant de libération, saisi par nos frères et sœurs des Caraïbes comme thème de notre célébration de cette année pour la Semaine de prière pour l'Unité dans la mémoire de la libération de l’esclavage, de tous les esclavages — ce chant (Exode 15, 1-21 - cf. infra) du peuple libéré du joug de Pharaon est un spiritual. Les esclaves déportés d’Afrique sur les terres d’outre-Atlantique dont les Caribéens, — et cela concerne bien sûr les autochtones de ces terres, — ne s’y sont pas trompés qui ont chanté l’espérance de leur délivrance, puis la joie de leur délivrance à partir de l’Exode — Go down Moses ! Une délivrance de la main des hommes, de l’oppression des hommes, derrière laquelle se dessine une dimension plus profonde, spirituelle, de la captivité, qui est la source de l’oppression physique, dans la chair, depuis celle des esclavages, jusqu'à la captivité de la mort ou de la biologie (cf. Marc 5, 21-43, évangile proposé pour ce temps de prière), pour une véritable résurrection.

« En lui nous as délivrés de l’esclavage du péché et de la mort » reprend une de nos liturgies de la sainte Cène.

Ce chant du peuple libéré est un chant de délivrance, une joie immense, dont les chrétiens ont lu dès le Nouveau Testament l’expression de la délivrance opérée par le Christ de la passion et de la résurrection, Pâque spirituelle.

En cela, le christianisme, dès ses origines, s’inscrit dans la tradition des relectures juives de l’Exode : « si l’Exode n’a eu lieu qu’au temps de Moïse et n’a pas lieu aujourd’hui dans nos vies, à quoi bon ? »

Considérons à présent le verset précis choisi dans ce texte de l’Exode par nos frères et sœurs caribéens : « Ta droite, Seigneur, éclatante de puissance ». Les commentaires juifs lisent ici le mot « droite », la main droite, en rappelant que la main droite représente l’amour de Dieu, là où la gauche représente sa justice. Autrement dit l’acte de libération qui entraîne la ruine des projets du Pharaon, et donc la destruction de son armée qui poursuit le peuple en voie d’être libéré, sont à rattacher non pas à une colère justicière, mais à un zèle d’amour.

C’est pourquoi, selon la tradition juive, ce chant de triomphe de la sortie d’Égypte a aussi un côté mal venu ; au point que sous un certain angle Dieu le déplore : mes créatures viennent d’être englouties et vous chantez !

La source de la libération est l’amour de Dieu — « quand les montagnes s’éloigneraient, quand les collines chancelleraient, mon amour ne s’éloignera point de toi, et mon alliance de paix ne chancellera point, dit le Seigneur, qui a compassion de toi » (Ésaïe 54, 10).

Cet acte de compassion de Dieu, la libération de son peuple opprimé, implique les moyens inévitables, dont cette destruction de l’armée de l’Égypte, mais implique aussi à terme, via le salut d’Israël, celui de l’Égypte — vient le jour où, je cite Ésaïe (19, 25) : « L’Éternel des armées les bénira, en disant : Bénis soient l’Égypte, mon peuple, Et l’Assyrie, œuvre de mes mains, Et Israël, mon héritage ! » En d’autres termes le bien du peuple de Dieu est pour le monde, de même que ce bien qu’est l’unité, et l’unité de l’Église, est pour le bien monde. L’unité pour laquelle nous prions, en effet, selon le sens du mot œcuménique — oikouméné signifiant la terre habitée —, n’est pas pour nous, comme une fin en soi, mais pour le monde.

Autrement dit, il s’agit, lorsque Dieu fait éclater la puissance de sa main droite, la main de son amour, de ne pas recevoir cela dans un esprit inverse à celui de Dieu. L’amour qui éclate là, doit animer nos chants de joie, mais n’être pas un chant de vengeance.

*

Il ne s’agit en aucun cas pour Dieu de condamner l’Égypte. Il ne joint pas sa voix à celle de ceux qui condamnent : « Quand un méchant persécute un juste, dit le Talmud, Dieu est du côté du juste contre le méchant ; quand un méchant persécute un méchant, Dieu est du côté du méchant persécuté contre le méchant persécuteur ; quand un juste persécute un méchant, Dieu est du côté du méchant persécuté contre le juste persécuteur ».

Ici Dieu devient défenseur. Le persécuté quel qu’il soit, peut trouver un défenseur éclatant en Dieu : « Ta droite, Seigneur, éclatante de puissance », pour quiconque est persécuté, opprimé, captif, fût-ce de son propre péché, et se confie en Dieu pour en recevoir la libération.

C’est au point que, toujours selon le Talmud, « Si tout le monde est trop vite d'accord pour condamner un prévenu, alors mieux vaut le libérer, car tout jugement unanime est suspect ». Dieu prend le parti des opprimés, des persécutés, des dénigrés, seul contre tous, contre les plus imposantes puissances, comme ici l’Égypte de Pharaon, Dieu par sa « droite, éclatante de puissance », intervient. Face à tout ce qui humilie, nous opprime, nous rend captif Dieu agit et libère. C’est encore le signe que nous donne la Pâque du Christ : crucifié par une humanité unanime contre lui, le Christ est en train d’opérer la libération de tous, y compris de ses ennemis, libération qui éclate dans sa résurrection. « Ta droite, Seigneur, éclatante de puissance » !


RP, Poitiers, Saint-Porchaire, 27/01/18,
Célébration œcuménique - Semaine de l'Unité


Exode 15, 1-21
Alors, avec les fils d’lsraël, Moïse chanta ce cantique au Seigneur. Ils dirent :

« Je veux chanter le Seigneur, il a fait un coup d’éclat. Cheval et cavalier, en mer il les jeta. Ma force et mon chant, c’est le Seigneur. ll a été pour moi le salut. C’est lui mon Dieu, je le louerai ; le Dieu de mon père, je l’exalterai. Le Seigneur est un guerrier. Le Seigneur, c’est son nom.

Chars et forces du Pharaon, à la mer il les lança. La fleur de ses écuyers sombra dans la mer des Joncs. Les abîmes les recouvrent, ils descendirent au gouffre comme une pierre. Ta droite, Seigneur, éclatante de puissance, ta droite, Seigneur, fracasse l’ennemi. Superbe de grandeur, tu abats tes adversaires. Tu brûles d’une fureur qui les dévore comme le chaume. Au souffle de tes narines, les eaux s’amoncelèrent, les flots se dressèrent comme une digue, les abîmes se figèrent au cœur de la mer. L’ennemi se disait : Je poursuis, je rattrape, je partage le butin, ma gorge s’en gave. Je dégaine mon épée, ma main les dépossède ! Tu fis souffler ton vent, la mer les recouvrit. Ils s’engouffrèrent comme du plomb dans les eaux formidables.

Qui est comme toi parmi les dieux, Seigneur ? Qui est comme toi, éclatant de sainteté ? Redoutable en ses exploits ? Opérant des merveilles ? Tu étendis ta droite, la terre les avale.

Tu conduisis par ta fidélité le peuple que tu as revendiqué. Tu le guidas par ta force vers ta sainte demeure. Les peuples ont entendu : ils frémissent. Un frisson a saisi les habitants de Philistie. Alors furent effrayés les chefs d’Edom. Un tremblement saisit les princes de Moab. Tous les habitants de Canaan sont ébranlés. Tombent sur eux la terreur et l’effroi. Sous la grandeur de ton bras ils se taisent, pétrifiés, tant que passe ton peuple, Seigneur, tant que passe le peuple que tu as acquis. Tu les fais entrer et tu les plantes sur la montagne, ton patrimoine. Tu as préparé, Seigneur, un lieu pour y habiter. Tes mains ont fondé, ô Seigneur, un sanctuaire. Le Seigneur règne à tout jamais ! »

Le cheval du Pharaon avait pénétré dans la mer, avec ses chars et ses cavaliers, et le Seigneur avait fait revenir sur eux les eaux de la mer : mais les fils d’Israël, eux, avaient marché à pied sec au milieu de la mer.

La prophétesse Miryam, sœur d’Aaron, prit en main le tambourin : toutes les femmes sortirent à sa suite, dansant et jouant du tambourin. Et Miryam leur entonna : « Chantez le Seigneur, il a fait un coup d’éclat. Cheval et cavalier, en mer il les jeta ! »


jeudi 28 novembre 2013

Dieu ?





Un Concept ?

Dieu est-il une sorte de super-théière céleste ?

« Si je suggérais qu'entre la Terre et Mars se trouve une théière de porcelaine en orbite elliptique autour du Soleil, personne ne serait capable de prouver le contraire pour peu que j'aie pris la précaution de préciser que la théière est trop petite pour être détectée par nos plus puissants télescopes. » (Bertrand Russell, Is There a God? — cité par Richard Dawkins, Pour en finir avec Dieu, éd, Robert Laffont, 2008, p. 60-61.)

« Mais si j'affirmais, poursuit Russell, que, comme ma proposition ne peut être réfutée, il n'est pas tolérable pour la raison humaine d'en douter, on me considérerait aussitôt comme un illuminé. » À juste titre, me semble-t-il, de même qu'il ne serait pas très sérieux de renvoyer dos à dos les croyants et les sceptiques sous prétexte que si on ne peut pas prouver l'existence de ladite théière on ne peut pas non plus prouver le contraire, puisqu’elle est indétectable ! Faut-il préciser que dans ce cas de figure — Dieu comme super-créature —, je me range avec ardeur du côté des sceptiques ?…

Problème : les choses ne se posent pas en ces termes.

