<script src="//s1.wordpress.com/wp-content/plugins/snow/snowstorm.js?ver=3" type="text/javascript"></script> Un autre aspect…

samedi 26 janvier 2013

Sainte Cène — Eucharistie




Je citerai pour commencer la Concorde de Leuenberg (en tant que texte de base des accords d’union luthéro-réformés) :

26. Là où existe un tel accord entre les Églises [ici sur la Cène — cf. infra], les condamnations contenues dans les confessions de la Réforme ne concernent pas la doctrine effective de ces Églises.

27. [… Elles] ne concernent pas la doctrine dans son état actuel. En disant cela, nous ne prétendons pas que les condamnations prononcées par nos pères aient été déplacées ; toutefois, elles ne sont plus un obstacle à la communion ecclésiale.

[Même si] 28. Entre nos Églises subsistent d’importantes différences dans l’ordonnance du culte, dans l’expression de la piété et dans la constitution (discipline) ecclésiastique. Ces différences sont souvent ressenties plus fortement par nos communautés que les divergences théologiques héritées du passé. Cependant, d’après le Nouveau Testament et les critères de la communion ecclésiale établis par la Réforme, nous ne pouvons pas voir dans ces différences des facteurs entraînant une séparation entre les Églises.

*

Venons en à un regard sur Thomas d’Aquin, Zwingli, Calvin, Luther, celui d’un théologien luthérien danois significatif au XIXe siècle, dont la dogmatique, traduite assez tôt, a joué un rôle non négligeable dans le protestantisme français. Ce théologien est connu aussi ( cf. infra) comme un des principaux adversaires de son compatriote Kierkegaard. Il s’agit de Hans-Lassen Martensen (dans sa Dogmatique chrétienne, trad. G. Ducros, Paris, 1879, p. 677-682).

Entendre sa perception des choses, aspect polémique (quelque peu daté) inclus — entendre, dans notre dialogue catholique-réformé, ce que disait ce luthérien, n’est pas sans intérêt :

« […] toutes les confessions chrétiennes, à l'exception des Zwingliens, enseignent que dans, la sainte cène, nous avons d'abord à nous incliner devant un mystère. Toute la question est de savoir quel est le mystère devant lequel nous devons nous incliner.

« De l'assentiment de tous, il y a donc dans la sainte cène une présence réelle
(præsentia realis) et une communion véritable avec le Sauveur. L'Église catholique conçoit cette communion sous une forme tellement sensible que pour elle le sacrement n'a plus de signification naturelle et symbolique. Les signes visibles sont transformés immédiatement au corps et au sang du Sauveur, les substances du pain et du vin deviennent celles du corps et du sang, le pain et le vin restant de vaines apparences.

Contre cette transsubstantiation supprimant les signes naturels, les réduisant à n'être plus que des apparences, niant le royaume de la nature pour exalter celui de la grâce, l'Église évangélique a toujours professé et toujours maintenu la réalité naturelle des signes sensibles. Le pain est pain, le vin est vin, et n'est que le symbole du corps et du sang du Seigneur. En ce sens, et contradictoirement à la transsubstantiation, toute l'Église évangélique se rattache au «cela signifie» de Zwingle. Au point de vue historique, dans l'enchaînement des faits religieux, la conception rationnelle de Zwingle a une bien plus haute signification que celle qu'on lui concède ordinairement. Zwingle s'en tint sans doute trop exclusivement à la simpIe protestation ; Luther, par contre, retint bien la présence réelle du Seigneur, mais une présence réelle voilée, cachée et distribuée avec, sous et dans les signes naturels. Calvin chercha un juste milieu entre Zwingle et Luther, mais pour aboutir à une théorie de la présence réelle qui n'est que la transsubstantiation catholique retournée en sens inverse, et tout aussi exagérée.

La théorie calviniste de la présence réelle est une exagération en sens inverse, mais tout aussi exclusive que lu transsubstantiation catholique. A la confusion catholique elle oppose une disjonction arbitraire. Calvin s'est égaré dans un dualisme qui oppose le royaume de la nature à celui de la grâce, le ciel à la terre, l'esprit à la matière. A son dire, le Sauveur glorifié ne peut pas être présent sur la terre, car en vertu du principe qui restreint la présence d'un corps personnel dans un moment de l'espace, il ne peut être au ciel que dans un lieu limité et restreint. Sur la terre, dans la participation à la cène, il n'y a pas autre chose que le pain et le vin ; mais lorsque ce pain et ce vin sont reçus avec foi, l'âme croyante est transportée dans le ciel, par un effet mystique de l'influence de l'Esprit, et, s'unissant d'une manière surnaturelle et réelle avec le Seigneur, son corps glorifié devient véritablement la nourriture de son âme
(cibus mentis). La cène calviniste comprend deux moments : l'un s'accomplit sur la terre, l'autre dans le ciel ; l'un en esprit, l'autre en réalité ; les croyants seuls participent au moment céleste, les incrédules ne consomment que l'acte matériel, et ne reçoivent que du pain et du vin. Une communion célébrée par des incrédules seuls ne serait plus la réalité, mais seulement l'ombre visible du sacrement. Cette doctrine est donc la contre-partie exclusive de la doctrine catholique. Si l’Église catholique conçoit le moment céleste comme présent immédiatement, avec la suppression de la réalité extérieure, l'Église calviniste, laissant intégralement substituer l'élément naturel, ne voit la présence réelle du Christ que dans le ciel et l'âme croyante.

La doctrine luthérienne s'affirme non seulement en opposition à la transsubstantiation catholique, mais à la conception calviniste qui sépare arbitrairement le ciel et la terre. Le Christ n'étant séparé des siens ni par l'espace, ni par le temps, nous ne sommes pas obligés de monter au ciel pour le retrouver et le rejoindre. Le Christ est à la droite de Dieu, mais la droite de Dieu est partout et, par conséquent, il est tout entier et indivis dans la sainte cène, dont il veut faire d'une manière toute spéciale le lieu de sa présence. Il est ici question non de deux actions, l'une céleste et l'autre terrestre, toutes les deux distinctes, mais d'une seule action se faisant terrestre et visible dans le sacrement. Dans l'acte sacramentel, la substance céleste se donne dans, avec et sous
(in, cum, sub) la substance terrestre. Le corps de Christ, auquel nous fait participer l'acte sacramentel, ne peut pas plus se concevoir sans la spiritualité qui le caractérise, que cette spiritualité à son tour ne saurait exister sans le corps qui la manifeste dans le sacrement. Nous participons donc à ce corps spirituellement et réellement.

Si maintenant nous cherchons à saisir l'idée réelle qu'implique la doctrine du sacrement dans l'Église luthérienne, nous n'aurons pas de peine à nous assurer qu'elle est parfaitement indépendante des formes scolastiques dont la théologie l'a trop longtemps revêtue, et surtout de l'ubiquitarisme exagéré, que nous avons dû déjà ramener à sa véritable valeur en étudiant la doctrine christologique. Lorsque nous aurons dépouillé cette idée de toutes les formules équivoques qui la compromettent, nous n'aurons pas de peine à reconnaître qu'elle n'est que l'affirmation de la souveraineté du Christ, chef de la nouvelle création, dont la fin et la gloire ne peuvent se retrouver que dans la nature humaine définitivement affranchie et rachetée. Pour nous donc, la sainte cène est l'union avec le Christ, proclamé et reconnu la puissance qui réconcilie l'esprit et la nature dans la définitive union qui attend la création. Nous ne pouvons pas plus nous soustraire à cette conception, que nous ne saurions oublier que le Christ n'est pas un pur esprit, mais le Logos incarné, et que l'homme créé à l'image de Dieu ne peut être réellement lui-même qu'à la condition d'être le trait d'union entre l'esprit et la nature, la résurrection des corps restant la conception du christianisme la seule conséquente et réellement dernière, au sens eschatologique et idéal. La conception luthérienne de la sainte cène est, au sens à la fois le plus chrétien et le plus prophétique, l'anticipation réelle de l'union avec le Sauveur, dont la plénitude doit se répandre en toutes choses pour toutes les consommer. Elle reconnaît donc dans la sainte cène non seulement une nourriture pour l'âme
(cibus mentis), comme Calvin, mais une nourriture pour l'homme nouveau tout entier, pour l'homme à venir de la résurrection, dont le germe caché se développe déjà, en attendant qu'au jour de sa glorification il se révèle à l'image du corps glorifié du Christ. Que l'Écriture conçoive la doctrine de la sainte cène en corrélation avec la théorie des dernières choses, la parole de saint Paul et celle du Seigneur Jésus nous l'enseignent :

« Vous devez annoncer la mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il vienne. » — « Je ne boirai plus de ce fruit de la vigne jusqu'au jour où je le boirai nouveau avec vous dans le royaume de mon père. » Quelle que soit la manière dont on interprète ces paroles, on ne pourra pas faire que la sainte cène ne soit en définitive, dans la pensée de ceux qui les ont prononcées, une prophétie de fait, une anticipation de l'union que doit un jour réaliser le royaume céleste, unissant les rachetés au Sauveur et les faisant se confondre tous ensemble dans le même amour et le même corps, puisque tous, comme dit l'apôtre, participent au même pain. »


*

Une citation encore : « nous avons à confesser que si la représentation que Dieu nous fait en la Cène est véritable, la substance intérieure du sacrement est conjointe avec les signes visibles ; [...] si avons-nous bien manière de nous contenter, quand nous entendons que Jésus-Christ nous donne en la Cène la propre substance de son corps et de son sang, afin que nous le possédions pleinement, et, le possédant, ayons compagnie à tous ses biens. [...] Or nous ne saurions avoir aiguillon pour nous poindre plus au vif, que quand il nous fait, par manière de dire, voir à l'œil, toucher à la main, et sentir évidemment un bien tant inestimable : c'est de nous repaître de sa propre substance. » Je viens de citer Calvin, au Petit traité de la sainte Cène (in Œuvres françoises de J. Calvin, Paris, Ch. Gosselin, 1842, p. 188-189).

