<script src="//s1.wordpress.com/wp-content/plugins/snow/snowstorm.js?ver=3" type="text/javascript"></script> Un autre aspect…

mercredi 23 octobre 2019

Ambivoilance





Lisant « signes religieux », je comprends naturellement « voile », ou « foulard ». J’imagine que dans le contexte actuel, je ne suis pas le seul à faire un telle lecture de l’expression « signes religieux ».

D’emblée donc, je me pose la question suivante : s’agit-il bien dans le débat qui agite notre pays d’une question de « signes religieux » ? Ou cette expression n’est-elle qu’un voile pudique sur un tout autre débat ?

Les médailles, croix, étoiles de David, ou mains de Fatima, voire kippas ou tee-shirts à l’effigie du Che Guevara ont-ils jamais suscité semblable agitation ?

Ces questions m’amènent à une autre interrogation : est-il réellement en tout cela question de laïcité et religion. Cette querelle-là n’est-elle pas censément depuis longtemps apaisée ? Et si oui, est-il opportun de persister à la réveiller ? En évitant du même coup le vrai débat qui est posé : le « voile » et sa signification. Car, me semble-t-il, c’est bien de cela qu’il s’agit.

La perpétuation des discussions depuis la « première affaire du voile » en 1989 en est le signe : abordée sous l’angle de la laïcité, la question semble insoluble, sauf à la trancher comme le nœud gordien. C’est bien à cela que me semble s’apparenter notre loi « sur la laïcité ».

Mais, à nouveau, est-ce bien la laïcité qui est en cause ?

Question d’autant plus évidente qu’elle a déjà débordé l’école pour concerner aussi les administrations, puis d’autres domaines, etc., jusqu’où ? Autant de nouvelles lois sur la laïcité ne seraient-elles alors pas déjà débordées au moment de leur promulgation ?

Autant d’aspects des choses qui me mènent à penser que c’est bien du voile qu’il est question, et de rien d’autre. Les musulman(e)s, se sentant naturellement premier(e)s concerné(e)s, semblent bien, à écouter les propos de plusieurs, croire devoir l’entendre ainsi — d’autant plus que le débat se donne ipso facto et nolens volens comme vis-à-vis musulman le seul islamisme, puisque, on y vient, les lectures du Coran y voyant la prescription du voilement des femmes relèvent, nolens volens, d’options islamistes (i.e issues des traditions califales — politiques, donc).

Autant de raisons pour lesquelles la question me semblerait devoir abordée être sous un autre angle, direct : la signification que revêt le voile. Le problème, qui s’est d’abord posé à l’école, mais qui la déborde déjà largement ne relèverait-il pas tout simplement de ce que l’égalité des sexes, et donc le droit des femmes, semblent — ou sont — remis en cause ?

Un tel instrument, le voile, bien antérieur à l’islam, ne porte-t-il pas dès lors une signification, des significations, à rechercher en amont de la naissance de l’islam ? La compréhension des propos coraniques à ce sujet (dans les sourates 24, v. 31 et 33, v. 59) ne peut se faire sans la prise en compte de cet arrière-plan culturel.

*

Il est déjà question du « voile » dans la 1ère épître de l’Apôtre Paul aux Corinthiens (ch. 11). On sait que là aussi, on ne peut en faire d’exégèse correcte qu’en tenant compte du bain culturel. À l’époque des propos de Paul sur le « voile » ou le « silence » des femmes (1 Co 11, 2-15 ; 1 Co 14, 34-35), la Synagogue, depuis des temps immémoriaux et au temps de Paul, sépare les hommes, qui animent le culte, des femmes nubiles, qui assistent aux cérémonies depuis des pièces adjacentes, ce pour des raisons dont il ne faut pas exclure le côté pratique. Les femmes, de cette façon, s'occupent de leurs enfants en bas âge, qu'elles peuvent nourrir, ou dont les pleurs ne dérangeront pas le déroulement du culte — on est dans une civilisation où ce rôle est strictement réservé aux femmes, responsables de la maternité.

La simple prise en compte de cette coutume de l'Église primitive, fondée sur la structure architecturale des synagogues, éclaire les textes pauliniens sur le silence requis des femmes : les questions théologiques sont, en public, le fait des occupants de la partie centrale du bâtiment cultuel, les hommes habituellement — quoique, on y vient, pas nécessairement eux seuls… Pour paraphraser Paul : « que les femmes qui occupent les parties adjacentes écoutent en silence […] » (1 Co 14, 34-35).

Cela pour « l’ordinaire » du fonctionnement cultuel. C'est avec la question du ministère que l'on entre dans le domaine où, du fait de leur revendication prophétique, les Épîtres de Paul se spécifient par rapport à l'habituel de l’Église, établie sur le modèle de la Synagogue dont on n'a aucune raison d'avoir abandonné la structure.

Avec 1 Co, on est dans le domaine prophétique, qui se construit institutionnellement avec la reconnaissance officielle, par la communauté, des vocations diverses. C'est ainsi que les listes de charismes ne distinguent pas ce qui relève du prophétique de ce qui est de l'ordre institutionnel.

La structure presbytérale reprise de la Synagogue est investie de la liberté de l'Esprit, la faisant se doubler très tôt (Ac 6) de la structure diaconale (dont la synagogue n'est d'ailleurs sans doute pas sans équivalent) dont l'Église ancienne a conservé l'aspect féminin (des femmes diacres) jusqu'au VIe siècle et même plus tard, pour l'Orient. On voit en outre cette structure se charger de prophètes (parmi lesquels on ne peut exclure à lire Paul qu'il y ait eu des femmes), placés au plus haut niveau dans la hiérarchie des vocations et ministères (1 Co 12, 28-30, Ép 4, 11). La Didachè, texte du IIe siècle de l’Église primitive nous apprend (Didachè 11-12) qu'au IIe siècle, qui connaît encore ce ministère, il s'agit d'une fonction supra-locale, de type apostolique (Didachè 15, 1-2).

L'institution néo-testamentaire se structure par la reconnaissance de vocations charismatiques dont tout indique qu'elles sont aussi le fait des femmes. Outre les prophétesses de 1 Co et des Actes, pensons à Phoebé, diaconesse, qui peut aussi se traduire par « ministresse », puisqu'on traduit le même mot par « ministre », pour Paul, sans nier que le ministère de Paul soit celui d'apôtre.

Lorsque les prophétesses enseignaient, entrant dans la structure des ministères, elles n'en restaient pas moins femmes : officiant, elles sortaient de la salle des femmes avec la parure qui, dans l'optique d'alors, les distinguait. C'est d'une façon semblable que le ministère spirituel pouvait s'inscrire de façon tout à fait libre dans la structure que l'Église a conservée tant qu'elle est restée essentiellement juive. Cette disposition architecturale est fondée, donc, sur des raisons pratiques. Ce n'est pas pour des raisons ontologiques que les femmes sont exclues de la partie où se déroulent les cérémonies, puisque les fillettes y sont admises.

Rien n'empêche les femmes, en fonction de la liberté de l'Esprit, de remplir des fonctions habituellement réservées aux hommes, comme la prière (1 Ti 2, 8) ou l'exercice de l'autorité prophétique : Dieu distribue ses dons comme il veut.

Toutefois, lorsque les femmes qui sont investies de telles fonctions exercent leur office, cela ne les fait pas cesser d'être femmes — et, éventuellement, de le signifier par ce signe qui les distingue dans leur dignité propre (ainsi le mot exousia, traduit souvent par « dépendance » — v. 10 —, signifie au contraire littéralement « autorité » !), l'instrument intitulé en grec « kaluma » (v. 5, 13), généralement traduit par « voile » — rien d’autre qu’un signe d’époque de pudeur, qui connaît son équivalent masculin, signes de pudeur devenus différents de nos jours.

Où sans doute, dans le contexte des propos de Paul, est-ce simplement de l’équivalent du talith (châle de prière) des hommes (quand il est question de coutume commune – v. 16) qu’il peut s’agir ! Cela impliquerait une relecture de ce texte, dont les termes, comè (chevelure), kaluma (voile), n’impliquent nullement que les hommes doivent ne pas se couvrir (quid du talith ?) pour prendre la parole (prière, prophétie) et que les femmes seules le devraient… La formule du v. 4 (en grec : kata képhalè echon) ne veut pas nécessairement dire : la tête couverte — pour les femmes seules (ce qui serait inconvenant pour les hommes ?!) !… mais peut-être l’inverse : comme les hommes (quid du talith ?) ! Le v. 14 (où il est question de cheveux, sans mention, dans le grec, de leur longueur !) ; le v. 7 (où il est question de voile qui ne convient pas aux hommes), ces versets ne signifient pas que les hommes ne doivent pas se couvrir d’un talith pour prier !

Bref, si tout cela n’est pas aisé à démêler, reste quand même la possibilité estimable pour les femmes de l’époque de prier ou prophétiser en public, ce qui va loin dans le contexte de la cité grecque, où précisément les femmes étaient exclues de la citoyenneté et des responsabilités publiques qui y étaient afférentes…

Bientôt, en quelques décennies, voire quelques siècles, la liberté ministérielle des femmes va se réduire… Et entraîner la lecture de Paul qui est devenue courante, exigeant des femmes qu’elles se voilent pour prier… en silence !

Où donc des lectures se voulant « littéralistes » — en fait bien dépendantes de traductions elles-mêmes dépendantes de développements tardifs de traditions ensuite admises — considèrent que les femmes doivent, et se taire lors du culte, et s’y voiler pour leurs prières (silencieuses !). C’est de plus en plus rare, mais lorsqu’il m’arrive, je devrais dire m’arrivait, tant c’est à présent rarissime, de voir une femme se couvrir la tête pour une assemblée cultuelle, je sais (savais) avoir à faire à une chrétienne « fondamentaliste », dont l’attitude quant au voile n’était qu’un signe d’une lecture « fondamentaliste » du Nouveau Testament en général, y compris des autres textes que celui concernant le voile. Pas de problème majeur, le Nouveau Testament prônant pardon et présentation de l’autre joue, jamais la violence… Mais tout de même…

Il n’est pas beaucoup de doutes que le voilement des femmes, comme signe religieux, est dans l’islam un symptôme similaire d’une lecture « fondamentaliste », ici islamiste, du Coran (il y en a d’autres !), dont il n’y a aucune raison de penser que la clef de lecture islamiste, en regard de la Sira et des hadith (inscrites dans la tradition politique califale), se limiterait à la seule question du voile. Or on trouve des textes autrement redoutables quand ils sont pris à la lettre, que ceux du Nouveau Testament prônant de présenter l’autre joue !

C’est ce dont il s’agit d’avoir conscience : porter le voile est symptôme de lecture « fondamentaliste », islamiste donc en l’occurrence, consciemment ou inconsciemment. Cela ne devant pas faire perdre de vue qu’elle est cependant paradoxalement appuyée sur une argumentation parfaitement libérale, en termes de « c’est mon choix » ! Argumentation libérale justifiant un motif islamiste…

Où l’interdiction légale sur la base de la laïcité s’avère être l’attaque d’un simple symptôme, ne touchant pas le cœur du problème, la conception inégalitaire des relations hommes-femmes.

*

Concernant le voile en soi, il faut remonter à très haute époque pour percevoir son origine. L’historien des religions Odon Vallet la fait remonter à l’Empire assyrien de l’Antiquité (lois de Téglat-Phalazar Ier, Xe s. av. JC). N’est-ce donc qu’une affaire religieuse ? Bien inter-religieuse, alors ! En fait culturelle, concernant les relations des hommes et des femmes.

Un texte très ancien de la Bible hébraïque, donne un indice précieux : le voile comme instrument érotique ! Genèse 24, 64-65 : « Rébecca leva les yeux, vit Isaac, sauta de chameau et dit au serviteur : "Quel est cet homme qui marche dans la campagne à notre rencontre ?" —"C’est mon maître", répondit-il. Elle prit son voile et s’en couvrit. » Dans ce texte, Rébecca se voile à la vue de celui qui sera son mari — un voilement qui n’a de sens que dans le dévoilement qui s’ensuivra ! Le voile a pour fonction de susciter chez l’élu le désir de la découverte des charmes ainsi occultés à dessein. Cette signification du voile se retrouve dans la littérature érotique arabo-musulmane : la femme y devient pour le regard de son aimé le signe de la splendeur de son Créateur, et son voile l’instrument de l’alternance du désir et de son comblement, dans la révélation de la beauté — voilement et dévoilement. C’est aussi là ce que la mystique amoureuse musulmane a transmis à l’Occident médiéval dans le développement de l’amour courtois (cf. René Nelli, L’érotique des Troubadours, éd. Privat, 1963)… Cf. aussi Henry Corbin, citant Rûzbehân Baqlî Shîrazî (En islam iranien, 1974, tel, vol. III, p. 28) : « Rûzbehan […] entendit une mère donner ce conseil à sa fille : “Ma fille, garde ton voile, ne montre ta beauté à personne, de peur qu’elle ne soit ensuite méprisée.” Alors, Shaykh Rûzbehan de s’arrêter et de dire : “Ô femme ! la beauté ne peut souffrir d’être séquestrée dans la solitude ; tout son désir est que l’amour se conjoigne à elle, car dès la prééternité, beauté et amour se sont fait la promesse de ne jamais se séparer ». Il y aurait (eu) ainsi un autre islam auquel il serait opportun de ne pas faire obstacle en ne donnant visibilité qu’aux lectures islamistes.

