<script src="//s1.wordpress.com/wp-content/plugins/snow/snowstorm.js?ver=3" type="text/javascript"></script> Un autre aspect…

samedi 17 septembre 2022

Patrimoine, temps et éternité





Civilisations en déconstruction

« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d’empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins ; descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs sciences pures et appliquées, avec leurs grammaires, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques. Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres, que la cendre signifie quelque chose. Nous apercevions à travers l’épaisseur de l’histoire, les fantômes d’immenses navires qui furent chargés de richesse et d’esprit. » (Paul Valéry, La crise de l’esprit, éd. nrf, 1919)

« Je soupçonne que l’espèce humaine – la seule qui soit – est près de s’éteindre, tandis que la Bibliothèque se perpétuera : éclairée, solitaire, infinie, parfaitement immobile, armée de volumes précieux, inutile, incorruptible, secrète. » (Jorge Luis Borges, « La bibliothèque de Babel », 1941, recueil Fictions)

« Rien n'est plus cruel envers le passé que le lieu commun selon lequel la force est impuissante à détruire les valeurs spirituelles ; en vertu de cette opinion, on nie que les civilisations effacées par la violence des armes aient jamais existé ; on le peut sans craindre le démenti des morts. On tue ainsi une seconde fois ce qui a péri… » (Simone Weil, Le Génie d'Oc, 1943)

Simone Weil nous avertit en 1943 de ce à quoi on assiste ces dernières années, dans un vertige déconstructiviste qui s’égare jusqu’à l'hypercritique, effaçant jusqu’aux sources du passé — concernant dans son texte la civilisation médiévale d’Oc et les cathares qui l’ont habitée… La déconstruction ne va-t-elle pas, les concernant, jusqu’à la velléité de nier leur existence ? — aujourd’hui, pour les terres d’Oc, depuis l’Université qui porte le nom de Paul Valéry, qui ne savait pas en 1919 que ce qu’il écrivait vaudrait, en son nom au fond, jusque pour les dernières traces de cette particularité spirituelle de l’ancienne civilisation d’Oc — dont Poitiers l’aquitaine fût l’une des capitales.

Oubli d’une histoire qui, du coup, se répète… Guerres, pandémies, famines, catastrophes naturelles, à présent suite au réchauffement climatique dû aux activités humaines — homme apprenti sorcier de l’ère de l'anthropocène, Borges aurait donc vu s’approcher, dès 1941, le temps où toute activité humaine effacée, n’en restera que la trace devenue inutile, celle de la bibliothèque temporelle désormais sans fonction conservant cette richesse spirituelle : « la Bibliothèque se perpétuera : éclairée, solitaire, infinie, parfaitement immobile, armée de volumes précieux, inutile, incorruptible, secrète. »

Homme apprenti sorcier, que ne pourrait retenir désormais que ce que le philosophe Hans Jonas, évoquant en 1979 les menaces nucléaires et écologiques, a appelé “heuristique de la peur”. Je le cite : « Dans ce vide (qui est en même temps le vide de l’actuel relativisme des valeurs) […] qu'est-ce qui peut servir de boussole ? L'anticipation de la menace elle-même ! C'est seulement dans les premières lueurs de son orage qui nous vient du futur, dans l'aurore de son ampleur planétaire et dans la profondeur de ses enjeux humains, que peuvent être découverts les prin­cipes éthiques, desquels peuvent se laisser déduire les nouvelles obligations correspondant au pouvoir nouveau. Cela, je l'appelle “heuristique de la peur” […] » (Hans Jonas, Le principe responsabilité, 1979, trad. fr. 1990, 1995, Préface [7-9], Champs/Essais, p. 16-17).

Je ne peux m’empêcher de citer aussi Cioran, qui écrit, lui aussi en 1979 : « Notre anxiété fait écho à celle du Voyant [de l'Apocalypse] dont nous sommes plus près que ne le furent nos devanciers, y compris ceux qui écrivirent sur lui, singulièrement l'auteur des Origines du christianisme [Renan], lequel eut l'imprudence d'affirmer : "Nous savons que la fin du monde n'est pas aussi proche que le croyaient les illuminés du premier siècle, et que cette fin ne sera pas une catastrophe subite. Elle aura lieu par le froid dans des milliers de siècles…" L'Évangéliste demi-lettré a vu plus loin que son savant commen­tateur, inféodé aux superstitions modernes. Point faut s'en étonner : à mesure que nous remontons vers la haute antiquité, nous rencontrons des inquiétudes semblables aux nôtres. La philosophie, à ses débuts, eut, mieux que le pressentiment, l'intuition exacte de l'achèvement, de l'expiration du devenir. » (Emil Cioran, Écartèlement, Gallimard, 1979, p. 60-61)

Mais tout porte à craindre que l’apprenti sorcier que nous sommes devenu, malgré toutes ces intuitions (j’ai cité des auteurs très différents qui les font tous leurs), ne sache pas s'arrêter dans sa propre déconstruction.

Un signe ? On s’avance dans le transhumanisme, où la déconstruction (puisque c’est le mot d'ordre) touche l’humain jusqu’en son lieu temporel, la chair, dont il s’agit d’en dire que la réalité biologique-même serait "construite". Exemple concret et actuel, la déconstruction de la sexuation. La leçon de l'anthropologie redécouvrant les civilisations effacées et leur pensée nous fait toucher du doigt qu'à ce point la déconstruction ultime relève d’un platonisme mal compris (le platonisme parlant d’âme qui préexiste au corps dans lequel elle tombe) — cet aspect du platonisme est dévoyé en subjectivisme. Que n’entend-on pas parler de personnes qui se disent, je cite : ”tombées dans le mauvais corps", à savoir qui seraient d’un genre ne correspondant pas à leur sexe ! Postulat platonicien — le philosophe antique parlant bien de préexistence, mais en un sens bien différent — postulat “platonicien” à partir du dévoiement duquel la déconstruction via le “moi” qui décide en vient jusqu’à se percevoir en décalage d’avec ce qui jusque là était quoiqu’il en soit le réel dans le temps, donné comme fait dans le temps, la chair.

J’ai trouvé une illustration de cela relevée par l'anthropologue Françoise Héritier chez les Inuit. Je cite Françoise Héritier (Masculin/Féminin I, Odile Jacob Poches, p. 21) : « Chez les Inuit […], écrit-elle, l'identité et le genre ne sont pas fonction du sexe anatomique mais du genre de l'âme-nom réincarnée [d'un ancêtre — puisque les Inuits reçoivent le mythe de la transmigration de âmes]. Néanmoins, l'individu doit s'inscrire dans les activités et aptitudes qui sont celles de son sexe apparent (tâches et reproduction) le moment venu, même si son identité et son genre seront toujours fonction de son âme-nom. Ainsi, un garçon peut être, de par son âme-nom féminine, élevé et considéré comme une fille jusqu'à la puberté, remplir son rôle d'homme reproducteur à l'âge adulte et se livrer dès lors à des tâches masculines au sein du groupe familial et social, tout en conservant sa vie durant son âme-nom, c'est-à-dire son identité féminine. » — Sagesse inuit qui pourrait épargner bien des déboires chirurgicaux et hormonaux à notre temps voulant faire coïncider dans les corps genre (âme-nom) et sexe (réalité matérielle)…

Selon cette sagesse, l’être individuel ne doit pas être confondu, ici jusque dans son genre, avec la réalité préexistante, réalité qui préexiste à la venue dans l’individualité temporelle. C’est qu’au fond, la réalité préexistante est non individuée, au point que, concernant ce qui ne relève pas de “mon” individualité, de “mon moi”, un philosophe comme Averroès, Arabo-Espagnol aristotélicien du XIIe s., parlait de ce qui sera appelé “monopsychisme”. …

C’est-à-dire âme une, commune à l’humanité, comme inconscient collectif. Thomas d’Aquin, autre aristotélicien, parlera, sur cette base, d’individuation par la matière. Autrement dit, l'être commun à l’humanité est indifférencié jusqu’à ce que, animant tel corps, “mon” corps, il y reçoive son individualité, “mon” individualité, y compris le sexe qui détermine le genre temporel, la matière étant l’histoire, le lieu, la part de nature (cela en commun avec les matérialistes, antiques ou modernes). Mais qui s’intéresse encore à ce qu’analysaient ces anciens et modernes-là, reconnaissant ce que nos temps censément plus savants laissent de côté, comme la réalité de la biologie, qui ne s’oppose pas à la structure spirituelle qui la détermine (ou en procède), acceptant les deux comme fait de l’humain, mais non bionique celui-là ?

Parlant d’Averroès, il n'est pas inutile de remarquer que contre l'islamisme menaçant déjà de son temps, via l’imprudence d’un de ses prédécesseurs, Al Ghazali (m. 1111), qui avait écrit une Déconstruction de la philosophie, philosophie à remplacer par les règles religieuses, — Averroès écrivait en réponse une Déconstruction de la déconstruction, pour soutenir que précisément la philosophie, humaine et conventionnellement commune, a vocation à la gestion (pré-laïque) de la cité, et pas des règles religieuses — comme celles qui aujourd’hui postulent une âme genrée différemment que la sexuation du corps. (Est-ce un hasard si de nos jours, l’Iran islamiste est un pays en pointe dans la chirurgie de changement du sexe apparent, corrigeant ainsi l’homosexualité honnie, expliquée comme relevant de la présence de l’âme dans le mauvais corps, un corps d’un autre genre que l’âme ?)

Averroès lui, annonçant que les théories et postulats de type religieux n’ont pas vocation politique, rappelle aussi ce qu’est la notion ancienne de préexistence : être éternel et céleste, "descendu" comme inconscient collectif dans le temps, dans l’oubli, dans la nature douloureuse, dans l’histoire — bref dans la matière, à accepter comme réalité temporelle individuée où seule se construit une civilisation (plutôt que dans des sphères rêvées, y compris concernant le genre, sphères que, comme l'avaient aussi compris les Inuits, l’âme a quitté pour animer un corps temporel qui est forcément le sien — le bon corps dans ce temps).


Effacement et traces

Notre monde actuel confond aussi — outre éternité et matière — contenant et contenu. L'organisation pré-laïque, puis laïque, la laïcité, est le contenant, permettant aux cultes et spiritualités divers, croyants ou pas, de vivre ensemble. Les cultes et spiritualités sont, dans cette perspective, porteurs d’un contenu : ouvrir la cité vers la vie spirituelle, vers la dimension supra-temporelle de l'être.

Devant l’amenuisement des marques du christianisme, d'aucuns s'affolent, évoquant un complot visant à un grand remplacement, et proposent comme alternative… rien. Rien que du contenant : opposer à telle ou telle religion la laïcité, qui n’est pas un contenu spirituel (dont les personnes fréquentant les cultes ont soif) ; mais un contenant que les complotistes ne proposent pas de remplir. Les plus connus des théoriciens du complot du grand remplacement, par ex. tel polémiste, ou encore tel philosophe médiatique, rêvent d’un contenant aux allures de chrétienté, mais professent ne pas croire au Christ (le contenu), dont les enseignements vont à l’encontre de leurs peurs. Contre le Christ et pour la chrétienté, on va jusqu’à professer carrément que Jésus n’aurait pas existé. Un contenant moderne, la laïcité, d’une esthétique plus ancienne, aux allures de chrétienté, avec des églises et temples vides, et pour cause, on évacue de toute force le contenu (pour paraphraser la sentence apostolique : "ayant l'apparence de la piété mais reniant ce qui en fait la force” — ‭‭2 Timothée‬ ‭3, 5‬). Un évêque a répondu récemment aux tenants menaçants de ce ressentiment amer, que si le phénomène les inquiète, ils n’ont qu’à (re)venir dans les églises.

