<script src='http://s1.wordpress.com/wp-content/plugins/snow/snowstorm.js?ver=3' type='text/javascript'></script> Un autre aspect...: mai 2011

jeudi 19 mai 2011

Le Sermon sur la Montagne — les Béatitudes





Matthieu 5, 1-12
1 À la vue des foules, Jésus monta dans la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui.
2 Et, prenant la parole, il les enseignait :
3 « Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux.
4 Heureux les doux : ils auront la terre en partage.
5 Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés.
6 Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés.
7 Heureux les miséricordieux : il leur sera fait miséricorde.
8 Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu.
9 Heureux ceux qui font œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu.
10 Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux.
11 Heureux êtes-vous lorsque l’on vous insulte, que l’on vous persécute et que l’on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi.
12 Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ; c’est ainsi en effet qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés. »

*

Le bonheur — selon ce sens du mot béatitude — est caché ; il est comme la face cachée de nos échecs, de nos fautes et nos gouffres. Cela est au cœur du message que nous livrent les Béatitudes. Le bonheur est la face cachée de nos défaites lorsqu’elles sont reconnues. Cela à l’encontre de l'apparence… qui fascine. Il s’agit alors de veiller !

Nous voilà, en d’autres termes, contraints au refus de la superficialité. Refus du creux, copie superficielle de la vie, qui voudrait que le bonheur ne soit nulle part ailleurs que dans l’aisance matérielle, dans le fait d'être rassasié, dans les réjouissances, dans la considération que nous porte autrui. Jésus enseigne que le bonheur est à peu près le contraire. Tout ce qui brille n'est que clinquant et qui s'y fie rate le bonheur. Ce n’est pas qu'il faille souhaiter la pauvreté, la faim, le deuil, et d'être rejeté et haï !… Mais c’est pourtant pas loin de là que demeure, de façon cachée, la source du bonheur (v. 11-12)…

*

Où la richesse devient signe de malheur, où les fêtes sont une façon d’engloutir dans le bruit le manque et la soif de vérité. Où les réjouissances deviennent comme des cris étouffés de détresse secrète, cris de la faim de lumière, de présence, de justice. Où les rires ne sont plus que signes éclatants de solitude, comme des masques carnavalesques de larmes prêtes à jaillir… Et le désir d'être bien vu une lâcheté paralysant au fond des cœurs les paroles et les gestes de vérité, cette envie qui tenaille d'être enfin vrais !

Face à cela est cet étrange bonheur que proclame Jésus ! Un bonheur au-delà des apparences.


Ce faisant, on est très proche des Psaumes, comme le Psaume 1 :

1 Heureux l'homme
qui ne prend pas le parti des méchants,
ne s'arrête pas sur le chemin des pécheurs
et ne s'assied pas au banc des moqueurs,
2 mais qui se plaît à la loi du SEIGNEUR
et récite sa loi jour et nuit !
3 Il est comme un arbre planté près des ruisseaux :
il donne du fruit en sa saison
et son feuillage ne se flétrit pas ;
il réussit tout ce qu'il fait.
4 Tel n'est pas le sort des méchants :
ils sont comme la bale que disperse le vent.
5 Lors du jugement, les méchants ne se relèveront pas,
ni les pécheurs au rassemblement des justes.
6 Car le SEIGNEUR connaît le chemin des justes,
mais le chemin des méchants se perd.

Très proche aussi de l'Ecclésiaste, dont on retrouve bien des accents dans le Sermon sur la montagne.

Et cela nous permet de ne pas recevoir le bonheur dont il est question comme un bonheur d'arrière-monde qui serait le lot futur de ceux qui décideraient de ne pas vivre dans le temps !

Ecclésiaste 5, 18-20 :
18 Voici ce que j’ai vu : c’est pour l’homme une chose bonne et belle de manger et de boire, et de jouir du bien-être au milieu de tout le travail qu’il fait sous le soleil, pendant le nombre des jours de vie que Dieu lui a donnés ; car c’est là sa part.
19 Mais, si Dieu a donné à un homme des richesses et des biens, s’il l’a rendu maître d’en manger, d’en prendre sa part, et de se réjouir au milieu de son travail, c’est là un don de Dieu.
20 Car il ne se souviendra pas beaucoup des jours de sa vie, parce que Dieu répand la joie dans son cœur.

