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mardi 6 août 2019

De l'ébranlement des puissances des cieux





« Il y aura des phénomènes terribles et de grands signes du ciel. » (Luc 21, 11)

Lorsque, dans les années 1609-1610, Galilée braque sa lunette astronomique vers les sphères célestes, il découvre et révèle au monde que celles-ci ne sont pas faites d’éther, mues par les anges Intelligences célestes, mais sont de la même matière que celle qui compose notre monde, qui se meut au-dessous de la Lune, le monde sublunaire.

Le monde mû les anges est dès lors irrémédiablement ébranlé : cet effondrement du système du monde antécédent, aristotélicien, est, au sens littéral, un véritable « ébranlement des puissances des cieux » (Luc 21, 26 ; Mt 24, 29). Le monde va désormais devoir se penser sur un mode autre que celui de l’harmonie des sphères, avec un Dieu garant de cette harmonie.

Suite à Descartes (XVIIe s.) apparaissent d’autres propositions de systèmes du monde que le système aristotélicien sur lequel s’appuyaient aussi les systèmes théologiques. Le pôle central du système nouveau est le sujet : « je pense donc je suis » (formule reprise d’Augustin, mais désormais centrale et fondatrice).

Newton vient à son tour proposer l’alternative de la force gravitationnelle pour expliquer la rotation des planètes mues auparavant, dans le système aristotélicien / ou ptoléméen, par les anges — Intelligences célestes.

Un monde et ses cieux s’est bel et bien écroulé, entraînant des ruptures en matière de connaissance, ruptures épistémologiques qui maintiennent toutefois la logique d’Aristote, logique de non-contradiction, selon un autre cadre, d’autres systèmes. Seule demeure l'ancienne « physique » sublunaire, ou « science naturelle », la « métaphysique » est ébranlée avec le monde intermédiaire, celui des anges et des corps célestes qui la portaient — avec un risque pour la foi : la voir réfugier sa subjectivité dans un pur subjectivisme, abandonnant le réel « extérieur » et la rencontre concrète du Dieu qui en christianisme s'y offre à elle comme parole devenue chair, mise à mort et relevée d'entre les morts.

*

Le symbole s'est donc effondré, un peu comme à la sortie d'un rêve, celui de Jacob, un rêve dont les symboles, comme pour tout rêve, désignent autre chose que leur littéralité. Symboles d'un inconscient collectif portant la connaissance/ignorance d'un Dieu infiniment autre, au sommet inaccessible de l'échelle de Jacob, et cependant tout proche comme le signifie la présence angélique en ses ascensions et ses descentes...

Alors, « moi, je vous donnerai une parole, une sagesse, à laquelle tous vos adversaires ne pourront s'opposer, qu'ils ne pourront contredire » (Luc 21, 15). C’est la parole et la sagesse de la croix (1 Co 1-2) donnée à la foi seule — a fortiori quand la métaphysique s'est effondrée.

Détachée de l'échelle des astres, l'échelle de Jacob auxquels elle s'était superposée, l'échelle de Jacob n'en reste alors pas moins mystérieusement plantée au sol — en relecture chrétienne parole devenue chair et crucifiée — et touchant « les cieux », « siégeant à la droite de Dieu », signe d'un Dieu infiniment autre. Un Dieu qui, donc, s'intéresse aux hommes ! « Qu’est-ce que l'homme pour que tu t’intéresses à lui » s'étonne le Psalmiste (Psaume 8), cité, dans la version des LXX, par Hé 2, 6-8, concernant le Christ.


RP (11.11.16)


jeudi 21 mars 2013

Des anges et des sens




On estime aujourd’hui que l'Univers observable compte quelques centaines de milliards de galaxies de « masse significative », c’est-à-dire contenant quelques centaines de milliards d’étoiles. Ce nombre n’est toutefois pas limitatif, puisque le nombre d’étoiles des galaxies dites « naines », c’est-à-dire ne comptant « que » quelques millions d'étoiles, est difficile à déterminer du fait de leur masse et de leur luminosité « très faibles », et qu’en outre d’autres, trop lointaines, échappent à notre observation. L'Univers dans son ensemble, dont l'extension réelle n'est pas connue, est susceptible de compter un nombre immensément plus grand de galaxies. Bref, quelques centaines de milliards de galaxies de masse significative sans compter les galaxies moins grandes, et donc plus difficilement observables, et les autres qui nous échappent !

Notre galaxie, la Voie lactée, est une des centaines de milliards de galaxies observables, et de masse dite « significative ». La Voie lactée a une extension de l'ordre de 100 000 années-lumière. C’est-à-dire que l’on perçoit les étoiles lointaines de notre seule galaxie comme elles étaient il y a 100 000 ans. Et notre galaxie est donc une seule de ces galaxies de quelques centaines de milliards d'étoiles.

Le soleil est une des centaines de milliards d’étoiles de cette galaxie, elle-même une parmi quelques centaines de milliards de galaxies semblables observables. Le soleil est donc l’étoile de notre système solaire, autour duquel tourne la terre — sur laquelle nous nous questionnons sur tout cela aujourd’hui... Selon une logique relative, en cohérence avec le monde d’Einstein et la théorie de la relativité.

*

De l’Antiquité à la Renaissance, la clef de lecture du monde est la logique non-relativiste d’Aristote (IVe s. av. JC) : logique de non-contradiction, qui pose la connaissance comme « adéquation de la chose et de l’intellect ».

Cela s’opère en cohérence avec le système de ce monde aristotélicien : une terre sphérique (avant Aristote la terre n’est pas encore forcément ronde) à un pôle (au centre), à l’autre pôle le « ciel empyrée » et le « trône de Dieu ». Le « ciel empyrée » est le « dixième ciel » le Paradis, les autres cieux étant ceux des sept « planètes » observables à l’œil nu (Lune, Mercure, Venus, Soleil, Mars, Jupiter, Saturne), plus le ciel des étoiles fixes (le zodiaque) et le ciel du mouvement diurne. La matière céleste est l’éther (la cinquième essence, la quintessence, matière spirituelle et lumineuse), au-delà des quatre autres « essences » ou éléments : terre, eau, air, feu — matière de notre ici-bas. Ce monde céleste dont la matière est l’éther est mû par les Intelligences célestes, les anges chez Thomas d’Aquin, imitant la perfection de Dieu en imprimant aux sphères leur mouvement circulaire.

Les neuf cieux inférieurs au ciel du Paradis correspondent aux neuf ordres de la hiérarchie angélique de Denys l’Aréopagite (Ve s. ap. JC), qui toutefois lie moins strictement aux sphères des planètes qui les symbolisent, ces garants de la distance entre Dieu et le monde.

La structure intelligible des choses, leur substance intellectuelle, sous-tend les êtres matériels, connaissables parce que dotés de cette structure intelligible. Substance (ce qui se tient en dessous) intelligible aussi, l’intelligence a pour rôle « de capter des êtres, non de fabriquer des concepts ou d’ajuster des énoncés » (Pierre Rousselot, L’intellectualisme de S. Thomas).

Cela est ajusté sur le monde hiérarchique intelligible. Les hommes en sont l’expression la plus humble, dans la matière, « la poussière », d’où, dans le monde des êtres intelligents, partagé par Dieu et les anges, la caractéristique de la raison, son humilité de réalité humaine : l’être rationnel, l’homme, est obligé de procéder par abstraction là où les êtres immatériels ont une connaissance intuitive, immédiate.