*

La chrétienté, une civilisation, déjà disparue, n’est pas le christianisme comme culte, des cultes, toujours présents. Cela dit, une civilisation n’est pas sans lien avec les cultes qui lui donnent sa substance spirituelle. La civilisation d’Oc, dont Simone Weil évoquait l’effacement, n’est pas sans lien avec le culte cathare qui y évoluait parmi d’autres, et qui a disparu aussi, plus radicalement encore que la civilisation d’Oc, dont un accent comme le mien est la dernière trace patrimoniale provisoire.

Les civilisations sont mortelles, leur patrimoine aussi, y compris les Églises et les cultes. Une Église peut disparaître. L'Église cathare a disparu au XIVe s. Ce fut l’avenir d’un patrimoine dans le temps. Mais qu’en est-il de l’éternité ?

Quel avenir pour notre Église, qui, n’en doutons pas, est constitutive de notre patrimoine commun, le patrimoine de la France, tout en se voulant témoin de la porte de l'éternité ? Jacques Ellul annonçait en 1983 la fin de l'Église réformée comme institution dans les dix années suivantes (cité par Frédéric Rognon, Jacques Ellul : une pensée en dialogue, Labor et Fides 2013, p. 164. Cf. Jacques Ellul, "Supprimons l'institution !", Réforme, n° 2005, 17 septembre 1983, p. 12). Cela si rien ne changeait. Et rien n’a changé… Au fond, Ellul avertissait via une anticipation exagérée de ce qui à présent devient très visible, comme le réchauffement de la planète devient visible : un déclin inéluctable, qui concerne aujourd’hui, malgré quelques soubresauts ici ou là, tout l’Occident, où l’on est focalisé sur le contenant (les institutions) plutôt que sur le contenu (le message). Un patrimoine temporel en déperdition. Une étude sociologique récente montre cela pour les États-Unis, que l’on croyait épargnés : on y constate à présent un déclin des Églises, y compris de celles, évangéliques, que l’on croyait toujours en croissance (Ryan P. Burge, “Mainline Protestants Are Still Declining, But That’s Not Good News for Evangelicals”, Christianity Today, July 13, 2021).

Le Poitou : il fut jusqu’à il y a peu, il l’est encore dans une moindre mesure, un vivier du protestantisme (avec, entre autres les Cévennes, par exemple, plus connues). Le protestantisme en Poitou y est encore réel, un des lieux de notre patrimoine dans le temps, mais oh combien affaibli.

Petite histoire personnelle, concernant l’aspect de mon ascendance familiale dont mon accent ne vient pas — ascendance poitevine en l’occurrence. Il y a une quarantaine d'années, ma sœur et moi, sans que l’un ait influencé l’autre, nous sommes convertis, rejoignant le protestantisme depuis une éducation athée. Plus de quarante ans après, notre cousin germain Guy, professeur d’histoire retraité vivant dans notre village familial poitevin, La Crèche, se lance dans la généalogie et découvre que tous nos ancêtres poitevins étaient protestants, depuis le début du XVIIe siècle au moins, jusqu’à la deuxième moitié du XIXe siècle, où ils finissent par oublier jusqu’à leur passé familial protestant…

La lecture parallèle du livre de l'historien et fils de pasteur poitevin André Encrevé sur Les protestants et la vie politique française. De la révolution à nos jours, a confirmé une intuition concernant cet oubli. Voilà une famille de paysans protestants opiniâtres, résistants pour leur foi jusqu’à la Révolution, qui, la liberté de culte acquise, finissent par oublier jusqu’à leur origine familiale : la liberté acquise, ils ont dû, comme bien d’autres, considérer que le combat avait été victorieux, en parti achevé, à asseoir par l’engagement social qui sera le leur dans le mouvement socialiste. Leur foi, avant de s’effacer, aura été l'avant-garde de leur nouveau combat. Enfouie, mais active de façon souterraine, comme inconscient collectif familial, réactivé comme en réponse à une prière mystérieuse. Écho au livre du prophète Ésaïe (ch. 55, 10-11) : “comme la pluie et la neige descendent des cieux, et n’y retournent pas sans avoir arrosé, fécondé la terre, et fait germer les plantes, sans avoir donné de la semence au semeur et du pain à celui qui mange,‭ ‭ainsi en est-il de ma parole, qui sort de ma bouche : elle ne retourne point à moi sans effet”. Enfouissement d’une semence toujours à même de ressurgir.

Le livre du prophète Ésaïe a pour préoccupation initiale la puissance assyrienne qui, en 722 av. Jésus-Christ, a détruit la capitale du nord d’Israël, Samarie. Les livres bibliques, dont celui d’Ésaïe, dont la perspective est centrée sur la capitale du sud, de la Judée, Jérusalem, parlent de l’oubli, parlent de disparition des tribus du nord vaincues par l’Assyrie. Disparition par l’oubli, l’effacement d’une civilisation consécutive à l'effacement de son culte, l’oubli de la parole qui la fonde. Et Ésaïe d’inviter son peuple, celui du sud, menacé à son tour, à revenir à la parole qui le fonde, “car de Sion sortira la Torah, Et de Jérusalem la parole de l’Eternel” (Ésaïe 2, 3). Ce message d’Ésaïe suite au traumatisme de la chute de Samarie, est une origine probable de la survie du peuple de Judée, lorsqu’il sera vaincu à son tour, son temple de Jérusalem détruit par Babylone, en 586 av. JC : le peuple juif en exil se rassemble dans des synagogues, pour la lecture de la Torah, la méditation de la Parole de Dieu, fondée dans l’éternité, patrimoine d’éternité nous rejoignant dans le temps, en écho à une prière silencieuse, non dite, qui reçoit cette parole d'éternité.

Le livre d’Ésaïe illustre cela par l’annonce de son destin apparent au roi Ézéchias de Judée par le prophète Ésaïe (ch. 38, 1 sq) : « tu vas mourir, tu ne survivras pas » lui annonce le prophète. Parole de prophète, parole imparable, pourrait-on dire ! Ézéchias va sombrer dans le désespoir et mourir. Mais le texte continue : « Ézéchias tourna son visage contre le mur et pria le Seigneur. […] Ézéchias versa d’abondantes larmes. La parole du Seigneur fut adressée à Ésaïe : "Va et dis à Ézéchias : Ainsi parle le Seigneur, le Dieu de David ton père : J’ai entendu ta prière et j’ai vu tes larmes. Je vais ajouter quinze années au nombre de tes jours. » Signe que devant Dieu rien n’est figé.

‭”L’herbe sèche, la fleur tombe, Quand le vent de l’Éternel souffle dessus. — Certainement le peuple est comme l’herbe :‭ ‭L’herbe sèche, la fleur tombe ; Mais la parole de notre Dieu subsiste éternellement.” (És 40, 7-8)




samedi 25 juin 2022

L’épopée cathare, au cœur d’une civilisation effacée




In memoriam Michel Roquebert


« Rien n'est plus cruel envers le passé que le lieu commun selon lequel la force est impuissante à détruire les valeurs spirituelles ; en vertu de cette opinion, on nie que les civilisations effacées par la violence des armes aient jamais existé ; on le peut sans craindre le démenti des morts. On tue ainsi une seconde fois ce qui a péri… » (Simone Weil, Le Génie d'Oc)



Introduction : “derrière la porte”…

Michel Roquebert a consacré sa monumentale Épopée cathare à faire réapparaître ce qui avait été effacé derrière la porte fermée par la Croisade et l’Inquisition : faire toucher du doigt l’histoire concrète qui fut celle des cathares et tenter d’en discerner la religion (cf. son livre La religion cathare) ; cela sans jamais perdre de vue que ce qui en subsiste est enfoui en-deçà de ce qu’on leur a attribué, enfoui sous ce qui est dû aux acteurs de leur effacement. Je pense à ses travaux sur le Graal ou sur Montségur “château cathare”. Le roman du Graal comme le château (les châteaux dits cathares) tels qu’on les connaît relèvent déjà de la volonté d’effacer ce qui fut : un roman eucharitique, anti-cathare, pour le Graal, une reconstruction par les Croisés pour le château de Montségur, sur les lieux de ce que leurs ennemis avaient détruit. Dans la ligne de ce combat pour la mémoire, les travaux les plus récents de Michel Roquebert contre les nouveaux “déconstructionnismes” nous interrogent… selon la dialectique du maître et de l&#8217;esclave et son inversion du vainqueur et du vaincu que Michel Roquebert a retenue de Hegel.

Jusque là, déconstruire fut le mot d’ordre, par les armes et la violence, puis déconstruire par les mots, “ni[ant] que les civilisations effacées par la violence des armes aient jamais existé ; on le peut sans craindre le démenti des morts. On tue ainsi une seconde fois ce qui a péri”, pour reprendre les termes de Simone Weil. Michel Roquebert a voulu être le témoin de celles et ceux qui ont pourtant bien existé, au cœur de cette civilisation effacée : sa quête est la quête de ce qui est “derrière la porte”…

“Derrière la porte” : j’ai repris ici les mots d’un écrivain italien dont j’avais découvert un goût partagé avec Francesco Zambon, qui n’a pas pu être ici aujourd’hui — amitiés à lui. C'était à un colloque tenu près de Cuneo en octobre 2000, où nous étions avec Michel Roquebert. Je cite cet auteur italien…

Il s'agit de Guido Ceronetti : « [La] lumière apportée en Occident par l’Église cathare et bogomile [est] éteinte, pour notre malheur, ô mystérieux dessein de Dieu, écrit-il (Le lorgnon mélancolique, Albin Michel, p. 169). Il poursuit (ibid.) : [… L]e bien et le mal relatifs existent, mais ils ne sont que le produit d’un mélange mauvais : la relativité du bien est une face du Mal et, en montant les degrés de tout le bien relatif, qui trouverons-nous derrière la porte ? Les doctrines de la Lumière prisonnière de la matière, du monde comme Mal, de l’âme jetée d'un corps dans l’autre afin de purger le stupre des ténèbres, et l’arbre du Mal planté dans le cœur de l’homme […]. »

“L’âme jetée d'un corps dans l’autre”, écrit Guido Ceronetti. Michel Roquebert — qui comme Guido Ceronetti privilégiait la bonté divine par rapport à la toute-puissance — m’avait proposé pour cette rencontre à Cuneo, de présenter ce que je soutenais dans Les cathares, l’âme et la réincarnation, livre écrit à sa demande suite à mon exposé au colloque de Rennes-les-Bains (CNEC 1994). J’y soutenais, avec l’appui de Michel Roquebert me faisant l'honneur de préfacer le livre, que quand l’âme est “jetée d’un corps à l'autre”, cela ne veut pas dire que notre âme individuelle propre se réincarne, comme on s’est mit à le croire depuis la fin du XIXe s. L’âme “jetée d’un corps à l'autre”, est l'illustration de ce qui est au cœur de la pensée cathare, et qui est autre chose : à savoir, la chute dans le temps, le changement en âme (le mot grec donne métempsycose) de l'esprit préexistant, qui ne se confond pas avec l’âme de l’individu tombé dans le temps, dans le temps de l’oubli pour les cathares.