Voilà qui rejoint, et précède Nietzsche :

«… Si notre âme a, comme une corde, une seule fois tressailli et résonné de bonheur […,] l'éternité tout entière était, dans cet instant unique de notre acquiescement, saluée, rachetée, justifiée et affirmée.» (Nietzsche, La Volonté de puissance, § 1032.)

Avec chez l'Ecclésiaste, cette conscience permanente de la condition qui permet en tout temps la perception de ce rachat : la conscience du don de Dieu.

Ecclésiaste 6:2 : Il y a tel homme à qui Dieu a donné des richesses, des biens, et de la gloire, et qui ne manque pour son âme de rien de ce qu’il désire, mais que Dieu ne laisse pas maître d’en jouir, car c’est un étranger qui en jouira. C’est là une vanité et un mal grave.

« Correctif » de cette vanité, qui reste vanité quoiqu'il en soit : la conscience du don de Dieu.

Là est la racine du bonheur, des Béatitudes...

RP,
AJC Antibes, 19.05.11



vendredi 13 mai 2011

Le sacré et la répulsion (4). Le bouc émissaire



René Girard cite Emmanuel Lévinas évoquant le Talmud : « si tout le monde est trop vite d'accord pour condamner un prévenu, alors mieux vaut le libérer, car tout jugement unanime est suspect »… (Achever Clausewitz, p. 63.)



L'idéologie impériale : faire la guerre « au nom » des victimes (Jean-Claude Paye, Tülay Umay):

« L'image de la victime est unificatrice. Elle est un fétiche destiné à occuper et à supprimer la place du tiers. Elle réduit les victimes réelles à l'état d'infans, de personnes qui n'ont pas accès à la parole. Cette image est sans cesse capturée par le discours du pouvoir. Celui-ci occupe la place des victimes réelles et entre ainsi dans le sacré. »

« La « guerre humanitaire », telle que nous la voyons se développer du Kosovo à la Libye, s’accompagne d’une rhétorique toujours plus sophistiquée selon laquelle l’OTAN agirait au nom de victimes qui ne peuvent elles-mêmes agir.

Selon les sociologues Jean-Claude Paye et Tülay Umay, ce discours correspond à une évolution profonde des mentalités européennes pour qui le culte de la souffrance l’emporte sur la compréhension de la réalité politique. Il en résulte une forme de droit, national ou international, qui ne cherche plus à stopper la spirale de la violence, mais qui au contraire la nourrit.

La structure impériale ne connaît aucun tiers. La guerre contre la Libye a reçu un mandat de l'ONU contre lequel, ni la Chine, ni la Russie n'ont opposé de veto. Aux États-Unis et en Europe, l'opposition à ce conflit est faible. La guerre déclenchée par les occidentaux s'est faite au nom de la défense des victimes, des populations sans défense qui ne pouvaient qu'être massacrées par Kadhafi. L'image de la victime est unificatrice. Elle est un fétiche destiné à occuper et à supprimer la place du tiers. Elle réduit les victimes réelles à l'état d'infans, de personnes qui n'ont pas accès à la parole. Cette image est sans cesse capturée par le discours du pouvoir. Celui-ci occupe la place des victimes réelles et entre ainsi dans le sacré. Le politique et le symbolique sont confondus. C'est ce qui supprime tout cran d'arrêt à la violence. Celle-ci devient permanente, fondatrice. La structure impériale est ainsi déni du politique. »

« Le 11 mars, l'Union européenne et les États membres ont organisé une journée de commémoration des victimes du terrorisme. Le « Jour de la victime » s'inscrit dans le cadre de la lutte antiterroriste, mais aussi, plus globalement, dans la mutation du droit enregistrée depuis une dizaine d'années. Les représentants de l'UE ont également fait un lien direct entre cette commémoration et l'attention de l'Europe vis à vis des « révolutions » dans les pays arabes [5]. L'écoute particulière des institutions européennes vis à vis des peuples opprimés permettrait à celles-ci de donner des conseils de démocratie aux nouveaux gouvernements tunisien ou égyptien et de faire partager à ces derniers des « valeurs fondatrices » de l'UE. Les déclarations des institutionnels européens lors du Jour de la victime nous apprennent que c'est aussi le cri des victimes qui justifierait l'intervention militaire, sous direction états-unienne, des États membres en Libye, donnant à ceux-ci un droit d'ingérence.