J'imagine que cela peut surprendre, mais c'est bien de Calvin qu'il s'agit, pas de Thomas d’Aquin. Débarrassé du vocabulaire aristotélicien, la substance, allais-je dire, du propos est fort proche, pour ne pas dire plus. D’où leur renvoi dos à dos de la part de Martensen.

Car, quand on sait la signification de la notion de substance, sa signification classique, qui est celle de Thomas dans son vocabulaire aristotélicien, on trouve la même signification : la substance est littéralement ce qui se tient en dessous — en-dessous de ce qui apparaît à nos sens, les « accidents » en termes thomistes et aristotéliciens. Sous les accidents du pain et du vin, nous est donnée la substance du corps et du sang du Christ.

Qu'était-il besoin alors d'Aristote, me direz-vous ? Eh bien le contexte, toujours le contexte : la définition de la transsubstantiation par le IVe concile de Latran (1215), quelques brèves décennies avant l'œuvre de Thomas d'Aquin, avait pour propos de donner une alternative et à mettre un terme au symbolisme prôné depuis Bérenger de Tours (mort en 1088) — Latran IV faisant suite sur ce point, face aux cathares, au concile de Tours (1050) face à Bérenger qui posait les fondements de la notion de « transsubstantiation ».

La querelle autour de Bérenger a induit des définitions dépassant l’approche qui restera celle des orthodoxes — qui parlent de présence réelle via les énergies divines.

Thomas d’Aquin lui, a travaillé, la rendant plus subtile — via Aristote —, l’idée de « transsubstantiation ».

Car c’est un vocabulaire profond que celui de Bérenger, et utile, même s’il a semblé alors présenter l'inconvénient de difficilement signifier comment la Cène, l'Eucharistie, dit de façon concrète que le Christ nous est conjoint, comment la substance est conjointe avec les signes visibles, pour reprendre les mots de Calvin.

« La position de Bérenger quant à l'eucharistie […] constitue surtout une réaction à l'hyper réalisme, pas plus orthodoxe que Bérenger, et pourtant jamais vraiment condamné, de la piété eucharistique notamment (théorie des deux miracles, changement du pain en corps et dissimulation du corps par un voile qui empêche qu'on voie le corps comme il se devrait). » D’ap. Louis-Marie Chauvet, Le corps, chemin de Dieu, les sacrements, Paris 2010, p.199-200.

Le concile de Latran IV avance ce vocable de transsubstantiation (repris à l’adversaire de Béranger, Paschase Radbert).

Thomas lui donnera sa portée intellectuelle, qui en principe devait éviter ce contre quoi Bérenger voulait mettre en garde : les glissements matérialistes de la compréhension de la chose, au risque inverse de la réduire à un symbole peu concret. Bref à peu parler d'Incarnation.

C'est cela que, théologien de la Création, et donc de l'Incarnation concrète, Thomas entend rendre conceptuellement, comme chrétien, à l'aide de l'outil aristotélicien, outil qui faisait cruellement défaut à Latran IV, et surtout à ses victimes, puisque, parlant d'Incarnation, ce concile n'avait d'autre argument contre les cathares que la croisade contre les Albigeois réputés mettre en doute l'Incarnation !

Alternative : l'outil aristotélicien mis en œuvre par Thomas, et devenu bien moins nécessaire au temps de Calvin, qui doit au contraire corriger à nouveau les dérives matérialistes. Le contexte, toujours le contexte.

*

« "Je vous le dis, je ne boirai plus désormais de ce fruit de la vigne, jusqu’au jour où j’en boirai du nouveau avec vous dans le royaume de mon Père." (Matthieu 26, 29) Quelle que soit la manière dont on interprète ces paroles, on ne pourra pas faire que la sainte Cène ne soit en définitive, dans la pensée de ceux qui les ont reprises, une prophétie de fait, une anticipation de l’union que doit un jour réaliser le royaume céleste, unissant les rachetés au Sauveur et les faisant se confondre tous ensemble dans le même amour et le même corps, puis tous, comme dit l’Apôtre, participent au même pain. » (Martensen, ibid., p. 682.)

*

Concorde de Leuenberg :

15. Dans la Cène, Jésus-Christ, le ressuscité, s'offre lui-même, en son corps et en son sang donnés pour tous, par la promesse de sa parole, avec le pain et le vin. Il nous accorde ainsi le pardon des péchés et nous libère pour une vie nouvelle dans la foi. Il renouvelle notre assurance d'être membres de son corps. Il nous fortifie pour le service des hommes.

16. En célébrant la Cène, nous proclamons la mort du Christ par laquelle Dieu a réconcilié le monde avec lui-même. Nous confessons la présence du Seigneur ressuscité parmi nous. Dans la joie de la venue du Seigneur auprès de nous, nous attendons son avènement dans la gloire.

18. Dans la Cène, Jésus-Christ le ressuscité se donne lui-même en son corps et son sang, livrés à la mort pour tous, par la promesse de sa parole, avec le pain et le vin. De la sorte, il se donne lui-même sans restriction à tous ceux qui reçoivent le pain et le vin ; la foi reçoit la cène pour le salut, l'incrédulité la reçoit pour le jugement.

19. Nous ne saurions dissocier la communion avec Jésus-Christ en son corps et en son sang de l'acte de manger et de boire. Toute considération du mode de présence du Christ dans la cène qui serait détachée de cet acte risque d'obscurcir le sens de la cène.

20. Là où existe un tel accord entre les Églises, les condamnations contenues dans les confessions de la Réforme ne concernent pas la doctrine effective de ces Églises.

*

Face aux définitions comme celles de Martensen, Kierkegaard avait insisté sur le sujet — ici le sujet croyant — comme unique devant Dieu ; un héritage qui n’est pas étranger à l’ouverture devenue depuis possible.

Or, la réflexion sur la foi qui est celle de Kierkegaard (1813-1855) nous replace dans le contexte du luthéranisme danois du XIXe siècle, pétri, outre l’idéalisme romantique, de philosophie hégélienne (une des influences du théologien Hans-Lassen Martensen, cible — parmi d’autres — des critiques de Kierkegaard).

Hegel et sa conception de la Raison est alors incontournable : il a offert un système permettant de penser la totalité du monde comme processus historique de la Raison — « tout ce qui est rationnel est réel, tout ce qui est réel est rationnel ».

Mais voilà, le vécu individuel échappe aux catégories rationnelles, par lesquelles se pense le général. Le vécu individuel, comme exception, est même absurde selon le seul horizon des catégories générales, remarque Kierkegaard.

Dans sa relation au Christ, l’homme est fait contemporain à lui. Kierkegaard s'en rapproche de l’Augustin des Confessions : Dieu m'est plus intime que je ne le suis à moi-même.

La foi est première. Le rapport de l’homme à Dieu est un événement présent et strictement individuel — supposant un saut de la foi.

On pense à ce propos de Luther (« notre maître à tous », dit Kierkegaard) : Qu’importe si la Parole de Dieu naissait mille fois à Bethléem si elle ne naît pas une fois en toi.

Au fond, c’est cela que la sainte Cène scelle à notre expérience de foi, en deçà des définitions — toutes très utiles —, relayées de condamnations toutes très éclairantes —, mais dont aucune n’atteint la… substance de la relation — unique — de chacun — unique devant Dieu.

Plus que des évolutions doctrinales, c’est au fond cela qui a ouvert des situations nouvelles, qui non seulement n’inculpent pas les anciennes pluralités, mais les démultiplient en quelque sorte comme expressions plurielles d’expériences de foi plus plurielles encore, puisqu’elles sont celles de chacun, unique devant Dieu à l’image du Christ fils unique du Dieu unique.


vendredi 25 janvier 2013

Table vide




Une célébration en creux...


Préface

Le père de gloire a déployé en Christ la vertu de sa force, en le ressuscitant des morts, et en le faisant asseoir à sa droite dans les lieux célestes,
au-dessus de toute domination, de toute autorité, de toute puissance, de toute dignité, et de tout nom qui se peut nommer, non seulement dans le siècle présent, mais encore dans le siècle à venir.
Il a tout mis sous ses pieds, et il l’a donné pour chef suprême à l’Église,
qui est son corps, la plénitude de celui qui remplit tout en tous.
(Éphésiens 1, 20-23)

C’est là le corps ecclésial du Christ dont le corps eucharistique est l’expression.