L’instrumentalisation de cet objet érotique qu’est le voile par les mâles et la signification qu’il a prise en matière de soumission des femmes ressemblent ainsi fort à une dérive, toujours de type érotique.

Cela considéré, on ne peut s’y tromper ; la dimension passionnelle du débat nous en avait avertis : on est au cœur d’une question concernant la relation hommes-femmes, avec le désir et la crainte que cela peut susciter.


RP (juin 2018 / novembre 2003)


dimanche 6 octobre 2019

Inutile




Habacuc 1, 2-3 & 2, 1-4 ; Psaume 95 ; 2 Timothée 1, 6-14 ; Luc 17, 5-10

Luc 17, 5-10
5 Les apôtres dirent au Seigneur : « Augmente en nous la foi. »
6 Le Seigneur dit : « Si vraiment vous aviez de la foi gros comme une graine de moutarde, vous diriez à ce mûrier/sycomore : “Déracine-toi et va te planter dans la mer”, et il vous obéirait.
7 « Lequel d’entre vous, s’il a un serviteur qui laboure ou qui garde les bêtes, lui dira à son retour des champs : “Va vite te mettre à table” ?
8 Est-ce qu’il ne lui dira pas plutôt : “Prépare-moi de quoi dîner, mets-toi en tenue pour me servir, le temps que je mange et boive ; et après tu mangeras et tu boiras à ton tour” ?
9 A-t-il de la reconnaissance envers ce serviteur parce qu’il a fait ce qui lui était ordonné ?
10 De même, vous aussi, quand vous avez fait tout ce qui vous était ordonné, dites : “Nous sommes des serviteurs inutiles. Nous avons fait seulement ce que nous devions faire.” »

*

« Augmente en nous la foi », ont demandé les disciples. Réponse de Jésus : « Si vraiment vous aviez de la foi gros comme une graine de moutarde, vous diriez à ce mûrier : “Déracine-toi et va te planter dans la mer”, et il vous obéirait. »

La tentation est forte chez les commentateurs de ce texte de ne pas voir de rapport entre d’un côté cette affirmation de Jésus sur la foi et cet arbre qui obéit et se plante dans la mer ; et de l’autre côté la petite histoire sur le serviteur (ou esclave) inutile, selon l’usage le plus courant du mot — plutôt que juste quelconque.

Et si cette petite histoire de serviteur était une explication faisant suite à la question des disciples à propos de leur foi ? question qui elle-même suit un enseignement de Jésus pour le moins troublant ! C’est juste avant : « Si ton frère vient à t’offenser, reprends-le ; et s’il se repent, pardonne-lui. Et si sept fois le jour il t’offense et que sept fois il revienne à toi en disant : “Je me repens”, tu lui pardonneras. »

Reprenons en 4 points :
1) Jésus aux disciples : Pardonnez sans mesure.
2) Les apôtres à Jésus : Alors, « augmente en nous la foi » : il y en a besoin pour pardonner de la sorte.
3) Réponse de Jésus : En effet, le pouvoir de la foi est tel qu’il offre la capacité de pardonner… sachant qu’il permet même de déraciner les arbres et de les enraciner ailleurs (et carrément dans la mer !), à votre seul ordre ! Bref, la foi permet de faire des choses impossibles.
4) Explication : le serviteur inutile.

Mais alors, me direz-vous, si c’est bien là une explication, quel rapport ? Les deux aspects sembleraient presque inverse : chose impossible d’un côté ; service banal, au point d’en être inutile, de l’autre…

Eh bien, je propose de voir le rapport entre les deux aspects précisément dans l’inutilité. Je vous le demande : à quoi ça sert de déraciner les arbres et de les planter dans la mer ? Quelle utilité de mettre en œuvre la foi pour ce qui a tout d’une vaine démonstration de performances : déraciner un arbre pour le voir se planter dans la mer ! Ça ne sert à rien ! Ici j’entends même une sourde protestation : pire, c’est nuisible !

Mais laissons le côté nuisible et tenons-nous pour l’instant à l’inutilité d’une telle performance de la foi.

Inutile. Comme le serviteur de la petite histoire, selon l’injonction finale de Jésus : « dites : “Nous sommes des serviteurs inutiles.” » On pense à une formule commune des cours d’école d’aujourd’hui, insulte sans appel : « tu sers à rien » !

*

(Venons-en à ce qu’il en est pour aujourd’hui.)

« Ce jeune homme [qui vient de terminer ses études de théologie, puis son stage en paroisse] cherche d'abord… on aurait attendu "le Royaume de Dieu" (Mt 6, 33) — mais non : il cherche d'abord une paroisse. […] Il déploie beaucoup d'ingéniosité dans ses recherches qui, à la fin, sont couronnées de succès. Entre temps, il s'est fiancé et tout lui sourit jusqu'à ce qu'il se rende compte que les avantages attachés à cette paroisse sont nettement inférieurs à ce qui était prévu. Très ennuyé, il se demande s'il ne faut pas retirer sa candidature, mais sur le conseil d'un ami, il acquiesce devant l'inévitable. Le jour de son ordination, le pasteur qui préside la cérémonie parle à partir des paroles de l’apôtre Pierre à Jésus : "Nous avons tout laissé et nous t’avons suivi" (Mt 19, 27). Puis le nouveau pasteur monte en chaire pour dire quelques mots sur le texte du jour : "Cherchez d’abord le Royaume de Dieu" — à la plus grande satisfaction du président de région, présent pour l’occasion ! » (Adapté de Søren Kierkegaard, in L’Instant, Œuvres complètes XIX, 226-227.)

Kierkegaard donne ici sans doute, à travers l’ironie mordante de son propos, la raison pour laquelle il n’est jamais devenu pasteur. (Pas pasteur, certes, mais prophète, sans doute.)

Raison à mettre en parallèle avec la raison pour laquelle il ne s’est pas marié, rompant même ses fiançailles avec sa Régine, à laquelle son cœur est toujours resté attaché : il lui a dédié toute son œuvre. Mais il n’a peut-être pas voulu lui infliger de partager les souffrances que, il le savait, lui vaudrait son témoignage prophétique.

Toujours est-il que Kierkegaard attribue son non-engagement dans le mariage à ce qu’il appelle son « manque de foi » — c’est lui qui le dit ! Parole d’un vrai prophète en fait, qui vaut sans doute aussi pour son non-engagement dans le ministère pastoral ; parole de prophète, qui comme les prophètes bibliques — pensons, entre autres, à Jérémie ou à Ézéchiel — vit dans sa chair le témoignage d’un manque qui est celui de nous tous.

Une grande humilité qui est celle de la foi, plus grande que les déracinements d’arbres ! « Augmente en nous la foi », ont demandé les disciples… Réponse de Jésus : « dites : nous sommes des serviteurs inutiles »

La foi s’avère alors être simplement ce qui permet de faire ce qui nous est confié, tout en mesurant le décalage entre un vécu souvent bien terne, pas à la mesure, mesquin même (éventuellement attendant des compensations comme peut-être le serviteur de la parabole, ou celui qui nous ressemble tant, le candidat pasteur de l’histoire de Kierkegaard !) : la foi est ce don miraculeux (plus que les déracinements d’arbres) qui permet de dire : nous sommes des serviteurs inutiles, pas à la mesure, et de faire quand même ce qui nous est demandé — pasteur par exemple (puisqu’on n’est pas tous pasteurs, comme on n’est pas tous prophètes ou apôtres — cf. 1 Co 12, 29).

Dans tous les cas, la leçon est d’entrer dans l’humilité de ce que Kierkegaard appelle un « chevalier de la foi » ; ce qui consiste à vivre de façon intime dans la présence de Dieu, d’une façon qui ne se voit pas, et qui n’attend pas autre chose. Chevalier, i.e. combattant, combattant secret, combattant spirituel, devant Dieu seul — chevalier invisible comme tel : ne se voit qu’un être quelconque, serviteur inutile.

*

Quiconque croit au spectaculaire et à l’utile supposé ne voit pas qu’il y a là un danger pour la foi ! Au jour, où, parce que c’est censé être économiquement utile, on arrache des arbres en Amazonie et ailleurs, avec l’approbation aveugle d’autoproclamés faiseurs de miracles spectaculaires, qui approuvent les déracineurs d’arbres agissant au nom du dieu Mamon… Ce qui semble utile, qui semble servir à quelque chose économiquement, peut bien, au regard de la foi et de la vie, s’avérer nuisible. Des autoproclamés faiseurs de miracles qui se croient tout sauf inutiles ! Les miracles bibliques, eux, témoignent de la réalité d’un autre monde, de nouveaux cieux et d’une nouvelle terre, prêts à être manifestés, des signes confiés à Jésus et aux Apôtres, et qui, selon l’Épître aux Hébreux (2, 4), ont cessé après leur ministère. Cela dit, le spectaculaire peut ne pas se trouver que dans les miracles… Nous ne sommes pas appelés à être des vedettes, des orateurs excellents (Paul, de son propre aveu, passait pour complexe et confus — ça lui a valu pas mal d’ennemis, cf. 2 P 3, 16, jusqu’aujourd’hui), ou que sais-je d’autre !

« Quand vous avez fait ce qui vous est demandé, dites : "nous sommes des serviteurs inutiles" ». Car nous ne servons à rien en regard de l’utilitarisme ; serviteurs inutiles d’une Église qui ne sert à rien. C’est même sa fonction, dans un monde où tout doit être utile et rentable. Notre service est de faire ce qu’on a à faire (comme le serviteur de la parabole) en sachant qu’il n’y a là pas de gloire particulière, sinon de ne pas servir à quoi que ce soit d’autre. Et c’est très bien comme ça ! Telle la réponse à la demande adressée à Jésus : « augmente en nous la foi ». Réponse : « dites : "nous sommes des serviteurs inutiles" ».


RP, Melle / ordination Nicolas – 6/10/19


samedi 21 septembre 2019

Arts et divertissements, perspective protestante





Journées européennes du du patrimoine 2019 (PDF ici)


Le Décalogue — Exode 20, 4-5 : « Tu ne te feras point d’image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, en bas sur la terre, et dans les eaux plus bas que la terre — pour te prosterner devant elles ; tu ne les serviras point ».

Exode 20, 18 : « Tout le peuple voyait les voix » — formule étrange, qui, pour plusieurs commentateurs juifs, renvoie à l’Écriture, où en quelque sorte, on voit la voix de Dieu.


Le temple comme expression de la Renaissance humaniste et de la sola scriptura

L’Écriture : lieu d’unification, selon la Réforme, suite aux divisions issues du Moyen Âge. Car la rupture de l’unité de la chrétienté latine date, non pas du XVIe siècle, mais du XIVe, avec la division de la papauté-même (en 1378). Depuis, plusieurs mouvances tentent la réunification, une réunification qui ne soit pas de surface, mais vraie et profonde. Les tentatives médiévales de promouvoir l’unité ont échoué, que ce soit le Concile souverain (réuni à Constance de 1414 à 1418) ou le pape souverain. La division ne s’est pas résorbée quand a été rétablie l’unicité pontificale romaine (1418). La division de la chrétienté est restée concrétisée par la division en nations diverses contre un Empire impuissant à unifier.

La Réforme entre dans une des tentatives de réunification. Est apparue en effet une autre option unificatrice concurrente, outre le Concile, le pape, et l’empereur : la Bible. Une idée qui fait son chemin dans la mouvance de la Renaissance humaniste qui prône un retour aux textes de l’Antiquité, les humanités. Retour aux textes bibliques aussi. On sait que toutes les tentatives d’unification ont échoué. La division, remontant donc au XIVe siècle, sera entérinée par l’échec de la dernière tentative de réunification, impériale, qui étend les guerres civiles-religieuses à tout le continent, et consacre la division, au XVIIe siècle.

Quant à la Réforme, avec son principe Sola scriptura, elle participe à plein de la Renaissance, et à sa volonté unificatrice, ainsi qu'à ses incidences sur la conception de l'art. Le mot même de « temple » pour désigner l’église comme bâtiment relève du vocabulaire de la Renaissance.

Un exemple de cette proximité d’avec la Renaissance : Calvin fait jouer l’anagramme de son nom avec celui d’Alcuin, figure centrale du renouveau culturel de époque carolingienne.

La Renaissance, et avec elle la Réforme, entérine la distinction du cultuel et de la nature, dont témoigne en architecture le dépouillement du temple. Un dépouillement qui concerne le temple et le culte, comme un arc-boutant où viennent se transfigurer, se résoudre en parole inaccessible, selon que « Dieu habite une lumière inaccessible » (1 Timothée 6, 16) — Parole pourtant donnée comme Parole révélée —, où viennent se résoudre les arts — tous les arts sont légitimés — qui conduisent à ramener toute chose au Christ (2 Co 10, 4-5).

