<script src="//s1.wordpress.com/wp-content/plugins/snow/snowstorm.js?ver=3" type="text/javascript"></script> Un autre aspect…

vendredi 19 février 2010

Épaisseur de la mémoire (3) : 'L'Effet papillon'




L'Effet papillon (The Butterfly Effect), film américain réalisé par Eric Bress et J. Mackye Gruber et sorti en 2004.

Pendant son enfance, Evan Treborn (Ashton Kutcher) a eu des trous de mémoire pendant lesquels des événements graves se sont produits. Le premier a lieu à l'école primaire, où, la maîtresse demandant aux élèves de dessiner ce qu'ils voulaient faire plus tard, il se représente comme le meurtrier de deux personnes. Conduit chez le psychiatre, Evan se voit proposer d’écrire ce qu’il vit sur des cahiers…




À l'âge adulte, Evan veut comprendre ce qui s'est passé pendant ces trous de mémoire. Mais ses recherches maladroites conduisent au suicide de son amie d'enfance, Kayley Miller (Amy Smart), dont il est demeuré amoureux, elle qui s’avèrera être restée antan auprès de son père après la séparation de ses parents être proche d’Evan.

Relisant ses cahiers d'enfance, il se rend compte que la lecture de ces cahiers lui permet de revenir à l'événement et de le changer ! Mais ces changements ont à chaque fois des impacts imprévus sur ce que lui et ses amis d'enfance sont devenus, et chaque situation débouche sur une autre réalité tragique.

Version cauchemar de « Retour vers le futur » !




Durant le film, on comprend peu à peu ce qui s'est passé pendant ses trous de mémoire.

Première scène traumatique, le père de son amie Kayley (et de Tommy son frère) avait contraint Evan et Kayley à tourner une scène de film à caractère pédophile. Revenant à ce passé, Evan le modifie en prenant vivement à partie, comme enfant, le père effrayé qui cessera de s’en prendre à Kayley, mais accentuera par son comportement à son égard les tendances sadiques de son fils Tommy. Evan qui s’est réveillé formant cette fois un couple heureux avec Kayley, est conduit à tuer Tommy qui le menaçait, n’ayant déjà jamais accepté son idylle avec Kayley. Et Evan se retrouve en prison, en proie à toutes les violences.

Ayant pu obtenir ses cahiers d’enfance, il parvient à retoucher une autre scène traumatique, celle où Tommy brûlait vif son chien. Cette fois, leur ami Lenny a tué Tommy, ce a qui réduit Lenny, jusqu’à l’âge adulte où Evan le retrouve, à l’état de légume… Cela sachant que Lenny n’en était pas à son premier traumatisme : il avait été la cause de la mort d’un bébé, tué par un bâton de dynamite placé dans la boîte à lettres de sa mère par Lenny à l’instigation de Tommy. Déjà lourdement traumatisé, être l’auteur de la mort de Tommy lui porte un coup psychique fatal. Quant à Kayley, elle est, dans cette nouvelle correction du temps, prostituée.

Evan décide alors de corriger à nouveau le passé, en modifiant la scène de l’explosion de la boîte à lettres : prévenir la mère en train de s’en approcher avec son bébé… Et c’est Evan qui se réveillera, plus tard, sans bras et tétraplégique… Kayley et Lenny, eux sont fiancés, et Tommy est actif dans les œuvres de charité. La mère d’Evan qui a beaucoup fumé suite au handicap de son fils, se meurt d’un cancer du poumon.

Il retourne alors au passé pour détruire le bâton de dynamite trouvé chez le père de Kayley, dans les mains de laquelle il explose. Evan se retrouve adulte, interné en psychiatrie, sans ses cahiers… jamais écrits, puisque dans cette nouvelle version du passé le psychiatre ne lui a jamais conseillé de les écrire ! Le psychiatre auquel il les demande explique à l’adulte qu’Evan est devenu que ses cahiers « font partie de la vie de remplacement qu’il a imaginée pour nier la culpabilité d’avoir tué Kayley ».

Ce sont des films-souvenirs de sa mère qui lui fournissent une solution pour tenter de retourner dans le passé…



Ici « l’effet papillon » se poursuit en plusieurs versions. Il existe deux versions principales de la fin du film : une fin « producteur » et une fin « réalisateur ».

Deux fins dont l’une est un peu moins pessimiste que l’autre.

Ainsi, dans la version cinéma, le film se termine après qu’Evan, revenu dans son enfance au moment de sa première rencontre avec Kayley, lui assène quelques phrases dures qui éviteront qu'elle reste chez son père pour lui... Après cela, on retrouve les deux personnages adultes se croisant dans une rue au milieu de la foule et, selon la version — il y en a trois —, soit ils se parlent, soit ils s'évitent sans vraiment se reconnaître (seule perce, peut-être, une intuition, comme celle d’une possible séduction), soit Evan suit Kayley.

Ici prime l’idée que quel que soit notre passé et l’épaisseur de notre mémoire, il s’agit de vivre avec : c’est bien cette épaisseur-là qui est le substrat de notre être. Et tant qu’à faire, autant le vivre de façon apaisée… Il n’y en aura au fond pas d’autre.

Mais une toute autre fin est également disponible. Ici, Evan décide de revenir dans le ventre de sa mère, et enroule le cordon ombilical autour de son cou, se suicidant afin de ne pas exister. Cette fin alternative, aussi appelée "Director's Cut", a ensuite été diffusée via l'édition DVD Collector.

Voie sans issue, ou dont l’issue est de se rendre à l’avis que « le plus heureux est celui qui n'a pas encore été et qui n'a pas vu l'œuvre mauvaise qui se fait sous le soleil » (Ecclésiaste 4, 3)… une voie où pèse de tout son poids l’idée de l’inconvénient d’être né.

Dans la version "Director's Cut", il y a, en plus de la fin à l'hôpital, une scène ajoutée de 3 minutes où Evan et sa mère vont consulter une voyante. Cette dernière est horrifiée à l'idée de découvrir que Evan « n'a pas d’aura, pas d’âme » et qu’« il ne devrait pas être ici » (les paroles de la voyante sont d'ailleurs retrouvées dans la fin alternative à l'hôpital). De plus, on peut remarquer que dans la scène de la voyante, la mère d'Evan lui explique qu'elle a eu deux fausses couches avant lui, et dans la scène finale, on l'entend dire qu'elle en a eu trois. Cela sous-entend qu'Evan n'est pas le premier à qui cette histoire est arrivée.

Au final, on dispose bel et bien de 4 (3 + 1) fins différentes, chacune apportant au film un impact émotionnel totalement différent.

Bande annonce :



(Version "Director's Cut" (en français) : ici, en entier. Version cinéma en 6 vidéos (en français) : ici, partie 1. Et suite, parties 2-6 en lien.) Cf. aussi ici.