Institution

« Je vous le dis, je ne boirai plus désormais de ce fruit de la vigne, jusqu’au jour où j’en boirai du nouveau avec vous dans le royaume de mon Père. » (Matthieu 26, 29) Hans-Lassen Martensen (Dogmatique chrétienne, traduite par G. Ducros, Paris, 1879, p. 682) commente : « Quelle que soit la manière dont on interprète ces paroles de Jésus, on ne pourra pas faire que la sainte Cène ne soit en définitive, dans la pensée de ceux qui les ont reprises, une prophétie de fait, une anticipation de l’union que doit un jour réaliser le royaume céleste, unissant les rachetés au Sauveur et les faisant se confondre tous ensemble dans le même amour et le même corps, puis tous, comme dit l’Apôtre (en 1 Corinthiens 10, 17), participent au même pain. »

« Nous participons tous à un même pain. » C’est là habituellement le corps eucharistique qui signifie prophétiquement le corps ecclésial, dont l’unité pas encore pleinement advenue n’est pas encore pleinement signifiée.

*

Le geste de l’hospitalité eucharistique — ou de la participation conjointe de conjoints, couples déjà participants prophétiquement d’une communion non pleinement advenue comme Église — trouve son pendant prophétique dans la participation à l’abstinence du Christ jusqu’au jour où selon sa promesse, il boira avec nous le vin nouveau dans le Royaume du Père.

C’est le geste que nous posons ce soir — avec Jésus, « je ne boirai plus désormais de ce fruit de la vigne » —, comme chaque fois que nous ne communions pas ensemble, si nous savons lire ce jeûne dans la foi —, un geste prophétique qui dit notre espérance de notre pleine communion… l’an prochain à Jérusalem.

Selon Romains 11, 32 : « Dieu a renfermé tous les hommes dans la désobéissance, pour faire miséricorde à tous. » Ici Paul fait référence à la rupture entre Israël et l’Église, dont la réconciliation à venir relève du dessein de Dieu comme promesse du Royaume.

Notre réconciliation en marche est alors de l’ordre de ce dessein divin de réconciliation universelle.


Envoi

Que notre abstinence de ce soir soit donc chargée à son tour de cette promesse.

(… Promesse sur laquelle nous nous interrogerons demain lors de la soirée que nous aurons à Châtellerault, avec le P. Yves-Marie Blanchard et moi-même. / Cf. docum. intervention RP ici.)


RP,
Célébration oecuménique,
Semaine de l'unité,
Poitiers, 24.01.13


mardi 8 janvier 2013

"Qui est mon prochain ?"




Luc 10, 25-37
25 Et voici qu’un légiste se leva et lui dit, pour le mettre à l’épreuve : "Maître, que dois-je faire pour recevoir en partage la vie éternelle ?"
26 Jésus lui dit : "Dans la Loi qu’est-il écrit ? Comment lis-tu ?"
27 Il lui répondit : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ta pensée, et ton prochain comme toi-même."
28 Jésus lui dit : "Tu as bien répondu. Fais cela et tu auras la vie."
29 Mais lui, voulant montrer sa justice, dit à Jésus : "Et qui est mon prochain ?"
30 Jésus reprit : "Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, il tomba sur des bandits qui, l’ayant dépouillé et roué de coups, s’en allèrent, le laissant à moitié mort.
31 Il se trouva qu’un prêtre descendait par ce chemin ; il vit l’homme et passa à bonne distance.
32 Un lévite de même arriva en ce lieu ; il vit l’homme et passa à bonne distance.
33 Mais un Samaritain qui était en voyage arriva près de l’homme : il le vit et fut pris de pitié.
34 Il s’approcha, banda ses plaies en y versant de l’huile et du vin, le chargea sur sa propre monture, le conduisit à une auberge et prit soin de lui.
35 Le lendemain, tirant deux pièces d’argent, il les donna à l’aubergiste et lui dit : Prends soin de lui, et si tu dépenses quelque chose de plus, c’est moi qui te le rembourserai quand je repasserai.
36 Lequel des trois, à ton avis, s’est montré le prochain de l’homme qui était tombé sur les bandits ?"
37 Le légiste répondit : "C’est celui qui a fait preuve de bonté envers lui." Jésus lui dit : "Va et, toi aussi, fais de même."


*

« Le bon samaritain » ou l’enseignement de la reconnaissance. L’histoire se termine par cette parole : « Toi, fais de même » — un appel à la reconnaissance, à la gratitude.

« Qui est mon prochain ? » a demandé le légiste. On croyait recevoir une définition du prochain qui corresponde à une catégorie, du genre : c’est celui qui est proche de moi par l’ethnie, la nation, la foi partagée ; le prochain étant alors exactement ce que l’on reprend sous le terme « frère ». « Hommes frères », dit Pierre dans les Actes s’adressant aux juifs.

Ou alors, le prochain apparaît comme celui qui s’impose à moi par ses besoins. Ainsi, presque jusqu’à la fin de cette histoire racontée par Jésus, on peut penser que le prochain est le blessé au bord de la route, celui, donc, qui a des besoins, celui qui a besoin de mon secours, celui dont la situation, qui pourrait être la mienne, remue mes entrailles, émeut ma compassion, comme elle émeut celle du Samaritain de l’histoire (ce qui certes est très bon).

Mais voilà qu’à la fin, on découvre que c’est l’inverse : le prochain — ou le « frère » — n’est pas celui que l’on catégorise comme tel, ni celui qui serait reconnaissable par ses besoins, serait-ce par ce que ses besoins remuent mes entrailles…

Jésus ne conclut pas son histoire en disant : « le prochain est le blessé, le Samaritain a su le reconnaître » — a fortiori ne dit-il pas que le frère est celui qui partage ma foi ; Jésus termine par une question : « lequel des trois, à ton avis, s’est montré le prochain de l’homme ? » La réponse est évidente, c’est celle que donne le légiste : « c’est celui qui a fait preuve de bonté envers lui ». Ce n’est donc pas le blessé, mais celui qui s’en est occupé, le Samaritain. Jésus a inversé la problématique : « lequel s’est montré le prochain ? »

Et Jésus de conclure : « Va et, toi aussi, fais de même. » Cette apparente absence de réponse (puisqu’on n’a toujours pas de définition du prochain !) — nous dit quelque chose d’autre ; nous oriente vers une autre direction : la gratitude. Qui est mon prochain, ou mon frère ? C’est celui à qui je dois. Le Samaritain s’est mis en situation telle que le blessé lui doit — de la gratitude. Le prochain est celui qui se met en situation telle qu’on lui doive de la reconnaissance. Le blessé ne lui devra rien, au sens comptabilité (le Samaritain ne lui présente pas la facture de l’hôtelier), mais il lui doit tout, au sens de l’état d’esprit.

Savoir à qui l’on doit, et manifester sa gratitude en faisant de même, en se donnant donc des débiteurs (à qui remettre leur dette, comme nous le prions dans le Notre Père), voilà le nœud où se découvre le prochain, que l’on ne peut toujours pas catégoriser. La problématique apparente est bien inversée : de qui dois-je faire à mon tour un débiteur (« fais de même ») ? Gratitude.

Gratitude fondée sur le double commandement que vient de rappeler le légiste et que commente ici Jésus. « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ta pensée, et ton prochain comme toi-même. » Ce n’est pas Jésus qui vient de donner le cœur de la Torah, c’est le légiste. L’amour de Dieu à qui l’on doit tout trouve l’expression de la gratitude qu’il induit dans ce « fais de même. »

*

Voilà donc un texte, l’histoire du Samaritain et du blessé au bord de la route, étonnant, derrière ses aspects naïfs. Un texte qui commente le cœur de la Loi, mettant en vraie complicité Jésus et le légiste, qui au départ voulait savoir ce que Jésus avait dans le ventre. Les deux, Jésus et le légiste, sont d’accord, ne nous y trompons pas. Au cœur de leur accord, en premier lieu le sens de la Loi. Et en second lieu le fait qu’elle ne donne pas de recette.

C’est ce qui ressort de la deuxième question du légiste, en écho à sa première sur la vie éternelle, façon de dire à Jésus : si nous sommes d’accord sur le cœur de la Loi, cela n’a pas répondu tout à fait concrètement à ma question sur la vie éternelle, question qui donc en a appelé une autre : qui est mon prochain ? En d’autres termes : comment est-ce que le double commandement qui résume la Torah, ouvre concrètement sur la vie éternelle. La réponse sera : la grâce, dont l’expression est la gratitude.

Voilà un texte quant auquel il est nécessaire de se débarrasser de l’habitude d’en faire une lecture anti-juive. Pour Jésus, le prêtre et le lévite présentés ici ne sont pas des représentants du judaïsme, mais de ce que précisément il n’est pas (un système à recette, où l’on saurait bien qui est le prochain, et, à nouveau, le légiste est bien d’accord avec Jésus : il le montre par sa question).

Et a contrario, apparaît ce que Dieu attend de quiconque se réclame de lui, à l’égard de quiconque. Jésus rappelle le destin et la vocation d’Israël, et de l’Église qui en hérité : donner ce que Dieu lui donne. Une lecture anti-juive d’un tel texte, selon laquelle Jésus ferait une leçon de charité plus ou moins hautaine à un peuple légaliste, revient tout bonnement à en ruiner le sens.

