<script src='http://s1.wordpress.com/wp-content/plugins/snow/snowstorm.js?ver=3' type='text/javascript'></script> Un autre aspect...: 2018

samedi 1 septembre 2018

"Étrangers et pèlerins sur la terre"





« Étrangers et pèlerins sur la terre ». Au delà de cette citation de 1 Pierre (2, 11), la réserve classique du protestantisme à l’égard des pèlerinages est liée à ce qu’à l’époque de la Réforme, les pèlerinages étaient essentiellement devenus pénitentiels et méritoires en vue du salut des âmes. Sachant que la Réforme est née de la proclamation de la gratuité du salut, dans un refus de sa commercialisation par la pratique et la vente des « indulgences », et sachant que les pèlerinages entraient alors dans la sphère de ce commerce, on comprend qu'elle les ait tenus en suspicion. Rien de plus opposé dans le contexte de l’émergence de la Réforme que cette pratique pénitentielle et méritoire et les principes protestants sola gratia, sola fide : la grâce seule, par la foi seule.

Cela dit, la Réforme fonde son principe sola fide dans l’Écriture, sola scriptura, où l’on trouve un enseignement clair sur les Montées à Jérusalem, des… pèlerinages, relus comme signes de la reconnaissance de la source symbolique de l’effusion de la parole du salut donné par Dieu, parole qui sourd de Jérusalem (Ésaïe 2, 3-4).

À côté de cela, il n’est pas inutile de remarquer que l'origine historique du tourisme, et de nos vacances en général ! se trouve dans les pèlerinages, où il s'agissait d'aller au loin, souvent, donc, en « pénitence », notamment à Rome, mais aussi jusqu’à Jérusalem, ce qui était d'un grand péril ! Le trajet passant souvent par des lieux riches d’art, des esprits cultivés, notamment au XIXe siècle, y ont trouvé un grand intérêt historique et patrimonial. Est né le tourisme, selon ce mot issu du vocabulaire anglais pour désigner ces « tours » — à l’origine du mot : « tourisme » — culturels parfois longs que devaient avoir connus ceux qui pouvaient se les offrir. C'est ainsi que ces privilèges ont acquis un intérêt qui à terme se devait d'être partagé par le plus grand nombre : à l'horizon, pour la France, les congés payés octroyés en 1936 par le Front populaire de Léon Blum : le tourisme pour tous. Souvent vers cette Provence, par où transitaient antan les pèlerins, et où dès la fin du Moyen-Age apparaissent les prémisses de ce qui deviendra l’intérêt esthétique des futurs touristes culturels. Déjà le poète Pétrarque témoigne au XIVe siècle cet intérêt esthétique dans l’ascension du Mont Ventoux. Il en sera de même de tout le trajet des pèlerinages d’antan, jusqu’à Jérusalem, où l’esthétique concerne l’émotion de se retrouver en ces lieux foulés par tant de figures bibliques, par le Christ lui-même.

Cela dit, autre réserve du protestantisme, l’émotion ne va pas jusqu’à sacraliser les lieux, pas même le lieu de la mort du Christ : « il n’est pas ici, il est ressuscité », insiste, selon la parole donnée au dimanche de Pâques (Mt 28, 7 ; Mc 16, 6 ; Lc 24, 6), la tradition protestante qui côté réformé / calvinien, quand elle a fini par concéder la présence d’une croix dans les temples, n’a pas cessé d’insister pour qu’elle reste vide : « il n’est pas ici ». Le temple, selon ce mot qui veut, dans l’héritage de la Renaissance, distinguer le bâtiment et le peuple, qui est, lui, l’Église, le temple est vide aussi, chargé juste de faire retentir la parole de Dieu, et dont les murs reçoivent, en signe de cela, des inscriptions de textes bibliques chargés de la porter.

Où, pour les plus ancrés dans la tradition biblique, on retrouve l’enseignement sur les Montées / pèlerinages à Jérusalem, car c’est de Jérusalem, outre le Sinaï, que sort la parole de Dieu (Ésaïe 2, 3-4).

Concernant la foi chrétienne, on trouve en son cœur l’affirmation de l'accès ouvert à la grâce de Dieu, accès désigné symboliquement comme accès au lieu très saint céleste (Exode 25, 40), symbolisé par le lieu très saint du Temple de Jérusalem : la mémoire juive concernant le Mont du Temple est dès lors le référent symbolique qui fonde la mémoire chrétienne concernant Jérusalem.

Ce référent qui fonde la mémoire chrétienne renvoie à propos de Jérusalem à des textes comme l’Évangile de Jean, ch. 4 — parlant de culte non pas attaché à tel lieu, pour les chrétiens, mais n'en transposant pas moins un culte « en Esprit et en vérité » de ce lieu-là ! Tout comme l’Épître au Hébreux, parlant de rideau du temple déchiré (de ce Temple-là). C'est une approche en déplacement symbolique que nous donne l’Épître aux Hébreux, comme Jean 4 où Jésus annonce dans une discussion sur quel temple prime, le judéen ou le samaritain, que « le salut vient des Judéens / des juifs », pour ipso facto transposer de ce fondement symbolique la grâce ouverte « en Esprit et en vérité ». Ce référent se retrouve dans l'attitude de l'Apôtre Paul, invitant à plusieurs reprises selon le Nouveau Testament au respect de la signification mémorielle des rites juifs, tout en croyant comme Jean 4 la grâce ouverte au-delà des rites. C'est pourquoi c'est évidemment à tort qu'il est accusé d'avoir négligé les règles d'accès au temple, dont il n'a cessé au contraire de respecter la signification symbolique. En arrière-plan, le texte de l’Exode (25, 40), repris par l’épître aux Hébreux (8, 5), parlant de tabernacle céleste comme modèle du tabernacle / temple terrestre.

Car c'est bien de symbolique qu'il s'agit ici et évidemment pas de simples pierres ! Une archéologie mémorielle et symbolique ancrée en des lieux, et des pierres, investis de mémoire — mémoire juive en premier lieu, ouverte à toutes les nations via un déplacement symbolique, dont le cœur est la figure géographique de Jérusalem, promis pour ouverture à toutes les nations (Zach 14), mais dont le cœur juif est le témoin premier et permanent : le christianisme s’ancre sur le vis-à-vis d’un judaïsme vivant, avec tout ce qui en signifie la mémoire vivante.

Cela correspond, en protestantisme, notamment réformé / calvinien, à l’affirmation qu’il y a une seule alliance, celle passée déjà avec Abraham : « l’Alliance faite avec les Pères anciens est si semblable à la nôtre, qu’on la peut dire une même avec elle. Seulement elle diffère en l’ordre d’être dispensée » — Calvin, Institution de la religion chrétienne, II, x, 2.

Cela ancré dans la conviction que « Dieu nous assure de son élection par la seule foi qu’il est fidèle à sa promesse » — ce sur quoi insiste Calvin, par ex. Institution de la religion chrétienne, III, xxiv : « Il nous a signifié sa garde en scellant alliance avec nous ». Et cette Alliance nous précède, remontant avant la fondation du monde dans la promesse du Dieu éternel, et scellée dans le temps bien avant nous.

Sans la pérennité de l’alliance avec Israël, la fidélité de Dieu ne vaut pas non plus pour les chrétiens. Cette alliance, scellée déjà par Dieu avec Abraham, Isaac et Jacob, avec Moïse et le peuple au Sinaï, n’est pas résiliable. Dieu-même s’est engagé ! L’alliance conclue par Dieu avec les Pères n’ayant « pas été fondée sur leurs mérites mais sur sa seule miséricorde » (Calvin, ibid., II, x, 2).

Dieu s’est engagé de façon irrévocable. Une révocation serait même contradictoire en christianisme, puisque la « nouvelle » Alliance — « nouvelle » non pas parce qu’elle serait autre, mais en tant qu’Alliance unique renouvelée (cf. Jérémie 32) — ; la « nouvelle » Alliance-même, donc, repose sur cette même fidélité de Dieu !

Une nouvelle Alliance ne saurait donc qu’être une Alliance renouvelée, l’Alliance déployant ses effets. C’est pourquoi les formes que prend cette unique Alliance sont secondes par rapport au lien qui se scelle en la promesse de Dieu, en sa parole-même, qui transcende les signes où elle nous est annoncée, que ce soit les signes propres au judaïsme, ou ceux du christianisme. La réalité essentielle nous transcende. Elle est fondée dans l’éternité de Dieu, signifiée dans le temps à Abraham et aux patriarches, et, pour la foi chrétienne « déployée en Jésus-Christ » (Calvin, ibid.).

Dès lors la transposition vers le tabernacle céleste vaut aussi pour la foi chrétienne en l’incarnation de la parole de Dieu en Jésus-Christ, incarnation en cet individu, de cette nation, de religion juive. Les lieux de son incarnation, dans lesquels on ressent légitimement une émotion particulière, tout particulièrement pour ceux qui se réclament de Jésus, renvoient à sa présence qui déborde infiniment ces lieux — de la parole du dimanche de Pâques : « il n’est pas ici, il est ressuscité », au signe de son retrait lors de l’Ascension.

Ici, l’idée de pèlerinage elle-même est appelée au même déplacement, vous êtes « étrangers et voyageurs sur la terre » (1 Pierre 2, 11). Cf. aussi Hébreux 11, où il est question de patrie céleste, rejoignant la promesse prophétique d’une Jérusalem céleste — selon une lecture de la forme duelle de Yerushalaïm, ici et au-delà. Où le déplacement dans le temps devient pèlerinage de ce temps vers le Temps du Royaume messianique — à venir selon la foi juive, et toujours à venir mais déjà manifesté dans la résurrection du Christ selon la foi chrétienne.

S’il y a une espérance commune, c’est d’être appelés à être comme coopérateurs de Dieu pour faire advenir le jour où selon la promesse d’Ésaïe (2, 3-4) — conformément à ce que « de Sion sortira la loi, de Jérusalem la parole du Seigneur » — « il sera juge entre les nations, l’arbitre d’une multitude de peuples. De leurs épées ils forgeront des socs, de leurs lances des serpes : une nation ne lèvera plus l’épée contre une autre, et on n’apprendra plus la guerre. »


R. Poupin, Paris, 22.06.17,
Rencontre Onit, « religions et terre sainte »,
perspective protestante
Ligugé, 01.09.18


dimanche 24 juin 2018

Confirmation et catéchèse





La confirmation apparaît parfois encore pour nos jeunes catéchumènes et leurs parents comme une sorte de clôture du catéchisme. Cette perception des choses a une histoire.

Ce sont les Réformateurs qui, au XVIe siècle, ont introduit le catéchisme, tel qu’il sera ensuite repris aussi par l’Église catholique. Rien de tel au long des siècles du christianisme antécédent.

En corollaire, une autre signification de la confirmation. Dans l’Église ancienne, et jusqu’aujourd’hui dans les Églises d’Orient, la confirmation est administrée par le prêtre lors du baptême – y compris des nourrissons – comme sacrement par lequel l’Esprit saint vient confirmer la grâce procurée par le baptême. Or, en Occident, l’Église catholique avait adopté la discipline selon laquelle seul l’évêque et non le prêtre a le pouvoir d’octroyer la confirmation. On a là une des raisons pour lesquelles en Occident, les évêques ne pouvant pas être présents à chaque baptême de nourrisson des nombreuses paroisses de leurs vastes diocèses, la confirmation a été déplacée à l’adolescence, devenant aussi, de ce fait, un rite de passage.

Les Réformateurs ont abandonné la pratique sacramentelle de la confirmation, considérant que la plénitude du don de la grâce est signifiée au baptême. Mais, ayant introduit la nécessité du catéchisme pour que chacun puisse avoir des bases de connaissance de l’enseignement biblique, cela dès le jeune âge, ils ont aussi institué une cérémonie cultuelle de fin du catéchisme, qui, à son tour, et en parallèle avec le rite catholique occidental, a reçu le nom de… confirmation. C’est l’origine de ce qui est devenu notre pratique protestante, qui n’est pas sans inconvénients : du risque de laisser penser que l’assiduité au temple finit là, avec cette sorte de diplôme final, à cette impression redoutable que ce sont les catéchumènes qui confirment eux-mêmes la grâce signifiée au baptême.