J’ai trouvé depuis une illustration de ce décalage relevé par l'anthropologue Françoise Héritier chez les Inuit. Je cite Françoise Héritier (Masculin/Féminin I, Odile Jacob Poches, p. 21) : « Chez les Inuit […], écrit-elle, l'identité et le genre ne sont pas fonction du sexe anatomique mais du genre de l'âme-nom réincarnée [d'un ancêtre]. Néanmoins, l'individu doit s'inscrire dans les activités et aptitudes qui sont celles de son sexe apparent (tâches et reproduction) le moment venu, même si son identité et son genre seront toujours fonction de son âme-nom. Ainsi, un garçon peut être, de par son âme-nom féminine, élevé et considéré comme une fille jusqu'à la puberté, remplir son rôle d'homme reproducteur à l'âge adulte et se livrer dès lors à des tâches masculines au sein du groupe familial et social, tout en conservant sa vie durant son âme-nom, c'est-à-dire son identité féminine. » — Sagesse inuit qui, rejoignant les quatre causes d’Aristote prisées par Michel Roquebert, pourrait épargner bien des déboires chirurgicaux et hormonaux à notre temps voulant faire coïncider dans les corps genre (cause formelle) et sexe (cause matérielle)…

Bref, l’être individuel, l’être d’oubli pour le dire comme les cathares, est à ne pas confondre, ici jusque dans son genre, avec la réalité préexistante, réalité qui préexiste à la chute dans l’individualité temporelle. C’est qu’au fond, la réalité préexistante est non individuée, au point que, concernant ce qui ne relève pas de “mon” individualité, de “mon moi”, un philosophe comme Averroès, Arabo-Espagnol aristotélicien (comme Michel Roquebert), contemporain des cathares d’Occident, parlait de ce qui sera appelé “monopsychisme”.

… C’est-à-dire âme une, commune à l’humanité (cause efficiente). Thomas d’Aquin, autre aristotélicien, parlera, sur cette base, d’individuation par la matière (cause finale). Autrement dit, l'être commun à l’humanité est indifférencié jusqu’à ce que, animant tel corps, “mon” corps, il y reçoive son individualité, “mon” individualité, la matière étant l’histoire, le lieu, la part de nature. C'est cela, au fond, qui correspond à ce que les anciens nommaient métempsycose : dégradation, chute dans le temps de l’être préexistant, et pas processus de réincarnation d’un être préalablement individuel et temporel.

C’est la notion ancienne de préexistence, que reprend à sa façon propre l’enseignement des cathares, et qui est même, au fond, ce qu'on appelle leur dualisme. Être éternel et céleste d’un côté et de l’autre âmes déchues dans le temps, dans l’oubli, dans la nature douloureuse, dans l’histoire — bref dans la matière.

Or, et l'œuvre de Michel Roquebert me paraît aller dans ce sens, il me semble qu’on touche là quelque chose qui est au cœur de la civilisation effacée qui a porté les cathares et que je vous propose d'aborder sous deux angles dont j'essaierai de faire apparaître un substrat commun : la préexistence et la fin’amor — “derrière la porte” du même complexe civilisationnel (pressenti par tant d'auteurs : par exemple René Nelli et Denis de Rougemont, qui cependant se séparent sur leur interprétation de ce dont il s'agit).

Avant la question de la fin’amor, je commencerai donc par celle de la préexistence, en faisant apparaître à travers quelques exemples ce en quoi on est dans un complexe civilisationnel, un même bain culturel, partagé au minimum autour de la Méditerranée antique, et en quoi la réception de l'enseignement cathare dans l’Occitanie médiévale s’y spécifie et s’y distingue.


Préexistence

Henry Corbin, le grand spécialiste de l’islam spirituel médiéval, cite (Temps cyclique et gnose ismaélienne, Berg, p. 9-10), à propos du mazdéisme/zoroastrisme et de son influence sur le courant ismaélien de l’islam spirituel « un petit manuel de doctrine mazdéenne en pehlevi (du IVe siècle ap. JC) [écrit sous forme de questions-réponses] : “D’où suis-je venu et où retourné-je ? […] Suis-je venu du monde céleste, ou bien est-ce dans le monde terrestre que j’ai commencé à être ?” […] Réponses : “Je suis venu du monde céleste […], ce n’est pas dans le monde terrestre […] que j’ai commencé à être. J’ai été manifesté originellement à l’état spirituel, mon état originel n’est pas l’état terrestre.” »

Henry Corbin précise (ibid. p. 12-13) : « Il faut se garder de réduire le contraste entre monde céleste et monde terrestre à un schéma platonicien tout court. Il ne s'agit exactement ni d'une opposition entre Idée et Matière, ni entre universel et sensible [mais entre un] état céleste, invisible, subtil, spirituel, mais parfaitement concret [et] un état terrestre, visible, matériel certes, mais d'une matière qui en soi est toute lumineuse, matière immatérielle par rapport à ce que nous connaissons en fait. […] L'état d'infirmité, de moins d'être et de ténèbres que représente la condition actuelle du monde matériel, tient non pas à sa condition matérielle comme telle, mais au fait qu'il soit la zone d'invasion des Contre-Puissances démoniaques, le théâtre et l'enjeu de la lutte. L’étranger à cette Création n'est pas ici le Dieu de Lumière, mais le Principe de Ténèbres. La rédemption fera éclore […] le “corps à venir”, [corps de résurrection …]. »

Opposition entre ténèbres et lumière, qui va devenir dans le monde hellénique opposition entre esprit et matière, d'une façon qui me semble induire une réflexion sur la distinction lumière-ténèbres. “Ténèbre”, au plan intellectuel, parle d’opacité, “lumière” parle de clarté. C'est là l'opposition que fait Platon entre matière et esprit. Où la dualité est celle de l’intelligence percevant l’Idée, lumineuse, d’une part, derrière la matière opaque de l’autre.

Or c’est cela que l’on va retrouver au tournant de notre ère à Alexandrie, ce carrefour de la gnose, après avoir été celui de la pensée hellénistique de facture néo-platonicienne et de la pensée biblique (rencontre du penser et du dire d’un logos grec et biblique cher à Michel Roquebert). Figure centrale ici : le philosophe juif Philon d'Alexandrie, puis les penseurs chrétiens Clément puis Origène — lui dont la théologie sera pour plusieurs siècles la référence universelle du christianisme.

Le judaïsme connaît l’idée de plusieurs niveaux de sens des Écritures bibliques (du littéral au spirituel), niveaux qui à Alexandrie recoupent la tripartition de l’être humain : corps, correspondant au sens littéral, âme, correspondant au sens moral, et esprit, correspondant au sens spirituel. Origène développe cela, qui deviendra, dans la ligne de la tradition juive, la façon commune de lire la Bible en christianisme.

Le troisième sens se dédoublera au Moyen Âge en sens spirituel, ou allégorique, et sens céleste, ou anagogique, que privilégieront les cathares, ce qui a fait croire à leurs ennemis qu’ils rejetteraient l'Ancien Testament et le Dieu de l'Ancien Testament. En réalité, ils ne font que s’inscrire dans une approche spécifique de la pluralité des sens, privilégiant pour leur part le sens anagogique, où par exemple l’exil géographique d'Israël à Babylone devient l’exil de l’âme dans la matière et dans l’histoire.

Que les lectures spirituelles de la Bible soient aussi le fait des juifs a été perdu de vue avec la rupture judéo-chrétienne, où les chrétiens, allant parfois jusqu’à rejeter la Bible juive, se sont mis à croire être les seuls porteurs du sens spirituel ! Ce n'est évidemment pas le cas, ce qui a été souvent ignoré. Simone Weil elle-même, qui ne connaît pas, admet-t-elle, son judaïsme d’origine, a été victime de cette ignorance du sens de l’Ancien Testament (cf. ses lettres à Déodat Roché). La reprise du dialogue judéo-chrétien dans la deuxième moitié du XXe s. est venue rappeler à ceux qui le pratiquent que la lecture spirituelle de la Bible est ancrée dans le judaïsme.

Concernant les cathares, leur dualisme apparaît non seulement comme dualisme entre le monde céleste préexistant et l’histoire, mais en outre comme un monothéisme radical, leur Dieu étant le Dieu séparé (selon le titre du livre de Simone Pétrement sur Les origines du gnosticisme) — qui connote fortement avec le Dieu au-delà de tout nom du judaïsme.

Avec cette spécificité, concernant les cathares : un regard radicalement négatif sur l’histoire, perçue comme chute et catastrophe, ce que leurs ennemis ont pris comme rejet du Dieu biblique, se rendant incapables d’expliquer pourquoi les cathares citent si abondamment l’Ancien Testament (ce que lesdits ennemis remarquent eux-mêmes !). Illustration : le “Dieu de dos” du livre de l'Exode est considéré par Philon comme signifiant la trace de Dieu dans l’histoire, marque d’un Dieu au-delà de l'histoire où il laisse des traces, par derrière, de dos, là où les cathares, dans la même lignée de lecture, retiennent que l’histoire, avec ses traces, n’est pas l'expression d’un Dieu de bonté puisqu'il est au-delà de ces traces, qui elles, n’ont lieu que dans le monde déchu, le monde de l’histoire, le monde des tuniques de peau perçues par les rabbins lisant la Genèse, devenues chez les cathares tuniques d'un oubli sans remède, sinon par le seul consolament

Le Dieu autre relève de la transcendance seule contre l’histoire, contre la nature, là où dans le judaïsme on perçoit un passage de l’une à l’autre. Pensons à la peste venue de Dieu en 2 Samuel 24, 1, venue du satan en 1 Chroniques 21, 1 ; pensons à Élie au mont Carmel découvrant que Dieu est dans le souffle du silence, et pas dans la tempête de l’histoire, etc.

Cheminement de découverte depuis le sens historique jusqu’au sens spirituel, là où les cathares retiennent d’emblée ce même sens spirituel seul. L'histoire en soi est déchéance, ce qui vaut non seulement pour l’Ancien Testament, mais aussi pour le Nouveau, et concrètement en leur temps, pour l'Église, et plus précisément l'Église romaine qui a choisi de gérer l’histoire du monde en devenant puissance temporelle. Trahison suprême, alliance avec le diable à qui a été remis le ministère de l’histoire (cf. Luc 4, 6 ; 1 Jean 5, 19 / 1 Chr 21, 1).

La caractéristique du catharisme comme théologie de la préexistence est de voir l’histoire comme étant en soi une chute, la chute — “Abominable Clio” en dira Cioran du cœur de sa sympathie cathare.

Monothéisme radical que le dualisme cathare, contre tous les “immanentismes” ultérieurs assimilant volontiers Dieu à la nature : l’hermétisme de la Renaissance et l’alchimie, Jacob Böhme, Spinoza, Schelling, etc. Ou un Hegel positivant l’histoire, et dont Michel Roquebert retenait la troublante dialectique du maître et de l’esclave et son inversion du vainqueur et du vaincu. Ambiguïté de l’immanentisme : pour les cathares, préfigurant en un sens Schopenhauer, ce qui sera le Deus sive natura (“Dieu ou la Nature”) spinoziste est tout bonnement le mauvais principe, ou au mieux Lucifer déchu !

Cette vision cathare du monde, cette lecture de l'Écriture, est déjà celle qui se développe à Alexandrie au IIe s. avec déjà l’idée de chute dans le temps (Origène), et dans l’oubli.

Je cite Origène (Traité des Principes, I, 4, 1) : « Pour montrer cette dégradation et cette chute, de ceux qui se sont conduits de façon négligente, il ne semble pas absurde d'utiliser la comparaison avec un exemple. Supposons que quelqu'un ait acquis une compétence ou un art, par exemple la géométrie ou la médecine […] Suivant ce que nous avons proposé, ce géomètre ou ce médecin, tant qu'il s'engage dans l'exercice de son art et dans ses principes rationnels, garde en lui la connaissance de sa discipline ; mais s'il omet de s'exercer et s'il néglige de l'appliquer, peu à peu s'effacent de sa mémoire d'abord quelques éléments, puis d'autres plus nombreux, et ainsi, après beaucoup de temps, tout s'en va dans l'oubli et disparaît complètement de sa mémoire. » (Puisque pour Origène la chute, en tout cas pour les êtres humains, est due à un comportement négligeant du libre-arbitre, mystère ancré dans la préexistence.)