Ces « voix » que nous devrions entendre, que ce soit en Libye, en Irak, en Afghanistan, en Côte d'Ivoire, justifient les interventions par l'aide aux victimes des régimes combattus. »

« La guerre humanitaire, ordonnée par l'image de la victime, nous introduit [...] directement dans le sacré. Les massacres, empêchés par l'intervention militaire, existent grâce à l'image de la voix des victimes que les dirigeants occidentaux ont préventivement su entendre. La violence du dictateur, exposée dans le discours, apparaît sans objet. Elle a, comme René Girard l'a théorisé, dans La Violence et le sacré, un caractère originaire. » (in cameroonvoice.com)


René Girard lit Clausewitz

Nous voilà au cœur de la théorie mimétique de R. Girard, qu'il reprend dans Achever Clausewitz comme menée en notre temps à son paroxysme.

On sait ce qu’a écrit René Girard sur le sacrifice en rapport avec le mimétisme, l’imitation les uns des autres, et son rapport avec la violence.

Si deux individus désirent la même chose, dit-il, il y en aura bientôt un troisième, un quatrième. Le processus fait facilement boule de neige. Il suffit d’observer la naissance d’un querelle chez des enfants au sujet d’une queue de cerise, ou ce qui revient évidemment au même d’un jouet publicitaire dans une boîte de lessive. Il suffit qu’il y en ait un pour deux, et que l’un des deux l’ait trouvé intéressant pour que s’amorce une querelle. Qu’est-ce d’autre que le fait d’être plusieurs à le convoiter tel métal jaune – ce désir partagé qui lui donne tant de valeur ? Et on reconnaît là le point de départ de toute querelle, ce que René Girard appelle le « mimétisme », l’imitation les uns des autres dans le désir – ce qui fait que le fautif n’est pas celui qui commence (en fait on ne sait jamais qui c’est), mais celui et ceux qui continuent.

L’objet de la querelle est vite oublié, tandis que les rivalités se propagent, et le conflit se transforme en antagonisme généralisé : le chaos, « la guerre de tous contre tous » (ce que Girard appelle la «crise mimétique»).

Comment cette crise peut-elle se résoudre, comment la paix peut-elle revenir ? Ici, les hommes ont trouvé « l’idée » d’un « bouc émissaire » (le terme fait référence à l’animal expulsé au désert chargé symboliquement des fautes du peuple selon la Bible).

Où l'on retrouve, bien sûr, l’idée de sacrifice. C’est ainsi, précisément, qu’au paroxysme de la crise de tous contre tous peut intervenir ce «mécanisme salvateur» du groupe : le tous contre tous violent peut se transformer en un tous contre un (ou une minorité), qui n’a d’ailleurs même pas de rapport avec le problème de départ ! Si le report sur un «bouc émissaire» ne se déclenche pas, c’est la destruction du groupe. Pourquoi « mécanisme » ? C’est que sa mise en marche ne dépend de personne mais découle du phénomène lui-même.

Plus les rivalités pour le même objet s’exaspèrent, plus les rivaux tendent à oublier ce qui en fut l’origine, plus ils sont fascinés les uns par les autres. À ce stade de fascination haineuse la sélection d’antagonistes va se faire de plus en plus instable, changeante, et c’est là qu’il se pourra qu’un individu (ou une minorité) polarise l’appétit de violence.

Que cette polarisation s’amorce, et par un effet boule de neige, elle s’emballe : la communauté tout entière (unanime !) se trouve alors rassemblée contre un individu unique (ou une minorité).