La raison humaine n’en participe par moins du monde intellectuel, à son humble mesure, évoluant, se mouvant dans le monde sensible, le monde sub-lunaire, quand les anges occupent le monde supra-lunaire, dont la matière parfaite est l’éther. Exempts eux-mêmes de matière, même spirituelle, les anges meuvent le monde supérieur, les orbes célestes, dont certaines sont celles sur lesquelles tournent les corps célestes composés d’éther (les planètes).

*

C’est là le monde d’Aristote (cf. Métaphysique) repris par Thomas d’Aquin. Dans ce monde, affirmer l’existence de Dieu relève non de la foi, mais de la raison. La foi est requise pour recevoir Dieu comme Trinité, incarné, pour recevoir une révélation comme celle de la résurrection du Christ... — on peut dire aussi pour recevoir Dieu, la cause ultime, comme bon et favorable. Mais la foi n’est pas requise — la raison suffit — pour recevoir l’idée qu’il y a une cause première de tous les paramètres causaux de ce qui advient.

Ce qui advient dépend de nombreux paramètres, de causes, dont la cause ultime est ce à quoi on donne le nom « Dieu »… Pour Thomas, en temps aristotéliciens, cela est lié précisément à la logique et à la cosmologie en place. Ce monde perdure jusqu’en 1609…

*

Lorsque, dans les années 1609-1610, Galilée braque sa lunette astronomique vers les sphères célestes, il découvre et révèle au monde que celles-ci ne sont pas faites d’éther, mais de la même matière que celle qui compose notre monde, qui se meut au-dessous de la lune, le monde sublunaire.

Le monde mû les anges est dès lors irrémédiablement ébranlé : cet effondrement du monde aristotélicien est, au sens littéral, un véritable « ébranlement des puissances des cieux ». Le monde va désormais devoir se penser sur un mode autre que celui de l’harmonie géocentrique, avec un Dieu garant de cette harmonie, via éventuellement son représentant, le pape, qui lui-même a été fortement ébranlé par la Réforme.

Suite à Descartes (XVIIe s.) apparaissent d’autres propositions de systèmes du monde que le système aristotélicien sur lequel s’appuyaient aussi les systèmes théologiques. Le pôle central du système nouveau est le sujet : « je pense donc je suis » (formule reprise d’Augustin, mais désormais centrale et fondatrice).

Newton vient à son tour proposer l’alternative de la force gravitationnelle pour expliquer la rotation des planètes mues auparavant, dans le système aristotélicien / ou ptoléméen, par les anges — intelligences célestes.

Un monde s’est bel et bien écroulé, entraînant des ruptures en matière de connaissance, ruptures épistémologiques qui maintiennent toutefois la logique d’Aristote, logique de non-contradiction, selon un autre cadre, d’autres systèmes.

Une nouvelle rupture intervient au début du XXe s. avec Einstein et la théorie de la relativité.

*

Mais dès Galilée, exit cet éther, la cinquième essence, la quinte essence, qui couronnait antan les quatre éléments, terre, eau, air, feu, de notre monde sensoriel.

Exit du même coup le monde des Intelligences célestes, les anges, chargés encore dans Le Paradis de Dante de mouvoir les cieux inférieurs au paradis des Bienheureux et dont l’éther des planètes était le signe : ces Intelligences angéliques qui y étaient préposées leur imprimaient alors leur mouvement circulaire reflétant leur imitation de la perfection divine.

Vidés de ces esprits purs, les cieux nous renvoyant désormais à notre seule humanité perdaient du même coup leur dimension de signe et de reflet de ce que notre intelligence n’est que celle, humble, d’être sensoriels.

Auparavant cela avait été le lot d’un Thomas d’Aquin de léguer au monde latin la leçon reçue d’un philosophe iranien, Avicenne, de ce qu’est un être exempt de nos cinq sens corporels : les anges faisaient écho au fait que notre intelligence est cantonnée à nos cinq sens, qui nous contraignent à user de notre raison puisque nous ne bénéficions pas de la pure intuition intellectuelle de nos homologues Intellects purs. Le détour par l’intelligence pure de l’ange dévoilait comme en reflet l’humble réalité de l’humanité dotée de sens : cette humilité de l’être d’humus, l’humain, qui est aussi sa richesse…

Car, comme nous l’a enseigné le film Les Ailes du désir de Wim Wenders, voilà que peut-être les anges désirent plonger leur regard vers l’humain, à la découverte de la richesse de notre sensorialité…

Cette découverte a aussi son aspect tragique, souligné par le cathare Guillaume Bélibaste : « Satan […] alla à la porte du Royaume du Père et s'y tint pendant trente-deux ans. On ne lui permettait pas d'entrer. A la fin, le gardien de cette porte, voyant qu'il avait attendu longtemps sans avoir la permission d'entrer, le fit entrer dans le Royaume du Père saint.
[Où il promet alors en cachette aux bons esprits que, mieux que ce qu’ils ont dans le Royaume céleste,] « il leur donnerait des champs, des vignes, des eaux, des prés, des fruits, de l'or, de l'argent, et tous les biens de cette nature matérielle, et de plus, à chacun d'eux, des épouses. Et il se mit à faire un grand éloge des épouses et des plaisirs charnels que l'on a avec des femmes, et les esprits lui demandèrent ce que c'était que des épouses. Il leur répondit que c'étaient des femmes, et que s'ils voulaient voir une de celles qu'il promettait de leur donner, il leur en amènerait une, pour qu'ils la voient, à condition qu'ils le laissent rentrer dans le Royaume du Père saint. […] « Quand ils l'eurent vue, ils furent enflammés de concupiscence pour elle, et chacun d'eux voulait l'avoir. Ce que voyant, Satan l'emmena avec lui hors du Royaume du Père, et les esprits, entraînés par le désir de cette femme, suivirent Satan et la femme. Et ils furent si nombreux à les suivre que pendant neuf jours et neuf nuits ils ne cessèrent de tomber par le trou par lequel Satan était sorti avec la femme, et ils tombèrent plus menu et plus dru du ciel que la pluie ne tombe sur la terre, et il en tomba tant que la place fut vidée d'esprits jusqu'au trône sur lequel le Père saint était assis. »


Témoignage devant l’Inquisition : « Le parfait Jacques Authié lisait dans un livre, et Pierre Authié, son père, le parfait expliquait en langue vulgaire, disant : "Mais ces esprits, après être descendus du ciel sur la terre, se rappelèrent le bien qu'ils avaient perdu, et s'affligèrent du mal qu'ils avaient trouvé. Le diable, les voyant tristes, leur dit de chanter, comme ils avaient l'habitude de le faire, le cantique du Seigneur. Ils répondirent: ‘Comment chanterons-nous le cantique du Seigneur sur une terre étrangère?’ (Ps 137 / 136, 4). L'un de ces esprits dit même au diable: ‘Pourquoi nous as-tu trompés pour que nous te suivions et quittions le ciel ? Tu n'y as rien gagné, car nous y retournerons tous’. Le diable lui répondit qu'ils ne retourneraient pas au ciel, car il ferait à ces esprits, à ces âmes, des tuniques telles qu'ils n'en pourraient sortir, dans lesquelles ils oublieraient les biens et les joies qu'ils avaient eus au ciel" ».