*


La clef est peut-être donnée par le psychiatre d’Evan : une série de passés imaginaires inventés quand un seul s’est avéré dans le concret, celui où Kayley est morte et où Evan est en psychiatrie, comme son père y avait été interné pour les mêmes raisons…

Les deux (ou quatre) versions seraient alors autant d’élaborations de son imagination…

Mais dans lequel des possibles vécus comme réels par Evan ses souvenirs sont les moins réels ? Chacun de ses passés est aussi réel que les autres pour son propre vécu, dans chacun des possibles qu’il a parcourus…




« On ne se souvient pas de ce qui est ancien ;
et ce qui arrivera dans la suite ne laissera pas de souvenir chez ceux qui vivront plus tard. »
Ecclésiaste 1, 11

« Si tu gardais le souvenir des iniquités, Éternel,
Seigneur, qui pourrait subsister ? »
Psaumes 130, 3

vendredi 12 février 2010

Épaisseur de la mémoire (2) : '2010'




2010 : L'Année du premier contact (2010), film américain réalisé par Peter Hyams, sorti en 1984. Il est l'adaptation de 2010 : Odyssée deux publié en 1982, et la suite de 2001 : L'Odyssée de l'espace, sorti en 1968 et réalisé par Stanley Kubrick.

Américains et Soviétiques cherchent à savoir ce qu'est devenu HAL 9000, l'ordinateur "devenu fou" dans 2001 Odyssée de l'espace, resté dans le vaisseau Discovery en dérive dans la proximité de Jupiter. Dans un monde où la guerre froide est toujours d'actualité, le directeur de la mission précédente, l'ingénieur qui a conçu le vaisseau spatial Discovery et le créateur de l'ordinateur, partent avec une équipe soviétique à bord du vaisseau spatial Leonov. Alors que sur Terre les tensions sont au maximum et que la guerre américano-soviétique est sur le point d'éclater, les scientifiques des deux camps vont devoir s'unir pour comprendre l'origine de la folie de HAL et survivre.
(Cf. http://fr.wikipedia.org/wiki/2010_:_Odyssée_deux ;
http://fr.wikipedia.org/wiki/2010_(film))


Publié à l’écrit en 1982, et sorti comme film en 1984, 2010 nous propulse aujourd’hui dans un univers parallèle, dans un autre possible : non seulement celui où, sous la guidance des concepteurs du « monolithe » mystérieux de 2001, va naître un second soleil dans notre système à partir de Jupiter, mais celui où malgré cela, et jusqu'alors, la guerre froide s’est prolongée, où le Mur de Berlin n’est pas tombé en 1989.

Le possible dans lequel nous sommes aujourd'hui en 2010 est celui où Jupiter n’a pas éclos en deuxième soleil ! Notre réel est autre.

Le possible dans lequel le Mur de Berlin de ne s’est pas effondré ne s’est pas avéré non plus. Est advenu un possible tout aussi inconcevable pour Arthur C. Clarke et Peter Hyams, que l’est pour nous celui où Jupiter éclorait en soleil : ce possible inconcevable en 1982-1984, c'est l’effondrement de l’Union soviétique en 1989 !

L'an 2010 du film est en un monde parallèle qui n’est pas advenu. Et pour nous qui habitons le possible advenu, le nôtre, nous évoluons dans une mémoire collective bâtie sur un autre réel que celui que connaissent les personnages de 2010. Un autre 2010 est le nôtre…

* * *

« Dieu connaît les infinis qui ne sont, ne seront et ne furent, et qui néanmoins sont en puissance de la créature. Il connaît aussi les infinis qui sont en sa puissance et qui ne sont, ni ne seront ni n'ont été » (Thomas d’Aquin, Somme contre les Gentils, livre I, ch. 69).

* * *

La mémoire reçue comme histoire, collective, relève d'une lecture des événements advenus, de possibles réalisés comme épaisseur programmatique — d’un ordre similaire au récit de notre mémoire individuelle, advenant elle aussi aujourd’hui comme récit programmatique.

Thématique qui a retenu Philip K. Dick, avec ses androïdes à mémoire implantée dans Blade Runner, ou avec l’hypothèse d’une implantation psychique artificielle de souvenirs dans Total Recall.

Total Recall, film américain de Paul Verhoeven, sorti en 1990, adapté de la nouvelle We can Remember it for You Wholesale de Philip K. Dick.



Doug Quaid, habitant un futur (an 2048) où les efforts de colonisation de Mars auraient porté leurs fruits, a une vie tout ce qu'il y a de plus tranquille : il a un travail, des amis et une femme. Tout pourrait aller pour le mieux... mais Doug Quaid rêve très fréquemment de Mars et d'une femme qu'il connaîtrait là-bas alors même qu'il n'est jamais allé sur cette planète... Ce rêve récurrent le pousse un jour à aller voir une société appelée Rekall malgré les recommandations de sa femme et de son ami Harry.

La société Rekall vend des souvenirs qu'elle implante dans la mémoire de ses clients, prétendus aussi réels que le plus réel des souvenirs. Doug Quaid se laisse tenter par l'aventure et accepte qu'on lui implante des souvenirs d'un voyage sur Mars.

L'employé de Rekall lui déconseille dans un premier temps le voyage sur Mars, mais cède devant l'insistance de Quaid. Il lui propose alors de vivre des aventures d'un genre différent des simples vacances initialement désirées par Quaid. Ces aventures ont pour nom croisière-égo et consistent en souvenirs factices d'une semaine (ou plus) passée dans la peau de la personnalité désirée. Le choix de Quaid se porte vite vers l'agent secret.

L'employé lui dit alors dans les grandes lignes que cette expérience en vaut vraiment le coup, qu'il y aura un très grand nombre d'ennemis qui lui en voudront à mort, qu'il y aura une femme qui finalement sera à ses côtés, qu'il devra découvrir un grand secret et que, à la fin, lui (le gentil) tuera tous les méchants et que tout finira d'une agréable manière.
Doug accepte alors de se faire implanter cette vie d'agent secret...

L'implant se fait, mais il semble y avoir une complication et Doug Quaid est renvoyé (inconscient et incapable de se rappeler son passage chez Rekall) chez lui... où de nombreuses surprises l'attendent.

En se réveillant, Doug est attaqué par Harry et un groupe d'hommes. Doug les tue tous (avec une facilité désarmante) et rentre chez lui pour en parler à sa femme. Celle-ci l'attaque bientôt, sans autre explication. Quaid arrive à la maîtriser et elle lui avoue qu'elle fait partie de l'Agence et qu'il n'est pas Doug Quaid, que sa mémoire a été effacée et qu'on lui a fait d'autres implants.

Doug commence alors à fuir, échappant de peu à ses poursuivants et récupère au bout d'un moment une mallette qui lui aurait autrefois appartenu. La mallette révèle un écran où il se voit lui-même (enfin physiquement parce que la personne qui lui parle dit s'appeler Hauser) lui expliquant qu'il doit se rendre sur Mars afin d'aider la résistance martienne contre Cohaagen, l'administrateur de la colonie fédérale de Mars (incluant les mines martiennes — dont personne ne connaît l'existence sur Terre). Intrigué, Doug suit les conseils de son alter ego et arrive sur Mars...

Là-bas, il doit commencer sa mission... et découvrir Mars. Mais qui est-il vraiment ?
Douglas Quaid ? Hauser, le génial espion ? Les deux ? Aucun ? S'agit-il de l'implant de mémoire ? Ou est-ce la réalité ? Il n'est pas facile de trancher. Des indices semblent donnés aussi bien pour accréditer l'une ou l'autre des réalités, des deux mémoires...