Ainsi la violence à son paroxysme aura tendance à se focaliser sur une victime et l’unanimité à se faire contre elle. L’élimination de la victime fait tomber brutalement l’appétit de violence dont chacun était possédé l’instant d’avant et laisse le groupe subitement apaisé et hébété. La victime gît devant le groupe, apparaissant tout à la fois comme l’origine de la crise et la responsable de ce miracle de la paix retrouvée – par une sorte de « plus jamais ça ». Elle devient sacrée, c’est-à-dire porteuse du pouvoir prodigieux de déchaîner la crise comme de ramener la paix. C’est la genèse du religieux selon Girard, du sacrifice rituel comme répétition de l’événement violent fondateur.

Si les explorateurs et ethnologues n’ont pu être les témoins de semblables faits fondateurs des rites, qui peuvent remonter à la nuit des temps, les preuves indirectes abondent, comme l’universalité du sacrifice rituel dans toutes les communautés humaines et les innombrables mythes les expliquant qui ont été recueillis chez les peuples les plus divers.

*

Carl von Clausewitz est un stratège prussien du début du XIXe siècle, auteur d'un traité inachevé intitulé De la guerre. On en a retenu un axiome essentiel : « La guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens. » Observateur des guerres napoléoniennes, il a compris au mieux, selon R. Girard, la nature de la guerre moderne : les termes de « duel », d’ « action réciproque », de « montée aux extrêmes » désignent un mécanisme implacable qui s'est depuis imposé comme une tendance lourde de l'histoire. Loin de contenir la violence, la politique court derrière la guerre : les moyens guerriers sont devenus des fins. René Girard fait de Clausewitz le témoin fasciné d'une accélération de l'histoire. Hanté par le conflit franco-allemand, ce stratège éclaire, mieux qu'aucun autre, le mouvement qui va détruire l'Europe. « Achever Clausewitz » c'est lever un tabou : celui qui nous empêchait de voir que l'apocalypse a commencé. Car la violence des hommes, échappant à tout contrôle. menace aujourd'hui la planète entière.

René Girard cite alors E. Lévinas évoquant le Talmud : « si tout le monde est trop vite d'accord pour condamner un prévenu, alors mieux vaut le libérer, car tout jugement unanime est suspect »… (Achever Clausewitz, p. 63.)

… C'est la même citation qui a conduit J.C. Guillebaud à mettre en question le traitement médiatique de la crise franco-ivoirienne en cours. Ce qui m'a particulièrement arrêté quand au fonctionnement mimétique de la guerre qui s'y déroule (elle n'est pas terminée !).

Le fonctionnement mimétique est particulièrement sensible dans le choc des compréhensions du/des conflit(s) selon les médias français (et internationaux et/ou occidentaux) d'un côté, et, pour ce cas, selon les analyses qui en sont faites en Côte d'Ivoire et en Afrique en général de l'autre. J'emprunte pour désigner cela un vocable de la tectonique des plaques : la dérive des continents – tant l'incompréhension entre deux continents (Europe-Afrique) s'est creusée dans le discours médiatique.


Dérive des continents... Le cas franco-ivoirien

... Où apparaît un paradoxe inédit : la puissance militaire s'étant identifiée avec des victimes potentielles et donc fantasmées, crée pour les "protéger" un persécuteur potentiel, tout aussi fantasmé... Nouveau et réel bouc émissaire !


Qui veut noyer son chien... ou : le bouc émissaire

Sitôt élu en 2000, dans des conditions qu'il juge déplorables, Gbagbo est confronté à une mise au pilori médiatique français et international/occidental, par la diffusion, initiée par RFI, d'une « info » passée en boucle à propos du désormais célèbre charnier de Yopougon.


