<script src="//s1.wordpress.com/wp-content/plugins/snow/snowstorm.js?ver=3" type="text/javascript"></script> Un autre aspect…

jeudi 21 mai 2020

Ex nihilo





Adapté d'un ancien article. À l'origine : Roland Poupin, « Entre mal et néant », paru dans la revue Il est une Foi (éd. Nouvelle Cité), n° 38-39, février-mars 1991.

*

… Questions sur le chaos dans l’histoire du christianisme :

C'est dans un temps intellectuellement héritier de l'hellénisme que naît le christianisme ; dans une perspective où l'univers se « bipolarise » : entre un monde intelligible, parfait, et l'imparfaite image sensible de ce monde idéal.

Ce dualisme n'excluant pas une multiplication d'intermédiaires, il s'agit là de deux pôles, représentant le rationnel et l'irrationnel. Inintelligible, la lourde opacité du pôle inférieur reçoit tant bien que mal la transparence sublime des Idées divines. On attribue à l'impossibilité, pour le démiurge, de reproduire parfaitement les Idées qu'il contemple, la débilité de cette impression sensible. Cette imperfection est d'ailleurs nécessaire pour qu'il y ait Création, qui sans cela serait tout simplement le monde des Idées lui-même. Cet univers de mouvance platonicienne, hiérarchisé du lumineux à l'opaque, dévoile ce en quoi il autorise le monde ultérieur notamment des gnoses judéo-chrétiennes, qui y ajoutent tout un pessimisme par lequel elles « maléfient » cette opacité. Cette « maléfication » de la Création est due à l'atténuation de l'optimisme des anciens par leurs héritiers, fort conscients du problème du mal, du problème de la chute, de la dégradation, qui se superpose à la hiérarchie de l'intelligible vers le sensible !

Les milieux judéo-chrétiens modérés participent à la tradition de la hiérarchie bi-polaire. Dans le judaïsme alexandrin, pour expliquer la présence dans la Création d'un mal qui ne peut être attribué à Dieu, Philon aura recours à une hiérarchie d'intermédiaires intervenant dans la Création. L'Univers est présenté comme manifestant une hiérarchie démiurgique où l'Être suprême crée le monde intelligible, la puissance « poétique » la « quintessence », et la « puissance royale » le monde sublunaire. Dans le monde antique, le christianisme se caractérise par une simplification de cette hiérarchie dans le sens de la bi-polarité : si l'opposition de ce monde et de celui à venir est vécue comme relevant de l'ontologie par les dualismes gnostiques, elle se situe plutôt au plan éthique pour l'orthodoxie.

La distinction entre éthique et ontologique n'a d'ailleurs sans doute pas toujours été nettement perçue par tous. Une réception d'abord ontologique de la coupure entre l'ancienne et la nouvelle Création se vit chez les plus radicaux comme séparation entre la Création sensible du démiurge, donateur d'une loi imparfaite, et un monde divin inaccessible.

Les chrétiens alexandrins, postérieurs à Philon, proposeront d'autres solutions, du même type, opposant le bien, intelligible, simple, au mal, plus proche de la matière, à tendance irrationnelle.

Via média entre l'approche éthique et l'approche ontologique, la solution alexandrine consiste à développer une théologie de la chute des Idées pré-existantes dans la matière.

Il est dans ce cadre théologique, plusieurs possibilités d'imaginer la façon dont s'opère la rupture duelle, depuis un mode quasi-littéralement platonicien, jusqu'à la façon d'un Grégoire de Nysse, avec sa fameuse idée de la double Création, celle que nous connaissons, sensible, opaque et sexuée, devant son origine à la prévision divine de la chute.

Augustin, héritier et témoin en Occident des développements des Pères grecs, développe dans sa polémique contre les dualistes manichéens, l'idée de néant, de néant résistant, sorte de chaos « dé-réifié ». Pour lui le mal est non-être. Ce en quoi il retrouverait l'ancien optimisme des philosophes grecs s'il n'avait pas une conscience aiguë du problème du mal. C'est pourquoi ce néant résiste. Le mal devient tendance, tendance irrésistible, irrationnelle, à faire l'opposé du bien.

C'est de cette résistance du mal que s'autoriseront les mouvements dualistes du Moyen Age pour « re-réifier » ce néant (1), en faire un réel chaos opposé à l'esprit, au Bien. On a là une des racines essentielles des développements occidentaux du catharisme, racine sensible dans le traité cathare italien intitulé le Livre des deux Principes (2) où l'on trouve une réelle « maléfication » de la matière.

À côté de son dualisme, l'héritage hellénistique véhicule aussi, paradoxalement, un optimisme certain si on le compare à la vision biblique.

*

Cet optimisme est plus particulièrement prononcé chez Aristote, suite à son approche finaliste du monde. Le mal y est avant tout manquement du but à atteindre. C'est par rapport à cet aspect que les dualistes pouvaient se réclamer de la tradition biblique pour avancer l'idée de la résistance du « Néant », et aller plus loin que l'augustinisme, le dépasser à nouveau pour rejoindre à travers lui l'ancien manichéisme.

Alors la déficience augustinienne n'est qu'apparente : la matière est maligne, la nature n'est que simiesque imitation de la réalité céleste.

Face à cette approche, qui se développera dans le catharisme, on trouve ce qui a été nommé l'augustinisme politique. On sait que pour Augustin, la Création n'était « ni pleinement être, ni pleinement, non-être » (3) ; d'où sa mutabilité, relative à son manque originel. Ce semi-chaos trouve son expression dans la Cité terrestre, au moins à ses pires moments.

C'est en vis-à-vis de ce mal, perçu comme manque d'être, que se situe l'idée de grâce infuse, avec son instrument ecclésial.

Car l'Église est le lieu de cette réception d'être. Elle en est la médiatrice, par la Parole et les sacrements. Le plus d'être s'y superpose à la hiérarchie ecclésiale, augmente avec la « montée » hiérarchique. L'Église hiérarchique est l'organe par lequel Dieu rend l'être à un monde qui est en déperdition d'être depuis la chute. L'Église est l'expression de la Cité céleste.

Au moins d'être, au péché, à la Cité terrestre, répond le plus d'être, grâce, dont l'Église hiérarchique est le canal d'infusion. Elle est inamovible, y compris sur le plan temporel, et plus particulièrement vers le sommet de la hiérarchie, représentant imaginativement la plus forte concentration d'être.

Des « deux races spirituelles, celle qui vit du corps et celle qui vit de la grâce » (4), celle-là a moins d'être et dépend de celle-ci, et de l'infusion d'être opérée par l'Église.

Face à un État dont on ne peut toutefois nier qu'il ait quelques « vertus véritables », cette ambiguïté est le cadre des conflits médiévaux : selon que l'on atténue ou que l'on appuie l'affirmation augustinienne qui veut que « la république romaine ait été une république véritable, l'antithèse des deux cités s'évanouit, puisqu'il n'en reste qu'une »...

« Mais si les deux cités » subsistent « côte à côte... quelles seront leurs relations ? » (5).

Le magistère romain appuie son comportement politique sur son interprétation de l'évêque d'Hippone : sachant « que les biens légitimement possédés dans l'ordre temporel ne le sont qu'illégitimement dans l'ordre spirituel... les propriétaires des biens terrestres ne sont pas toujours ceux qui les possèdent... » (6).

Ainsi du pouvoir : son véritable responsable est le représentant terrestre du Souverain céleste. Dans un Occident appuyé sur un tel schéma, le règne du sacerdoce est inéluctable.

La seule alternative face à ce qui était inévitablement un vécu totalitaire était l'alternative cathare, celle d'une « maléfication » radicale de ce monde, y compris de son pôle ecclésial ; et, concrètement, d'un abandon de ce monde.

Sa malignité est telle, qu'il ne saurait être question d'espérer structurer sa matière ; telle, que la tentative même de la structurer est nécessairement un intolérable acte de violence.

*

Cette vision hiérarchique à tendance dualiste traverse tout le Moyen Age. Cependant le XIIIe siècle, sous l'influence de l'aristotélisme arabe — l'Occident accédant alors aux traductions latines de nombreuses œuvres — voit s'esquisser une nouvelle vision du monde.

C'est Thomas d'Aquin qui sera un de ses principaux hérauts en chrétienté latine. Il soutient que l'universel intelligible existe réellement, mais non indépendamment de la matière qu'il structure. Les deux pôles de la dualité du sensible et de l'intelligible sont considérablement rapprochés.

Cela signifie que la connaissance est le résultat d'un processus d'abstraction. Les Idées universelles sont inscrites à même la nature ; connaître, c'est les en abstraire, non les y imprimer.

Concrètement, cela charge le monde d'une bonté naturelle, en fonction de sa Création. De chaos, comme il était perçu, il devient œuvre de Dieu. Il n'est plus le lieu d’un inexorable malheur, comme il l'était selon la philosophie cathare, en fonction de sa nature-même. Il n'est donc pas non plus à quelque magistère « expert en humanité » à lui procurer une structure dont il serait déficient.

Mais s’il n’y a plus de vocation magistérielle à structurer le monde, c'est là la porte ouverte à l'idée de liberté de conscience : le vrai est inscrit à même la nature, de telle sorte que nul ne peut s'en proclamer dépositaire. C'est cette idée que les puritains anglo-saxons — à l'occasion de la multiplication de leurs ecclésiologies — feront éclore. À son débouché est l'idée de droit naturel, fondement des vertus naturelles auxquelles ont vocation les êtres humains libres.

À sa racine est la vieille idée de Création ex nihilo (déjà patristique, dès les IIe-IIIe s.), telle que le néo-aristotélisme médiéval permet de la remettre en honneur.

Les aristotéliciens croyaient à l'éternité du monde, éternel vis-à-vis de Dieu.

Leurs luttes contre leur dualisme ont amené les chrétiens, depuis les temps patristiques, à formuler l'idée de Création avec commencement absolu, et non à partir d'un chaos pré-existant. Ils y voient la substance de l'enseignement biblique, contre ce que pourrait en induire une lecture imaginative.

La même question s'est posée en islam, ce dont témoigne le plus réputé des aristotéliciens stricts, Averroès (7).

Mais Aristote lui-même, le champion des opposants à l'idée de commencement du monde avait déjà affirmé que la puissance pure n'existe pas (8). A combien plus forte raison la matière, cause déficiente de la forme.

Qu'est donc ce chaos censé pré-exister à la forme ? Il n'existe lui-même que comme déjà plus que pur chaos ! Un « pur chaos » n'est que produit d'imagination.

C'est ainsi que la matière éternelle d'Aristote n'est elle-même matière — fût-ce éternellement — vis-à-vis de la forme, que parce qu'elle est posée telle par la forme qui la structure !

Au fondement de toute nature est donc la Parole qui la structure comme telle, précédant tout discours qui ne saurait donc être le dépositaire exclusif de cette Parole.

La Création elle-même, parce que Création, porte comme telle l'exigence de sa sauvegarde, antérieurement à toute réponse à cette exigence, qui ne saurait donc être que réponse.

Et une telle structure à sauvegarder porte en soi l'exigence, posée ontologiquement, de la justice comme fondement d'une paix qui ne s'identifie donc à aucun pouvoir qui dicterait ce qu'elle dort être. Il n'est ultimement de pouvoir légitime que celui qui est humble service de la justice, dont la norme est à rechercher où elle demeure cachée : dans la structure même de la Création qui souffre les tourments que lui font subir l'injustice dont elle attend d'être libérée.




___________________________

(1) Cf. René Nelli, La philosophie du catharisme, Payot, 1975, la relation entre augustinisme et philosophie cathare. Cf. Gulven Madec, « " Nihil " cathare et " nihil " augustinien », Revue des études augustiniennes, XXIII, 1-2, 1977, une critique de Nelli.
(2) Sources chrétiennes n° 198, Cerf, 1973.
(3) Confessions, VII, 11, 17. Cf. Étienne Gilson, Introduction à l'étude de saint Augustin, Vrin, 1929,p. 178.
(4) In Gilson, ibid., p. 223.
(5) Ibid., p. 224-225.
(6) Ibid., p. 227.
(7) Averroès, Accord de la religion et de la philosophie, trad. Léon Gauthier, Alger, 1905.
(8) Métaphysique, VIII, VI, 1051.


samedi 2 mai 2020

Démons, diableries et manifestations du mal





Cet article reprend, avec quelques variations, une réflexion que je publiais dans la revue Heresis il y a plus de vingt-cinq ans ! (Article initial : Roland Poupin, « Le problème du mal, les développements démonologiques, et le dualisme du christianisme médiéval », Heresis n°21, Carcassonne, 1993, p. 75-99.)

*

Cette étude s'attache à considérer le substrat diabolologique qui a pu porter les développements dualisants médiévaux — en rapport avec le catharisme, qui évoluait dans le cadre commun.

On s'arrêtera en premier lieu sur la mise en place par Origène de la diabolologie "luciférienne", et son acceptation quasi-universelle par la chrétienté post-patristique et médiévale.

Puis on tentera de suivre les linéaments de l'élaboration de la démonologie médiévale. On suivra son évolution à partir de l'interprétation des textes bibliques et néo-testamentaires — percevant le plus volontiers les "démons" comme des divinités païennes, des idoles — jusqu'au plein Moyen-Age, où le démoniaque est doté d'un pouvoir consistant et indépendant, émanant de l'ancien Occident païen que confronte l’Église.

La diabolologie origénienne, "luciférienne", d'une part, l'irrationalité menaçante du démoniaque médiéval d'autre part, substrat commun de la religiosité d'alors seront considérés sous l'angle où ils sous-tendent les questionnements des cathares quant au problème du mal — problème qu'avec la persécution, ils confronteront de plus en plus concrètement.


Éléments de pensée médiévale

Le christianisme médiéval s'est dans un premier temps pensé sur un mode qui, accentuant l'héritage de l'Antiquité chrétienne, dévalorisait nettement ce qui relève de la Création matérielle. Et une telle façon de penser en est souvent venue à s'accentuer.

C'est face à ces tendances, qu'à partir du XIIIe siècle, au cœur de la crise cathare, se dessinent diverses réactions qui ne sont d'ailleurs pas sans glisser parfois vers des travers inverses au dualisme, par rapport à l'orthodoxie classique, glissements de type néo-pélagien (1).

Déjà au XIIe siècle, s'opposaient au catharisme aussi bien les cisterciens que les vaudois (2).

Au XIIIe siècle les réactions sont les plus marquées, les plus nettement anti-cathares. La réaction principale est la réaction de l'Ordre dominicain, qui se veut explicitement pour vocation celle de lutter contre l'hérésie qui sévit en Languedoc.

Un des dominicains les plus célèbres, qui rejoint l'Ordre une génération après sa fondation, est Thomas d'Aquin. Or son œuvre contribue largement à atténuer le dualisme ambiant du Moyen Age. Il s'attache à développer une vision positive de la nature, en intégrant pour ce faire de larges pans de la philosophie aristotélicienne que l'Occident redécouvre alors par les traductions latines des œuvres des philosophes arabes (3).

Thomas d'Aquin dessine alors une nouvelle vision de l'être humain, privilégiant l'unité de l'âme et du corps, à une époque où on les disjoignait volontiers (et il sera attaqué par les représentants de la théologie des Écoles pour cette nouvelle perspective).