*

Gratitude, reconnaissance, envers Dieu, et envers ceux par qui il dispense ses bienfaits. Cela vaut en premier lieu évidemment à l’égard Israël à qui l’on doit l’héritage de l’Alliance avec Dieu, mais aussi d’autres : par exemple — les Arabes et leurs chiffres, avec le zéro ramené d’Inde ; les Africains et notre civilisation, à nos origines en Égypte, au départ nubienne comme le montrent les traits personnages royaux des plus anciens monuments ; les Grecs et la démocratie ; les Anglo-saxons et la république parlementaire. Je n’ai donné que des exemples généraux, mais on pourrait multiplier les exemples de ce type, pour en venir finalement à quiconque, à commencer par nos parents, évidemment (prochains au sens classique que Jésus vient de laisser de côté). Et cela va bien au-delà : compte les bienfaits de Dieu et ceux par qui il te les dispense…, si tu le peux.

Telle est la réponse à la question du scribe : qui est mon prochain ?… Trouver son prochain ?… C’est se montrer le prochain d’autrui en se constituant des débiteurs, comme a fait le Samaritain. Et leur remettre leurs dettes.

« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ta pensée, et ton prochain comme toi-même. » Et qui est mon prochain ? Celui à qui je dois — à savoir tous ! Alors à ton tour, accumule les débiteurs à ton égard sans croire pour autant que l’on te doit quoi que ce soit. « Fais de même » que le Samaritain, dit Jésus au légiste : mets-toi en situation telle que l’on te doive, enrichis le monde, en devenant par là-même plus riche.


RP
08.01.13 Poitiers / "La croix de Beaulieu"
Rencontre prière inter-protestants


lundi 24 décembre 2012

Incarnation




Tout ce qui constitue notre être, notre histoire, l’expérience de nos rencontres et donc de nos sens, de notre chair, est racheté. Notre histoire qui a fait de nous, qui fait de nous, qui fera de nous, ce que nous sommes : cette réalité de nos vies uniques devant Dieu. Tout cela est racheté.

C’est l’extraordinaire nouvelle qui nous est donnée par le Ressuscité, qui vient en notre humanité en toute humilité à Noël : Fils éternel de Dieu, il advient à l’éternité de Ressuscité qui est la sienne par le chemin de son histoire dans la chair, qui commence dans le temps à sa naissance, inaperçue des régnants...

... En lui tous nos instants, chacun de nos moments uniques dans l’éternité, est porteur de notre propre vocation à l’éternité !

Cadeau de Noël !

"Cette lumière était la véritable lumière, qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme. Elle était dans le monde, et le monde a été fait par elle, et le monde ne l’a point connue. Elle est venue chez les siens, et les siens ne l’ont point reçue. Mais à tous ceux qui l’ont reçue, à ceux qui croient en son nom, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, lesquels sont nés, non du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu. Et la parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité ; et nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme la gloire du Fils unique venu du Père." (Jean 1, 9-14)


mardi 11 décembre 2012

Scindés, du pareil au même... ou à l'autre




« Premièrement, il y avait trois catégories d'êtres humains et non pas deux comme maintenant, à savoir le mâle et la femelle. Mais il en existait encore une troisième qui participait des deux autres, dont le nom subsiste aujourd'hui, mais qui, elle, a disparu. En ce temps-là en effet il y avait l'androgyne, un genre distinct qui, pour le nom comme pour la forme, faisait la synthèse des deux autres, le mâle et la femelle. Aujourd'hui, cette catégorie n'existe plus [...].

Deuxièmement, la forme de chaque être humain était celle d'une boule, avec un dos et des flancs arrondis. Chacun avait quatre mains, un nombre de jambes égal à celui des mains, deux visages sur un cou rond avec, au-dessus de ces deux visages en tout point pareils et situés à l'opposé l'un de l'autre, une tête unique pourvue de quatre oreilles. En outre, chacun avait deux sexes et tout le reste à l'avenant [...].

Suite à leur prétention de concurrencer les dieux, « Zeus coupa les humains en deux, ou comme on coupe les oeufs avec un crin.

« Chacun d'entre nous est donc la moitié complémentaire d'un être humain, puisqu'il a été coupé, à la façon des soles, un seul être en produisant deux ; sans cesse donc chacun est en quête de sa moitié complémentaire. Aussi tous ceux des mâles qui sont une coupure de ce composé qui était alors appelé "androgyne" recherchent-ils l'amour des femmes et c'est de cette espèce que proviennent la plupart des maris qui trompent leur femme, et pareillement toutes les femmes qui recherchent l'amour des hommes et qui trompent leur mari. En revanche, toutes les femmes qui sont une coupure de femme ne prêtent pas la moindre attention aux hommes ; au contraire, c'est plutôt vers les femmes qu'elles sont tournées, et c'est de cette espèce que proviennent les lesbiennes. Tous ceux enfin qui sont une coupure de mâle recherchent aussi l'amour des mâles.

« Les mâles de cette espèce sont les seuls [...] qui, parvenus à maturité, s'engagent dans la politique. Lorsqu'ils sont devenus des hommes faits, ce sont de jeunes garçons qu'ils aiment et ils ne s'intéressent guère par nature au mariage et à la procréation d'enfants, mais la règle les y contraint ; ils trouveraient plutôt leur compte dans le fait de passer leur vie en célibataires, côte à côte, en renonçant au mariage. Ainsi donc, de manière générale, un homme de ce genre cherche à trouver un jeune garçon pour amant et il chérit son amant, parce que dans tous les cas il cherche à s'attacher à ce qui lui est apparenté. »
(Platon, Le Banquet, 190b – 193e : discours d'Aristophane.)




« Dieu créa les humains à son image : il les créa à l'image de Dieu ; homme et femme il les créa. Dieu les bénit en disant : Soyez féconds et multipliez-vous » (Genèse 1, 27-28).

*

On ne peut soupçonner Platon d' "homophobie" ! Ce qui ne l'empêche pas de considérer le mariage (qu'il juge inférieur) comme ne concernant que les moitiés homme-femme en vue de la procréation (*)...

Rien, que de très classique, et que l'on retrouve dans la Genèse, où la procréation apparaît comme fruit de la bénédiction du couple.

Cela est en arrière-plan du fait que l'Eglise ancienne ne jugera pas nécessaire de procéder à des mariages, se contentant de reconnaître les mariages civils, ceux de la cité, juive ou romaine...

Ces mêmes mariages seront couverts d'une bénédiction ecclésiale, hors édifice religieux, à partir du Ve siècle, le couple couvert d'un voile (pratique demeurée en vigueur jusqu'au début de l'ère moderne en Occident).

Lorsque l'Eglise médiévale prend le pouvoir civil, elle procède en conséquence elle-même à des mariages (XIe-XIIe s.), bientôt suivie par la synagogue (premiers mariages religieux juifs : XIVe s.), puis, après qu'elles aient tenté d'abord d’abandonner cela, par les Eglises de la Réforme...

Il n'en demeure pas moins que le mariage est d'abord une affaire strictement civile, concernant la procréation, et indépendante du mythe platonicien... qui reprendra du service via la tradition courtoise, et jusque dans le romantisme, avec cette réserve qu'il ne concerne alors que les couples homme-femme... Et le mythe finit par investir la conception moderne du mariage - "romantique"...

Avant qu'il ne recouvre, récemment, son intégralité platonicienne !...

... À cette différence près, que contrairement à ce qu'en concevait Platon, le mariage finit par ne plus être induit de la procréation et par être revendiqué pour des attachements entre personnes de même sexe...


(*) "De quelque façon qu’on veuille envisager les plaisirs de l’amour […], il paraît certain que la nature les a attachés à cette union des deux sexes qui a pour fin la génération ; et que toute autre union des mâles avec les mâles, ou des femelles avec les femelles, est un attentat contre la nature que l’excès de l’intempérance a pu seul inventer." (Platon, Les lois I, 33)
"J’ai dit moi-même que j’avais un moyen pour faire passer la loi qui oblige les citoyens à se conformer à la nature dans l’union des deux sexes destinée à la génération, qui interdit aux mâles tout commerce avec les mâles, leur défend de détruire de dessein prémédité l’espèce humaine, et de jeter parmi les pierres et les rochers une semence qui ne peut y prendre racine et recevoir son développement naturel, qui pareillement interdit avec les femmes tout commerce qui ne remplirait pas la fin de la nature ; et si cette loi devient jamais aussi universelle, aussi puissante par rapport aux autres commerces illicites qu’elle l’est aujourd’hui par rapport à celui des parents avec leurs enfans, si elle vient à bout de les empêcher entièrement, elle produira une infinité de bons effets ; car en premier lieu elle est conforme à la nature ; de plus elle délivre les hommes de cette rage, de ces fureurs qui accompagnent l’amour ; elle arrête tous les adultères […] : elle établit la concorde et l’amitié dans les mariages, et procure mille autres biens à quiconque peut être assez maître de soi-même pour l’observer." (Ibid. VIII, 116-117)


RP


mardi 4 décembre 2012

Jésus pleura




Job 2, 11-13
11 Trois amis de Job […] apprirent tous les malheurs qui lui étaient arrivés. Ils se concertèrent et partirent de chez eux pour aller le plaindre et le consoler !
12 Ayant de loin porté les regards sur lui, ils ne le reconnurent pas, et ils élevèrent la voix et pleurèrent. Ils déchirèrent leurs manteaux, et ils jetèrent de la poussière en l’air au-dessus de leur tête.
13 Et ils se tinrent assis à terre auprès de lui sept jours et sept nuits, sans lui dire une parole, car ils voyaient combien sa douleur était grande.