Exemple — légitimité des arts visuels (cf. infra, œuvre de Yu Inho, peignant la lumière, témoin de la lumière inaccessible). Calvin : « … je ne suis pas tant scrupuleux de juger qu’on ne doive endurer ni souffrir nulle image : mais, d'autant que l'art de peindre et de tailler sont des dons de Dieu, je requiers que l’usage en soit gardé pur et légitime, afin que ce que Dieu a donné aux hommes pour Sa gloire et pour leur bien ne soit perverti et pollu par abus désordonné, et non seulement cela : mais aussi tourné pour notre ruine… (Lettres, 1/11/2)
« Si on voulait conclure qu'il n'est point licite de faire aucune peinture, ce serait mal approprier le témoignage de Moïse. Il y en a qui sont trop simples et qui diront : "Il n'est point licite de faire image." C'est-à-dire de peindre nulle image, de ne faire aucun portrait ; or l’Écriture Sainte ne tend pas là, quand il est dit qu’il n’est point licite de figurer Dieu, pource qu'il n'a aucun corps ; or des hommes c'est autre chose, ce que nous voyons pourra se représenter par peinture… (Opera, 26/156)
« Il reste qu’on ne peigne et qu’on ne taille sinon les choses qu'on voit à l’œil. Par ainsi que la Majesté de Dieu, qui est trop haute pour la vue humaine, ne soit point corrompue par fantômes qui n'ont nulle convenance avec Elle. Quant à ce qui est licite de graver ou de peindre, il y a histoires pour en avoir mémorial ou bien figure ou médaille de bête, de ville ou de pays. Les histoires peuvent profiter de quelque avertissement ou souvenance qu'on en prend, touchant du reste, je ne vois à quoi il sert, sinon à plaisir… (Ibid.,1/391). In A.M. Schmidt, Jean Calvin et la tradition calvinienne, Seuil, coll. Maîtres spirituels, 1957, p. 142-143.


La Réforme entre Parole et musique

La Réforme protestante s’inscrit dans cette idée d’unification par un retour à la prédication d’une parole donné dans la langue du peuple, à partir des Écritures, et d’un culte clair qui en procède. Luther et les autres réformateurs revendiquent ainsi une sobriété esthétique, où tout s’axe pour le service d’une parole compréhensible, avec donc suspicion vis-à-vis de la musique cultuelle, y compris les instruments dont l’orgue en premier lieu, dans la mesure où il risque d’oblitérer la clarté du message (on est dans la lignée classique issue de saint Augustin), suspicion forte, mais très vite moins prononcée chez Luther.

Ainsi, à la différence des réformateurs suisses et notamment Zwingli, Luther (et le luthéranisme en général) admet rapidement la polyphonie, et les instruments, garde le vocable « messe » et même, outre la prédication nécessairement en langue vernaculaire, l’usage du latin en parallèle avec l’allemand, non pour la prédication, mais pour les sections classiques des « messes ». Zwingli préfère qu’au temple, on ne chante pas, qu’on on écoute la Parole de Dieu donnée dans la prédication des Écritures. Calvin admet le chant, des Psaumes, mais a capella de de façon monophonique. La musique n’est pas du tout prohibée, mais ne relève pas de la fonction du culte et du temple.

C’est par le luthérien Bach (il n’est pas seul, il a des précurseurs) que sera introduite l’abstraction musicale au cœur du culte — la musique relevant pourtant plus classiquement en protestantisme de l’art comme « divertissement » (selon le deuxième terme du programme de ces journées 2019 du patrimoine). On est, là aussi, dans l’héritage de la Renaissance. La Réforme participe d’une conception de l’art qui ne lui est pas exclusive.


Arts et abstraction du Moyen Âge à la Renaissance et à nos jours

Renaissance qui, le « dépassant », hérite du Moyen Âge des arts libéraux (ou francs, libres, c’est-à-dire concernant l’intellect) : le trivium : rhétorique, grammaire et dialectique (langage) et le quadrivium : arithmétique, géométrie, astronomie et musique (les sciences des nombres).
… En vis-à-vis des arts mécaniques (concernant la mise en œuvre de ce qui est pensé).

On ne connaît alors pas encore la classification moderne (datant des XIXe et XXe s. — on va y revenir, cf. infra) : 1. l’architecture ; 2. la sculpture ; 3. la peinture ; 4. la musique ; 5. la poésie ; 6. les « arts de la scène » ; 7. le cinéma ; 8. les « arts médiatiques », qui regroupent la radio, la télévision et la photographie ; 9. la bande dessinée ; 10. le jeu vidéo et le multimédia.
À quoi on pourrait ajouter (en 11e) l’art des parfums et l’art culinaire — odorat et goût (outre vue / architecture, sculpture, peinture ; toucher / sculpture ; ouïe / paroles et musique), puisque l’art concerne nos cinq sens.


Cinq sens

En tout cela, il est question de transfiguration de la nature dans l’art — on s’est arrêté sur la vue et l’ouïe —, dont le point culminant est dans la sobriété et le silence du temple, où, dans l’écoute d’une parole donnée à voir et dont la source nous transcende, se résolvent les aspirations de nos sens, nos cinq sens, avec ce qu’ils ont de connexe, en lien entre eux.

Où l’on retrouve l’Exode nous parlant de « voir les voix » — écho chez Baudelaire et ses « Correspondances » :

« La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. »


Sens connexes, d’où il est question d’abstraire pour la faire pressentir l’intuition d’une vérité éternelle ; entre matière et esprit — et retour : appliquer : transformer la matière et soi-même : de la matière à la parole et au silence et retour. Façon de participation de l’humain à la création en marche, voire à la réparation d’un monde abîmé. Réparation du monde, tikkun ‘olam, selon la formule hébraïque du judaïsme, qui correspond (et pour cause : c’est issu de la même Bible) à la conception calvinienne de responsabilité, dont l’art est l’expression qui aboutit dans le retour vers Dieu de toutes choses au jour mis à part de la rencontre de Dieu, jour symbolisé au temple.

Jusque là, il s’agit de participer à l’œuvre créatrice, dans tous les domaines, chose perçue déjà dans l’Antiquité, revivifiée par la Renaissance, l’Antiquité qui donnait à l’art ses fameuses neuf Muses :

Calliope : poésie épique ; Clio : histoire ; Érato : poésie érotique et lyrique ; Euterpe : musique ; Melpomène : tragédie ; Polymnie : pantomime, rhétorique et chants religieux ; Terpsichore : danse et chant choral ; Thalie : comédie ; Uranie : astronomie et géométrie.

… Muses qui nous orientent déjà vers les classifications des arts que nous connaissons, comme la classification contemporaine rappelée précédemment.


Classifications modernes

Kant — luthérien. Risquons une hypothèse : héritier en cela de Bach, puisque issu des mêmes traditions du luthéranisme. Il classe l’art en trois domaines :
1. arts visuels (architecture, sculpture, peinture) ; 2. arts de la parole (poésie, etc.) ; 3. arts de la sensation (musique, couleurs. Cf. Rimbaud : « A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles »).

Hegel — luthérien aussi ; et qui privilégie la parole par rapport à la musique, dans une gradation allant du matériel à l’expressif :
1. l’architecture ; 2. la sculpture ; 3. la peinture ; 4. la musique ; 5. la poésie.

Schopenhauer — se réclamant de Kant et le suivant quant à la primauté de la musique, de la façon la plus radicale puisque non seulement il met la musique au somment des arts, mais il la sort des classifications, en faisant l’expression même de la volonté créatrice à l’origine du monde. Son influence sur Wagner (mais aussi Mahler, etc.) est connue, comme celle de son « disciple » dissident Nietzsche sur Richard Strauss (Ainsi parlait Zarathoustra). Dans tous les cas, on est ici passé dans un au-delà des mots qui est très marquant aujourd’hui, et qui n’est sans doute pas étranger non plus au jazz et au rock, via une rejonction de l’art africain.

Dans tous les cas, on retrouve cette ascèse qui produit la simplification de l’abstraction, dans l’architecture du temple, dans la sobriété, jusqu’à l’abstraction dans les arts visuels (ici aussi dans une rejonction de l’art africain) ; abstraction qui via l’énonciation d’une parole que l’on voit débouche dans un silence dont la musique est la paradoxale expression sonore.


Conclusion : entre Parole « vue », musique et silence, « ramener tout au Christ »…


Dans un effort intellectuel, un combat spirituel, comme une prière de tous les sens, ainsi se présente l’art — 2 Corinthiens 10, 4-5 : « Car les armes avec lesquelles nous combattons ne sont pas charnelles ; mais elles sont puissantes, par la vertu de Dieu, pour renverser des forteresses. Nous renversons les raisonnements et toute hauteur qui s'élève contre la connaissance de Dieu, et nous amenons toute pensée captive à l'obéissance de Christ. »


RP, Journées européennes du du patrimoine, Poitiers, 21/09/2019


Yu Inho (peintre coréen) : « Je veux dessiner une image de la source d'inspiration avec la lumière.
En introduisant l'éclat de la vérité, une autre respiration qui respire et revitalise notre vie quotidienne, nous avons voulu exprimer les émotions du moment dans le sens de la vie, telles que "sens" et "relation". Je ne repose pas mon pinceau pour inviter la lumière, le "toit en ciel", à embrasser tant de vies avec amour.
J'espère que la lumière de la guérison brillera dans mon travail et qu'elle portera comme fruit "qu'il y avait de la lumière". »



mardi 6 août 2019

De l'ébranlement des puissances des cieux





« Il y aura des phénomènes terribles et de grands signes du ciel. » (Luc 21, 11)

Lorsque, dans les années 1609-1610, Galilée braque sa lunette astronomique vers les sphères célestes, il découvre et révèle au monde que celles-ci ne sont pas faites d’éther, mues par les anges Intelligences célestes, mais sont de la même matière que celle qui compose notre monde, qui se meut au-dessous de la Lune, le monde sublunaire.

Le monde mû les anges est dès lors irrémédiablement ébranlé : cet effondrement du système du monde antécédent, aristotélicien, est, au sens littéral, un véritable « ébranlement des puissances des cieux » (Luc 21, 26 ; Mt 24, 29). Le monde va désormais devoir se penser sur un mode autre que celui de l’harmonie des sphères, avec un Dieu garant de cette harmonie.

Suite à Descartes (XVIIe s.) apparaissent d’autres propositions de systèmes du monde que le système aristotélicien sur lequel s’appuyaient aussi les systèmes théologiques. Le pôle central du système nouveau est le sujet : « je pense donc je suis » (formule reprise d’Augustin, mais désormais centrale et fondatrice).

Newton vient à son tour proposer l’alternative de la force gravitationnelle pour expliquer la rotation des planètes mues auparavant, dans le système aristotélicien / ou ptoléméen, par les anges — Intelligences célestes.

Un monde et ses cieux s’est bel et bien écroulé, entraînant des ruptures en matière de connaissance, ruptures épistémologiques qui maintiennent toutefois la logique d’Aristote, logique de non-contradiction, selon un autre cadre, d’autres systèmes. Seule demeure l'ancienne « physique » sublunaire, ou « science naturelle », la « métaphysique » est ébranlée avec le monde intermédiaire, celui des anges et des corps célestes qui la portaient — avec un risque pour la foi : la voir réfugier sa subjectivité dans un pur subjectivisme, abandonnant le réel « extérieur » et la rencontre concrète du Dieu qui en christianisme s'y offre à elle comme parole devenue chair, mise à mort et relevée d'entre les morts.

*

Le symbole s'est donc effondré, un peu comme à la sortie d'un rêve, celui de Jacob, un rêve dont les symboles, comme pour tout rêve, désignent autre chose que leur littéralité. Symboles d'un inconscient collectif portant la connaissance/ignorance d'un Dieu infiniment autre, au sommet inaccessible de l'échelle de Jacob, et cependant tout proche comme le signifie la présence angélique en ses ascensions et ses descentes...

Alors, « moi, je vous donnerai une parole, une sagesse, à laquelle tous vos adversaires ne pourront s'opposer, qu'ils ne pourront contredire » (Luc 21, 15). C’est la parole et la sagesse de la croix (1 Co 1-2) donnée à la foi seule — a fortiori quand la métaphysique s'est effondrée.

Détachée de l'échelle des astres, l'échelle de Jacob auxquels elle s'était superposée, l'échelle de Jacob n'en reste alors pas moins mystérieusement plantée au sol — en relecture chrétienne parole devenue chair et crucifiée — et touchant « les cieux », « siégeant à la droite de Dieu », signe d'un Dieu infiniment autre. Un Dieu qui, donc, s'intéresse aux hommes ! « Qu’est-ce que l'homme pour que tu t’intéresses à lui » s'étonne le Psalmiste (Psaume 8), cité, dans la version des LXX, par Hé 2, 6-8, concernant le Christ.