Sauf à donner raison à Woody Allen, disant : « Non seulement Dieu n’existe pas mais en plus il est impossible de trouver un plombier le dimanche. »


L'Ecclésiaste

La mise en question de Dieu comme super-théière céleste ou comme plombier du dimanche est déjà le fait du livre de l'Ecclésiaste, où « Dieu » désigne et rassemble la globalité des aspects (non-exhaustifs) de l'idée que ce qui nous advient ne dépend, ultimement, pas de nous.

Il s'agit d'une prise de conscience suite à une réflexion sur ce qu'enseigne ce concept — « Dieu » —, prise de conscience propre à fonder le bonheur, puisque pour l'Ecclésiaste c'est de cela qu'il s'agit : le fait que tout soit « don de Dieu » — nom qui symbolise le fait que nous ne maîtrisons pas ce qui nous advient — invite à « la crainte », qui est en quelque sorte le versant négatif de l'admission de la possibilité que ce qui est don ne soit pas — ou n'ait pas été — octroyé, ou n'ait pas été reçu (car le bonheur — de manger et boire par ex. pour l'Ecclésiaste — suppose le don de ce qui le rend possible, les récoltes par ex., et la capacité d'en recevoir le produit pour le mieux, cela allant jusqu'à des dispositions digestives favorables ! Autant de choses qui au bout du compte, nous dépassent — un dépassement, une série de dépassements que rassemble le concept de Dieu). Crainte quant au versant négatif, donc — et en son versant positif, la reconnaissance, tout simplement, la reconnaissance de ce que la matérialité de la condition du bonheur, jusqu'à la disposition pour le recevoir, ne viennent, ultimement, pas de nous.

Notons qu'il n'est point en tout cela question de foi, mais d'un concept, qui ne désigne pas un objet, mais vise d'abord le fait que ce qui nous advient ne dépend au bout du compte, pas de nous… Notion — qu'on pourrait éventuellement décliner autrement que comme « Dieu » —, concept relevant de la raison, pas de la foi. Concept qui en hébreu se conjugue au singulier mais se décline au pluriel ! — : le livre de l'Ecclésiaste utilise le mot pluriel Elohim, qui pourrait se traduire par « les puissances », ou, pour rendre le singulier : « lui, les puissances » !

Précisons en outre que pour l'Ecclésiaste, la référence à Dieu n'a pas de rapport avec un prolongement post-mortem de l'existence. Précision utile en notre temps, où l'on lie automatiquement le concept de Dieu et une vie post-mortem. Ce que ne fait en aucun cas l'Ecclésiaste : pour lui notre vie est limitée au temps qui nous est donné « sous le soleil ».

De cette vie qui nous est donnée, nous ne sommes ni la source, ni le garant du bonheur que nous pourrions y cueillir : cela nous échappe largement, cela vient des puissances qui nous échappent et se résument à un nom, un concept : « Dieu » : la part qui ne nous échappe pas est celle que l'Ecclésiaste nous invite à mettre en œuvre : un respect reconnaissant, une loyauté aussi : « crains Dieu et observe ses préceptes » (en vue d'un vivre-ensemble éthique, voire cérémoniel, via des règles dont la source, ici aussi, nous excède)… Et tout ce que ta main trouve à faire, fais-le. Cueille le bonheur où il t'est donné : bois de bon cœur ton vin et jouis de la vie avec la femme que tu aimes. Tout cela est don de Elohim, « Dieu » en français.

La conjugaison au singulier vise à ne pas faire de tel ou tel aspect de l'origine indiscernable de ce qui nous advient, un objet de culte particulier — une idole. Au fond, l'origine indiscernable est irreprésentable, sous quelque figure que ce soit. C'est ce que le français a traduit par « Dieu ».


« Dieu »

Le mot français vient du mot « Zeus », « Dju » en latin, que l'on trouve dans « Dju-piter », proche de Dieu-père — père, à savoir origine. La prononciation latine, « Diou » est conservée dans les langues occitanes. Le monde germanique, avec Gott, ou God, s'inscrit dans la tradition du panthéon germanique (cf. Wotan). On pourrait multiplier les exemples et les choix traditionnels qui se sont imposés. Le grec de la Bible des LXX ou du Nouveau Testament donne Theos, nom générique au fond, qui désignait « le divin », rassemblant en un nom au singulier tout le panthéon (pléonasme puisque panthéon désigne le tout des / de la divinité/s) — toute la déité. « Theos », « Zeus », « Dieu », des mots qui connotent tous jour, ciel, ou encore souffle, esprit

Le choix du singulier « Theos » en grec pour traduire l'hébreu rejoint le fait que l'hébreu conjugue le pluriel Elohim au singulier : une insistance sur l'indiscernable ultime des sources de ce qui nous advient.

Jusqu'ici, on n'a pas parlé de foi. Jusqu'à l'athéisme contemporain et sa radicale mise en question d'un concept devenu un peu trop évident, on est devant un lieu commun : il y a du divin, il y a de la déité, ce qui nous échappe.

Même les plus athées, par rapport aux dieux nommés et repérés que sont les figures des dieux représentés, à savoir les épicuriens, les bouddhistes, ou les juifs puis les chrétiens, taxés d'athées par leurs contemporains, ne remettent pas en question, dans l'Antiquité, la légitimité d'un tel concept. Les épicuriens ne rejettent même pas l'existence « des dieux » : Lucrèce invoque Vénus en entrée de son poème philosophique « De natura rerum » — « De la nature des choses ». Simplement les dieux ne se mêlent pas des nos affaires — ne relevant d’ailleurs peut-être que nos — légitimes — imaginations. On sait que le bouddhisme a une attitude similaire.

Le judaïsme et le christianisme sont plus radicaux : leurs contemporains le remarquent et le leur reprochent en les taxant d'athées : la radicalité en question se traduit dans un refus intransigeant de toute représentation, qui va jusqu'au refus de nommer Dieu — tel qu'il se présente dans l'héritage hébraïque.

Un refus des idoles que l'on retrouve dans l’Épître aux Romains, laquelle, admettant l'idée d'un accès rationnel théorique à la divinité, constate ipso facto que cela se traduit pratiquement en représentations idolâtres : « Les perfections invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité, se voient comme à l’œil, depuis la création du monde, quand on les considère dans ses ouvrages. Ils sont donc inexcusables, puisque ayant connu Dieu, ils ne l’ont point glorifié comme Dieu, et ne lui ont point rendu grâces ; mais ils se sont égarés dans leurs pensées, et leur cœur sans intelligence a été plongé dans les ténèbres. Se vantant d’être sages, ils sont devenus fous ; et ils ont changé la gloire du Dieu incorruptible en images représentant l’homme corruptible, des oiseaux, des quadrupèdes, et des reptiles. » (Ro 1, 20-23)

Notons que certains penseurs de l'histoire du christianisme ont vu en ce texte un appui à l'idée d'un accès rationnel à Dieu, comme Thomas d'Aquin, lequel rejoint en cela son prédécesseur juif Moïse Maimonide, avec qui il considère que la notion aristotélicienne de causalité permet d'induire l'existence d'un Dieu, sans permettre pour autant d'y voir le Dieu de la Bible. D'autres en revanche, notamment chez les Réformateurs protestants, soulignent de ce fait que ce texte (Romains 1) apparaît comme une voie sans issue puisqu'elle débouche non sur Dieu, mais sur des figures d'idole…

*

« Incarnation »

En effet, « nul n'a jamais vu Dieu » — il est donc non-figurable, pas même, faut-il le préciser, en celui, « Fils unique, qui l'a fait connaître » ! (Jean 1, 18).

Car la manifestation du Christ s'aborde dans le Nouveau Testament non comme représentation de Dieu, mais telle que résumée à partir par exemple de Philippiens 2, 5-8 : « Jésus-Christ, existant en forme de Dieu, n’a point regardé comme une proie à arracher d’être égal avec Dieu, mais s’est dépouillé lui-même, en prenant une forme de serviteur, en devenant semblable aux hommes ; et ayant paru comme un simple homme, il s’est humilié lui-même, se rendant obéissant jusqu’à la mort, même jusqu’à la mort de la croix. » Ainsi — cf. 1 Corinthiens 1, 17-2, 9 — Paul écrit (1 Co 2, 2) : « je n’ai pas eu la pensée de savoir parmi vous autre chose que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié. »

L’Incarnation (selon ce vocable issu de Jean 1, 14) apparaît alors comme humilité radicale : au moment où la Parole créatrice s’incarne dans l’humilité radicale de Jésus, menée jusqu’à la crucifixion, cette humilité-même dévoile l’infinie distance de celui dont elle dit la proximité ! Le Crucifié dévoilant Dieu (1 Co 1, 23) — c'est à dire où il n'y plus rien de divin à voir ! Qu'il ne soit d’autre présence de Dieu qu’en vis-à-vis de l’humilité de ses témoins est une constante de la Bible hébraïque : celle de notre dépendance absolue à l’égard de ce qui nous échappe, et qui se trouve ici en quelque sorte récapitulée dans l’humilité radicale — assumée par Jésus.

Plus que jamais, Dieu ne saurait être figuré, ni même nommé.

*


Le Tétragramme — ou : au-delà du concept ?