Où il n’est pas inutile de souligner que c’est au contraire Dieu qui confirme la fidélité à laquelle il s’est engagé. Au moment du passage à l’âge de responsabilité – équivalent de la bar-mitsvah dans le judaïsme – Dieu redit la véracité de son alliance signifiée, en christianisme, au baptême : même « si nous sommes infidèles, lui demeure fidèle, car il ne peut pas se renier lui-même » (2 Ti 2, 13). Confirmation de la promesse déjà donnée au prophète Ésaïe (54, 10) : « quand les montagnes s’effondreraient, dit Dieu, quand les collines chancelleraient, mon amour ne s’éloignera pas de toi, mon alliance de paix ne sera pas ébranlée : je t’aime d’un amour éternel, et je te garde ma miséricorde ».


RP, Qdn, juin 2018 - PO, septembre 2018


vendredi 1 juin 2018

Ambivoilance





Lisant « signes religieux », je comprends naturellement « voile », ou « foulard ». J’imagine que dans le contexte actuel, je ne suis pas le seul à faire un telle lecture de l’expression « signes religieux ».

D’emblée donc, je me pose la question suivante : s’agit-il bien dans le débat qui agite notre pays d’une question de « signes religieux » ? Ou cette expression n’est-elle qu’un voile pudique sur un tout autre débat ?

Les médailles, croix, étoiles de David, ou mains de Fatima, voire kippas ou tee-shirts à l’effigie du Che Guevara ont-ils jamais suscité semblable agitation ?

Ces questions m’amènent à une autre interrogation : est-il réellement en tout cela question de laïcité et religion. Cette querelle-là n’est-elle pas censément depuis longtemps apaisée ? Et si oui, est-il opportun de persister à la réveiller ? En évitant du même coup le vrai débat qui est posé : le « voile » et sa signification. Car, me semble-t-il, c’est bien de cela qu’il s’agit.

La perpétuation des discussions depuis la « première affaire du voile » en 1989 en est le signe : abordée sous l’angle de la laïcité, la question semble insoluble, sauf à la trancher comme le nœud gordien. C’est bien à cela que me semble s’apparenter notre loi « sur la laïcité ».

Mais, à nouveau, est-ce bien la laïcité qui est en cause ?

Question d’autant plus évidente qu’elle a déjà débordé l’école pour concerner aussi les administrations, puis d’autres domaines, etc., jusqu’où ? Autant de nouvelles lois sur la laïcité ne seraient-elles alors pas déjà débordées au moment de leur promulgation ?

Autant d’aspects des choses qui me mènent à penser que c’est bien du voile qu’il est question, et de rien d’autre. Les musulman(e)s, se sentant naturellement premier(e)s concerné(e)s, semblent bien, à écouter les propos de plusieurs, croire devoir l’entendre ainsi — d’autant plus que le débat se donne ipso facto et nolens volens comme vis-à-vis musulman le seul islamisme, puisque, on y vient, les lectures du Coran y voyant la prescription du voilement des femmes relèvent, nolens volens, d’options islamistes.

Autant de raisons pour lesquelles la question me semblerait devoir abordée être sous un autre angle, direct : la signification que revêt le voile. Le problème, qui s’est d’abord posé à l’école, mais qui la déborde déjà largement ne relèverait-il pas tout simplement de ce que l’égalité des sexes, et donc le droit des femmes, semblent — ou sont — remis en cause ?

Un tel instrument, le voile, bien antérieur à l’islam, ne porte-t-il pas dès lors une signification, des significations, à rechercher en amont de la naissance de l’islam ? La compréhension des propos coraniques à ce sujet (dans les sourates 24 et 30) ne peut se faire sans la prise en compte de cet arrière-plan culturel.

*

Il est déjà question du « voile » dans la 1ère épître de l’Apôtre Paul aux Corinthiens (ch. 11). On sait que là aussi, on ne peut en faire d’exégèse correcte qu’en tenant compte du bain culturel. À l’époque des propos de Paul sur le « voile » ou le « silence » des femmes (1 Co 11, 2-15 ; 1 Co 14, 34-35), la Synagogue, depuis des temps immémoriaux et au temps de Paul, sépare les hommes, qui animent le culte, des femmes nubiles, qui assistent aux cérémonies depuis des pièces adjacentes, ce pour des raisons dont il ne faut pas exclure le côté pratique. Les femmes, de cette façon, s'occupent de leurs enfants en bas âge, qu'elles peuvent nourrir, ou dont les pleurs ne dérangeront pas le déroulement du culte — on est dans une civilisation où ce rôle est strictement réservé aux femmes, responsables de la maternité.

La simple prise en compte de cette coutume de l'Église primitive, fondée sur la structure architecturale des synagogues, éclaire les textes pauliniens sur le silence requis des femmes : les questions théologiques sont, en public, le fait des occupants de la partie centrale du bâtiment cultuel, les hommes habituellement — quoique, on y vient, pas nécessairement eux seuls… Pour paraphraser Paul : « que les femmes qui occupent les parties adjacentes écoutent en silence […] » (1 Co 14, 34-35).

Cela pour « l’ordinaire » du fonctionnement cultuel. C'est avec la question du ministère que l'on entre dans le domaine où, du fait de leur revendication prophétique, les Épîtres de Paul se spécifient par rapport à l'habituel de l’Église, établie sur le modèle de la Synagogue dont on n'a aucune raison d'avoir abandonné la structure.

Avec 1 Co, on est dans le domaine prophétique, qui se construit institutionnellement avec la reconnaissance officielle, par la communauté, des vocations diverses. C'est ainsi que les listes de charismes ne distinguent pas ce qui relève du prophétique de ce qui est de l'ordre institutionnel.

La structure presbytérale reprise de la Synagogue est investie de la liberté de l'Esprit, la faisant se doubler très tôt (Ac 6) de la structure diaconale (dont la synagogue n'est d'ailleurs sans doute pas sans équivalent) dont l'Église ancienne a conservé l'aspect féminin (des femmes diacres) jusqu'au VIe siècle et même plus tard, pour l'Orient. On voit en outre cette structure se charger de prophètes (parmi lesquels on ne peut exclure à lire Paul qu'il y ait eu des femmes), placés au plus haut niveau dans la hiérarchie des vocations et ministères (1 Co 12, 28-30, Ép 4, 11). La Didachè, texte du IIe siècle de l’Église primitive nous apprend (Didachè 11-12) qu'au IIe siècle, qui connaît encore ce ministère, il s'agit d'une fonction supra-locale, de type apostolique (Didachè 15, 1-2).

L'institution néo-testamentaire se structure par la reconnaissance de vocations charismatiques dont tout indique qu'elles sont aussi le fait des femmes. Outre les prophétesses de 1 Co et des Actes, pensons à Phoebé, diaconesse, qui peut aussi se traduire par « ministresse », puisqu'on traduit le même mot par « ministre », pour Paul, sans nier que le ministère de Paul soit celui d'apôtre.

Lorsque les prophétesses enseignaient, entrant dans la structure des ministères, elles n'en restaient pas moins femmes : officiant, elles sortaient de la salle des femmes avec la parure qui, dans l'optique d'alors, les distinguait. C'est d'une façon semblable que le ministère spirituel pouvait s'inscrire de façon tout à fait libre dans la structure que l'Église a conservée tant qu'elle est restée essentiellement juive. Cette disposition architecturale est fondée, donc, sur des raisons pratiques. Ce n'est pas pour des raisons ontologiques que les femmes sont exclues de la partie où se déroulent les cérémonies, puisque les fillettes y sont admises.

Rien n'empêche les femmes, en fonction de la liberté de l'Esprit, de remplir des fonctions habituellement réservées aux hommes, comme la prière (1 Ti 2, 8) ou l'exercice de l'autorité prophétique : Dieu distribue ses dons comme il veut.

Toutefois, lorsque les femmes qui sont investies de telles fonctions exercent leur office, cela ne les fait pas cesser d'être femmes — et, éventuellement, de le signifier par ce signe qui les distingue dans leur dignité propre, intitulé en grec « kaluma » (v. 5, 13), généralement traduit par « voile » — rien d’autre qu’un signe d’époque de pudeur, qui connaît son équivalent masculin, signes de pudeur devenus différents de nos jours.

Où sans doute, dans le contexte des propos de Paul, est-ce simplement de l’équivalent du talith (châle de prière) des hommes (quand il est question de coutume commune – v. 16) qu’il peut s’agir ! Cela impliquerait une relecture de ce texte, dont les termes, comè (chevelure), kaluma (voile), n’impliquent nullement que les hommes doivent ne pas se couvrir (quid du talith ?) pour prendre la parole (prière, prophétie) et que les femmes seules le devraient… La formule du v. 4 (en grec : kata képhalè echon) ne veut pas nécessairement dire : la tête couverte — pour les femmes seules (ce qui serait inconvenant pour les hommes ?!) !… mais peut-être l’inverse (quid du talith ?) ; le v. 14 (où il est question de cheveux, sans mention, dans le grec, de leur longueur !) ; le v. 7 (où il est question de voile qui ne convient pas aux hommes), ces versets ne signifient pas que les hommes ne doivent pas se couvrir d’un talith pour prier !

Bref, si tout cela n’est pas aisé à démêler, reste quand même la possibilité estimable pour les femmes de l’époque de prier ou prophétiser en public, ce qui va loin dans le contexte de la cité grecque, où précisément les femmes étaient exclues de la citoyenneté et des responsabilités publiques qui y étaient afférentes…

Bientôt, en quelques décennies, voire quelques siècles, la liberté ministérielle des femmes va se réduire… Et entraîner la lecture de Paul qui est devenue courante, exigeant des femmes qu’elles se voilent pour prier… en silence !

Où donc des lectures se voulant « littéralistes » — en fait bien dépendantes de traductions elles-mêmes dépendantes de développements tardifs de traditions ensuite admises — considèrent que les femmes doivent, et se taire lors du culte, et s’y voiler pour leurs prières (silencieuses !). C’est de plus en plus rare, mais lorsqu’il m’arrive, je devrais dire m’arrivait, tant c’est à présent rarissime, de voir une femme se couvrir la tête pour une assemblée cultuelle, je sais (savais) avoir à faire à une chrétienne « fondamentaliste », dont l’attitude quant au voile n’était qu’un signe d’une lecture « fondamentaliste » du Nouveau Testament en général, y compris des autres textes que celui concernant le voile. Pas de problème majeur, le Nouveau Testament prônant pardon et présentation de l’autre joue, jamais la violence… Mais tout de même…

Il n’est pas beaucoup de doutes que le voilement des femmes, comme signe religieux, est dans l’islam un symptôme similaire d’une lecture « fondamentaliste », ici islamiste, du Coran (il y en a d’autres !), dont il n’y a aucune raison de penser que la clef de lecture islamiste, en regard de la Sira et des hadith donc, se limiterait à la seule question du voile. Or on trouve des textes autrement redoutables quand ils sont pris à la lettre, que ceux du Nouveau Testament prônant de présenter l’autre joue !

C’est ce dont il s’agit d’avoir conscience : porter le voile est symptôme de lecture « fondamentaliste », islamiste donc en l’occurrence, consciemment ou inconsciemment. Cela ne devant pas faire perdre de vue qu’elle est cependant paradoxalement appuyée sur une argumentation parfaitement libérale, en termes de « c’est mon choix » ! Argumentation libérale justifiant un motif islamiste…

Où l’interdiction légale s’avère être l’attaque d’un simple symptôme, ne touchant pas le cœur du problème.

*

Concernant le voile en soi, il faut remonter à très haute époque pour percevoir son origine. L’historien des religions Odon Vallet la fait remonter à l’Empire assyrien de l’Antiquité. N’est-ce donc qu’une affaire religieuse ? Bien inter-religieuse, alors ! En fait culturelle, concernant les relations des hommes et des femmes.