Alternance de possibles collectifs, de mémoires collectives alternatives à nouveau, et à nouveau selon Philip K. Dick, dans son roman Le Maître du Haut Château (titre original : The Man in the High Castle).




En 1947, les Alliés capitulent devant les forces de l'Axe (Allemagne nazie, Japon impérialiste, Italie fasciste). Les États-Unis sont divisés en trois :

- Une zone orientale dont il est question dans le roman seulement sous forme de rumeurs de camps de concentration ;
- Une zone Pacifique sous domination japonaise ;
- La zone centrale qui forme un pays vassalisé et exsangue.

Ce sont dans les deux zones centrale et occidentale que se déroulent les différentes actions de l'intrigue. On suit à San Francisco plusieurs personnages :

Au cœur du livre, un roman : La Sauterelle pèse lourd. Sa mention revient de nombreuses fois au cours de la narration. Son titre provient d'une citation de l'Ecclésiaste (12:5).

La Sauterelle est un roman dans le roman, une uchronie dans l'uchronie : son auteur, Hawthorne Abendsen, a écrit cette histoire où les Alliés sont vainqueurs de l'Axe. Les héros japonais et allemands s'intéressent de près à ce livre, et les nazis veulent en éliminer l'auteur. Philip K. Dick ne nous livre pas tous les détails de ce roman. Mais le monde qui y est décrit n'est pas tout à fait semblable au nôtre. La Sauterelle parle bien du président Roosevelt (assassiné dans le monde du Maître du haut château) et de la bataille de Stalingrad. Cependant, il est aussi évoqué une domination anglo-saxonne sur la Russie et même une possible guerre entre le Royaume-Uni et les États-Unis.

Dans le roman, le livre La Sauterelle est interdit dans toute la partie sous domination nazie.

Si l’uchronie écrite par Philip K. Dick change le cours de l'histoire, l'auteur part de l'histoire réelle dont les éléments se retrouvent dans ce monde changé :

C'est la mort précoce du président Roosevelt qui constitue le point de changement pour Philip K. Dick.

Le régime nazi se perpétue dans les territoires conquis : génocide sur la Côte Est, et rumeur de conquête et de nettoyage ethnique en Afrique.

Dick ne peut imaginer une Seconde Guerre mondiale qui ne se terminerait pas en Guerre froide. Les relations entre les alliés allemands et japonais sont loin d'être cordiales dans le roman.

Les habitants des États-Unis se relèvent lentement de la défaite par l'innovation artisanale, par la vente de leur patrimoine à des vainqueurs qui l'apprécient. Ils commencent à prendre leur revanche comme le montre le personnage Frank dans sa relation avec les Japonais, mais sont décrits comme gardant un fort complexe d'infériorité devant la culture de leurs vainqueurs.

Les Etats-Unis n'ont pas eu les moyens de développer leur aviation à réaction. L'ingénieur allemand Werner von Braun qui va inventer pour l'Allemagne des fusées pour les vols intercontinentaux : la Lune est conquise peu après la fin de la guerre, les premières missions vers Mars commencent dans la décennie qui suit, ce que Dick impute dans le livre au goût pour l'abstraction de la culture allemande, « La race, la colonisation spatiale, l'espace vital : ils ne raisonnent que comme ça ».

(Dans la réalité, c'est bien von Braun qui a développé des fusées-missiles V2 pour Hitler avant d'être récupéré par les États-Unis d'Amérique et de participer aux projets de fusées spatiales.)

Dans un roman où le monde est clairement sous la domination de l'Axe, les personnages du Maître du haut château découvrent par le roman La sauterelle, via le Yi King, que les Alliés ont vraiment gagné la guerre, affirmant qu’en fait : "l'Allemagne et le Japon ont perdu la guerre" !

On peut y voir une nouvelle mise en abyme où, sans se l'avouer clairement, les personnages doivent admettre qu'ils vivent dans une fiction. Cependant, le livre La sauterelle ne décrit pas tout à fait notre réalité — renvoyant à notre propre questionnement, quelle est notre réalité ? Car nous aussi, comme les personnages du roman, nous lisons un livre qui nous décrit un autre monde en nous disant "c'est la réalité". À travers ces jeux de miroirs, le roman de Philip K. Dick pose à nouveau la question de la définition de la réalité, de sa frontière avec la fiction, de notre existence et de son incertitude.


Au jour où tremblent les gardiens de la maison,
où se courbent les hommes vigoureux,
où s'arrêtent celles qui meulent, trop peu nombreuses,
où perdent leur éclat celles qui regardent par la fenêtre,
quand les battants se ferment sur la rue,
tandis que tombe la voix de la meule,
quand on se lève au chant de l'oiseau
et que les vocalises s'éteignent ;
on a peur de ce qui est élevé,
on a des frayeurs en chemin,
tandis que l'amandier est en fleur,
que la sauterelle pèse lourd
et que le fruit du câprier éclate ;
alors que l'homme s'en va vers sa maison d'éternité,
et que déjà les pleureuses rôdent dans la rue ;
— avant que ne se détache le fil d'argent
et que la coupe d'or ne se brise,
que la jarre ne se casse à la fontaine
et qu'à la citerne la poulie ne se brise,
— avant que la poussière ne retourne à la terre, selon ce qu'elle était,
et que le souffle ne retourne à Dieu qui l'avait donné.
Vanité des vanités, dit l'Ecclésiaste,
tout est vanité.
(Ecclésiaste 12, 3-8)




lundi 1 février 2010

Épaisseur de la mémoire — Blade Runner et Rachel




Blade Runner — ou Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (Do Androids Dream of Electric Sheep?), roman de science-fiction écrit par Philip K. Dick en 1966 et publié deux ans plus tard aux USA.

Adaptation cinématographique par Ridley Scott en 1982 avec le film Blade Runner.



... Dans les dernières années du 20ème siècle, ont été conçus les « replicants », des androïdes prévus pour durer quatre ans, capables de travailler et d’assister les êtres humains, dont rien ne peut les distinguer.

Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? ou : les souvenirs comme implants mémoriels ? — question qui se pose à Rachel, une « replicant » qui pensait être humaine…



« La vérité que Rachel commence à entrevoir sur son compte est si intolérable qu'elle s'empresse de démentir Deckard en lui opposant une photo de famille qui la montre petite fille au côté de sa mère. Deckard, qui a lu son dossier (preuve qu'elle est une "replicant"), lui raconte un souvenir lié à un épisode de son enfance qu'elle est censée avoir vécu avec un ancien ami. A l'évocation de cette réminiscence enfouie au cœur de sa mémoire, Rachel est émue jusqu'aux larmes. Deckard, alors, s'empresse d'abattre ses dernières résistances en lui affirmant que ce ne sont pas ses propres souvenirs, contrairement à ce qu'elle croit, que ce sont sans doute ceux de la nièce de Tyrel qu'on lui aurait implantés en guise de mémoire artificielle. [...] Découvrir qu'on n'a pas eu d'enfance, qu'on n'a jamais été enfant, qu'on n'a jamais eu de mère, qu'on est une machine à l'effigie humaine qui n'a tout au plus que quatre ans d'existence »... (In "Lumineux regrets")



Détail d’un souvenir d’enfance qu’elle croyait intime : souvenir d’ « une araignée dans un buisson devant la fenêtre. Corps orange, pattes vertes. Tissant sa toile. Et un jour l’araignée a pondu un gros œuf. Et l’œuf a éclos », raconte Deckard. Et Rachel enchaîne : « l’œuf a éclos. Et des centaines de bébés araignées sont apparus. Ils l'ont mangée »...