Où l'on rejoint un acquis de la tradition juive concernant ce Nom particulier du Dieu ultime, le fameux Tétragramme Yod Hé Wav Hé — YHWH — quatre consonnes données à Moïse dans le livre de l'Exode, et dont on n'emploie pas les voyelles…

Le texte est connu — Exode 3, 1-15 :

1 Moïse faisait paître le troupeau de son beau-père Jéthro, prêtre de Madiân. Il mena le troupeau au-delà du désert et parvint à la montagne de Dieu, à l’Horeb.
2 L’ange du SEIGNEUR lui apparut dans une flamme de feu, du milieu du buisson. Il regarda : le buisson était en feu et le buisson n’était pas dévoré.
3 Moïse dit : Je veux me détourner pour voir quelle est cette grande vision, et pourquoi le buisson ne se consume point.
4 Le SEIGNEUR vit qu’il se détournait pour voir ; et Dieu l’appela du milieu du buisson, et dit : Moïse ! Moïse ! Et il répondit : Me voici !
5 Dieu dit : N’approche pas d’ici, ôte tes souliers de tes pieds, car le lieu sur lequel tu te tiens est une terre sainte.
6 Et il ajouta : Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob. Moïse se cacha le visage, car il craignait de regarder Dieu.
7 Le SEIGNEUR dit : J’ai vu la souffrance de mon peuple qui est en Egypte, et j’ai entendu les cris que lui font pousser ses oppresseurs, car je connais ses douleurs.
8 Je suis descendu pour le délivrer […] et pour le faire monter de ce pays dans un bon et vaste pays, dans un pays où coulent le lait et le miel, […]
9 Voici, les cris d’Israël sont venus jusqu’à moi, […]
10 Maintenant, va, je t’enverrai auprès de Pharaon, et tu feras sortir d’Egypte mon peuple, les enfants d’Israël.
11 Moïse dit à Dieu : Qui suis-je, pour aller vers Pharaon, et pour faire sortir d’Egypte les enfants d’Israël ?
12 Dieu dit : Je serai avec toi ; et ceci sera pour toi le signe que c’est moi qui t’envoie : quand tu auras fait sortir d’Egypte le peuple, vous servirez Dieu sur cette montagne.
13 Moïse dit à Dieu : J’irai donc vers les enfants d’Israël, et je leur dirai : Le Dieu de vos pères m’envoie vers vous. Mais, s’ils me demandent quel est son nom, que leur répondrai-je ?
14 Dieu dit à Moïse : Je suis celui qui serai. Et il ajouta : C’est ainsi que tu répondras aux enfants d’Israël : Celui qui s’appelle "je suis" m’a envoyé vers vous.
15 Dieu dit encore à Moïse : Tu parleras ainsi aux enfants d’Israël : Le SEIGNEUR, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob, m’envoie vers vous. Voilà mon nom pour l’éternité, voilà mon nom de génération en génération.

Un Nom que l'on ne prononce pas, sauf à en faire… un nom, précisément, un concept : c'est la raison fondamentale pour laquelle on ne prononce pas ce nom, plutôt que parce qu'on aurait perdu les voyelles — ce pourquoi on lit « mon Seigneur », Adonaï, Kyrios en grec, un titre qui nous met en relation avec l'ultime dont relève ce qui nous advient comme ne dépendant pas de nous : mon seigneur, une relation existentielle plutôt qu'une description, ou la captation d'être qui est dans la nomination qui fournit toujours quelque chose de l'ordre du concept, de l'idée, de l'image que l'on s'en fait. Un nom n'épuise pas ce qu'est celui qui le porte — a fortiori la divinité dont on n'a aucune approche suffisante, sauf à la réduire à un aspect, une idole.

On perçoit pourtant bien quelque chose, mais de façon non-exhaustive, de ce que peut signifier le nom déployé dans ce texte, composant le mot être à tous les temps — de telle façon qu'il est difficile à traduire : depuis le concept d'être, précisément, « celui qui est », se conjuguant comme « celui qui est, qui était et qui vient », ce qu'a retenu le grec, avec le mot « ôn » : avec le risque d'en faire le concept d'être, ce qui est encore un concept là où le texte hébreu accentue l'aspect de la promesse : je serai avec toi, où nous sommes conduits à la question de la foi, où le concept de la précédence dans ce qui nous advient comme ne dépendant au fond pas de nous est perçu comme favorable : là apparaît la question de la foi ! — « je serai avec toi », promesse donnée à croire.


La question de la foi

Hé 11, 6 : « il faut que celui qui s’approche de Dieu aie foi que Dieu est, et qu’il est le rémunérateur de ceux qui le cherchent. » Là apparaît la « pichenette » qui fait la différence entre le concept de Dieu et la foi par laquelle on le postule comme favorable. La « pichenette » qui fait la différence entre « Celui qui est » — « l'Être suprême » — et « Celui qui sera avec toi » — « je serai avec toi » : un Dieu favorable, « rémunérateur », source du bonheur de quiconque le cherche. Voilà qui du coup n'est pas évident. Rien, ou presque, ne semble devoir nous conduire à affirmer que Dieu est un créateur favorable à ses créatures — sauf à poser un acte de foi préalable en Dieu comme Dieu qui promet et qui tient. En premier lieu la délivrance dont Moïse va être le porte-parole pour la libération du peuple captif. Délivrance relue comme acte d'un Dieu favorable, libérateur de sa créature.

Paul aux Romains (8, 18-22) : « J’estime que les souffrances du temps présent ne sauraient être comparées à la gloire à venir qui sera révélée pour nous. Aussi la création attend-elle avec un ardent désir la révélation des enfants de Dieu. [… sachant] que, jusqu’à ce jour, la création tout entière soupire et souffre les douleurs de l’enfantement. »

Nous voilà donc aux prises avec ce que nous savons, ce que nous voyons, constatons : le monde, la nature, est la proie du mal, un mal trop souvent insupportable — ce qui fait qu’appeler la nature création est déjà un acte de foi — en un Créateur, Dieu Créateur. Un tel acte de foi n'a a priori rien d'évident quand on voit le mal de ce monde. Acte de foi qui pose que la souffrance en cours peut être comparée à celle d'un enfantement, pour un arrachement de la création à la souffrance qui la taraude — mystérieusement si on croit avec Paul la création destinée à la gloire de la résurrection.

Un acte de foi donc — qui contredit en quelque sorte ce que l'on constate : le mal dans le monde et dans la nature. Juste un exemple de ce mal dans la nature, que j'emprunterai à Théodore Monod : « lorsque je commençais à m'intéresser à l'histoire naturelle, j'ai rencontré en Normandie un malheureux crapaud, dont le visage, la face était partiellement détruite par la croissance d'une larve de diptère. Certaines pondent dans les fosses nasale des crapauds ; la larve, en se développant, détruit une partie de la tête de ce malheureux animal. Songeons aussi aux parasites ! […] Les parasites composent un monde incroyable. Il s'en trouve partout. Il n'est pas une espèce animale qui ne connaisse ses parasites externes ou internes. Ces derniers peuvent causer des ravages physiques considérables, provoquant des souffrances qui ne le sont pas moins. Imaginer que tout provient de la volonté d'un Dieu miséricordieux, compatissant à l'égard de ses créatures, voilà qui paraît difficile à admettre, quand on contemple la vérité physique de l'affreux spectacle de la nature. Pour aborder de tels problèmes, peut-être faudrait-il posséder des connaissances, dont ne disposent pas la plupart d'entre nous. » (Th. Monod, Terre et Ciel, p. 238)

La puissance de production du monde, qu'on peut désigner — entre autres vocables — par le concept de « Dieu » semble n'être qu'une source aveugle d'un monde qui pour déboucher sur l'intelligence humaine qui en lit le processus n'implique pas forcément en être dotée elle-même au départ ! Sauf à être maligne — ou souffrante elle-même ! Selon que — comme dit l'Ecclésiaste (1, 18) — « avec beaucoup de sagesse on a beaucoup de chagrin, et celui qui augmente sa science augmente sa douleur. »

La même foi qui reçoit Dieu comme favorable, comme étant à l'initiative — intelligente et bonne — du monde, le reçoit alors comme tout proche, nous accompagnant au cœur de nos souffrances, celles de l'esclavage où il est avec le peuple qu'il libère, celles de nos blessures les plus intenses, les plus intimes, les plus atroces — jusqu'à celles qui nous demeurent, peut-être à jamais, incompréhensibles : de la perte prématurée de proches jusqu'à la souffrance animale et à la violence de la nature — c'est au fond la parole de l'Incarnation : « je vous ai rejoints jusqu'à la souffrance et à la mort » — cela en vue de la vie de résurrection dévoilée par le Christ à la foi de ses disciples.

C'est là le Dieu, qui demeurant au-delà de nos mots, de nos concepts, est donné à notre seule foi.


Deux citations pour terminer

Aux Psaumes 14 & 53, on trouve cette affirmation (v. 1) : « L’insensé dit en son cœur : Il n’y a point de Dieu ! » C'est là ce qui concerne le concept, accessible, pour les auteurs bibliques, à la raison : quelqu'un qui s'imagine que tout dépend de lui est insensé, au point d'en venir à ne pas concevoir de limite à son propre pouvoir. D'où le constat qui suit dans le même texte : « Ils se sont corrompus, ils ont commis des actions abominables ; Il n’en est aucun qui fasse le bien. Le Seigneur, du haut des cieux, regarde les fils de l’homme, Pour voir s’il y a quelqu’un qui soit intelligent, Qui cherche Dieu. Tous sont égarés, tous sont pervertis ; Il n’en est aucun qui fasse le bien, Pas même un seul. » (v, 1-3) Ici, la notion de Dieu, qui n'est pas nécessairement une question de foi, est perçue comme incitation à l'humilité : vous n'êtes pas tout-puissants, pas grand-chose de ce qui vous advient ne dépend de vous.