Corollairement à cette approche, son œuvre fonde une nouvelle vision du péché, moins strictement lié à "la chair" qu'il ne l'était jusqu'alors. Cela concerne notamment le péché originel, dont, à la suite de saint Augustin, la chrétienté latine admettait qu'il se transmettait par l'union sexuelle des parents. Thomas se distancie de cette approche pour privilégier la dimension spirituelle de l'héritage peccamineux.

Si Augustin lui-même ne négligeait pas l'aspect spirituel du mode de transmission de la faute, puisque c'était, dans sa perspective, la convoitise qui accompagne l'union sexuelle qui transmet le péché, tous les chrétiens du Moyen Age n'entraient pas nécessairement dans cette subtile distinction. Et l'on admettait facilement que tout ce qui touche à la chair, et notamment bien sûr, ce qui est de la sexualité, est souillé par nature.

Et le pas est facilement franchi qui fait de la Création matérielle une réalité mauvaise, du domaine du diable.

Aussi est-il tout-à-fait vraisemblable que celui-ci ait conçu sa théologie avec en vue la proposition d'une alternative à une philosophie qui fournissait un excellent terrain de base pour les développements dualistes.

S'il ne faut certes pas exagérer l'importance immédiate du changement qu'entraîne l’œuvre thomiste, les suites n'en sont peut-être pas négligeables. Et une telle œuvre n'est sans doute pas sans jouer un grand rôle en ce qui concerne l'acquis qui nous fait aujourd'hui considérer le catharisme comme une étrange hétérogénéité dans la chrétienté médiévale.

Il ne faut pas perdre de vue que c'est, de toute façon entre autres, mais sans doute en premier lieu, l’œuvre de Thomas d'Aquin qui fait que l'on considère aujourd'hui la Création matérielle de façon plus favorable.

Sur ce plan, les choses ont changé.

Mais il est un autre aspect de la pensée médiévale, celui qui concerne sa diabolologie, pour lequel le substrat philosophique commun de l'époque est loin d'avoir été déserté par le christianisme non-cathare. Et c'est pourquoi des aspects non-négligeables de la pensée cathare — au-delà des questions de la Création matérielle ou de la vie matrimoniale des chrétiens, déjà assez peu surprenants à l'époque — ne pouvaient en aucun cas être perçus comme différents.

Ainsi, en de larges pans, on peut décrire la diabolologie cathare sans dépasser outre mesure son équivalent orthodoxe : elle recoupe largement bien des diabolologies dualisantes héritées en commun.


La diabolologie des cathares monarchiens

On sait que les historiens s'accordent à reconnaître deux partis principaux parmi les mouvements cathares : ceux que l'on appelle parfois "modérés" ou "mitigés", qui se distinguent dans le catharisme par leur croyance en la bonté du diable préalablement à la chute qui le voit devenir mauvais et corrompre la Création. Pour ce parti il y a ultimement un seul Principe, Dieu le Père, d'où le terme préférable pour désigner ce groupe de "monarchiens".

Le groupe opposé parfois nommé "radicaux" ou "dualistes absolus" pose un second Principe face au Dieu bon, auquel, quoique plus faible, il s'oppose éternellement ; il serait préférable d'appeler tout simplement les tenants de ce parti "dyarchiens".

Il existait aussi un parti qui s'interposait pacifiquement entre les deux précédents, partageant, selon les aspects, la théologie des uns ou celle des autres.

La diabolologie que décrit ce paragraphe est celle du premier parti, monarchien. Elle est clairement développée par ce qui est considéré comme un apocryphe, et qui était peut-être un enseignement illustré, l'Interrogatio Iohannis (4), texte auquel se référait le courant monarchien du catharisme occidental, notamment en Italie, et qu'il avait reçu du mouvement-frère des bogomiles, centré vraisemblablement en Bulgarie.

Ce texte met en scène Jésus et l'apôtre Jean reposant sur son sein lors du dernier repas, et la diabolologie développée est présentée comme étant ce que répond Jésus à l'apôtre le questionnant.

Jésus est en train de répondre à la question de Jean concernant celui qui le trahira : c'est "celui qui mettra la main avec moi au plat. Alors Satan entrera en lui et il me livrera".

Jean poursuit alors en interrogeant Jésus sur l'état de Satan avant la chute.

Jésus répond en décrivant l'état glorieux de Satan administrateur d'un domaine qui allait des cieux aux enfers ; jusqu'au jour où "Sathanas songea à placer son siège sur les nuées des cieux, car il voulait être semblable au Très-Haut".

Pour ce faire, il descend jusqu'au plus bas de son domaine, séduisant au passage les anges — pour son complot, — notamment l'ange de l'Air. Le texte développe pour son propos une lecture allégorique de la parabole de l'intendant infidèle.

C'est suite à cette tentative de rébellion que "Sathanas" est précipité, entraînant dans sa chute "avec sa queue la troisième partie des anges de Dieu… Et descendant jusqu'à ce firmament-ci, il ne put trouver un lieu de repos… Et il invoqua le Père [qui] eut pitié de lui et lui donna la permission de faire ce qu'il voudrait jusqu'au septième jour".

Suite à quoi, Sathanas organise ce monde et règne jusqu'au septième jour (ou siècle)…

Jusqu'à ce que le Fils de Dieu soit envoyé pour la rédemption.

Alors Jean interroge Jésus sur le jour du jugement : "ce sera, [répond Jésus,] lorsque le nombre des justes sera consommé… selon… le nombre des justes couronnés tombés du ciel".

"Alors Satan sera délivré et sortira de sa prison, en proie à une grande colère, et il fera la guerre aux justes, et ceux-ci crieront vers le Seigneur Dieu d'une grande voix"…

Après divers fléaux, "… apparaîtra le signe du Fils de l'Homme"… qui entrera dans son règne et chacun sera rassemblé pour le jugement, Satan et les siens étant condamnés à l'étang de feu, le Fils de Dieu et les siens entrant dans la Gloire.

On voit combien le catharisme pouvait étonner moins qu'on pourrait le croire : cette vision de la chute du diable n'aurait pas déparé outre-mesure dans les Sommes orthodoxes.


L'origénisme et le substrat de la diabolologie de l'Interrogatio Iohannis

La tradition de la chute de Lucifer est alors universellement admise : elle remonte, dans la tradition chrétienne, à la lecture qu'Origène (5) faisait d’Ésaïe 14, lecture devenue commune.

Le crédit d'Origène est immense dans l’Église ancienne, et corollairement, son mythe de la chute des anges, et à leur tête "Lucifer", qui débouche sur une confusion entre le diable, les anges déchus, les démons.

Pour mémoire, rappelons qu'Origène enseignait, conformément à son héritage platonicien, la préexistence des âmes. Douées du libre-arbitre, ces âmes avaient péché contre Dieu — c'est là la chute. Elles avaient été précipitées des hauteurs célestes plus ou moins bas selon la profondeur de leur culpabilité. Les plus coupables, à la tête desquelles "Lucifer", étaient devenues les démons, celles qui n'avaient pas péché étaient les bons anges. Entre les deux, des âmes — les anges neutres — étaient tombées dans des corps : ce sont les êtres humains (pour les démons, ces corps-réceptacles préférables aux leurs ne peuvent qu'être objet de convoitise). Ces corps sont les "tuniques de peau" de la Genèse. Car Origène appuie sa théorie sur la lecture allégorique de la Bible, ici de la Genèse.

Autre texte lu allégoriquement par l'exégète alexandrin, donc, Ésaïe 14, où le premier, il a trouvé "Lucifer", selon le terme latin de son traducteur Rufin, dont hérite Jérôme, et sa traduction latine de la Bible, la Vulgate.

Traduction latine d'une allégorie, le terme connaît un succès qui ne sera que rarement remis en question. Et lorsqu'en 553, la théorie origénienne de la préexistence des âmes sera condamnée par le IIe concile de Constantinople, abandonnant les prémisses du mythe (la préexistence des âmes), et ses aboutissants logiques (la possibilité de repentir de tous, y compris Lucifer), on en gardera cet aspect central : l'histoire de Lucifer ange déchu !

En sa lettre, Ésaïe 14 dit que le roi de Babylone, un prince mais un homme, a été jugé par Dieu. Que sa gloire passée est comparable à celle d'un "astre brillant", l'étoile du matin — c'est cela que Rufin a rendu par le latin Lucifer, nom de l'étoile du matin, "porteur de lumière", nom vulgarisé par la Vulgate.

Le mythe origénien, malgré la condamnation, en 553, de son fondement, la préexistence des âmes, a continué à prospérer, au moins en ce qui concerne un de ses éléments les plus originaux : Lucifer, le plus bel ange, devenu le sombre rebelle, l'ennemi de Dieu. Le mythe est même quasiment devenu un dogme, héritage commun de la chrétienté.

On mesure pourquoi le mythe bogomile est à peine original, y compris en ce qui concerne sa vision pessimiste de la Création matérielle, qui doit dans tous les cas quelque chose à la griffe du diable, devenant, par un singulier gauchissement de la théologie néo-testamentaire, prince de l'univers terrestre, la Terre (), la "planète" pour employer un vocable anachronique (la Terre n'étant une planète que dans une cosmologie post-copernicienne).

Si l’œuvre de réforme due à Thomas d'Aquin modifie cet aspect de la diabolologie médiévale, en rendant à Dieu la Création matérielle, le dominicain n'en adhère pas moins à l'essentiel de la mythologie héritée d'Origène. C'est ainsi que la démonologie origénisante perdurera.


Le problème du mal et l'interpellation dyarchienne

Le cœur du problème cathare est le problème du mal. Considéré dans toute son acuité, il est scandale pour la raison. D'autant plus qu'une stricte logique monothéiste semblerait déboucher nécessairement sur cette conclusion : le mal trouve sa source en Dieu. Inadmissible pour la conscience chrétienne, monothéiste ! On voit le problème.

On a tenté de le dépasser et d'en venir à ce qui offusque tant la conscience. Mais une telle option risque toujours de déboucher sur une relativisation du mal, via une atténuation du scandale ; ou une façon de ne pas le considérer dans toute son acuité, toute son absurdité, pour l'intégrer, et en somme excuser ce qui, malgré toutes les tentations de relativisation, reste inexcusable.

Les cathares sont extrêmement sensibles à ce problème. Le mal est insoluble : il ne saurait trouver sa racine en Dieu, qui est amour, selon l'Apôtre, et "en qui il n'y a point de ténèbres".

Dieu ne peut être que radicalement étranger au mal, qui ne peut trouver de point final que par son expulsion. C'est là l'aboutissement logique du catharisme, celui de l'école dyarchienne italienne de Jean de Lugio et du Livre des deux Principes (L.D.P.) (6).

Ce traité en effet a pour propos central de démontrer que seule la position strictement dyarchienne, posant deux Principes éternellement étrangers, est tenable.

La position catholique et la position monarchienne sont considérées comme ultimement similaires, et inaptes à regarder le problème en face.

L'hypothèse luciférienne qu'elles partagent est jugée insuffisante en logique, demandant à être prolongée : si Lucifer était une bonne créature du Dieu bon, comment expliquer une telle révolte, débouchant sur une telle malignité ?

Pourquoi le choix d'un néant, dont l'augustinisme affirme qu'il est le non-être, inexistant, plutôt que le choix du Bien souverain et incontestable ? Absurde ! On le voit, le luciférisme classique manque de rigueur, ne passe pas l'examen de la stricte logique.

*

La radicale dénonciation dyarchienne permet cependant à qui veut l'entendre de déceler l'intention fondamentale du luciférisme origénien et sa dimension proprement mythique — et de saisir la nécessité de ne pas dépasser sa valeur mythique pour en faire un dogme. Elle permet de saisir l'intention origénienne initiale, largement débordée depuis : on est, avec le mal entre le Réel — le Bien — et le néant. Le mythe luciférien n'est que l'exposition, nécessairement imaginative, de l'impossible passage.

Mais, comme l'a compris le Livre des deux Principes, en pure logique, le mythe est absurde.

Sa fonction doit se réduire à ceci : signifier le passage impossible.

L'absurde n'est pas tant dans le mythe origénien que dans sa prise à la lettre — commune semble-t-il, aux catholiques et aux cathares monarchiens (7).

Hors prise à la lettre, le mythe signifie la situation du mal comme "réalité" paradoxale entre le néant, incontournable, vers lequel on tend en le faisant, et l’Être, puisque le mal est paradoxalement, absurdement, mais incontestablement, présent.

On s'approche là de la position néo-platonicienne et augustinienne, classique, qui marque déjà une distance par rapport au mythe : le mal n'existe pas en soi, il est dégradation du bien.

Mais un tel discours non plus ne satisfait pas le traité cathare. Et il le dénoncera comme le mythe luciférien : il est trop léger de dire que le mal n'existe ultimement pas ! Le mal est trop présent, trop criant.

*

Avant de revenir à la question du mal, venons-en à celle du démon comme figure invasive de la création. En son sens courant, le mot grec daïmon désigne à l'époque néo-testamentaire les divinités intermédiaires du panthéon païen !

Si bien que, sachant l'intransigeance monothéiste de la Bible, la fidélité à l'Esprit de l’Écriture, comme à sa lettre, pouvait bien consister à ne pas croire aux démons !


Les éléments bibliques

Le contexte culturel

Qu'il soit question, sous le mot démon, de divinités païennes intermédiaires, les païens comme les juifs d'alors et les chrétiens primitifs s'y accordent.

Ainsi par exemple, Platon (Leg. 738 d, 848 d, Rep 342 a, Ap 27 d) ; ou le livre d'Hénoch, pour lequel les démons sont mis en parallèle avec les idoles, l'idolâtrie, la stupidité, mais son distingués d'avec les anges déchus (I Hén 19:1, I Hén 99:7-9) ; ou encore le Livre des Jubilés, qui réfère les démons aux œuvres du cœur des idolâtres (Ju 1:11) ; de même pour Philon d'Alexandrie, quoique en fonction de sa vocation d'apologète, ce dernier considère ces divinités grecques de façon positive (cit. Tavard 40 ; cf. en parallèle, 2 Baruch 10:8) ; Justin Martyr les nomme : Aphrodite, Apollon (cit. Kelly).

Et à y regarder de près, c'est aussi ce que semble enseigner le N.T.

Les auteurs néo-testamentaires

Ainsi Paul, selon le livre des Actes emploie le mot deisidaimonia (composé de deux mots grecs, signifiant : "crainte des démons") pour parler de la religiosité païenne des Athéniens (Ac 17:22), dont il les félicite. Dans le même livre des Actes, Festus, qui ne connaît de religiosité que polythéiste, emploie le même mot pour parler de la foi de Paul (Ac 25:19) ! C'est là l'emploi commun du terme ; ainsi Josèphe, par exemple (ex. : Antiquités 19:290).

Les versions modernes du N.T. traduisent par "religieux" ce terme des Actes, tandis qu'elles traduisent ailleurs par "démoniaque", au sens de "possédé" (idée peu biblique !), l'équivalent daimonizomai qui devrait dans cette perspective désigner l'enthousiasme religieux (cf. ce sens chez Josèphe pour daimonan — Guerre juive 1:347, 2:259, 7:389).