RP (11.11.16)


samedi 20 juillet 2019

La Shoah et le Sacré





I) Racines idéologiques de la Shoah

On peut distinguer plusieurs temps principaux de l’antisémitisme, se superposant les uns aux autres en couches, sans s’annuler — et qui ont conduit à la Shoah :
1) l’antisémitisme remontant à l’Antiquité, à la racine de tous les autres, dénoncé dès le livre biblique de l’Exode, exécrant les juifs — inassimilables comme signes de l’Autre, ultimement du Tout Autre, radicalement dérangeant ;
2) l’anti-judaïsme de la chrétienté, qui ajoute à l’antisémitisme de l’Antiquité l’idée de substitution de l’Église à Israël, et plus tard l’accusation de déicide ;
3) l’antisémitisme de la modernité qui développe dès l’Espagne de l’Inquisition et qui justifie depuis l’ère des Lumières les thèses racialistes qui déboucheront sur l’antisémitisme raciste proprement dit — envisageant une inassimilabilité biologique des juifs.

(À quoi on pourrait ajouter :
4) l’anti-judaïsme de l’islam, faisant fonctionner l’idée de substitution sur le mode de la « dhimmitude » — valant d’ailleurs aussi contre les chrétiens qui eux non plus ne s’assimilent pas —, avec ses glissements (comme l’invention de signes distinctifs que reprendra la chrétienté puis le IIIe Reich) ;
5) l’antisémitisme antisioniste, particulièrement subtil, puisque devant éviter la dénonciation d’antisémitisme postérieure à la Shoah.)


II) Sacralisation

La Shoah, phénomène historique, a de ce fait des tenants historiques. Elle ne tombe pas du ciel. Les « trois couches » de l’antisémitisme européen que je viens de mentionner font partie de ce tissu historique, dans l’héritage duquel l’horreur qui a eu lieu a été rendue possible.

La couche la plus récente a mis en place le terreau vers le basculement dans l’innommable. Cette couche est dans l’idéologie qui s’est mise en place depuis le XVe siècle, initiant l’idée d’une « hiérarchie des "races" » (i.e. l'idéologie raciste, qui place toujours, invariablement, les « blancs » « en haut »), qui deviendra un des impensés de la philosophie des Lumières, hélas ! Rappeler et affirmer cela, notamment en parlant de la philosophie des Lumières, c’est heurter de front un tabou, mettre en cause un des anciens piliers les plus « sacrés » de la civilisation européenne et moderne.

Ce fondement idéologique est celui sur lequel, en parallèle avec, et après l’abolition de l’esclavage, s’établira le système colonial, reposant à son tour sur le même mythe de la « hiérarchie des "races" » et qui n’a alors pas été remis en question.

Or, c’est cette même mythologie qui fondera le nazisme, nazisme qui en importera les effets au cœur de l’Europe. Aimé Césaire l’a montré de façon très forte dans un passage remarquable de son Discours sur le colonialisme.

Le mépris des « races inférieures » y bascule en folie exterminatrice. Où la Shoah porte sa spécificité irréductible, radicalement irréductible, pas même comparable à l’horreur des déportations esclavagistes. Quelque chose d’unique a eu lieu, un basculement radical : la volonté et la mise en place des moyens de la destruction systématique et totale d’un peuple — désormais dévoilés : d'où l'importance symbolique de la date du 27 janvier 1945, celle de la découverte du camp d'Auschwitz au jour de sa libération. Cela n’avait pas eu lieu de telle sorte avant.

Cette irréductibilité relève de la métaphysique (on a parlé de mal absolu). Ce constat conduit hélas souvent à une dérive : celle qui va de l’irréductibilité métaphysique indubitable à l’idée qui y serait liée, d’inaccessibilité quasi-totale à l’investigation historique. Cela renvoie naturellement à la dimension sacrée — ce sacré inversé en forme de « plus jamais ça » qui est devenu un des fondements centraux de l’Europe — de l’abîme du mal dévoilé par la Shoah, quand aucun autre sacré ne tient plus. N’oublions pas que cela a obligé l’Europe à refonder la philosophie, et même la théologie : qui ne sait pas qu’il y a un autre concept de Dieu après Auschwitz, selon le titre du livre de Hans Jonas ?

C’est là que se glisse l’élément qui fonde les dérapages vers les débats sur l’idée d’une « concurrence des mémoires » : le sacré, et ce sacré-là aussi, a tendance à déborder sur l’histoire — on parle bien d’une autre façon de l’ « histoire sainte » — bloquant donc, ou mettant de… sacrés obstacles à l’investigation historique. Cela d’autant plus qu’on redoute à juste titre les pseudo-historiens qui, sous prétexte d’accessibilité à l’investigation historique, se font fort de nier les faits historiques et les sources qui les attestent : j’ai nommé le courant qui prétendant procéder à une révision de l’Histoire a été intitulé révisionniste, et n’est que négationniste.

Ce sacré nouveau, paradoxalement, n’exclut pas l’anti-sémitisme, puisqu’il crée une catégorie abstraite de juifs qui relègue les juifs réels qui n’y correspondent pas à la nudité de leur humanité — dont on risque en permanence de se venger puisqu’ils ne correspondent pas à l’abstraction sacrale qu’on voudrait projeter sur eux. Se met en place quelque chose qui ressemble à une sorte d’assomption de la Shoah dans une sphère j’allais dire « extra-terrestre », en ce sens que l’irréductibilité métaphysique rejoignant une indicibilité historique, on se rend incapable de déceler les racines qui ont conduit à cet abîme.

Or les racines immédiates sont bel et bien celles-là mêmes qui ont fondé idéologiquement l’esclavage moderne et la colonisation, à savoir le mythe de la « hiérarchie des "races" ». Il n’y a qu’à comparer, puisque c’est la même langue, le vocabulaire de l’Allemagne de la Shoah avec celui du 1er génocide reconnu du XXe siècle (depuis 2004 — avant c’était celui des Arméniens), celui des Hereros dans la colonie allemande de Namibie.

Ce mythe s’enracine dans la péninsule ibérique du XVe siècle, qui doutait de l’humanité des « Indiens » et se voyait autoriser (jusque par la voix du pape — Nicolas V) l’esclavage des noirs en fonction de la couleur de leur peau au moment où l’Inquisition « racialisait » l’anti-sémitisme (la limpieza de la sangre — la pureté du sang).

Où le révisionnisme aussi plonge ses racines dans un passé plus ancien que prévu.

Le mythe de la « hiérarchie des "races" » a été détruit en principe en 1945 avec l’abattement du nazisme, mais ses reliquats n’ont nullement disparu comme fondement métaphysique y compris de la civilisation des vainqueurs. Pensez que l’Afrique du Sud de l’apartheid est parmi les vainqueurs. Mais sans aller jusqu’à s’arrêter à ce cas extrême et trop facile, puisqu’il dédouane les autres, il n’est aucun des pays qui ait conservé des colonies après 1945, France incluse évidemment, qui n’ait conservé ce fondement de son Empire, fondement qui venait d’être abattu en Europe suite au dévoilement de son aboutissement innommable.

Nous voilà donc au cœur de la contradiction qui rend si complexes les crises euro-africaines : l’Europe a désormais comme fondement sacral essentiel ce « sacré » négatif, la Shoah, métaphysiquement irréductible, comme radical « plus jamais ça ». Or la Shoah est l’aboutissement, basculement en mal absolu, d’une idéologie qui est au cœur d’un des piliers, et même du pilier essentiel — ce fondement sacral antérieur, la pensée des Lumières — de l’universalisme européen, et particulièrement français.

Nous voilà donc avec un « plus jamais ça » comme notre « nouvelle » sacralité fondatrice !


III) Purgation

Sur cette base, on glisse à un phénomène de nouvelle inquisition : poursuivre quiconque aurait attenté ou serait soupçonné d’avoir attenté à ce sacré-là, à seule fin de garantir la propre pureté de la société inquisitrice !

Je prendrai l’exemple de l’attaque post-mortem du philosophe Cioran. On a découvert qu’il avait un passé fasciste. Qu’importe qu’il ait exécré ce passé dans toute son œuvre française, qu’importe que son œuvre française soit même bâtie contre ce passé…

Cioran mort est désormais suspect. Se met alors en place une façon, contre ce Cioran post mortem, de persister dans la suspicion sur ce qui serait une perpétuation voilée de son passé. Et pour certains peut-être de se prévenir ainsi eux-mêmes en contrepartie de toute potentielle mauvaise fréquentation. Chose d'autant remarquable que c'est précisément cette volonté d'occultation quasi totale d'un fondement repoussoir qui fait que la révélation post mortem ne grève nullement la lecture de Cioran.

Au contraire, comme le montrait déjà en 1996 le texte édité par A. Finkielkraut dans Le Messager européen, Cioran dès la fin des années 1940 ou le début des années 1950, se reniant catégoriquement — ce reniement fût-il grevé d'omissions —, fonde son œuvre ultérieure contre ce en quoi il refuse de se reconnaître. C'est son livre La Tentation d'exister qui, en 1956, signe littérairement avec le plus de rigueur son opposition à ce qu'il fut, « pensant contre soi » son abjection de ce qu'il fut, et notamment de ce qui fut son antisémitisme. C'est La Tentation d'exister qui donne ce texte « sur les juifs » rejetant la haine qu'il leur voua, cette haine qui fut telle qu'il n'ose même plus avouer à quel point elle exista. Rétrospection honteuse, exempte des déclamations complaisantes possibles encore seulement sur des fautes assumables, plutôt que perpétuation d'un antisémitisme, qu'absent ici du propos de Cioran, on chercherait volontiers dans quelque ambiguïté, dans quelque recoin inconscient le retenant encore de se renier. Ou en suspectant cette confession honteuse de motifs uniquement opportunistes en un temps où le fascisme n'est plus de mise. L'admirateur des cathares — qui n'étaient pas fascistes ! — qu’est Cioran est alors à son tour victime, comme un étrange marrane ! d'inquisiteurs vigilants sur la pureté de sa conversion. Certes en ce qui le concerne la faute passée est réelle et grave. Raison de plus pour que l'on guette le relaps. Ce faisant, on se purge soi-même ! — sauf de la tentation de la fabrication délatrice de suspects à laquelle incitent en tout temps les inquisiteurs.


IV) Instrumentalisation

Si l’exécration d’un suspect peut valoir purgation de quiconque sacrifie à l’esprit d’inquisition contre ledit suspect, le pas est aisément franchi vers l’instrumentalisation de la Shoah pour discréditer un ennemi ou simplement un adversaire politique ou intellectuel. La foule des anonymes, campée sur cette nouvelle sacralité, fera corps contre l’adversaire désigné en proie pour avoir touché au sacré non dévoilé…

La chose peut servir dans les domaines les plus inattendus : quel meilleur moyen de discréditer un adversaire que de le faire soupçonner de toucher le « sacré », et de le disqualifier ainsi en scellant son supposé discrédit dans celui, pire que tout autre puisque moral : attenter à la Shoah !

Or la mise en sacralité de la Shoah accentue en permanence ce risque. Pour une raison simple : ce qui est placé, puis cantonné, dans le domaine du sacré, glisse par là-même à un rapprochement avec les mythes. La mise en sacralisation de la Shoah contribue ainsi à sa mise hors l’histoire, et donc conforte le révisionnisme. Sous la forme de la question insidieuse ainsi induite : un tel événement, d’ordre métaphysique, a-t-il pu avoir lieu dans l’histoire ?

Une telle question rejoint le malaise de quiconque se sent visé par ce fait insupportable : les bourreaux sont faits de la même humanité que moi. Et ici apparaît tout l’ « intérêt » de cantonner la Shoah au sacré, si proche voisin du mythe. Les auteurs de la Shoah rejoignent ainsi les monstres des mythes et nous en deviennent d’autant étrangers. Et au fond, eux-mêmes, comme monstres, sont-ils autre chose que des projections de nos cauchemars ?

Et pendant ce temps, dans l’histoire non-sacrée, dans l’histoire profane, la menace réelle persiste, reprend et s’accentue, ne pouvant avoir aucun rapport avec ce que l’on a sorti de l’histoire — malgré le fait que des survivants, toujours parmi nous, se souviennent bel et bien !