On reconnaît là le mythe de la préexistence des âmes, anges déchus dans les sens en quelque sorte, mythe qui nous dit, au-delà de la richesse de nos sens, le tragique qui s’y attache avec ce que cela a de passager, et que souligne la reprise par Brad Silberling dans La Cité des Anges de l’œuvre de Wim Wenders.

On sait que ce mythe a été rejeté par l'orthodoxie, et que, suite aux travaux scolastiques, s’y substitue la doctrine de Thomas d’Aquin qui veut que Dieu crée l'âme de chaque individu après la conception biologique de son corps. L'idée de préexistence des âmes, connue comme remontant à Origène – en fait plus ancienne, reçue déjà dans le judaïsme de l'époque du Nouveau Testament — est condamnée. Elle n’en reste pas moins comme trace d’une sagesse qui rejoint celle de Paul (1 Co 7) : « usant de ce monde comme n’en usant pas » — et de l’Ecclésiaste (3, 11) : « Dieu a mis dans le cœur de l’homme la pensée de l’Éternité ». Il s’agit alors d’en cueillir les fruits passagers. Martin Luther, qui rompant un vœu digne d’éternité au prix de la calomnie du passager, clamait : « pèche hardiment, crois plus hardiment encore ». Et se mariait – accomplissant ce qui, dit-il, ne regarde pas l’Église, le mariage – pour une fidélité tangible à l’égard d’une femme concrète, soumise comme lui à la loi du temps et du passager. C’est la leçon des Ailes du désir.

*

Au jour où, exilées du ciel de Galilée, les intelligences séparées sont devenue inaccessibles à notre raison, au jour où donc, on ne connaît plus que la seule intelligence incarnée comme créature humaine, réapparaît la réalité de la seule participation de l’esprit à la chair…

Reste une trace confuse de la mémoire perdue, selon que comme l’écrit l’Ecclésiaste, « Dieu a mis dans la cœur de l’homme la pensée de l’éternité »… (Ecclésiaste 3, 11) Trace confuse au cœur du constat du même Ecclésiaste : « Tout vient de la poussière, et tout retourne à la poussière. Qui sait si le souffle des humains s’élève vers les hauteurs, et si le souffle des bêtes descend vers le bas, vers la terre ? J’ai vu qu’il n’y a rien de mieux pour l’être humain que de se réjouir de ses œuvres : c’est là sa part. » (Ecclésiaste 3, 20-22)

Alors dans ce temps, « Jouis de la vie avec la femme que tu aimes, pendant tous les jours de la vie futile que Dieu t’a donnée sous le soleil, pendant tous tes jours futiles ; car c’est ta part dans la vie et dans le travail que tu fais sous le soleil. » (Ecclésiaste 9, 9) — Sachant qu’il n’y a « ni œuvre, ni raison, ni science, ni sagesse dans le séjour des morts où tu vas. » (Ecclésiaste 9,10.) Cela « avant que la poussière ne retourne à la terre, selon ce qu’elle était, et que le souffle ne retourne à Dieu qui l’avait donné » (Ecclésiaste 12, 7).



RP
Festival Voix publiques, "Le plein des sens"
Poitiers, 21 mars 2013


samedi 15 octobre 2011

Nos convictions sont-elles nôtres ? Quelle mission ? Proclamer quoi ?



« N'a de convictions que celui qui n'a rien approfondi. » (Cioran, De l'inconvénient d'être né)




Introduction. Vous avez dit « théologie systématique » ?


… Mais « La carte n’est pas le territoire » – (Alfred Korzybski)
Ruptures / Aristote Galilée Einstein


Les systèmes philosophiques et/ou théologiques proposent, selon des principes recevables en un temps donné, des synthèses d’un donné qui n’est pas a priori ordonné de façon systématique.

Ainsi pour le donné biblique — comme pour d’autres — la mise en systèmes s’opère selon quelques principes, à l’instar des systèmes philosophiques, dès avant que la théologie et la philosophie ne soient aussi clairement distinguées qu’elles le sont pour nous. La distinction n’est par originelle : chez Aristote la théologie est à peu près l’équivalent de la « philosophie première », de la métaphysique, la partie de la philosophie qui est au-delà de la physique ou science de la nature, « meta ta physikè » — « super naturam », « sur-nature ».

La distinction apparaît comme distinction des données de base : d’un côté ce qui est observable à partir de la considération du monde et de la perception commune — grecque généralement — ; de l’autre le donné biblique. Sensible chez un Augustin (IVe-Ve s. ap. JC) — pour qui « la philosophie est la servante de la théologie » —, la distinction théologie-philosophie est clairement tracée avec Thomas d’Aquin (XIIIe s.).

De l’Antiquité à la Renaissance, la clef de lecture et d’établissement des systèmes est la logique d’Aristote (IVe s. av. JC) : identité, non-contradiction, tiers exclu (A est A, A n'est pas non-A, il n'y a pas de milieu entre A et non-A), posant la connaissance comme « adéquation de la chose et de l’intellect », en cohérence avec le système du monde aristotélicien : une terre sphérique (avant Aristote la terre n’est pas encore ronde) à un pôle (au centre), à l’autre pôle le « ciel empyrée » et le « trône de Dieu ». Le « ciel empyrée » est le « dixième ciel », les autres cieux étant ceux des sept « planètes » observables à l’œil nu (Lune, Mercure, Venus, Soleil, Mars, Jupiter, Saturne), plus le ciel des étoiles fixes (le zodiaque) et le ciel du mouvement diurne. La matière céleste est l’éther (la cinquième essence, la quintessence, matière spirituelle et lumineuse), au-delà des quatre autres « essences » ou éléments : terre, eau, air, feu — matière de notre ici-bas.

Ce monde, mû par les Intelligences célestes, les anges, imitant la perfection de Dieu, s’est irrémédiable écroulé sous le regard de Galilée (XVIIe s.) aidé de sa lunette grossissante, qui lui permet de dire que les planètes sont composées de matière similaire à celle que nous connaissons ici-bas. S’esquisse la confirmation des calculs de Copernic… Et s’ensuit l’effondrement du monde aristotélicien, véritable « ébranlement des puissances des cieux ».

Le monde va désormais devoir se penser sur un mode autre que celui de l’harmonie géocentrique, avec un Dieu garant de cette harmonie, via éventuellement son représentant, le pape, qui lui-même a été fortement ébranlé par la Réforme.

Suite à Descartes (XVIIe s.) apparaissent d’autres propositions de systèmes du monde que le système aristotélicien sur lequel s’appuyaient aussi les systèmes théologiques. Le pôle central du système nouveau est le sujet : « je pense donc je suis » (formule reprise d’Augustin, mais désormais centrale et fondatrice).

Newton vient à son tour proposer l’alternative de la force gravitationnelle pour expliquer la rotation des planètes mues auparavant, dans le système aristotélicien / ou ptoléméen, par les anges — intelligences célestes.

Un monde s’est bel et bien écroulé, entraînant des ruptures en matière de connaissance, ruptures épistémologiques qui maintiennent toutefois la logique d’Aristote, logique de non-contradiction, selon un autre cadre, d’autres systèmes.