Dans sa 1ère épître aux Corinthiens, Paul affirme sans ambiguïté la non-existence des divinités païennes (1 Co 8: 4-6), enseignant de rejeter toute crainte superstitieuse des viandes qui leurs sont sacrifiées (1 Co 8:7-8, 10:19), car elles ne sont sacrifiées qu'"à des démons et non à Dieu" (1 Co 10:20). Si après avoir nié l'existence des divinités païennes en général, il ajoutait foi à l'idée de l'existence des divinités intermédiaires, il serait en train de ruiner sa propre démonstration ! A cet effet, il faut ne pas négliger la réminiscence de l'Apôtre d'épisodes parallèles de l'A.T. quant à "la communion avec les démons" (1 Co 10:20) — par exemple, Israël à Chittim, après avoir mangé des viandes sacrifiées au dieu des Moabites, se trouve en état de "communion/accouplement avec Baal Péor" (Nb 25:3,5).

Au cœur de son argument réside l'affirmation de la faiblesse de ceux qui ajoutent foi aux démons, faiblesse qu'il invite toutefois à ménager en s'abstenant de consommer ces viandes sacrifiées. Ce faisant Paul ne se prive pas d'user de l'expression ironique "idolotythe", connue de ses coreligionnaires juifs, pour désigner les "hiérotythes" — c'est-à-dire "saintes offrandes" — des païens.

Au sujet de crainte à ne pas avoir, le propos de Jacques selon lequel "les démons croient et tremblent" (Jc 2:19) est aussi en référence directe à l'A.T., en l’occurrence Ésaïe en train de proclamer la gloire du Dieu unique, et l'humiliation qu'en subissent Bel et Nébo (Es 46:1) ; en parallèle, Jérémie affirme que "les idoles [Bel et Mardouk] sont terrorisées" par la proclamation de la Parole de Dieu (Jr 50:2).

Pareillement, l'Apocalypse lie explicitement "les démons et les idoles d'or, d'argent,… qui ne peuvent ni voir ni entendre ni marcher", même objet d'adoration superstitieuse (Ap 9:20).

Dans l’Évangile de Jean, qui ignore les exorcismes des synoptiques et des Actes, l'expression "avoir un démon" est appliquée par ses adversaires à Jésus accusé d'être "Samaritain", c'est-à-dire semi-païen (Jn 8:48).

Démons et Baals

Un épisode parallèle à celui-là dans les synoptiques est celui où Jésus est accusé de faire des miracles par Béel Zébub — ou Baal Zébul — (Mt 12:22-37, Mc 3:20-30, Lc 11:14-23), dont on croit traditionnellement qu'il s'agit d'un nom du diable, en fonction d'une lecture rapide de la suite du texte. Un regard sur l'A.T. nous renseigne sur ce Baal Zébul : il s'agit du dieu d'Ekron (2 R 1:2), dont Élie s'évertue à démontrer à ses contemporains l'inexistence ; et Jésus réintroduirait la croyance idolâtre !?

Une lecture plus attentive de l'épisode, loin de nous faire confondre Baal et le diable, nous situe dans la perspective selon laquelle une des tentations diaboliques constantes du peuple biblique est le polythéisme : c'est en ce sens que ce serait division du diable contre lui-même que de faire chasser une divinité païenne par une autre, en l’occurrence celle réputée être la plus grande de la région, Baal Zébul. C'est là le point fort de l'argumentation de Jésus contre ses adversaires, argumentation que l'on ruine en confondant Baal Zébul et le diable : le diable a intérêt à voir les idoles se multiplier, il n'est pas un militant monothéiste !

Il n'a pas intérêt à opérer une réduction des ramifications de l'idolâtrie. Militer pour Baal contre d'autres démons n'est pas de l'intérêt du mal qui perd ainsi de son emprise. Le mal proliférant n'élimine aucune de ses filières (il ne s'agit pas d'une entreprise faisant des O.P.A. !).

Jésus, par sa réponse, non seulement proteste auprès des pharisiens qu'il n'est pas un missionnaire de Baal ! (malgré son origine suspecte, galiléenne), mais enseigne aussi en quoi est illusoire ce "prince des démons", comme les autres. C'est le diable qui est le manipulateur des idolâtres, et donc chaque réseau de son pouvoir, même en faillite, relève de son "royaume", et n'a pas à être exclu du service. La concentration sur une seule idole, ici Baal Zébul, serait à son déficit.

Jésus proteste on ne peut plus finement de sa non-appartenance à la religion de Baal, en retournant l'argument de ses adversaires : ils sont en train d'imaginer pour Baal un réel titre divin, avec entreprise de conquête religieuse du monde et tentative de combattre ses concurrents ! Pour Jésus : et Baal, et ses "concurrents", sont illusoires. Il n'y a derrière toute cette idolâtrie, que ramification maligne. Jésus dépasse en ironie ses coreligionnaires, en ce qui concerne ce "seigneur des mouches", selon le jeu de mots formé en nommant Baal Zébub le démon/idole, Baal Zébul ("Baal est prince").

Cet incident que vit Jésus nous permet d'aller plus loin et d'éclairer un mystère : l'absence de démons dans l'A.T.

L'épisode synoptique de Baal Zébub ouvre une piste qui se voit confirmée par la LXX : les démons dans le N.T. correspondent aux Baals dans l'A.T. Ainsi, il n'est question de Baals dans le N.T. que dans quelques citations de l'A.T., comme dans le cas précédent, ou chez Paul (Ro 11:4). Et il n'est question de démons dans l'A.T. que dans la traduction grecque des LXX, et lorsque les divinités en question n'entrent pas dans la classification générique des Baals — ainsi l'hébreu séirim est traduit indifféremment par idoles (Lv 17:7, littéralement "vanité") ou par démons (Ps 96:5, que Segond rend par :"les dieux des peuples ne sont que des idoles").

Selon cette perspective, Jésus chasse les démons comme les anciens prophètes chassaient les Baals.

Ainsi il ne chasse pas les démons parce qu'ils auraient un pouvoir objectif ou une existence positive, mais au contraire précisément parce qu'ils n'en ont qu'illusoirement ("les dieux des peuples ne sont que des démons/idoles" Ps 96:5), d'un illusoire qui ne les empêche pas de faire des dégâts sur certains de ceux qui y ajoutent crainte — les "démonisés".

Le combat monothéiste

On peut aller jusqu'à dire que pour les synoptiques, Jésus reprend d'une autre façon la conquête de Josué et des rois d'Israël auxquels les prophètes ont toujours reproché de ne pas l'avoir correctement accomplie (la violence en a toujours été incapable — cf. Zacharie 4, 6 : "pas par la force et la puissance, mais par mon Esprit"). Cette conquête consistait à débarrasser la Terre Sainte des faux dieux, rappelons-le. C'est cette œuvre que Jésus mène à bien dans les synoptiques, et que les Apôtres, dans le livre des Actes, propageront à l'univers païen où jusqu'alors règne le culte des idoles/démons. Il est significatif à ce propos que les exorcismes de Jésus ne soient pas tant pratiqués en Judée, qu'en Galilée, Décapole, Syro-Phénicie.

L'exorcisme néo-testamentaire est œuvre de conquête monothéiste, œuvre d'éradication des idoles et de libération de leurs sujets.

L'absence d'exorcismes chez Jean est, à ce sujet, significative, en relation avec sa présentation dans le cadre global de la terre de Juda. La seule mention de démon est à propos de Jésus, en relation avec la terre de Samarie (Jn 8:48), où Jésus a frayé, pour y annoncer le culte libérateur (Jn 4). Le quatrième Évangile est l’Évangile de la victoire avérée du Christ. A la différence des synoptiques, la purification du Temple s'y trouve dès l'entrée. On est en lieu de règne du Christ, comme en une anticipation de sa Résurrection. Il n'est pas jusqu'à la croix qui n'y soit déjà victoire.

Enfin, les Grecs s'y présentent avant la croix, premier signe de l'élargissement aux païens du peuple de Dieu. Pour les synoptiques, cet élargissement futur se signifie par un exorcisme au bénéfice d'une païenne, le seul.

Jésus est le champion du Dieu unique d'abord auprès des juifs, lui et ses disciples, les douze et les soixante dix. Ainsi, le premier exorcisme des synoptiques, effectué en Galilée soupçonnée de crypto-paganisme, a lieu dans une synagogue, œuvre parallèle à la purification johannique du Temple.

Cette œuvre de conquête s'illustre par l'exorcisme du "démonisé" gérasénien. Jésus y réussit la purification que Saül n'avait pas su accomplir, après qu'il eût consulté la nécromancienne d'Aïn-Dor. Le fait se révèle à travers la difficulté des synoptiques à nous fournir le nom de la région. Si le problème est évité par Matthieu, qui lui donne tout simplement le nom qui correspond à la géographie de son temps, pays des "Gadaréniens", les autres synoptiques révèlent la difficulté. Marc et Luc parlent de cette région en des termes qui troublaient déjà les exégètes anciens — "Géraséniens". Le trouble ne fait qu'augmenter lorsqu'on sait que des manuscrits ont, plutôt que "Géraséniens", "Gergéséens".

Ce flou dans les termes parlant d'une région appelée autrement au temps de Jésus a de quoi laisser perplexe. Selon d'aucuns, par "Géraséniens", on aurait référé la rive du lac en question à Gérasa, mais cette ville était décidément trop éloignée pour qu'on lui aie emprunté son nom plutôt qu'à Gadara. Le flou en question est indicatif d'autres origines possibles. Ainsi la région Nord de la Palestine, de la Phénicie à Damas, s'appelait, aux temps des Maccabées, celle des "Gerraniens" (II Macc).

La LXX nous fournit un autre indice sur les origines d'un tel nom. Traduisant 1 Samuel 27:8, la version grecque rassemble sous le nom, variable selon les manuscrits, de "Guizriens", "Guirziens", "Gerséens", les habitants de ces lieux contenant l'ancien Geshur où David, mieux que Saül, procédait à ses "incursions". Il y a là un éclairage possible sur les hésitations néo-testamentaires entre "Gergéséens" et "Géraséniens" pour une région appelée Décapole.

L'éclairage s'accentue si l'on sait que c'est dans le contexte littéraire de ces allusions géographiques que 1 Samuel mentionne la rencontre de Saül et de la nécromancienne (1 S 28), dans une région, qui pour être à l'Ouest du Jourdain, n'en est pas moins, aux temps néo-testamentaires, la frontière Nord de la même région, la Décapole.

Dans le livre de Samuel comme dans les synoptiques, il est question de fréquentation des morts, condamnée par la Loi. Dans un cas, il y a défaite du champion de Dieu, dans l'autre victoire. Défaite de Saül face à des légions dont 1 S 29:5 nous dit que si "Saül en a frappé mille, David en frappera dix mille". Le fils de David, dans les synoptiques, est vainqueur d'une troupe d'idoles/démons nommée "Légion", qu'il envoie de façon humiliante dans un troupeau de porcs (signe, s'il en est besoin supplémentaire, de la paganisation de cette terre sensément juive, monothéiste ; paganisation, en l’occurrence par la collaboration romaine. Le nom de "Légion" n'est ainsi pas sans être allusif aux troupes romaines, mangeuses d'animaux impurs et religieusement impures). Soulignons la valeur de signe de cet épisode : signe, car la noyade de porcs ne suffirait pas à des détruire des esprits qui seraient autre chose que des démons/idoles (ils n'auraient qu'à s'échapper de leurs "nouvelles victimes" !).

Cet épisode est un exemple caractéristique de la façon dont Jésus mène à bien la conquête, le combat monothéiste inachevé par les anciens rois.

Le retour du démon multiplié par sept peut être lu dans cette perspective, contre une lecture qui néglige la prise en compte de l'usage culturel de l'anthropomorphisme à l'époque néo-testamentaire (cf. l’anthropologie origénienne et la "possession" ; cf. aussi la Pythie et la religiosité de la Parole ; l’A.T. et les cultes agricoles cananéens).


Les racines anciennes de la prolifération démoniaque du christianisme médiéval

Des confusions

Si le démoniaque prolifère au Moyen Age, les racines de cette prolifération sont anciennes. Une raison remonte au fait que l'idolâtrie est attribuée par l’Écriture à la séduction diabolique. On en est venu à ne plus bien saisir la distinction entre le diabolique et le démoniaque, puis à carrément les confondre, au point que le diable est devenu simplement "le Démon". Ce qui a été encouragé par ce que le pouvoir de l'illusion, de l'apparence (particulièrement aigu dans l'idolâtrie) est attribué au diable.

Sur la base de ces confusions diable-démons, on en vient à proférer l'idée d'un Paul possédé ! en fonction de 2 Co 12:7, où l'apôtre affirme avoir un ange de Satan — qui n'est ni démon, ni ange déchu (cf. infra) — placé par Dieu en sa chair.

Du satan au Démon

Un regard sur les noms bibliques du diable mettra en perspective les racines de la confusion ultérieure.

Le satan, mot hébreu, signifie l'adversaire, dans le cadre d'une cour de justice (cf. Job 1). C'est ici un ange de Dieu, un serviteur de Dieu, dans un procès où l'homme est en accusation. Il est le procureur, l'accusation, la main de Dieu qui frappe. Dieu est d'autre part l'avocat, le rédempteur qui se lève au dernier jour (cf. 1 Jn 2:1, et le Christ avocat).

Le satan est l'ange du mauvais côté, de la "main gauche", l'administrateur du côté sombre (cf. 2 S 24:1 ; 1 Chr 21:1, la colère de l’Éternel pour le premier, le satan pour le second, parlant du même événement. Entre les deux textes se place le développement de l'angélologie).

Il est un serviteur pervers, mais un serviteur.

Le Talmud considère le satan comme ennemi de l'homme, par jalousie. Il y a là développement de l'idée de départ, d'un procès. Le satan a quelque chose contre la créature, humaine en l’occurrence. D'où le développement patristique : après la chute, il n'a pas entièrement tort : il n'a d'accès à l'homme que par le mal qui est en lui. En corollaire, l'idée du diable piégé par le Christ juste (Job devient prophétie du Christ).

Il est ministre du mauvais côté : comment est-il possible que Dieu, bon, fasse des mauvaises choses. La dimension perverse apparaît dans la traduction de la LXX où satan est traduit par diable : il y a adversité, mais avec nuance de perversion plus nette (le mot porte l'idée de bâton dans les roues des chars). Ici est soulignée la dimension de la tentation, par laquelle le diable essaie de mettre en lumière le mauvais côté de l'accusé (cf. les attaques de Job ou la tentation du Christ). De la Torah au N.T. il y a développement plus que nouveauté. Tentateur habile, rusé : se forge le portrait classique du personnage.

D'où les exhortations bibliques à lui résister (1 P 5:9 ; Jc 4:7). Les menaces peuvent être liées à la persécution (1 P 5:9, Lc 22:31). Plus généralement, il s'agit concrètement de résistance au péché : éviter le mal par lequel seul il a accès à l'homme, obéir à la Loi. Car au départ, c'est une attitude intérieure qui lui donne accès (cf. par ex., Ep 4:26-27 et la colère). Typique, le non-pardon qui est d'emblée se mettre dans le camp de l'accusation (2 Co 2:11), contre celui de l'avocat !