Ibid. (II, 9, 6) : « [… P]uisque ces mêmes créatures rationnelles […] ont reçu en don la faculté du libre arbitre, chacune d'entre elles a été poussée à progresser par le biais de l'imitation de Dieu, ou bien a été entraînée vers la décadence à travers sa négligence par la liberté de sa propre volonté. Et […] c'est cela qui a été cause de diversité parmi les créatures rationnelles, n'ayant pas son origine dans la volonté ou dans le jugement du créateur, mais dans la décision de la liberté qui leur appartient. »

Et ainsi, ibid. (III, 4, 4-5) : « [… L’]âme, lorsqu'elle a acquis une sensibilité plus grossière, parce qu'elle se soumet aux passions du corps, est opprimée sous la masse des vices et elle ne sent plus rien de subtil et de spirituel ; on dit alors qu'elle est devenue chair et elle tire son nom de cette chair qui est davantage l'objet de son zèle et de sa volonté. […] »

Liberté dans la préexistence, perdue par la chute dans l’histoire, comme le rediront les cathares.

Cette perte du libre-arbitre heurtait certains disciples anciens d’Origène, comme Grégoire de Nysse (pour ne rien dire d’Eusèbe de Césarée qui célébrait le christianisme constantinien, et donc le temps et l'histoire)…

Je cite Grégoire de Nysse (De hominis opificio, chapitre 28) : « Certains de nos devanciers, auteurs du traité “des Principes”, ont enseigné que les âmes préexistent et forment pour ainsi dire un peuple dans une cité à part. Là sont placés les modèles du vice et de la vertu. Tant que l'âme demeure dans le bien, elle reste sans l'expérience de liaison corporelle, mais si elle déchoit de la participation qu'elle a avec le bien, elle glisse vers la vie d'ici-bas et ainsi se trouve dans un corps. Une autre catégorie d'auteurs, s'attachant à l'ordre suivi par Moïse dans le récit de la formation de l'homme, affirment que temporellement l'âme a été créée après le corps. Dieu, en effet, a d'abord pris de la poussière du sol pour en former l'homme ; ensuite il l'a animée de son souffle. […] L'une et l'autre hypothèse méritent la critique, à la fois celle qui imagine que les âmes ont mené une existence antérieure dans quelque cité particulière et celle qui tient que les âmes ont été faites après les corps. » Grégoire retient donc l'hypothèse “traducianiste”, selon laquelle l’âme se transmet d’une façon analogique à la génération.

Dans l'hypothèse de la préexistence qu'il rejette, l’âme déchue est par là privée de libre-arbitre… En effet, écrit Grégoire (ibid., PG XLIV, 232 C) : « la passion de l'âme humaine est l'assimilation à la déraison ; après qu'elle lui est apparentée, elle tombe dans la nature bestiale ; une fois qu'elle marche à travers le vice, elle ne peut plus, même quand elle se trouve dans la déraison, arrêter cette marche auprès du mal […]. »

Ce que rejette Grégoire, c’est cette conséquence de l’idée de préexistence et donc de la chute qui la suit : la perte du libre-arbitre — que cet autre héritier d'Origène, Augustin (son héritier indirect, via Ambroise), retiendra.

Augustin n'adhère pas à l’idée de préexistence, mais comme Grégoire (et plus tard les bogomiles de l'Interrogatio Iohannis), au traducianisme, mais d'une autre façon, à savoir quant à la transmission du péché, puisque d'un autre côté il est proche du créatianisme. Pour Augustin, la chute, qu’il appellera péché originel puisqu’il n’y a pas pour lui de préexistence céleste d’où déchoir, impliquera pourtant la perte du libre-arbitre. Il parlera carrément de serf-arbitre…

Ce que le libre-arbitre ne peut faire, puisqu’il est perdu, ce sont les sacrements qui le permettront, comme forme visible d’une réalité invisible. Remarquons qu'on est très proche et du livre cathare Des deux Principes et du signe sacramentel du consolament, qui lui, réactive la mémoire de l’éternité perdue.

Mais on est proche aussi de ce que deviendront les sacrements comme mainmise politico-spirituelle romaine… L'Église comme détentrice du salut parce que détentrice du ministère des sacrements. Les cathares refuseront d’en venir là. S’ils sont prêts à admettre la légitimité des sacrements, comme le baptême d’eau, ils en nient l’efficacité. Le don de l'Esprit saint est seul à même de réactiver la réalité de l’origine de l'âme, de la consoler, selon Jean 14. La ritualité minimale, voire minimaliste, mais indispensable, des cathares, s’en tiendra au geste de l'imposition des mains signifiant le consolament, le don de l’Esprit saint.

*

Aucune autre issue pour l’âme déchue, mystère d’iniquité. Déjà pour Origène, se posait la question de la provenance du mal commis (Traité des Principes, III, 4, 4-5) : « Peut-on trouver un créateur de ces pensées mauvaises qui sont dites la pensée de la chair ou peut-on appeler quelqu'un ainsi ? […] Si nous disons que c'est le Dieu bon qui, dans sa création elle-même, a créé quelque chose qui lui soit ennemi, cela paraîtra tout à fait absurde. »

Les cathares, d'accord avec cette remarque, affirmeront qu’il faut attribuer ce mal à un autre qu’au Dieu bon…

*

L’intuition d’une provenance perdue de nos êtres n’est certes pas le fait des seuls cathares. Eux sont radicaux dans l’inaccessibilité de sa mémoire. Les tuniques de peau de la Genèse selon les rabbins n'étant pour les cathares que tuniques d'oubli, l’histoire n’est que celle du malheur de l’exil des âmes, quand l’Esprit saint, seule vérité de leur être, est la trace céleste, neshama inextinguible qu’il faut espérer réintégrer.

Henry Corbin décèle quelque chose de similaire dans la spiritualité de l’islam mystique, parlant de Jumeau céleste de l’âme. Je le cite (L'homme de lumière dans le soufisme iranien, éd. Présence, 1971, p. 44) : « C'est lui [le Jumeau céleste] que le Catharisme désigne comme le Spiritus sanctus ou angelicus particulier pour chaque âme, le distinguant avec soin du Spiritus principalis, l'Esprit-Saint qui est celui que l'on invoque en nommant les trois personnes de la Trinité. »

Esprit préexistant et céleste qu’évoque la première figure connue, féminine en l’occurrence, de l’islam spirituel, Râbi’a al-Adawiyya, env. 713-801. Je cite (Propos XXVI, trad. Salah Stétié) : « “D’où viens-tu ?” lui fut-il demandé. “De l’autre monde – Et où vas-tu ? – Vers l’autre monde – Que fais-tu donc en ce monde ? – Je me ris de lui – Comment cela ? – Je mange son pain tout en me consacrant au travail de l’autre monde.” »

En Occident, à l’époque des derniers témoins du catharisme occitan, un dominicain, Maître Eckhart, écrit (Du détachement, trad. J. Ancelet-Hustache, Points Seuil, p. 179) : « Aucune sortie, si petite qu’elle soit, ne peut rester sans dommage pour le détachement. » La préexistence est devenue pour lui celle d’un avant l’être.

Et Maître Eckhart de noter (Sermon 52, trad. G. Jarczyk & P.-J. Labarrière, Rivages Poche p. 77) : « De par ma propre volonté, je sortis et reçus mon être créé. »

À sa suite, Cioran écrira au XXe s. des livres entiers sur la question de l’avant la venue à l’être : De l'Inconvénient d’être né, La Chute dans le temps, etc.

*

Auparavant, le romantisme, moins pessimiste que les cathares, pense que le souvenir d’avant l’être n’est peut-être pas si inaccessible : ainsi Alphonse de Lamartine — dans Méditations poétiques, sur « L’Homme » :
« Borné dans sa nature, infini dans ses vœux,
L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux »
.

Le Deus sive natura de Spinoza est passé par là, réduisant au minimum le dualisme, et débouchant sur un Jung, qui réadapte les Idées platoniciennes préexistantes avec sa notion d'archétypes ; Jung, se réclame de l’alchimie, ou de la figure gnostique d’Abraxas, dieu ambivalent, chargé du sombre vouloir vivre de Schopenhauer, passé aussi par là. Seul dualisme dès lors, celui du “moi” et de son anima/animus, qui à travers son obscurité permettrait de retrouver peut-être le mystère de la dame des troubadours et de son inaccessibilité ultime, comme signe du Dieu autre, du Dieu séparé, à la bonté inaccessible.

Signe de la partie essentielle de nos êtres, la seule vérité de nos êtres restée au ciel et dont parle aussi la fin'amor

*


Fin’amor

Une des figures importantes du rapprochement des cathares et de la fin’amor des troubadours est bien sûr celle de Denis de Rougemont, avec son célèbre et plusieurs fois revu et augmenté L’amour et l’Occident. On sait qu’il s’est largement trompé sur le catharisme. Sa thèse n’en a pas moins gardé un intérêt qui a retenu notamment René Nelli, qui lui, n’avait pas la vision erronée du catharisme qui était celle de Rougemont.

René Nelli, écrivant son importante thèse L’Érotique des troubadours, considérait qu’il y avait un lien entre troubadours et cathares, avant d’abandonner l’idée, au regard de ce qui les séparait. Daniel Fabre, dans un article intitulé “L'affaire de L'Érotique des troubadours, René Nelli anthropologue de l'amour provençal”, a pronfondément étudié l’apport de Nelli et l’importance de son œuvre concernant la fin’amor.

Le sujet du rapport cathares-troubadours avait, dès le XIXe siècle, intéressé la réflexion romantique. Un Gabriele Rossetti voyait ainsi chez Dante, comme fidèle d’amour, un héritier secret de la spiritualité cathare, qui n’était pas éteinte aux jours de son œuvre.

La conclusion généralement retenue depuis est qu’il n’y a pas de lien à trouver entre troubadours et cathares, à mon sens probablement parce qu’on cherche un lien trop précis, qui, certes n’a pas lieu d’être. En revanche, on est en droit de s'interroger sur la question civilisationnelle d’une anthropologie effacée avec ladite civilisation, d’autant qu’on trouve des parallèles similaires sur d’autres ailes du vaste complexe civilisationnel d’alors.

*

Avant d’en venir à cette interrogation, revenons à Denis de Rougemont et à son approche de l’amour, dans un autre de ses livres, plus tardif que L’amour et l’Occident. Il s’intitule Comme toi-même. Je le cite (éd. Albin-Michel, 1961, p. 240-241) : « Tous les risques d'erreur sont liés à notre amour ; et plus l'amour est passionné, exigeant, singulier, plus grand le risque. Ce que nous croyons aimer en elle, est-ce elle-même ou l'image de notre ange ? Ce que nous avons cru voir en elle, et que nous déifions peut-être à ses dépens, est-ce notre anima projetée ? […] La vue juste imagine au sens fort la personne. […] Non pas éteindre ou dépasser, mais transmuter, transfigurer ! Aimer mieux, c'est apprendre à discerner la raison d'être - donc d'être unique - de l'autre aimé, comme de soi-même. Ce corps visible que vient animer un mouvement singulier et fascinant de l'être… “Aimer ce que jamais on ne verra deux fois !” »

Une réelle ascèse, peut-être… Georg Simmel, dans sa Philosophie de l'amour (Rivages Poche, p. 234), écrit à ce sujet : « L'érotique […] surgit le plus souvent sous la forme de la sexualité, si bien que la plupart des humains n'en connaissent pas d'autre […]. »

… Une expérience qu’il n’y a pas à déprécier. Comme nous l’a rappelé Cioran, je le cite (Syllogismes de l’amertume, Œuvres, Quarto Gallimard, p. 793) : « Un amour qui s’en va est une si riche épreuve philosophique que, d’un coiffeur, elle fait un émule de Socrate. »

Un siècle avant l’effacement de la civilisation d’Oc, se dessinait, dans la lointaine Perse, le même effacement, au cœur d’une autre civilisation, donnant la même intuition sous la plume d’un spirituel du nom de Rûzbehân Baqlî Shîrâzî.