Une menace qui passe aisément par la manipulation de ce qui glisse au sacré, si proche du mythe…

<div style="text-align: justify;">Si l&#8217;exécration d&#8217;un suspect peut valoir purgation de quiconque sacrifie à l&#8217;esprit d&#8217;inquisition contre ledit suspect, le pas est aisément franchi vers l&#8217;instrumentalisation de la Shoah pour discréditer un ennemi ou simplement un adversaire politique ou intellectuel. La foule des anonymes, campée sur cette nouvelle sacralité, fera corps contre l&#8217;adversaire désigné en proie pour avoir touché au sacré non dévoilé.</div><br /> <div style="text-align: justify;">Pour avoir simplement &#171; touché &#187; le &#171; sacré &#187; !&#8230;</div><br /> <div style="text-align: justify;">La chose peut servir dans les domaines les plus inattendus. Je donnerai comme exemple, un incident vécu suite à un débat sur l&#8217;histoire des cathares (aucun rapport avec la Shoah, on le voit !). Le débat tournait autour de l&#8217;application aux études cathares de la méthode dite &#171; déconstructionniste &#187;, revendiquée par les &#171; révisionnismes &#187; (au sens large) historiens en général. Faurisson ayant été mentionné (forcément dans un débat parlant de révisionnisme) j&#8217;intervenais en mettant en garde contre un des risques du rapprochement de l&#8217;usage du &#171; déconstrutionnisme &#187; dans les études cathares avec le révisionnisme concernant le génocide des juifs : attention, &#171; grâce à Dieu les juifs sont toujours là, les cathares, ce n&#8217;est pas le cas : on ne risque pas de les persécuter à nouveau &#187; (<a href="http://rolpoup.hautetfort.com/archive/2005/12/02/les-cathares-devant-l-histoire.html" target="_blank"><em>Les cathares devant l&#8217;histoire</em></a>, p. 99). Pas question directement de la Shoah ici, mais mise en garde contre ce révisionnisme auquel on ne peut que penser en nommant Faurisson : le négationnisme du génocide nazi &#8212; compte de tenu de l&#8217;enjeu : un risque permanent de voir réitérer, sous une forme ou sous une autre, l&#8217;horreur passée, en la relativisant.</div><br /> <div style="text-align: justify;">Quelle ne sera pas ma surprise de découvrir, dans une attaque du livre par un tenant de la thèse &#171;&nbsp;déconstructionniste &#187; appliquée aux études cathares, une reprise de mon propos, me faisant dire exactement le contraire de ce que je disais : je ferais &#171; explicitement le rapprochement [concernant la démarche à propos du catharisme dite "déconstructionniste"] avec la négation du génocide des juifs &#187; (<em>sic</em>&nbsp;!)&#8230;</div><br /> <div style="text-align: justify;">L&#8217;attaque, intitulée &#171; Les "cathares" une histoire qui blesse &#187; est publiée dans le magazine <em>Midi Pyrénées Patrimoine</em>, n&#176;3, sous la signature de Julien Théry, un jeune historien, que je n'avais pas cité mais qui semble s&#8217;être senti visé par les débats ! Et voilà donc qu&#8217;il &#171; contre-attaque &#187; en cherchant le meilleur moyen de discréditer ses adversaires historiens (cf. les droits de réponse publiés par <a href="http://rolpoup.files.wordpress.com/2012/08/cathares-histoire-droit-de-reponse-mpp-n-4.pdf" target="_blank"><em>Midi Pyrénées Patrimoine</em>, n&#176;4</a> - et <a href="http://rolpoup.files.wordpress.com/2012/08/a-midi-pyrenees-patrimoine-a-propos-de-larticle-de-j-thery.pdf" target="_blank">mon droit de réponse <em>in extenso</em></a> ainsi que celui adressé <a href="http://rolpoup.files.wordpress.com/2012/08/les-cathares-et-les-blessures-de-lhistoire-a-hal-shs.pdf" target="_blank">au site Hal-shs</a>). Quel moyen plus efficace que de les accuser de porter atteinte à ce qu&#8217;il y a d&#8217;intouchable dans la Shoah. Et comme il ne trouve pas ce rapprochement dans le livre incriminé, il va le chercher &#8212; au prix de quel contresens ! &#8212;, dans ma mise en garde contre ce rapprochement ! Et Julien Théry d&#8217;&#8230; &#171;&nbsp;étayer &#187; &#8212; si l&#8217;on peut dire &#8212; sa lecture en contresens de mon avertissement contre la mise en équivalence des révisionnismes (p. 99), par un autre contresens ! Il ouvre trois guillemets pour réarranger six mots de <a href="http://rolpoup1.blogspot.fr/2012/07/points-de-repere-dune-histoire-des.html" target="_blank">mon intervention d'introduction</a> qui n&#8217;avait aucun rapport avec le propos de la p. 99 : je parlais alors, à la p. 70, des anciens textes qui faisaient l&#8217; &#171;&nbsp;apologie non pas de la secte persécutée, mais de ses bourreaux. &#187; Aucun rapport, même lointain, avec la Shoah !</div><br /> <div style="text-align: justify;">Quel meilleur moyen de discréditer une école adverse (ici, celle des historiens m&#8217;ayant invité à participer à leur colloque) que de la soupçonner de toucher le &#171; sacré &#187; ! C&#8217;est ainsi que M. Théry tire de son attaque l&#8217;exclamation suivante : &#171; faut-il que les défenseurs du "catharisme" se sentent aux abois pour en arriver à de pareilles extrémités !&#8230; &#187;. Où, ayant qualifié ses collègues historiens de &#171; défenseurs du "catharisme" &#187;, c&#8217;est-à-dire leur déniant l&#8217;objectivité dont lui ferait preuve, il donne l&#8217;estocade en scellant ce discrédit dans celui, bien pire puisque moral : attenter à la Shoah !</div><br /> <div style="text-align: justify;">Que dire alors de l&#8217;usage de la Shoah dans des domaines où les enjeux sont autrement sérieux et périlleux que les querelles dans les milieux historiens.</div><br /> <div style="text-align: justify;">Plus loin dans <a href="http://rolpoup1.blogspot.fr/2012/07/de-la-jerusalem-celeste-babylone.html" target="_blank">le même livre (p. 441)</a>, j&#8217;évoque le &#171; cortège macabre débouchant sur le XXe siècle de l'horreur et du silence glacial qui pèse sur des déserts infernaux. Auschwitz, symbole définitif, après lequel la théologie ne sait plus que boiter. Symbole définitif au point qu'il n'a pas même la force d'être leçon définitive. Le goulag y a survécu, puis d'autres génocides. &#187;</div><br /> <div style="text-align: justify;">Voilà le véritable risque que porte le révisionnisme appliqué au génocide des juifs, à la Shoah.</div><br /> <div style="text-align: justify;">Or la mise en sacralité de la Shoah accentue en permanence ce risque. Pour une raison simple : ce qui est placé, puis cantonné, dans le domaine du sacré, glisse par là-même à un rapprochement avec les mythes. La mise en sacralisation de la Shoah contribue ainsi à sa mise hors l&#8217;histoire, et donc conforte le révisionnisme. Sous la forme de la question insidieuse ainsi induite : un tel événement, d&#8217;ordre métaphysique, a-t-il pu avoir lieu dans l&#8217;histoire ?</div><br /> <div style="text-align: justify;">Une telle question rejoint le malaise de quiconque se sent visé par ce fait insupportable : les bourreaux sont faits de la même humanité que moi. Et ici apparaît tout l&#8217; &#171; intérêt &#187; de cantonner la Shoah au sacré, si proche voisin du mythe. Les auteurs de la Shoah rejoignent ainsi les monstres des mythes et nous en deviennent d&#8217;autant étrangers. Et au fond, eux-mêmes, comme monstres, sont-ils autre chose que des projections de nos cauchemars ?</div><br /> <div style="text-align: justify;">Et pendant ce temps, dans l&#8217;histoire non-sacrée, dans l&#8217;histoire profane, la menace réelle persiste, reprend et s&#8217;accentue, ne pouvant avoir aucun rapport avec ce que l&#8217;on a sorti de l&#8217;histoire &#8212; malgré le fait que des survivants, toujours parmi nous, se souviennent bel et bien !</div><br /> <div style="text-align: justify;">Une menace qui passe aisément par la manipulation de ce qui glisse au sacré, si proche du mythe&#8230;</div><div style="text-align: justify;"><div style="text-align: -webkit-auto;"><br /> </div></div>
V) Manipulation

Je citerai le cas du Président iranien Ahmadinejad, typique comme quintessence du passage de l’instrumentalisation à la manipulation.

Cela pour cette raison qu’Ahmadinejad a parfaitement compris que la Shoah a commencé à jouer ce rôle sacral pour les Européens. C’est cette compréhension qui est la sienne qui explique les éléments de sa manipulation, qui sans cela sont contradictoires…

Voilà que des journaux européens ont publié des caricatures de Mahomet, provoquant dans le monde musulman des réactions qualifiées d’irrationnelles. La qualification, connotée péjorativement dans le monde occidental qui s’y auto-satisfait ainsi de sa rationalité — la qualification est cependant exacte : irrationnelles, les réactions montrent qu’on a touché à ce qui pour le monde musulman relève du sacré.

Pour le Président iranien, cela ne fait aucun doute : on a touché au sacré. Quelle sera donc sa contre-attaque ? S’en prendre au sacré occidental. Mais quel est-il ce « sacré » ? Qu’est ce que l’on ne touche pas depuis que tout autre sacré a disparu ? Ce sur quoi Ahmadinejad va appuyer en mettant en place son concours de caricatures de la Shoah !

Où les contradictions d’Ahmadinejad s’avèrent n’en être pas ! Comment se concilient son négationnisme et son discours voulant que l’on eût dû créer l’État d’Israël en Europe en compensation de la Shoah comme crime européen ? La Shoah a-t-elle eu lieu en Europe ou est-elle imaginaire ?

La résolution de cette contradiction est en ce que la Shoah ne l’intéresse pas comme réalité historique ! Mais en tant que participant pour les Européens d’un domaine inaccessible — ce qui s’apparente fort à la sacralité du prophète caricaturé.

Reléguée ainsi hors du domaine historique, la Shoah peut à la fois être contestée (comme on conteste une idée), utilisée (comme on utilise une idée), etc. Dans un cas comme dans l’autre, cela n’a plus rien à voir avec l’histoire, mais relève de la seule métaphysique : on est dès lors, pour Ahmadinejad, dans un conflit des sacralités, dans un conflit des fondements imaginaux des civilisations.

Où, sur cette base il peut mettre en service ces autres éléments de l’antijudaïsme dans le monde musulman, que j’ai cités en entrée : outre l’antisémitisme remontant à l’Antiquité, à la racine de tous les autres, dénoncé dès le livre biblique de l’Exode, exécrant les juifs — inassimilables comme signes de l’Autre ; 1) l’anti-judaïsme qui dans l’islam, fait fonctionner l’idée (auparavant chrétienne) de substitution sur le mode de la « dhimmitude » ; 2) l’antisémitisme antisioniste, particulièrement subtil, puisque devant éviter la dénonciation d’antisémitisme postérieure à la Shoah.

Avec ce deuxième pilier, il a un point d’appui au cœur même de l’Occident, Occident d’autant plus fragilisé qu’il a lui-même relégué la Shoah dans le « sacré », autant dire dans une forme du mythe, ce qu’Ahmadinejad manipule à merveille ; accentuant par là-même la tentation révisionniste déjà prégnante par le fait que ce récent basculement dans le mal radical n’est pas sorti de l’incompréhension, ayant laissé pantoise l’Europe entière…

… Où il s’agit de se regarder en face : oui cela a eu lieu dans le réel, cela a été le fait d’hommes comme nous ; cela a été possible parce que le sacré avait été évacué du cœur de la pensée qui a commis cela — à savoir : plus d’image de Dieu en l’homme, plus de dignité infinie en l’homme, plus de ce mystère sacré au cœur et à la pointe de la Création divine…




mercredi 19 juin 2019

Après Pentecôte





2000 ans après la Pentecôte du récit des Actes des Apôtres, nous sommes toujours dans la période qui a suivi l’événement ; où en quelque sorte, l'étape ultime de la Création se met en place. Le jour s'approche de l’entrée de la Création dans le « Shabbath de Dieu », le jour de l'apaisement qu'appellent les prières du peuple de Dieu dans la liturgie divine dans laquelle s'inscrit aussi la première Église (Actes 2, 42). Invitation à emplir nos repos du signe du septième jour de la Création !

En se retirant, ultime humilité à l'image de Dieu, le Christ, Dieu créant le monde, nous laisse la place pour qu'en nous retirant à notre tour, nous devenions, par l'Esprit, par son souffle mystérieux, ce que nous sommes de façon cachée. Non pas ce que nous projetons de nous-mêmes, non pas ce que nous croyons être en nous situant dans le regard des autres. Devenir ce que nous sommes en Dieu qui s'est retiré pour que nous puissions être, par le Christ qui s’est retiré pour nous faire advenir dans la liberté de l’Esprit saint, suppose que nous nous retirions à notre tour de tout ce que nous avons pris l'habitude de croire de nous-mêmes.

L'Esprit de Dieu est celui qui insuffle en nous la liberté de n'être rien de ce dont nous aurions la maîtrise, de ne plus rechercher ce que nos habitudes nous ont rendu désirable.


RP, PO / QdN été 2019


lundi 10 juin 2019

Esquisse d’une généalogie des idéologies de la substitution





« Hier soir à l'église des Billettes, la Passion selon saint Jean. On lit avant l’Évangile de Jean où, tout au moins à partir de l’arrestation de Jésus, on n'entend qu'une diatribe contre les Juifs. L'antisémitisme chrétien est le plus virulent de tous, car le plus profond et le plus ancien. On se demande comment on peut lire des textes pareils en public. » (Emil Cioran, Cahiers 1957-1972 [10 mars 1965], Paris, Gallimard, 1977, p. 269)

La Passion selon saint Jean — quoi de plus chrétien (Bach !), quoi de plus innocent que cette superbe œuvre musicale et le texte évangélique qui la fonde ? Qui de plus pertinent que Cioran pour relever le problème, lui dont le passé antisémite, passé qu’il hait et exècre dorénavant, fait un témoin particulièrement pertinent d’un passé collectif atroce, antisémite, d’un antisémitisme aux racines bien antérieures au christianisme, mais qui s’est évidemment nourri de l’anti-judaïsme séculaire du christianisme (pas plus que Cioran, nul n’a à pavoiser !). Cioran fait cette remarque en 1965 : vingt ans après 1945, et on n’a évidemment pas cessé depuis : on lit toujours Jean en public ! Ce qui scandalise Cioran est la simple lecture de la passion telle qu’on la trouve en Jean, Évangile de l’amour ! Voilà qui pose, comme une entrée redoutable, la question de notre lecture du Nouveau Testament.