Toutefois, dans le Christ le diable n'a aucun pouvoir (Ep 6:16), pas même d'accusation. Il n'a de pouvoir que par rapport au crédit qu'on lui prête, en vue de la transgression de la Loi, et principalement sous cet angle central qu'est l'idolâtrie. Car le pouvoir de l'illusion se manifeste concrètement dans la vie religieuse par l'idolâtrie. La vraie victime, c'est celui qui craint, le superstitieux. Et tout le travail du monothéisme est de lutter contre l'idolâtrie, qui s'introduit de façon subtile et paradoxale en ceux qui ont peur de l'idole, du démon : c'est là une des œuvres essentielles du diable, le cœur religieux de son pouvoir (cf. 1 Jn 5:21 Dieu ne se "représente" qu'en aimant). Le paganisme n'est que prendre des images pour Dieu.

Tel est le pouvoir religieux de l'idole par la superstition : une fois que les deux premiers commandements sont faussés, tout le reste en découle. On débouche, par la crainte, sur les meurtres sacrificiels d'enfants et la prostitution sacrée du culte des Baals.

Le diable n'est l'adversaire de Dieu qu'au sens où il suggère d'adorer autre chose (les idoles) que Dieu.

On voit où se noue le lien entre diable et démon/idole, lien qui pourrait se résumer dans ce nom intermédiaire remontant aux alentours des temps néo-testamentaires, "Bélial" (2 Co 6:15), qui évoque l'idée de destruction, d'anéantissement (cf. 2 S 22:5, Ps 18:5). Peut-être plus significatif encore, le jeu de mot de l'Apocalypse (Ap 9:11) sur Apollon, qui y devient Apollyon, c'est-à-dire destruction, référé à l'abîme de perdition, Abaddon.

Développements démonologiques

Une autre raison du développement démonologique serait à trouver dans le côté impressionnant des manifestations liées à l'enthousiasme des cultes idolâtriques et aux influences qui en procèdent (cf. les fameux "possédés", mot, on le sait, pas utilisé par le N.T. où il n'est question que de religiosité idolâtrique — daimonizomaï).

Certaines personnes influencées par l'idolâtrie en conçoivent des symptômes parfois impressionnants, qui ne peuvent que troubler l'imagination populaire (symptômes parfois physiques, souvent psychiatriques). On peut dire que le démonisé "donne existence" à l'idole dont sa superstition l'investit : d'où la façon dont on voit Jésus s'adresser aux esprits des démonisés ; ils ont acquis une part de leur être !

D'où un trouble compréhensible qui va jusqu'à prêter au démon une existence d'esprit indépendant (idée qui, on le remarque trop peu, rend difficilement compréhensible leur "noyade" par porcs interposés ! Mt 8:32, Mc 5:13). Et ce trouble ne laisse pas d'occasionner des développements dont a gardé souvenir par exemple le Talmud. Ainsi, il faudrait se méfier des miettes de pain qui traînent, des flacons d'huile, des maisons abandonnées, etc., et surtout des latrines ; des démons s'y cachent, surtout la nuit, plus particulièrement peu avant le chant du coq. Se trouver seul à ces moments-là est vivement déconseillé (Bérakhôth, 3 A et B, 62 A). On pourra toujours se protéger en portant des amulettes, et par diverses formules, par exemple : "Loul, Schapan, Anigron, Anirdaphin, je siège entre les étoiles, je marche entre le maigre et le gras !" (Pés. 112 A). Les démons sont chassés par ce type de formules. On a peut-être là quelques méthodes des exorcistes qui tentaient sans succès l'emploi du nom de Jésus dans cet esprit, contre les démonisés d’Éphèse, haut lieu du culte d'Arthémis (Ac 19:13sq. cf. v.19).

De ces réflexions naît aussi l'idée des démons comme mâles et femelles, célèbres au Moyen Age sous le nom d'incubes et succubes, respectivement. Le chef des premiers est Asmodée, celui des secondes est la démone Lilith, fécondée par Adam (Eroubhin, 18 B ; Bér. Rab., 20).

C'est ainsi que l'imagination, suite à l'exemple des cultes de possession du paganisme, permet tôt de déborder la sobriété biblique. Ne serait-ce, par exemple, que le phénomène du changement de voix, habituel dans les cas de possession, relevant, selon les psychiatres, du dédoublement de la personnalité, qui est ignoré du N.T.

En revanche les problèmes théoriques posés par l'idée de possession sont en général souverainement ignorés par cette même imagination. Ainsi la question de savoir "où" est le démon — censément esprit non omniprésent et non physique — dans le possédé est rarement posée (cf. la complexité des développements de Thomas d'Aquin sur le "lieu" des anges).

A côté de l'idée de l'existence autonome d'esprits possesseurs, la croyance aux possessions est en dette aussi à l'égard de l'idée parallèle de corps-réceptacle qui s'est développé dans l'anthropologie origénienne (cf. supra).

Le diable et le problème du mal

En tout cela, se pose donc la question du problème de mal : l'ange du mal n'explique pas le mal (pourquoi le diable est-il mauvais ?). La Cabbale, Jacob Boehme, Jung, proposent de considérer le mal comme enraciné en Dieu. Cela sous l'angle de la souffrance, perçue comme ayant son fondement en Dieu, comme réalité pré-créationnelle. La souffrance y est inhérente à la divinité. Le mal est dans son mystère — suite à la constatation que lorsqu'on vient dans le monde on en reçoit du bien et on en reçoit du mal : lorsque l'on reçoit le mal, on se demande : pourquoi Dieu permet-il cela ? Ce qui revient à situer le mal en relation avec Dieu. C'est Jung qui est le plus précis sur ce point. (Cf. dans E.T.R., l'article de B. Kaempf, "Trinité ou quaternité ?")

La solution inverse est celle du dualisme strict excluant tout rapport entre Dieu et le mal. Le mal vient d'ailleurs (cf. L.D.P., S.C. 198). Si Dieu a créé le monde, ou il est méchant, ou il est impuissant : pensons à la question fameuse d'un cathare, relevée dans un registre inquisitorial, refusant que Dieu ait créé le monde parce que le loup a mangé sa tante : il présuppose la bonté de Dieu.

En commun aux deux positions inverses, la Création est perçue comme résistance contre une souffrance pré-créationnelle.

La seconde approche se distingue par son refus des apparences immédiates : malgré elles, Dieu est amour. Sur l'intuition d'un sens, de la nécessité du sens, se bâtit une théodicée. Le sens exige que Dieu soit amour.

Cette volonté d'établir une théodicée fondée sur l'intuition du sens, en lien avec la bonté de Dieu est partagée par les approches orthodoxes classiques. Ici, dans la ligne de Ro 8:18sq., on reçoit le mal comme étant les douleurs de l'enfantement d'un monde meilleur. On part d'une intuition qui est au-delà de notre expérience immédiate.

D'où plusieurs explications : par le libre-arbitre, qui explique le mal médiatement, mais pas ultimement. Ou, l'approche d'Augustin : le mal résiste à l'être qu'instaure Dieu. Approche héritée du platonisme et du néo-platonisme, pour lequel la matière, plus lourde dans l'être est plus proche du néant. Le mal est manquement, insertion de néant dans l'être. Le mal est-il si rien que ça ? (Le cathare du L.D.P. pose cette question.) Et faut-il l'expliquer : n'est-ce pas l'excuser ?

Une autre approche perçoit le mal comme mystère et se confie en Dieu qui est amour. Ainsi Luther qui admet une main gauche de Dieu et propose de la voir par le biais de la croix. Confiance en l'amour de Dieu qui n'entend pas nier le fait.

Au concret, il s'agit peut-être de néantiser le mal dans la foi. Au quotidien le mal est réel, eschatologiquement, il est néantisé, dans la foi, dans le passé du Royaume. On en rejoint la tradition augustinienne. Concrètement on combat le mal par la Croix, avec le Christ.

Cette relation du néant et du mal est développée au plus aigu par Barth (Dogmatique, Genève, Labor & Fides, 1963, vol. III, t. III, § 51, 3, p. 236-249). Le diable et les démons y ont leur origine "en procèdent". A tel point qu'on ne peut pas même en dire qu'ils soient des créatures de Dieu, ce qui sous-entendrait quelque chose de positif. Leur seule réalité relève de ce "que Dieu les condamne, les rejette et les exclut". Rien à voir, pour Barth, avec des anges déchus : "les anges et les démons sont entre eux… comme le kérygme et le mythe", si bien qu'il semblerait y avoir chez le dogmaticien, réminiscence de l'origine païenne du mot. Il ne la mentionne cependant pas, mais invite de là à considérer les démons, "à partir de la vérité chrétienne… comme le mensonge par excellence"… "Le néant est le mensonge… et les démons sont ses représentants, c'est-à-dire le mensonge revêtant des aspects infiniment divers et multiples".

On est très proche du choix des auteurs bibliques, celui de la sobriété, que l'on pourrait résumer ainsi : dès sa sortie à l'être le diable est mauvais ! (tout a été fait bon — Jn 1:3 — le diable est mauvais, "menteur, dès le commencement" — Jn 8:44, 1 Jn 3:8 — !) Si la Création est un ordre de sortie à l'être, la "chute" en est le refus. Ce refus de sortie, désobéissance, mensonge, est obstacle à la Création, risque auquel le diable refuse de prendre part.

Mais lorsqu'on en est là, on n'a pas résolu le mystère de l'origine du mal.

C'est ainsi que demeurent de nombreux insatisfaits : le diable est administrateur, entendent-ils, et il se trouve que cet administrateur est pervers. Les ministres préservent Dieu sans éliminer le mystère. Le diable est pervers : comment a-t-il été perverti ? Chez ces insatisfaits, on s'en est généralement tenu au mythe origénien, sous l'angle de diverses spéculations : par l'orgueil de Lucifer (Es 14, Ez 28, lecture allégorique qui correspond à une angélologie de l'arrière-scène). Cf. peut-être l'arrière-scène de la tentation d'Adam et Ève : vous serez comme Dieu. On a aussi proposé la convoitise (mentionnée par Thomas d'Aquin). Le diable tenterait Adam et Ève par ce qu'il connaît : l'orgueil, la convoitise.

Dans cette série de tentatives d'explication, il faut mentionner celle du diable damné par amour (cf. Ahmad Ghazali ; cf. H. Corbin), qui a connu de nouveaux développements dans le romantisme.

Pour Ahmad Ghazali, dépeignant finalement l'idée d'une forme d'auto-idolâtrie, le diable, contemplant Dieu, se contemple en fin de compte lui-même. L'amant se contemple dans l'Aimé. Il contemple l'image de Dieu à la mesure de sa capacité de contemplation, dans sa propre capacité intellectuelle. Il contemple ce qu'il voit de Dieu, finalement miroir de lui-même, et y trouve sa damnation.

Éléments de développements antérieurs à la démonologie post-origénienne

Avant le raz de marée de la théologie origénienne, démonologie notamment, l’Église connaissait d'autres orientations qui n'ont pas éclos, proches des positions, célèbres à l'époque, d’Évhémère. Évhémère enseignait que les divinités païennes, les démons, n'étaient que d'anciens héros, vénérés après leur mort, voire pour les empereurs romains, déjà de leur vivant.

Il se trouve, fait connu, que la position évhémériste était reçue avec intérêt par l’Église primitive. Ainsi Justin Martyr enseignait que les démons étaient les enfants engendrés par les fils de Dieu et les filles d'hommes, selon Genèse 6 tel que le comprenait le livre d'Hénoch et l'épître de Jude. Selon la Genèse, le fruit de ces unions monstrueuses était "les héros qui furent fameux dans l'Antiquité". Justin, dans une perspective évhémériste, affirmait que les païens avaient voué un culte à ces héros décédés, devenus ainsi des divinités, des "démons", fils d'anges déchus, dont il croyait que les pères étaient enchaînés (cf. Jd 6 ; cf. Hénoch 19:1 et les filles des hommes devenues sirènes).

Avant que les anges déchus de Genèse et Jude ne deviennent des émules du Lucifer origénien, les démons, hommes décédés devenus dieux païens ne se confondent ainsi point avec les anges déchus qui les ont engendrés ; et les uns comme les autres ne se confondent point avec le satan et ses anges qui les ont séduits. Ces anges de Dieu séduits par le(s) diable(s), s'assimilent par contre probablement aux puissances célestes, qui actionnent les pouvoirs politiques corrompus, et dont Paul écrit (Ep 5:11-12) qu'il faut les combattre, ce qui n'est pas le cas des démons/idoles, dont il suffit de les chasser, libérant leurs sujets de leur pouvoir illusoire.

La pratique de l'exorcisme dans l'Antiquité chrétienne va dans le même sens : tout baptisé provenant du paganisme, polythéiste, était systématiquement exorcisé, à jamais, ayant "renoncé à Satan et à ses pompes" — c'est-à-dire son pouvoir d'illusion, notamment par l'idole.

La prolifération du démoniaque

La prolifération démonomaniaque ne fera, par la suite, que s'accentuer. Elle culmine dans le dua­lisme médiéval qui en vient à accorder un tel pouvoir au diable que des pans entiers de la popula­tion attribuent au "Démon" rien moins que la création du monde.

Il n'est question pour l’Évangile de Jean (12:31), que de "prince de ce monde (cosmos)" — ce qui n'est déjà pas rien ! —, et point de "prince de la 'planète'", la Terre (). Le mot cosmos en Jean désigne le "monde" au sens "apparence" (cosmos a donné en français "cosmétique"), "ce qui passe" ("la figure de ce monde passe", 1 Co 7:31). Paul, lui, va jusqu'à employer, à propos du diable, l'expression "dieu de ce monde". Toutefois pour lui, le Christ, et pas Satan, n'en est pas moins le Prince aussi de la Terre ( — 1 Co 10:26).

Des traces des anciens développements mythologiques subsistent jusqu’aujourd’hui, et s'adaptent : le mythe moderne d'une "principauté planétaire de Satan" (vocabulaire, donc, cosmologiquement moderne !) coïncide étrangement avec cet autre mythe, son contemporain, qui consiste à croire en des visitations extra-planétaires, référés de façon plus ou moins nette aux réflexions antiques sur des visites à nature démonologique lues dans les textes bibliques (cf. Genèse 6 / Hénoch)… Tout cela (à simple titre d'exemple) en parallèle avec un renouveau d'idées démonologiques et de pratiques exorcistes qui l'accréditent… Mais qui n'évacuent pas l'inacceptable du mal qui taraude.

Naquirent antan de ces développements l’idée de pacte avec le diable.

Où s’opérera le passage du procès au superstitieux dans l’Église à celui des sorcières.