Une nouvelle rupture intervient au début du XXe s. avec Einstein et la théorie de la relativité qui, elle, remet en cause la logique d’Aristote, selon la formule d’A. Korsybski : « La carte n’est pas le territoire ». Illustration frappante et simple : une mappemonde, on le sait, ne correspond pas à ce qu’elle représente, puisqu’on ne peut donner à plat ce qui est approximativement sphérique. Korsybski a été popularisé par l’auteur de science fiction A. E. Van Vogt et son cycle des « Ã », à savoir « Non-A », c’est-à-dire « non-aristotéliciens ».

D’Aristote à nos jours, un cycle s’est déroulé : trois ruptures radicales dans les mises en place de systèmes, de « cartographies » : on sait clairement que la « carte n’est pas le territoire », propos confirmé de façon frappante récemment, avec la découverte (qui ne remet toutefois pas fondamentalement Einstein en cause) de la possibilité qu’il y ait des éléments plus rapides que la lumière : la carte d’Einstein non plus n’est pas le territoire.

Évidemment cela vaut aussi pour les systèmes théologiques, la cartographie théologique. Proposer un système théologique revient à proposer une carte, qui ne correspond pas à ce dont on entend rendre compte… À bon entendeur… Cela vaut pour la suite, ci-dessous.




- 1. Convictions. Relecture de la fatalité en grâce / foi à la résurrection


a) Nos convictions sont-elles nôtres ?

« Avoir des convictions » signifie « être convaincu ». Cela se conjugue au passif. D’où : de quoi suis-je convaincu, par quoi, par qui ?

Tout d’abord n’oublions pas que nous sommes héritiers. Quel héritage ? Un héritage qui doit beaucoup à des moments historiques dont le rapport avec nos convictions peut sembler parfois lointain. Pensons à l’incontournable tournant constantinien, que nous considérons très souvent avec regret… Mais serions-nous convaincus de ce dont nous sommes convaincus en matière de foi chrétienne sans le tournant constantinien ? Ne défendrions-nous pas (mais ce serait un autre film) s’il n’avait pas eu lieu, le néo-platonisme par ex., synthèse religieuse alternative à celle, chrétienne, qu’a promue Constantin ?

Selon une des plus récentes études sur Constantin, celle de Paul Veyne dans Quand notre monde est devenu chrétien (Albin Michel 2007), Constantin a acquis de réelles convictions chrétiennes, et avec elles, le sens d’une vocation, vocation d’empereur chrétien : opérer un tournant eschatologique, via un véritable pari de la foi. Le christianisme, selon P. Veyne, aurait représenté alors tout au plus une forte minorité, qui, sans le pari constantinien, serait demeurée une secte de relative importance, pas plus. Il est devenu, dans la suite logique de l’œuvre de Constantin, la religion de l’Empire romain, et donc de l’Europe, de l’Occident, du monde sous son influence, qu’il soit orthodoxe, catholique romain, protestant… (Le protestantisme réforme, en regard de la tradition hébraïque — sola scriptura — la religion romaine dont il est aussi héritier.)

Cela dit, nous avons tous appris que — selon la formule de Tertullien —, « on ne naît pas chrétien, on le devient ». Où il est question au-delà de l’héritage, de choix personnel…

Question de choix personnel, donc ? S’ensuit la question : sur quelle base un choix s’opère-t-il, selon quels critères, entre lesquels on opte sur quelle base ? Connaît-on les tenants et les aboutissants ?

Sachant le nombre, la multiplicité des choix possibles, quel rôle joue notre délibération en fin de compte lorsqu’il s’agit de trancher ?

Ne serait-ce que pour l’achat d’un pantalon ou d’une machine à laver dans la société de consommation contemporaine ! Cf. Le paradoxe du choix de Barry Schwartz, éd. Michel Laffont : une décision de cet ordre, dans la multiplicité des choix et des critères possibles (prix, coupe, performances, promotions ou pas, etc.) place la fonction rationnelle au second plan au point que le choix s’effectue finalement de façon infra-rationnelle ! — ce qu’a très bien compris la pub associant tel lave-linge, telle voiture, au bonheur ! via images paradisiaques ou autres…

Or ce qui est évident dans le domaine des achats pour le regard du sociologue, vaut à bien y regarder, dans des domaines plus significatifs, et a fortiori : du « choix du conjoint » à… la naissance ! Quel rôle joue la raison, la décision rationnelle ?

Qu’est-ce qui prime, la raison ou la volonté — irrationnelle ? Arthur Schopenhauer (début XIXe s.) s’est attaché à faire apparaître le rôle primordial de la volonté, obscure, antécédente à la raison, non seulement dans nos « choix », mais dans la venue à l’être, la nôtre et celle du monde-même, fruit d’une volonté obscure, d’un sombre vouloir-vivre.

Le choix du conjoint-même, par ex., apparaît ainsi comme effet de la volonté de perpétuation de l’espèce à travers l’illusion d’un choix nôtre ! Les courbes féminines de sa belle auxquelles succombe l’amoureux ne sont alors rien d’autre que la promesse, perçue instinctivement, d’une procréatrice avantageuse pour la descendance. La mâle assurance, les muscles, l’intelligence et le porte-feuille bien garni, la promesse, pour la dame, d’un bon protecteur de sa progéniture, etc. (Cf. Schopenhauer, Métaphysique de l’amour , métaphysique de la mort.)

Cela vaut au plan individuel dans le choix du conjoint ; au plan collectif cela vaut jusque dans le déclenchement d’une guerre, par ex., qui fera des milliers de morts et que l’on justifie comme défense des Droits de l’Homme, ou (très actuel) des populations civiles (bombardées au motif de les protéger)… Comme antan on les justifiait comme défense de la Croix, par exemple. Or dans les cas modernes, comme médiévaux, au fond la racine obscure de telles actions est à chercher dans des zones irrationnelles et inquiétantes, celles d’une sombre volonté…

Et cela vaut jusqu’à notre naissance qui ne doit rien à la raison, évidemment, et qui, ainsi que le fait toucher du doigt Cioran (Cf. De l'inconvénient d'être né) est le moment où nous avons tout perdu. L’infini des possibles, l’infini des « choix » possibles, s’est réduit à une actualisation unique, cantonnée, un « choix » qui est forcément le mauvais « choix » puisqu’il nous a fait tout perdre, perdre l’infini des possibles !

Quand F. Dolto signale que la naissance est le fruit de trois désirs, celui du père, celui de la mère, celui de l’enfant lui-même, c’est bien de désir qu’il s’agit, pas de choix rationnel ! Si la raison eût été engagée — d’abord on le saurait (peut-être) ou plutôt, à bien considérer les choses, la naissance ne serait jamais advenue… L’Ecclésiaste : « J’ai trouvé les morts qui sont déjà morts plus heureux que les vivants qui sont encore vivants, et plus heureux que les uns et les autres celui qui n’a point encore existé et qui n’a pas vu les mauvaises actions qui se commettent sous le soleil. » (Ecc 4, 2‑3.)

Cioran rejoint alors tout bonnement l’Ecclésiaste, grand témoin biblique de l’inconvénient d’être né ! Avec Jérémie (ch. 20) ou Job — comme l’a fait aussi un Baudelaire, par ex. (Cf. dans Les fleurs du mal, « Bénédiction ».)

Le choix a-t-il été nôtre, celui de notre raison, ou le fruit d’une obscure volonté qui nous échappe, la source de notre malheur ?