Souvenir implanté… Selon la durée d’existence des « replicants » Rachel a entre un an et quatre ans, avec une épaisseur mémorielle plus profonde, jusqu’en ses souvenirs d’enfance, jusqu’en sa connaissance de la musique via ses souvenirs d’apprentissage du piano… Élément d’une carte mémoire…



Mais au fond…

Qu’en est-il de Deckard lui-même ?

Si dans le roman de Philip K. Dick, Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, Rick Deckard est clairement identifié comme un humain, le film est beaucoup plus ambigu... La nature de Deckard dépend de la version qui est visionnée.




« Deckard est-il humain ? Le montage de (la version du film de) 1992 réintègre une scène où apparaît une licorne, laissant voir un rêve de Deckard et quelques plans montrant la fascination qu’il partage avec les replicants pour les photos. La licorne en papier plié laissée par Gaff, le policier qui l’arrête au début du film, devant l’appartement suggère que le policier connaît les rêves de Deckard, tout comme Deckard connaît le secret de Rachel, un souvenir d’araignée qu’elle croyait secret mais dont il lui parle. [Cela suggèrerait que] Rick est lui aussi un replicant [?] » (http://cercles.com/n18/tron.pdf)

(Musique de Vangelis :)



... Qu’en est-il de notre propre épaisseur mémorielle, du substrat mémoriel de notre aujourd’hui, seule réalité présente ?

... « Aussi longtemps qu’on peut dire "aujourd’hui" »...
(Épître aux Hébreux, ch. 3, v. 13).







vendredi 29 janvier 2010

Pensant à Haïti...



Eléments de mémoire d'une histoire partagée avec la France...

Vers 1790, Saint-Domingue était devenue la colonie française la plus riche de toute l'Amérique grâce aux profits immenses de l'industrie sucrière et de celle de l’indigo générés par le travail des esclaves. Des dizaines de milliers d'Africains avaient été déportés comme esclaves pour faire fonctionner ces industries. Leur sort était juridiquement encadré par le code noir, mais, dans les faits, ils subissaient des traitements souvent pires encore que ceux du redoutable code.

En 1791, un des soulèvements des esclaves particulièrement efficace entraîne de vifs débats à la nouvelle Assemblée législative de Paris.

Pour en faire appliquer les décisions, de nouveaux commissaires civils, dont Léger-Félicité Sonthonax et Étienne Polverel, sont envoyés à Saint-Domingue, appuyés de quatre mille volontaires de la garde nationale.

Ceux-ci débarquent au Cap le 18 septembre 1792, à la veille de la proclamation de la République française. Sonthonax annonce à son arrivée qu’il entendait préserver l’esclavage. Mais c'est lui qui avait écrit un an plus tôt : « Les terres de Saint-Domingue doivent appartenir aux noirs. Ils les ont acquises à la sueur de leur front » et il ne reçoit que défiance de la part des colons !

De leur côté, l’Angleterre et l’Espagne, qui avaient déclaré la guerre à la France, attaquent Cap-Français, par la mer et par les terres depuis la partie orientale de l'île, possession espagnole. À l'été 1793, de nombreux ports et la plus grande partie du pays étaient occupés.

À la recherche d'alliés, Sonthonax proclame de son propre chef l'abolition de l'esclavage le 29 août 1793 dans le nord de l'île. Un mois plus tard, Polvérel fait de même dans le reste du pays. Afin de faire avaliser cette décision, les commissaires civils choisissent trois députés - Belley, Mills et Dufay - qu'ils envoyent à Paris. Devant le rapport de ces députés, la Convention vote, dans l'enthousiasme, le 4 février 1794, l’abolition de l'esclavage dans toutes les colonies.


Un affranchi, Toussaint Bréda (du nom de la plantation au Haut-du-Cap où il naquit en 1743), dit Toussaint Louverture - devenu aide-de-camp d'un des tenants de la révolte de 1791, Georges Biassou, qui se rallie aux Espagnols de l'Est de l'île en 1793 afin de combattre les colons - remporte plusieurs victoires audacieuses qui lui valent ce surnom de L'Ouverture.

L'abolition de l'esclavage par les commissaires civils le conduit à rallier la République française en mai 1794. En quelques mois, il refoule les Espagnols à la frontière orientale de l'île et bat les troupes de ses anciens chefs qui leur sont restés fidèles. En 1795, il libère l'intérieur des terres. La Convention l'élève au grade de général en juillet. En mars 1796, le gouverneur Laveaux, qu'il a délivré d'une révolte au Cap, le nomme lieutenant-général de Saint-Domingue.

À mesure de ses victoires, Toussaint confirme l'émancipation des esclaves. Grâce aux renforts arrivés de métropole en mai 1796, il reprend la lutte contre les Anglais qui tiennent de nombreux ports. Lassés d'un combat sans espoir, ceux-ci finissent par négocier directement avec lui et abandonnent Saint-Domingue le 31 août 1798.

Après avoir envahi en un mois la partie espagnole de Saint-Domingue (janvier 1801), il établit son autorité sur toute l'île.

*

Napoléon Bonaparte, qui signe avec l'Angleterre les préliminaires de la paix d'Amiens le 18 octobre 1801, charge une expédition militaire de plusieurs escadres réunissant au total trente et un mille hommes à bord de quatre-vingt-six vaisseaux, menée par son beau-frère le général Leclerc, de reprendre le contrôle de l'île.

Toussaint arrête une stratégie de défense de marronnage, devant l'arrivée des troupes de Napoléon, en février 1802, pratiquant une guerre d'usure. Mais les troupes napoléoniennes tiennent bientôt toute la côte.

Les généraux de Toussaint Louverture, dont Henri Christophe et Jean-Jacques Dessalines se rendent après d'âpres combats si bien que Toussaint Louverture lui-même accepte sa reddition en mai 1802. Il est autorisé à se retirer sur l'une de ses plantations, à proximité du bourg d'Ennery, dans l'ouest de l'île, non loin de la côte. Le 7 juin 1802 Toussaint Louverture est arrêté malgré sa reddition. Il est déporté en France, il est interné au fort de Joux, dans le Jura, où il mourra des rigueurs du climat et de malnutrition le 7 avril 1803.

Toussaint Louverture
"Quand Toussaint-Louverture vint, ce fut pour prendre à la lettre la déclaration des droits de l’homme, ce fut pour montrer qu’il n’y a pas de race paria ; qu’il n’y a pas de pays marginal ; qu’il n’y a pas de peuple d’exception. Ce fut pour incarner et particulariser un principe ; autant dire pour le vivifier. Le combat de Toussaint-Louverture fut ce combat pour la transformation du droit formel en droit réel, le combat pour la reconnaissance de l’homme et c’est pourquoi il s’inscrit et inscrit la révolte des esclaves noirs de Saint-Domingue dans l’histoire de la civilisation universelle. S’il y a dans le personnage un côté négatif — difficilement évitable d’ailleurs eu égard à la situation — c’est en même temps là qu’il réside : de s’être davantage attaché à déduire l’existence de son peuple d’un universel abstrait qu’à saisir la singularité de son peuple pour la promouvoir à l’universalité." Aimé Césaire, Toussaint Louverture. La Révolution française et le problème colonial, éd. Présence africaine, pp. 344-345.
*

Toussaint Louverture neutralisé, Leclerc décide le désarmement de la population et le met en œuvre à grand renfort d'exécutions sommaires ; alors plusieurs se détachent peu à peu de l'Expédition de Saint-Domingue et rejoignent les insurgés, prenant conscience que l'Expédition de Saint-Domingue n'avait d'autre but plus important que celui de rétablir l'esclavage à Saint-Domingue.