Et puis, il y a la question de la foi, qui postule, éventuellement contre ce qui semblerait des évidences, que Dieu est favorable. Ainsi dans Mt 6, 31-33 : «  Ne vous inquiétez donc point, et ne dites pas : Que mangerons-nous ? que boirons-nous ? de quoi serons-nous vêtus ? Car toutes ces choses, que les nations recherchent, votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Cherchez premièrement le royaume et la justice de Dieu ; et toutes ces choses vous seront données par-dessus. »


RP, Aumônerie universitaire EPUdF
Poitiers
/ Beaulieu — 28/11/13


samedi 14 septembre 2013

Une parole protectrice qui traverse l’Histoire





Un symbole pour commencer : du temple de la rue des Écossais détruit en 1945 lors des bombardements alliés de la deuxième guerre mondiale — le temple situé entre la gare et le siège de la Gestapo, qui se trouvait rue des Écossais, était forcément exposé —, du temple détruit ne fut épargnée que la table sainte et la Bible posée dessus…

Cette Bible a depuis disparu, volée. Disparue, comme les Tables de la Loi, cœur du temple de Jérusalem, disparues depuis la destruction du temple par les Babyloniens, en 586 av. JC. Et déjà auparavant, on n’y trouvait pas l’original, détruit par Moïse dans sa colère suite à l’épisode du veau d’or. Il était dès lors marqué que le texte gravé, puis le texte écrit, renvoie à un au-delà de lui-même.

Dans la Bible retentit une parole d’au-delà des mots, une parole donnée comme promesse de présence — Exode 3, 14, « Dieu dit à Moïse : Je serai qui je serai. Et il ajouta : C'est ainsi que tu répondras aux Israélites : “‘Je serai’ m'a envoyé vers vous.” » Je serai avec vous. Promesse d’une protection autre que ce que nous en concevrions, protection silencieuse, même quand tout est détruit.

« Cent ans de protection du patrimoine / 1913-1013 », selon le thème de cette année de nos journées européennes du patrimoine, cent ans auxquels fait écho l’éternité de la promesse de protection, symbolisée la subsistance du Livre sur la table sainte, lui-même écho, dès qu’on l’ouvre, de la parole qui subsiste éternellement (Es 40).

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Dès les origines, il est question de cette parole, de la parole qui précède et fonde le monde quand elle est énoncée. « Au commencement était la parole » dit Jean 1, 1 en écho à la Genèse où Dieu parle et la chose advient : « Dieu dit que la lumière soit et la lumière fut ». Dès avant même la création de l’oreille… Parlant d’une parole qui précède tout son. La parole précède le son et précède l’ouïe qui la reçoit !

L’ouïe la reçoit comme en écho : « écoute Israël », écho primordial.

Cela est « caché aux sages et aux gens intelligents, mais révélé aux tout-petits » (Mt 11, 25).

« Les cieux racontent la gloire de Dieu, et l’étendue manifeste l’œuvre de ses mains. Le jour en instruit un autre jour, la nuit en donne connaissance à une autre nuit. Ce n’est pas un langage, ce ne sont pas des paroles dont le son ne soit point entendu » dit le Psaume (19, 1-3).

Car « qui entendra si personne n’énonce la parole » qui fait écho à la parole éternelle ? — un écho qui résonne à nos oreilles quand la parole est proclamée.

Une parole qui est infiniment au-delà des mots qui en énoncent l’écho dans le temps.

Cela parce que la parole dont il est question est non seulement un écho de la parole éternelle, mais parce que cette parole éternelle précisément est au-delà de ce qu’on entend : elle crée. En termes psychologiques, on dirait qu’elle est performative.

La parole crée ce qu’elle prononce. La parole éternelle est reçue quand elle est obéie. Dieu dit, et la chose advient. Au point que le mot pour parole en hébreu, désigne aussi la chose.

L’écoute n’est donc pas une chose vaine, qui passe par une oreille et ressort par l’autre, mais elle crée ce qu’elle annonce. Et en premier lieu, elle crée la liberté en faisant venir à l’être qui la reçoit en obéissance.

Mais cela ne se peut que dans une énonciation compréhensible — c’est la proclamation intelligible, claire, qui est dans l’annonce dont parle Paul concernant l’Évangile, en écho au prophète Joël : « Quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé ». Comment entendront-ils si personne ne proclame, de façon intelligible cette parole ? — écho d’une parole éternelle qui est au-delà de toute compréhension, au point que le nom qui est porté dans la parole prononcée… est imprononçable !

Il se traduit en obéissance à une parole, obéissance dont le premier écho est la louange. Cela pour un hommage à la parole qui est au-delà même des mots qui la portent. Et donc, au bout du compte, une louange digne de la parole à laquelle elle fait écho — un écho porté à nos sens, à notre sens auditif, à notre ouïe —, qui nous porte au delà des mots, nous ramène au-delà des mots.

Cet écho qui ramène au-delà des mots pour dire la louange d’une parole qui est au-delà des mots, c’est là la musique. Hommage sonore à une parole qui précède le son !

« La véritable musique est le silence et toutes les notes ne font qu’encadrer ce silence », a dit le musicien de jazz Miles Davis.

Bel hommage à la parole éternelle qui résonne dans le silence et dont notre proclamation ne fait que dire l’écho sans lequel cette parole ne sera pas entendue. Réponse en louange dans des sons qui ont l’humilité de reconnaître qu’ils ne font qu’encadrer ce silence, musique primordiale dans laquelle retentit la parole qui précède tout son.

Voilà qui donne un rythme dont le premier temps précède le temps : la parole qui est avant le son, avant le monde, avant les mots : la parole créatrice.

Le deuxième temps est l’écho qui lui est fait dans la proclamation de la bonne nouvelle : cette parole est venue jusqu’à nous, jusqu’à nos sens, elle résonne à notre ouïe, à notre sens auditif.

Le troisième temps est cet autre écho que donne la louange. L’œuvre d’harmonisation, dans une abstraction logique et chiffrée que traduisent les notes est tension et prière qui désigne celui que l’on n’atteint pas, celui dont le nom est au-dessus de tout nom. Maître d’œuvre de cet ouvrage de l’Esprit : Bach, bien sûr, dont le philosophe Cioran, dans un des ces élans d’enthousiasme qui cinglent nos désespoirs qu’il sait si bien traduire, a dit que « Dieu lui doit tout » ! (In Syllogismes de l’amertume, p. 120) — sa musique devenant même pour Cioran la seule preuve de l’existence de Dieu ! (In Aveux et Anathèmes, p. 37.) Façon de souligner combien ses mises en son des chiffres de la création ont su merveilleusement rendre hommage à la parole issue du silence qu’ils ont pour tâche d’encadrer…

Ce rythme en trois temps donné à notre sens auditif nous conduit alors au cœur de la louange du Père qui du cœur du silence émet la parole créatrice dont le Fils est le dévoilement à nos sens de sorte que l’Esprit puisse lui ramener l’écho de nos louanges…

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C’est ce que nous dit déjà l’Exode chapitre 3, donnant le nom de Dieu, nom plein de la promesse que nous avons évoqué — nom ultimement imprononçable :

Exode 3, 1-15 :
1 Moïse faisait paître le petit bétail de Jéthro, son beau-père, qui était prêtre de Madiân ; il mena le troupeau au-delà du désert et arriva à la montagne de Dieu, à l'Horeb.
2 Le messager du SEIGNEUR lui apparut dans un feu flamboyant, du milieu d'un buisson. Moïse vit que le buisson était en feu, mais que le buisson ne se consumait pas.
3 Moïse dit : Je vais faire un détour pour voir ce phénomène extraordinaire : pourquoi le buisson ne brûle-t-il pas ?
4 Le SEIGNEUR vit qu'il faisait un détour pour voir ; alors Dieu l'appela du milieu du buisson : Moïse ! Moïse ! Il répondit : Je suis là !
5 Dieu dit : N'approche pas d'ici ; ôte tes sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens est une terre sacrée.
6 Il ajouta : Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob. Moïse se détourna, car il avait peur de diriger ses regards vers Dieu.
7 Le SEIGNEUR dit : J'ai bien vu l'affliction de mon peuple qui est en Egypte, et j'ai entendu les cris que lui font pousser ses tyrans ; je connais ses douleurs.
8 Je suis descendu pour le délivrer de la main des Egyptiens et pour le faire monter de ce pays vers un bon et vaste pays, un pays ruisselant de lait et de miel […].
9 Maintenant, les cris des Israélites sont venus jusqu'à moi, et j'ai vu l'oppression que les Egyptiens leur font subir.
10 Maintenant, va, je t'envoie auprès du pharaon ; fais sortir d'Egypte mon peuple, les Israélites !
11 Moïse dit à Dieu : Qui suis-je pour aller auprès du pharaon et pour faire sortir d'Egypte les Israélites ?
12 Dieu dit : Je serai avec toi ; et voici quel sera pour toi le signe que c'est moi qui t'envoie : quand tu auras fait sortir d'Egypte le peuple, vous servirez Dieu sur cette montagne.
13 Moïse dit à Dieu : Supposons que j'aille vers les Israélites et que je leur dise : « Le Dieu de vos pères m'a envoyé vers vous. » S'ils me demandent quel est son nom, que leur répondrai-je ?
14 Dieu dit à Moïse : Je serai qui je serai. Et il ajouta : C'est ainsi que tu répondras aux Israélites : « “Je serai” m'a envoyé vers vous. »
15 Dieu dit encore à Moïse : Tu diras aux Israélites : « C'est le SEIGNEUR (YHWH), le Dieu de vos pères, le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob, qui m'a envoyé vers vous. » C'est là mon nom pour toujours, c'est mon nom tel qu'on l'évoquera de génération en génération.