Jean 11, 1-35
1 Il y avait un homme malade ; c’était Lazare de Béthanie, le village de Marie et de sa sœur Marthe.
2 Il s’agit de cette même Marie qui avait oint le Seigneur d’une huile parfumée et lui avait essuyé les pieds avec ses cheveux; c’était son frère Lazare qui était malade.
3 Les sœurs envoyèrent dire à Jésus : "Seigneur, ton ami est malade."
4 Dès qu’il l’apprit, Jésus dit : "Cette maladie n’est pas à la mort, elle est pour la gloire de Dieu : c’est par elle que le Fils de Dieu doit être glorifié."
5 […] Jésus aimait Marthe et sa sœur et Lazare.
6 Cependant, alors qu’il savait Lazare malade, il demeura deux jours encore à l’endroit où il se trouvait. […]
17 À son arrivée, Jésus trouva Lazare [mort]. […]
21 Marthe dit à Jésus : "Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort.
22 Mais maintenant encore, je sais que tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te le donnera."
23 Jésus lui dit : "Ton frère ressuscitera."
24 — "Je sais, répondit-elle, qu’il ressuscitera lors de la résurrection, au dernier jour."
25 Jésus lui dit : "Je suis la résurrection et la vie : celui qui croit en moi vivra, quand bien même il serait mort ;
26 et quiconque vit et croit en moi ne mourra pas pour toujours. Crois-tu cela ?"
27 — "Oui, Seigneur, répondit-elle, je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde."
28 Là-dessus, elle partit appeler sa sœur Marie et lui dit tout bas : "Le Maître est là et il t’appelle."
29 A ces mots, Marie se leva immédiatement et alla vers lui.
30 Jésus, en effet, n’était pas encore entré dans le village; il se trouvait toujours à l’endroit où Marthe l’avait rencontré.
31 Les Judéens étaient avec Marie dans la maison et ils cherchaient à la consoler. Ils la virent se lever soudain pour sortir, ils la suivirent: ils se figuraient qu’elle se rendait au tombeau pour s’y lamenter.
32 Lorsque Marie parvint à l’endroit où se trouvait Jésus, dès qu’elle le vit, elle tomba à ses pieds et lui dit: "Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort."
33 Lorsqu’il les vit se lamenter, elle et les Judéens qui l’accompagnaient, Jésus frémit intérieurement et il se troubla.
34 Il dit: "Où l’avez-vous déposé?" Ils répondirent: "Seigneur, viens voir."
35 Alors Jésus pleura.

*

« Cette maladie n’est pas pour la mort », affirme Jésus. Et il attend encore deux jours pour aller rejoindre les deux sœurs de Lazare. « Cette maladie n’est pas pour la mort » a-t-il dit ; et pourtant, Lazare meurt, au point que Jésus arrive quatre jours après son inhumation.

Jésus s’est-il trompé ? C’est ce qu’ont pu penser certains de ses disciples et de ceux qui l’accompagnent. Nous qui savons la suite, savons aussi que décidément, non, Jésus ne s’est pas trompé. Mais pour l’heure…

Jésus arrive donc, tard, à Béthanie ; et là, pointent les reproches ! — qui portent sur son retard. « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. » a dit Marthe. Pointe de reproche évidemment — si les choses avaient pu être autrement ! —, pointe de reproche, mais chargée de foi tout de même : « maintenant encore, je sais que tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te le donnera », ajoute-t-elle.

« Ton frère ressuscitera », répond alors Jésus. Parole naturelle, peut penser Marthe, dans ce contexte, Marthe qui confesse alors sa foi, celle de son catéchisme : « Oui je sais qu’il ressuscitera au dernier jour ». Oui je crois à la résurrection des morts ; et puisqu’il le faut, je m’en consolerai…

Sachant qui est Jésus, ce qu’on attendait de lui — « si tu avais été ici, Lazare ne serait pas mort » — on a de quoi concevoir une certaine déception : une affirmation sur la foi commune au sujet de la résurrection future !

Oui, certes, tout cela est vrai, mais voilà que la parole de Jésus avait une tout autre portée ; c'est ce que Jésus va montrer en signe en Lazare, pour nous tous.

À travers Marthe et sa sœur Marie, Jésus s’adresse à nous tous. Et il en donne à présent la parole à Marthe : « Je suis la résurrection et la vie : celui qui croit en moi vivra quand bien même il sera serait mort ».

Lazare est, par Jésus, vivant, en sa présence, en la présence du Fils de Dieu. Et cela vaut aussi pour Marthe, Marie, et nous tous. Pouvons-nous entendre cette parole ? « Je suis la résurrection et la vie : celui qui croit en moi vivra, quand bien même il serait mort ; et celui qui vit et croit en moi ne mourra pas pour toujours. »

Et Marthe croit ; par sa foi en lui, elle entre aujourd’hui toujours dans sa présence, présence de celui qui est la résurrection et la vie.

Et même — nous allons voir comment Jésus va en donner le signe —, le passage par la destruction du corps n’enlève rien à ce que Jésus est la résurrection et la vie. Ce pourquoi il a pu dire : « cette maladie n’est pas pour la mort » !

« Crois-tu cela ? » a-t-il demandé à Marthe. — « Oui, Seigneur, je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde ».

À ce moment-là, Marthe sait : elle, et Lazare, sont passés de la mort à la vie par la foi en Jésus. « Là-dessus, poursuit le texte — nous l’avons entendu — ; là-dessus, elle partit appeler sa sœur Marie et lui dit tout bas : "Le Maître est là et il t’appelle" ». Que chacun de nous l’entende aujourd’hui, cette parole : « Le Maître est là et il t’appelle ».

*

Marie marque alors le pas nouveau : « A ces mots, Marie se leva immédiatement et alla vers lui » (v. 29).

Puis elle profère à son tour la parole de sa sœur, mais d’une toute autre façon : « elle tomba à ses pieds et lui dit : "Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort." » (v. 32). Une attitude, et donc un ton, qui laissent à penser qu’on est déjà au-delà du simple reproche, qu’on est déjà dans l’espérance que tout est possible à celui vers lequel Marie s’est tournée.

S’est mise en place au cœur de la foi qu’a confessée Marthe une ouverture vers ce que signifie concrètement cette confession de foi qui, sinon, pourrait n’être encore qu’une parole concernant le futur, le temps de la fin… C'est aujourd'hui que Jésus s'est fait présence vivifiante contre tous les rejets, contre toutes les indifférences mortifères.

Mais non, plus que cela, l’ouverture de la foi devient prélude immédiat à une libération inouïe qui va se dévoiler dans la résurrection de Lazare.

Marthe est demeurée, même après sa confession de foi — et elle est ainsi notre porte-parole, évidemment —, dans cette espérance qui porte la promesse de la résurrection. Pour l’heure : « il sent déjà » (v. 39), s'inquiète-t-elle. C’est bien là la mort-même, contre laquelle on ne peut apparemment rien — que se taire, comme l’ont d’abord fait les visiteurs de Job endeuillé. La mort qui a atteint Lazare et devant laquelle Jésus pleure — le plus court verset des Écritures (v.35) : « Jésus pleura ». Le texte poursuit alors. Jn 11, 36 sq :

36 Et les Judéens disaient: "Voyez comme il l’aimait !"
37 Mais quelques-uns […] dirent : "Celui qui a ouvert les yeux de l’aveugle n’a pas été capable d’empêcher Lazare de mourir."
38 Alors, à nouveau, Jésus frémit intérieurement et il s’en fut au tombeau ; c’était une grotte dont une pierre recouvrait l’entrée.
39 Jésus dit alors : "Enlevez cette pierre." Marthe, la sœur du défunt, lui dit : "Seigneur, il doit déjà sentir… Il y a en effet quatre jours…"
40 Mais Jésus lui répondit : "Ne t’ai-je pas dit que, si tu crois, tu verras la gloire de Dieu ?"
41 On ôta donc la pierre. Alors, Jésus leva les yeux et dit : "Père, je te rends grâce de ce que tu m’as exaucé.
42 Certes, je savais bien que tu m’exauces toujours, mais j’ai parlé à cause de cette foule qui m’entoure, afin qu’ils croient que tu m’as envoyé."
43 Ayant ainsi parlé, il cria d’une voix forte : "Lazare, sors !"
44 Et celui qui avait été mort sortit, les pieds et les mains attachés par des bandes, et le visage enveloppé d’un linge. Jésus dit aux gens : "Déliez-le et laissez-le aller !"

Jésus vient de poser le signe inouï qui annonce pour nous tous ce en quoi sa résurrection au dimanche de Pâques donne tout son sens à notre foi : « vous êtes ressuscités avec le Christ. [...] Vous êtes morts, en effet, et votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu », dira Paul (Colossiens 3, 1 & 4). « Si l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus Christ d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels, par son Esprit qui habite en vous » (Romains 8, 11).

En voici à présent, pour Marthe et Marie et pour nous tous, le signe inouï : la résurrection de Lazare. Leur prière a porté son fruit, elles qui ont porté Lazare. Signe de ce que décidément, en effet, comme le disait Jésus, « cette maladie n’est pas pour la mort » — car la maladie à la mort est le désespoir. Jésus vient de fonder l’espérance, d’ancrer la foi qui renverse tout désespoir au-delà même de la mort.