L’approche de Schopenhauer, une volonté obscure derrière nos actions, que nous tentons de justifier — d’auto-justifier — par la raison dans un second temps, n’est pas sans analogie avec la notion classique en chrétienté de « péché originel », qui atteint jusqu’à notre raison (la « putain du diable » selon Luther dont l’influence sur Schopenhauer est sans doute loin d’être insignifiante). Une ligne qui va de Paul (Romains 2-7) à Luther et Calvin et au-delà en passant par Augustin pour ne citer que les plus connus.

Une notion — le péché originel — qui permet de relier le fait que nous percevons qu’il y a quelque chose d’essentiellement bon, dans les signes de beauté, de bonté, de bonheur, qui nous sont perceptibles, des signes du Royaume pour Calvin (Institution de la Religion Chrétienne, III, x) — à cet autre constat : nous sommes plongés dans un monde de douleur, de violence, nous en sommes partie prenante jusqu’au cœur de nos êtres. Le mal. Un décalage, non pas tant chronologique que logique peut-être, mais qui s’illustre et se dit via un récit (Gn 3) — forcément chronologique, lui, donnant un avant et un après, que seul nous habitons.

Enracinement sombre de toutes nos actions. Luther encore : « nul ne peut savoir si toutes ses bonnes œuvres ne sont pas des péchés mortels si elles ne sont gratuitement justifiées par l’Esprit saint ».


b) Volonté et grâce – question de relecture

La question est de savoir comment on reçoit le fait qu’on ne choisit pas selon des critères rationnels, qu’on n’a de convictions qu’au passif et que sous cet aspect-là des choses aussi, les convictions précèdent les raisons que l’on en donne a posteriori.

Et donc que la raison ne précède pas la foi selon laquelle elle lit ce qui est advenu en matière de convictions, comme d’actions…

Tout un éventail de clefs de lecture est possible, jusqu’à celle qui relève d’un acte de foi posant un enracinement antécédent à celui qui se déploie à l’occasion de la volonté obscure qui meut ce qui advient jusqu’à nos choix individuels, convictions et actions.

« Vous aviez médité de me faire du mal : Dieu l’a pensé en bien, pour accomplir ce qui arrive aujourd’hui, pour sauver la vie à un peuple nombreux » (Genèse 50, 20).

Acte de foi, une des clefs de la Genèse est ce « penser en bien » par Dieu de ce qui est advenu via le mal, un mal profond, quand bien même auto-justifié. Si bien que la notion même de création par un Dieu bon est bien un acte de foi, posé dès le début de la Genèse et confessé dans nos credo « Je crois en Dieu, père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre ». Le croire, parce que la raison ne permet pas de le constater : « plus heureux celui qui n’a point encore existé et qui n’a pas vu les mauvaises actions qui se commettent sous le soleil. » (Ecc 4, 3.)

La conviction qu’un Dieu bon, portant un projet de bonheur, est garant ultime de ce qui se déroule, propre à fonder une espérance, est un donné, une « grâce », reçue par la foi.

La « promesse » ainsi donnée à la foi est au cœur de « l’Alliance » qui fait canon de la tradition(s) et de la pensée bibliques. Toute tradition s’identifie à ce qui en fait critère, que la philosophie (puis la théologie) appelle « canon », dans lequel on reçoit un héritage plutôt qu’un autre. La tradition épicurienne, parle ainsi, elle aussi, de « canon », à savoir ici la théorie des atomes, en lien avec l’espérance d’un bonheur qui postule le bannissement de la peur, et des dieux, et de la mort. Un texte qui ne recèle pas ces éléments n’est pas dans le canon épicurien. De même pour la philosophie bouddhique et la notion d’impermanence des éléments sans laquelle on n’est plus en bouddhisme.

Le nom tétragramme YHWH, porteur de la promesse d’un Dieu bon, est au cœur de la relecture biblique du monde et de ce qui fait paradigme de cette relecture, certains textes (portant ce nom) et pas d’autres (ne le portant pas)…

Le christianisme fonde sa relecture du monde comme chargée de la promesse de la bonté de Dieu dans l’événement qu’il reçoit comme son accomplissement, l’événement du dimanche de Pâques reçu devant le tombeau vide.

Ici s’opère et se fonde une autre lecture, relecture de la volonté sombre en grâce. Fondement d’une conviction au passif, reçue selon un autre ancrage — reçue d’un autre « convicteur ».




- 2. Mission / transformation de l’exil


a) Envoi comme exil relu / Incarnation

Ici s’opère un renversement vers la mission. Une conviction reçue fonde une mission, comme transformation de ce qui est d’abord exil dans le mal.

Le fait de l'exil s'exprime par un sentiment plus ou moins diffus de perte, la mémoire d'un temps passé et meilleur. Ce sentiment peut être accru consécutivement à un échec, une perte d'emploi, un divorce, un déplacement géographique — exil proprement dit —, un deuil finalement.

Autant d'accroissements d'un sentiment qui dévoilent une réalité qui les précède. Le sentiment de la perte irrémédiable nous atteint de toute façon tous dans le fait que nous vieillissons, et donc que nous allons mourir.

C'est là un sentiment qui se nourrit de cette réalité, la nostalgie, tel un champignon — qui pousse comme un rappel du passé, de l'heureuse enfance, de l'heureux temps d'avant l'échec, le déplacement, le chômage, le divorce, le deuil. Mais l'avant, l'enfance, étaient-ils si heureux ? Ne serait-ce que pour cette simple raison : n'étaient-ils pas déjà chargés de leur avenir ?

L'exil et la nostalgie, la nostalgie comme sentiment de l'exil, telle est notre situation : errants et voyageurs sur la terre : « vous n'êtes pas de ce monde », croyant ou pas, le sachant clairement ou pas. Cf. Calvin, Institution de la Religion Chrétienne, III, ix.

Parmi les anciennes expressions théologiques de l'exil sont les méditations bibliques et prophétiques sur la destruction du Temple de Jérusalem. Le premier Temple, cf. Ezéchiel 36. Puis le second Temple, pour le Nouveau Testament.

En ce sens, l'exil, évidemment, n'est ni simplement géographique, ni même seulement éthique, conséquence d'une chute morale (soulignée à juste titre par Augustin parlant de péché orginel). Il se révèle être exil métaphysique.

Un exil fondamental dévoilé tout à nouveau dans l’événement du dimanche de Pâques. La résurrection donnée comme moment fondamental, précédant la relecture par ses disciples de la vie du Christ. « Existant en forme de Dieu, Jésus-Christ n’a point regardé comme une proie à arracher d’être égal avec Dieu, mais s’est dépouillé lui-même, en prenant une forme de serviteur, en devenant semblable aux hommes ; et ayant paru comme un simple homme, il s’est humilié lui-même, se rendant obéissant jusqu’à la mort, même jusqu’à la mort de la croix » (Ph 2, 6-8).

Où notre exil métaphysique apparaît au regard de la vie du Christ comme exil assumé en mission, ouvre un nouveau sens de notre sens de notre propre exil.


b) Autre aspect / autre face / autre registre

Comme l’exil d’Israël à Babylone est lu comme tournant, envoi (mission) vers les nations en vue du dévoilement universel du Nom porteur de la promesse d’une autre lecture, la venue du Ressuscité dans le temps, la rencontre du Ressuscité, fonde une relecture possible de notre exil dans le temps, suite à l’inconvénient d’être né.

Voilà un quotidien, notre quotidien que l’on relit (étymologie de religion selon Cicéron) un quotidien que l’on relie (étymologie de religion selon Lactance) à un autre sens, qui reçoit un autre aspect ; comme un envoi (mission).