C'est en apprenant le rétablissement de l'esclavage à la Guadeloupe qu'Alexandre Pétion donne le signal de la révolte, le 13 octobre 1802. À la tête de cinq cent cinquante hommes il marche contre le principal poste français du Haut-du-Cap, le cerne, le fait désarmer et sauve quatorze canonniers que les siens voulaient égorger : l'armée des « indépendants » est alors formée. Les généraux Geffrard, Clervaux et Christophe, viennent se joindre à Pétion qui accepte de céder au dernier le commandement de l'insurrection.

Dessalines rejoint alors de nouveau les révoltés, dirigés par Pétion, en octobre 1802. Au congrès de l'Arcahaye (15-18 mai 1803), naît le premier drapeau haïtien, bicolore bleu et rouge, inspiré du drapeau français. Le 19 novembre 1803, à la tête de l'armée des indigènes, avec à ses côtés Henri Christophe, il impose à Rochambeau - le cruel successeur de Leclerc (mort de la fièvre jaune en novembre 1802) qui utilisait des chiens féroces achetés à Cuba contre les insurgés, entraînés à chasser et manger les noirs - la capitulation du Cap après la défaite des armées françaises, la veille, à la bataille de Vertières. Rochambeau n'a alors d'autre choix que d'ordonner l'évacuation de l'île.

*

Après le départ des Français, Saint-Domingue reçoit son nom indien d'Haïti (Ayiti). Dessalines proclame la République le 1er janvier 1804 aux Gonaïves.

La première république libre d'anciens esclaves vient de naître.

Dix ans plus tard, en 1814, le président Pétion va initier des négociations pour la reconnaissance d'Haïti. Elles durent jusqu'en 1824. Le 11 juillet 1825, le roi de France Charles X promulgue une ordonnance qui reconnaît l'indépendance du pays contre une indemnité de 150 millions de francs-or (la somme sera ramenée en 1838 à 90 millions de francs).




jeudi 28 janvier 2010

Thomas d'Aquin et les Protestants



La perception protestante de Thomas d'Aquin est en général plutôt ambivalente. Les plus férus d'histoire n'ignorent pas qu'avant d'être décrétée clef de voûte théologique de l'édifice catholique romain du XIXe siècle, époque où le Vatican ne brillait pas par son œcuménisme, la pensée de Thomas d'Aquin avait été mise à contribution dès le XVIe siècle contre la Réforme. Le cardinal dominicain Cajétan opposait alors sa philosophie thomiste à Martin Luther.

Mais on sait aussi chez les protestants qu'avant même la Réforme du XVIe siècle, Thomas d'Aquin, comme dominicain, participe à un Ordre qui combat des dissidences médiévales à l'origine de à la pré-Réforme. Si on n'ignore pas que ce combat est à vocation d'abord intellectuelle, on reste troublé par la participation de Thomas et des dominicains à ce combat dont les armes ont souvent été d'une toute autre nature, à savoir militaire et policière.

À ce point d'ailleurs, la responsabilité de plusieurs dominicains célèbres, du Moyen-Âge à l'ère moderne, n'est pas négligeable. Ainsi la légende sombre selon laquelle Dominique aurait fondé l'Inquisition a été, hélas, initiée par des dominicains ! Déjà l'Inquisiteur Bernard Gui, aux XIIIe-XIVe siècles, la répandait fièrement !

Voilà qui n'a pas aidé à avoir une perception positive et des premiers dominicains et de Thomas d'Aquin, qui en fut un représentant éminent.

Le retour au contexte, ici comme ailleurs, est indispensable pour développer une autre compréhension des choses. Le contexte en l'occurrence est celui de la réforme grégorienne qui, initiée au XIe siècle par le pape Grégoire VII, atteint son point culminant au XIIIe siècle. La réforme grégorienne, par laquelle la papauté acquiert la plénitude de son pouvoir temporel, y compris militaire et policier, est d'abord une utopie qui avait de quoi séduire : il s'agissait d'opposer une espérance de pureté portée par l'Église et ses dirigeants – et en tête l'évêque de Rome –, à la corruption des pouvoirs princiers et impériaux, et à la violence qui en ressortissait.

Avec la réforme grégorienne, cette utopie parvient au pouvoir, et comme toute utopie, elle est dès lors confrontée au réel... et bascule dans la violence. Et comme utopie, elle bascule dans une violence que l'on peut dire pré-totalitaire, pourchassant impitoyablement hérétiques et dissidents.

L'échec dès lors inéluctable n'abat pas pour autant les espérances soulevées. Ce sont ces espérances qui semblent porter Dominique comme Thomas. Pour eux le combat doit se mener par le verbe, ce qui donne à mes yeux à leur œuvre une coloration tragique et explique les audaces qu'ils initient – dont celles de Thomas ne sont pas des moindres. Pour donner une comparaison qui vaut ce qu'elle vaut, je vois volontiers chez Dominique et Thomas des personnages du type de ce que sera Gorbatchev face à une autre utopie : ne pas vouloir abandonner les espérances qui ont été soulevées, mais vouloir mener le combat d'une toute autre façon, peut-être désespérée. Mais un combat chrétien peut-il être autre chose que désespéré, à vue humaine ?

Bref, pour Thomas, ce qui est essentiel pour que ce combat puisse être mené correctement, c'est de le doter des armes intellectuelles qui lui font alors totalement défaut – défaut dont le basculement dans la violence est le signe catastrophique.

* * *

I) Quand Thomas naît – aux alentours de 1225 au château de Roccasecca, dans le Royaume des Deux-Siciles au sein de ce qu'on appelle une « grande famille » d'Italie, partisane du parti pontifical, les Guelfes –, Dominique, confrontant les cathares, a fondé l'ordre des Prêcheurs depuis dix ans.

De 1230/1231 à 1239 (entre 5 et 10 ans), Thomas est oblat à l’abbaye bénédictine du Mont-Cassin. On sait que sa famille vise à en faire l'abbé du Mont-Cassin, et regardera d'un mauvais œil sa vocation dominicaine – juste après la mort de son père. Il a alors 20 ans environ, l'ordre dominicain a environ 30 ans – on est en avril 1244, soit un mois après le bûcher de Montségur.

Aspects évoquant les cathares qu'il me semble utile de souligner pour la raison qu'il n'est pas insignifiant de rejoindre un Ordre alors relativement récent, les dominicains, l'Ordre des Prêcheurs, fondé pour s'opposer par une autre prédication à la prédication cathare... Puisque 30 ans avant, Dominique fondait son ordre à la fois sur le modèle urbain et humble des prédicateurs cathares, et pour leur opposer une autre vision du message évangélique.