L’Évangile de la résurrection apparaît là comme étant de l’ordre du commandement accompli : « Lazare, sors ! » Tel est l’ordre, le commandement donné par Jésus, dans l’écoute et l’accomplissement duquel la libération du dimanche de Pâques devient une réalité effective dans nos vies dès aujourd’hui. « Sors de ta tombe de ce qui te lie ! » ; et, dernier signe que rien ni personne ne saurait y faire obstacle — Jésus s’adresse à ceux qui sont présents : « Déliez-le, et laissez le aller ».

Lazare a entendu et a obéi : il est sorti de la mort. Comme Abraham obéissait au fameux commandement de sa liberté : « va ! », « Va vers où je t’indique », « va pour toi ». Et Abraham est allé.

Que l’Évangile de la résurrection et de la liberté libère vraiment, qu’il fait vraiment entrer dès aujourd’hui dans la vie nouvelle celui qui entend la voix du Ressuscité et obéi à son ordre, son commandement : « sors de ta tombe, de ce qui te lie ! » — Jésus vient d’en donner le signe. Cela en écho à ce que Marthe et Marie ont alors déjà conçu, et vécu, donné dans la confession de Marthe, scellée dans son appel à Marie quand elle lui disait « tout bas : "Le Maître est là et il t’appelle" ». Que chacun de nous l’entende aujourd’hui, cette parole : « Le Maître est là et il t’appelle ».


RP
Veillée de Prière œcuménique,
Chrétiens et sida, Buxerolles, 4.12.12


jeudi 29 novembre 2012

Une part d’héritage augustinien





Parcours anthropologique augustinien œcuménique sur sexualité et mariage

Augustin d’Hippone — saint Augustin (354-430) — a légué à l’Occident cette certitude, assez commune dans le christianisme postérieur aux développements du Père de l’Église Origène (185-253), que la sexualité est un des lieux d’expression de l’humain, i.e. de l’humain pécheur. L’inspiration augustinienne marque ces figures significatives du christianisme occidental, que l’on considérera aussi dans un second temps : Thomas d’Aquin, Luther, Calvin.

Dans une perspective assez commune dans l’Église primitive, issue, en christianisme orthodoxe, d’Origène, l’humanité n’est ce qu’elle est, humanité charnelle, dotée d’un corps charnel, qu’accidentellement.

Dans cette perspective (considérée comme de type platonicien), l'âme préexiste au corps, elle subsiste par elle-même. Elle descend dans un corps, généralement par punition d'une faute antérieure, une chute, littéralement. Cette position a eu une grande importance dans l'Église primitive, notamment à Alexandrie, mais aussi dans tout le bassin méditerranéen.

Une autre perspective existe alors (proche du stoïcisme) — pour laquelle l'âme est immanente, substance universelle dans la nature. Concernant la vie humaine, elle est transmise par analogie à la génération, dans ce qui a été nommé « traducianisme », et est donc présente au corps de la conception à la mort. Éventuellement professée parallèlement avec la doctrine platonicienne, cette conception stoïcienne était celle de courants importants de l'Église primitive. C'est la position d'un Père comme Tertullien. Elle suppose l'animation immédiate, dès la conception.

Ces deux approches ont en commun de distinguer nettement en l’être humain, foncièrement spirituel, l’esprit et le corps qu’il habite, corps animal, donc animé, puisque l’approche est souvent trichotomiste — distinguant corps-âme-esprit. Ces approches ne sont pas étrangères à la doctrine d’Augustin, qui s’en sépare relativement toutefois, à l’instar d’autres Pères du IVe-Ve siècles, préfigurant ce qui deviendra plus tard l’anthropologie commune dont Thomas d’Aquin (env. 1225-1274) est un artisan important.

C’est un troisième courant, noté comme de type aristotélicien : l'âme ici est la structure du corps. Cette position est devenue incontournable au Moyen Age, nettement précisée suite à l’œuvre de Thomas d'Aquin — dont Calvin hérite plus sensiblement que Luther (héritier, lui, de l’autre courant médiéval, plus classiquement augustinien). Ce troisième courant admet une relative distance entre l'âme et le corps, l'un n'existant pourtant normalement pas sans l'autre — l’approche est dichotomiste — dimension spirituelle, dimension corporelle. Les « modes de production » du corps et de l’âme sont toutefois nettement distingués : le corps est le fruit de l'union sexuelle des géniteurs humains, l'âme est créée directement par Dieu. Contrairement au « traducianisme », dans cette perspective, dite « créatianiste », l'animation est généralement médiate, l'âme n'étant créée par Dieu que pour un corps suffisamment développé (selon Aristote et Thomas d'Aquin, 40 jours pour les garçons, 80 jours pour les filles).

*

Augustin écrit avant cette époque. Il s’inscrit dans une anthropologie qui distingue nettement l’esprit du corps. La chute origénienne depuis un état préexistant est absente : elle s’exprime d’une autre façon : comme péché originel — appuyée sur une lecture de l’Épître de Paul aux Romains. L’être humain, être spirituel, se caractérise tel que nous le connaissons par sa participation, dans le temps, à la dimension corporelle, et charnelle.

La sexualité est un lieu d’expression de l’humain, avec tout ce que l’humain a de redoutable. Un des lieux d’expression du péché originel, donc, lieu d’autant plus redoutable qu’il n’est pas des moindres, à proportion de l’intensité du plaisir. Le moyen de la transmission du péché originel aussi…

Citons donc Augustin (Confessions VIII, I) parlant des hésitations à travers lesquelles il accèdera finalement quand même à la conversion : “[...] j’avais pris en dégoût la vie que je menais dans le siècle [...]. Mais j’étais pris encore dans les liens tenaces de la femme. Sans doute l’Apôtre ne m’interdisait point le mariage, bien que dans son ardent désir de voir tous les hommes semblables à lui, il recommande un état plus parfait. Mais moi, trop faible encore, je choisissais la voie paresseuse, et c’était la seule raison de mes incertitudes en tout le reste [...].
J’avais appris de la bouche de la vérité elle-même qu’il y a des eunuques ‘qui se sont mutilés eux-mêmes pour gagner le Royaume des cieux’. Mais, dit aussi l’Apôtre, ‘comprenne qui peut comprendre’. [...] Pour moi, je n’en étais plus là ; j’avais franchi cette étape, et [...] je vous avais trouvé, ô vous, notre Créateur [...]
Il est encore un autre genre d’impies : ‘ils connaissent Dieu, mais ne le glorifient pas comme Dieu ni ne lui rendent grâces’. Dans ce péché aussi, j’étais tombé [...]. J’avais trouvé la ‘perle précieuse’. Je devais l’acheter au prix de tout ce que je possédais. J’hésitais encore.”


Nous connaissons la suite, dans le jardin de Milan (Confessions VIII, XII) : “[...] voici que j’entends, qui s’élève de la maison voisine, une voix, voix de jeune garçon ou de jeune fille, je ne sais. Elle dit en chantant et répète à plusieurs reprises : ‘Prends et lis ! Prends et lis !’ [...]
Je revins donc en hâte à l’endroit où [j’avais] laissé, en me levant, le livre de l’Apôtre. Je le pris, l’ouvris, et lus en silence le premier chapitre où tombèrent mes yeux : ‘Ne vivez pas dans la ripaille et l’ivrognerie, ni dans les plaisirs impudiques du lit, ni dans les querelles et jalousies ; mais revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ, et ne pourvoyez pas à la concupiscence de la chair’. Je ne voulus pas en lire davantage, c’était inutile.”


Augustin est dès lors converti. Il est à ce moment avec son ami Alypius. Il poursuit ainsi son récit (ibid.) : “Aussitôt nous nous rendons auprès de ma mère, nous lui disons tout : elle se réjouit. Nous lui racontons comment la chose s’est passée : elle exulte, elle triomphe. [...] Vous m’aviez si bien converti à vous que je ne songeais plus à chercher femme et que je renonçai à toutes les espérances du siècle, debout désormais sur cette ‘règle de foi’ où vous m’aviez montré à ma mère, tant d’années auparavant”.

On ne s’arrêtera pas à la question des rapports de St Augustin et de sa mère Ste Monique, ou à la complexité du triomphe de cette dernière qui, on le sait, avait mis auparavant toute son énergie à séparer son fils de sa concubine, dont il avait tout de même eu un enfant — pour le marier à un jeune fille de la noblesse romaine. On se contentera de rappeler qu’il n’est pas excessif de dire que tout le rapport du Moyen Age à la sexualité est lié à ce carrefour.

Augustin l’a dit lui-même, le mariage s’assimile à la concupiscence des “plaisirs impudiques du lit”, dont Augustin, pour les avoir connus, pense qu’y succomber relève d’une sorte de paresse spirituelle (on l’a entendu). Le célibat, dans la chasteté, est nettement plus “parfait”, au point que la conversion, ultimement, s’y assimile. Cet état de perfection consistant à être “revêtu” du Christ.

Hiérarchie à deux pôles donc : le mariage, relevant de la chair, au cœur duquel subsiste le péché, lié à la concupiscence qui accompagne l’union sexuelle et par laquelle se transmet le péché originel. Et le célibat dans la chasteté, état de perfection, que désire tout chrétien médiéval, cela d’une façon parfois des plus radicales.