Karl Barth résume ce développement démonomaniaque en en donnant le "résultat : le christianisme tout entier… a dégagé une légère odeur de soufre…", et "semblait créer une atmosphère de menace, d'angoisse…" D'où, "autre résultat : la protestation élevée au XVIIe siècle contre la 'démonologie'… a nécessairement frayé la voie au 'Siècle des Lumières' [dont l'optimisme rationaliste n'a pas pu non plus évacuer le mal !] et au rejet du message chrétien dans sa totalité. Dernier résultat enfin : … l'indéracinable préjugé que l'angélologie, comme la christologie et la théologie chrétienne tout entière, vont de pair avec une démonologie particulière, qu'il faut accepter telle quelle ou alors complètement rejeter…"

"… Mais délivre-nous du Mal…"


_____________________________

(1) Cf. Simone Pètrement, Le dualisme dans l'histoire de la philosophie et des religions, Paris, Gallimard, 1946, qui tient le pélagianisme pour l'hérésie inverse du dualisme.
(2) Pour les cisterciens, cf. la correspondance d'Eckbert de Schönau avec Bernard de Clairvaux et les nombreux sermons où ce dernier s'en prend aux cathares. Pour les vaudois, cf. Ch. Thouzellier, Catharisme et valdéisme en Languedoc à la fin du XIIe siècle et au début du XIIIe siècle, Paris-Louvain, 1982 ; K.V. Selge, "L'aile droite du mouvement vaudois et la naissance des pauvres catholiques", Cahiers de Fanjeaux n°2 : Vaudois languedociens et pauvres catholiques, Toulouse, Privat, 1967.
(3) Cf. R. Poupin, L'héritage de S. Sylvestre, la crise cathare et la réforme de Thomas d’Aquin, Thèse, Strasbourg, 1988 (publié depuis, en 2000, aux éd. Loubatières : La papauté, les cathares et Thomas d’Aquin).
(4) Cf. les textes traduits par René Nelli, Écritures cathares, Paris, Denoël, 1959. Nous utiliserons ici sa traduction. Cf. aussi, Edina Bozoky, Le livre secret des cathares, édition critique, traduction et commentaire, Paris, 1980.
(5) Cf. Origène, Traité des Principes, éd. et trad. in Sources chrétiennes n°252, 253, Paris, Cerf, 1978.
(6) Cf. la traduction de René Nelli, op. cit. supra. Cf. aussi l'édition et la traduction de Christine Thouzellier, in Sources chrétiennes n°198, Paris, Cerf, 1973.
(7) Encore que côté bogomilo-cathare, on soit, par "vocation", probablement plus volontiers au fait de la dimension mythologique des élaborations lucifériennes. Si ce n'est dans le peuple, où comme il apparaît dans les documents d'Inquisition, on s'attache souvent à l'imagerie, la dimension mythique avait surtout fonction de substrat à des développements plus philosophiques.


mercredi 1 avril 2020

Résurrection… de la chair





Au terme d’un Carême… prolongé pour cause de pandémie, la bonne nouvelle de la résurrection annoncée pourtant en son temps cette année encore, mais en confinement, brillera de toute sa lumière… plus tard, comme pour Thomas, qui n’était pas présent lors du premier dimanche de Pâques…

« Thomas, l’un des Douze, celui qu’on appelle Didyme, n’était pas avec eux lorsque Jésus vint. Les autres disciples lui dirent donc : "Nous avons vu le Seigneur". Mais il leur répondit : "Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je n’enfonce pas mon doigt à la place des clous et si je n’enfonce pas ma main dans son côté, je ne croirai pas !" » (Jean 20, 24-25). On sait qu’ensuite, le Ressuscité lui apparaît et lui dit : « Parce que tu m’as vu, tu as cru ; bienheureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru » (Jean 20, 29).

Notons que Thomas n’a pas cru ce qu’il a vu (inutile : il l’a vu !) mais parce qu’il a vu ! Ce qui n’est pas la même chose. Thomas constate : il voit et il croit ce que cela signifie : le Christ est ressuscité, Dieu se dit là ! Ce que Thomas voit fait fonction de signe : signe d’une réalité qui dépasse infiniment ses sens.

Le Dieu qui se dit dans le Ressuscité nous signifie une vérité dont ce qu’on en perçoit est le signe, le symbole. De même qu’entre ce que voit Thomas et la réalité, c’est-à-dire ce qu’il croit.

Nous voilà ici entre la vérité du Ressuscité que confesse Thomas, et le signe qui désigne cette vérité — comme résurrection… de la chair !

Le Ressuscité à Thomas : « "Avance ici ton doigt, et regarde mes mains ; avance aussi ta main, et mets-la dans mon côté ; et ne sois pas incrédule, mais crois". » De même qu’en Luc (24, 39), aux disciples : « Regardez mes mains et mes pieds : c’est bien moi. Touchez-moi, regardez ; un esprit n’a ni chair, ni os, comme vous voyez que j’en ai. »

Résurrection… de la chair ! L’enjeu ? Le sens — éternel ! — de nos vies, concrétisées dans notre histoire, nos rencontres, la trivialité du quotidien, bref, dans la chair ! Comme le Fils éternel de Dieu advient à l’éternité qui est sienne par son histoire — ses plaies-mêmes, qui ont marqué sa chair, sont constitutives de son être ! —, tout ce qui constitue notre être — nos vies uniques devant Dieu, nos rencontres, notre histoire qui a fait de nous, qui fait de nous, qui fera de nous ce que nous sommes — tout cela est radicalement et éternellement racheté au dimanche de Pâques !


RP, Qdn, Pâques 2020 / billet chronique PO avril 2020


mardi 17 mars 2020

"Je la conduirai au désert et je parlerai à son cœur"





Le récit de la rencontre de Jésus et de la Samaritaine (Jean 4, 5-42), où nous conduisent nos lectures de ce mois, révèle une dimension étonnante de la relation entre Dieu et nous : la dimension de la séduction ! Car c'est bien cela que pourrait nous dévoiler, si l'on tient compte des circonstances, pour le moins étranges, cette rencontre au du puits de Jacob (lieu biblique traditionnel des rencontres matrimoniales !).

Parlant d’Israël, « je vais la séduire, je la conduirai au désert et je parlerai à son cœur », disait au livre du prophète Osée (ch. 2, v. 16) ce Dieu décidément bien surprenant. Au jour de la rencontre au puits de Jacob, l’Alliance d’amour s’étend au peuple samaritain, représenté par cette femme, qui, prémisse de l’extension universelle de l’Alliance, nous représente tous ; qui pouvons donc tous entendre la promesse donnée d’abord au peuple de Judée, de qui vient le salut (Jean 4, 22), et qui retentit désormais pour nous tous : « tu es précieux à mes yeux » (Ésaïe 43, 4), « je t’aime d’un amour éternel » (Ésaïe 54, 10). Un Dieu étonnant que celui qui se révèle ici en Jésus dialoguant avec une femme…


RP, Billet PO mars 2020, n° 443


lundi 2 mars 2020

Sacré : du terrible aux rites et retour…





Parasha Tetsave - תצווה — Exode 27, 20 à 30, 10

Pourquoi tous ces détails, cette organisation stricte de la mise en place du sacerdoce, de ses dignitaires attitrés, de ses rites ?

On est face au divin, au « numineux » pour le dire comme les historiens des religions, face au sacré, à quelque chose de terrible, tremendus en latin, qui fait trembler ! « Nul ne peut voir Dieu et vivre ».

La fonction de la religion est alors là, dans tout le détail de la description du rite et de ses officiants : autant de règles d’approche, pas par n’importe qui, désignant le sacré pour le rencontrer sans le profaner. Des règles à observer minutieusement — ici par les Lévites uniquement, et selon les règles ! (cf. ci-dessous : Nadab et Abihu ainsi qu’Uzza sont Lévites) — sous peine de voir le sacré déborder dans le recouvrement de son déferlement et de son danger.

Lévitique 10 :
1 Les fils d’Aaron, Nadab et Abihu, prirent chacun un brasier, y mirent du feu, et posèrent du parfum dessus ; ils apportèrent devant l’Éternel du feu étranger, ce qu’il ne leur avait point ordonné.
2 Alors le feu sortit de devant l’Éternel, et les consuma : ils moururent devant l’Éternel.
2 samuel 6 :
1 David rassembla encore toute l’élite d’Israël, au nombre de trente mille hommes.
2 Et David, avec tout le peuple qui était auprès de lui, se mit en marche depuis Baalé-Juda, pour faire monter de là l’arche de Dieu, devant laquelle est invoqué le nom de l’Éternel des armées qui réside entre les chérubins au-dessus de l’arche.
3 Ils mirent sur un char neuf l’arche de Dieu, et l’emportèrent de la maison d’Abinadab sur la colline ; Uzza et Achjo, fils d’Abinadab, conduisaient le char neuf.
4 Ils l’emportèrent donc de la maison d’Abinadab sur la colline ; Uzza marchait à côté de l’arche de Dieu, et Achjo allait devant l’arche.
5 David et toute la maison d’Israël jouaient devant l’Éternel de toutes sortes d’instruments de bois de cyprès, des harpes, des luths, des tambourins, des sistres et des cymbales.
6 Lorsqu’ils furent arrivés à l’aire de Nacon, Uzza étendit la main vers l’arche de Dieu et la saisit, parce que les bœufs la faisaient pencher.
7 La colère de l’Éternel s’enflamma contre Uzza, et Dieu le frappa sur place à cause de sa faute. Uzza mourut là, près de l’arche de Dieu.

Signe que la terreur est présente, à moins que…

Mis en ordre dans la religion, le sacré perd ipso facto quelque chose quelque chose de sa puissance. S’il est institutionnalisé, domestiqué donc, il est moins imprévisible, moins terrible, déjà en marche vers sa profanation et son remplacement. Et on ne profane collectivement que ce qui n’est déjà plus sacré, ou qui est le sacré d’autrui — que ce soit moquerie sur une religion, ses symboles ou ses clercs, ou une institution d’État ou autre personnage royal.

Tel est le paradoxe du rite qui dessine le sacré, l’espace sacré, le temps sacré, le personnage sacré. Mais en lui faisant perdre son trop grand danger, la religion est déjà, comme telle, en route vers sa propre profanation. S’il n’y a plus lieu de trembler, s’il n’y a là, à terme, plus rien de « tremendus », de terrifiant, il n’y a là bientôt plus rien de particulièrement sacré… Au risque de voir la violence rejaillir par un autre biais, décuplée…

C’est la violence qui est à la racine de nos êtres qui est dévoilée dans la violence du sacré, et dans son lien avec le sacrifice. Cette violence qui se déploie par le mimétisme selon la théorie de René Girard, l’imitation du désir des uns par les autres, violence qui débouche sur la guerre de tous contre tous, et qui est évacuée par le sacrifice, la désignation d’un « bouc émissaire », puis l’organisation d’un rituel autour de ce « bouc émissaire », jusqu’au sacrifice animal en lieu et place du sacrifice humain.

La sacrifice humain interdit par la Bible (cf. l’épisode de la ligature d’Isaac) ouvre sur l’institution des Lévites, consacrés en lieu de place des premiers nés (v.11 & 12) qu’il est illégitime de sacrifier ! Les Lévites sont alors consacrés au rituel sacrificiel d’évacuation de la violence au cœur de nos êtres, au cœur du sacré, contact terrible avec l’ultime.

Au fond, nul ne peut voir Dieu et vivre

Relecture chrétienne : « Personne n’a jamais vu Dieu ; le Fils unique, qui est dans le sein du Père, nous l’a raconté. » (Jn 1, 18). La mort du Christ devient dans cette perspective notre mort par laquelle on rencontre Dieu dans sa résurrection, notre résurrection… Vous être morts avec lui, et ressuscités avec lui, écrit Paul à plusieurs reprises.


RP


jeudi 20 février 2020

Cathares et protestants - Onus probendi





Onus probendi… Telle est au fond la question qui se pose quand on ose rapprocher les termes cathares et protestants. Michel Jas ose, soulevant dès lors quantité de malentendus : car chacun veut entendre dans ce rapprochement une affirmation, voire une affirmation identitaire ! Facile, alors, de lire Michel Jas de travers. Or, ce n’est en aucun cas son propos.

Michel Jas se contente d’interroger son lecteur sur la charge de la preuve, l’Onus probendi. Il semble aujourd’hui acquis que la charge de la preuve revient à ceux qui osent rapprocher les deux termes, étant acquis en parallèle que se risquer à une telle gageure est évidemment perdu d’avance : aucun rapport entre les deux termes, circulez donc, il n’y a rien à voir.

Et tant pis pour les opiniâtres. Michel Jas en serait donc un ? C’est qu’à bien y regarder, il y a tout de même matière à opiniâtreté. Et de la matière, il en avance, et pas qu’un peu, au fil d’une lecture minutieuse des textes, qui finissent par interroger : et si l’acquis n’était pas aussi acquis qu’on nous l’assène ? Et pourquoi est-ce aussi évidemment acquis ? Ne pourrait-on pas s’interroger ? Michel Jas s’interroge, et nous interroge, nous conduisant à revenir sur l’acquis.

Qui s’est intéressé à la question cathare, et à la lecture du catharisme, voit alors resurgir de sa mémoire un fait incontestable de l’historiographe du catharisme, le seul peut-être ! À savoir : ladite historiographie est sujette à une redoutable variabilité, variabilité au moins aussi considérable que celle que voyait Bossuet dans les insupportables variations des « sectes protestantes » qu’il détaillait méticuleusement — mais sans doute pas exhaustivement.

Bossuet, justement, plaçait les cathares parmi les innombrables « sectes protestantes » ! C’est ce même Bossuet, pourtant, qui pose irréfutablement une claire distinction entre cathares et vaudois — distinction qu’auparavant les protestants français ne faisaient pas toujours, voyant chez les uns comme les autres des sortes d’ancêtres spirituels. La chose pouvait être évidente concernant les vaudois, qui avaient indubitablement rallié la Réforme depuis le XVIe siècle.

Mais l’évêque Bossuet, ayant, dans son apologétique anti-protestante, établi indiscutablement que les cathares se distinguaient des vaudois par leur « dualisme », à savoir leur pessimisme radical quant à ce monde, il devenait imprudent de se réclamer d’une hérésie aussi redoutable !

Un tournant était pris, qui verrait les protestants français laisser dans l’ombre une ancienne revendication. Et c’est un protestant qui lui donnerait, plus tard, le coup de grâce : l’historien Charles Schmidt, professeur à la Faculté de théologie protestante de Strasbourg. Au terme d’un travail considérable il faisait ressortir la distance dogmatique considérable, sans doute infranchissable, qui sépare les hérétiques médiévaux des christianismes catholiques ou protestants.

Qu’importent alors les nostalgies, souvent protestantes en effet. Qu’importent donc les envolées lyriques d’un Napoléon Peyrat : la rigueur scientifique les regardera désormais au mieux avec une sympathie condescendante, à l’instar des mystérieux ésotérismes qui s’emparent des cathares et de Montségur d’un côté, du roman du Graal de l’autre, ou des deux à la fois, pour une mythologie « solaire » qui ne laisse décidément de sérieux qu’aux seuls héritiers universitaires des anciens contempteurs des cathares.

La problématique « cathares et protestants » en est souvent restée là, parfois jusqu’à nos jours, en dépit de nouvelles ouvertures offertes par de nouvelles découvertes et une nouvelle recherche historienne, qui admet aujourd’hui que les choses sont moins simples que ce qu’avait posé l’histoire du XIXe siècle.

La littérature issue des anciens contempteurs, la littérature inquisitoriale elle-même est devenue une source précieuse, au delà des traités et rituels cathares découverts depuis le fin du XIXe siècle et tout le XXe siècle.

Et on apprend à reconnaître que si les cathares n’étaient pas protestants au plan doctrinal ou ecclésiologique, c’est certain !, ils n’en étaient pas moins chrétiens, ce qu’il eût été plus difficile d’admettre au XIXe siècle. C’est au point qu’on sait désormais que le vocable même de « cathares » est dû aux ennemis médiévaux des cathares, d’origine rhénane, et largement popularisé depuis via la recherche germanique du XIXe siècle et l’université française via Schmidt. C’est au point que ce vocable-même ne les désigne que par convention. Eux ne se veulent que chrétiens — c’est désormais un acquis — tenants en plein Moyen Âge, d’un christianisme alternatif face au christianisme dont la clef de voûte est l’Église romaine.