Cet aspect des choses me semble faire souvent défaut lorsqu'on évoque Thomas, pourtant explicite à plusieurs reprises, comme dans la Somme contre les Gentils, où il affirme vouloir lutter par les armes de l'argumentaire contre les « manichéens », à l'appui du Nouveau Testament ; tandis qu'il entend argumenter à partir de la Bible hébraïque, l'Ancien Testament, concernant les juifs, et à partir de la nature concernant les musulmans. Tout cela conformément à sa méthode : de cognita ad incognita – des choses connues aux choses inconnues... Il part donc invariablement de ce qu'il se reconnait de commun avec l'interlocuteur, en l'occurrence le Nouveau Testament pour les cathares.

Car il n'est pas mystérieux que le terme de « manichéens » désigne, dans la polémique catholique d'alors, les « cathares » – un souci qui, selon l'iconographie, préoccupe Thomas jusqu'à la table du roi Louis IX, iconographie qui nous l'y montre distrait au point de s'écrier hors de propos : « j'ai trouvé l'argumentation contre les manichéens », signe qu'il y travaille et s'y absorbe.

Quoi de plus normal pour un dominicain du milieu du XIIIe siècle !

Or il y a là de quoi expliquer cette bizarrerie apparente de Thomas, si on est attentif : pourquoi diable aller se fourrer de la sorte dans cette galère qu'était l'aristotélisme arabe ? – ce qui lui vaudra tout de même une condamnation post-mortem en bonne et due forme en 1277, avant sa réhabilitation et sa canonisation en 1323.

Eh bien, il se trouve que l'aristotélisme arabe, judéo-musulman, avec ces figures tutélaires que sont Maïmonide et Averroès, et que Thomas d'Aquin aborde avec respect, parlant de Rabbi Moïse pour l'un et du Commentateur (avec un grand « C », Commentateur en l'occurrence d'Aristote) pour l'autre ; il se trouve que cet aristotélisme arabe offre un argumentaire en faveur d'une théologie de la nature qui fait défaut aux philosophies classiques du monde latin, essentiellement augustiniennes. Ce défaut en matière de théologie de la nature et de sa Création divine a montré toute sa réalité dans l'échec de la prédication anti-cathare jusqu'alors.

Dominique déjà constatait l'échec de la prédication cistercienne, d'où sa vocation. Thomas, lui emboîtant le pas, ainsi qu'à son maître dominicain en théologie, Albert le Grand, va mettre en place l'argumentaire intellectuel, qui en fait jusqu'à aujourd'hui le théologien de la mise en valeur de la Création, de la bonté de la Création.

C'est bien le point qui est en question dans le catharisme et devant lequel échoue la prédication d'alors... cela jusqu'à la théologie de la nature de Thomas d'Aquin.

* * *

II) Aussi, si au plan de l'ecclésiologie alternative, la Réforme peut être considérée comme héritière des dissidences médiévales, au plan du statut de la Création, elle hérite incontestablement de ce qu'il faut bien appeler la réforme philosophique de Thomas d'Aquin. Et cela sous plusieurs angles.

On sait qu'après Thomas d'Aquin, plus rien ne sera jamais comme avant en chrétienté en matière de prise en compte de la nature.

Deux courants vont se mettre en place : le courant directement héritier de Thomas, disons thomiste, et un courant dit « néo-augustinien », qui voulant être plus fidèle que Thomas à Augustin, n'en développe pas moins un augustinisme post-thomasien – que l'on pense, notamment, à Duns Scot ou à Guillaume d'Occam : on est bien dans un post-aristotélisme chrétien, et donc dans un après Thomas d'Aquin.

Il y a dorénavant deux façons de recevoir ce qui est une nouvelle théologie de la Création pensée selon le cadre aristotélicien :
– dans une sorte de continuité de la nature et de la grâce selon la formule de Thomas : gratia non tollit naturam sed perficit – la grâce n'abolit pas la nature mais la perfectionne ;
– ou, pour l'autre courant, dans une bi-polarité : empirisme d'un côté, foi de l'autre. Propos tout néo-augustinien concernant la foi, mais héritier d'Aristote et donc de la réforme de Thomas d'Aquin de l'autre : nihil est in intellect quod non prius fuerit in sensu – il n'est rien dans intellect qui n'ait d'abord été reçu par les sens : formule même de l'empirisme... et qui est due à Thomas d'Aquin.

Or il est connu, trop connu – ça en est caricaturé – que Luther s'inscrit dans l'école empiriste concernant la connaissance et la raison, bien distincte des choses de la foi en la Révélation du Christ. Luther est donc héritier, ce n'est pas un mystère, du courant néo-augustinien.

La chose est vraie aussi de Calvin, mais appelle chez lui à être nettement nuancée : certes ce qui est reçu par la foi ne saurait trouver un fondement dans les données des sens (ce qui serait évidemment insupportablement concordiste), mais cela dit, pour Calvin, il y a une véritable continuité entre les deux domaines, la foi nous permettant de retrouver ce que nous enseigne mystérieusement ce qu'il appelle le livre de la nature.

On voit qu'on n'est pas loin de ce qu'enseignait Thomas d'Aquin. C'est sans doute pourquoi l'argumentaire du thomiste Cajétan contre la Réforme luthérienne n'a pas été mis en œuvre contre la tradition réformée calviniste, qui développera une apologétique rejoignant l'idée de théologie naturelle.

C'est que, de toute façon, qui dit justification par la foi au Christ, dit Incarnation – venue du Fils de Dieu jusqu'à nous. Et c'est aussi un point induit par la théologie de la Création que met en œuvre Thomas.

* * *

III) Se vivant dans la créature, et donc liée à l'Incarnation qu'elle a pour principe, la morale de Thomas d'Aquin est « finaliste, parce qu'elle a en vue une fin suprême, et naturaliste, parce qu'elle se repose sur une anthropologie de la nature humaine précise et réaliste. L'homme doit s'insérer dans l'ordre de l'Univers voulu par Dieu, c'est-à-dire faire ce pour quoi il a été créé : connaître et aimer Dieu [des termes pas très éloignés de ceux de Calvin]. La morale, parce qu'elle porte sur l'être humain, en tant qu'être composé d'âme et de corps, doit intégrer dans son chemin toutes les inclinations sensibles, toutes les passions, tous les amours, afin que l'homme arrive à sa fin dans toute son intégrité : cette fin est le bonheur dans l'ordre naturel et la Béatitude dans l'ordre surnaturel. La vie morale consiste donc, pour chaque homme, à développer au plus haut point ses capacités et ses possibilités naturelles sous la conduite de la raison, et de s'ouvrir à la vie surnaturelle offerte par Dieu. » (cit. Wikipédia)

Voilà qui n'est pas très éloigné de l'éthique protestante, ni même de ce qui en est distinct, mais pas sans rapport, la sanctification. L'éthique et la sanctification sont distinctes, le protestantisme y insiste, mais pas sans rapport, en ce que la sanctification, c'est-à-dire l'application de la liberté de la foi dans le temps, et pour plusieurs courants protestants, dans la durée et la progressivité, ne peut faire l'impasse sur le fait que le vécu de la grâce, l'expression de l'image de Dieu, s'inscrit dans ce temps et dans la chair.