C’est ainsi que les recherches récentes sur le catharisme ont mené les historiens à abandonner l’ancienne théorie selon laquelle il se serait agi de manichéens. On s’accorde aujourd’hui à y voir des augustiniens radicaux mâtinés d’origénisme (l’exégèse origénienne faisait alors autorité). Il est significatif que ceux qui étaient alors appelés les Bonshommes étaient dans le catharisme nommés aussi des Revêtus ou (en tout cas pour leurs ennemis) des Parfaits. Deux termes que l’on vient de lire chez Augustin pour désigner l’état auquel il aspire avant de l’atteindre. Ce qui distingue les cathares n’est que leur radicalité qui fait qu’il n’est pas de rachat du mariage. C’est précisément relativement à ce rachat qu’il va être question, hors catharisme, de sacrement. Cela en lien avec cet aspect de l’enseignement d’Augustin qui veut que le péché inévitable dans l’union sexuelle soit couvert par ce résultat positif de ladite union : la procréation. Péché inévitable qui fait en même temps véhicule de sa propre transmission.

Mais en deçà du péché, l’union sexuelle est le lieu d’une œuvre créatrice de Dieu, qui couvre donc le péché inévitable qui l’accompagne ; qui le couvre pourvu que l’intention des parents s’unissant soit précisément la procréation. D’où la possibilité ultérieure d’une dimension sacramentelle du mariage, en lien avec cette couverture du péché qui y demeure toutefois. Moins grande radicalité, donc, que dans le catharisme.

On est à l’époque où s’institutionnalise le mariage d’Église. Au temps d’Augustin, le mariage est encore strictement civil, l’Église ne fait que l’entériner — concernant ses fidèles (Augustin n’a donc jamais procédé à une bénédiction nuptiale, inexistante. Il a participé à un mariage, dit-il dans un sermon, comme témoin). Au Ve siècle apparaissent les premières bénédictions nuptiales (Paulin de Nole), sur le parvis de l’Église, pratique qui restera celle du Moyen Âge, même après que l’Église grégorienne ait mis en place le mariage d’Église devenu sacrement.

C’est dans la confrontation au catharisme que va se préciser la définition de la sacramentalité du mariage, qui va, non pas éliminer la hiérarchie des deux états, mais atténuer l’abrupt de l’abîme qui les sépare. On voit nettement cela chez ce militant de la lutte anti-dualiste, Thomas d’Aquin, premier de trois augustiniens célèbres sur lesquels on se penchera à présent : Thomas d’Aquin, Luther, Calvin.

*

Thomas d’Aquin est célèbre entre autres, et à juste titre, pour avoir réhabilité la nature. Du même coup, il réhabilite d’une certaine façon la sexualité, sans se départir totalement de l’enseignement normatif augustinien concernant sa dimension peccamineuse. Le mariage est cependant naturel, au point que sous cet angle la relation sexuelle, nécessairement, n’est pas péché, puisque le corps a été créé bon. “Les inclinations naturelles dans les choses viennent de Dieu [...]”, dit-il. Il poursuit : “Or chez tous les animaux parfaits, se trouve cette inclination naturelle au commerce charnel ; celui-ci ne peut donc être de soi un mal” (Somme contre les Gentils, CXXVI).

Toutefois, et je cite encore, “[...] la génération [...] est la raison d’être du coït. [...] L’éjaculation de la semence doit donc être ainsi réglée que s’ensuivent et une génération parfaite et l’éducation de l’engendré” (Somme contre les Gentils, III, CXXII).

Par ailleurs, la hiérarchie augustinienne demeure. Je cite toujours : “[...] certains hommes, sans rejeter la continence perpétuelle, ont accordé au mariage une même valeur. C’est l’hérésie de Jovinien [1]. La fausseté de cette erreur apparaît [en ce que] la continence rend l’homme plus apte à élever son âme jusqu’aux choses spirituelles et divines” (ibid., III, CXXXVII). “[...] La jouissance [des plaisirs charnels], et particulièrement des plaisirs sexuels, ramène l’esprit à la chair [...]” (ibid., III, CXXXVI). La hiérarchie demeure, mais se nuance, puisque, le plaisir étant le moteur par lequel Dieu met en oeuvre cette fonction naturelle et voulue de lui — la procréation —, il n’est pas foncièrement mauvais.

À partir de là, la raison de l’octroi du sacrement demeure aussi, mais se précise. Je cite à nouveau : “[...] la génération humaine a des fins multiples : continuité de l’espèce, [...] d’un peuple [...,] de l’Église [...]. Ordonnée au bien de l’Église, elle devra se soumettre au gouvernement ecclésiastique. Or, on donne le nom de sacrements à ce qui est dispensé au peuple par les ministres de l’Église” (ibid., IV, LXXVIII). Je précise : puisque, dit-il par ailleurs, l’Église “se multiplie par une génération spirituelle” et non pas charnelle (ibid., III, CXXXVI).

En résumé, chez l’augustinien Thomas d’Aquin, fidèle au maître, la malignité foncière de la relation sexuelle se nuance de ce qu’elle ne concerne que la nature post peccatum. En soi la nature est bonne et la sexualité en relève tout de même. Concernant la question des sacrements, pour Thomas, l’inscription de la vie matrimoniale dans la sacramentalité relève de ce que l’Église, en dette certes à la nature, n’en relève toutefois pas. Son recrutement n’est pas génétique. Un soupçon de surnaturel gracieux s’insère dans une nature bonne mais déchue. S’infiltreront plus tard dans ce soupçon de réhabilitation de la sexualité les prémices de l’optimisme moderne et contemporain du fait de jésuites dont Pascal stigmatisera l’abandon de l’esprit thomiste.

*

Nuances diverses que Luther (1483-1546), augustinien aussi, n’a donc pas fait siennes. Le Réformateur en revient strictement au maître, Augustin. En raison de la concupiscence qu’elle suppose, pour lui aussi l’union sexuelle relève du péché.

Faisant sienne une lecture augustinienne commune du Psaume 51, v.7 : “dans la faute j’ai été enfanté et, dans le péché, conçu des ardeurs de ma mère”, Luther commente : “[l’acte conjugal] est un péché [2] que rien ne distingue de l’adultère ou de la fornication, si l’on se place du point de vue de la passion sensuelle et de la laideur du plaisir. Pourtant, Dieu, par pure miséricorde, ne l’impute pas aux époux, étant donné qu’il nous est impossible de l’éviter, bien que nous soyons tenus de nous en passer” (Des vœux monastiques).

Augustinisme strict, que n’auraient pas renié même les cathares, si ce n’est quant à l’affirmation selon laquelle le péché en question, induit par l’attrait de l’union sexuelle, est inévitable, quels que soient les vœux.

C’est que Luther, insistant avec Paul sur cette fonction de la Loi qui est de nous convaincre de péché, est particulièrement sensible au fait que l’on n’échappe pas au péché, et à celui-là particulièrement, — sous l’angle de la convoitise, la concupiscence, précisément, ultime commandement. “Celui qui convoite une femme pour la désirer a déjà commis l’adultère avec elle”. Que celui à qui cela n’est jamais arrivé jette la première pierre à Luther, en prenant garde toutefois qu’Augustin, avec Brassens, est derrière.

C’est la raison fondamentale de la rupture des vœux de Luther. À quoi bon s’imposer une pratique, reçue de la tyrannie des hommes, et qui, quelles que soient les mortifications que l’on s’impose pour elle, laisse son adepte retomber de toute façon dans le péché qu’il ne peut vaincre. C’est là pourquoi Luther affirme que fondamentalement on ne peut éviter sous cet angle ce dont on serait pourtant tenu de se passer.

C’est aussi en ce sens qu’il faut comprendre sa fameuse formule, employée à tort et à travers : “pecca fortiter, pèche hardiment..., mais crois plus hardiment encore” : accomplis sans contrainte, et avec joie, ton “devoir conjugal”... Ce qui n’est pas encore le soixante-huitard : “jouissez sans entraves” ! — on demeure certes dans le monde augustinien ! C’est un des lieux centraux de la justification par la foi. Et c’est cela qui lui permet de juger l’obligation du célibat des prêtres comme une tyrannie insupportable. “Je laisse [...] en suspens la question du Pape, des Évêques, des clercs des fondations et des moines qui ne sont pas d’institution divine, écrit-il. Puisqu’ils se sont imposés des fardeaux, ils n’ont qu’à les porter. Je veux parler de la classe des curés que Dieu a instituée ; les curés doivent assurer le gouvernement des paroisses, prêcher, administrer les sacrements, vivre au milieu de leurs paroisses. Il faudrait qu’un Concile chrétien leur concède la liberté de se marier pour éviter les risques et le péché. Car du moment que Dieu ne les a pas liés, nul ne doit ou ne peut les lier quand bien même ce serait un ange venu du ciel, pour ne pas parler du Pape [...]" (À la noblesse chrétienne de la nation allemande). En d’autres termes, il y a une Loi de Dieu, qui permet le mariage, qui même l’ordonne, il est donc illégitime, et même tyrannique de vouloir l’abolir par une loi humaine inverse, fût-elle canonique.