Charnier de Yopougon

Mais quid de la vérité dans les massacres d’octobre 2000, et donc fameux du charnier de Yopougon ? « Une commission indépendante avait été mise en place en 2000 par le ministère de la Justice de Gbagbo pour mener les enquêtes. Les travaux étaient fort avancés. Quand le RDR a pris le ministère de la Justice après Marcoussis et que Henriette Dagri Diabaté, SG du RDR et adjointe de Ouattara, a été nommée Garde des Sceaux, elle a automatiquement dissous la commission et interrompu les investigations. Elle n’a jamais mis sur pied une nouvelle commission ni réactivé les enquêtes. L’on saura plus tard par des sources judiciaires que les résultats partiels auxquels étaient parvenus les enquêteurs accablaient le RDR »... (in Notre Voie)


« Escadrons de la mort » (autre exemple)

«Escadrons de la mort : la Cour d’appel de Paris blanchit le couple Gbagbo» titre Le Courrier d’Abidjan du Jeudi 27 Avril 2006 (Parution N° 700) :
«Après une procédure longue de trois ans, Laurent et Simone Gbagbo ont gagné, en appel [...] leur procès contre Le Monde. Qui n’a pas pu établir qu’ils étaient les commanditaires de prétendus escadrons de la mort. Et qui est allé jusqu’à produire des documents considérés comme faux au tribunal. »
« Cela a pris plus de trois ans, mais le président de la République de Côte d’Ivoire, Laurent Gbagbo et son épouse, Simone Ehivet Gbagbo, ont enfin vu leur honneur entièrement lavé dans l’affaire des «escadrons de la mort», orchestrée (affirme Le Courrier d’Abidjan ) par les services secrets français et diffusée par le grand quotidien français du soir, Le Monde. La Cour d’appel de Paris, par deux arrêts du 5 avril 2006, a établi de manière claire qu’en accusant le couple présidentiel ivoirien d’être à la tête de prétendus «escadrons de la mort», le quotidien Le Monde, le site Internet lemonde.fr et le magazine Le Monde 2, se sont rendus coupables de diffamation contre les deux plaignants. Ces supports médiatiques ont été condamnés au total à 3000 euros (environ 2 millions de F CFA) de dommages et intérêts. Le Monde et son site Internet devront rendre publique la publication judiciaire suivante : «Par arrêt en date du 5 avril 2006, la cour d’appel de Paris, 11è chambre, a condamné Jean-Marie Colombani, directeur de la publication du journal Le Monde et du site Internet www .lemonde.fr pour avoir publiquement diffamé Laurent et Simone Gbagbo en publiant dans les numéros datés des 8 et 20 février 2003, en ligne depuis la veille, d’une part, sous le titre «Côte d’Ivoire : enquête sur les exactions des escadrons de la mort», un article intitulé «Le rôle clé des gardes du corps du couple présidentiel», les mettant en cause, d’autre part sous le titre «Le sommet à Paris d’une France-Afrique en crise», un article intitulé «La crise ivoirienne, un condensé des caractéristiques de tout un continent» les mettant également en cause.» Le magazine Le Monde 2 est condamné à financer la publication dans Le Monde mais aussi dans des supports du choix du couple Gbagbo, à hauteur de 3000 euros (un peu moins de 2 millions de F CFA), ce texte : «Par arrêt en date du 5 avril 2006, la cour d’appel de Paris, 11è chambre, a condamné Jean-Marie Colombani et la société Issy Presse pour avoir publiquement diffamé Laurent et Simone Gbagbo en publiant dans Le Monde daté du mois de février 2003 un article intitulé «Gbagbo, Simone, Dieu et le destin», les mettant en cause.» »


« Bombardement » de Bouaké (troisième exemple)

« Selon une information de France Inter (du vendredi 06 novembre 2009 à 0700 GMT – cf. ici), Maître Balan, avocat des victimes du bombardement de Bouaké, cite Mme Alliot-Marie à venir comparaître. Selon l’avocat parisien, la version officielle donnée par l’Élysée n’est que pur mensonge. L’ordre de tirer sur le camp militaire n’est pas venu de la Présidence ivoirienne. Aussi il demande au juge de cette affaire de convoquer l’ancienne ministre de la Défense afin qu’elle vienne témoigner. Il souligne par ailleurs que des enregistrements indiquent bien qu’une voix russe (avec un mauvais accent) a demandé aux pilotes de bombarder le collège Descartes, base de l’armée française à Bouaké. Pour Maître Balan cette voix serait celle du Français Robert Montoya, ancien de la cellule antiterroriste sous François Mitterrand, qui avait vendu les Sukhoi à l’armée ivoirienne. Il est de tout même étonnant que Robert Montoya ne soit pas convoqué, ni entendu par les juges français poursuit l’information de France Inter. »

Ce sont quelques-uns des exemples principaux – il y en a d'autres –, qui montrent le décalage entre ce que croit, ou affirme, le public occidental et ses élites d'un côté, et de l'autre ce qu'un nombre de plus en plus important d’Africains perçoit par un accès à l'information autre que par les grands médias : Internet, la presse africaine qui ne suit pas les grands médias, souvent presse en ligne...