À ce point les développements de la Somme de théologie, largement consacrés à cet aspect des choses que sont les vertus (1ère et 2e sections de la 2è partie), relèvent de la méthode, j'allais dire presque, en protestant, au sens «méthodiste» du terme. Et dans cette perspective, ils ne sont pas sans un grand intérêt, en matière de vigilance dans la sanctification.

*

Sanctification comme développement des vertus : le développement des vertus qui a l'Incarnation comme principe, l'a aussi chez Thomas comme terme : la christologie de Thomas d'Aquin est développée, après la seconde partie sur les vertus, dans la tertia pars, la troisième partie de la Somme théologique, en 90 questions (et 99 si l'on compte le supplément). Le prologue de la tertia pars, la troisième partie, commence ainsi : « Notre Sauveur, le Seigneur Jésus (…) s'est montré à nous comme le chemin de la vérité, par lequel il nous est possible désormais de parvenir à la résurrection et à la béatitude de la vie immortelle. »

Car le Bien est ce qui se diffuse. Dieu se communique donc : « tout ce qui ressortit à la raison de bien convient à Dieu. Or, il appartient à la raison de bien qu’il se communique à autrui comme le montre Denys [l'Aréopagite]. Aussi appartient-il à la raison du souverain bien qu’il se communique souverainement à la créature. Et cette souveraine communication se réalise quand Dieu s’unit à la nature créée de façon à ne former qu’une seule personne de ces trois réalités : le Verbe, l’âme et la chair ».

L'Incarnation, en plus d'être nécessaire au salut des hommes, est donc aussi la manifestation sensible de Dieu dans sa gloire, voulue par Dieu Lui-même. Dieu s'est incarné (qu. 1-26) ; il a souffert dans sa chair pour les hommes (qu. 27-59).

Son incarnation était convenable à Dieu : « il apparaît de la plus haute convenance que par les choses visibles soient manifestés les attributs invisibles de Dieu. Le monde entier a été créé pour cela, selon l’Apôtre (Rm 1, 20) : “Les perfections invisibles de Dieu se découvrent à la pensée par ses œuvres.” Mais, dit S. Jean Damascène, c’est par le mystère de l’Incarnation que nous sont manifestées à la fois la bonté, la sagesse, la justice et la puissance de Dieu : sa bonté, car il n’a pas méprisé la faiblesse de notre chair ; sa justice car, l’homme ayant été vaincu par le tyran du monde, Dieu a voulu que ce tyran soit vaincu à son tour par l’homme lui-même, et c’est en respectant notre liberté qu’il nous a arrachés à la mort ; sa sagesse, car, à la situation la plus difficile, il a su donner la solution la plus adaptée ; sa puissance infinie, car rien n’est plus grand que ceci : Dieu qui se fait homme. »

Nous accédons ainsi nous-mêmes à la vie éternelle donnée dans le Christ et signifiée aux sacrements, et notamment à la sainte Cène, Eucharistie.

Une citation : « nous avons à confesser que si la représentation que Dieu nous fait en la Cène est véritable, la substance intérieure du sacrement est conjointe avec les signes visibles ; [...] si avons-nous bien manière de nous contenter, quand nous entendons que Jésus-Christ nous donne en la Cène la propre substance de son corps et de son sang, afin que nous le possédions pleinement, et, le possédant, ayons compagnie à tous ses biens. [...] Or nous ne saurions avoir aiguillon pour nous poindre plus au vif, que quand il nous fait, par manière de dire, voir à l'œil, toucher à la main, et sentir évidemment un bien tant inestimable : c'est de nous repaître de sa propre substance. »

Je viens de citer Calvin, au Petit traité de la sainte Cène (in Œuvres françoises de J. Calvin, Paris, Ch. Gosselin, 1842, p. 188-189). J'imagine que cela peut surprendre, mais c'est bien de Calvin qu'il s'agit, pas de Thomas. Débarrassé du vocabulaire aristotélicien, la substance, allais-je dire, du propos est fort proche, pour ne pas dire plus.

Or quand on sait la signification de la notion de substance, sa signification classique, qui est celle de Thomas dans son vocabulaire aristotélicien, on trouve la même signification : la substance est littéralement ce qui se tient en dessous – en-dessous de ce qui apparait à nos sens, les «accidents» en termes thomistes et aristotéliciens. Sous les accidents du pain et du vin, nous est donnée la substance du corps et du sang du Christ.

Qu'est-il besoin alors d'Aristote, me direz-vous ? Eh bien le contexte, toujours le contexte : la définition de la transsubstantiation par le IVe concile de Latran (1215), quelques brèves décennies avant l'œuvre de Thomas d'Aquin, avait pour propos de donner une alternative et à mettre un terme au symbolisme prôné depuis Bérenger de Tours (mort en 1088) – Latran IV faisant suite sur ce point, face aux cathares, au concile de Tours (1050) face à Bérenger.

Vocabulaire profond que celui de Bérenger, et utile, mais qui présentait l'inconvénient de difficilement signifier comment la Cène, l'Eucharistie, nous dit de façon concrète que le Christ nous est conjoint, comment la substance est conjointe avec les signes visibles, pour reprendre les mots de Calvin.

Le concile de Latran IV avance ce vocable de transsubstantiation. Thomas lui donnera sa portée intellectuelle, qui en principe devait éviter ce contre quoi Bérenger voulait mettre en garde : les glissements matérialistes de la compréhension de la chose, au risque inverse de la réduire à un symbole peu concret. Bref à peu parler d'Incarnation.

C'est cela que, théologien de la Création, et donc de l'Incarnation concrète, Thomas entend rendre conceptuellement, comme chrétien, à l'aide de l'outil aristotélicien, outil qui faisait cruellement défaut à Latran IV, et surtout à ses victimes, puisque, parlant d'Incarnation, ce concile n'avait d'autre argument contre les cathares que la croisade contre les Albigeois réputés mettre en doute l'Incarnation !

Alternative : l'outil aristotélicien mis en œuvre par Thomas, et devenu bien moins nécessaire au temps de Calvin, qui doit au contraire corriger les dérives matérialistes. Le contexte, toujours le contexte.

Thomas d'Aquin n'en reste pas moins l'artisan d'une théologie de la Création, assumée par la Réforme jusqu'au cœur de sa théologie de l'Incarnation et de son expression liturgique à la sainte Cène... Laquelle n'en reste pas moins, étrangement, lieu de division, jusqu'au jour où derrière un vocabulaire distinct, sera perçue la substance commune et l'héritage partagé. Thomas est aussi un moment de cet héritage pour la Réforme, comme sans doute la Réforme en est devenue un pour les Églises rattachées à Rome !...




samedi 23 janvier 2010

"Toutefois, quelques femmes..."