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Un nom bien mystérieux ! Un nom dans lequel se fonde l’interdit et l’impossibilité de représenter Dieu. Un nom que l’on ne possède pas, un nom dont on ne peut que dire : qu’il soit sanctifié ! Un nom qui fonde une exigence, un effort, un détour, comme celui de Moïse contournant le buisson annonçant ce nom insaisissable.

Un détour qui ouvre vers des libérations inattendues, à commencer par celle que Moïse portera au peuple captif auprès de Pharaon.

La libération est présente dans ce nom même et dans son inaccessibilité, dans l’exigence de sa sanctification, dont le contournement du buisson, « pour voir »… — pour voir qu’on ne verra rien ! — est déjà le signe : le signe et le fondement de l’art et de la culture issus de cette révélation biblique. Un Dieu qu’on ne voit pas, et donc qu’on ne peint pas, qu’on ne sculpte pas, ou que l’art visuel ne dit qu’en détours, autant d’abstractions partant des traces, que celui qui a promis sa présence protectrice laisse comme simples traces. Plus tard Moïse s’entendra dire : tu me verras par derrière, tu ne verras donc que les traces que je laisse.

Un art et une culture du dépouillement, de l’abstraction, en naîtront, concernant le sens visuel comme tous les autres sens, tactile, gustatif et olfactif, lors de nos cérémonies symboliques, et auditif, pour une musique visant à l’essentiel, au dépouillement des formes, à l’abstraction — dont une forme accomplie est sans doute celle développée par Bach / Soli Deo Gloria ; mais aussi par ces envolées priantes des spirituals tendant vers l’inaccessible, encore le détour de Moïse vers celui qui promet sa présence qui ouvre à ses traces. Des traces induites par la parole de l’inaccessible. Des traces comme carrefour entre la parole biblique et le monde — laïque — où elle fait retentir ses échos.

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C’est un lieu commun de dire que dans la société laïque, laïque est généralement compris comme ce qui relève du domaine public, à côté du religieux compris souvent comme affaire « privée » — selon cette distinction relativement simple, apparemment fonctionnelle… mais qui demande quelques précisions, notamment des distinctions au sein des deux domaines, public et privé.

On peut ainsi distinguer, dans le domaine privé, deux pôles : le privé partagé et l’intime.

L’intime est ultimement inaccessible au partage. Le privé partagé relève d’espaces qui ne sont pas publics. En terme de propriétés (privées), il peut être marqué par des panneaux « privé ». Il peut cependant être accessible, avec l’accord des propriétaires. Ce qui n’est pas le cas des espaces privés intimes. Notons qu’il y a des degrés d’accès du privé à l’intime : l’intime au sens strict est le religieux — « Deus intimior intimo meo » selon la formule de saint Augustin : « Dieu m’est plus intime que ce qui m’est intime ». Inaccessible comme le nom qui retentit depuis le buisson ardent. Entre le privé partagé et l’intime, il y a donc une série de degrés, allant jusqu’au plus intime, comme l’intériorité religieuse, qui n'est connue que du croyant et de son Dieu.

Dans le domaine public, on peut de même distinguer deux pôles : d'un côté le domaine public commun est celui où la règle est la laïcité, sphère dans laquelle aucune religion ni philosophie ne sont fondées à imposer leurs rites et pratiques. Cela ne veut pas dire pour autant que les organismes des religions et philosophies soient cantonnés au domaine strictement privé. L’exercice du culte est public !

Il l’est sous peine de relever de volontés sectaires. C’est ainsi qu’il me semble falloir parler d’un second pôle : celui des « domaines publics communautaires », avec des rites communautaires. Si le religieux proprement dit relève non seulement du privé, mais même de l’intime, les célébrations, l’enseignement et la culture qui en procèdent, débouchent dans la sphère publique, sans qu’il ne s’agisse de la sphère commune, laïque, pour autant.

Les rites communs, comme les célébrations qui marquent l’unité d’une nation (par exemple le 14 juillet pour la France), sont distincts des rites publics communautaires. Mais il y a des recoupements : par exemple Noël qui est à la fois fête publique communautaire chrétienne, et fête commune, jour officiellement chômé en France. On n’est ni dans le privé, ni a fortiori dans l’intime, mais dans un des lieux carrefours que sont l’art et la culture.

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Le temple, expression architecturale de l'art et de la culture, est un de ces lieux d’articulation, espace commun ouvert sur la Cité.

Où la dimension architecturale de la culture rejoint parfaitement ses autres dimensions. Le fait que le temple, espace intermédiaire, espace public où résonne une parole structurant la vie intérieure, intime, soit à même d’accueillir la vie culturelle dans la Cité — relève de l’expression concrète de cette dimension intermédiaire que représente le temple.

Nous voilà au cœur de cette distinction entre l’espace intérieur et l’espace public et de son articulation. La parole énoncée en ce lieu est donc vouée à structurer nos vies intérieures en faisant écho public (c’est aussi en ce sens que le temple est un lieu de carrefour) — écho public à une Parole, la parole de Dieu, qui déborde infiniment son énonciation et a fortiori l’espace où elle retentit. Et laisse ses traces et échos en art — et ici, on a débordé du strictement cultuel, on est dans le culturel, dans le patrimoine commun.

Le temple porte l’écho de la parole qui structure notre vie intérieure. Parole de la foi qui produit ses échos et ses traces dans une vie artistique et culturelle spécifique et ouverte. Voilà comment une parole de liberté don d’un Dieu que nul n’a jamais vu, est appelée a retentir dans ce temple aussi comme traces d’art et de culture au cœur d’une Cité appelée ainsi toujours à nouveau à la liberté… en écho d’autant de traces de ce qui nous atteignant dans notre intimité la plus intime demeure indicible, ne se dit que comme promesse : « je serai », signifiée dans les traces laissées comme culture et comme art.


RP,
Poitiers,
Journées européennes du Patrimoine,
14.09.13


jeudi 14 juin 2012

Quelle observance chrétienne de la Loi de Moïse ?





I – Observance chrétienne ?


1) Matthieu 5, 18-19 : « je vous le dis en vérité, tant que le ciel et la terre ne passeront point, il ne disparaîtra pas de la loi un seul iota ou un seul trait de lettre, jusqu’à ce que tout soit arrivé. — Celui donc qui supprimera l’un de ces plus petits commandements, et qui enseignera aux hommes à faire de même, sera appelé le plus petit dans le royaume des cieux ; mais celui qui les observera, et qui enseignera à les observer, celui-là sera appelé grand dans le royaume des cieux. »

C’est ce qui suit le propos de Jésus disant « ne croyez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes ; je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir » (Matthieu 5, 17).

Où il apparaît qu’accomplir la Loi ne l’abolit pas ! Contrairement à la tentation commune qui revient à considérer que Jésus ayant accompli la Loi, il n’y aurait plus à l’observer ! Si l’on ne réintroduit pas subrepticement l’idée d’abolition de fait sous le terme d’accomplissement, si donc on lit le propos jusqu’au bout, la question reste entière : « Quid de l’observance chrétienne de la Loi de Moïse ? »


2) La réponse la plus connue passe par le Décalogue, qui semble conservé, via une lecture de la Bible hébraïque orientée vers la venue du Christ. « Schématiquement, la lecture chrétienne traditionnelle de l’Ancien Testament […] prend une forme linéaire. On lit l’Ancien Testament en partant de la création et en passant par la "chute", en direction de la naissance du Messie, de Jésus. L’Ancien Testament relate l’histoire de Dieu et de sa créature, laquelle débouche sur la venue du Sauveur. Tout aussi schématiquement, la lecture juive de la Bible hébraïque s’organise de façon concentrique : au centre se trouve la loi ; le corpus prophétique [qui comprend une partie des livres historiques des chrétiens] commente la loi ; et les écrits tels les Psaumes s’orientent eux aussi sur la loi, quoique de façon moins immédiate. La Bible hébraïque, dans cette approche, ne mène pas vers autre chose, ne débouche pas sur une réalité qui est en dehors d’elle […]. Là où le judaïsme reconnaît le centre de l’écriture, il n’y a qu’un blanc pour le christianisme. Tout au plus reconnaît-on l’existence des dix commandements, qu’on neutralise toutefois en les assimilant à une sorte de loi naturelle. » (Jan Joosten, professeur d'Ancien Testament à la Faculté de théologie protestante de Strasbourg — in Actes du colloque « Foi protestante et judaïsme », organisé par la FPF à Paris les 1er et 2 octobre 2010. Cf. Foi et Vie déc. 2011, p. 9.)