Henry Corbin, qui l’a fait découvrir à notre temps, en dit, dans son Histoire de la philosophie islamique (folio p. 281) : « tout se passe comme si [parlant d’amour] l'on passait d'un objet humain à un objet divin. Pour le “platonicien” Rûzbehân, ce pieux transfert est lui-même un piège. […] L'amour divin n'est pas le transfert de l'amour à un objet divin ; mais métamorphose du sujet de l'amour humain. »

Le même Henry Corbin, dans Temps cyclique et gnose ismaélienne (Berg p. 120-123), soulignait : « Rûzbehân Baqlî a poussé très loin […] l’analyse de ce sentiment épiphanique de l'amour. [… C]hez les Fidèles d'amour […] la dévotion qui prend pour objet et support une personne, a conscience de s'adresser à une personne qui transcende l'individualité empirique soumise aux conditions empiriques ; ce qu'elle en perçoit est […] une individualité éternelle. »

Et Rûzbehân Baqlî Shîrâzî, dans Le Jasmin des fidèles d'amour (§ 160, p. 176-177 / cit. Henry Corbin) : « Amour humain, amour divin, “il ne s'agit que d'un seul et même amour, et c'est dans le livre de l’amour humain qu'il faut apprendre à lire la règle de l'amour divin.” [Henry Corbin précise :] Il s'agit donc d'un seul et même texte, mais il faut apprendre à le lire. »

*

D’un tel enseignement qui se retrouve au cœur de notre civilisation effacée, les modernes ont parfois redit l’intuition, chacun à sa façon :

Ainsi Milan Kundera, dans L’insoutenable légèreté de l’être (folio p. 286) : « L’unicité du “moi” se cache justement dans ce que l’être humain a d’inimaginable. On ne peut imaginer que ce qui est identique chez tous les êtres, que ce qui leur est commun. »

Ou, autrement, Georges Bataille, dans L’expérience intérieure : « L’un et l’autre [des amants] ont soif de souffrir. Le désir doit en eux désirer l’impossible, sinon, le désir s’assouvirait, le désir mourrait. »

Ici transparaît la trace d’un chemin partagé que l'on avait cru divergent, de Guillaume d’Aquitaine à Jaufré Rudel — d’un Guillaume en second Lucrèce à Jaufré Rudel, chantre de l’amour de loin.

Chemin dessiné vers Dante et Pétrarque, vers Béatrice et Laure, par lesquelles, absentées, naît aux yeux de leurs poètes quelque chose de la Beauté du monde telle qu’on ne l'avait pas conçue de cette façon auparavant… L'ermite de sa Laure absentée en sa Fontaine de Vaucluse, Pétrarque, nous faisant découvrir la beauté du Mont Ventoux, quand Dante, par Béatrice absentée plutôt que par Virgile, nous donne accès au Paradis. “Poi si tornò a l’etterna fontana” (Dante, Divine Comédie, Paradis, XXXI, 93), près des tout derniers mots de la Divine Comédie.

Écho au biblique Cantique des Cantiques nous enseignant à laisser l’autre être l’autre, à ne pas le/la réduire à un fantasme : il/elle n’est pas la moitié céleste de son amant/e, il/elle l’a seulement désignée !

Écho érotique où le poète découvre que sa Dame n’est pas son anima. Mais alors… n’y a-t-il pas là, jusque dans les mots, un écho au mariage spirituel qu’est le consolament, où il s'agit de s’unir à la part manquante qui nous fonde comme êtres célestes ! La Dame, dont l’unicité du “moi” est au-delà de ce qui est imaginable, étant inaccessible même aux mots qui la chantent, est signe de la part céleste de son chantre, ou de son anima, elle ne s'y confond pas !

C’est peut-être là le cœur de cette civilisation effacée qui a fait la quête de Michel Roquebert, après tant d’autres : l’effacement d’une civilisation qui fait écho à l’inéluctable effacement de l'Ultime dont la quête est peut-être le point commun entre d’une part la réception de la foi cathare et d’autre part la célébration de l’amour de loin.

Pas de cause à effet théologique et mystérieux de l’un à l’autre, mais commune intuition, dernière trace d’un large complexe civilisationnel habité de cette intuition, celle de l’inaccessibilité de l’Ultime.

L’Autre demeure en soi au-delà de ce que nous en concevons, au moment même où cet Autre ultime — et c’est ce que nous fait découvrir l’archétype des poèmes d’amour, le Cantique des Cantiques — est rendu présent par la bien-aimée, la Dame pour son ami, par le bien-aimé pour sa Dame (ch. 1, v. 5-6) : « Mon âme sortie de moi à sa parole. Je l’ai cherché, et je ne l’ai point trouvé ». La quête de l'Ultime qui nous demeure inaccessible, caché au cœur de toute quête, est donnée dans l'espérance d'une rencontre toujours différée (que les troubadours ont appelée amour de loin), rencontre juste esquissée dans la quête du plaisir partagé désignant la dimension infinie qui seule peut combler ce qui se promet là ; la quête d'infini dit notre finitude (ch. 5, v. 6) : « Je l’ai appelé, et il ne m’a point répondu. » Et alors, enfin, laissant l’autre, la Dame ou son ami, être lui, être elle, dernière parole du chant biblique (ch. 8, v. 14), et c’est elle, la Dame, qui le prononce : « fuis, mon bien-aimé ! Sois semblable à la gazelle ou au faon des biches, Sur les montagnes des aromates ! »


RP, Bouisse, AEC René Nelli, 25.06.22
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jeudi 24 mars 2022

"Le mal que vous avez conçu, Dieu l’a pensé en bien"




Deutéronome 7, 1-5 (BFC)
1 Le Seigneur votre Dieu va vous conduire dans le pays dont vous devez prendre possession. À votre approche, il en chassera des populations nombreuses […].
2 Il les livrera en votre pouvoir, vous les vaincrez et vous les exterminerez. Ne concluez aucun traité avec eux et n'ayez pas pitié d'eux.
3 Ne vous alliez pas à eux par des mariages : ne donnez pas vos filles à leurs fils, et ne choisissez pas parmi eux des épouses pour vos fils.
4 Sinon ces étrangers entraîneraient vos descendants à se détourner du Seigneur pour adorer d'autres dieux. Le Seigneur se mettrait en colère contre vous et vous exterminerait sans tarder.
5 Voici au contraire comment vous devez agir à l'égard de ces nations : vous démolirez leurs autels, vous briserez leurs pierres dressées, vous couperez leurs poteaux sacrés et vous brûlerez leurs idoles.

*

Un texte difficile, rebutant pour le lecteur qui l’entendrait sans qu’il soit expliqué.

Un détour est nécessaire pour l’entendre, en regard de ce que l'Écriture est sa propre interprète.

Partons donc de deux autres textes bibliques.
- Le prophète Osée, qui, à le lire (cf. ch. 1, v. 2), semble avoir reçu l’ordre divin d’épouser une prostituée qui le fera souffrir comme Dieu souffre des infidélités commises par son peuple avec ses idoles.
- L'endurcissement du cœur du Pharaon dont le livre de l’Exode (cf. Ex 10, 1) dit expressément qu’il est le fait de Dieu.

Que nous disent ces deux textes, et tant d’autres dans les Écritures ? Que rien de ce qui advient n’échappe à Dieu, pas même les œuvres mauvaises qui se font sous le soleil, pas même le mal. Le livre du prophète Ésaïe le dit en ces termes, littéralement (trad. Chouraqui) : “IHVH-Adonaï, et nul autre, le formateur de la lumière, le créateur de la ténèbre, le faiseur de la paix, le créateur du mal. Moi, IHVH-Adonaï, l’auteur de tout cela  !” (Es 45, 6-7). Non pas que Dieu fasse positivement ce qui est mal, mais que le mal-même, mystérieusement, n’échappe pas à Dieu, le Dieu créateur et bon, le Dieu amour !

En regard de cette conviction, qui est au cœur de l'enseignement biblique, nos textes, Osée 1, 2, Exode 10, 1, ou, on va le voir, Deutéronome 7 (ou le livre de Josué), parlent de vécus humains relus comme n’échappant pas à Dieu.

Inutile de voir dans le mariage d’Osée avec son épouse Gomer les conséquences d’un commandement qui lui aurait été donné par Dieu d’épouser une prostituée ! Le mariage d’Osée est un mariage raté : son épouse le trompe, peut-être même dans le cadre d’un culte idolâtre avec prostitution sacrée… Et Osée souffre, de la même souffrance qui est celle de Dieu, trompé par son peuple avec ses idoles, selon le livre du prophète. Le message du livre d’Osée peut s'illustrer par un moment célèbre de La Femme du boulanger de Jean Giono dans le film de Marcel Pagnol, où le boulanger trompé parle devant sa femme du malheur du chat Pompon trompé par la chatte Pomponette, qu’il invective à la place de sa femme.

Osée n’a pas reçu d’ordre lui demandant d’épouser une femme, Gomer, dont il soit sûr qu’elle le fera souffrir ! Mais le fait de sa souffrance est relu comme n’échappant pas à Dieu. Le livre exprime cela dans toute sa force en disant que, mystérieusement, de façon cachée, Dieu a au fond, mystérieusement, créé cette situation pour exprimer concrètement sa propre souffrance !

De même pour l'endurcissement du cœur du Pharaon : Pharaon s’est entêté tout seul dans son refus de libérer ses esclaves, de laisser aller le peuple de l’Exode, ce qui a tourné en une libération plus éclatante que ce qu’elle eût été sans son entêtement. Le livre de l’Exode en fait une relecture ancrée dans la conviction que rien de cela n’a échappé à Dieu, au point que, au vu du résultat, une libération éclatante du peuple, c’est Dieu lui-même qui a créé cet endurcissement du cœur du Pharaon, pour tourner au bout du compte cet épisode tragique en liberté plus éclatante encore. Comme à la fin du livre précédent l’Exode, la Genèse, le pardon de Joseph devenu Premier ministre d'Égypte face à la méchanceté de ses frères l’ayant vendu comme esclave ressort de sa relecture de ce qui est advenu : “‭Vous aviez médité de me faire du mal : Dieu l’a changé en bien, pour accomplir ce qui arrive aujourd’hui, pour sauver la vie à un peuple nombreux” (Gn 50, 20).

On pourrait ajouter bien des exemples, comme la guerre civile consécutive au dramatique épisode du veau d'or, relue en Exode 32, 27-28 comme ordre de Dieu : "Que chacun de vous mette son épée au côté ; traversez et parcourez le camp d’une porte à l’autre, et que chacun tue son frère, son parent" ! Pour le texte, ce qui s'est passé n'échappe pas au Dieu qui commande d'aimer son prochain comme soi-même (Lv 19, 18).

Revenons donc au Deutéronome…

Après la libération éclatante de l’Exode et après 40 ans d’errance au désert, le peuple s’apprête à entrer dans cette terre où vivait jadis leur ancêtre Abraham, occupée désormais par une population diverse. Le peuple revient, selon ce que disait la Genèse : “à la quatrième génération, ils reviendront ici ; car l'iniquité des Amoréens n'est pas encore à son comble” (Gn 15, 16).