Un texte très ancien de la Bible hébraïque, donne un indice précieux : le voile comme instrument érotique ! Genèse 24, 64-65 : « Rébecca leva les yeux, vit Isaac, sauta de chameau et dit au serviteur : "Quel est cet homme qui marche dans la campagne à notre rencontre ?" —"C’est mon maître", répondit-il. Elle prit son voile et s’en couvrit. » Dans ce texte, Rébecca se voile à la vue de celui qui sera son mari — un voilement qui n’a de sens que dans le dévoilement qui s’ensuivra ! Le voile a pour fonction de susciter chez l’élu le désir de la découverte des charmes ainsi occultés à dessein. Cette signification du voile se retrouve dans la littérature érotique arabo-musulmane : la femme y devient pour le regard de son aimé le signe de la splendeur de son Créateur, et son voile l’instrument de l’alternance du désir et de son comblement, dans la révélation de la beauté — voilement et dévoilement. C’est aussi là ce que la mystique amoureuse musulmane a transmis à l’Occident médiéval dans le développement de l’amour courtois (cf. René Nelli, L’érotique des Troubadours, éd. Privat, 1963)… Cf. aussi Henry Corbin, citant Rûzbehân Baqlî Shîrazî (En islam iranien, 1974, tel, vol. III, p. 28) : « Rûzbehan […] entendit une mère donner ce conseil à sa fille : “Ma fille, garde ton voile, ne montre ta beauté à personne, de peur qu’elle ne soit ensuite méprisée.” Alors, Shaykh Rûzbehan de s’arrêter et de dire : “Ô femme ! la beauté ne peut souffrir d’être séquestrée dans la solitude ; tout son désir est que l’amour se conjoigne à elle, car dès la prééternité, beauté et amour se sont fait la promesse de ne jamais se séparer ». Il y aurait (eu) ainsi un autre islam auquel il serait opportun de ne pas faire obstacle en ne donnant visibilité qu’aux lectures islamistes.

L’instrumentalisation de cet objet érotique qu’est le voile par les mâles et la signification qu’il a prise en matière de soumission des femmes ressemblent ainsi fort à une dérive, toujours de type érotique.

Cela considéré, on ne peut s’y tromper ; la dimension passionnelle du débat nous en avait avertis : on est au cœur d’une question concernant la relation hommes-femmes, avec le désir et la crainte que cela peut susciter.


RP


vendredi 18 mai 2018

Martin Luther King | MLK 50 ans après





« Quand nous-mêmes, quand même un ange du ciel vous annoncerait un autre Évangile que celui que nous vous avons prêché, qu’il soit rejeté ! » (Galates 1, 8) – i.e. pas besoin d’être infaillible, ni pour Paul, ni pour M.-L. King, (ni pour David – cf. Bathshéva) pour que le message donné soit vrai !

Pas besoin donc non plus pour MLK de se laisser égarer en répondant aux calomnies. Cf. Mt 5, 11-12 & Lc 6, 22-23 : « Heureux serez-vous, lorsqu’on vous outragera, qu’on vous persécutera et qu’on dira faussement de vous toute sorte de mal, à cause de moi. Réjouissez-vous et soyez dans l’allégresse, parce que votre récompense sera grande dans les cieux ; car c’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes qui ont été avant vous. » – Lc 21, 14 : « Mettez-vous donc dans l’esprit de ne pas préparer votre défense »…

Face au FBI et à son directeur J. Edgar Hoover : « le FBI commence à enquêter sur MLK et la Southern Christian Leadership Conference (SCLC, “Conférence des leaders chrétiens du Sud” – créée en 1957) en 1961.
« [Il s’agit d’abord d’une] tentative de prouver que Martin Luther King est communiste [, tentative qui] doit beaucoup à ce que nombre de ségrégationnistes croient que les Noirs du sud étaient jusqu’ici heureux de leur sort, mais qu’ils sont manipulés par des “communistes” et des “agitateurs étrangers”.
« Comme rien n’avait pu être trouvé politiquement contre lui, les objectifs et les enquêtes du FBI changèrent en des tentatives de le discréditer au travers de sa vie privée. L’agence tenta de prouver qu’il était un mari infidèle. » (Wiki)

Il suffit d’entendre quelques citations de tapuscrits du FBI pour savoir qu’il n’y a là rien de crédible : On y lit ainsi, par exemple – tout cela en dit plus sur Hoover que sur MLK ! –, parlant des rencontres de la SCLC, qu’ « un pasteur nègre présent a exprimé plus tard son dégoût de la boisson, de la fornication et de l’homosexualité qui ont eu lieu dans les coulisses, lors de la conférence.
« Plusieurs prostituées nègres et blanches ont été amenées de la région de Miami. Une orgie qui a duré toute la nuit a été organisée avec ces prostituées et certains des délégués présents […]. (&#8230;) une chambre disposait d&#8217;une grande table remplie de whisky. Les deux prostituées nègres ont été payées 50 $ pour se livrer à un spectacle sexuel pour le divertissement des invités. Une variété d&#8217;actes sexuels déviant de la normale ont été observés.&#160;&#187;<br /> &#171; Dès janvier 1964, King se livrait à une autre orgie de 2 jours à Washington, D.C. Beaucoup de personnes présentes se livraient à des actes sexuels aussi bien naturels que non-naturels, pour divertir les spectateurs. Quand l&#8217;une des femmes a refusé de s&#8217;engager dans un acte contre nature, King&#8230; a discuté de la façon dont elle devait être enseignée et initiée à cet égard&#160;&#187;
« Tout au long des années qui ont suivi et jusqu’à cette date, King a continué à poursuivre ses aberrations sexuelles secrètement tout en se montrant à la vue du public comme un chef moral de conviction religieuse. »

On lit aussi dans ce fameux rapport qu’ « un nègre éminent qui est lié par la loi à la maîtresse de King », a traité MLK d’ « hypocrite » : « On a appris en février 1968, par un individu digne de confiance de Los Angeles en mesure de le savoir, que King a eu une relation amoureuse illicite avec la femme d’un dentiste noir de premier plan de Los Angeles, en Californie, depuis 1962. Il pense que King a engendré une petite fille née de cette femme dans la mesure où son mari est prétendument stérile. » […]<br /> &#171; L&#8217;enfant ressemble beaucoup à King et King contribue au soutien de cet enfant. Il appelle cette femme tous les mercredis et la rencontre fréquemment dans différentes villes du pays.&#160;&#187;<br /> &#171; Le nègre éminent qui a fourni l&#8217;information a dit qu&#8217;il était horrifié qu&#8217;un homme au caractère grossier comme King puisse causer tant de problème aux nègres et au gouvernement&#160;&#187;. <br /> &#171; Comme on peut le voir plus haut, c&#8217;est un fait que King se livre non seulement régulièrement à des actes adultères, mais jouit de l&#8217;anormal en s&#8217;engageant dans des orgies sexuelles en groupe.&#160;&#187;

Bref, cf. Goebbels ou du bon usage du proverbe sur la fumée sans feu : « calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose », sous prétexte qu’ « il n’y a pas de fumée sans feu », et qu’il est donc inutile de chercher à quel incendiaire profite la fumée !… quand l’incendiaire parvient jusqu'à instiller le doute même parmi des très proches de MLK.

Ce qui en ressort concernant MLK : il suffit de savoir ce qu’est une pastorale (la SCLC en est une) pour mesurer le délire – délire raciste en l’occurrence (cf. infra) ! Pour le reste, rien. Ni preuve, ni a fortiori de flagrant délit. Que des rumeurs, des interprétations de rumeurs et de propos sans preuves vérifiables. Résumé Wiki : « Les enregistrements, certains rendus publics depuis, n’apportèrent rien de concluant et aucune preuve ne put être apportée sur les infidélités supposées de Martin Luther King, malgré les remarques de certains officiels tel le président Johnson qui avait dit qu’il était un “prêcheur hypocrite”. Des livres paraissent dans les années 1980 à ce sujet mais aucun ne put avancer les preuves d’une quelconque infidélité. »

Cf. Coretta Scott King, pour qui ce n&#8217;était que vendetta de feu J. Edgar Hoover.  : « “Le FBI a tout essayé, et Martin et moi en avons parlé. Très tôt, il a dit : ‘La plupart des gens sont vulnérables quand il s’agit d’argent et de sexe. Ce sont les deux choses dont ils essaient de vous charger.’ Quand il s’agissait d’argent, Martin faisait très attention à la comptabilité et à la façon dont il utilisait les fonds [mais on l’a aussi mis en prison pour fraude fiscale imaginaire, puis acquitté]. Les gens lui ont dit que s’ils ne pouvaient rien trouver, ils essaieraient de le coincer.”
Elle dit avoir reçu une fois un enregistrement non marqué, prétendument du Dr. King dans une situation compromettante. “Eh bien, je ne pouvais pas faire grand-chose, c’était juste beaucoup de charabia.” Riant, Coretta dit : “Si c’était tout ce que Hoover avait, il n’avait rien.”
Pourtant, Coretta King insiste : cette campagne pour discréditer et même dénigrer son mari a laissé de profondes cicatrices. Elle croit fermement que le meurtre de son mari en 1968 faisait partie d’une conspiration. “Je ne peux pas prouver qui l’a fait”, admet-elle, “mais je sais que cela ne vient pas d’un seul homme. Avec tout ce qui s’est passé au sujet du FBI, c’est tellement clair.” »
(Interview par Joyce Leviton, 20 Fév. 1978)


Chronologie


Arrière-plan

Atlanta : naissance dans une famille pastorale. À Atlanta toujours (Morehouse College), puis Pennsylvanie (Crozer Seminary) et Boston : études de théologie et philosophie qui dès Morehouse le convainquent d’être pasteur, malgré ses fortes réticences de départ.

Thèse de doctorat : A Comparison of the Conception of God in the Thinking of Paul Tillich and Henry Nelson Wieman.
MLK se sépare, dans sa thèse de doctorat, de Tillich et Wieman, pour se rattacher à l’ « idéalisme personnaliste ». Ni idéalisme d’une transcendance impersonnelle, ni processus immanent, impersonnel aussi – ni par ailleurs matérialisme de l’hégélianisme marxiste. MLK retient de Hegel, dont il se réclame, le processus dialectique, pour lui notamment comme méthode de réconciliation des contraires, processus dont il pense que la personne est le sens, personne dont Dieu est le fondement, aussi personnel ; il rejette aussi l’athéisme de Marx ; il en retient l’apport au christianisme social reçu chez Walter Rauschenbusch, ou Reinhold Niebuhr, outre les militants William E. B. Du Bois et A. Philip Randolph. (Hoover aurait-il pu, s’il avait suffisamment compris cela, faire flèche de ce bois-là dans son accusation de communisme ?)
L’idéalisme personnaliste rejoint la conviction de la valeur infinie de chaque personne, image de Dieu, notion déjà enseignée par sa mère lors de son premier choc racial à l’âge de 6 ans : « ne doute jamais de ta valeur ». L’idéalisme personnaliste, la personne comme sens du processus dialectique de la Création, évoque aussi la formule talmudique : « celui qui tue un homme détruit le monde entier, celui qui sauve un homme sauve le monde entier. » Référence aussi, chez MLK, à Thomas d'Aquin. Pensons aussi par ailleurs au prénom de MLK, hérité du changement de prénom de son père (d’abord Michael) suite à sa découverte, en Allemagne, de la figure de Martin Luther. Pensons au cœur du message du réformateur : « coram Deo sola fide vivere ». Dignité de chacun devant Dieu, dont la prise au sérieux a déjà joué un rôle dans l’abolition de l’esclavage un siècle avant MLK.
Son combat sera donc mené dans le cadre de la non-violence évangélique du Sermon sur la Montagne, appliqué selon la méthode de Gandhi, avec en amont aussi Henry Thoreau et sa philosophie de la désobéissance civile.


1) Montgomery ("Lève-toi pour la justice. Et je serai avec toi. Même jusqu'à la fin du monde") 1955

MLK est pasteur à Montgomery depuis un an quand, le 01.12.1955, Rosa Parks refuse de céder sa place dans un bus. MLK sera porte-parole du mouvement de boycott des bus qui au bout d’un an (380 jours) débouche sur la victoire.
Puis à partir de 1960, vu la charge de son combat, il sera pasteur à Atlanta comme adjoint de son père.
Après la victoire de Montgomery, une action à Albany (1961-1962) est vécue comme un échec, n'ayant abouti qu'à un compromis vide. C'est dans ce contexte que James Baldwin écrit La prochaine fois, le feu (1963), pensant à l'option prônée par Malcolm X. Pour MLK, la leçon de l’échec ouvre vers l’action à Birmingham.