Vraiment observés ces « dix commandements, qu’on neutralise toutefois en les assimilant à une sorte de loi naturelle » ? Où ils cessent d’ouvrir une porte sur les 613 commandements, passés dès lors, eux, pour une large part, à la trappe.


3) L’observance chrétienne du Décalogue en soi s’avère problématique dès qu’on l’aborde façon concrète. Quid d’une observance chrétienne du Shabbath, par exemple ?

La difficulté apparaît à travers le débat qui s’est levé dans certains courants du protestantisme anglo-saxon, où l’on s’est attaché à observer le dimanche comme un Shabbath, ce que le dimanche n’est pas. Le débat a débouché pour certains sur la décision d’observer vraiment le Shabbath, et cela le jour du Shabbath, le samedi. Ceux-là sont appelés parfois « sabbatistes ». Les plus connus en France de ce courant sont les adventistes du 7e jour, aujourd’hui membres de la Fédération protestante de France.

L’option « sabbatiste » ne l’a cependant pas majoritairement emporté. L’approche la plus commune consistant à retenir l’aspect moral et social du Shabbath — qui existe aussi, souligné par le Deutéronome (5, 14-15), mais qui ne résume pas tout le commandement et sa dimension cérémonielle, soulignée par l’Exode (20, 11), de signe de Dieu.

On pourrait aussi mentionner le commandement sur les représentations (« tu ne te feras pas d’images cultuelles »), que plusieurs courants du christianisme historique (courants majoritaires) estiment ne pas concerner les chrétiens et leurs images du Christ et des personnages historiques de la tradition.

Quid donc de l’observance du Décalogue, en tout cas en son aspect cérémoniel. — Je fais par ce mot allusion à des distinctions qui vont apparaître (je vais y venir) entre différents plans (moral et judiciaire) de signification des commandements, outre leur plan cérémoniel, proprement religieux, qui manifestement est peu retenu par le christianisme.



II – Options chrétiennes


4) La loi de Noé : la question de l’observance de la Loi, au-delà de l’injonction de Jésus, que l’on retrouve dans l’envoi des disciples (Mt 28) aux nations s’est posée concrètement lors de la confrontation aux nations, voyant une entrée en masse de non-juifs dans l’Eglise d’abord juive des Apôtres. Cette question a été résolue dans un premier temps en requerrant des païens qu’ils observent la loi noachide — loi de Noé —, une option classique pour les païens s’approchant du judaïsme.

Actes 15, 19-21 : « je suis d’avis, dit Jacques, qu’on ne crée pas des difficultés à ceux des païens qui se convertissent à Dieu, mais qu’on leur écrive de s’abstenir des souillures des idoles, de l’impudicité, des animaux étouffés et du sang. Car, depuis bien des générations, Moïse a dans chaque ville des gens qui le prêchent, puisqu’on le lit tous les jours de sabbat dans les synagogues. » — Une Église juive accueillant des « craignant Dieu » non-juifs appelés à observer la loi noachide, loi de Noé, relevant de la judaïté, puisque la loi de Noé est dans la Bible juive (Genèse 9).

C’est aussi la position de Paul, malgré les nuances qu’il introduit. Mais dès lors apparaît la distance qui va se creuser entre les chrétiens issus des nations et la Loi de Moïse — question qui va devenir le porte-à-faux que j’ai évoqué au jour où l’Église va, de plus en plus, estimer avoir remplacé Israël, et va donc juger observer la Loi sous la forme du Décalogue (d’une façon dont a vu la complexité de sa compréhension).


5) On est alors passé à une universalité chrétienne « autonome ». Séparée d’Israël et du cérémonial hébraïque. De nouvelles cérémonies se mettent en place, un cycle liturgique axé sur la vie du Christ, avec des changements de calendrier par rapport à Israël, variables selon les Églises et les lieux de leur développement.

C’est un fruit de la mission parmi les nations. La nation dominante dans la sphère méditerranéenne est Rome et son Empire. Les rites romains domineront le christianisme, qui ensuite se diversifiera encore, réformera ses rites, parfois à l’aune de la Bible hébraïque.

On est de toute façon dans une autre perspective religieuse. Le rapport à la Bible est largement de l’ordre de la transposition. Le texte biblique renvoie à une réalité éternelle, ce qui est dans le texte lui-même — cf. Exode 25, 40 : « Regarde, et fais d’après le modèle qui t’est montré sur la montagne ». Cf. la lecture qu’en fait l’Épître parlant du culte biblique comme « image et ombre des choses célestes, selon que Moïse en fut divinement averti lorsqu’il allait construire le tabernacle : Aie soin, lui fut-il dit, de faire tout d’après le modèle qui t’a été montré sur la montagne. » (Hébreux 8, 5)

Le sens de la lecture de l’Épître aux Hébreux — inspirée par Philon d’Alexandrie, théologien juif contemporain de Jésus, qui souligne pour son dialogue avec les Grecs la signification spirituelle des rites juifs — peut ouvrir sur la possibilité d’expressions cérémonielles diverses (allant au-delà de Philon) ; on le mènera souvent plus loin encore, donnant le rituel chrétien comme l’expression adéquate de la réalité céleste (ce que l’Épître ne dit pas).


6) La question de l’observance de la Loi demeure, qui a débouché sur une distinction, formalisée par Calvin et dans sa lignée, en trois aspects de la Loi : l’aspect moral, l’aspect cérémoniel et l’aspect judiciaire.

L’aspect judiciaire est cet aspect de la Loi qui, selon sa primauté par rapport aux pouvoirs, se concrétise dans une vie de la Cité gérée de façon jurisprudentielle, donc souple. Il en ressort que cet aspect est perçu, quant à la lettre de la Loi, comme correspondant à des temps et à une culture donnée : par exemple les formes de gouvernements, qui sont variables selon les lieux.

On en dira la même chose quant à l’aspect cérémoniel (les cérémonies religieuses de la Loi) perçu lui aussi, quant à sa lettre, comme correspondant à un temps et à une culture donnée. Dans cette perspective la pratique varie selon les lieux, les temps et les circonstances. Ainsi, quant à l’aspect cérémoniel, on ne pratique pas aujourd’hui de sacrifices d’animaux dans le Temple de Jérusalem — de toute façon détruit (sacrifices correspondant pourtant à des mitsvoth cérémonielles). Une perspective calviniste considère que cela vaut pour tout commandement en son aspect cérémoniel — lié à des temps, des lieux, des cultures. À l’instar de l’aspect judiciaire.

En revanche l’aspect moral, comme norme idéale, comme visée de perfection, n’est pas sujet aux variations culturelles, même si son application s’adapte aux circonstances. L’aspect moral peut être considéré comme se déployant en vertus.

Je reviendrai sur tout cela, notamment pour dire que ces distinctions n’entraînent l’abolition d’aucun des aspects, d’autant que les trois sont strictement imbriqués, pouvant se retrouver dans le même commandement : on a vu que le Shabbath est en soi cérémoniel. Mais il comporte aussi une dimension sociale (relevant de l’aspect judiciaire) et une dimension morale (comme respect d’autrui, qui a droit au repos). L’aspect cérémoniel n’en reste pas moins premier, ce qui, on va le voir, implique la pérennité d’Israël.



III – Universalisme éthique et fondement cérémoniel


7) La dimension morale de la Loi se déploie dans le christianisme tout simplement en vertus, rejoignant la morale naturelle et contribuant à l’établissement d’une morale universelle commune, une éthique partagée par juifs et nations. Une seule citation pour illustrer cela : Paul aux Galates (5, 22) : « le fruit de l’Esprit, c’est l’amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la bénignité, la fidélité », écrit-il. Voilà tout simplement des vertus commune, que l’on retrouve chez les stoïciens, les aristotéliciens, etc. comme vertus dites naturelles — avec cependant cette caractéristique, dans la perspective chrétienne, qui est d’être enracinées dans une nature perçue, en regard de la Torah, comme création, qui trouve écho jusque dans le Décalogue sous son angle cérémoniel : « en six jours le Seigneur a fait les cieux, la terre et la mer, et tout ce qui y est contenu, et il s’est reposé le septième jour : c’est pourquoi le Seigneur a béni le jour du repos et l’a sanctifié » (Exode 20, 11).

La loi naturelle est « corrigée » — en regard de la Loi biblique : Ainsi, pour Thomas d’Aquin, grand théoricien de la philosophie des vertus, les vertus humaines s'enracinent dans les vertus théologales (foi, espérance et charité — 1 Corinthiens 13), qui, pour lui, les parfont : les trois vertus théologales complètent le groupe de quatre vertus cardinales (prudence, tempérance, force, justice), naturelles. Et toutes se déploient dans les vertus les plus diverses, toutes étant connexes.

Mais qu’est-ce qui dessine cet espace théologal sinon la dimension cérémonielle, puisque les vertus théologales, selon le même Thomas, « disposent l'homme à vivre en relation avec Dieu ». Or, nous voilà au cœur du cérémonial juif — nous venons de lire Exode 20, 11 — que les chrétiens n’observent pas.


8) Ce qui nous conduit — ce sera mon dernier point — à postuler la nécessité de la pérennité d’Israël pour que l’Église, les Églises, ne soient pas bancales !

L’aspect cérémoniel de la Loi s’avère en effet premier, comme fondement céleste. C’est le sens du culte : dessiner la dimension verticale de nos vies, la dimension de la relation avec Dieu, qui occupe fortement les quatre premières paroles du Décalogue. Car la dimension verticale de nos vies se dessine pour nous via des rites et des cérémonies, que ces rites soient chrétiens, juifs, ou autres. Il se trouve que pour Jésus, ce sont des rites juifs, ceux de la Torah. C’est aussi le cas pour le Nouveau Testament et le rituel chrétien qui en est issu.