D’où cette esquisse d’une généalogie des idéologies de la substitution, en premier lieu théologies de la substitution, à commencer par ce problème chrétien parlant du judaïsme et des juifs, et prétendant qu’Église et christianisme auraient été substitués à Israël. Cela présenté en quelques chapitres classiques — posant au long du développement quelques possibilités alternatives. Quatre premiers points permettront d'entrer dans la question : autour de la mort de Jésus, Paul, controverses autour de la Loi dans le Nouveau Testament, dérives ultérieures ; avant d'en venir dans une deuxième partie aux questions modernes et contemporaines.

* * *


Autour de la mort de Jésus. Juifs et Judéens

Pour enchaîner sur la remarque de Cioran citée ci-dessus — « les Juifs » sont-ils en cause dans la crucifixion de Jésus ? L’idée est récurrente, mais tout simplement anachronique ! posant entre autres la question de la traduction de la compréhension des termes, du vocabulaire employé. Les évangiles réfèrent à une situation où il n’y a que des juifs, et pas encore de « chrétiens », ni par conséquent de polémique judéo-chrétienne, quelle que soit la date que l’on veuille donner à la rédaction des textes. Quelque reflet qu’on veuille trouver dans les évangiles d’une polémique ultérieure, consécutive à telle étape d’une rupture, il n’y a alors pas de « chrétiens » ! L’ « Église chrétienne », qui naîtra plus tard, cessera d’être essentiellement juive seulement après la rédaction du Nouveau Testament, dans un lent processus qui trouve un point d’orgue dans la conversion de l’Empire romain. A fortiori n’y a-t-il pas de chrétiens au temps du ministère de Jésus, où, dans un pays occupé par les Romains, il y a des juifs d’obédiences diverses, souvent divergentes ; et de régions diverses. Dans ce cadre-là, un des contentieux est celui qui ressort des tensions entre Judée et Galilée ; qui qualifient souvent la tension entre les disciples juifs du juif Jésus et les courants plus « officiels » de la foi juive d’alors, sous sa forme centrée en Judée. Or, le même mot dans le grec du Nouveau Testament désigne à la fois les « juifs » en général et les « Judéens » en particulier (« ioudaioi »). En contexte juif de cette région allant du sud de la province romaine de Syrie à la Judée en passant par Galilée, Décapole, Samarie, comme c’est le cas dans les évangiles, quand on veut désigner spécifiquement tel ou tel courant juif particulier, de telle ou telle obédience, géographique ou théologique, on ne peut évidemment pas l’appeler « les juifs » (encore une fois ils le sont tous : cela ne signifierait donc rien). Le terme « ioudaioi » est en revanche naturellement utilisé dans ce contexte pour désigner les Judéens, les habitants de la Judée, afin de les distinguer des Galiléens (et les Galiléens, disciples de Jésus ou pas, sont juifs comme les autres) — ou des Samaritains, de ceux de la Décapole, etc. Ce n’est que dans la diaspora que le lieu référentiel central des juifs en général, la Judée, avec Jérusalem pour capitale, en vient à prendre un sens plus global, et que « ioudaioi » reçoit la signification qu’on lui connaît. Chaque mise en cause évangélique des « ioudaioi » se situe de fait dans le cadre des polémiques interrégionales de la future Syrie-Palestine romaine, et en aucun cas dans le cadre d’une polémique entre deux religions — dont la seconde n’existe pas ! Les tensions autour de Jésus et de ses disciples sont de l’ordre des tensions avec le pouvoir : Rome ultimement, et médiatement le lieu de son pouvoir, exercé directement (Pilate) ou indirectement (les Hérodiens et les autorités, sadducéennes, du Temple) ; dans tous les cas, évoquant le cœur du pouvoir, la Judée. Ce faisant le Nouveau Testament est tout simplement dans la ligne des anciens prophètes juifs, qui n’étaient pas toujours tendres avec le centre du pouvoir. Ainsi, dans les évangiles, la mise en cause des « ioudaioi » par un groupe d’origine galiléenne est tout simplement la mise en cause du pouvoir romano-sadducéen et de ses émules. Et il en est clairement de même, concernant les persécutions des chrétiens et la mort du Christ, dans la première épître aux Thessaloniciens, avec ce texte aux échos d’autant plus terribles qu’on ne fait pas cette distinction régionale, mais qui s’explique plus aisément si on la perçoit : 1 Thess 2, 14 : « vous avez imité les Églises de Dieu qui sont en Judée, dans le Christ Jésus, puisque vous aussi avez souffert, de vos propres compatriotes [Thessaloniciens], ce qu’elles ont souffert de la part des Judéens », et non pas, évidemment des juifs en général ! Les propos pour le moins virulents de Paul à l’encontre des Judéens ne sont propres à nourrir la théorie bien ultérieure du déicide qu’en confondant Judéens et juifs, que précisément Paul distingue ! (Cf. les versets, qui suivent, v. 15 et 16 de 1 Thess 2.)


Paul

Dans la perspective eschatologique qui fonde la mission de Paul (selon sa conviction que le règne de Dieu concernant toutes les nations est advenu avec la résurrection du Christ), toutes les nations sont appelées sans qu’elles n’aient à devenir autre que ce qu’elles sont quant à leur identité propre ; ce face à quoi il est connu que l’opposition à Paul vient de Judée. Mais pas plus que les nations/ethné/goïm n’ont, selon Paul, à devenir juives quant à leur identité rituelle, les juifs, dont l’identité vocationnelle est fondée sur la Loi (selon le terme grec Nomos par lequel est traduit l’hébreu Torah) qui porte cette promesse eschatologique que Paul considère comme advenue, n’ont à devenir non-juifs ! D’où l’importance de se garder de l’habitude de comprendre Paul comme condamnant la loi de Moïse ! Ce n’est pas la loi biblique, loi de liberté, qui rend esclave (cf. Ga 4) ! Ce n’est pas la Loi (Nomos) en tant que telle qui est mise en cause par la croix, mais le fait que, non observée, elle n’a pas pu empêcher de laisser crucifier un juste : personne n’est au niveau des exigences de la Loi : cf. Ro 7, 12-14 : « La loi est sainte, et le commandement est saint, juste et bon […] mais moi, je suis charnel, vendu au péché. » C’est, selon l’Apôtre, conditionner l’entrée des nations dans le règne qui vient à la dimension identitaire fondée sur la Loi (Nomos) qui fait problème. L’aspect initial de cette identité étant la circoncision, Paul, à l’encontre de ses adversaires qui insistent pour que les ethné/goïm l’adoptent, tient à les laisser rester ce qu’ils sont. Rien de plus. La dimension morale universelle de la Loi (Nomos) est reprise sans problème par Paul, avec son cœur reçu dans le judaïsme : « tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Ga 5, 14 / Lv 19, 18), et ses développements (Ga 5, 15-23).

Si pour Paul, il est illégitime d’exiger des ethné qu’elles cessent d’être ce qu’elles sont en devenant juives parce que croyant en Jésus, il l’est tout autant de délégitimer la Torah, qui rendrait « esclave », pour conduire les juifs à cesser de l’être, ou au mieux à considérer le respect des règles de la Torah en ses aspects vocationnels identitaires comme une concession aux « frères faibles », dans une lecture en contresens des conseils de Paul (alternative à l’attitude double qu’il reproche à Pierre — cf. Ga 2), développés en Romains 14 et 1 Co 8 & 10., dans la ligne de la décision d’Actes 15, 19-21 requérant que les ethné s’en tiennent, assez classiquement, à la loi noachide.


Les pharisiens, Jésus et ses disciples, la fidélité juive

Pour Paul, non plus que pour les évangiles, il n’est devenu superflu de respecter le rituel mosaïque !… comme on l’induit souvent à l’appui d’une précision mal lue d’un verset de Marc, ch. 7 v. 19, précision par ailleurs inexistante dans les plus anciens manuscrits, faisant dire à Jésus qu’ « il déclarait purs tous les aliments » (sic !), témoin d’un précoce glissement outrepassant la fidélité juive de Jésus — sans compter que littéralement en grec, ce n'est pas Jésus, mais les latrines qui purifient les aliments ! Oubli de la fidélité juive de Jésus relevant d’un paulinisme mal compris, oubliant que pour l’Apôtre le rituel mosaïque concerne les juifs — comme vocation « sacerdotale » (cf. Exode 19, 5-6) ; valant jusqu’à la fin du temps, selon Jésus (Matthieu 5, 18).

Maïmonide donne un éclairage indispensable sur ce texte de Marc : « La pureté des habits et du corps, écrit-il, en se lavant et en enlevant la sueur et la saleté constitue aussi une des raisons de la loi, mais si c’est lié avec la pureté des actes, et avec un cœur libéré des principes inférieurs et des mauvaises habitudes. Il serait extrêmement mal pour quelqu’un de s’efforcer de laver son apparence extérieure en se lavant et en nettoyant ses vêtements tout en étant voluptueux et sans retenue dans les aliments et la luxure… Ils paraissent propres à l’extérieur mais leurs cœurs se soumettent à leurs désirs et à la jouissance corporelle, et ceci est contraire à l’Esprit de la Torah. Car l’objectif principal de la Torah est [d’enseigner à l’homme] de diminuer ses désirs, et de laver son apparence extérieure après qu’il a purifié son cœur. Ceux qui lavent leurs corps et nettoient leurs vêtements tandis qu’ils restent sales de leurs mauvaises actions et [de leurs mauvais] principes, sont décrits par Shlomo (Salomon) comme : ‘une génération pure à ses propres yeux et qui n’est pas lavée de son ordure une génération,… que ses yeux sont hautains, et ses paupières élevées !’ (Proverbes 20, 12-13) » (Maïmonide, Guide des égarés, XXXIII). Bref, pour Maïmonide, ce serait hypocrisie ! Où il apparaît que les invectives évangéliques parlant de « pharisiens hypocrites » relèvent d’une polémique interne à une même famille, dont la vigueur même est indicative que, comme plus tard Maïmonide, Jésus se réclame ipso facto de ladite famille !

C’est ce type de contresens séculaires, adoptés aussi par Luther, qui ont conduit ce dernier, malgré sa large ouverture initiale envers les juifs, à son attitude hostile finale. Luther était tout prêt à accepter, pensait-il, que les juifs restent juifs… à condition qu’ils reconnaissent Jésus avec tout ce que cela supposait pour lui (et avec lui tous les prédécesseurs antiques et médiévaux avec nombre de successeurs jusqu’aujourd’hui) en termes de relativisation de Torah, perçue (dans un autre contresens) comme « ombre des biens »… « actuels » en christianisme ! Quand il s’agit dans le Nouveau Testament d’ « ombre des biens à venir » (Colossiens 2, 17 ; Hébreux 10, 1) — toujours à venir — d’un Règne de Dieu toujours attendu (pour les uns comme pour les autres). Ce contresens-là est un des points d’origine, dès les tous premiers siècles de l’Église, de la théologie de la substitution. Ce contresens postulant le « dépassement » de la Loi implique a contrario, par fidélité, le légitime non possumus juif.

Car il s’agit de considérer la non-conversion d’Israël au christianisme comme fidélité à l’alliance dont le garant est Dieu qui s’y est engagé — donnerait-on des noms hébraïques, comme « messianisme », à une telle conversion ; et quelle que soit par ailleurs la possibilité légitime des changements de religions, dans tel sens ou tel autre.


Accentuation d’une dérive

Jusqu’à tout récemment, et c’est parfois encore le cas, pour des raisons dont on trouve au départ les contresens mentionnés ci-dessus, des chrétiens se sont inscrits dans l’idée que ceux des juifs de l’époque de l’Église primitive — et leurs successeurs et/ou descendants — qui n’ont pas rejoint le christianisme naissant l’ont fait par infidélité (cette idée devenue commune était même entrée dans une prière catholique du vendredi saint ! heureusement abandonnée depuis Vatican II).

La réalité est inverse : la fidélité juive est fidélité à l’observance des mitsvoth de la Torah. C’est aussi ce qu’en dit Jésus. Il se trouve que très vite, l’Église primitive, du fait de sa fidélité à elle, fidélité en l’occurrence à l’envoi aux nations, a vu basculer sa démographie vers une majorité de chrétiens d’origine non-juive, entraînant ipso facto un abandon (perçu tel par les juifs) de l’observance de la Torah — cela très vite via l’ignorance de recommandations comme celles d’Actes 15, 19-21 ou de Paul aux Corinthiens et aux Romains (1 Co 8 & 10 et Ro 14) de s’en tenir, concernant les nations, à la loi noachide.