Luc 24, 22-48

22 Toutefois, quelques femmes qui sont des nôtres nous ont bouleversés: s’étant rendues de grand matin au tombeau
23 et n’ayant pas trouvé son corps, elles sont venues dire qu’elles ont même eu la vision d’anges qui le déclarent vivant.
24 Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ce qu’ils ont trouvé était conforme à ce que les femmes avaient dit; mais lui, ils ne l’ont pas vu."
25 Et lui leur dit: "Esprits sans intelligence, cœurs lents à croire tout ce qu’ont déclaré les prophètes!
26 Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela et qu’il entrât dans sa gloire?"
27 Et, commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Ecritures ce qui le concernait.
28 Ils approchèrent du village où ils se rendaient, et lui fit mine d’aller plus loin.
29 Ils le pressèrent en disant: "Reste avec nous car le soir vient et la journée déjà est avancée." Et il entra pour rester avec eux.
30 Or, quand il se fut mis à table avec eux, il prit le pain, prononça la bénédiction, le rompit et le leur donna.
31 Alors leurs yeux furent ouverts et ils le reconnurent, puis il leur devint invisible.
32 Et ils se dirent l’un à l’autre: "Notre cœur ne brûlait-il pas en nous tandis qu’il nous parlait en chemin et nous ouvrait les Écritures?"
33 A l’instant même, ils partirent et retournèrent à Jérusalem; ils trouvèrent réunis les Onze et leurs compagnons,
34 qui leur dirent: "C’est bien vrai! Le Seigneur est ressuscité, et il est apparu à Simon."
35 Et eux racontèrent ce qui s'était passé et comment ils l'avaient reconnu à la fraction du pain.
36 Tandis qu’ils parlaient de la sorte, lui-même se présenta au milieu d’eux, et leur dit : La paix soit avec vous !
[…]

45 Alors il leur ouvrit l’esprit, afin qu’ils comprissent les Ecritures.
46 Et il leur dit : Ainsi il est écrit que le Christ souffrirait, et qu’il ressusciterait des morts le troisième jour,
47 et que la repentance et le pardon des péchés seraient prêchés en son nom à toutes les nations, à commencer par Jérusalem.
48 Vous êtes témoins de ces choses.


*

« Toutefois, quelques femmes qui sont des nôtres nous ont bouleversés » (v. 22)… Ces femmes, on le sait, sont les témoins de la résurrection. « Toutefois » remarquent les disciples d’Emmaüs discutant avec celui qu’ils ne reconnaissent pas, « toutefois des femmes » ont dit… et ont parlé d’anges… Mais, lui, les disciples ne l’ont pas vu.

Reconnaître le Christ ! C’est le fondement de notre envoi comme témoins. Rencontrer le Christ en vérité, c’est-à-dire ne pas le confondre avec les images que nous nous en faisons, avec les a priori que nous avons sur lui. N’est-ce pas là le problème des disciples d’Emmaüs — qui ne reconnaissent pas le Ressuscité, leur maître, qu’ils ont côtoyé trois jours avant ?!

Pour bien comprendre ce qu’il en est, posons-nous cette question que notre texte nous pose peut-être avec humour, peut-être de façon volontaire — qui sait ? — : un des disciples est nommé : Cléopas. L’autre n’est pas nommé. Qui est le compagnon de Cléopas ? Mais ma question est-elle la bonne ? Personne n’est troublé ? Je répète donc : qui est le compagnon de Cléopas ? Et si je demande maintenant : qui est la compagne de Cléopas avec qui mange Jésus ? Ainsi posée la question dévoile un a priori qui en général, ne nous trouble même pas : nous sommes convaincus que le second disciple est un homme, ce que le texte ne dit pas ! Voilà donc comment nous imposons au texte quelque chose qu’il ne dit pas, et qui nous empêche peut-être de voir de qui il s’agit ! Et si l’autre disciple était Mme Cléopas, qui invite Jésus à sa table ? Un couple de disciples. Étrange ? On n’y avait pas pensé ? Et pourtant, M. et Mme invitant Jésus chez eux... Quoi de bizarre ? Mais on n’y a pas pensé…

Eh bien c’est un phénomène de ce genre, compréhension a priori, qui empêche les deux disciples de reconnaître Jésus ! « Toutefois des femmes ont affirmé »… Cela dit, ils savent à quoi on doit s’attendre : à rien, concernant celui qui vient de mourir ! Et du coup, ils ne le voient pas, ils ne le reconnaissent pas…

Comment imaginons-nous Jésus ? Rien qu’au plan physique. En général de la façon qu’a induite en nous toute une tradition iconographique… Bref, pour un occidental de nos jours, disons assez grand, teint clair, cheveux châtains, yeux bleus. Cela pour rester au plan physique et seulement pour illustrer la difficulté des disciples. Éventuellement son physique était tout autre. Peut-être était-il noir. Ils ne sont pas rares parmi les juifs de l’époque biblique : la femme de Moïse, Éthiopienne, celle de Salamon selon le Cantique, etc. Simple illustration, du même ordre que celle concernant M. et Mme Cléopas…

La vraie difficulté n’est cependant pas tant de l’ordre de l’apparence physique... Les disciples d'Emmaüs ont côtoyé Jésus. Et lorsque, ressuscité, il leur apparaît… ils ne le reconnaissent pas ! Comme les douze après eux. Troublés au point de croire voir « un esprit », c’est-à-dire une présence qui n’est pas de ce temps, pas dans la chair, chair que Jésus ressuscité leur présente de façon très concrète, jusqu’à manger devant eux ! Le problème, qui vaut pour nous aussi bien que pour les deux disciples d’Emmaüs, est lié à l'abîme qui sépare le temps de l'éternité et qui rend le Ressuscité inaccessible à l'imagination des disciples comme à la nôtre.

*

Et ce qui est vrai du Christ à une échelle insoupçonnée, devient, en lui, vrai aussi de chacun de ceux qu’il nous donne de côtoyer et que l’on a pris l’habitude de regarder toujours comme d’habitude. Ces frères et sœurs du Ressuscité, frères et sœurs dans l’espérance de leur résurrection, résurrection que nous affirmons, mais au fond comme un simple mot. Tout comme les disciples d’Emmaüs regardaient l’inconnu comme on regarde habituellement les inconnus ; puisqu’ils avaient pris l’habitude de regarder le Christ comme d’habitude, lorsqu’il se montre tel qu’il est au-delà de leurs regards appesantis par le sommeil de l’habitude, ils ne le reconnaissent pas… « Des femmes ont dit, toutefois »…

“Notre cœur ne brûlait-il pas au-dedans de nous ?” Mais n’est-ce pas là déjà notre expérience à chacun au quotidien ? Notre cœur ne brûle t-il pas au-dedans de nous quand nous côtoyons jour après jours des frères et sœurs du ressuscité, quand nous mangeons avec eux — partageant le pain —, quand ils nous parlent de leur vie, et que nous n’entendons que ce que nous avons pris l’habitude de filtrer, que nous n’en voyons qu’un quotidien toujours le même, alors que nous avons devant nous, à côté de nous, un frère, une sœur du Ressuscité, promis à la même gloire, déjà présente, de façon cachée, en lui, en elle ?

Partout où est comprise la proclamation de la résurrection, la victoire est totale et définitive. Il n'est point d'autre combat des Apôtres et de ceux qui adhèrent à leurs paroles que par la seule proclamation de la résurrection du Christ. Vivre de la résurrection du Christ et donner encore quelque poids à quelque pouvoir d’asservissement, d’accusation et de jugement, de division, est contradictoire ; c'est même réintroduire par la petite porte ce que le Christ a définitivement abattu.

« C’est de cela que vous êtes les témoins » dit Jésus aux Apôtres, et à nous après eux !

R.P.
Antibes, Semaine de l'Unité, 23.01.10