2) Birmingham – 03-04.1963

« Je suis présent à Birmingham parce que l’injustice y est présente… Toute loi qui élève la personne humaine est juste. Toute loi qui la dégrade est injuste. Toute loi qui impose la ségrégation est injuste car la ségrégation déforme l'âme et endommage la personnalité. Elle donne à celui qui l'impose un fallacieux sentiment de supériorité et à celui qui la subit un fallacieux sentiment d'infériorité. » (Lettre de prison)

À Birmingham MLK accepte l’emprisonnement (comme part du combat non-violent et prix de la désobéissance civile ; et à l'instar de mille enfants et adolescents qui ont rejoint les manifestations) ; de la prison, il écrit sa lettre restée célèbre – en réponse à 8 ministres du culte de traditions diverses, qui lui demandent d’être patient…

Lettre de prison de Birmingham (extrait) :
« quand vous avez vu des populaces vicieuses lyncher à volonté vos pères et mères, noyer à plaisir vos frères et sœurs ; quand vous avez vu des policiers pleins de haine maudire, frapper, brutaliser et même tuer vos frères et sœurs noirs en toute impunité ; quand vous voyez la grande majorité de vos vingt millions de frères noirs étouffer dans la prison fétide de la pauvreté, au sein d’une société opulente ; quand vous sentez votre langue se nouer et votre voix vous manquer pour tenter d’expliquer à votre petite fille de six ans pourquoi elle ne peut aller au parc d’attractions qui vient de faire l’objet d’une publicité à la télévision ; quand vous voyez les larmes affluer dans ses petits yeux parce qu’un tel parc est fermé aux enfants de couleur ; quand vous voyez les nuages déprimants d’un sentiment d’infériorité se former dans son petit ciel mental ; quand vous la voyez commencer à oblitérer sa petite personnalité en sécrétant inconsciemment une amertume à l’égard des Blancs ; quand vous devez inventer une explication pour votre petit garçon de cinq ans qui vous demande dans son langage pathétique et torturant : “Papa, pourquoi les Blancs sont si méchants avec ceux de couleur ?” ; quand, au cours de vos voyages, vous devez dormir nuit après nuit sur le siège inconfortable de votre voiture parce que aucun motel ne vous acceptera ; quand vous êtes humilié jour après jour par des pancartes narquoises : “Blancs”, “Noirs” ; quand votre prénom est “Nègre” et votre nom “mon garçon » (quel que soit votre âge) ou “John” ; quand votre mère et votre femme ne sont jamais appelées respectueusement “madame” ; quand vous êtes harcelé le jour et hanté la nuit par le fait que vous êtes un nègre, marchant toujours sur la pointe des pieds sans savoir ce qui va vous arriver l’instant d’après, accablé de peur à l’intérieur et de ressentiment à l’extérieur ; quand vous combattez sans cesse le sentiment dévastateur de n’être personne ; alors vous comprenez pourquoi nous trouvons si difficile d’attendre. »

Birmingham (entre autres lieux ; il y a déjà eu nombre d’attentats à Montgomery) sera victime de plusieurs attentats dont celui du 15.09.63 tuant 4 fillettes à l’école du dimanche de l’Église de la 16e rue. Cette haine qui tue des enfants n’a hélas pas perdu son actualité (on pense à l’école juive de Toulouse en 2016). La conviction de MLK, victime lui-même d’attentats à la bombe visant sa maison et sa famille, femme et enfants, est qu’une haine à ce point pathologique, pour ne pas engendrer encore de la haine, ne peut être vaincue que par l’amour. Actualité de son message !, qu’il déploie dans son célèbre discours donné au terme de la marche organisée vers Washington, la même année.


3) Washington (« j’ai un rêve ») – 28.08.1963

« Il y a un siècle de cela, l’esclavage était aboli. Cette proclamation historique faisait, comme un grand phare, briller la lumière de l’espérance aux yeux de millions d’esclaves noirs (“negros” dans l’anglais de MLK) marqués au feu d’une brûlante injustice. Ce fut comme l’aube joyeuse qui mettrait fin à la longue nuit de leur captivité.
Mais cent ans ont passé et le Noir (“Negro”, donc, dans l’anglais de MLK) n’est pas encore libre. Cent ans ont passé et l’existence du Noir est toujours tristement entravée par les liens de la ségrégation, les chaînes de la discrimination ; cent ans ont passé et le Noirvit encore sur l’île solitaire de la pauvreté, dans un vaste océan de prospérité matérielle ; cent ans ont passé et le Noir languit toujours dans les marges de la société et se trouve en exil dans son propre pays.
C’est pourquoi nous sommes accourus aujourd’hui en ce lieu pour rendre manifeste cette honteuse situation. En ce sens, nous sommes montés à la capitale de notre pays pour toucher un chèque. En traçant les mots magnifiques qui forment notre constitution et notre déclaration d’indépendance, les architectes de notre république signaient une promesse dont héritait chaque Américain. Aux termes de cet engagement, tous les hommes, les Noirs, oui, aussi bien que les Blancs, se verraient garantir leurs droits inaliénables à la vie, à la liberté et à la recherche du bonheur.
Il est aujourd’hui évident que l’Amérique a failli à sa promesse en ce qui concerne ses citoyens de couleur. Au lieu d’honorer son obligation sacrée, l’Amérique a délivré au peuple noir un chèque sans valeur ; un chèque qui est revenu avec la mention “Provisions insuffisantes”. Nous ne pouvons croire qu’il n’y ait pas de quoi honorer ce chèque dans les vastes coffres de la chance en notre pays. Aussi sommes nous venus encaisser ce chèque, un chèque qui nous fournira sur simple présentation les richesses de la liberté et la sécurité de la justice. […]
Il n’est plus temps de se laisser aller au luxe d’attendre ni de prendre les tranquillisants des demi-mesures. Le moment est maintenant venu de réaliser les promesses de la démocratie ; le moment est venu d’émerger des vallées obscures et désolées de la ségrégation entre Noirs et Blancs pour fouler le sentier ensoleillé de la justice raciale […].
1963 n’est pas une fin mais un commencement. […]
Il n’y aura plus ni repos ni tranquillité tant que le Noir n’aura pas obtenu ses droits de citoyen.
Les tourbillons de la révolte continueront d’ébranler les fondations de notre nation jusqu’au jour où naîtra l’aube brillante de la justice.
Mais il est une chose que je dois dire à mon peuple, debout sur le seuil accueillant qui mène au palais de la justice : en nous assurant notre juste place, ne nous rendons pas coupables d’agissements répréhensibles.
Ne cherchons pas à étancher notre soif de liberté en buvant à la coupe de l’amertume et de la haine. Livrons toujours notre bataille sur les hauts plateaux de la dignité et de la discipline. Il ne faut pas que notre revendication créatrice dégénère en violence physique. […]

Je vous le dis ici et maintenant, mes amis : même si nous devons affronter des difficultés aujourd’hui et demain, je fais pourtant un rêve. Je rêve que, un jour, notre pays se lèvera et vivra pleinement la véritable réalité de son credo : “Nous tenons ces vérités pour évidentes par elles-mêmes que tous les hommes sont créés égaux.” […] [Cf. Toussaint Louverture et les Haïtiens et la Déclaration de 1789.]

[… Sonne la cloche de la liberté de sorte que] nous puissions hâter la venue du jour où tous les enfants de Dieu, les Noirs et les Blancs, les juifs et les nations, les catholiques et les protestants, pourront se tenir par la main et chanter les paroles du vieux “negro spiritual” : “Libres enfin. Libres enfin. Merci Dieu tout-puissant, nous voilà libres enfin.” »


4) Oslo (prix Nobel) – 10.12.1963

On est au point culminant du succès de MLK, qui débouche sur le prix Nobel de la paix, après qu’il eût été nommé personnalité de l’année par le Time Magazine. Mais lui ne s’en laisse pas conter : il sait profondément sa propre faiblesse et est en proie à de vifs sentiments de culpabilité et d’indignité, selon ce qui n’est que réalisme d’un chrétien méditant le Sermon sur la Montagne et la racine intérieure du péché chez l’homme qui sait avoir « besoin de la grâce divine du pardon. » Expérience similaire chez Paul (cf. Ro 7) : il n’y a pas lieu d’y chercher la trace d’une validation des calomnies de Hoover !


5) Selma (marche vers Montgomery) – 21-25.03.1965

Après ces jours, les choses, en matière de célébrité heureuse, vont se dégrader. Dernier moment décisif de son combat contre la ségrégation dans le Sud (après une action à St. Augustine en Floride), la marche de Selma à Montgomery où il confronte, avec les autres manifestants, une opposition des plus violentes (avec des morts). Combat triomphal avec le vote de la loi qui débloque les obstacles contre la possibilité pratique du vote des noirs. Moment tournant, qui débouche sur une prise de conscience du cœur social et politique du problème – qui voit baisser considérablement la popularité et les soutiens de MLK. Où on est fondé à penser que la déségrégation, déconstruisant des lois racistes à l’horrible portée symbolique, soulageait au fond l’essentiel de l’Amérique.
La mise au jour du fondement social et politique du problème par un MLK qui décide de s’y attaquer de front laisse apparaître une autre paire de manches : ce qui sous-tendait les lois racistes du Sud, et qui n’existe pas dans le Nord, où le racisme est loin d’être inexistant pour autant. Cela se fera à Chicago où MLK choisit par solidarité d’habiter dans un quartier où vivent les noirs les plus pauvres.


6) Chicago (le choix de la pauvreté solidaire) – à partir du 26.01.1966

→ La question sociale

« Il y a beaucoup de choses que notre pays peut et doit faire, si l’on veut que les Noirs accèdent à la sécurité économique. Une des réponses à cet enjeu, il me semble, est le revenu annuel garanti pour tous, et pour toutes les familles de notre pays. Il me semble… que le mouvement des droits civiques doit commencer dès maintenant à s’organiser pour le revenu annuel garanti, commencer à s’organiser dans tout le pays, à mobiliser toutes les forces possibles pour attirer l’attention de notre pays sur ce besoin. Et je crois qu’un tel projet fera beaucoup pour régler les problèmes économiques des Noirs, et ceux que rencontrent tous les pauvres de notre pays. » (M.-L. King, Où allons-nous ? la dernière chance de la démocratie américaine, 1967) – « tous les pauvres », car MLK ne manque pas d’expliquer que les blancs pauvres sont victimes eux aussi du même système d’oppression qui tend à dresser les pauvres les uns contre les autres au prétexte qu’ils n’ont pas la même couleur de peau, origine, etc. ; il est stupide d’y fonder une mythique supériorité des uns sur les autres. « Revenu annuel garanti pour tous ». Cela 20 ans environ après la déclaration universelle des droits de l’homme.

J’en cite l’article 25 : « Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires ; elle a droit à la sécurité en cas de chômage, de maladie, d’invalidité, de veuvage, de vieillesse ou dans les autres cas de perte de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes de sa volonté. » 20 ans environ après cette déclaration, on est donc un peu plus de 20 ans après la défaite du IIIe Reich…


→ L’opposition à la guerre du Vietnam (et la question coloniale ; cf. MLK au Ghana – 1957)

Cf. les termes d’un autre américain pour poser la question de fond que décèle MLK, James Baldwin :

« Toute prétention à une supériorité quelconque, sauf dans le domaine technologique, qu’ont pu entretenir les nations chrétiennes, a, en ce qui me concerne, été réduite à néant par l’existence même du IIIe Reich. Les Blancs furent et sont encore stupéfaits par l’holocauste dont l’Allemagne fut le théâtre. Ils ne savaient pas qu’ils étaient capables de choses pareilles. Mais je doute fort que les Noirs en aient été surpris ; au moins au même degré. Quant à moi, le sort des juifs et l’indifférence du monde à leur égard m’avaient rempli de frayeur. Je ne pouvais m’empêcher, pendant ces pénibles années, de penser que cette indifférence des hommes, au sujet de laquelle j’avais déjà tant appris, était ce à quoi je pouvais m’attendre le jour où les États-Unis décideraient d’assassiner leurs nègres systématiquement au lieu de petit à petit et à l’aveuglette. » (James Baldwin, La prochaine fois, le feu)

*

Cf. avec Aimé Césaire, le parallèle français. Un développement et des mots parfaitement similaires à ceux de MLK quinze ans après :

« Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte.
Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. […]

« Chaque fois qu’il y a eu au Viêt-nam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et […] au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et “interrogés”, de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent.
Et alors un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets.
On s’étonne, on s’indigne. On dit : “Comme c’est curieux ! Mais, Bah ! C’est le nazisme, ça passera !” Et on attend, et on espère ; et on se tait à soi-même la vérité, que c’est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens ; que ce nazisme là, on l’a cultivé, on en est responsable, et qu’il sourd, qu’il perce, qu’il goutte, avant de l’engloutir dans ses eaux rougies de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne.
Oui, il vaudrait la peine d’étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d’Hitler et de l’hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXème siècle qu’il porte en lui un Hitler qui s’ignore, qu’Hitler l’habite, qu’Hitler est son démon, que s’il vitupère, c’est par manque de logique, et qu’au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est […] d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique.
Et c’est là le grand reproche que j’adresse au pseudo-humanisme : d’avoir trop longtemps rapetissé les droits de l’homme, d’en avoir eu, d’en avoir encore une conception étroite et parcellaire, partielle et partiale et, tout compte fait, sordidement raciste. […]
[Cf. le « rêve » de MLK et la citation de la Déclaration d’Indépendance américaine : “Nous tenons ces vérités pour évidentes par elles-mêmes que tous les hommes sont créés égaux.”]