Les mieux informés ne sont pas ceux que l'on croit en Europe ! En Afrique, on ironise volontiers sur l'information dite libre des Occidentaux et les perceptions qu'elle induit...


La suite...

« [...] En gros, écrit en janvier 2011 Sylvie Kouamé dans Le Nouveau Courrier (d'Abidjan), il s’agit d’un pays où un roi nègre s’accroche au pouvoir. Alors qu’il a perdu des élections transparentes et validées par une «communauté internationale» forcément honnête, vertueuse et mue par sa mission civilisatrice et «démocratisante». Non violent, porteur d’espoir, son adversaire a appelé «le peuple» à descendre pacifiquement dans la rue, mais la soldatesque aux ordres du président sortant a sévi. Depuis, les puissances occidentales essaient de faire prévaloir les valeurs universelles…
Cette belle fable ne résiste ni à la réalité ivoirienne, bien plus complexe, ni à la froide logique de la diplomatie internationale. [...] ». (Pour le le contentieux électoral de 2010, cf. ici.)

Un tel article ne peut plus être lu en Côte d'Ivoire depuis le renversement de Gbagbo sous lequel la presse était très plurielle, accessible dans les kiosques où les journaux d’opposition (pro-Ouattara) étaient très majoritaires. Depuis son renversement, toute presse pro-Gbagbo est interdite. Il n'y a plus qu'une seule voix (un peu comme en France ! mais en pire, puisque le discours est vraiment tout-à-fait unique, sous menace de mort). Il faut aller sur Internet pour entendre autre chose. Clausewitz selon Girard : la défaite du vaincu doit être totale (et ici déjà dans l’étouffement de la parole de l'autre). D'où l’acheminement des guerres modernes vers l'extermination.

Et depuis que le « camp Gbagbo » a été défait militairement, à l'appui des troupes françaises et onusiennes, par les forces de Ouattara, celles-ci se livrent à des massacres de masse, jusqu'aujourd'hui même.

Cela est consécutif, donc, ici, à l’abattement du régime sous les coups des bombardements français et onusiens ; et quand je dis cela, on mesure le décalage – au point que cela parait incroyable – et pourtant cela s'est passé il y a un mois, et c'est tout-à-fait perceptible sur nos journaux, au prix d'un petit effort de lecture, éventuellement entre les lignes.

Ces bombardements sur Abidjan, intervention directe, sont l'aboutissement d'un processus commencé en 2000-2002, dont j'ai rappelé quelques éléments... À savoir, une mise en bouc émissaire pour un conflit mimétique qui se fonde ailleurs...

*

C'est ce qu'il s'agit de percevoir, et qui dénoue la complexité de cette crise aux allures gigognes, où se superpose un premier degré de mimétisme, local, entre la Côte d'Ivoire du miracle économique du temps d'Houphouët, et la fascination mimétique qu'elle a provoquée pour ses voisins du nord défavorisé qui ont joué de la solidarité ethnique avec les habitants du Nord de la Côte d'Ivoire. Cet élément du conflit, que notait déjà Frantz Fanon, a fasciné nombre d’observateurs auxquels du coup a échappé la dimension franco-ivoirienne de la crise, dimension qui a éclaté au grand jour en 2004 avec l'entrée directe de la France en belligérance.

À ce niveau se situe un autre pôle de ce mimétisme gigogne : la fascination réciproque sur un mode proche de la passion amoureuse / et déçue, de la France et de ses ex-colonies, toujours pas indépendantes au plan économique, militaire, stratégique (cf. constitution de 1958).