Va commencer une conquête fondatrice, où comme pour la douleur d'une naissance, celle d’un peuple va se faire dans la violence, qui alors fait suite à la violence de la sortie du pays de l’esclavage. Il n’est dans le temps aucun peuple marquant l’histoire qui ne soit né dans la douleur, la violence et le sang. Chose atroce, mais hélas, plutôt constante. La France est née des guerres barbares des Francs conquérant par l’épée des territoires qui deviendront la France. Les empires califaux de même, à la même époque. L’Amérique moderne et libérale s’est bâtie sur une violence qui a fait disparaître quasi totalement les populations amérindiennes. Toutes ces naissances dans le sang ont été chantées dans des épopées glorieuses, la Chanson de Roland, la Sirah califale attribuant à Mahomet lui-même des combats sanglants, les westerns du XXe siècle pour l’épopée américaine. Et on pourrait multiplier les exemples, à commencer par celui de la naissance de la France moderne dans la violence de la Révolution (pour ne pas parler des guerres napoléoniennes).

La naissance de l’Israël ancien n’a pas échappé à cette réalité. L’épopée en est contée notamment dans le livre de Josué, un des livres de la Bible qui procède en outre à une relecture en regard de la conviction biblique que rien n'échappe à Dieu (on pourrait aussi parler de lecture conséquentialiste). Dans cette perspective, le texte du Deutéronome cité en entrée, relecture de ce qui va advenir inéluctablement, une conquête, avec ce que cela porte de violence, ouvre sur l’arrière-plan du changement en bien, par Dieu, de ce que font les hommes, qui reste parfaitement ambigu, pour ne pas dire mauvais.

Dans cette relecture (étymologie du mot "religion"), Dieu apparaît comme maîtrisant, créant même, ce qui est advenu dans l’histoire, ce qui y advient et y adviendra, avec tout ce que cela a eu, a, et aura d'ambigu, ou même mauvais, même si cela est perçu d’abord par les conquérants comme exprimant le souhait de Dieu, tel Abraham entendant d’abord l’élévation d’Isaac (Gn 22), comme un sacrifice littéral.

Dès lors un texte comme celui du Deutéronome cité ci-dessus peut être aussi compris comme parlant du péché originel inéluctable dans la naissance d’un peuple, appelant tout peuple, à commencer par le peuple d’Israël libéré de l’esclavage, à la plus grande humilité : vous êtes nés dans la violence, et même dans la violence que vous avez commise, même si Dieu l'a pensé en bien, s'il y ordonne ce qui advient pour y créer le bien : “Dieu a changé en bien le mal que vous avez conçu, pour accomplir ce qui arrive aujourd’hui”.

C’est de cette façon que se construit l’histoire, que se crée l’histoire dans les mains du créateur, contraignant à la plus grande humilité, et même au repentir (techouva dans l’hébreu), les acteurs de l'histoire.


RP, 24.03.22


mardi 8 mars 2022

La Trinité, d'Origène aux cathares





Origène d'Alexandrie (185 env. - 253 env.) explique, dans son Commentaire du Cantique des Cantiques : « Dieu est Amour absolu et celui qui est de Dieu est Amour absolu. Or qui est "de Dieu", sinon celui qui dit : "Moi, je suis sorti de Dieu et je suis venu en ce monde" ? Si Dieu le Père est Amour absolu, le Fils aussi est Amour absolu. Or Amour absolu et Amour absolu ne font qu'un et ne diffèrent en rien. Il s'ensuit donc que le Père et le Fils sont un et ne diffèrent en rien ». (Com. Cant. Prol 26)

Un siècle avant le Concile de Nicée (325), Origène, fidèle lecteur de l'Évangile de Jean, s’avère ainsi déjà confesser une essence unique du Père, du Fils et de l'Esprit saint (lu plus tard par Augustin comme l'Amour qui lie le Père et le Fils), selon sa lecture du Prologue de Jean — « Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu.‭ Elle était au commencement avec Dieu.‭ […] ‭En elle était la vie, et la vie était la lumière des hommes.‭ La lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point reçue. » (Jn 1, 1-2 & 4-5)

Origène commente : « La noble origine du Fils est manifestée par ces paroles : "Tu es mon Fils, aujourd'hui, je t'ai engendré", prononcées par Dieu pour qui cet aujourd'hui demeure toujours : car en Dieu, il n'y a, je pense, ni soir, ni matin. Mais le temps, si j'ose dire ; coextensif à sa vie sans principe et éternelle, est pour lui cet "aujourd'hui" où le Fils a été engendré : on ne peut donc découvrir ni le début ni le jour de sa génération ». (Com. Jean 1, 204) L'orthodoxie, au Concile de Nicée, appuyée de même sur Jean 1, ne dira pas autre chose : « Origène forge un mot qui devait devenir célèbre dans les controverses théologiques et au concile de Nicée : homoousios, de même nature, d'une substance identique. » (Extrait d'un article publié sur le site du patriarcat copte d'Alexandrie, ici)

« Engendré et non créé, il possède toutes les propriétés du Père. Tout ce qu'il y a de qualités en Dieu (Père), c'est le Christ. La Sagesse de Dieu, c'est lui ; la puissance de Dieu, c'est lui ; la justice de Dieu, c'est lui ; la sainteté, c'est lui ; la Rédemption, c'est lui. Toutes ces propriétés, il me semble, sont devenues subsistantes dans le Logos Unique Engendré. » (Fragm Éphés)

Origène est donc bien lisible de façon tout à fait consubstantialiste : essence unique du Père, du Fils et de l'Esprit saint. Arius, postérieur, pose une hiérarchie des essences là où Origène parle d'un ordre des trois personnes dans la même essence (l'orthodoxie nicéenne ne dira pas autre chose).

Aucune raison non plus de comprendre des héritiers médiévaux d’Origène, tels les cathares (*), comme ariens : le discours catholique du Moyen Âge occidental connaît des glissements tendant à confondre ordre dans la Trinité et hiérarchie de substances, regardant ipso facto l'héritage post-origénien des cathares comme arien, éventuellement par malveillance. Mais rien n'oblige à recevoir une déformation polémique comme une description juste. Au point qu’Origène est une des références d’Athanase !

Il convient d'ajouter qu’il n’est pas juste, et pour Arius et pour les trinitariens, de dire qu’Arius est “trinitaire”, sachant que le terme trinité, trias en grec, signifie littéralement 3 en 1. Or c’est précisément ce qu’Arius refuse. Il soutient au contraire qu’il fut un temps dans la préexistence où le Logos n'existait pas, où seul le Père existait. Puis, le Logos a été créé par le Père. Selon le patristicien JND Kelly, Arius réfère à Origène “spécieusement”, c’est-à-dire de façon fallacieuse. Certes, rien à voir avec les unitariens modernes, mais pas trinitaire non plus. Ça ressemble au fond, mutatis mutandis, aux Témoins de J.

Le problème des Occidentaux est très tôt un risque de modalisme. La théologie orientale, qui maintient dans la Trinité l’ordre qu'oblitère le modalisme, peut apparaître faussement comme “arienne” à un Occident qui risque de glisser au modalisme. Ainsi en a été faussement accusé Origène.

De même les débats concernant les cathares, relatés par des textes de polémistes et de l’Inquisition (taxant les hérétiques d'arianisme, accusation loin d'être aussi fréquente que l'accusation de manichéisme), ressemblent fort à des attaques calomnieuses — mécompréhension ou malveillance ?! Si les cathares savent de quoi ils parlent, il n’y a pas plus de raison d’en faire des ariens que de faire un arien d’Origène, clairement consubstantialiste (c’est-à-dire à l’opposé sur ce point de l'arianisme) ! D’autant que sachant l’hérésie condamnée chez les cathares (dualité de mondes / dualisme), ça n’avait pas grand sens d'en rajouter d'autres, en théologie trinitaire et christologie, qui n'avaient aucune utilité supplémentaire quant à la thèse centrale - à moins de prendre pour argent comptant les caricatures de leurs ennemis.

J’ai rappelé au début de mon livre La papauté, les cathares et Thomas d’Aquin que l'arianisme avait les faveurs systématiques des premiers empereurs chrétiens (et j’ajoute de leurs thuriféraires comme Eusèbe de Césarée) parce que les empereurs espéraient “en-dessous” du Dieu que tout le monde admettait, plusieurs divinités médiatrices possibles : Apollonius de Tyane, le Christ, Mithra, Orphée, les plus grands empereurs, etc. À l’époque, l’arianisme est tout simplement la théologie du pouvoir ! Plus tard, l’Occident (en risque de modalisme) cessera de comprendre la théologie trinitaire (et non-arienne !) des Églises orientales… et sans doute de même, des cathares.

RP, 8.03.22


(*) Cf. Marcel Dando (Cahiers d’Etudes cathares, IIe série n°82, été 1979, p. 20) : « L'hostilité envers Origène a fait que ceux qui se sont inspirés de ses doctrines, les ont étudiées et commentées, l'ont fait dans l'ombre, ce qui a eu pour conséquence que bien des idées qui, chez le Maître n'étaient que des suggestions, des suppositions, ont acquis force de loi et sont devenues catégoriquement hétérodoxes. Il est frappant que l'origénisme qui se retrouve dans le catharisme est à peu de choses près le même qu'aux Ve et VIe siècles. On peut en conclure que c'est le repli de l'origénisme sur lui-même, selon une tradition jalousement conservée dans une ambiance hostile, qui a mis un frein à une évolution qui autrement se serait peut-être produite. »


Articles sur les cathares ICI, ICI, et ICI.


samedi 15 janvier 2022

Providence et/ou prédestination, du côté obscur de la grâce





“La prédestination, seule idée chrétienne encore tentante,
gardait pour [Luther et Calvin] sa double face.
Pour nous, il n'y a plus d'élus.”

(Emil Cioran, Syllogismes de l’amertume, 1952, folio p. 64)


Si la notion de providence précède dans l’Antiquité les développements chrétiens, elle prendra en christianisme l'aspect d’une réparation divine miséricordieuse, par grâce, d’un monde corrompu et d’individus abîmés par une chute originelle ; apparaît en contrepartie une face sombre, terrible. C’est cette face sombre — déployée en des faces sombres, au pluriel, on va le voir (de façon non-exhaustive) — que je vous propose de considérer (sans trop nous y appesantir quand même, le Dieu à prêcher, rappelait Luther, étant celui de la grâce) ; puis nous verrons quelle sortie a pu être envisagée. Il y a du mal dans le monde, qui n’échappe toutefois pas au Dieu que la foi reçoit comme n’en étant pas la source, comme le condamnant au contraire ! Alors dans la prédestination, rien n’échappant à Dieu, la providence trouve son visage miséricordieux face à une dimension des plus sombres. Une citation pour rappeler cela :

« De même que la prédestination est une part de la providence à l’égard de ceux qui sont ordonnés par Dieu au salut éternel, la réprobation à son tour est une part de la providence à l’égard de ceux qui manquent cette fin. D’où l’on voit que la réprobation ne désigne pas une simple prescience ; elle y ajoute quelque chose selon la considération de la raison […]. Car de même que la prédestination inclut la volonté de conférer la grâce et la gloire, ainsi la réprobation inclut la volonté de permettre que tel homme tombe dans la faute, et d’infliger la peine de damnation pour cette faute. » (Thomas d’Aquin, Somme de théologie, I, qu 23, a 3, resp.)