Une vraie fidélité juive, conforme à ce qu’en disait Jésus, à l’alliance et au Dieu qui en est le garant, a donc très vite débouché sur ce non possumus juif par rapport au christianisme désormais « païen » quant à l’observance de la loi (Nomos). Or il est clair que l’histoire a vu très vite dépasser la problématique d’un Paul, juif de pratique avant comme après ce qui est donné par les Actes des Apôtres comme moment du chemin de Damas, pour Paul rencontre du Ressuscité, pour déboucher sur un changement de religion consistant à renier la précédente, ce que n’a pas fait Paul ! Après le non possumus juif d’un tel reniement, apparu très vite, deux vocations se sont dégagées très tôt, phénomène dont Paul estime déjà qu’il correspond à un « mystère », concernant le plan de Dieu pour le salut du monde (Ro 9-11). Dès le Nouveau Testament, donc. Paul aux Romains mais aussi Jésus (notamment Mt 5, 17-19) : est-ce les chrétiens, alors que le ciel et la terre ne sont toujours pas passés, qui s’efforcent de tenir la fidélité au moindre des plus petits commandements de la Torah ? Or c’est bien de la rédemption du monde qu’il est question dans l’espérance du Royaume, où se dessinent donc ces deux vocations mystérieuses, indépendamment de ce qu’il en est du salut individuel, souci chrétien, autre mystère, intime celui-là, de l’ordre de la relation intime entre Dieu et l’âme.

Ici aussi, quant à la relation intime de l’individu avec Dieu, comme dans l’alliance en vue de la rédemption du monde, il est question de primauté de la grâce, primauté même sur la foi — ce qui, si on l’ignore, débouche jusque sur des traductions dépassant le texte. Ainsi d’Éphésiens 2, 8 : « c’est par la grâce que vous êtes sauvés », à quoi les traductions courantes du reste du verset rajoutent « par le moyen » (de la foi), qui n’est pas dans le grec. Une bonne lecture serait : « c’est par la grâce que vous êtes sauvés par la foi » (cela souligné encore par la fin du verset : c’est un don de Dieu, ne venant pas de vous !). Ainsi lu, conformément au grec, il apparaît que la foi-même qui permet aux Éphésiens, païens, de bénéficier des fruits de l’antique alliance de grâce scellée déjà avec Abraham, est elle-même un fruit de la grâce, plutôt qu’une sorte de conditionnement, comme « le moyen », de la grâce gratuite de Dieu. Bref, quant au salut individuel des âmes, souci chrétien qui se distingue du plan divin de salut du monde, la grâce prime aussi, dans un mystère intime que nul ne connaît sinon Dieu et l’âme qui met sa foi en lui.

La confusion des deux plans (salut du monde et relation intime avec Dieu) a débouché, y compris dans le protestantisme, en ses mouvances les plus christocentriques héritées de Luther, sur ce qui, à l’égard d’Israël, relève du péché (le plus souvent inconscient) : juger les juifs infidèles tant qu’ils ne se convertissent pas à Jésus (c’est la position de Luther qui le fait déboucher sur ses insupportables extrémités), ce qui revient à délégitimer leur fidélité à la Torah. Toute la Torah, dans laquelle est donné un premier déploiement du Décalogue — dont le christianisme s'est fait, après la Bible grecque des LXX, le véhicule universel.

* * *

Héritage de la Torah

Le Décalogue et les déclarations des Droits de l’Homme. Façons de « plus jamais ça »

Le Décalogue. « Décalogue » : le mot, on le sait, signifie « dix paroles ». Avec comme première parole : « Je suis le Seigneur ton Dieu qui t’ai libéré de l’esclavage ». Dieu donne la liberté au peuple qu’il s’est allié. La liberté est donnée après la captivité. Elle met fin à une situation devenue insupportable, l’esclavage. La loi qui accompagne ce don de la liberté a pour fonction d’éviter au peuple de retomber dans l’esclavage ou toute autre situation catastrophique. La liberté est garantie par le fait que la loi est donnée comme n’ayant pas d’auteur humain, pas de pouvoir humain qui en serait la source, comme celui qui vient de s’avérer esclavagiste.

La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789. Le peuple français connaissait une situation d’oppression et d’arbitraire sous une royauté absolue. En 1789, la situation devient insupportable. Un sursaut y met fin. Pour garantir la liberté reçue, une loi est proclamée, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Proclamée « sous les auspices de l’Être suprême », elle est présentée sur l’image de tables semblables à celles qui représentent le Décalogue. Ce n’est pas par hasard : don de liberté, suivi d’une loi pour que l’acquis ne se perde pas. Là encore « sous les auspices de l’Être suprême » contre tout arbitraire.

La Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1948. L’Europe, et, à travers elle, le monde, ont failli s’autodétruire. On a tenté d’exterminer un peuple. Le chaos semble avoir atteint un point de non-retour. Mais dans un sursaut, le monde reçoit à nouveau la liberté. Une loi est proclamée, une nouvelle déclaration de droits humains, universelle — c’est à dire valable pour tous les êtres humains. Même modèle dans que dans les deux cas précédents : chaos - libération - loi. Avec des éléments nouveaux soulignés face à de nouvelles menaces. Ici le refus du racisme, et le refus de l’oppression des femmes.

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Où un « sacré » nouveau, un droit qui relève du sacré, en l’occurrence indépassable comme instance ultime, s’ancre dans le refus de ce qui ne doit plus advenir, dans la répulsion à l’égard d’un passé insupportable.

Le sacré, que le religieux investit, dépasse le religieux. Confondre le religieux qui civilise le sacré, et le sacré qui le précède, le suit, et le déborde, c’est se condamner à ne pas percevoir notre propre sacré, moteur de nos actes et de nos conceptions du monde, de nos idées de ce qui est acceptable et de ce qui ne l’est pas… ou ne l’est plus : « plus jamais ça »… La question se pose de savoir quel nom nouveau a emprunté la nouvelle sacralité, qui peut donc aller jusqu’à ne même plus se reconnaître sous le nom de « sacré »…

Le sacré finit par s’assimiler à un avenir meilleur, en répulsion contre tout ce qui fait obstacle à cet avènement… Avec un risque terrible : après la théologie de la substitution une philosophie de la substitution ! Un lendemain meilleur se substitue à un hier trop lourd, la transcendance allant parfois jusqu’à s’identifier au futur. Et puisque nous sommes aujourd’hui plus proches du futur qu’antan, aujourd’hui devient, comme signe de demain, chargé d’un sacré qui est sommé de déserter hier, où il n’a été que monstruosité…

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Présence actuelle de l’histoire passée

Le sacré, que l'idole investit, dépasse donc le religieux, y compris en ce qu'il n'a plus cette certaine dimension relative du religieux : relier, ou relire, c'est forcément relatif à quelque chose, ce qui offre donc la possibilité d'une prise de distance, que ne permet pas forcément le sacré — qui, lui, occasionne le « c'était mieux avant », parlant des jours de l'événement fondateur, y compris le moment des déclarations de droit, moment dont le temps nous éloigne… Mais dont subsiste le souvenir diffus que là s’est signifié un « plus jamais ça », un référentiel répulsif, un radicalement insupportable.

« Dis-moi ce qui t'insupporte irrémédiablement, et je te dirai quel est ton totem ». Exemple : aux caricatures de Mahomet répondent les caricatures de… la Shoah ! Où un ancien président iranien, Ahmadinejad, pointait le sacré européen contemporain : un sacré « négatif », en forme de « plus jamais ça », un « plus jamais ça » fondateur des repères actuels, à commencer donc par la Déclaration universelle des Droits de l'Homme de 1948. L'attitude d'Ahmadinejad montre que l'universalité de ce fondement universel tend à se relativiser… tandis que le « plus jamais ça » se fragilise jusqu'en Europe d'où il a émergé.

Voilà qui hypothèque lourdement l'idée d'une communauté internationale, quand en outre le sacré universaliste des Droits de l'Homme sert trop souvent d'alibi à des violences dont les fondements en Droits de l'Homme ne leurrent personne ! (« La loi est sainte, mais moi je suis pécheur », Paul aux Romains ch. 7. Idem pour les Droits de l’homme : ils sont justes, ce qui ne justifie pas ceux qui s’y appuient pour n’en pas tenir compte !) Et pourtant le recours au « plus jamais ça » est plus que jamais urgent : quid aujourd’hui du « plus jamais ça » de la Shoah quant à la nature de son rapport avec les débouchés actuels, européens, et aussi proche-orientaux ?

Le dialogue judéo-chrétien issu du « plus jamais ça » a permis de déceler qu'une des racines débouchant sur la Shoah est ce qu'on appelle la « théologie de la substitution », qui a dominé dans le christianisme depuis plus d'un millénaire (si ce n'est presque deux). L'idée on le sait, est en gros que la religion la plus récente se substitue à celle qui précède (qui dès lors, à terme, n'a logiquement plus lieu d'être), reléguée dans le passé. Une idéologie de la non-reconnaissance ! Où personne n’a à pavoiser !

L'abandon de la théologie de la substitution est au cœur du dialogue judéo-chrétien contemporain — abandon dont un précurseur comme Calvin (même s’il y a lieu de constater que toutes les conséquences n’en furent pas tirées) soulignait déjà qu'il ne saurait y avoir substitution car Dieu ne renie pas ses propres engagements : l'Alliance avec Israël est toujours valide. Mais jusque là, cette théologie et la philosophie qui l’a suivie ont fait des ravages. On la retrouve, outre le christianisme, dans l'islam, où elle consiste à penser que l'islam abolit les religions antérieures — qui subsistent donc provisoirement, sous une protection précaire (le statut de dhimmis), équivalent de la protection avignonnaise des « juifs du pape » (avec signes distinctifs repris en chrétienté de la pratique califale). L'idée est d'une autre façon derrière la persécution des hérétiques (relégués eux, non pas dans le passé, mais dans le sacrilège déstructurateur : figure type, les cathares). Les deux notions (hérésie et « protection ») se rejoindront dans la France de l'Ancien régime avec l'Édit de Nantes « protégeant » les hérétiques protestants, un Édit voué à… être révoqué par Louis XIV au prétexte qu' « il n'y a quasiment plus de protestants ».

Idée de substitution reprise aussi en dehors des cercles religieux, quand les Lumières censées dissiper les ténèbres, vouent donc logiquement aux ténèbres les tenants de pensées qui n'entrent pas dans la marche du progrès de « la » Civilisation. Voltaire, au-delà de sa bénéfique militance pour la tolérance, est à ce point remarquable (mais, homme de son temps sans plus, il n'est pas le seul), méprisant à l'égard des juifs comme à l'égard des autres « races inférieures » (« nègres », « Indiens/Américains », etc.). À ce point, on a quitté la théologie de la substitution, et on est entré dans une sorte d'idéologie de la substitution, en marche vers sa justification « scientifique » racialiste, puis raciste, qui viendra appuyer les projets coloniaux jusque dans la bouche de Jules Ferry, mais aussi de Victor Hugo, et jusque (atténué) chez Jaurès et Blum : le devoir des « races supérieures » d'éclairer « les races inférieures »…

Avec le point-limite de leur « infériorité » et de leur « non-perfectibilité », qui débouche sur des massacres de masse et des génocides : premier génocide du XXe siècle (reconnu depuis 2004), le génocide des Hereros de la colonie allemande de Namibie. Un temps gouverneur de la colonie, Heinrich Goering, père de l'autre. Le parallèle avec le vocabulaire employé ensuite en Allemagne est frappant.

En arrière plan, aux origines de la modernité, le développement de l'idée de « hiérarchie des races », et donc d'une pré-notion biologique de race, apparaissant dès le XVe siècle, avec l'Inquisition espagnole mettant en cause comme hérétique (dans la suite de l'Inquisition occitane repérant dès les XIIIe-XIVe siècles des « lignées » cathares hérétiques) la foi des marranes, convertis d'origine juive, repérés comme tels en remontant quatre générations pour détecter un défaut de « pureté du sang ». Cela en parallèle avec le développement de l'institution esclavagiste sur une base raciale.

Derrière tout cela, toujours l'idée substitutionniste, reprise ultérieurement en termes racialistes-darwiniens : les « races supérieures » vouées à se substituer aux « races inférieures », par extermination éventuellement. Ici aussi, personne n’a à pavoiser. Nietzsche fustigeant l’antisémitisme de Wagner ou de sa sœur, ne déplore-t-il pas le rôle des juifs dans la décadence des « Aryens » ? — sic — (cf. sa Généalogie de la morale, 1ère dissertation. Puis il en vient à déceler chez les antisémites la morale du ressentiment, d'origine juive, devenue le fait de chrétiens antisémites.) Antijudaïsme de Nietzsche tout de même, d’où sans doute la formule d’André Suarès : « je ne puis pardonner à Nietzsche ». On est au fondement de l'idée qui débouche sur la Shoah. Et les chrétiens, de toutes confessions, n’ont pas d’innocence à faire valoir dans ce processus.