« […] Au bout de l’humanisme formel et du renoncement philosophique, poursuit Césaire, il y a Hitler.
Et, dès lors, une de ses phrases s’impose à moi : “Nous aspirons, non pas à l’égalité, mais à la domination. Le pays de race étrangère devra redevenir un pays de serfs, de journaliers agricoles ou de travailleurs industriels. Il ne s’agit pas de supprimer les inégalités parmi les hommes, mais de les amplifier et d’en faire une loi.”
Cela sonne net, hautain, brutal, et nous installe en pleine sauvagerie hurlante. Mais descendons d’un degré.
Qui parle ? J’ai honte à le dire : c’est l’humaniste occidental, le philosophe “idéaliste”. Qu’il s’appelle Renan, c’est un hasard. Que ce soit tiré d’un livre intitulé : La Réforme intellectuelle et morale, qu’il ait été écrit en France, au lendemain d’une guerre que la France avait voulue du droit contre la force, cela en dit long sur les mœurs bourgeoises.
“La régénération des races inférieures ou abâtardies par les races supérieures est dans l’ordre providentiel de l’humanité. […]”
Hitler ? Rosenberg ? Non, Renan. »
(Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme)

*

Cf. Frantz Fanon – disciple de Césaire ; et dont MLK a connu la pensée (dont il se sépare sur la question de la non-violence) :

« […] Mon professeur de philosophie, d’origine antillaise, […] me le rappelait un jour : “Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous.” Et je pensais qu’il avait raison universellement, entendant par là que j’étais responsable, dans mon corps et dans mon âme, du sort réservé à mon frère. Depuis lors j’ai compris qu’il voulait tout simplement dire : “un antisémite est forcément négrophobe.” Et il précisait : “Chacun de mes actes engage l’homme. Chacune de mes réticences, de mes lâchetés manifeste l’homme.” » (Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs)

Où l’on doit s’interroger sur la dimension psychopathologique du rapport d’Hoover !

Frantz Fanon poursuit (ibid.) – et son livre date de 1952, soit une quinzaine d’années avant le rapport d’Hoover – : « la négrophobe, écrit-il comme psychiatre, n’est en réalité qu’une partenaire sexuelle putative, – tout comme le négrophobe est un homosexuel refoulé » – remarque troublante quand on sait par ailleurs que ce point, selon plusieurs analystes de son trajet, pourrait concerner cruellement Hoover. Il y aurait peut-être à creuser cet aspect qui, mutatis mutandis, rappelle le film, d’une époque plus récente que les années 60, American Beauty.

Car pour le négrophobe, précise Fanon, « vis-à-vis du nègre, en effet, tout se passe sur le plan génital [Cf. Coretta, <i>Vie </i>p. 135]. […] Sur le plan phénoménologique, il y aurait à étudier une double réalité. [L’antisémite] a peur du Juif à cause de son [supposé] potentiel appropriatif. “Ils” sont partout. Les banques, les bourses, le gouvernement en sont infestés. Ils règnent sur tout. Bientôt le pays leur appartiendra. Ils sont reçus aux concours avant les “vrais” Français. Bientôt ils feront la loi chez nous […]. Les nègres, eux, ont la puissance sexuelle. Pensez donc ! avec la liberté qu’ils ont, en pleine brousse ! Il paraît qu’ils couchent partout, et à tout moment. Ce sont des génitaux. » Tout cela, précise Fanon comme psychiatre, est bien sûr totalement fantasmatique, psychopathologique.

Et cela permet de s’interroger sur le délire du rapport du FBI, que certains, même bienveillants à l’égard de MLK, croient, au moins partiellement, jusqu’aujourd’hui ! Un rapport qui dévoile simplement la négrophobie qui seule peut le rendre crédible (sans quoi non seulement on aurait des preuves, mais le clou négrophobe eût été inévitablement enfoncé plus avant sur ce thème). Un rapport qui en outre met la puce à l’oreille concernant le retournement de l’opinion dans les dernières années de MLK, après que la loi ait enfin consacré la déségrégation et l’accès au vote. Il n’est pas indifférent que l’apogée des calomnies de Hoover date des années 1967-1968, époque de grande impopularité de MLK suite à ses prises de position.

Frantz Fanon encore, citant le psychologue américain Bernard Wolfe : « Depuis le début de l’esclavage, sa culpabilité démocratique et chrétienne en tant que propriétaire d’esclaves, conduisait le Sudiste à définir le Noir comme une bête, un Africain inaltérable dont le caractère était fixé dans le protoplasma par des gènes “africains”. Si le Noir se voyait assigner les limbes humains, ce n’était pas par l’Amérique mais par l’infériorité constitutionnelle de ses ancêtres de la jungle. »
D’où le soulagement de la déségrégation. N’oublions pas que la ségrégation restait une anomalie démocratique, quinze ans après que les États-Unis aient été à la tête du combat contre le racisme nazi.
Mais cela n’enlève rien à ce que la psychopathologie raciste continue de penser du nègre. Et c’est donc lorsque MLK pousse l’analyse du problème à ses dimensions sociale et coloniale, qu’il subit les plus vives attaques, qu’il perd sa popularité, et qu’il est finalement assassiné. Ce qui nous conduit au dernier lieu de son trajet : Memphis…


7) Memphis – avril 1968

MLK est venu à Memphis soutenir une grève des éboueurs. Le 3 avril, ses dernières paroles publiques évoquent le livre du Deutéronome, ch. 34, v. 1 & 4 : « Moïse monta des plaines de Moab sur le mont Nebo, au sommet du Pisga, vis-à-vis de Jéricho. Et l’Éternel lui fit voir tout le pays […] ; L’Éternel lui dit : C’est là le pays que j’ai juré de donner à Abraham, à Isaac et à Jacob, en disant : Je le donnerai à ta postérité. Je te l’ai fait voir de tes yeux ; mais tu n’y entreras point. ».

« Nous avons devant nous des journées difficiles, dit MLK en fin de sa dernière prédication. Mais peu m’importe ce qui va m’arriver maintenant, car je suis arrivé jusqu’au sommet de la montagne.
Je ne m’inquiète plus. Comme tout le monde, je voudrais vivre longtemps. La longévité a son prix. Mais je ne m’en soucie guère maintenant. Je veux simplement que la volonté de Dieu soit faite.
Et il m’a permis d’atteindre le sommet de la montagne. J’ai regardé autour de moi. Et j’ai vu la Terre promise. Il se peut que je n’y pénètre pas avec vous. Mais je veux vous faire savoir, ce soir, que notre peuple atteindra la Terre promise.
Ainsi je suis heureux, ce soir. Je ne m’inquiète de rien. Je ne crains aucun homme. Mes yeux ont vu la gloire de la venue du Seigneur. » (Extrait/fin du dernier discours de MLK, 3 avril 1968 au soir.)

Le lendemain, 4 avril 1968, Martin Luther King était assassiné… nous laissant le message porté par son combat non-violent, le seul efficace : la haine ne peut être vaincue que par l’amour.


15/01/1929
Naissance de Martin Luther King, Jr., à Atlanta (Géorgie).
25/02/1948
King ordonné pasteur de l’Église baptiste.
10/12/1948
Déclaration universelle des droits de l’homme.
18/06/1953
Épouse Coretta Scott à Marion (Alabama).
17/05/1954
La cour suprême des États-Unis déclare la ségrégation dans les écoles publiques anticonstitutionnelle.
01/09/1954
M.L.K devient pasteur de l’Église baptiste de Dexter Avenue à Montgomery.
01/12/1955
Rosa Parks, couturière noire, refuse de céder sa place à un Blanc dans un bus de Montgomery, comme la loi l’exige. Le contrôleur la fait arrêter pour infraction.
02/12/1955
Mobilisation des Noirs de la ville qui décident de boycotter les bus municipaux. Placent M.L.K. à la tête du mouvement.
05/12/1955
Début du boycott des autobus à Montgomery (durera 382 jours), ainsi que du ministère de M.L.K. en faveur de l’égalité entre Noirs et Blancs
10-11/01/1957
Création de la conférence des dirigeants chrétiens du Sud (S.C.L.C.). M.L.K. en est nommé président.
24/01/1960
M.L.K. s’installe à Atlanta avec sa famille. Il seconde son père comme pasteur à l’Église d’Ebenezer.
15/04/1960
Création du comité de coordination des étudiants non-violents (S.N.C.C.).
12/1961 à 07/1962
Campagne non-violente à Albany.
03-04/1963
Actions non-violentes à Birmingham.
28/08/1963
Marche sur Washington.
"I have a dream" prononcé ce jour là.
22/11/1963
Kennedy assassiné à Dallas (Texas).
02/07/1964
Signature de la loi sur les droits civiques, par le président L.B. Johnson.
10/12/1964
M.L.K. reçoit le prix Nobel de la paix à Oslo.
21/02/1965
Malcolm X assassiné à New York.
21-25/03/1965
Marche de Selma à Montgomery.
06/08/1965
Johnson signe la loi sur le droit de vote.
26/01/1966
M.L.K. s’installe dans le ghetto noir de Chicago.
06/1966
Le slogan "Black Power" utilisé pour la première fois en public.
07/1967
Importantes émeutes raciales dans les villes du Nord.
27/11/1967
M.L.K. annonce que la S.C.L.C. organisera une marche des pauvres, Noirs et Blancs, sur Washington.
04/04/1968
Assassinat de M.L.K. à Memphis.
02/11/1983
Texte de loi selon lequel, dès 1986, le troisième lundi de janvier sera une fête nationale pour commémorer la naissance de Martin Luther-King Jr.


RP, MLK 50 ans après, 18 mai 2018, Poitiers, espace MLK


lundi 2 avril 2018

"Votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu"





« Votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu », écrit l’Apôtre (Colossiens 3, 3). Qu’est-ce qui nous constitue, que sommes-nous en réalité ? En réponse à cette question, nous confondons aisément notre être avec ce que nous en concevons, jusqu'à le confondre avec notre enveloppe temporelle, dont nous nous dépouillons déjà, au jour le jour de son vieillissement ; et qu’il faudra quitter comme un vêtement qui a fait son temps.

Mais depuis un dimanche de Pâques, un souffle nous dit : « Votre vie est cachée avec le Christ en Dieu ». « Vous êtes ressuscités avec le Christ » (Col 3, 1). Morts avec le Christ (Col 3, 3), notre vrai être est caché en Dieu, avec lui, selon qu’il a été relevé d’entre les morts !

Jour inouï, effrayant même tant il bouleverse tout, au point qu’on pourrait être tenté de se dire qu'on a déplacé le cadavre : les Romains, les autorités judéennes, voire des disciples un peu en marge le déplaçant sans le dire aux autres. Puis, sur cela, sur cette translation de cadavre, naîtrait pour les disciples leurrés une belle légende… Un fait aléatoire, déplacer le défunt à l'insu des disciples, deviendrait le déclencheur fondant le christianisme sur l’évanouissement de la brèche réelle ouverte entre les mondes…

Mais voilà que c’est bien autre chose ! Colossiens 3 nous dit la brèche réelle ouverte de façon irréductible entre l'éternité et le temps. Mystère d’un relèvement réel du Christ : nos corps ne sont pas insignifiants. Ils sont la manifestation visible de ce que nous sommes de façon cachée, en haut. Comme le corps que le Christ s’est vu tisser dans le sein de la Vierge Marie manifeste dans notre temps ce qu’il est définitivement devant Dieu, et qui nous apparaît dans sa résurrection.