*

La notion de prédestination est un classique, notamment en Occident où elle sera le plus développée. Elle y a été traitée aussi, c’est connu, par Calvin (au point que l’on imagine parfois faussement qu’il l’a inventée !). Calvin (1509-1564) étudie la question dans ses traités de La Congrégation sur l’élection éternelle (1551) et De la prédestination éternelle (1552) ; elle n’occupe que quatre chapitres en fin du livre III de son Institution de la religion chrétienne (IC — éd. de 1559, le thème était absent de sa 1ère édition). Place congrue, donc. Ce qui n’en fait toutefois pas une notion peu importante pour lui : elle est capitale dans les théologies de la grâce comme remède au péché, et donc dans les théologies de la Réforme. Reçue dans plusieurs textes de la Bible, elle est tenue par les Réformateurs comme le pendant inévitable de la gratuité du salut.


Un classique en Occident (chrétien et philosophique)

« Tout l’ensemble du genre humain a été condamné dans sa racine apostate par un si juste jugement divin que même si aucun homme n’en avait été délivré, personne ne pourrait à bon droit blâmer la justice de Dieu. Quant à ceux qui sont délivrés, il fallait bien qu’ils le fussent : pour démontrer, par le nombre plus grand de ceux qui ne l’ont pas été mais qui furent abandonnés dans la plus juste des damnations, ce qu’a mérité la masse entière des hommes, et à quoi aurait conduit, pour les élus eux-mêmes, le jugement de Dieu qui leur était dû, si la miséricorde de Dieu, nullement due, n’était venue à leur aide. » (Augustin, Enchiridion, ch. 99. PL 40, 278)

Lorsque l’Apôtre dit « "Ceux qui ont été appelés selon son dessein" (Ro 8, 28), il s’ensuit manifestement que les autres n’ont pas été appelés selon son dessein. En effet, le mot "dessein" signifie ici la prédestination de Dieu ou encore sa libre élection et délibération, ou son conseil ». (Luther, Commentaire de l’Épître aux Romains, L & F, T. XII, p. 144)

Luther a développé cela au plus précis dans son livre fruit de sa polémique avec Érasme, Du serf arbitre.

Érasme contournait Augustin, que reprenait Luther, en entendant retourner à Origène pour y trouver le libre arbitre mis en question par Augustin… Mais Érasme oublie que si Origène parle de libre-arbitre c’est dans le cadre de sa conception de la préexistence : ce à quoi il l'oppose, c'est au déterminisme (des gnostiques valentiniens voulant trois catégories d'hommes prédéterminés). Le libre arbitre d'Origène ne concerne pas l’humain déchu, mais son âme préexistante. Dans le monde de la chute, on n’en est plus là ! “Je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas”, écrivait Paul aux Romains (7, 19).

On est désormais en proie à la captivité du monde sensible. Est-on si loin de Spinoza écrivant que “les hommes se trompent quand ils se croient libres ; cette opinion consiste en cela seul qu'ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés” ? Est-on si loin, avec le fameux déterminisme de Spinoza, de la notion de serf arbitre ? Pas de ce déterminisme astral des valentiniens que refuse Origène, mais déterminisme psychologique. Cela dit, à la différence d’Augustin ou de Luther et Calvin, ce n’est pas la grâce souveraine qui en libère, mais, pour Spinoza, la prise conscience et la réforme morale, selon que Dieu n’est pas tant transcendant que nature et immanence : Deus sive natura. Tandis que la prédestination parle plutôt d'une libération transcendante par rapport au déterminisme (ce qui en fait un sur-déterminisme, i.e. un indéterminisme !).

Près de deux siècles après Spinoza (1632-1677), Schopenhauer (1788-1860) le cite, entre autres, dans son Essai sur le libre arbitre. Au chapitre 4, intitulé “Tous les grands penseurs se sont rangés à l’idée déterministe”, Schopenhauer énumère : le prophète Jérémie. — Luther. — Aristote. — Cicéron. — Clément d’Alexandrie. — Augustin. — Hume. — Kant. — Hobbes. — Spinoza, etc. (il y en a d’autres encore), qu’il appelle, c’est le titre de son chapitre 4, “Mes prédécesseurs”. Dans cette liste non exhaustive, la spécificité de la doctrine chrétienne, qui dès les premiers siècles, se sépare de l’idée de déterminisme astral, est résumée par le titre de l’ouvrage de Luther Du serf arbitre, titre qu’il emprunte à saint Augustin (dans son traité Contre Julien d’Eclane, un de ses adversaires pélagiens). Le terme d’Augustin repris par Luther, serf arbitre, signifie que notre libre arbitre étant captif du péché, il est au fond illusoire, le péché dont il est esclave fait que le mal-nommé libre arbitre n’est en réalité pas libre, mais serf, esclave.

Encore une fois : un classique, ô combien, on va le voir de plus près. Mais tout d’abord, pour discerner les conséquences de cela :

Un résumé de Karl Barth disant : « La réprobation éternelle de l’homme est, une fois pour toutes, la réprobation subie et par conséquent "rejetée" par Jésus-Christ, en qui Dieu s’est sacrifié lui-même. S’il en est bien ainsi, il est clair que le réprouvé existe par définition d’une manière absolument différente de l’élu. Il est l’homme que le Dieu tout-puissant, saint et miséricordieux, n’a pas voulu. Parce que Dieu est sage et patient jusque dans ce qu’il réprouve, cet homme peut encore exister tel quel, il n’est pas simplement éliminé. » (Karl Barth, Dogmatique, Vol.II, T.2, L&F 1958 liv. 8 p. 446)

Façon de relecture de Calvin (IC III, xxi, 5) : « Nous appelons prédestination le conseil éternel de Dieu par lequel il a déterminé ce qu'il voulait faire d'un chacun homme. Car il ne les crée pas tous en pareille condition, mais ordonne les uns à vie éternelle, les autres à éternelle damnation. Ainsi, selon la fin à laquelle est créé l'homme, nous disons qu'il est prédestiné à mort ou à vie. » Ce qui veut dire que le mal même n’échappe pas au Dieu éternel. Augustin n’a rien dit d’autre.

La froideur apparente du vocabulaire des auteurs que je viens de citer correspond à une mise en ordre systématique de ce qui a déjà été dit par la plupart des théologiens occidentaux, parfois d’une façon moins littérairement précise — mais pourtant déjà clairement défini par le IIe Concile d'Orange.


Le IIe Concile d’Orange (529)

Contre les disciples du moine celte Pélage, qui affirmaient après lui, et contre l’enseignement d’Augustin, que le salut dépend de la volonté et de l’action humaine et contre les « semi-pélagiens », qui tenaient qu’au moins le début de la foi relève d’un acte de la volonté — le Concile d’Orange proclame que le commencement de la foi-même — l’initium fidei — ne dépend que de la grâce.

Car (Canon 1) « Si quelqu'un dit que, par l'offense résultant de la prévarication d'Adam, l'homme n'a pas été tout entier, dans son corps et dans son âme, "changé dans un état pire", et s'il croit que le corps seul a été assujetti à la corruption cependant que la liberté de l'âme demeurait intacte, trompé par l'erreur de Pélage, il contredit l'Écriture qui dit : "l'âme qui a péché périra" Ez 18, 20 et : "Ignorez-vous que si vous vous livrez à quelqu'un comme esclave, pour lui obéir, vous êtes esclave de celui à qui vous obéissez ?" Rm 6, 16 et : "On est esclave de celui par qui on s'est laissé vaincre" 2 P 2, 19. »

Conclusion du Concile, donnée par Césaire d’Arles : « Ainsi, selon les sentences de la sainte Écriture alléguées plus haut et les définitions des anciens Pères, nous devons avec l'aide de Dieu, prêcher et croire que le péché du premier homme a tellement dévié et affaibli le libre arbitre que personne, depuis, ne peut aimer Dieu comme il faut ni croire ni faire le bien pour Dieu si la grâce de la miséricorde divine ne l'a prévenu. C'est pourquoi nous croyons qu'Abel le juste et Noé et Abraham et Isaac et Jacob et toute la multitude des saints d'autrefois, n'ont pas reçu cette admirable foi, dont saint Paul les loue dans sa prédication He 11, 1 (et sq.), par la bonté de la nature donnée primitivement à Adam, mais par la grâce de Dieu. »

Luther et Calvin, comme les Pères, les théologiens médiévaux et les autres Réformateurs et après eux nombre de philosophes et théologiens modernes, s’inscrivent tout simplement dans cet enseignement classique de l’orthodoxie chrétienne occidentale. Les précisions de l’enseignement de Calvin, et de ses successeurs, restent dans cette perspective : dans tous les cas, le mal est un scandale inexcusable, qui encourt la justice de Dieu auquel il n’échappe pas, et donc sa réprobation.

Dieu terrible ? Une alternative rationnelle serait celle d’un autre tenant de l’idée de prédestination, le théologien cathare du XIIIe siècle Jean de Lugio, faisant procéder le mal d’un mauvais principe éternel et étranger à Dieu — prédestination radicale ici : avec deux principes opposés, pour un triomphe final inéluctable du Dieu bon.

Mutatis mutandis, mais toujours dans la volonté d’atténuer le problème, au XVIIIe siècle, un John Wesley, dans le protestantisme, mettra en œuvre l’idée classique de « grâce commune », mais en un sens de préparation universelle à recevoir le salut (de façon assez proche, on trouve en catholicisme des idées similaires chez les adversaires de Pascal et des augustiniens). Cette « grâce prévenante » du méthodisme wesleyen, est différente de la grâce générale ou conservante du calvinisme — qui, elle, est équivalente à la providence qui empêche le monde de sombrer dans le chaos, mais qui n’offre pas le salut.

Toujours dans la perspective d’une alternative, on a aussi envisagé, déjà très tôt dans l’histoire, l’universalisme du salut (remis en honneur aux temps modernes et contemporains) : tout le monde sera sauvé, par grâce, sachant que nul ne peut se prévaloir d’une supériorité spirituelle ou morale sur autrui. Une option qui ne résout pas pour autant le problème de la permanence de la pratique du mal (le mal au paradis ?… Pour que ça recommence !?) — à moins que l’on n’envisage une purification finale, via par exemple des notions comme métempsycose ou purgatoire, ou une élimination finale miraculeuse du mal.


Effets pervers

L’élection qui sauve est foncièrement particulière, concernant les individus, retirés par grâce de la massa perditionis de l’humanité déchue (l'expression est de saint Augustin). Mais la notion connaît aussi, et déjà dans la Bible, une dimension générale ou collective (les bienfaits d’un peuple fidèle, élu en vue de cela, profitent à toute la nation : cf. la prière de Jérémie pour le bien de Babylone). Calvin (IC III xxi, 5-6) mentionne et développe l’idée de l’élection d’Israël, qui peut valoir par analogie pour chaque peuple. Une élection collective qui est avant tout élection à une tâche, élection qui correspond à une vocation dans l’Histoire du salut, laquelle ne dispense pas, au contraire, les individus de leur responsabilité morale. Concernant dans la Bible en premier lieu Israël, elle peut valoir par extension et par analogie pour d’autres nations — parlant alors bientôt de mission.

La question va se poser de façon nouvelle fin XVe début XVIe siècles, avec l’élargissement géographique du monde connu de l’Europe. Et bientôt la notion d’élection collective va dévoiler des effets pervers.