Quant au péché sexuel, on a vu que selon Luther, il n’est pas imputé aux époux, par la seule miséricorde de Dieu, et non pas à cause de sa fonction procréatrice — même si elle n’est pas pour autant séparée de la sexualité, en étant même pour Luther, une fin essentielle. Ici aussi fonctionne la justification par la foi, en rapport avec la volonté des conjoints, exprimée publiquement — pour ceux à qui cela n’est pas interdit par des lois tyranniques — volonté de vivre ensemble dans la fidélité selon la Loi de Dieu. Justification par la foi dont les sacrements — baptême et cène — suffisent donc.

Détail important : la publicité est un aspect important dans la Réforme pour qu’il y ait mariage effectif, cela en lien avec la dimension essentiellement sociale du mariage, qui se fonde sur une Loi divine donnée dès la Création — pas de sacramentalité spécifique aux chrétiens, donc. Où l’on a parlé de Loi ; ce qui nous rapproche des développements de cet autre augustinien que l’on considèrera, Calvin.

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Calvin (1509-1564), augustinien comme Luther, en adopte la radicalité quant au sens du péché : ”J’appelle continence, écrit-il, non pas quand le corps seulement est gardé pur et net de paillardise, mais quand l’âme se maintient en une chasteté sans souillure. Car S. Paul ne défend pas seulement l’impudicité externe, mais aussi la brûlure intérieure du cœur (I Cor. 7:9)” (IRC, IV, xiii, 17).

Comme pour Luther, la justification se reçoit dans la foi, de la seule grâce de Dieu : “[...] non seulement Dieu pardonne [l’intempérance de la chair dans la mariage], mais il [la] couvre du voile du saint mariage à ce que ce qui était vicieux de soi ne soit point imputé” (Comm. Deut., 24, 5).

Et fondamentalement, au cœur de cette approche, est la conscience que le mariage est commandé par Dieu, dès la Création. Dimension sociale donc : ce n’est pas seulement le consentement qui fait le mariage, mais la publicité de ce consentement, d’où en deçà de la dimension sacramentelle certaine (image de l’union du Christ et de l’Église), la disparition de la notion de sacrement quant au mariage (si toutes les images et métaphores employées par le Christ ou la Bible, précise Calvin, étaient des sacrements, le nombre en serait infini - IRC, IV, xix, 34). La Loi de Dieu, donc, donnée dès la Création, contre les lois tyranniques des hommes. Ici Calvin adopte la même polémique que Luther contre le célibat imposé (IRC, IV, xiii,14-17).

Mais chez Calvin — comme chez Luther, mais après lui l’accent tendra à se déplacer là —, la Loi divine fonctionne comme organe de libération : “ce que Dieu permet à une jeune femme de s’éjouir avec son mari est une approbation de la bonté et de la douceur infinie du mariage” (Comm. Deut. 24, 5). Cela ne doit pas nous induire à penser que Calvin modère Augustin plus que de raison. Quant à sa modération de la rigueur augustinienne, Calvin est proche de Thomas d’Aquin, pas plus. Mais cela signifie que la Loi promulgue une liberté à laquelle aucune tyrannie ne saurait contrevenir. Mais rien dans cela qui soit sacrement. Cela augure des développements ultérieurs, déjà en germe chez Luther, et surtout donc chez Calvin, concernant l’inversion de la proposition antécédente. Auparavant le célibat était obligatoire, sauf l’exception de l’incapacité à se contenir. Dorénavant, le mariage sera obligatoire, comme ordre de Dieu, sauf le don exceptionnel de se contenir.

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Trois augustiniens tirant des conséquences différentes de l’œuvre d’Augustin, avec en commun avec lui, le refus de s’enthousiasmer pour la sexualité, grevée du péché comme le reste de l’humain. À travers ce cheminement en zigzag depuis Augustin, qui conduit à octroyer un sacrement comme alternative au célibat dans le cas des augustiniens médiévaux (mais pas d’Augustin lui-même !) et de Thomas d’Aquin ; qui conduit à prononcer une bénédiction visant à libérer de façon paradoxale ce qui reste quand même ce que c’est — un chat est un chat — pour les Réformateurs ; dans les quatre cas, Augustin et ses successeurs, il est question d’une parole en forme de malgré tout, depuis le “malgré le fait que le célibat est préférable si possible”, jusqu’au : “malgré tout Dieu ordonne le mariage”. Trois interprétations d’Augustin, autant de façons de gérer ce qu’il faut bien gérer quand même...

Avec Thomas d’Aquin, est accentué le consensus des conjoints, qui est censé faire le mariage ; ce que les Réformateurs s’efforçaient de corriger vu les abus du genre mariages secrets et morganatiques que cela entraînait (en fait pour eux des non-mariages).

En est issue la prise de conscience que c’est la publicité du geste légal et consensuel qui fait le mariage. Cela accentué avec Calvin et ses développements ultérieurs dans les sociétés qui l’ont reçu, puis dans les autres : c’est en France (entre autres) le mariage républicain. Le développement des relations œcuméniques nous permet aujourd’hui d’assumer indépendamment de nos appartenances ecclésiastiques le fait que cette publicité du geste consensuel et légal est la chose fondamentale qui donne aujourd’hui sens à la bénédiction que nous prononçons sur les couples qui viennent à nous.

La prise de conscience augustinienne (puis freudienne) de ce que la sexualité est grevée de questions comme celles relatives aux phénomènes de domination, d’irresponsabilité masculine, etc. / au péché en termes augustiniens, débouchant sur la nécessité d’assumer le fait qu’ils ne se corrigent que par un contrat rigoureux et public — cela d’autant plus que la sexualité, si elle est distincte de la procréation, n’en est pas séparée ; cette prise de conscience, apparemment floue en notre société, débouche de toute façon sur l'affirmation de la nécessité d’un contrat rigoureux. Le mariage comme contrat entre deux parties sans cela inconciliables : rien de plus autre, de plus étranger qu’un homme et une femme : ceux qui sont mariés le savent : les hommes et les femmes ne sont pas faits pour vivre ensemble. Trop différents ! D’où précisément, entre homme et femme, le mariage ; ce scellement qui ne peut concerner que deux êtres radicalement étrangers, comme le sont un homme et une femme, deux côtés en vis-à-vis d’une même chair scindée, avant de devenir la seule chair dont ils sont issus, n’ignorant pas, dès lors, la fécondité éventuelle, et fondant l’égalité des contractants.

En bon augustinien, Thomas d’Aquin le savait déjà. Il écrit par exemple, après avoir rappelé que le mariage est rendu nécessaire par la fécondité éventuelle et le droit des enfants mis au monde : “L’amitié s’établit en une certaine égalité. [... S’il était] licite à l’homme d’avoir plusieurs femmes, l’amour de la femme pour son mari [...] serait [...] quasi servile. Et l’expérience le prouve : quand les hommes possèdent plusieurs femmes, celles-ci sont quasi des servantes” (Somme contre les Gentils, III, CXXIV). Où l’on a un exemple précis que c’est la loi qui libère d’autant mieux qu’elle est rigoureuse, là où ce que l’on intitule liberté opprime d’autant plus que cela contraint la loi à organiser des souplesses, genre répudiation... Alors certes, on peut s’en accommoder comme d’autres conséquences de la dureté du cœur que dénonce Jésus concernant cette question. Dureté du cœur : c’est bien le constat d’un augustinien que fait ici Thomas d’Aquin en apologète : c’est la conviction relative au péché originel dont participent à plein la polygamie comme l’irresponsabilité, qui conduit à la fois à l’exigence de la monogamie et à celle du mariage (le droit des enfants ou des femmes, contre le péché, en l'occurrence le droit du plus fort).

C’est ce genre de rigueur, fonction de la conscience que même en matière sexuelle, les choses ne sont pas roses, rigueur qui est encore jusqu’à nouvel ordre dans la loi de la République, qui fonde notre liberté de bénir un couple et sa vie sexuelle : publicité d’un contrat égalitaire, passé dans la conscience que ce qui risque éventuellement d’arriver, genre fécondité, est du coup en soi bénédiction.

Nos rites de bénédiction sont issus d’une conscience augustinienne. Cela pour l’Occident. Mais on aurait pu s’arrêter aussi sur le christianisme oriental qui fonctionne de façon équivalente : j’ai évoqué Origène, qui est en arrière-plan d’Augustin, mais aussi des pères cappadociens, piliers de la théologie orthodoxe. Nos rites de bénédiction, issus de cette conscience commune, sont censés dès lors, face à ce tragique de notre condition, avoir pour fonction de couvrir par le mariage, au gré de la parole de Dieu, l’intimité de l’expression sexuelle...



[1] Jovinien était cet adversaire de St Jérôme (IVe-Ve siècle), qui s’attaquait à la supériorité du célibat et avec cela, à la virginité perpétuelle de Marie (avec aussi Helvidius).
[2] Péché dont Marie, pour Luther, est donc exempte — avant comme après l’enfantement —, exemption indispensable — selon un Luther augustinien ici aussi — pour que le Christ naisse sans péché. (Cf. Robert Grimm, Luther et l’expérience sexuelle, L&F 1999, p. 72-74.)


RP,
Pastorale œcuménique, Lusignan, 29.11.2012
Chusclan - St-Emétery, 13.04.1999