Il est un autre niveau de réalité, celui qui apparaît dans la résurrection. Or nous en sommes aussi, à notre tour, de façon cachée. C’est cet autre niveau qu’il s’agit de rechercher, pour y fonder en éternité notre vie et notre comportement dans le provisoire.


RP, Billet chronique PO avril 2018


dimanche 1 avril 2018

"Elles s'enfuirent loin du tombeau, car elles avaient peur"





« Elles sortirent et s'enfuirent loin du tombeau, car elles étaient toutes tremblantes et bouleversées ; et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur. » (Marc 16, 8)

Qu'est-ce que cette frayeur des femmes du dimanche de la résurrection du Christ ? Est-ce que nous ne nous attendrions pas à une autre réaction ? Mais les voilà dans la peur, dans un bouleversement tel qu'il les mure dans le silence…

C’est que la résurrection bouleverse tout. Au-delà des choses habituelles, compréhensibles, généralisables : un être humain, ça naît, ça croît, et ça finit par mourir. C'est la loi simple de la nature, c'est comme ça, ce sera toujours comme ça, et quand il semble que cela se passe autrement, il doit y avoir une explication quelque part qui fasse rentrer les choses dans l'ordre. Dans l'ordre rationnel, dans l'ordre de ce qui peut se reproduire à volonté, éventuellement en laboratoire.

Bref, une place pour chaque chose et chaque chose à sa place. Chose justement : dans le monde généralisable, il n'y a finalement que des choses, gérables, catégorisables, jusqu'au prochain lui-même qui devient catégorisable. Catégorisable en prochain et en lointain, en couleurs de peau et origines géographiques ou familiales, en hommes et femmes, de mon monde et pas de mon monde. Un monde bien carré, bien rangé, où ce qui dérange est insupportable, finit par effrayer…

On naît, on grandit, on vieillit, on meurt, et le corps se décompose, se disent les femmes du dimanche de Pâques. C'est comme ça. C'est ignoble, certes, et c'est pourquoi on va embaumer le mort. Empêcher autant que possible, par des moyens explicables par la chimie, les effets les plus durs de la décomposition. C'est dans cet état d'esprit, on ne peut plus tendre à l'égard du défunt d'ailleurs — l'embaumer, soigner son corps décédé —, que les femmes sont parties ce dimanche matin. Tout est dans l'ordre, cet ordre malheureux : il n'est pas jusqu'à cet ignoble mal au ventre, cette douleur du deuil qui tenaille qui ne soit dans l'ordre des choses. On s'en débarrasserait bien de ce mal au ventre, de cette nausée qui tire les larmes et empêche de manger, de ce voile noir qui leur est tombé sur les yeux, et sous lequel on accomplit les devoirs dus au mort de façon machinale. Tout ici est dans l’ordre, le généralisable. On sait.

Et voila que s'est produit le plus inattendu, l'indicible. Oh ! on pourrait être tenté de se dire que ça va, qu'"on" (cf. Jn 20, 2 & 13-15) a déplacé le cadavre : les Romains ? les autorités judéennes ? voire des disciples un peu en marge ? comme Nicodème ou Joseph d'Arimathée déplaçant le corps sans le dire aux autres (ce que veulent empêcher les autorités, selon Matthieu 27, 62-66 ; ce qu'elles colportent ensuite : Mt 28, 11-15 !). Puis, sur cela, sur cette translation de cadavre, naîtrait pour les disciples le sentiment d'une présence divine dans l'absence… Autant d'hypothèses rassurantes où tout est bien dans l'ordre rationnel. Où la résurrection n'est que l'idée de vie ; et où un fait aléatoire, déplacer le défunt à l'insu des disciples, deviendrait déclencheur d'un merveilleux symbole de plus, mais où s'évanouit la brèche réelle entre les mondes, entre l'éternité et le temps, évanouissement bien rassurant au fond.

Mais voilà, là ce n'est décidément pas ça : et les femmes ont peur ! Là c'est décidément autre chose. Intuition terrible, on pressent l'indicible, effrayant.

Ici jaillit un autre monde, inclassable, le monde de l'existence de chacune et chacun comme être irréductible. Irréductible aux classements et catégories. Aujourd'hui, il va falloir tout reconsidérer, de fond en comble. Et ça effraie, ça laisse silencieux.

La résurrection du Christ marque la naissance de l'Unique irréductible. Et par la promesse qui y est incluse, de chacune et chacun comme unique devant Dieu. L’aboutissement le plus irréfutable des choses généralisables, la mort, par quoi tout finit dans la poussière — cet aboutissement irréfutable est aujourd'hui brisé. Dès lors plus personne n'est classable en généralités puisque tous peuvent recevoir la promesse sortie du tombeau vide. Chacun devient dès à présent une exception, enfant de l'exception inouïe, celle du dimanche de Pâques.


RP, Édito Qdn Pâques 2018 / billet chronique PO mars 2018


samedi 17 mars 2018

Cathares. Indices convergents





On les a appelés « cathares ». Ils émergent sous ce nom tout d’abord, premier indice, dans les écrits savants de ceux qui les combattent. Puis le faisceau d’indices s’élargit et s’étend jusqu’à Rome, qui déclenche une croisade dans le Midi de la France et met sous son autorité l’institution inquisitoriale pour les y combattre. Paranoïa généralisée étendue à l’échelle d’un continent ?… sachant qu’on étend la découverte de ces « nouveaux manichéens » jusque dans des monastères orientaux, jusqu’en Bulgarie. Ou indices convergents ?… qui rejoignent un autre faisceau d’indices : les textes découverts peu à peu, émanant de lieux divers, et de la plume des hérétiques, faisant apparaître une pensée, une théologie, des rites, qui ressemblent fort à ceux que leurs ennemis dénoncent comme « cathares ». Qui sont donc ces « chrétiens » selon le seul titre que ces hérétiques revendiquent pour eux-mêmes ? Un symptôme de l’angoisse d’une époque s’inventant des ennemis, ou un vaste et réel mouvement ecclésial alternatif et structuré ?


1) Les termes


— Cathares

Le vocable « cathares » apparaît dans les années 1163 sous la plume de l’abbé bénédictin Eckbert de Schönau, en Rhénanie : il l’emprunte à saint Augustin polémiquant aux IVe-Ve s. en Afrique du Nord contre une faction manichéenne « cathariste ». Peu de doutes que pour les médiévaux, les deux termes, « manichéens » (ou « nouveaux manichéens ») et « cathares » soient équivalents, désignant ce qui leur apparaît comme caractéristique de l’hérésie mise en cause : le dualisme. Le terme « manichéens », lui, réapparaissait dès l’an mil pour dénoncer des hérétiques condamnés au bûcher.

Vingt ans avant Eckbert, en 1143, le prémontré Evervin, prévôt de Steinfeld, écrivait à Bernard de Clairvaux depuis Cologne pour signaler au cistercien des hérétiques similaires à ceux qu’il confronte en Languedoc, dotés d’une hiérarchie épiscopale, et affirmant avoir des frères jusqu’en Grèce.

Concernant le Midi, le terme cathares est employé, entre autres, depuis Montpellier par le théologien Alain de Lille (XIIe-XIIIe siècle), ou, suite à la conférence de Pamiers de 1207, par Durand de Huesca. On retrouve le vocable jusqu'à Rome au IIIe concile de Latran (1179) visant les hérétiques du Midi de la France, ou chez le pape Innocent III désignant lui aussi (en 1198) sous ce même terme, à l’instar des auteurs pré-cités, les hérétiques du Midi de la France !

Le dominicain Thomas d’Aquin — ayant adhéré à cet ordre fondé par saint Dominique pour lutter contre l’hérésie qui sévit en Languedoc par la prédication — parle, principalement dans sa Somme contre les gentils (CG), d’hérétiques à combattre par le Nouveau Testament (CG I, ii), ou de « manichéens » qui croient qu'il y a deux Principes (CG I, xvii). De même que Durand de Huesca, dans son Liber contra Manicheos. Les deux vocables sont équivalents en terme de repérage du dualisme : « manichéens » i.e. « cathares » (vocable moins explicite quant à la référence difficile à établir ! à Mani — et pour cause), ces « néo-manichéens ». Sous les deux mots : « dualistes ». Le début du XIIIe s. voit un traité user du terme pour la Lombardie ; De heresi catharorum in Lombardia, redécouvert par le P. Dondaine, qui l'édite en 1950.

En un demi siècle, de mi-XIIe à début XIIIe s. pour des zones de la chrétienté latine allant de la Rhénanie à l'Occitanie et à l'Italie, le terme « cathares » se répand comme pendant de « manichéens » : 1163 en Rhénanie, 1179 au IIIe concile de Latran pour désigner les hérétiques d'Occitanie, de même que 1198 Innocent III, et début XIIIe le théologien cistercien Alain de Montpellier, toujours pour l’Occitanie, à quoi s'ajoute, début XIII, l'usage du terme pour la Lombardie, on a donc au moins cinq moments d’utilisation d’un terme générique désignant une hérésie « néo-manichéenne » apparaissant en plusieurs zones de la chrétienté latine, et inquiétant fort le Vatican concernant l’Occitanie.


— Albigeois

Au plan local occitan, on trouve aussi le terme « albigeois », rendu célèbre par la croisade visant à mener les pouvoirs locaux à éradiquer l’hérésie cathare.

Dans son ouvrage sur les albigeois, de 1595, le pasteur Jean Chassanion ramène lesdits albigeois au degré minimum de l’hérésie, et juge digne d’être toléré ce qu’il considère comme leur anabaptisme tout au plus. Les albigeois sont pour lui foncièrement chrétiens. Ils sont au fond pré-réformés. Ce qui permet d’avancer une raison probable pour laquelle le vocable « cathares » n’apparaît pas sous sa plume : sachant que pour Calvin, « cathares » désigne une hérésie manichéenne, le choix, par Chassanion, élève de Calvin et Théodore de Bèze, du terme « albigeois », peut signifier en soi une volonté de nier leur appartenance à une hérésie… À l’instar des intéressés eux-mêmes, il jugerait ainsi le terme en soi comme calomnieux… C’est Bossuet qui des albigeois fera à nouveau des manichéens, des cathares.

*

— Réapparition du terme « cathares »

Le terme « cathares », ou plus encore « manichéens », réapparaît sous la plume de Bossuet, au XVIIe s., dans son ouvrage dénonçant « les variations des Églises protestantes ». Reprenant la revendication réformée de filiation albigeoise, il ne la remet pas en cause, mais en profite, remettant en lumière le « manichéisme » des albigeois, pour attaquer l’insupportable variabilité des sectes protestantes, pouvant aller jusqu’au dualisme, cathare, c’est-à-dire manichéen.

Le développement des travaux critiques aux XIXe et XXe siècles, s’en tient à cet acquis : les albigeois sont bien des cathares, dualistes, qui, quoiqu’en ait dit Bossuet, n’ont pas de rapport avec le protestantisme. C’est la position initiée par l’historien Charles Schmidt, professeur à la faculté de théologie protestante de Strasbourg. Depuis la plupart des historiens ont admis l’usage du terme « cathares », reçu conventionnellement même si depuis les travaux de Jean Duvernoy (deuxième moitié du XXe siècle) tous admettent que le vocable n’était pas utilisé par les hérétiques concernés ; que ce soit par les « Bonshommes », titre que donnaient leurs fidèles aux « Parfaits » des textes inquisitoriaux, ou que ce soit par leurs simples fidèles.

Les travaux de Jean Duvernoy qui ont mis cela en lumière dès les années 1970, puis ceux d’Anne Brenon, qui ont montré à l'instar de Jean Duvenoy la diversité de la pensée cathare, ont été récemment débordés par des historiens qui sur la base de ces acquis, en sont venus à mettre en question la réalité-même de l’existence de l’entité religieuse que ses ennemis médiévaux, voyant dans leurs tenants des « nouveaux manichéens », ont stigmatisée comme « cathare ».