Alors quid ? Eh bien, l’observance de la Loi de Moïse pour les chrétiens est le fait d’Israël ! Quelle observance chrétienne de la Loi de Moïse ? L’observance juive vivante. Le christianisme des nations sans Israël est tout simplement bancal. Cela nous conduit à réaliser la nature relationnelle du christianisme : sa nature est d’être en relation, en vis-à-vis d’Israël.


RP
AJC Antibes, 14.06.12


vendredi 4 février 2011

Le sacré et la répulsion (2) "Plus jamais ça !"





Point de départ : Le sacré, que le religieux investit, dépasse le religieux. Confondre le religieux qui civilise le sacré, et le sacré qui le précède, le suit, et le déborde infiniment, c’est se condamner à ne pas percevoir notre propre sacré, moteur de nos actes et de nos conceptions du monde, de nos idées de ce qui est acceptable et de ce qui ne l’est pas... Ou ne l’est plus : « plus jamais ça »... La question se pose de savoir quel nom nouveau a emprunté la nouvelle sacralité, qui peut donc aller jusqu’à ne même plus se reconnaître sous le nom de « sacré »...

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Le Décalogue et les déclarations Droits de l’Homme. Des façons de « plus jamais ça »


Le Décalogue

« Décalogue » : le mot signifie « dix paroles ». Il est préférable à « dix commandements » puisque, contrairement aux neuf autres, la première parole : « Je suis le Seigneur ton Dieu qui t’ai libéré de l’esclavage », n’est pas un commandement. Le Décalogue commence par une proclamation : Dieu donne la liberté au peuple qu’il s’est allié. C’est la part de Dieu dans le contrat de l’Alliance. La pratique des autres paroles est la part du peuple.
La liberté est donnée après la captivité. Elle met fin à une situation devenue insupportable, l’esclavage. La loi qui accompagne ce don de la liberté a pour fonction d’éviter au peuple de retomber dans l’esclavage ou toute autre situation catastrophique.
La liberté est garantie par le fait que la loi est donnée comme n’ayant pas d’auteur humain, pas de pouvoir humain qui en serait la source, comme celui qui vient de s’avérer esclavagiste.


La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789

Le peuple français connaissait une situation d’oppression et d’arbitraire sous une royauté absolue. En 1789, la situation devient insupportable. Un sursaut y met fin. Pour garantir la liberté reçue, une loi est proclamée, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Proclamée « sous les auspices de l’Être suprême », elle est présentée sur l’image de tables semblables à celles qui représentent le Décalogue. Ce n’est pas par hasard : don de liberté, suivi d’une loi pour que l’acquis ne se perde pas. Là encore « sous les auspices de l’Être suprême » contre tout arbitraire comme celui auquel on vient d’échapper, celui d’une monarchie absolue.


La Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1948

L’Europe, et, à travers elle, le monde, ont failli s’autodétruire. On a tenté d’exterminer un peuple. Le chaos semble avoir atteint un point de non-retour. Mais dans un sursaut, le monde reçoit à nouveau la liberté. Une loi est proclamée, une nouvelle déclaration de droits humains, universelle — c’est à dire valable pour tous les êtres humains. Même modèle dans que dans les deux cas précédent : chaos - libération - loi. Avec des éléments nouveaux soulignés face à de nouvelles menaces. Ici le refus du racisme, et le refus de l’oppression des femmes.

Actualité récente — rappelée par les événements à Haïti : la dette la France à Haïti concernant la déclaration des Droits de l’Homme et son application est incontournable. C’est aux députés haïtiens que la France doit sa première abolition de l’esclavage (1794).
La loi Taubira Loi adoptée à l'unanimité par l'Assemblée nationale le 6 avril 2000 sur la proposition de Mme Christiane Taubira, députée de Guyane) s’inscrit dans ce souvenir :
Article 1 de la loi Taubira :
« La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, perpétrés à partir du XVe siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanité. »

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Où un sacré nouveau, un droit qui relève du sacré, en l’occurrence indépassable comme instance ultime, s’ancre dans le refus de ce qui ne doit plus advenir, dans la répulsion à l’égard d’un passé épouvantable. Le sacré finit par s’assimiler à un avenir meilleur, en répulsion contre tout ce qui fait obstacle à cet avènement... Un lendemain meilleur se substitue à un hier trop lourd, la transcendance allant parfois jusqu’à s’identifier au futur. Et puisque nous sommes aujourd’hui plus proche du futur qu’antan, aujourd’hui devient, comme signe de demain, chargé d’un sacré qui est sommé de déserter hier, où il n’a été que monstruosité...

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Le sacré comme substitution

Rappel : Le sacré, que l'idole investit, dépasse, on l’a vu, le religieux, y compris en ce qu'il n'a plus cette certaine dimension relative du religieux : relier, ou relire, c'est forcément relatif à quelque chose, ce qui offre donc la possibilité d'une prise de distance, que ne permet pas forcément le sacré — qui, lui, occasionne le « c'était mieux avant », parlant des jours de l'événement fondateur, y compris le moment des déclarations de droit, moment dont le temps nous éloigne... Mais dont subsiste le souvenir diffus que là s’est signifié un « plus jamais ça », un référentiel répulsif, un radicalement insupportable.

« Dis-moi ce qui t'insupporte irrémédiablement, et je te dirai quel est ton totem » : aux caricatures de Mahomet répondent les caricatures de... la Shoah ! Où Ahmadinejad pointe le sacré européen contemporain : un sacré « négatif », en forme de « plus jamais ça », un « plus jamais ça » fondateur des repères actuels, à commencer donc par la Déclaration universelle des Droits de l'Homme de 1948. L'attitude d'Ahmadinejad montre que l'universalité de ce fondement universel tend à se relativiser... tandis que le « plus jamais ça » se fragilise jusqu'en Europe d'où il a émergé.

Voilà qui hypothèque lourdement l'idée d'une communauté internationale, quand en outre le sacré universaliste des Droits de l'Homme sert trop souvent d'alibi à des violences dont les fondements en Droits de l'Homme ne leurrent personne ! Et pourtant le recours au « plus jamais ça » est plus que jamais urgent : où il est donc paradoxalement périlleux de le reléguer dans la sphère mythique du sacré, sachant qu’en présence du sacré, on ne dialogue pas, on vénère. Et où parallèlement il est urgent de reconnaître comme patrimoine commun tous les domaines de la culture humaine.

Quid du « plus jamais ça » de la Shoah quant à la nature de son rapport avec les débouchés actuels, européens, et aussi proche-orientaux, et particulièrement quant au conflit israëlo-palestinien (que vise évidemment la « désacralisation » façon Ahmadinejad) ?

On se trouve là à un carrefour entre théologie et idéologie (et à un carrefour des basculements dans la négation de l'autre, de bonne foi — ou pas) :

Le dialogue judéo-chrétien issu du « plus jamais ça » a permis de déceler qu'une des racines débouchant sur la Shoah est ce qu'on appelle la « théologie de la substitution », qui a dominé dans le christianisme depuis plus d'un millénaire (si ce n'est presque deux). L'idée on le sait, est en gros que la religion la plus récente se substitue à celle qui précède (qui dès lors, à terme, n'a logiquement plus lieu d'être), reléguée dans le passé. Une idéologie de la non-reconnaissance (et la sagesse requiert la reconnaissance : « nous sommes des nains montés sur des épaules de géants » – cit. Bernard de Chartres, 1130-1160).

L'abandon de la théologie de la substitution est au cœur du dialogue judéo-chrétien contemporain — abandon dont un précurseur est Calvin (qui souligne qu'il ne saurait y avoir substitution car Dieu ne renie pas ses propres engagements : l'Alliance avec Israël est toujours valide). Mais jusque là, elle a fait des ravages. Non seulement dans le monde religieux : on la retrouve, outre le christianisme, dans l'islam, où elle consiste à penser que l'islam abolit les religions antérieures - qui subsistent donc provisoirement, sous une protection précaire (le statut de dhimmis), équivalent de la protection avignonnaise des « juifs du pape ». L'idée est d'une autre façon derrière la persécution des hérétiques (relégués eux, non pas dans le passé, mais dans le sacrilège déstructurateur : figure type, les cathares). Les deux notions (hérésie et « protection ») se rejoindront en France catholique d'Ancien régime avec l'Édit de Nantes « protégeant » les hérétiques protestants, un Édit voué à... être révoqué par Louis XIV au prétexte qu' « il n'y a quasiment plus de protestants ».

L'idée de substitution est reprise aussi en dehors des cercles religieux, quand les Lumières censées dissiper les ténèbres, vouent donc logiquement aux ténèbres les tenants de pensées qui n'entrent pas dans la marche du progrès de « la » Civilisation. Voltaire, au-delà de sa bénéfique militance pour la tolérance, est à ce point remarquable (mais, homme de son temps sans plus, il n'est pas le seul), méprisant à l'égard des juifs comme à l'égard des autres « races inférieures » (« nègres », « Indiens », etc.). À ce point, on a quitté la théologie de la substitution, et on est entré dans une sorte d'idéologie de la substitution, en marche vers sa justification « scientifique » racialiste, puis raciste, qui viendra appuyer les projets coloniaux jusque dans la bouche de Jules Ferry, mais aussi de Victor Hugo, et jusque (atténué) chez Jaurès et Blum : le devoir des « races supérieures » d'éclairer « les races inférieures »...