Commençons ce point en citant un texte qui a tout à voir avec l’élargissement du monde, la Très brève relation de la destruction des Indes (1ère publication 1552 à Séville interdite par l’Inquisition en 1659) du dominicain Bartolomé de Las Casas (1474-1566). Quelques extraits :

« L'île Espagnole (Hispaniola) est la première où les chrétiens sont entrés (au "Nouveau monde") et où commencèrent les grands ravages et les grandes destructions de ces peuples […]. Ils ont commencé par prendre aux Indiens leurs femmes et leurs enfants pour s'en servir et en faire mauvais usage, et par manger leur nourriture qui venait de leur sueur et de leur travail ; ils ne se contentaient pas de ce que les Indiens leur donnaient de bon gré, chacun suivant ses possibilités ; celles-ci sont maigres, car ils ne possèdent généralement pas plus que ce dont ils ont besoin d'ordinaire, et qu'ils produisent avec peu d'effort ; ce qui suffit à trois familles de dix personnes chacune pour un mois, un chrétien le mange et le détruit en un jour. Devant tant d'autres violences et vexations, les Indiens commencèrent à comprendre que ces hommes ne devaient pas être venus du ciel…
« Ils embrochaient sur une épée des enfants avec leurs mères et tous ceux qui se trouvaient devant eux. Ils faisaient de longues potences où les pieds touchaient presque terre et par groupes de treize, pour honorer et révérer notre Rédempteur et les douze apôtres ; ils y mettaient le feu et les brûlaient vifs […]. A d'autres et à tous ceux qu'ils voulaient prendre en vie ils coupaient les deux mains, et les mains leur pendaient ; et ils leur disaient : "Allez porter les lettres", ce qui signifiait d'aller porter la nouvelle à ceux qui s'étaient enfuis dans les forêts. […].
« Le soin qu'ils prirent des Indiens fut d'envoyer les hommes dans les mines pour en tirer de l'or, ce qui est un travail intolérable ; quant aux femmes, ils les plaçaient aux champs, dans des fermes, pour qu'elles labourent et cultivent la terre, ce qui est un travail d'hommes très solides et rudes. Ils ne donnaient à manger aux uns et aux autres que des herbes et des aliments sans consistance ; le lait séchait dans les seins des femmes accouchées et tous les bébés moururent donc très vite. Comme les maris étaient éloignés et ne voyaient jamais leurs femmes, la procréation cessa. Les hommes moururent dans les mines d'épuisement et de faim, et les femmes dans les fermes pour les mêmes raisons…
Dire les coups de fouet, de bâtons, les soufflets, les coups de poings, les injures et mille autres tourments que les chrétiens leur infligeaient quand ils travaillaient, il faudrait beaucoup de temps et de papier ; on n'arriverait pas à le dire et les hommes en seraient épouvantés. »


La raison de ce traitement des « Indiens » que dénonce Las Casas s’apparente à une idée d’élection, comme cela apparaît dans la fameuse controverse de Valladolid à laquelle il a pris part pour défendre lesdits « Indiens ». Son adversaire Sepulveda, qui a eu gain de cause, soutient que ce traitement est légitime parce que les « Indiens » ne sont pas à proprement parler des hommes ! (sic), comme le démontre leur idolâtrie (re-sic)… On est au départ d’une attitude qui légitime dès lors le racisme et les théories sur la « hiérarchie des “races” ». Après avoir exterminé les « Indiens », on déportera des Africains en esclavage à leur place, toujours à l’appui des mêmes théories sur la « hiérarchie des “races” ».

Pour en rester à l’effet pervers colonisateur et pour souligner à quel point c’est bien un effet pervers, qui n’a rien à voir avec la notion d’élection enseignée d’Augustin aux Réformateurs, je vais citer à présent un autre dominicain, le Réformateur protestant Martin Bucer (qui a les mêmes convictions que les autres Réformateurs sur la prédestination), collaborateur et maître de Calvin à Strasbourg (Calvin lui a emprunté son ecclésiologie). Bucer écrit un texte qui concerne « les Indiens » d’Amérique. Il date de 16 ans avant le récit de Las Casas. Je le cite :

« On considère la découverte et la conquête de nouvelles terres et de nouvelles îles comme une grande victoire et comme le moyen d'une formidable expansion du monde chrétien. Je pense, moi, qu'elles sont de nature à susciter la colère de Dieu. Car, en réalité, il ne s'agit d'autre chose que d'arracher au pauvre peuple sa vie et ses biens, et finalement son âme, au travers de la foi pleine d'erreurs imposée par les moines.
J'ai entendu Juan Glappion, le confesseur de Sa Majesté l'Empereur, se plaindre devant un groupe d'honorables personnes que, lors de leurs récentes découvertes de territoires, les Espagnols obligeaient le pauvre peuple à leur chercher de l'or et autres choses, en les traitant fort mal. Comme ces malheureux ne supportaient ni les travaux qui leur étaient imposés, ni les tortures qu'on leur infligeait, ils étaient pratiquement voués à la mort.
En ce qui nous concerne, que résulte-t-il de tout cela ? Combien de braves gens ont été sacrifiés, dans toutes ces expéditions maritimes ! On y a gagné beaucoup, mais ce ne sont jamais que des biens matériels, acquis au prix de terribles combats. Pompe et orgueil d'un côté, oppression du pauvre peuple de l'autre. Faire des affaires pour s'emparer de toute la richesse du monde ! On traite arbitrairement ceux qui, en travaillant dur, arrivent à peine à survivre. Et c'est cela qu'on appelle étendre et renforcer la chrétienté ? »
(Martin Bucer, 1538)

Ce qui est dénoncé dans cet ordre des choses, providence et prédestination, sous l’angle de l’idée d'une élection collective, concerne donc tous les peuples… De là à considérer que si les peuples de chrétienté sont élus, que d’autres peuples sont collectivement réprouvés et que suite à cela, s’y appuie l’idée d’une « hiérarchie des “races” », il n’y a qu’un pas que certains franchiront, l’appuyant même, au XIXe et au XXe siècles, sur les théories génétiques de Darwin (Aimé Césaire verra dans le mépris colonial une racine du nazisme) ; ou aujourd’hui, l'appuyant sur la sharia pour disqualifier qui n’est pas membre des élus collectifs, concernant le dernier génocide perpétré à ce jour, contre les Yézidis ! Et vogue la galère — où « Indiens » et autres peuples, colonisés ou autres, deviennent des réprouvés, au fond voués à disparaître devant les « races supérieures » chargées de leur apporter leur lumière (cit. Jules Ferry, digne continuateur de la chrétienté en Tintin chez les « Indiens »)… cela donnant de bons prétextes pour l’exercice du lucre et des bas instincts. On aurait pu aussi parler les millions femmes assassinées comme « sorcières », au fond du fait d’un prétendue supériorité mâle, équivalent de la prétendue supériorité des Européens chrétiens donc élus.

Si on est là totalement en dehors de ce que sont la providence et la prédestination bibliques, il fallait tout de même mentionner cet effet pervers… pour toucher du doigt ce que la remarque de Cioran — « pour nous il n’y a plus d’élus » — peut avoir de pertinent ; et pour entendre pourquoi cet effet pervers de l’élection est préalablement condamné et corrigé entre autres par Calvin pour qui l’élection est toujours en vue de la sainteté ! (IC III, xxii, 3)

*

Allons un peu plus loin. Sachant ce qu’est la prédestination, le rôle qu’elle joue pour les Réformateurs et pour Calvin, la notion pourrait, sous l’aspect négatif, celui de la réprobation, être un pilier de la condamnation des bourreaux (ou des auto-justifiés pour croire n'avoir pas eu de tels ancêtres) — la notion étant loin de justifier quiconque !


Signification de la prédestination pour la Réforme

Il n’y a de réprobation que du mal et de ses auteurs (et qui s’en dirait exempt ?) : il ne faut pas oublier que la réprobation est fonction de la justice de Dieu qui condamne le mal, la grâce étant, elle, fonction de sa seule miséricorde. Pour le christianisme, elle s’opère en Christ, c’est-à-dire en celui qui a subi la violence des hommes. Elle vaut aux élus jusqu’à la persécution a averti Jésus.

Or voilà que, c’est ce qu’il faut percevoir derrière propos de Bucer que nous avons lus : pour fait de témoignage à la grâce gratuite de Dieu se sont déchaînées des persécutions, perpétrées par les mêmes qui procèdent déjà au génocide des « Indiens ». Pareillement, les persécuteurs promettent à celles et ceux qui reçoivent le message de la Réforme, taxés d’hérétiques, rien moins que l’enfer, comme aux « Indiens » déclarés idolâtres et autres « sorcières ». Eux qui, les unes comme les autres, seront persécutés aussi dans les lieux ayant reçu la Réforme !

Avant cela, les Réformateurs pensent à ceux qui sont menacés d’enfer pour cause d’hérésie protestante, et sont dès ce temps-ci privés de toute protection par l’excommunication ! Comme Luther avait été privé de protection civile après sa condamnation. (Nul n’étant parfait, ni à l’abri de ses propres travers, le même Luther deviendra, des années plus tard, peut-être après un AVC au lobe frontal, un violent accusateur des juifs !)

Pour l’heure, à l’instar des « sorcières » et des « Indiens » dénoncés et persécutés comme « idolâtres », les « hérétiques » protestants sont pourchassés. On n'est pas encore en des temps œcuméniques !

Eh bien, dans ce cadre, la prédestination calvinienne dit tout simplement : ne craignez pas ! Ne les craignez pas ! Quand bien même vous êtes excommuniés par les hommes, votre seule foi, votre seule confiance en la grâce de Dieu, qui précède tous les temps, qui précède a fortiori ceux qui vous taxent d’hérésie, cette seule confiance est pour vous le signe que de toute éternité Dieu vous tient en sa garde !

Mieux — et c’est la face dite négative, « l’horrible décret », selon le mot de Calvin, horrible non pas tant au sens d’affreux, qu’au sens selon lequel il est redoutable et propre à faire frémir — ceux qui vous tourmentent, et qui rejettent si manifestement la grâce de Dieu, sont réprouvés pour leur injustice, et ce de telle sorte que leur injustice même, leur endurcissement dans la violence, n’échappe pas au Dieu qui vous tient en sa garde, comme l’endurcissement du Pharaon devenait l’occasion pour le peuple délivré par pure grâce de voir éclater la majesté du Dieu qui, sans tenir compte du mérite, délivre « à main forte et à bras étendu ».

Dieu nous assure de son élection par la seule foi qu’il est fidèle à sa promesse (IC III, xxiv) ; cela contre le décret de réprobation, qui est mystérieux et juste, mais en impasse : en ce sens qu’annoncer à quiconque à voir un signe de réprobation dans son incroyance ou sa mal-croyance serait « maudire plutôt qu’enseigner » (IC III, xxiii, 14).

Aujourd’hui, en nos temps heureusement œcuméniques, la leçon garde son actualité morale et spirituelle : c’est en vue de la sainteté que l’on est au bénéfice de la grâce, pour intercéder devant Dieu même pour les pires persécuteurs comme l’a demandé Jésus, et pas pour se croire permis d’exercer violence et corruption. Et quoi qu’il en soit des épreuves de la vie, c’est à la grâce divine, mystérieuse, qu’il s’agit de recourir pour recommencer quand même contre tout désespoir (c’est la leçon du livre de Job).

En ce monde tragique qui est le nôtre, qui est toujours le nôtre, c'est donc essentiellement d’une doctrine de consolation qu’il est question, considérant qu’il n’y a rien en nous qui puisse acquérir le salut, lequel procède de la grâce seule. On est alors devant une miséricorde perçue comme mystère, contrepartie d’une perdition sans cela inéluctable des êtres humains, « serfs du péché » (péché qui saisit même notre mécompréhension de l’élection pour nous rendre captifs de notre perversion), vraie servitude, selon le titre du traité de Luther emprunté à saint Augustin : le serf arbitre, pendant de la sola gratia — sola fide.