Quelle que soit l’étrangeté — à nos yeux de modernes — de leur christianisme, voilà qu’ils s’avèrent être, au cœur même de leur stigmatisation comme hérétiques, une Église alternative, la seule en ce temps-là, durement réprimée, exterminée quant à son clergé. Leur ecclésiologie rend depuis lors impossible leur existence comme Église.

On est au XIVe siècle. Quid alors des populations touchées par le message des clercs cathares désormais irrémédiablement absents ? Plus de traités et de rituels ! Bientôt le travail inquisitorial de mise en textes des interrogatoires va se taire.

Ces sources des historiens devenues silencieuses disent-elles pour autant que tout souvenir hérétique et blessé a disparu ?

C’est cette certitude tacite que Michel Jas interroge, attentivement, alignant texte après texte, mettant en question une histoire à long terme toujours en risque de ronronner. Et voilà que sa mise en question de cette histoire par le très court terme fait apparaître en filigrane une histoire du très long terme, celle des continuités souterraines suffisamment étendues pour que se conçoive la perte de la mémoire des continuités dogmatiques du relativement long terme et du moyen terme.

Ce n’est pas, au bout du compte, une affirmation que pose Michel Jas, mais bien une question au cœur du procès d’une histoire qu’on aurait pu croire acquise…

Au point, peut-être, qu’au bout de son parcours Michel Jas pourrait bien avoir renversé dans l’esprit de son lecteur l’Onus probendi, la charge de la preuve : on va répétant que les termes cathares et protestants ne sauraient être rapprochés ? Mais peut-être faudrait-il le prouver ?


mercredi 12 février 2020

Cathares — indices convergents d’une nostalgie d’éternité





Les cathares n’existent plus ! Une disparition, une sortie de l’histoire en forme d’ironie tragique, qui scelle définitivement l’écho d’une nostalgie d’éternité… Au-delà de l’actualité de la recherche historique sur l’hérésie médiévale, toujours en cours, cet écho, répercuté de siècle en siècle jusqu’à nos jours comme porte de poésie, a couru en arrière-plan des compréhensions historiennes de l’hérésie. De l’humanisme du XVIe siècle au surréalisme, en passant par le romantisme, l’intuition poétique semble souvent rejoindre ce que l’on sait de l’ancienne hérésie…