2) Les textes


— Sources cathares occidentales

On a suffisamment de sources non-inquisitoriales, de sources provenant des hérétiques, pour se faire une idée, concernant les cathares, outre les sources relevant de la polémique et des procès inquisitoriaux de l’Église catholique : une traduction en langue d'Oc du Nouveau Testament (début XIVe ; redécouvert en 1883 et édité en 1887) ; deux traités de théologie : le Livre des deux Principes (XIIIe s. ; redécouvert et édité en 1939) ; plus un traité reproduit pour réfutation, le « traité anonyme » (daté du début XIIIe ; redécouvert et édité en 1961) cité dans un texte attribué à Durand de Huesca (cité avant d'être réfuté, comme cela se pratique depuis haute époque – pour ne donner qu'un seul autre exemple : on ne connaît Celse que par ses citations par Origène) ; plus trois rituels, dits : de Lyon, annexé au Nouveau Testament occitan ; de Florence, annexé au Livre des deux Principes ; de Dublin (redécouvert et édité en 1960) — il s’agit plutôt d’éléments accompagnant un rituel que d’un rituel proprement dit, précise l’historienne Anne Brenon, préférant le terme « recueil de Dublin », éléments d’accompagnement, ou de préparation, en l’occurrence une glose du Pater, outre notamment une Apologie de la vraie Église de Dieu. Or ces textes émanent bien, depuis différents lieux, de ceux que les sources catholiques appellent cathares : des rituels équivalents suite à un Nouveau Testament et suite à un traité soutenant le dualisme ontologique, tout comme le soutient aussi le traité cathare anonyme donné dans un texte catholique contre les cathares !… Textes suffisamment éloignés dans leur provenance (Occitanie, Italie), et dont la profondeur de l’élaboration implique un débat déjà nourri antécédemment au début XIIIe où apparaît le « traité anonyme ». Et puis apparaissent aussi deux versions latines de la fameuse Interrogatio Iohannis (XIIIe s., avec fragments bulgares du XIIe s.), une conservée à Vienne (témoin le plus ancien, édité depuis 1890) annexée à un Nouveau Testament en latin, l’autre trouvée à Carcassonne (éditée dès 1691).


Interrogatio Iohannis et contact bogomile

L’historien italien Rafaello Morghen questionnait, en 1950, de façon tout à fait pertinente, l'habitude professionnelle d'alors qui consistait à considérer l'hérésie cathare comme un phénomène d'importation, un mouvement étranger au christianisme médiéval occidental d'alors. Son travail, incontournable, a permis de percevoir définitivement le phénomène cathare comme réalité occidentale.

Cela précisé, Rafaello Morghen a lui même concédé dans un second temps (voir notamment sa contribution au Colloque de Royaumont, 1962, édité en 1968) avoir nuancé son point de vue. Autochtone en Occident, le mouvement cathare, admet alors Morghen, est cependant en contact avec le mouvement oriental bogomile — qui vaut aux cathares d’être taxé de « Bougres », i.e. « Bulgares ». Contact attesté par les textes (directs ou indirects) au milieu du XIIe siècle. C'est sa prise de connaissance des sources, notamment celles découvertes par le Père Dondaine au milieu du XXe siècle, qui l'oblige (au prix d'une controverse remarquable avec le Père Dondaine) à nuancer son propos initial, qui garde toutefois toute sa pertinence.

Les sources, incontournables, lui permettent ainsi d'admettre la réalité d'une entité hérétique cathare globale. Non seulement les sources inquisitoriales et polémiques, mais aussi, et surtout, doit-on dire, les sources cathares elles-mêmes, suffisamment nombreuses (cf. supra) pour que l'on puisse décrire une théologie cathare ; et notamment la spécificité occidentale du catharisme par rapport à ce que l'on sait du bogomilisme (signalé pour sa part et décrit en Orient dès le Xe siècle), que ce soit la coloration occidentale augustinienne, et donc dyarchienne (admettant deux Principes : du Bien et du Mal), de l'hérésie cathare (pour utiliser le mot, « cathares », qu'utilisent les polémistes pour désigner les hérétiques en question non seulement de Rhénanie, mais aussi, de Lombardie, d'Occitanie — vocable par lequel ils sont stigmatisés jusque par le Vatican… cf. supra) ; ou la coloration en forme de scolastique aristotélicienne, comme cela apparaît très nettement dans le livre cathare des deux Principes, découvert par le Père Dondaine.

Spécificité occidentale du catharisme, à tendance dyarchienne correspondant au cadre augustinien ignoré en Orient byzantin (les deux Cités, l'ontologie du bien et du mal relativement au péché originel, etc.). Cela basculant, ce que ne faisait pas l'augustinisme catholique, en dualisme ontologique comme opposition du monde céleste préexistant et du monde terrestre, où, jusqu'à mieux informé, apparaît un point de contact avec l'hérésie orientale — non dyarchienne quant à elle.

Apparaît alors la distance théologique catholiques-cathares revendiquée comme dyarchianisme ontologique dans le Traité anonyme qui pose l'existence réelle du Nihil pour les cathares, quand il n'était que déficit d'être pour l’augustinisme catholique…

Autant d'éléments qui font tout de même beaucoup pour que l'on puisse adhérer sans questions aux affirmations péremptoires expliquant que l’incontestable coloration autochtone de la théologie des hérétiques, que soulignait déjà Morghen, suffit à faire ignorer ce que les sources cathares posent en théologie… Ce qu'avait bien admis Morghen.

*

Le pasteur Michel Jas cite le professeur James C. VanderKam reprenant un propos de 1966 de son confrère Frank Cross : « Le chercheur voulant "se montrer très prudent" dans l'identification de la secte de Qoumrân avec les Esséniens se place dans une position surprenante : il doit proposer avec des arguments sérieux la thèse que deux groupes majeurs formaient des collectivités religieuses de type communautaire dans la même région du désert de la mer Morte et vécurent effectivement ensemble pendant deux siècles, professant des vues analogues et singulières, pratiquant des lustrations, des repas rituels et des cérémonies similaires ou plutôt identiques. Il doit supposer que ce groupe, soigneusement décrit par des auteurs classiques, disparut sans laisser de vestiges de constructions ni même de tessons ; l'autre groupe, systématiquement ignoré par les sources classiques, laissa de vastes ruines, et même une bibliothèque fabuleuse. Je préfère user de hardiesse et assimiler carrément les hommes de Qoumrân à leurs hôtes perpétuels, les Esséniens. »

Comme le suggère Michel Jas, on pourrait superposer à Qumrân et Esséniens d’un côté, les auteurs des textes dualistes et les cathares de l'autre.

Ces derniers ne se donnent jamais eux-mêmes ces qualificatifs — cathares, manichéens, albigeois, etc. — qui les catégorisent dans des textes non-cathares décrivant les cathares, à l'instar de Josèphe non-essénien décrivant ses Esséniens. Descriptions certes approximatives, mais suffisamment claires toutefois pour qu'on ne puisse pas douter de l'objet décrit : la secte de Qumrân d'un côté ; les auteurs des textes dualistes médiévaux de l'autre — sauf à penser que les auteurs de ces textes nombreux aient été ignorés de leurs contemporains, tandis que ces contemporains auraient abondamment écrit sur des gens qui ressemblent fort à ceux dont on a les écrits (théologie, rituels, traduction du Nouveau Testament, documents théologiques signalant leurs liens avec leur confraternité orientale : Interrogatio Iohannnis), sans être eux ! ; et que ceux décrits n'aient pour leur part laissé aucun texte !… Sauf toutefois un traité anonyme de théologie cathare reproduit contre les cathares dans un texte catholique, le Liber contra Manicheos attribué à Durand de Huesca, se proposant d'en réfuter la doctrine…

Voilà un document, ce Liber contra Manicheos, où se croisent les cathares, manichéens, etc., des polémistes qui les nomment ainsi, et les hérétiques du traité anonyme que le Liber contra Manicheos présente comme traité cathare à réfuter, et dont la théologie correspond à celle d'un autre texte hérétique connu comme le Livre des deux Principes ! Où le Liber contra Manicheos sert de pont.



3) Théologie


Dualisme des mondes fondamentalement que le dualisme cathare, monde d'en-haut, céleste / monde d'en-bas — ce que l'on retrouve tant dans les traités cathares que via les rapports d'Inquisition. Témoignage devant l’Inquisition : « Le parfait Jacques Authié lisait dans un livre, et Pierre Authié, son père, le parfait expliquait en langue vulgaire, disant : "Mais ces esprits, après être descendus du ciel sur la terre, se rappelèrent le bien qu'ils avaient perdu, et s'affligèrent du mal qu'ils avaient trouvé. Le diable, les voyant tristes, leur dit de chanter, comme ils avaient l'habitude de le faire, le cantique du Seigneur. Ils répondirent : ‘Comment chanterons-nous le cantique du Seigneur sur une terre étrangère ?’ (Ps 137 / 136, 4). L'un de ces esprits dit même au diable : ‘Pourquoi nous as-tu trompés pour que nous te suivions et quittions le ciel ? Tu n'y as rien gagné, car nous y retournerons tous’. Le diable lui répondit qu'ils ne retourneraient pas au ciel, car il ferait à ces esprits, à ces âmes, des tuniques telles qu'ils n'en pourraient sortir, dans lesquelles ils oublieraient les biens et les joies qu'ils avaient eus au ciel" ».

Dualité des mondes, c'est ce qu'enseignait déjà Origène, au IIIe s. Une citation d’Origène, Traité des Principes III, 4, 4-5 : « […] l'âme, lorsqu'elle a acquis une sensibilité plus grossière, parce qu'elle se soumet aux passions du corps, est opprimée sous la masse des vices et elle ne sent plus rien de subtil et de spirituel ; on dit alors qu'elle est devenue chair et elle tire son nom de cette chair qui est davantage l'objet de son zèle et de sa volonté. Ceux qui se posent ces questions ajoutent : Peut-on trouver un créateur de ces pensées mauvaises qui sont dites la pensée de la chair ou peut-on appeler quelqu'un ainsi ? En effet ils soutiendront qu'il faut croire qu'il n'y a pas d'autre créateur de l'âme et de la chair que Dieu. Si nous disons que c'est le Dieu bon qui, dans sa création elle-même, a créé quelque chose qui lui soit ennemi, cela paraîtra tout à fait absurde. Si donc il est écrit : La sagesse de la chair est ennemie de Dieu et si on dit que cela s'est fait à partir de la création, il semblera que Dieu ait créé une nature qui lui soit ennemie, qui ne puisse être soumise ni à lui ni à sa loi, car on se sera représenté comme un être doué d'âme cette chair dont on parle. Si on accepte cette opinion, en quoi paraît-elle différer de la doctrine de ceux qui se prononcent pour la création de natures différentes d'âmes, destinées par leur nature au salut ou à la perdition ? Seuls des hérétiques pensent ainsi et, parce qu'ils n'arrivent pas à soutenir par des raisonnements conformes à la piété la justice de Dieu, ils inventent des imaginations aussi impies.
Nous avons exposé dans la mesure de nos forces, d'après les tenants des diverses opinions, ce qui peut être dit par manière de discussion sur chacune de ces doctrines : que le lecteur choisisse de cela ce qu'il trouvera plus raisonnable d'accepter. »


Ce qu'Origène, qui n'ose donc pas attribuer la malignité de ce monde à Dieu, ce qu'Origène ne dit pas ! les cathares le diront explicitement, radicalement en certains de leurs courants : le monde naturel, le monde du temps et de l’histoire, avec ce qu'il véhicule de mal, est dû au diable.

Autre aspect où les cathares semblent se séparer d’Origène : le Traité cathare des Deux Principes professe clairement la prédestination là où Origène insiste sur un libre-arbitre — qui semble s'y opposer. Mais, sans compter que ce à quoi il s'oppose, c'est au déterminisme (de la secte des valentiniens voulant trois catégories d'hommes prédéterminés), le libre-arbitre d'Origène s'inscrit dans la pré-existence, où les choses s'avèrent donc moins simples qu'il n'y paraît.

Cela noté, il convient de remarquer que l’idée de prédestination, parfaitement augustinienne, s’inscrit aisément dans dans la pensée occidentale, quand à l’époque elle paraît aberrante en Orient. En parallèle, selon la logique scolastique telle que développée dans le livre cathare occidental des Deux Principes, s’induit aisément la dualité des Principes, un dualisme strict donc, excluant toute participation du Dieu bon au mal. L’Orient est moins radical, ainsi que les courants cathares qui reçoivent le plus nettement son influence, réutilisant l’idée de chute d’un ange, à l’instar du christianisme non-cathare… Théorie faible en logique pure, selon le Livre des Deux Principes, comme selon le Traité anonyme, qui lui axe son argument sur son exégèse biblique. Apparaît de toute façon une pensée plurielle.