La mission se reçoit ainsi comme quotidien relu — relu vers où l’on va (cf. Gn 12 / vocation d’Abraham), puis extension vers, jusqu’à la « mission » au sens commun, celle qui fonde la démarche d’un Paul allant vers les nations.



- 3. Proclamation / verbalisation d’autres possibles


Comme convictions, choix, actions… sont fondés antécédemment à la raison, ainsi en est-il de ce que l’on proclame comme lecture de notre mission — relecture de notre exil.

La raison, l’argumentation, est seconde et n’est donc pas décisive. Elle l’est d’autant moins qu’elle n’atteint pas le concret de la vie réelle.

La raison consiste à fournir des classements, des catégories, choses abstraites, donc. Le réel, concret, n’est pas atteint. Est rationnel, scientifique, ce qui est reproductible en laboratoire, ce que n’est jamais l’événement, les événements concrets de nos vies, irréductiblement uniques et irreproductibles.

En ce sens le moindre événement apparemment banal n’est pas plus rationalisable que l’événement du dimanche de Pâques.

Cela vaut pour le récit par lequel on donne quelque événement que ce soit. Un récit est relecture, il n’atteint jamais le fait qu’il relate.

Dans l’événement unique seul est la vérité concrète de la rencontre, jamais dans l’abstrait, où, dans la mise en catégories se perd le réel concret, et s’origine le désespoir dont l’alternative est dans la foi — cf. Kierkegaard, Traité du désespoir ou La maladie à la mort : cf. Jean 11. « Lazare est malade », annonce-t-on à Jésus : « cette maladie n’est pas à la mort », répond Jésus. Parole qui, reçue dans la foi, met terme au désespoir, la maladie à la mort.

L’événement du dimanche de Pâques apparaît alors comme source d’une espérance, non seulement contre tout désespoir, mais « contre toute espérance » (toute espérance ainsi rendue vaine). Il est question de foi, qui ne se laisse pas scandaliser par l’unicité de l’événement hors catégories. La foi comme alternative au scandale ; et qui me fait contemporain du Christ, unique dans l’éternité comme il est l’Unique.

La résurrection du Christ fonde un déplacement, qui rompt avec toutes les identités, qui en fait des réalités secondes par rapport à l’être devant Dieu, quelles que soient ces identités, notamment nationales, religieuses, rituelles (c’est le bouleversement que connaît Paul dans sa rencontre du Ressuscité — cf. Alain Badiou, S. Paul, la fondation de l’universalisme, PUF 1997).

Cela ne nie pas la mort comme terme, mort terme incontournable et qui le demeure, quand bien même ma mort devient seconde en quelque sorte, par rapport à la résurrection, comme le récit évangélique de la vie du Christ, jusqu’à sa mort, s’ordonne en regard de l’événement du dimanche de Pâques.

La mort fonde toutes mes nostalgies et mes fausses espérances — sourcées dans des blessures, qui demeurent. La résurrection se place, et la place, les place (mort et blessures) à un autre niveau. Une proclamation — « Ô mort où est ton aiguillon ? » (1 Co 15, 55 ; Osée 13, 14) — s’y ancre, proclamation comme verbalisation des notions de résurrection / Incarnation / Transfiguration — Incarnation et Transfiguration étant des moments de la relecture de la vie du Christ à la lumière de la foi des disciples à sa résurrection.

Dans le cadre de la proclamation de l’événement du dimanche de Pâques advenant dans un quotidien dont le terme est la mort, apparaît un concept de Dieu d’un tout autre ordre que celui d’une figure projetée à la face du ciel. Rejoignant l’Ecclésiaste, « tout ce que ta main trouve à faire avec ta force, fais-le ; car il n’y a ni œuvre, ni pensée, ni science, ni sagesse, dans le séjour des morts, où tu vas » (Ecc 9, 10). La mort comme terme est au cœur du réel, où le concept de Dieu apparaît comme désignant le fait que ce qui nous advient ne dépend, pour l’essentiel, pas de nous. Concernant la grâce à recevoir, il s’agit de percevoir que ne dépendent pas de nous non seulement les conditions matérielles du don de Dieu, mais même notre capacité à le recevoir.

La lecture de la foi, comme transformation de l’exil en grâce / et mission est portée par la conviction que le Dieu qui donne et le vouloir et le faire, et les conditions du bonheur et la capacité à le recevoir, nous est favorable.

Telle est la proclamation libératrice, qui délie jusqu’à nos mémoires — via notre contemporanéité de la résurrection du Christ comme porte de tout déplacement. Une relecture qui nous relie à une autre mémoire, autre que notre mémoire blessée.

Toute lecture de nos vies est relecture d’événements qui ne nous sont accessibles que par le récit que nous en faisons, récit sans cesse modifié à l’aune de nos expériences successives. Et voilà un fondement radicalement nouveau, déferlant du tombeau vide, pour une relecture qui n’est pas le fruit d’habitudes blessées en forme d’ornières — celles des blessures qui demeurent —, mais d’un autre passé contemporain / et d’un autre avenir toujours possible, qui commence aujourd’hui-même : c’est aujourd’hui le jour du salut (Hé 3 ; Ps 95).

RP
Marseille 15.10.11
« Convictions, mission, proclamation »
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mercredi 14 mai 2008

Anges



« [Bowman] se trouvait en fait pris dans toute une hiérarchie d’intelligences dont certaines étaient assez voisines de son propre niveau primitif pour servir d’interprètes. »
A.-C. Clarke, 2010 : Odyssée deux, in 2001-3001. Les odyssées de l’espace, éd. Omnibus, p. 326.

Où, par le biais de la théorie de l'évolution et du thème des extra-terrestres, A.-C. Clarke franchit le Rubicon au-delà duquel il retrouve et rejoint tout simplement l'angélologie la plus classique et médiévale... Cf. Thomas d'Aquin :

« La supériorité de l’intelligence sur les sens fait raisonnablement conclure à l’existence d’êtres incorporels que l’intelligence seule peut appréhender. »
Thomas d’Aquin, Somme de théologie, Ia, qu. 50, a. 1, resp.

« L’ange est nommé “intelligence” et “esprit” parce qu’il n’a en lui que la connaissance intellectuelle ; tandis que la connaissance de l’âme humaine est en partie intellectuelle et en partie sensible. »
Thomas d’Aquin, Somme de théologie, Ia, qu. 54, a. 3, ad 1um.



Tangerine dream - Rubycon (1975)




samedi 12 janvier 2008

Sourire




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« Je suis un étranger chez toi,
Un résident temporaire,
comme tous mes pères.


Laisse-moi un peu de répit,
pour que je retrouve le sourire
avant de m’en aller et de n’être plus rien. »

(Psaume 39, 13b-14)






mercredi 14 novembre 2007

2001 : l'odyssée de l'espace

  

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2001 : l'odyssée de l'espace de Stanley Kubrick, 1968.



«Les scènes fortes, celles dont vous vous souvenez, ne sont jamais des scènes où les gens se parlent, ce sont presque toujours des scènes de musique et d'images», a dit un jour Kubrick.

Arte : «En ce sens, 2001: l'odyssée de l'espace est certainement le film le plus abouti de l'histoire du cinéma; la musique et les images forment ensemble un spectacle chorégraphique qui dépasse l'expérience verbale.»