Avec le point-limite de leur « infériorité » et de leur « non-perfectibilité », qui débouche sur des massacres de masse et des génocides : premier génocide du XXe siècle (reconnu depuis 2004), le génocide des Hereros de la colonie allemande de Namibie. Un temps gouverneur de la colonie, Heinrich Goering, père de l'autre. Le parallèle avec le vocabulaire employé ensuite en Allemagne est frappant.

Derrière tout ça, l'idée substitutionniste à la sauce racialo-darwinienne (où Darwin ne reconnaîtrait sûrement pas ses petits !) : les « races supérieures » vouées à se substituer aux « races inférieures », par extermination éventuellement. On est au fondement de l'idée qui débouche sur la Shoah.


Aimé Césaire a un passage remarquable à ce sujet dans son Discours sur le colonialisme. :

« Au bout de l'humanisme formel et du renoncement philosophique, il y a Hitler.
Et, dès lors, une de ses phrases s'impose à moi :
"Nous aspirons, non pas à l'égalité, mais à la domination. Le pays de race étrangère devra redevenir un pays de serfs, de journaliers agricoles ou de travailleurs industriels. Il ne s'agit pas de supprimer les inégalités parmi les hommes, mais de les amplifier et d'en faire une loi."
Cela sonne net, hautain, brutal, et nous installe en pleine sauvagerie hurlante. Mais descendons d'un degré.
Qui parle ? J'ai honte à le dire : c'est l'humaniste occidental, le philosophe "idéaliste". Qu'il s'appelle Renan, c'est un hasard. [...] »


« Chaque fois qu’il y a eu au Viêt-nam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et [...] au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et “interrogés”, de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent.
Et alors un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets.
On s’étonne, on s’indigne. On dit : “Comme c’est curieux ! Mais, Bah ! C’est le nazisme, ça passera !” Et on attend, et on espère ; et on se tait à soi-même la vérité, que c’est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens. »
(Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme.)


Cf. aussi James Baldwin, La prochaine fois, le feu :

« Toute prétention à une supériorité quelconque, sauf dans le domaine technologique, qu'ont pu entretenir les nations chrétiennes, a, en ce qui me concerne, été réduite à néant par l'existence même du IIIe Reich. Les Blancs furent et sont encore stupéfaits par l'holocauste dont l'Allemagne fut le théâtre. Ils ne savaient pas qu'ils étaient capables de choses pareilles. Mais je doute fort que les Noirs en aient été surpris ; au moins au même degré. Quant à moi, le sort des juifs et l'indifférence du monde à leur égard m'avaient rempli de frayeur. Je ne pouvais m'empêcher, pendant ces pénibles années, de penser que cette indifférence des hommes, au sujet de laquelle j'avais déjà tant appris, était ce à quoi je pouvais m'attendre le jour où les Etats-Unis décideraient d'assassiner leurs nègres systématiquement au lieu de petit à petit et à l'aveuglette. » (p. 77)

Voilà donc que le sacré à venir, déployé comme sacré en marche, fondé contre sa répulsion d’un passé dont le sacré a tournbné en catastrophe qui ne doit plus jamais advenir, « plus jamais ça » !... Voilà que le sacré comme avenir en marche était déjà celui qui par sa prétention à être un substitut de ce qui l’a précédé, a débouché sur la catastrophe !


vendredi 21 mai 2010

Le sanctuaire et le veau d'or



Picasso - Guernica



« Rachi s'applique en premier lieu à écarter de cette phrase tout soupçon d'anthropomorphisme : Qu'ils fassent un sanctuaire à l'intention de mon nom (en l'honneur de mon nom). Mais certains penseurs, dont Nahmanide, estiment que l'Éternel donna ordre aux enfants d'Israël d'ériger un sanctuaire sur lequel planerait la Chéhina, c'est-à-dire le reflet de sa majesté, dans la colonne de nuée. Cette présence divine au milieu des enfants d'Israël représente leur suprême consécration en tant que « nation sainte ». L'Éternel, qui s'était manifesté publiquement et d'une façon spectaculaire au mont Sinaï, demeure auprès du peuple élu, mais sa majesté s'entoure dorénavant d'un voile qui la dérobe aux yeux du commun des mortels.

Le Livre de l'Exode, ajoute Nahmanide, est consacré au premier exil d'Israël et à la libération qui suivit. Mais celle-ci ne peut s'achever que par le retour à la patrie et au patrimoine des ancêtres. Cependant, les enfants d'Israël accédèrent au niveau des Patriarches dès la Révélation au mont Sinaï et la construction du tabernacle. Ils devinrent alors, comme eux: les supports de la Chéhina sur terre. L'exil était dès lors terminé, au sens moral et spirituel, bien avant le retour en Terre Promise. C'est pourquoi le Livre de l'Exode se termine sur l'acte de l'érection du tabernacle.

Cependant, cette raison d'être du tabernacle ne nous explique pas la signification des prescriptions relatives à son aménagement intérieur et aux objets sacrés qu'il contient. Plusieurs conceptions ont été formulées à ce sujet. Maïmonide, fidèle à son système rationaliste, affirme que le tabernacle était destiné à éloigner les Israélites du culte idolâtre et à les orienter vers Dieu. Son sanctuaire et ses rites font partie du plan général qui a pour but de limiter le culte des sacrifices, vestige de la religion païenne, en ne l'autorisant qu'à un lieu unique, le tabernacle, et, plus tard, le Temple de Jérusalem. Les objets sacrés contenus dans le tabernacle de même que sa structure interne sont expliqués dans la même perspective. L'objectif final est la formation spirituelle du peuple élu pour les grands idéaux proclamés dans la Révélation (Guide 11,45).

Certains autres exégètes s'accordent pour reconnaître au sanctuaire une valeur symbolique ayant pour but d'élever les hommes à un idéal précis de sainteté et de spiritualité. Toutes les parties du tabernacle et tous les détails du culte sacrificiel représentent des idées ou des principes spécifiques qui doivent s'enraciner dans l'âme des croyants. Telle est la méthode de S. R. Hirsch.

Pour les auteurs cabbalistes, le sanctuaire représente une esquisse de l'univers (microcosme) qui nous révèle les plus profondes vérités sur la vie et sur le monde éternel. Par un acte de repli sur lui-même (tsimtsoum), effectué par amour pour son peuple élu, Dieu vient fixer sa résidence parmi lui pour lui prodiguer sa protection et sa bénédiction. C'est pourquoi le tabernacle reproduit dans sa structure, à une échelle infiniment réduite, la source universelle d'où émanent la vie et la bénédiction dans toutes les sphères de la création.

Les diverses opinions que nous venons de citer se recoupent avec les avis exprimés au sujet de l'époque à laquelle les ordres concernant le tabernacle furent donnés. Alors que ceux-ci se situent dans le texte de l'Écriture avant le récit du péché du veau d'or, les sources midrachiques se basant sur la règle du Talmud (Pess. 6b) que la Thora ne suit pas l'ordre chronologique, affirment que la Mitsva du tabernacle fut ordonnée le dix Tichri, jour de Kippour, après la proclamation du pardon pour le péché du veau d'or qui avait eu lieu antérieurement. Selon les uns, l'érection du tabernacle servit alors de témoignage public de la réhabilitation d'Israël, selon les autres le tabernacle ne fut institué qu'à la suite du péché, car celui-ci démontrait la tendance du peuple à l'idolâtrie et la nécessité de relever au niveau du culte sacré de l'Éternel (Sforno, Intr. Lévit. ; Abarbanel Jér. VII.21). Mais il n'avait pas été prévu originairement, comme il résulte de la sentence du prophète Jérémie : « Je n'ai rien ordonné à nos ancêtres, le jour où je les ai fait sortir du pays d'Égypte, en fait d'holocaustes ou de sacrifices. Mais voici l'ordre que je leur ai adressé, savoir : Écoutez ma voix, et je serai votre Dieu et vous serez mon peuple ; suivez en tout point la voie que je vous prescris, afin d'être heureux» (VII,22). Ce point de vue se rapproche de la prise de position de Maïmonide, formulée ci-dessus.

D'un autre côté, le Zohar maintient, conformément au texte de l'Écriture, que les ordres relatifs au tabernacle précédèrent le péché du veau d'or. R. Simon ben Yohaï professe que le plan de la création prévoyait dès les origines l'implantation de la majesté divine au milieu des hommes. Certes, leurs péchés avaient rendu l'exécution de cet idéal impossible, mais, aussitôt après l'Alliance conclue avec Israël, l'Éternel ordonna l'édification de sa résidence. Puis, Moïse avait cru que le péché du veau d'or avait rendu ces ordres caducs, l'Éternel accorda pourtant son pardon et les ordres furent nouvellement confirmés . La première promulgation des lois du tabernacle conserva néanmoins sa place dès avant le récit du veau d'or, car l'Éternel voulut, par amour pour Israël, « faire précéder le remède à la maladie, » (le service divin au sanctuaire au péché d'idolâtrie ; R. Abr. Azoulaï sur Zohar II, p. 224). Cette thèse, qui rejoint celle des auteurs cabbalistes, citée précédemment, est également adoptée par Nahmanide (Ex. XXXV.l), contrairement à Rachi XXXI.18. »