À suivre ICI <div style="text-align: center;"><blockquote><i>&#171;&nbsp;Borné dans sa nature, infini dans ses vœux,</i><br /> <i> L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux&nbsp;;<br /> Soit que déshérité de son antique gloire,<br /> De ses destins perdus il garde la mémoire&nbsp;;<br /> Soit que de ses désirs l'immense profondeur<br /> Lui présage de loin sa future grandeur&nbsp;:<br /> Imparfait ou déchu, l'homme est le grand mystère.<br /> Dans la prison des sens enchaîné sur la terre,<br /> Esclave, il sent un cœur né pour la liberté&nbsp;;<br /> Malheureux, il aspire à la félicité&nbsp;&#187;</i>.</blockquote>(Alphonse de Lamartine &#8212; dans <i>Méditations poétiques</i>, &#171;&nbsp;L&#8217;Homme&nbsp;&#187;)</div><br /> Voilà qui est presque cathare&nbsp;! Si ce n&#8217;est que, pour les cathares, ce souvenir des cieux n&#8217;est pas spontané. Nous avons oublié le paradis céleste duquel nous sommes déchus, désormais exilés dans les &#171;&nbsp;tuniques d&#8217;oubli&nbsp;&#187; &#8212; c&#8217;est le nom que les cathares donnent à nos corps temporels. La mission de l&#8217;Église cathare fut de réactiver la mémoire perdue en communiquant le don de l&#8217;Esprit saint, par le &#171;&nbsp;consolament&nbsp;&#187;, <i>via</i> l&#8217;imposition des mains des &#171;&nbsp;bons-hommes&nbsp;&#187;, appelés aussi &#171;&nbsp;parfaits&nbsp;&#187;, notamment par les Inquisiteurs, mais peut-être pas uniquement (cf. Chassanion, <i>Histoire des Albigeois</i>, 1595, rééd. 2019, Brenon, Jas, Poupin, éd. Ampelos, renvoyant à Paul, par ex. 1 Co 2, 6&nbsp;: &#171;&nbsp;c'est une sagesse que nous prêchons parmi les parfaits&nbsp;&#187;)&#8230; lesquels Inquisiteurs sont parvenus à leurs fins&nbsp;: les &#171;&nbsp;parfaits&nbsp;&#187; cathares ont été exterminés jusqu&#8217;au dernier&nbsp;: reste-t-il alors un salut, une consolation, une voie de retour au paradis céleste&nbsp;?&#8230;<br /> <br /> Remarquons que chez Lamartine, le souvenir perdu est imprécis. Il hésite&nbsp;: mémoire d&#8217;un destin perdu&nbsp;? Désir en forme de présage d&#8217;une future grandeur&nbsp;? Contraste en tout cas que cette nostalgie en regard de l&#8217;épreuve d&#8217;une prison des sens enchaînant l&#8217;humain sur la terre&#8230; <br /> <br /> On a là une porte d&#8217;entrée remarquable pour parler des cathares. Cette dualité qui est entre l&#8217;intuition confuse de notre éternité et le malheur de notre esclavage corporel, sensoriel, qui accentue notre aspiration à la félicité est l&#8217;essentiel du fameux dualisme cathare.<br /> <br /> Que de caricatures n&#8217;en a-t-on pas fait &#8212; notamment <i>via</i> le non moins caricatural qualificatif&nbsp;: &#171;&nbsp;manichéens&nbsp;&#187;, synonyme pour les médiévaux, et parfois les modernes, de cathares&nbsp;; ou pour les deux termes, synonyme d&#8217;hérétiques, tout simplement, au Moyen Âge.<br /> <br /> Et sans compter que le catharisme ignore tout de la religion manichéenne, l&#8217;usage qui est fait du nom de cette religion dont les cathares ne se réclament pas est de toute façon déjà lui-même une caricature où ne se seraient pas reconnus les manichéens&#8230; <br /> <br /> À savoir&nbsp;: &#171;&nbsp;manichéisme&nbsp;&#187; &#8212; c&#8217;est-à-dire simplisme outrancier, qui ne sait voir qu&#8217;en contraste. Doublement caricatural donc que de considérer que c&#8217;est là le dualisme cathare &#8212; puisque, sans compter que ce simplisme n&#8217;est pas la religion manichéenne, les cathares, par dessus le marché ne se réclament pas de cette religion.<br /> <br /> Le dualisme &#171;&nbsp;cathare&nbsp;&#187; est celui qui est au cœur du poème de Lamartine, entre autres romantiques &#8212; car on pourrait en citer d&#8217;autres, qui rejoindraient même plus précisément encore le fameux dualisme cathare.<br /> <br /> Je pense à Baudelaire&nbsp;:<br /> <i><table style="margin-left: 0px; margin-right: 0px; text-align: justify;"><tbody align="justify"> <tr><td style="padding: 0cm 25pt; width: 300px;" valign="top"><br /> <div style="text-align: right;">&#171;&nbsp;Une Idée, une Forme, un Être<br /> Parti de l'azur et tombé<br /> Dans un Styx bourbeux et plombé<br /> Où nul œil du Ciel ne pénètre ;</div><br /> <div style="text-align: right;">Un Ange, imprudent voyageur<br /> Qu'a tenté l'amour du difforme,<br /> Au fond d'un cauchemar énorme<br /> Se débattant comme un nageur,</div><br /> <div style="text-align: right;">Et luttant, angoisses funèbres !<br /> Contre un gigantesque remous<br /> Qui va chantant comme les fous<br /> Et pirouettant dans les ténèbres ;</div><br /> <div style="text-align: right;">Un malheureux ensorcelé<br /> Dans ses tâtonnements futiles,<br /> Pour fuir d'un lieu plein de reptiles,<br /> Cherchant la lumière et la clé ;</div></td><td style="padding: 0cm 25pt; width: 300px;" valign="top"><br /> <div style="text-align: left;"></div><div style="text-align: left;">Un damné descendant sans lampe,<br /> Au bord d'un gouffre dont l'odeur<br /> Trahit l'humide profondeur,<br /> D'éternels escaliers sans rampe,</div><br /> <div style="text-align: left;">Où veillent des monstres visqueux<br /> Dont les larges yeux de phosphore<br /> Font une nuit plus noire encore<br /> Et ne rendent visibles qu'eux ;</div><br /> <div style="text-align: left;">Un navire pris dans le pôle,<br /> Comme en un piège de cristal,<br /> Cherchant par quel détroit fatal<br /> Il est tombé dans cette geôle&nbsp;;</div><br /> <div style="text-align: left;">&#8212; Emblèmes nets, tableau parfait<br /> D'une fortune irrémédiable,<br /> Qui donne à penser que le Diable<br /> Fait toujours bien tout ce qu'il fait !&nbsp;&#187; </div></td></tr> </tbody></table></i><br /> <div style="text-align: center;">(Dans <i>Les fleurs du mal</i>, &#171;&nbsp;L'irrémédiable&nbsp;&#187;, première partie)</div><br /> <div style="text-align: center;">*</div><br /> Il m&#8217;a semblé falloir partir des romantiques (on va y revenir, et dire leur intérêt)&nbsp;; falloir commencer par là pour déjouer la tentation consécutive à une approche récente, très à la mode jusqu&#8217;à il y a peu, réputée incontournablement universitaire &#8212; qui nous rendrait presque impossible, ne serait-ce que faute du temps pris à s&#8217;y appesantir, de parler de théologie cathare &#8212;, approche, dont il faut pourtant parler, au moins brièvement, qui sur de légitimes considérations de critique historique, initiées au départ par des René Nelli, Jean Duvernoy, Anne Brenon, Michel Roquebert, etc. (au bénéfice désormais notamment de <a href="http://rolpoup1.blogspot.com/2018/10/cathares-indices-convergents-sources.html" target="_blank">sources émanant des cathares eux-mêmes</a>), a fini par aller parfois (en dépit de ces sources) jusqu&#8217;à nier la réalité de l&#8217;hérésie médiévale, à commencer par son nom &#171;&nbsp;cathare&nbsp;&#187;, en tout cas pour les terres d&#8217;Oc, célèbres pour avoir été victimes de la Croisade albigeoise. Petit détour, bref donc, avant d&#8217;en venir à la théologie des cathares, telle que leurs textes nous permettent de la discerner au-delà de toutes les nuances internes qui lui confèrent une pluralité, en-deça d&#8217;une réelle, quoique plurielle, unité rituelle (dont le cœur symbolique est le <i>consolament/um</i> &#8212; cf. <i>infra</i>). Quelques mots donc, pour signaler l&#8217;usage du mot &#171;&nbsp;cathare&nbsp;&#187; (<a href="http://rolpoup1.blogspot.com/2020/01/reformes-du-midi-au-xvie-siecle-et.html" target="_blank">par les théologiens médiévaux, cherchant plus de précision que n'en donne le seul terme hérétiques</a>) et la référence à la chose, concernant les terres d&#8217;Oc, dès le XIIe siècle. <br /> <br /> <i>Cinq citations, par ordre de &#171;&nbsp;préséance&nbsp;&#187;&nbsp;: concile / pape / consultant conciliaire / deux hérésiologues médiévaux&nbsp;:</i><br /> <br /> 1) <a href="http://rolpoup1.blogspot.com/2019/10/latran-iii-des-cathares-en-languedoc.html" target="_blank">Concile de Latran III (1179)</a>. Il réunit environ 200 pères conciliaires. Il se tient en trois sessions, en mars 1179. Convoqué par le pape Alexandre III. Pour Rome, XIe concile œcuménique&nbsp;: les 200 pères viennent de toute la chrétienté occidentale (plus l&#8217;un d&#8217;eux qui est Grec) et sont co-auteurs des canons, témoins donc d&#8217;une large connaissance de ce qui y est affirmé sur l&#8217;hérésie que le concile (c.&nbsp;27) nomme, entre autres, &#171;&nbsp;cathare&nbsp;&#187;.<br /> Canon 27&nbsp;: <i>&#171;&nbsp;Comme dit saint Léon, bien que la discipline de l&#8217;Église devrait se suffire du jugement du prêtre et ne devrait pas causer d&#8217;effusion de sang, elle est cependant aidée par les lois des princes catholiques afin que les hommes cherchent un remède salutaire, craignant les châtiments corporels. Pour cette raison, puisque <b>dans la Gascogne et les régions d&#8217;Albi et Toulouse et dans d&#8217;autres endroits l&#8217;infâme hérésie de ceux que certains appellent cathares, d&#8217;autres patarins, d&#8217;autres publicains et d&#8217;autres par des noms différents, a connu une croissance si forte qu&#8217;ils ne pratiquent plus leur perversité en secret, comme les autres, mais proclament publiquement leur erreur</b> et en attirent les simples et faibles pour se joindre à eux, nous déclarons que eux et leurs défenseurs et ceux qui les reçoivent encourent la peine d'anathème, et nous interdisons, sous peine d'anathème que quiconque les protège ou les soutienne dans leurs maisons ou terres ou fasse commerce avec eux. [&#8230;]&nbsp;.&nbsp;&#187;</i> J&#8217;ai donné la version retenue par les plus récents critiques&nbsp;: Norman P. Tanner (1990), Alberigo (1994), etc. <br /> Une autre recension de ce canon 27, donnée par le déjà ancien <i>Dictionnaire des Conciles</i> de l&#8217;abbé Migne (1847), plus brève, lit&nbsp;: <i>&#171;&nbsp;[&#8230;] nous anathématisons <b>les hérétiques nommés cathares, patarins ou publicains, les Albigeois et autres qui enseignent publiquement leurs erreurs, et ceux qui leur donnent protection ou retraite</b>, défendant, en cas qu'ils viennent à mourir dans leur péché, de faire des oblations pour eux, et de leur donner la sépulture entre les chrétiens. [&#8230;]&nbsp;&#187;. Ici &#171;&nbsp;les Albigeois et autres&nbsp;&#187; résument la géographie plus détaillée des régions infestées dans le Midi occitan par l&#8217;hérésie des &#171;&nbsp;cathares, patarins ou publicains&nbsp;&#187;</i>&nbsp;: plus tard, &#171;&nbsp;albigeois&nbsp;&#187; est devenu un qualificatif d&#8217;hérésie. La recension plus détaillée, qui mentionne donc &#171;&nbsp;la Gascogne et les régions d&#8217;Albi et Toulouse et [&#8230;] d&#8217;autres endroits&nbsp;&#187; infestés par l&#8217;hérésie, est attestée par Alain (de Lille) de Montpellier, présent au concile (cf. <i>infra</i>). Dans tous les cas, et toutes les recensions, le mot &#171;&nbsp;cathare&nbsp;&#187; vise notamment l&#8217;Albigeois.<br /> <br /> 2) Le pape Innocent III. Il confirme cet usage du mot cathare pour les hérétiques du Midi. Le 21 avril 1198, il écrit aux archevêques d&#8217;Aix, Narbonne, Auch, Vienne, Arles, Embrun, Tarragone, Lyon, et à leurs suffragants&nbsp;: <i>&#171;&nbsp;Nous savons que <b>ceux que dans votre province on nomme vaudois, cathares (catari), patarins&#8230;</b>&nbsp;&#187;</i>. Texte dans Migne, <i>Patrologie latine</i>, t. 214, col. 82, et dans O. Hageneder et A. Haidacher, <i>Die Register Innozens&#8217;III</i>, vol. I, Graz/Cologne, 1964, bulle n&#176; 94, p. 135-138 (cit. Roquebert).<br /> (L&#8217;historienne anglaise Rebecca Rist, relevant que les papes dénoncent en conciles et synodes clairement les cathares comme infestant la région de Toulouse, Carcassonne et Albi sans instrumentaliser cette menace dans leurs autres courriers, note que s'ils avaient inventé ce groupe comme une menace, ils auraient utilisé plus fréquemment et plus grossièrement la peur de cette hérésie.)<br /> <br /> 3) Alain de Lille, ou de L'Isle (en latin : Alanus ab Insulis), ou de Montpellier (Alanus de Montepessulano). Né probablement en 1116 ou 1117 à Lille et mort entre le 14 avril 1202 et le 5 avril 1203 à l'abbaye de Cîteaux, il est un théologien français, aussi connu comme poète.<br /> Il a assisté au IIIe Concile du Latran en 1179. Il habite ensuite Montpellier, où il vit hors de la clôture monacale, et d&#8217;où il dédicace son œuvre à Guilhem VIII, seigneur de Montpellier&nbsp;; il prend finalement sa retraite à Cîteaux, où il meurt en 1202. <br /> Cf. son <i>De fide catholica contra hereticos</i> (1198-1202) et son <i>Liber Pœnitentialis</i> (1184-1200).<br /> <i>&#171;&nbsp;Au livre III du Liber Pœnitentialis paragraphe 29, allusion est faite à ceux qui favorisaient l'hérésie. C'est une reprise des prescriptions du 3e Concile de Latran (1179), c. 27 qui visait explicitement les <b>Cathares, Patarins ou Poplicains, de la Gascogne, des environs d'Albi, de Toulouse, et "autres lieux"</b>. Sous les noms divers que prennent les tenants de la secte, suivant les régions semble-t-il, se cache la même hérésie&nbsp;: le catharisme. Qu'Alain ait jugé bon de reprendre cette prescription du concile de 1179 laisse supposer qu'il se trouvait dans une province telle que la Narbonnaise où il pouvait constater les ravages causés par l'hérésie comme aussi les complicités qu'elle rencontrait. Alain insère aussi la condamnation des Aragonais, Navarrais. Gascons et Brabançons. formulée par le même canon du Concile de Latran [&#8230;]&nbsp;&#187;</i> (Cf. Jean Longère, <i>Le Liber Pœnitentialis d&#8217;Alain de Lille</i>, p. 217-218).<br /> Cf. sa <i>Somme quadripartite, Contre les hérétiques</i>, [<i>&#171;&nbsp;quadripartite&nbsp;&#187;</i> i.e. pour Alain comme pour les autres polémistes, les cathares, distingués des vaudois], <i>contre les vaudois, contre les juifs, contre les payens</i> &#8211; in <i>Patrologie latine</i> t. 195. Cathares = &#171;&nbsp;chatistes&nbsp;&#187; (Duvernoy) &#8211; Alain&nbsp;: &#171;&nbsp;on les dit&nbsp;"cathares" de "catus", parce qu'ils embrassent le postérieur d'un chat en qui leur apparaît Lucifer&nbsp;&#187;. (<i>P. L.</i>, t. 210, c. 366).<br /> <br /> 4) Le <i>Liber contra Manicheos</i> (XIIIe s.). Michel Roquebert&nbsp;: <i>&#171;&nbsp;le "Livre contre les Manichéens" attribué à Durand de Huesca [&#8230;] est la réfutation d&#8217;un ouvrage hérétique que l&#8217;auteur du </i>Liber<i> prend soin de recopier et de réfuter chapitre après chapitre&nbsp;; l&#8217;exposé, point par point, de la thèse hérétique est donc présenté, et immédiatement suivi de la </i>responsio<i> de Durand. [&#8230;] le treizième chapitre du Liber est tout entier consacré à la façon dont les hérétiques traduisent, dans les Écritures, le mot latin </i>nichil<i> (</i>nihil<i> en latin classique)&nbsp;; les catholiques y voient une simple négation&nbsp;: rien ne&#8230; Ainsi le prologue de l&#8217;évangile de Jean&nbsp;: </i>Sine ipso factum est nichil<i>, "sans lui [le Verbe], rien n&#8217;a été fait". Les hérétiques, en revanche, en font un substantif et traduisent&nbsp;: "Sans lui a été fait le néant", c&#8217;est-à-dire la création visible, matérielle et donc périssable. [&#8230;] "Certains estiment que ce mot &#8216;nichil&#8217; signifie quelque chose, à savoir quelque substance corporelle et incorporelle et toutes les créatures visibles&nbsp;; <b>ainsi les manichéens, c&#8217;est-à-dire les actuels cathares qui habitent dans les diocèses d&#8217;Albi, de Toulouse et de Carcassonne&#8230;</b> [&#8230;]"&nbsp;&#187;</i> &#8212; texte édité par Christine Thouzellier, <i>Une somme anti-cathare: le Liber contra manicheos de Durand de Huesca</i>, Louvain, 1964, p. 217.&nbsp;&#187; (L&#8217;attribution à Durand est contestée par la chercheuse A. Cazenave.)<br /> <br /> 5) <i>&#171;&nbsp;On a confirmation, </i>précise aussi Roquebert<i>, à la fois de l&#8217;emploi du mot cathare à propos des hérétiques languedociens, et de sa signification générique, puisqu&#8217;il s&#8217;adresse aussi aux cathares d&#8217;Italie et "de France", dans la </i>Summa<i> (1250) de Rainier Sacconi ; après avoir dénoncé les erreurs de l&#8217;Église des Cathares de Concorezzo, l&#8217;ancien dignitaire cathare repenti, entré chez les Frères Prêcheurs, titre un des derniers paragraphes de son ouvrage : Des Cathares toulousains, albigeois et carcassonnais. Il enchaîne : "Pour finir, il faut noter que les Cathares de l'Eglise toulousaine, de l&#8217;albigeoise et de la carcassonnaise tiennent les erreurs de Balesmanza et des vieux Albanistes" &#187;</i> etc. (&#171; Ultimo notendum est quod Cathari ecclesiae tholosanae, et albigensis et carcassonensis tenent errores Belezinansae. &#8230; &#187; <i>Summa de Catharis</i>, édit. Franjo Sanjek, in <i>Archivum Fratrum Praedicatorum</i>, n&#176; 44, 1974.)<br /> <br /> <div style="text-align: center;">*</div><br /> <i>Époque moderne&nbsp;: des albigeois aux cathares&nbsp;; de la Réforme aux romantiques</i>. Une évolution terminologique&nbsp;: en réflexion et revendication mémorielles (cf. les travaux de Michel Jas), <a href="http://rolpoup1.blogspot.com/2020/01/reformes-du-midi-au-xvie-siecle-et.html" target="_blank">les protestants, à partir du XVIe siècle</a>, préfèrent le terme régional &#171;&nbsp;albigeois&nbsp;&#187;, pour éviter la connotation manichéenne de &#171;&nbsp;cathares&nbsp;&#187; (cf. Chassanion, <i>Histoire des albigeois</i>, <i>cit</i>. <i>supra</i>). On pourrait noter que l'approche récente à laquelle je faisais allusion, après s&#8217;être modérée, se rapproche assez de cette première apologétique protestante qui assimilait volontiers cathares et vaudois. Jusqu&#8217;à ce que, contre les protestants revendiquant cette ascendance, l&#8217;apologétique catholique (cf. Bossuet, 1688) reprenne le médiéval &#171;&nbsp;cathares&nbsp;&#187; en synonyme de l&#8217;équivalent &#171;&nbsp;manichéens&nbsp;&#187;&nbsp;; puis l&#8217;historien protestant strasbourgeois Charles Schmidt concède la réalité dualiste de l&#8217;hérésie et emploie pour sa part comme synonymes les termes &#171;&nbsp;cathares ou albigeois&nbsp;&#187; (1849) &#8212; le fait qu&#8217;il enseigne à Strasbourg (à la faculté de théologie protestante) a induit depuis quelques années, de façon un peu rapide, l&#8217;idée que le terme &#171;&nbsp;cathares&nbsp;&#187; aurait été au Moyen Âge exclusivement germanique. (Ici aussi on retrouve nos critiques contemporains ne retenant que l'ancienne apologétique protestante, attribuant à Schmidt l'origine de l'usage du mot cathares pour désigner les albigeois.)