Une expérience visuelle

Stanley Kubrick : « (...) 2001 est fondamentalement une expérience visuelle, non verbale. Le film évite la formulation verbale en termes conceptuels, et atteint le subconscient du spectateur de manière poétique et philosophique. Il devient ainsi une expérience subjective qui touche le spectateur sur un mode de conscience interne, comme la musique ou la peinture. »
(Extrait de l’entretien de Stanley Kubrick avec Joseph Gelmis, in The Film Director as Superstar, 1970, repris dans Positif, n° 464, octobre 1999.)

« J'ai essayé de créer une expérience visuelle, qui contourne l'entendement et ses constructions verbales, pour pénétrer directement l'inconscient avec son contenu émotionnel et philosophique. J'ai voulu que le film soit une expérience intensément subjective qui atteigne le spectateur à un niveau profond de conscience, juste comme la musique ; "expliquer" une symphonie de Beethoven, ce serait l'émasculer en érigeant une barrière artificielle entre la conception et l'appréciation. Vous êtes libre de spéculer à votre gré sur la signification philosophique et allégorique du film, mais je ne veux pas établir une carte routière verbale pour 2001 que tout spectateur se sentirait obligé de suivre sous peine de passer à côté de l'essentiel ».


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Scénario — explicitation « littérale »

Stanley Kubrick parle de « 2001 », extrait d'un article de Joseph Gelmis, paru dans Newsday du 4 Juin 1968 :


Chacun a sa théorie au sujet de la signification de « 2001 : l'odyssée de l'espace ». Comment Stanley Kubrick explique-t-il le rôle de l'aventure dans son film ?

« C'est là où vous entrez dans ce qu'on pourrait appeler la zone fertile de l'ambiguïté », déclare Stanley Kubrick. « Parce qu'il y a une explication très simple et très littérale au niveau le plus élémentaire possible du scénario. Un objet a été laissé sur terre par des explorateurs extraterrestres, il y a cinq millions d'années. Un autre objet a été laissé sur la Lune afin de pouvoir marquer le premier pas trébuchant de l'homme dans le cosmos. Un autre a été placé sur l'orbite autour de Jupiter pour servir de relais ».


C’est La Sentinelle, une nouvelle de science-fiction d'Arthur C. Clarke, qui a inspiré 2001 : l'odyssée de l'espace. Elle a été écrite en 1948 et publiée en 1951 :

Une équipe d'astronautes atterrit sur la lune, part en expédition et y découvre une pyramide sur la plate-forme d'une falaise. Le narrateur y voit le symbole d'une intervention extra-terrestre, et imagine (ou devine) qu'il s'agit d'une sentinelle, placée là pour savoir quand les humains auront atteint cet endroit, et seront donc devenus une civilisation intelligente.

Selon Clarke (co-scénariste et interlocuteur privilégié de Kubrick),
le scénario s'écarte de son texte original et ce dernier écrira par la suite un roman éponyme, lui-même assez différent du film. Clarke jugeait certaines scènes trop hermétiques et en donna une version plus explicite : pour lui, le thème global est de montrer l'humanité conduite dans une évolution perpétuelle par des forces extra-terrestres jamais nommées mais bien présentes. Leur intervention se situe dès les premiers hommes et se symbolise par l'apparition d'un monolithe noir à chaque étape cruciale de cette évolution.

Kubrick :
« […] je ne vois pas d’inconvénients à en parler, au niveau le plus élémentaire : je veux dire en vue d’une simple explicitation de l’intrigue. Elle commence par un artefact laissé sur terre il y a quatre millions d’années par des explorateurs extraterrestres venus observer le comportement des hommes-singes de l’époque, et qui avaient décidé d’influencer le cours de leur évolution.
Puis vous trouvez un second artefact enterré sur la Lune et programmé pour donner le signal des premiers pas de l’homme dans l’univers. C’est une sorte de clairon cosmique.
Et, finalement, vous avez un troisième artefact placé en orbite autour de Jupiter dans l’attente du moment où l’homme aura atteint la limite extrême de son propre système solaire.
Quand l’astronaute qui a survécu, Bowman, finit par atteindre Jupiter, l’artefact l’entraîne dans un champ de forces, à travers des espaces intérieurs et extérieurs, et le transporte finalement dans une autre partie de la galaxie. Là, il est placé dans un zoo humain, en quelque sorte un hôpital, un environnement terrien tiré de ses propres rêves et de son imagination. Le temps n’existe pas : sa vie passe de l’âge mûr à la vieillesse et à la mort. Il renaît en un être amélioré, un enfant-étoile, un ange, un surhomme si vous voulez, et retourne sur terre prêt pour la nouvelle étape de l’évolution et de la destinée humaines. »
(Extrait de l’entretien de Stanley Kubrick avec Joseph Gelmis, in The Film Director as Superstar, 1970, repris dans Positif, n° 464, octobre 1999.)


L'ordinateur

Le vaisseau « Discovery », qui embarque cinq cosmonautes, dont trois en hibernation, à destination de Jupiter (vers où le monolithe trouvé sur la Lune émet des signaux), est entièrement supervisé par le superordinateur HAL 9000.
HAL signifie « Heuristically programmed ALgorithmic computer ». Dans la version française HAL 9000 devient CARL 500, CARL soit « Cerveau Analytique de Recherche et de Liaison ».
On s'est très vite aperçu que l'acronyme HAL correspondait à IBM par décalage d'un rang de chacune des lettres (H->I, A->B, L->M), et que ce n'était peut-être pas un hasard. Stanley Kubrick et Arthur C. Clarke ont toujours démenti cette allégation. Cela ne pose plus de problème depuis qu’IBM s’est dit flatté du rapprochement. (En 1982, dans 2010 : Odyssée deux - cf. 2001-3001, Les Odyssées de l'espace, éd. Omnibus, 2001, p. 308 - un personnage de Clarke jugera ce rapprochement absurde.)

Doté de « réactions humaines », HAL est un précieux compagnon jusqu'au jour où l'un de ses pronostics se révèle erroné. (On a commis l'erreur « d'introduire dans sa programmation tout ce qu'on sait, tout ce qu'on suppose des monolithes » - et que les astronautes ignorent. « Fatale erreur »... écrit J. Goimard dans Une Odyssée formelle, introduction à A. C. Clarke, 2001-3001, Les Odyssées de l'espace, éd. Omnibus, 2001.)
Le soupçonnant de « mauvaises intentions », les deux cosmonautes envisagent secrètement de le déconnecter... Ils ont coupé les micros mais HAL a lu sur leurs lèvres.

HAL
parvient à tuer quatre des leurs avant de « mourir » lui-même, désactivé, « lobotomisé ».


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En pénétrant dans l'unité centrale de la machinerie pour y désactiver un à un les modules correspondant à ses fonctions supérieures (« higher brain functions »), l'astronaute Dave Bowman éveille chez HAL un sentiment de détresse et des affects régressifs qui se traduisent, notamment, par une chansonnette (« Daisy, daisy… » — en français : « Au clair de la lune ») interprétée d'une voix de plus en plus ralentie. C'est en plongeant progressivement dans l'équivalent d'un état végétatif qui le condamnera à l'exécution stupide de tâches automatisées, que HAL parvient à exprimer de la manière la plus convaincante l'expérience d'une auto-affection fondamentale. « My mind is going, I can feel it… » : et HAL a peur (« I'm afraid, Dave… »).