*

La pluralité de théologies qu'a donc connue cette religion chrétienne permet de penser qu'aucun de ses différents systèmes n’en traduit exactement l'essence. On peut même voir en chacun de ces systèmes de pensée autant d'ébauches de compréhensions diversifiées, avec un fond commun dualiste : mais un dualisme qui est essentiellement celui des mondes : le monde d’ici-bas, déchu, souffrant, mauvais, et le monde d’en-haut, d’où le Christ, qui appartient à ce monde d’en-haut, est venu pour nous sauver, en réactivant notre mémoire de ce monde au souvenir perdu.

L’essentiel des « particularités », ou « originalités » et développements divers cathares s’expliquent aisément si l’on saisit cela. De ce que l’on considère parfois comme « docétisme », jusqu’à des mythes illustrant l’exil des âmes dans la matière comme celui de la transmigration des âmes que l’on voit apparaître dans les Pyrénées au XIVe siècle selon les registres d’Inquisition. Bref, des « bizarreries », pas si bizarres que cela si l’on comprend la notion cathare de dualité des mondes…



4) Croisade et Inquisition


Voilà qui fait autant de bons motifs, ou prétextes, pour la croisade ! Que l'hérésie en effet, bien réelle en regard de la foi catholique, n'ait été pourtant qu'un prétexte pour la croisade contre le Midi est relativement vrai, mais insuffisant, avec quelque chose d'anachronique, quand on sait que l'hérésie, dans la perspective de la réforme papale dite grégorienne (du nom de son initiateur le pape Grégoire VII — XIe s. Cf. infra) qui est derrière le déclenchement de la croisade contre le Midi de la France et la mise en place de l'Inquisition exempte, revient à une contestation de la structure politico-ecclésiale romaine !

*

La croisade contre les albigeois est proclamée par Innocent III en 1208, avec des appels dès 1204 — 1204, date de la croisade qui débouchait sur le sac de Constantinople (IVe croisade), qui verrait la volonté de soumission de la hiérarchie ecclésiale alternative byzantine avec la création par le pape d'un patriarcat latin de Constantinople (cf. RP, « À propos des tuniques d’oubli », ainsi que pour la suite).

Innocent III est le pape en qui culmine le projet de la réforme grégorienne, initiée par le pape Grégoire VII (— qui en 1077 soumettait l’empereur germanique Henry IV à Canossa. Il vaut ici de citer quelques points des Dictatus papae de Grégoire VII :

Seul, le pape peut user des insignes impériaux. (8)
Il lui est permis de déposer les empereurs. (12)
Celui qui n'est pas avec l'Église romaine n'est pas considéré comme catholique. (26)
Le pape peut délier les sujets du serment de fidélité fait aux injustes. (27)
—)

Le projet grégorien — faut-il dire l'utopie grégorienne — vise à soustraire l’Église à tout pouvoir « temporel ». Pour cela, il s'agit de tout soumettre au pape de Rome, y compris toute hiérarchie ecclésiale alternative — qui est comme telle ipso facto obstacle au projet grégorien. C’est au point que la notion même d’hérésie est bouleversée. Dans l’Église antécédente, l'hérésie consistait à ne pas recevoir les dogmes proclamés par les conciles œcuméniques. Dans l’Église grégorienne, l’hérésie finit par désigner simplement ce qui ne se soumet pas à la hiérarchie romaine, l'élément dogmatique devenant second, voué tôt ou tard, via la soumission à Rome, à rentrer dans le rang doctrinal.

Ainsi Valdès est excommunié, mais quelques années plus tard, sous Innocent III, François d'Assise dont les revendications sont similaires à celles de Valdès une génération avant est intégré dans le système par sa soumission au pape de Rome. Parmi les successeurs de Valdès, ceux des vaudois qui se soumettent à Rome deviennent un ordre catholique, tandis que les franciscains spirituels qui ruent dans les brancards de la soumission deviendront hérétiques. En Bosnie bogomile, Innocent III entame des négociations au sommet (échouées) en vue de « réconcilier » un pouvoir et un pays qui serait ipso facto dégagé de la stigmatisation hérétique — en attente de voir le règlement de la question dogmatique, éventuellement à l'appui d'un bras séculier soumis et des méthodes policières-inquisitoriales, comme cela se verra dans les terres toulousaines passées sous souveraineté française directe.

Ainsi, en terres occitanes, le comte de Toulouse subira une croisade qui, conformément aux dispositions grégoriennes réitérées au Concile de Latran IV (1215), le dépossédera de sa souveraineté sur ses terres. (— On sait que les comtes de Toulouse sont des catholiques insoupçonnables au plan du dogme… mais suspects quand même aux yeux de Rome. Pourquoi ?

Voilà des comtes de Toulouse dont la famille est partie en croisade en Orient, et parmi les premiers… Mais où on les retrouve… en porte-à-faux total avec le projet romain ! Je cite Steven Runciman, dans son livre sur Les Croisades (Cambridge 1951), Paris, Tallandier, 2006, p. 333 : « De tous les princes partis en 1096 pour la Première Croisade, Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse et marquis de Provence, avait été le plus riche et le plus renommé [il s’agit de Raymond IV]. Beaucoup s'étaient attendus à ce qu'il fût nommé alors chef de cette entreprise. Cinq ans plus tard, il était parmi les plus déconsidérés des croisés. Il avait été l'artisan de son propre malheur. Bien qu'il ne fût cupide ni plus ambitieux que la plupart de ses pairs, sa vanité rendait ses fautes trop visibles. Sa politique de loyauté envers l'empereur Alexis était essentiellement fondée sur le sens de l'honneur et sur une mentalité d'homme d'État clairvoyant à long terme, mais cela paraissait à ses compagnons ruse et traîtrise — pour bien peu de résultats, car l'empereur eut tôt fait de mesurer son incompétence. Ses vassaux respectaient sa piété, mais il n'avait aucune autorité sur eux. Ils lui avaient forcé la main pour marcher sur Jérusalem, au temps de la Première Croisade, et les désastres de 1101 révélèrent à quel point il était incapable de conduire une expédition. L'humiliation la plus terrible fut pour lui d'être fait prisonnier par son jeune compagnon, Tancrède. Bien que l'action de ce dernier bafouât les lois de l'honneur et de l’hospitalité et défiât l'opinion publique, Raymond n'obtint sa liberté qu’en renonçant par écrit à toute prétention sur la Syrie du Nord, ce qui ruinait au passage les bases de sa convention avec l'empereur. Mais il avait la vertu de ténacité: il avait fait vœu de rester en Orient et il allait l'observer, en se taillant quand même une principauté. »

On a bien lu : la raison de la déconsidération de Raymond IV est sa loyauté envers l’empereur byzantin — ce sera peut-être la tare originelle de sa dynastie !… mal partie dès la première croisade — !

Car reconnaître la suzeraineté de l’empereur byzantin sur ses terres que l’on est parti défendre, heurte tout simplement de front la papauté grégorienne qui lance les croisades comme instance suzeraine universelle — comme développement de l’Histoire sainte dont elle revendique la charge.

C’est un lieu commun déjà en amont de la réforme grégorienne, depuis la Donation de Constantin. Cela est entériné en droit depuis les Dictatus papae de Grégoire VII. Dans la logique grégorienne, lorsqu’un pouvoir chrétien conquiert des terres, elles reviennent en théorie au pape, qui en donne la responsabilité à qui il veut. C’est ce qui a valu antan sa dignité à la dynastie carolingienne « restituant » au pape en vertu de la Donation de Constantin, des terres qui n’avaient jamais été siennes jusque là ; c’est ce qui (malgré tous les aléas dans les rapports tempétueux du pouvoir normand avec Rome) a valu à la dynastie normande de Sicile son statut, via la « restitution » au pape de terres jusque là byzantines.

Le quiproquo est permanent si on ne comprend pas la théologie de l’Histoire qui est derrière.

*

Si l’on comprend la souveraineté ultime sur la terre comme relevant de l’antécédente d’une présence, ainsi que l'avait compris le comte de Toulouse lors de la Première Croisade, une « restitution » à un « non-propriétaire » antérieur, le pape, est aberrante. En revanche, si l’on s’inscrit dans la théologie de l’Histoire telle que scellée dans la réforme grégorienne, c’est Raymond de Toulouse qui est dans l’aberration. En restituant des terres au schismatique byzantin, il s’inscrit peut-être dans la continuité historique orientale, mais avant tout il s’inscrit en faux contre le plan divin tel que le revendique la papauté souveraine !

La « restitution » de terres — à commencer par les terres vaticanes, mais à continuer par toutes les autres — relève non pas de l’antécédence chronologique, mais du plan divin pour l’Histoire !

C’est bien ce que l’on retrouve lors de la création du patriarcat latin de Constantinople. Après le sac de Constantinople lors de la IVe croisade, Rome crée un patriarcat latin ! Aberration pour Byzance, providence pour Rome.

Voilà donc une dynastie, celle des Raymond, qui n’est pas en odeur de sainteté auprès de Rome… et qui en outre, fait preuve d’une intolérable tolérance à l’égard de ses hérétiques, dont la théologie semble corroborer les incompréhensions toulousaines à l’égard du projet romain !

Sachant par ailleurs que parmi les adversaires médiévaux de l’hérésie, certains ont voulu que les Méridionaux aient ramené le catharisme… en revenant de Croisade ! Quoique l’on pense d’une telle hypothèse, et a fortiori si on la pense non fondée, ça n’en est que plus troublant. —)

S'il ne s'agit, concernant les hérétiques en question sur les terres de Toulouse, que de groupes épars de dissidents — voire très minoritaires, pourquoi une croisade, que Rome ne déclenche pas en Bosnie, par exemple, pourtant bien « infestée », Rome y préférant la négociation en vue de la « réconciliation » (i.e. soumission) de la hiérarchie bogomile ? C'est invariable. On n'a de croisades internes que contre des terres dotées d'une hiérarchie ecclésiale alternative. Or on a suffisamment de traces de cette hiérarchie alternative cathare, dotée d'un pôle référentiel situé aux alentours de la Bulgarie, dont les hérétiques reçoivent le nom — « Bougres ». Les polémistes catholiques médiévaux s'y accordent tous, y insistant à l'envi. Plus simple que d'y voir une paranoïa généralisée, il y a tout lieu de penser que leur accord confirme l’existence d'une telle hiérarchie. Le Père Dondaine, o.p., qui a étudié et exhumé pour l'Italie plusieurs de ces textes, n'hésitait pas à intituler son étude « La hiérarchie cathare en Italie », puisque pour autant les polémistes médiévaux utilisaient régulièrement ce vocable, « cathares », pour désigner les hérétiques qu'ils confrontaient — et qui eux, ne se désignaient pas sous ce terme.

Seule une telle réalité, l'existence d'une hiérarchie alternative qui intéresse si fort les polémistes d'alors permet d'expliquer un acte tel que le déclenchement d'une croisade — le règlement de la question doctrinale intervenant dans un second temps, mais n'occasionnant pas l’organisation d'une croisade !…

Comme pour Byzance le « détournement » de la IVe croisade ! (— pour Toulouse, dans cette perspective, l’assassinat du légat du pape Pierre de Castelnau devient pour Rome le signe de la Providence face à ce conglomérat — sinon complot — anti-papal, en contravention ecclésiale avec le projet grégorien. Cathares, Toulouse… Toulouse dont la dynastie ignore dès le départ le plan divin de rédemption de l’Histoire. C’est bien cette dynastie-là qui sera finalement humiliée à St-Gilles en 1229 après sa reddition au traité de Meaux-Paris. —)

*

Dès lors le catharisme s’achemine vers la clandestinité, pour se voir décapité en 1244 à Montségur, puis revivifié, et restructuré, avant être définitivement éradiqué au XIVe siècle par l’action de l’Inquisition, symboliquement avec le martyre du dernier Parfait, Bélibaste, en 1321 — quelques années après celui de ce revivificateur du catharisme occitan qu’était Pierre Authié (1310), et quelques décennies avant l’assimilation dans la conquête turque (1453 pour la chute de Constantinople) des derniers bogomiles de Bulgarie et de Bosnie.


Roland Poupin, St-Secondin, ETSI, 17/03/18