Il n'y a pas plus ravageur que ce mimétisme, comme on le voit aujourd'hui, via lequel le pouvoir français a choisi le camp qui lui a paru favoriser au mieux le contrat du divorce !

Mauvais choix, ont dit plusieurs anciens de la droite historique française, voire de la Françafrique, qui depuis 2010, ont pris position... pour Gbagbo : de Jean-François Probst, ancien conseiller de J. Chirac, à Philippe Evanno, ex-collaborateur de Foccart, dont le nom est synonyme de Françafrique. La politique française actuelle sert au fond, pour eux, les intérêts des USA, qui seuls pourraient retirer les marrons du feu... C'est un des éléments premiers de la prise de position de ceux qui s’avèrent au bout du compte très nombreux : la droite historique certes, gaullienne et au-delà (ça va jusqu'au FN inclus) mais la gauche mitterrandienne, de Emmanuelli à Dumas (mais aussi le Front de gauche) se démarquent nettement, à l’insu des Français, de la politique du gouvernement actuel (soutenu par la guache « officielle ») en Côte d’Ivoire. Cette politique nuit nettement, à leurs yeux, aux intérêts de la France ! Sans compter l'exacerbation mimétique, qui comme son nom l'indique n'est pas à sens unique : on provoque un ressentiment anti-français (qui pourrait favoriser les USA) dans plusieurs pays, qui risque fort de porter son fruit, sans compter que les alliés de Paris en Côte d'Ivoire pourraient n'être pas si fiables qu'on le croit, et se retourner contre l’ancien colonisateur chargé à ce titre de rivalité mimétique qu'il ne fait qu'outrer par ses puissantes actions économiques et militaires – jusqu'à des bombardements !

Voilà qui complexifie le drame mimétique en cours, et qualifie décidément le conflit comme tel.

*

Or, qu'a fait le pouvoir français ? Comme dans tant d'autres conflits contemporains, il a fait la guerre au nom de victimes supposées, fantasmées en fait, au déficit et au grand dam des victimes réelles !

Et ainsi, pour citer à nouveau Jean-Claude Paye et Tülay Umay : « en parlant au nom et en se positionnant [du coup] comme victime, le pouvoir [français, ici] entre dans le sacré. Il fusionne ordre politique et ordre symbolique. Comme l'a déjà exprimé Georges W. Bush, dans sa guerre du Bien contre le Mal, le pouvoir occupe directement la place de l'ordre symbolique. Fondant sa légitimité sur l'icône de la victime, il nous place dans une violence sans fin. »

« La fétichisation de la victime réelle réalise une fusion entre celle-ci, les populations et le pouvoir. »

René Girard nous avait permis de percevoir que le christianisme, à la suite de la Bible hébraïque, avait dévoilé que la victime est innocente, le sacrifié comme bouc émissaire, que toutes les civilisations antiques qui y résolvent leur violence considèrent comme coupable. Innocence qui éclate avec la crucifixion de Jésus, qui rassemble l'unanimité contre lui.

Nous sommes en des temps post-chrétiens, en des temps où la victime a été doublement sacralisée : non seulement comme dans l'Antiquité, mais en outre, sacralisée parce qu'on sait qu’elle est innocente.

On fera donc désormais la guerre au nom de la victime, ou plus précisément au nom de l'icône de la victime, puisqu’il est indifférent qu'elle soit réelle ou pas. Le tout c'est de pouvoir s'identifier soi-même à la victime pour laquelle on « intervient » - « la fétichisation de la victime réelle réalise une fusion entre celle-ci, les populations et le pouvoir. »

À ce point dans le discours médiatique, on ne fait pas la guerre, on « intervient », avec le beau rôle... pour des conflits mimétiques de plus en plus extrêmes, au-delà de leur vocabulaire fantasmatique, pour une « montée aux extrêmes », qui selon Girard relisant Clausewitz, pourrait nous mener à « l'apocalypse », ou tout droit à la destruction de l'humanité, puisqu’après le dévoilement, l'apocalypse (selon le mot grec) du sacrifice par le Christ, il n'y a plus de sacrifice.