Aimé Césaire a un passage remarquable à ce sujet dans son Discours sur le colonialisme :

« Au bout de l'humanisme formel et du renoncement philosophique, il y a Hitler.
Et, dès lors, une de ses phrases s'impose à moi :
"Nous aspirons, non pas à l'égalité, mais à la domination. Le pays de race étrangère devra redevenir un pays de serfs, de journaliers agricoles ou de travailleurs industriels. Il ne s'agit pas de supprimer les inégalités parmi les hommes, mais de les amplifier et d'en faire une loi."
Cela sonne net, hautain, brutal, et nous installe en pleine sauvagerie hurlante. Mais descendons d'un degré.
Qui parle ? J'ai honte à le dire : c'est l'humaniste occidental, le philosophe "idéaliste". Qu'il s'appelle Renan, c'est un hasard. […] »
(Éd. Présence Africaine, 1955/2004 p. 14-15)
« Chaque fois qu’il y a au Viêt-nam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et […] au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et “interrogés”, de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’
ensauvagement du continent.
Et alors un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets.
On s’étonne, on s’indigne. On dit : “Comme c’est curieux ! Mais, Bah ! C’est le nazisme, ça passera !” Et on attend, et on espère ; et on se tait à soi-même la vérité, que c’est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens ; que ce nazisme là, on l’a cultivé, on en est responsable, et qu’il sourd, qu’il perce, qu’il goutte, avant de l’engloutir dans ses eaux rougies de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne. »
(Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, ibid. p. 12-13.)

Cf. aussi James Baldwin, La prochaine fois, le feu :
« Toute prétention à une supériorité quelconque, sauf dans le domaine technologique, qu'ont pu entretenir les nations chrétiennes, a, en ce qui me concerne, été réduite à néant par l'existence même du IIIe Reich. Les Blancs furent et sont encore stupéfaits par l'holocauste dont l'Allemagne fut le théâtre. Ils ne savaient pas qu'ils étaient capables de choses pareilles. Mais je doute fort que les noirs en aient été surpris ; au moins au même degré. Quant à moi, le sort des juifs et l'indifférence du monde à leur égard m'avaient rempli de frayeur. Je ne pouvais m'empêcher, pendant ces pénibles années, de penser que cette indifférence des hommes, au sujet de laquelle j'avais déjà tant appris, était ce à quoi je pouvais m'attendre le jour où les États-Unis décideraient d'assassiner leurs nègres systématiquement au lieu de petit à petit et à l'aveuglette. » (éd. folio, p. 77)

Voilà donc que le sacré perçu comme avenir éclairé, déployé comme sacré en marche, fondé contre sa répulsion d’un passé obscurantiste… Voilà que ce sacré comme avenir en marche, dans sa prétention à se substituer à ce qui l’a précédé, a débouché sur la catastrophe !

À quoi on aurait pu ajouter la sacralisation chrétienne de la pauvreté, via des figures comme François d’Assise, reprises jusqu’à Marx, reprochant aux juifs l’héritage forcé qui faisait d’eux, via l’interdiction de l’usure, les banquiers d’un monde qui leur refusait tout autre métier !…

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Terre, mémoire et Israël

En 2016 l'Unesco proposait une résolution sur les problèmes Israël-Palestine et notamment sur la question du Mont du Temple appelé dans le document Al-Aqsa Mosque/Al-Haram Al Sharif.

On ne relève dans ce texte qu'une seule évocation — implicite — du fait qu'il y eut un Temple à Jérusalem, doté donc de murs, dont un « mur occidental » : la « Place du mur occidental » prend des guillemets après avoir été désignée, sans guillemets, sous son nom de Place Al-Buraq. Le Mont du Temple n'est jamais nommé, mais le lieu est évoqué dix-huit fois dans les termes — légitimes aussi — de Al-Aqsa Mosque/Al-Haram Al Sharif. On est donc censé ignorer l'archéologie symbolique et spirituelle d'où ressort que ce lieu appelé communément « saint » l'est précisément parce qu'il est chargé d'une portée symbolique du fait même de cette archéologie mémorielle — passée sous silence !

Voilà qui est troublant à l'Unesco, dont le sigle porte les mots science, culture, éducation. Qu'est-ce en effet qu'une science historique qui ignore les faits historiques ? Qu'est-ce qu'une culture, censée être histoire et mémoire, qui porte l'amnésie mémorielle et culturelle ? Qu'est-ce enfin qu'une éducation qui établit un silence qui ne concède que des guillemets à une mémoire ignorée ?

À ce point, un chrétien du XXIe siècle doit s'interroger sur la mémoire de l'Unesco concernant le tournant marquant, après ce qui a été évoqué ci-dessus, de la deuxième moitié du XXe siècle initiant la cessation de « l'enseignement du mépris » du fait juif réclamée par l'historien Jules Isaac. Espérance d'une éducation où se substituerait enfin à un séculaire enseignement du mépris un enseignement de l'estime. Estime et respect en l’occurrence du judaïsme, de sa mémoire, et des juifs que le christianisme avait pris l'habitude d'enfouir dans le sépulcre d’un silence mémoriel où le mur occidental du Temple de Jérusalem n'était plus que lieu de lamentations d'un judaïsme s'obstinant à refuser de se voir substituer un christianisme détenteur unique d'une vérité amnésique. Une ignorance de l'histoire qui, face l'innommable qui se préparait dans la première moitié du XXe siècle européen, a émoussé l'efficacité de la résistance du christianisme. Efficacité nécessairement fondée en culture ; mais tout un pan de culture historique du fait juif faisait défaut au christianisme depuis des siècles…

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L’amnésie proposée tout récemment au sein de l'Unesco relève entièrement de l'a priori théologique dont le refus est au cœur du dialogue judéo-chrétien en particulier, interreligieux en général ! À savoir toujours et encore la théologie de la substitution. Une théologie qui avait débouché à terme en Europe du XXe siècle sur l'incapacité de résister efficacement au projet politique dont on sait le débouché. Quelques moments isolés comme le synode de Barmen par lequel l’Église confessante en Allemagne du XXe siècle répondait dès 1934, ou en France la Déclaration de Pomeyrol de 1941, par des textes strictement et exclusivement théologiques à des positions et des actes politiques qui heurtaient ceux qui s'y opposaient — dans leurs convictions théologiques. Sans comparer les situations, l'exemple ne laisse d'interroger : projet politique qui réfère à un soubassement théologique et symbolique. Le christianisme commence à peine de sortir, avec des reculs, de la théologie de la substitution, qui grève encore souvent les relations judéo-chrétiennes, attitude qui reste hélas prégnante en islam.

Quel que soit le point de vue que l'on adopte sur le conflit, le problème du Mont du Temple / Al Haram – Al Sharif ne pourra se régler que si on commence par ne pas nier l'investissement religieux de tous. Tout commence par ne pas nier la foi des autres, i.e. ne pas prétendre substituer son sacré à celui de l'autre. Or c'est ce que fait le texte de l'Unesco du début à la fin : cautionner le substitutionnisme, probablement en son cœur symbolique qui plus est.

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La réalité est pourtant bien simple : la mémoire du Temple de Jérusalem est le lieu symbolique où s'enracine la vie religieuse et liturgique du judaïsme vivant aujourd'hui : « l'an prochain à Jérusalem ».

Cette mémoire juive concernant le Mont du Temple est le référent symbolique qui fonde les mémoires chrétiennes et musulmanes concernant Jérusalem. Pour ne donner qu'un exemple, concernant le christianisme : au cœur de la foi chrétienne est l’affirmation de l'accès ouvert à la grâce de Dieu, accès désigné symboliquement comme accès au lieu très saint céleste, symbolisé par le lieu très saint du Temple de Jérusalem ! La symbolique mémorielle juive fonde bien la symbolique centrale de la foi chrétienne !

Mais n'en est-il pas de même pour la symbolique mémorielle musulmane ? Le texte proposé à l'Unesco rappelait, à juste titre, la sainteté du lieu pour les musulmans, évoquant le Miraj/Ascension du Prophète sur Al-Buraq (dont le parvis du mur occidental porte à présent aussi le nom) depuis ce lieu. Mais pourquoi depuis ce lieu sinon du fait de sa sainteté, précisément ? Quelle sainteté sinon celle qui lui est, à l'époque du Prophète de l'islam, conférée par la mémoire juive ?

Sur la mémoire ignorée, on ne bâtit pas la paix. Sur la mémoire symbolique ignorée, on paralyse la fonction réconciliatrice du religieux, porteur de la symbolique mémorielle en toutes les profondeurs de son archéologie spirituelle. Il en va même de la possibilité de la confiance et de son enracinement spirituel. Ce qui vaut pour le christianisme vaut bien sûr aussi pour l'islam. Le Dieu d'Abraham est inconditionnellement fidèle à sa promesse — affirmation qui fonde la confiance inaltérable en Dieu qui permet l’établissement de la confiance entre les humains.

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Concernant la mémoire chrétienne, le référent symbolique qui la fonde renvoie à propos de Jérusalem à des textes comme l’Évangile de Jean, ch. 4 — parlant de culte non pas attaché à tel lieu, pour les chrétiens, mais n'en transposant pas moins un culte « en Esprit et en vérité » de ce lieu-là ! Tout comme l’Épître au Hébreux, parlant de rideau du temple déchiré (de ce Temple-là). C'est une approche en déplacement symbolique que nous donne l’Épître aux Hébreux comme Jean 4, Jésus annonçant dans une discussion sur quel temple prime, le judéen ou le samaritain, que « le salut vient des Judéens / des juifs », pour ipso facto transposer de ce fondement symbolique la grâce ouverte « en Esprit et en vérité ». Car c'est bien de symbolique qu'il s'agit ici et évidemment pas de simples pierres ! Une archéologie mémorielle et symbolique, qui, l'histoire nous l'a montré cent et mille fois, si elle est négligée, débouche invariablement sur des effusions de sang.

Alors que l'histoire de l’islam connaît quantité d'exemples allant en sens inverse ! Depuis la considération de ce lieu du Miraj du Prophète comme étant en lien avait la sainteté antécédente et toujours actuelle du lieu pour les juifs ; jusqu'à la demande du sultan Al Kamil du silence des muezzin pour toute la journée de l’intronisation de Frédéric II au trône de Jérusalem suite à leur pacte politique ; en passant par le refus du calife 'Omar de prier au Saint-sépulcre de peur de le voir transformer en mosquée. Et on pourrait multiplier les exemples. Attitudes qui s'inscrivent au fond dans celle de Paul invitant à plusieurs reprises au respect de la signification symbolique des rites, tout en croyant comme Jean 4 la grâce ouverte pour un culte en Esprit et en vérité. C'est pourquoi c'est évidemment à tort qu'il est accusé d'avoir fait entrer un non-juif dans le Temple, symbole de respect pour lequel on doit comprendre le refus de certains de monter sur l'esplanade du Temple / Al-Haram – Al-Sharif. On est toujours dans la symbolique, avec tout ce qu'elle a de décisif.

Que l'on tienne tel positionnement sur le conflit israélo-palestinien ou tel autre n'y change rien. L’investissement symbolique est incontournable. Il est à la racine de possibles nouvelles effusions de sang… Alors qu'il est possible pour tous de reconnaître la légitimité de tous les investissements symboliques, de toutes les couches mémorielles investies en ce lieu central au plan symbolique.

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La parabole des vignerons homicides, une autre lecture

« "Écoutez une autre parabole. Il y avait un propriétaire qui planta une vigne, l’entoura d’une clôture, y creusa un pressoir et bâtit une tour ; puis il la donna en fermage à des vignerons et partit en voyage. Quand le temps des fruits approcha, il envoya ses serviteurs aux vignerons pour recevoir les fruits qui lui revenaient. Mais les vignerons saisirent ces serviteurs ; l’un, ils le rouèrent de coups ; un autre, ils le tuèrent ; un autre, ils le lapidèrent. Il envoya encore d’autres serviteurs, plus nombreux que les premiers ; ils les traitèrent de même. Finalement, il leur envoya son fils, en se disant: Ils respecteront mon fils. Mais les vignerons, voyant le fils, se dirent entre eux : C’est l’héritier. Venez ! Tuons-le et emparons-nous de l’héritage. Ils se saisirent de lui, le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent. […]"
Jésus leur dit : "N’avez-vous jamais lu dans les Écritures : La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs, c’est elle qui est devenue la pierre angulaire ; c’est là l’œuvre du Seigneur: Quelle merveille à nos yeux.
(Ps 118, 22-23 ; Ésaïe 28, 16) Aussi je vous le déclare : le Royaume de Dieu vous sera enlevé, et il sera donné à une nation qui en produira les fruits." » (Matthieu 21, 33-39 & 42-43)

Combien n’a-t-on pas lu là un texte contre les juifs, où à travers Jésus, le fils et les autres/nouveaux vignerons désigneraient les chrétiens ? C’est oublier que si Jésus n’était pas Judéen, il était juif — où il faut se demander si le fils de la parabole n’est pas Israël et si les vignerons homicides ne sont pas les persécuteurs d’Israël qui après avoir été contempteurs des prophètes d’Israël finissent par s’en prendre à Israël-même avec une violence dessinée en Jésus — lequel annonce l’espérance d’un temps où d’autres responsables de la vigne cesseront d’être persécuteurs…


Roland Poupin