<br /> <br /> <i>Au XXe siècle</i>, alors que la norme universitaire (héritée de Bossuet et Schmidt) incontestée jusqu'à Nelli et Duvernoy (années 1960-1970) est que les cathares sont une secte importée d'Orient, remontant aux manichéens, ou à la gnose, ou au marcionisme, <i>via</i> une généalogie précise, passant par les pauliciens d'Arménie, etc., s&#8217;imposent les termes &#171;&nbsp;cathares&nbsp;&#187;, voire parfois simplement &#171;&nbsp;manichéens&nbsp;&#187; (Runciman) (ces termes sont par ailleurs revendiqués par les néo-cathares) ; cela jusque dans les années 1980-1990, où réapparaît le terme désignant souvent les cathares d&#8217;Oc au Moyen Âge&nbsp;: &#171;&nbsp;hérésie&nbsp;&#187;, qui tend à s&#8217;imposer en parallèle avec un retour d&#8217;&nbsp;&#171;&nbsp;albigeois&nbsp;&#187;. Les deux dernières décennies renouent avec le mot cathares, fût-ce, mettant en cause leur existence, en usant de guillemets. Auparavant, le pasteur Napoléon Peyrat (proche des romantiques pour sa part) avait repris le terme &#171;&nbsp;albigeois&nbsp;&#187; (1870), tout en ouvrant à la revendication romantique de cathares &#171;&nbsp;johanniques&nbsp;&#187;, voire &#171;&nbsp;manichéens&nbsp;&#187;.<br /> <br /> <div style="text-align: center;">*</div><br /> <i>Revendication romantique</i>. Revenons donc à nos romantiques. Nous rapprochant un peu plus que Lamartine des cathares, Baudelaire ajoute à celui-là cette conviction concernant notre sens de notre déchéance&nbsp;: cette &#171;&nbsp;fortune irrémédiable, qui donne à penser que le Diable fait toujours bien tout ce qu'il fait&nbsp;!&nbsp;&#187; C&#8217;est que donc, pour Baudelaire, comme pour les cathares, la main du diable y est pour quelque chose. Le diable est pour quelque chose dans notre engloutissement dans l&#8217;oubli de notre éternité. Avec un Néant qui n&#8217;est autre que Mal, comme le disaient déjà les cathares. <br /> <br /> La mémoire de notre éternité est alors devenue tourment &#8212; &#171;&nbsp;la conscience dans le Mal&nbsp;&#187; &#8212; dit Baudelaire en fin de son poème. Le tourment comme dernier signe d&#8217;un souvenir perdu, comme englouti dans le fleuve &#171;&nbsp;bourbeux et plombé où nul œil du Ciel ne pénètre&nbsp;&#187; (Baudelaire, <i>ibid</i>.)&#8230; Où les témoins de cette mémoire perdue furent voués, sont voués, à leur engloutissement dans l&#8217;oubli, devenu l&#8217;oubli même de la mémoire de leur existence, allant aujourd&#8217;hui parfois jusqu&#8217;à la négation de leur existence, phénomène qui a pris récemment cette ampleur nouvelle, écho à une tentation récurrente qui faisait déjà dire à E. Delaruelle dans les années 1960&nbsp;: &#171;&nbsp;il n&#8217;y a jamais eu de bûcher à Montségur&nbsp;&#187;&nbsp;! Effet de la volonté de leurs bourreaux d&#8217;éradiquer jusqu&#8217;à la mémoire des cathares, ne laissant que leur propre lecture de la foi de leurs victimes, anticipant un doute portant jusqu&#8217;à leur existence&nbsp;! Or l&#8217;ironie veut que cette tentation reprenne l&#8217;affirmation tragique qui est au cœur de la pensée cathare&nbsp;! La mémoire perdue, au point de n&#8217;être plus conçue. Où la conviction cathare nous apparaît comme moins étrangère que prévu. On en retrouve l&#8217;équivalent, en des aspects significatifs, au cœur du romantisme. <br /> <br /> Mais laissons encore un instant les romantiques, ou plutôt constatons qu&#8217;ils sont les témoins modernes d&#8217;une autre mémoire perdue &#8212; celle, ignorée plus que jamais dans la mise en doute en cours, de tout un aspect du christianisme antique, dont les cathares sont comme une dernière trace&#8230; Pour des traits durcis, certes, mais qui n&#8217;en correspondent pas moins à quelque chose du christianisme des origines, sous l&#8217;angle d&#8217;une autre compréhension de la chute, d&#8217;un sens de la chute que nous avons perdu.<br /> <br /> <div style="text-align: center;">*</div><i><br /> L&#8217;hérésie n&#8217;est pas dénoncée en Occident avant l&#8217;an mil</i> &#8212; et même avant le milieu du XIIe siècle pour le catharisme proprement dit (sous ce nom repris depuis le Concile de Latran III).<br /> <br /> Aux alentours de l&#8217;an mil, on a les premiers bûchers d&#8217;hérétiques, que les textes appellent volontiers manichéens. Puis les traces de l&#8217;hérésie disparaissent pour un siècle &#8212; tout au long de la réforme dite grégorienne durant laquelle la papauté et notamment le pape Grégoire VII qui donnera son nom à la réforme, reprend les revendications, les exigences de plus de pureté de l&#8217;Église, qui sont celles des hérétiques. Plusieurs historiens y ont vu un rapport avec la disparition momentanée de l&#8217;hérésie.<br /> <br /> Au XIIe siècle, les cathares apparaissent dans les textes, selon ce nom jamais revendiqué par les hérétiques, mais que leur donne en 1163 un clerc allemand, l&#8217;abbé Eckbert de Schönau. Selon Duvernoy, ce nom de &#171;&nbsp;cathare&nbsp;&#187;, donné en Rhénanie aux hérétiques vers 1150 (selon la précision chronologique donnée par Ch. Thouzellier) et mentionné peu après par Eckhert de Schönau, aurait pour origine le mot allemand <i>Ketter, Ketzer, Katze</i>, le chat (un article ultérieur, de Laurence Moulinier &#8212; &#171;&nbsp;Le chat des cathares de Mayence&nbsp;&#187;, in <i>Retour aux sources</i>, Picard, 2004 &#8212;, donne, à nouveau, raison à Duvernoy). Étymologie germanique que connaît Alain de Lille (<i>P.L.</i> 210, 366), et qu&#8217;il traduit pour le Midi languedocien. On l&#8217;a cité : <i>&#171;&nbsp;on les dit &#8220;cathares&#8221;, de catus, parce qu'ils embrassent le postérieur d'un chat en qui leur apparaît Lucifer&nbsp;&#187;</i>. Pour Duvernoy, ces hérétiques <i>&#171;&nbsp;ne sont autres que les gens du Chat, les &#8220;chatistes&#8221;, dirions-nous&nbsp;&#187;</i> (<i>Annales du Midi</i>, 87, n&#176; 123, 1975, p. 344 ; <i>La religion&#8230;</i>, p. 303). Où il apparaît que le terme le plus fréquent pour le Midi occitan, &#171;&nbsp;hérétiques&nbsp;&#187;, est bien un équivalent du stigmatisant &#171;&nbsp;cathares&nbsp;&#187;, parallèle à l&#8217;équivalent germanique &#171;&nbsp;ketzer&nbsp;&#187; (hérétique) qu&#8217;Eckbert s&#8217;efforce de rattacher à &#171;&nbsp;catharos&nbsp;&#187; (on pourrait aussi parler de l&#8217;assonance avec l&#8217;italien &#171;&nbsp;gazzari&nbsp;&#187;, ou avec &#171;&nbsp;patarins &#187;&nbsp;et &#171;&nbsp;pataria&nbsp;&#187;, laquelle à Milan fut un temps alliée de Grégoire VII !).<br /> <br /> Les hérétiques en question sont combattus alors principalement par les cisterciens, avec Bernard de Clairvaux&nbsp;: on les trouve sous sa plume dès 1145.<br /> <br /> Plusieurs textes indiquent que lesdits hérétiques en question en Occident connaissent au moins dès la seconde moitié du XIIe siècle un lien ecclésial avec l&#8217;hérésie bogomile qui va de la Bulgarie à Constantinople et jusqu&#8217;à la côte adriatique, notamment la Bosnie. Un de ces textes évoque un &#171;&nbsp;concile&nbsp;&#187; cathare réuni en 1167 à St-Félix dans le Lauragais près de Toulouse en présence d&#8217;un évêque bogomile, Nicétas &#8212; il s&#8217;agit de la Charte de Niquinta, à l&#8217;authenticité régulièrement contestée depuis 1967 puis tout aussi régulièrement réhabilitée (dernier cas&nbsp;: colloque de Nice, 1996, <i>Inventer l&#8217;hérésie&nbsp;?</i>, actes en 1998, et réhabilitation par J. Dalarun et D. Muzerelle, <i>L'histoire du catharisme en discussion</i>, 2001). Selon ce document, en présence de Nicétas et avec son aval sont délimités des évêchés cathares occidentaux. D&#8217;autres traces du lien bogomilo-cathare existent, notamment en Italie, lieu refuge des persécutés occitans (cf. <i>supra</i>, Rainier Sacconi).<br /> <br /> L&#8217;hérésie bogomile était signalée, elle, en Orient chrétien depuis le milieu du Xe siècle, soit un siècle avant les premiers bûchers en Occident et plus de deux siècles avant la rencontre de St-Félix.<br /> <br /> L&#8217;importance &#8212; et l&#8217;irréconciliabilité avec Rome &#8212; de l&#8217;hérésie cathare, en Occident, est devenue telle que Rome juge bientôt nécessaire de déclencher une Croisade, en 1209, contre les terres de Toulouse et Carcassonne où l&#8217;hérésie est devenue la plus prospère, y étant, de fait, tolérée. Croisade déclenchée au motif officiel de l&#8217;assassinat sur les terres d&#8217;Oc, du légat pontifical, Pierre de Castelnau.<br /> <br /> Auparavant la prédication anti-cathare s&#8217;est développée, d&#8217;abord de la part des cisterciens, mais elle n&#8217;a pas eu le succès escompté. Puis un ordre a été créé à ce propos&nbsp;: les dominicains, que rejoindra Thomas d'Aquin, <a href="http://rolpoup0.blogspot.com/2020/01/thomas-daquin-preoccupe-par-les.html" target="_blank">préoccupé par l'hérésie</a> au point de fonder, <i>via</i> des emprunts au philosophes arabes, <a href="http://rolpoup1.blogspot.com/2020/01/reformes-du-midi-au-xvie-siecle-et.html" target="_blank">une nouvelle philosophie chrétienne de la création</a>. Parmi les mouvements prédicateurs anti-cathares ou concurrents, mentionnons aussi les vaudois et les franciscains. <br /> <br /> De ce côté (parfois côté franciscains spirituels), surtout côté vaudois, qui seront interdits et connaîtront la persécution à leur tour, on assiste par la suite à un rapprochement d&#8217;avec les cathares (dans ce qu&#8217;on a appelé solidarité hérétique).<br /> <br /> La croisade, à laquelle dans un premier temps la royauté française ne se joint pas &#8212; avec un Philippe Auguste qui, c&#8217;est le moins qu&#8217;on puisse dire, traîne les pieds&nbsp;; seuls des vassaux s&#8217;engagent &#8212;, déclenchée par le pape Innocent III, signe le fait que l&#8217;hérésie trouve une obédience non-papale, alternative, témoin supplémentaire de la référence bogomilo-orientale&nbsp;: l&#8217;hérésie, dans une perspective héritée de la réforme grégorienne, consistant à s&#8217;écarter de la soumission à Rome (cf. a contrario les tentatives diplomatiques d&#8217;Innocent III vers les dirigeants de la Bosnie bogomile&nbsp;!).<br /> <br /> La croisade prospère dans un bain de sang. Le massacre de Béziers est resté célèbre avec son fameux &#171;&nbsp;tuez-les tous Dieu reconnaîtra les siens&nbsp;&#187; prononcé par le nouveau légat du pape, le cistercien Arnaud Amaury. On a glosé sur l&#8217;authenticité de la déclaration, pour l&#8217;admettre finalement, au moins en substance&nbsp;: c&#8217;est bien dans les textes cisterciens qui en font la louange qu&#8217;on la trouve (cf. Jacques Berlioz, <i>Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens</i>, Toulouse, Loubatières, 1994).<br /> <br /> Le comte de Toulouse finira par être destitué au profit du croisé Simon de Montfort. Le transfert d&#8217;autorité est entériné par le IVe concile de Latran, en 1215. Mais le comte jusque là légitime, de la dynastie des Raimond, ne l&#8217;entend pas de cette oreille. Raimond VII réintégrera son titre au traité de Paris après la croisade royale lancée en 1226 par Louis VII. Le traité de Paris, ou de Meaux, ou Meaux-Paris, passé sous Louis IX (saint Louis), scellera les conditions de la défaite et de la réintégration de Raimond VII de Toulouse.<br /> <br /> Cela débouchera sur le rattachement, ou faut-il dire l&#8217;annexion, l&#8217;intégration en tout cas, du comté de Toulouse au Royaume de France, <i>via</i> mariage&nbsp;: il est prévu par le traité qu&#8217;Alphonse de Poitiers, le frère du roi de France Louis IX, épouse la fille et seule héritière du comte de Toulouse Raimond VII, Jeanne de Toulouse. À la mort d&#8217;Alphonse, en 1271, Toulouse entre définitivement dans le domaine royal.<br /> <br /> Les cathares, eux, n&#8217;ont pas disparu pour autant, et se sont réorganisés, dès la capitulation de Raimond VII en 1229, en Église clandestine ayant son siège sur la butte de Montségur, qui sera défaite en 1244 au prix du bûcher, devenu célèbre, des 225 &#171;&nbsp;parfaits&nbsp;&#187; qui y sont réfugiés.<br /> <br /> Auparavant, puisque la croisade, qui a abattu Toulouse, n&#8217;est pas pour autant venue à bout de l&#8217;hérésie, on a organisé la répression. Moment significatif&nbsp;: la création de l&#8217;Inquisition pontificale, en 1233, par le pape Grégoire IX. Sa gestion est confiée principalement (mais pas uniquement) aux dominicains (Dominique n&#8217;en est évidemment pas le créateur&nbsp;: il est alors déjà mort&nbsp;! &#8212; depuis 1221).<br /> <br /> L&#8217;Inquisition, au prix d&#8217;un &#171;&nbsp;travail&nbsp;&#187; redoutable, véritable prodrome des totalitarismes modernes, instaurant la suspicion et la délation, viendra à bout du catharisme, malgré la persévérance d&#8217;une hérésie qui parvient même à se revivifier sous l&#8217;impulsion notamment et avec la prédication des frères Authié. Mais en 1321, avec le bûcher du dernier parfait, c&#8217;en est fini de l&#8217;hérésie, même s&#8217;il reste encore des croyants &#8212; même si une Église se survit encore en Bosnie jusqu&#8217;au XVe siècle, où elle sera engloutie dans les conquêtes turco-musulmanes.<br /> <br /> <div style="text-align: center;">*</div><br /> Le symbole de la mort du dernier parfait vaut qu&#8217;on s&#8217;y arrête.<br /> <br /> En citant les poètes romantiques, j&#8217;ai signalé cet aspect important de l&#8217;hérésie qui est dans cette notion de mémoire perdue &#8212; quand leurs ennemis ont voué les cathares à une disparition telle qu&#8217;elle atteint jusqu&#8217;à la mémoire de leur existence&nbsp;! (La créativité poétique qui permet de pressentir, chez un Peyrat par ex., des fulgurances insoupçonnées de l&#8217;hérésie, pourrait être décelée aussi chez un Nelli, qui lui, était proche des surréalistes, proximité qui a contribué à faire sortir les études cathares &#171;&nbsp;officielles&nbsp;&#187; de l&#8217;impasse universitaire d&#8217;alors, qui figeait l&#8217;hérésie médiévale dans une stricte filiation de type manichéen).<br /> <br /> Distordus par des caricatures floutant la réalité, les cathares furent pour une bonne part témoins d&#8217;un christianisme ancien, disparu. La figure la plus célèbre en est Origène, qui vivait en Égypte à Alexandrie aux IIe-IIIe siècles, premier théologien chrétien à avoir eu une influence universelle. Origène enseignait, comme plus tard les cathares, que nos âmes préexistaient dans le paradis céleste et que suite à un péché, commis dans ce paradis, elles sont déchues dans des corps terrestres, nos corps, lieu de leur châtiment.<br /> <br /> Cet enseignement, très largement répandu dans l&#8217;Église ancienne, a fini par être marginalisé, et même condamné (officiellement en 553, 5e Concile œcuménique &#8212; Constantinople II) puis recouvert par d&#8217;autres explications du récit de la chute, et notamment d&#8217;autres explications des tuniques de peau dont sont revêtus Adam et Ève suite à leur faute. L&#8217;enseignement officiel cesse bientôt d&#8217;y voir nos corps temporels. Mais parmi les courants chrétiens qui l&#8217;avaient fait leur, tous n&#8217;abandonnent pas l&#8217;enseignement sur les tuniques de peau, ces tuniques d&#8217;oubli de notre éternité perdue. &#8212; Voir sur la filiation &#171;&nbsp;typologique&nbsp;&#187; (Duvernoy) origénienne, les travaux de Dando et Duvernoy.<br /> <br /> C&#8217;est probablement là qu&#8217;il faut chercher l&#8217;origine du catharisme &#8212; et de son équivalent bogomile de la Bulgarie à la côte adriatique&nbsp;: des chrétiens attachés à un ancien enseignement.<br /> <br /> Un enseignement chargé de potentialités dualistes (mais pas manichéennes proprement dites pour autant) que dénonceront ses ennemis. Une dualité entre notre éternité perdue et l&#8217;enfer récurrent, ou à tout le moins le purgatoire de notre ici-bas, de notre triste condition terrestre.<br /> <br /> Toute la question est alors&nbsp;: comment s&#8217;en libérer, comment réintégrer la mémoire perdue de notre éternité&nbsp;? La réponse des cathares&nbsp;: par le don du Saint Esprit qui nous fait partager la lumière du Christ, venu vers nous depuis ce paradis céleste dont lui n&#8217;est pas déchu (de là les remarques des ennemis des cathares sur ce qui serait leur &#171;&nbsp;docétisme&nbsp;&#187;&nbsp;: l&#8217;idée que le Christ n&#8217;ait pas revêtu, sinon en apparence, la même chair que nous &#8212; qu&#8217;on peut aussi entendre simplement comme christologie haute, de fait privilégiée en Orient chrétien).<br /> <br /> Pour ce qui nous concerne, nous recevons donc cette lumière apportée par le Christ, par le don de l&#8217;Esprit saint. Ce don est signifié par l&#8217;imposition des mains d&#8217;un &#171;&nbsp;parfait&nbsp;&#187; comme les nomment les textes d&#8217;Inquisition, d&#8217;un &#171;&nbsp;bon-homme&nbsp;&#187;, ou d&#8217;une &#171;&nbsp;bonne-dame&nbsp;&#187;, comme les appellent aussi leurs croyants (parler d&#8217; &#171;&nbsp;hérésie des bons-hommes&nbsp;&#187; pourrait donc sembler pertinent, mais reste insuffisant, puisque tous les hérétiques ne sont pas &#171;&nbsp;parfaits&nbsp;&#187;).<br /> <br /> Le rite de cette imposition des mains, signe du baptême spirituel, on l'a évoqué,&nbsp;est appelé le <i>consolament</i> en occitan, <i>consolamentum</i> en latin &#8212; on pourrait traduire &#171;&nbsp;consolation&nbsp;&#187; en français (c&#8217;est le centre symbolique qui identifie le catharisme dans son unité rituelle). Interprétation de la promesse de Jésus&nbsp;: je vous enverrai le consolateur, à savoir l&#8217;Esprit saint, de la part du Père.<br /> <br /> Le don de l&#8217;Esprit comme baptême spirituel, fait accéder au statut de &#171;&nbsp;parfait&nbsp;&#187;, appelant à vivre désormais une ascèse de type monastique. Jusque là les croyants cathares vivent comme tout un chacun.<br /> <br /> Ce don de l&#8217;Esprit saint, ce baptême spirituel, est la seule voie du salut &#8212; jusque là nous demeurons englués dans l&#8217;oubli de notre véritable nature, jusque là nous prenons pour réalité ce qui n&#8217;est qu&#8217;illusion, création du diable menteur&nbsp;: la vie terrestre, la vie de ce monde.<br /> <br /> Le <i>consolament</i> est la porte de la réintégration de la mémoire perdue, la porte des cieux, la porte du paradis oublié, la porte du salut. Seul un &#171;&nbsp;parfait&nbsp;&#187; peut conférer le sacrement de ce baptême spirituel&#8230;<br /> <br /> Et voilà que le dernier parfait d&#8217;Occitanie connu, Bélibaste, a été brûlé en 1321. Plus de catharisme possible dès lors&#8230; et si les cathares avaient raison, plus de salut possible non plus&nbsp;!&#8230;<br /> <br /> Ne serait-ce pas ce qu&#8217;ont dit nos poètes&nbsp;?<br /> <br /> Je reprendrai ici <i>L&#8217;Irrémédiable</i> de Baudelaire, en sa deuxième partie&nbsp;:<i><table style="margin-left: 0px; margin-right: 0px; text-align: justify;"><tbody align="justify"> <tr><td style="padding: 0cm 25pt; width: 300px;" valign="top"><br /> <div style="text-align: right;">&#171;&nbsp;Tête-à-tête sombre et limpide<br /> Qu&#8217;un cœur devenu son miroir !<br /> Puits de Vérité, clair et noir,<br /> Où tremble une étoile livide,</div></td><td style="padding: 0cm 25pt; width: 300px;" valign="top"><br /> <div style="text-align: left;">Un phare ironique, infernal,<br /> Flambeau des grâces sataniques,<br /> Soulagement et gloire uniques<br /> &#8212; La conscience dans le Mal !&nbsp;&#187;</div></td></tr> </tbody></table></i><br /> <br /> <div style="text-align: right;">R.P., Niort, Association Guillaume Budé, 12 février 2020<br /> <br /> </div>