*


« Lorsqu’il arrive sur Jupiter, l'astronaute est jeté dans un champ de forces qui l'entraîne dans une autre dimension spatio-temporelle à un autre endroit de la galaxie. Il est mis dans ce qui est l'équivalent d'un zoo humain pour y être étudié. Sa vie se passe dans cette pièce et cela ne lui semble durer qu'un instant. Il se peut qu'il y passe toute sa vie normale ou bien qu'elle soit télescopée ou encore qu'elle soit réduite à quelques minutes. Il meurt et il renaît sous une forme supérieure. Il revient sur Terre comme ange ou comme surhomme, ou du moins transfiguré. Au niveau le plus simple, c'est ce qui "arrive". Mais le fait que l'on n'utilise pas de mots et que l'événement ait vraiment des résonances lointaines, est positif.

A d'autres niveaux, le film signifie tout ce que l'on peut ressentir à son sujet. Je ne pense pas devoir m'appesantir au-delà de ce niveau élémentaire. Bien entendu, toute impression que vous pouvez ressentir à l'égard du film est valable si elle ne contient pas de contradiction. S'il a de l'effet sur vos émotions sur votre subconscient, sur vos aspirations mythologiques, alors il a réussi. »



Mythologie

« Tout ce qui est au-delà de l'entendement humain semble magique. Il y a une tonalité religieuse dans le film qui se retrouve dans la quête par l'humanité d'une rencontre avec un être supérieur.

Une fois que vous êtes lancé dans des méditations, une fois que vous vous dites, bon, l'univers est probablement rempli de civilisations évoluées, parce qu'il y a cent milliards de galaxies dans l'univers visible, certains de ces mots doivent se situer à un niveau que l'esprit humain ne peut concevoir. Ces êtres auraient probablement des pouvoirs incompréhensibles. Ils pourraient être en communication télépathique à travers l'univers entier. Ils pourraient avoir la capacité de façonner les événements d'une façon qui nous semble divine. Ils pourraient même représenter une sorte de conscience immortelle qui fasse partie de l'univers.

Quand vous commencez à vous intéresser à ce genre de sujet, les implications religieuses sont inévitables, parce que tous ces caractères sont ceux que l'on attribue à Dieu. Ainsi voilà donc, si vous le voulez, une définition de Dieu parfaitement scientifique. »




* * * * * *


À ce point, on est bien dans le domaine d’une nouvelle mythologie, où le divin, l’angélique, se dit dans de nouvelles catégories, celles des cosmologies post- / coperniciennes, galiléennes, newtoniennes et einsteiniennes.

La fin du géocentrisme aristotélicien et ptoléméen, annoncée par Copernic, ouvre l’espace d’une véritable nouvelle angélologie. Dans le système aristotélicien médiéval, les planètes et leurs sphères sont les signes des Intelligences célestes, les anges, qui les meuvent dans un mouvement circulaire imitant la perfection divine — Le Paradis de la Divine Comédie de Dante en est l’expression poétique.

La fin du géocentrisme signe la fin de cette angélologie… et ouvre à une nouvelle forme de conception des Intelligences célestes — « extra-terrestres ». Une première esquisse de cette nouvelle approche est donnée par Giordano Bruno, qui renoue de la sorte avec une hypothèse déjà avancée par les premiers « matérialistes » de l’Antiquité, comme Démocrite : les astres pourraient abriter des créatures intelligentes semblables aux créatures humaines…

La lunette de Galilée scellera en 1609 la fin du géocentrisme, demandant de nouvelles explications cosmologiques. La théorie de Newton fera date, consacrant la similitude entre la Terre et les autres planètes du système solaire, ou d'autres systèmes solaires. Voltaire, newtonien, pourra alors imaginer son conte Micromégas, présentant l’arrivée sur Terre de deux géants originaires de Sirius et de Saturne.

Dorénavant, l’ange médiéval est relégué dans son passé pré-copernicien… au profit d’un ange « scientifique », l’extra-terrestre, bientôt doté des mêmes fonctions que ses prédécesseurs médiévaux : « sentinelle », veilleur, guide, inspirateur, etc.

Quant à sa fonction psychologique, elle a valu une réflexion de Jung : son livre Un mythe moderne. Sa dimension religieuse et mythologique a fini, on le sait, par donner naissance aux mêmes déviations que toutes les religions, et à des sectes.

N’en demeure pas moins une fonction mythologique redevenue, par ce biais, possible à l’ère scientifique.

Où l’on retrouve le monolithe de Clarke et Kubrick… et 2001 qui l’exploite à merveille.

Cela couplé à la mythologie techniciste de l’ordinateur « vivant » — où l’on retrouve la question du livre de Philip K. Dick intitulé : « les androïdes rêvent-ils de brebis électriques » (Do Androids Dream Of Electric Sheep ? — adaptation cinématographique de Ridley Scott : Blade Runner)…

Il est vrai que le monolithe présent aux moments tournants du développement technique et des progrès humains est, comme l’ordinateur, un artefact…

RP




mercredi 7 novembre 2007

Les ailes du désir







Les ailes du désir (Der Himmel über Berlin), film de Wim Wenders, 1987.


Deux anges veillent sur les hommes et leur apportent une invisible et réconfortante présence. Mais l’un d’eux rêve de quitter ce piédestal. Un conte métaphysique qui marque le retour de Wim Wenders à Berlin, sa ville d’élection.
Deux anges, Damiel (Bruno Ganz) et Cassiel (Otto Sander), contemplent les hommes du haut du ciel berlinois. Éternels, ces deux êtres ne connaissent ni les douleurs, ni les manques ni les passions humaines, mais une compassion détachée pour ces hommes trop souvent malheureux.

Ils veillent les humains et recueillent depuis des siècles le monologue intérieur de leur spiritualité. De leur vision en noir et blanc du monde, ils ne peuvent qu’assister aux événements, sans rien sentir, goûter, toucher. Ils ont vu le début de la lumière, des rivières, des animaux. Quand le premier homme est apparu, ils ont découvert avec lui le rire, la parole, la guerre.

Parce qu’ils sont invisibles, Damiel et Cassiel se mêlent aux hommes, lisent leurs pensées et tentent de les aider à leur manière, de les détourner de certaines idées noires. Damiel est touché par Marion (Solveig Dommartin), une trapéziste, si séduit par son âme et sa grâce qu’il décide finalement de devenir humain, et par conséquent mortel. Mais la jeune femme est incapable de voir Damiel. Elle ressent la présence de l’ange comme une sensation, un parfum autour d’elle.


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C’est le comédien Peter Falk (Columbo), venu tourner un film sur la période nazie, qui va porter secours à Damiel. Car lui aussi a été un ange, trente ans plus tôt, et chaque jour il se félicite d’avoir renoncé à son essence angélique, même si la mort se trouve au bout du chemin. Il explique à Damiel – qu’il ne voit pas mais dont il sent la présence – la beauté du monde terrestre, sa saveur…



« Il leur fut révélé que ce n’était pas pour eux-mêmes, mais pour vous, qu’ils étaient ministres de ces choses. Maintenant, elles vous ont été annoncées par ceux qui vous ont prêché l’Évangile par le Saint-Esprit envoyé du ciel, et les anges désirent y plonger leurs regards. » (1 Pierre 1, 12)
 
 
 
 
Sur les anges, d’autres articles ICI.